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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 08:34

 

L’ÉGLISE ET L’ESCLAVAGE : UN BIEN OU UN MAL ?

 

 

Une lente évolution au cours des siècles, du moyen âge au 19e siècle

Un système hérité

– Qu’en pense l’Église ?

– Que dit l’Église ?

– Que fait l’Église ?

 

Ces questions sont posées et entendues tout au long des siècles, du moyen âge au 19e siècle. En s’affirmant, l’Église catholique découvre l’institution esclavagiste en tant que système social et économique hérité du monde gréco-romain. Elle ne cherche pas à élaborer une doctrine propre qui définisse sa position.

De plus, l’Église s’aligne naturellement sur les écrits des Pères qui vont servir de guide aux chrétiens, principalement les enseignements de Saint-Augustin, à partir du 5e siècle.

Pour Saint-Augustin, l’esclavage est la « sanction des péchés des hommes ». Pour lui, en effet « La cause première de l’esclavage est le péché qui a soumis l’homme au joug de l’homme, et cela n’a pas été fait sans la volonté de Dieu qui ignore l’iniquité et a su répartir les peines comme salaire des coupables ». (Citation tirée de la « Cité de Dieu » de Saint-Augustin).

Les papes suivent la voie

Plusieurs papes se sont illustrés dans la défense de la pratique esclavagiste, particulièrement la traite des Noirs.

Ainsi, en 1442, le pape Eugène IV approuva les expéditions du prince Henri (du Portugal) en Afrique (par la bulle Illius  qui).

De même, dans les années 1450, les papes Nicolas V et Calixte III exprimèrent leur vivre approbation de la traite atlantique par trois autre bulles. Nicolas V notamment légalise la traite en 1454. Des religieux ont possédé des esclaves noirs. Certains, parmi eux, ont participé à la traite.

Des voix discordantes

Il y eut cependant des ecclésiastiques rebelles au sein de l’Église, des protestataires, parfois véhéments, qui se firent entendre et manifestèrent parfois bruyamment leur désapprobation de la ligne suive par plusieurs papes. Parmi les protestataires les plus virulents par leurs écrits et leurs prêches, le dominicain espagnol Thomas de Mercado, le jésuite Frei Miguel Garcia. Ce dernier protesta vivement, horrifié de « découvrir que son ordre possédait des Africains, à ses yeux illégalement asservis ».

Si ces voix et critiques, fortes, mais isolées, rencontrèrent peu d’écho, elles permirent néanmoins une réflexion au plus haut niveau de l’Église. En réalité, cette réflexion a débuté bien avant le 15e siècle, en deux étapes essentiellement : avant le 15e siècle et à partir de la fin du 15e siècle avec le début de la traite atlantique.

La première étape concerne l’esclavage en général, et l’esclavage des chrétiens en particulier, sous forme d’un appel à la conscience des propriétaires d’esclaves. Les papes affirment que « les esclaves chrétiens et leurs maîtres sont également les enfants du même Dieu ».

Et, en 1537, le pape Paul III met pour la première fois « sur le même plan, les droits fondamentaux des chrétiens et ceux des peuples non-chrétiens ».

Ces affirmations s’accompagnent parfois d’actions concrètes pour libérer des esclaves chrétiens ou pour réduire leurs souffrances, où qu’ils se trouvent dans le monde.

Il est à noter cependant qu’au 15e siècle (octobre 1462), au tout début de la traite atlantique, le pape Pie II, dans sa lettre « Rubicensens » à l’évêque de la Guinée portugaise, condamna la traite des Noirs avec énergie. Mais, cette énergique condamnation resta sans effet.

Esclaves et esclaves ?

Si l’Église n’a jamais été indifférente au sort des esclaves chrétiens, par contre elle semble avoir toujours eu du mal à se définir par rapport à l’esclavage des Noirs en général et la traite atlantique en particulier : la deuxième étape.

La question du baptême justifie-t-elle cette hésitation ?

En effet, des papes semblent avoir appuyé leur approbation de la traite des Noirs sur cet argument, longtemps utilisé par les marchands et les planteurs européens des îles, selon lequel ce commerce avait pour but et avantage la conversion des Noirs à la religion catholique, seul moyen de sauver leur âme., et de les soustraire à la barbarie de leurs congénères sur le continent ; en somme,l’heureuse occasion de sauver leur tête et leur âme.

Des rois, furent séduits par cet argument, comme Louis XIII qui autorisa la traite des Noirs en 1642, après avoir longtemps refusé d’engager la France dans ce commerce, et en interdisant l’entrée d’esclaves sur le sol de France (à condition qu’il soit immédiatement libéré).Autre avantage pour le royaume,les planteurs français des îles disposeront d'une main -d'oeuvre servile régulière, condition de leur prospérité à terme; ce qui est bon pour l'économie du pays.

Là aussi, des serviteurs de l’Église protestèrent, tel le dominicain Fray Alonso de Montutar, archevêque de Mexico, qui s’employa à démontrer l’absurdité de cet argument  d’évangéliser les Noirs transportés en Amérique par un contre-argument de poids, adressé au roi d’Espagne en 1560.

Il faisait ainsi remarquer au roi « qu’il serait plus logique d’aller prêcher les Saintes Évangiles en Afrique, plutôt que de justifier la traite par le souci de la conversion des Noirs en Amérique ».

Enfin, au sein même de la papauté, il y eut quelques « dissidences » au sujet de la traite et de l’esclavage des Noirs. Ainsi, le pape Urbain VIII, dans une lettre au nonce du Portugal, en 1639, condamna fermement l’esclavage et menaça d’excommunier ceux qui le pratiquaient.

Un siècle plus tard, en 1741, le pape Benoît XIV lui emboîte le pas en interdisant à son tour l’esclavage et la traite.

 

 

XIXe siècle : l’Église acteur déterminant de l’abolition de l’esclavage

C’est à partir du Congrès de Vienne en 1815 (où les puissances européennes condamnèrent la traite et préconisèrent son abolition), que concrètement et de façon irréversible, l’Église et les papes s’engagèrent dans une « croisade » contre l’esclavage et la traite des Noirs. Mais, c’est surtout en 1839 que le pape Grégoire XVI condamna officiellement et énergiquement le commerce et le transport d’esclaves africains.

Pendant tout le 19e siècle, l’élan missionnaire né en Europe, axa son action sur l’Afrique prioritairement, à la fois pour participer à cette lutte contre la traite, mais aussi contre l’esclavage traditionnel pratiqué sur ce continent. Ainsi, par un curieux retournement, les Écritures saintes qui furent utilisées pour justifier ou tolérer l’esclavage, furent également invoquées pour combattre ce triste fléau humain.

 

 

Noé et ses fils ; La malédiction de Cham

 

 

Ancien Testament : la Genèse (IX, 20-27)

      La malédiction de Cham justifie-t-elle l’esclavage des Noirs ?

      Les propos d’un spécialiste de la question

« Noé, explique la Genèse (IX, 20-27), homme de sol, commença à planter une vigne. Il but du vin, s'enivra et se dénuda au milieu de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père et en fit part à ses deux frères au-dehors. Sem et Japhet prirent un manteau et le mirent, à eux deux, sur leur épaule, puis marchèrent à reculons et couvrirent la nudité de leur père. Leur visage étant tourné en arrière, ils ne virent pas la nudité de leur père. Noé s'éveilla de son vin et apprit ce que lui avait fait son plus jeune fils. Il dit :: "Maudit soit Canaan ! Il sera pour ses frères l'esclave des esclaves !" Puis il dit : "Béni soit Iahvé, le Dieu de Sem, et que Canaan lui soit esclave ! Qu'Elohim dilate Japhet et qu'il habite dans les tentes de Sem ! Que Canaan leur soit esclave !" »

Jusqu'au XIe siècle, cette histoire, qui avait conservé un caractère très abstrait, n'avait jamais été vraiment associée à une quelconque couleur ou race. Il faut préciser également qu'avant le véritable essor de la traite les représentations de l'Afrique et des Africains en Europe n'étaient pas encore péjoratives.

Les Rois mages noirs, dans les scènes de la nativité, étaient alors représentés de manière neutre. En Europe du Nord, les statues et peintures figurant saint Maurice, le martyr thébain qui, vers le milieu du XIIIe siècle, était devenu un saint germanique présidant à la christianisation des Slaves et des Magyars, le montraient avec des traits négroïdes.

Les musulmans furent les premiers à recourir à la « malédiction de Cham » pour justifier l'esclavage des populations noires. Ils furent suivis par les commentateurs européens.

Dans l'histoire originelle, on l'a vu, la faute retombait plutôt sur Canaan : les Cananéens, en effet, étaient les esclaves des Israélites.

Mais, finalement, dans la Genèse, c'était Cham qui avait fauté... Faire des Noirs les descendants de Cham permettait donc de s'appuyer sur les textes sacrés pour légitimer leur asservissement.

Ce furent ensuite des créoles d'origine espagnole (Buenaventura de Salinas y Cordova et Léon Pinelo) qui, afin de légitimer la traite atlantique, cherchèrent au XVIIe siècle à s'en servir.»

0. P.-G

 

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30 octobre 2016 7 30 /10 /octobre /2016 08:37

COLONEL MANGIN, LE PÈRE DE LA « FORCE NOIRE » ②

 

Les Noirs dans l’armée française, le combat acharné d’un utopiste

 

Avant le triomphe

Avant la consécration d’une décennie de lutte pour faire accepter son projet et sa vision, le colonel Mangin demande et obtient une mission pour exploiter et évaluer les capacités réelles des colonies d’Afrique noire à fournir à la France les combattants dont elle a besoin pour sa défense.

À la tête d’un petit noyau d’amis fidèles, Mangin embarque pour l’Afrique, en vue de s’assurer que l’Afrique est bien ce vivier inépuisable de soldats et de ressources, tout ce qu’il faut à la France pour mener, avec l’assurance de la victoire, tout conflit pouvant l’opposer à l’Allemagne ou à toute autre puissance européenne du moment.

Cette mission est sans équivalent dans les annales coloniales par sa durée, six mois, de mai à octobre 1910, par l’étendue de l’espace parcouru et visité : tous les territoires de l’AOF (Afrique occidentale française), mais aussi par le nombre de cantons visités, le nombre de rencontres avec les chefs africains et les villageois…

Le résultat est impressionnant : 63 rapports extrêmement détaillés, comportant des tableaux démographiques, un recensement minutieux des groupes ethniques par cercle, des mercuriales, des évaluations de dots, composantes traditionnelles des cérémonies de mariage, la ration alimentaire quotidienne, mensuelle d’une famille, la composition des familles, l’âge des enfants, le nombre de garçons, le compte rendu détaillé des rencontres et discussions avec les chefs rencontrés…

 

Rentré en France de sa longue tournée africaine, Mangin fait preuve d’un optimisme et d’un activisme redoublé en vue de rassembler le plus grand nombre de Français autour de son idée de la Force Noire. Il affiche sa détermination et la pertinence de sa vision dans de nombreux débats et articles de presse, mais surtout dans son livre La Force Noire.

« Quarante mille Noirs et environs 100 000 Arabes donneront donc, comme troupes de choc dans cette première bataille qu’on prévoit à la fin de la troisième semaine de guerre et, qui peut nous assurer la victoire définitive… Dans l’état actuel de l’Europe, la Force Noire fait de nous le plus redoutable des adversaires. »

La Force  Noire devient le véritable bestseller des années d’avant-guerre.

Dans le même temps, Mangin s’emploie à déconstruire méthodiquement, en les réfutant, les accusations portées par les Allemands contre la France au sujet de l’utilisation de troupes noires, en retournant contre eux les mêmes accusations. Selon lui, ces accusations sont malvenues, alors que les Allemands ont eux, déjà utilisé contre la France  « des hordes de cosaques, de kalmoukes, de kirghizes… »

Au fur et à mesure que la menace de guerre se précise, le cercle des partisans et soutiens du colonel français s’élargit.

Son éloquence, et surtout son assurance et sa foi en l’avenir, finissent par provoquer un retournement favorable dans l’opinion en sa faveur, mieux, des ralliements et des soutiens précieux, de civils, de politiques et de militaires. Parmi eux, des ministres, des membres influents du Parti colonial et du Comité de l’Afrique française.

L’ancien ministre des Affaires étrangères, Gabriel Hanotaux (quoiqu’opposé à toute volonté de revanche vis-à-vis de l’Allemagne), figure parmi ses soutiens fervents, de même que des chefs militaires de très haut rang, comme le général Bonnal, une autorité respectée à qui l’on doit ces étonnantes déclarations :

« J’estime qu’une division de troupes noires forte d’environ 10 000 hommes est susceptible de faire dans une ligne de bataille occupée par les Allemands, une brèche large de 3 à 4 Km… Je ne suis pas partisan de la création de réserves noires [troupes uniquement constituées de soldats noirs, formés à part, qui n’intègrent pas l’armée, mais, servent d’appoint en cas de besoin] attendu qu’on recrute des jeunes gens tant qu’on veut, à peu de frais. Or, aussi bien chez les Noirs que chez les Blancs, il faut être jeune pour se faire tirer le sourire aux lèvres. »

Creusement de tranchées (1916)

Après le triomphe, la disgrâce

       Mangin, « le boucher des Noirs »

Mangin a-t-il trop promis ?

A-t-il montré trop d’assurance et de certitudes ?, bref, le colonel a-t-il trop rêvé ?

Du mythe à la réalité

Le début des troupes noires au front n’est pas concluant, il est même plutôt décevant, pour des raisons multiples :

difficulté d’adaptation au climat

pour beaucoup, ignorance du français

absence de formation au maniement des armes…

Résoudre ces questions non prévues exige un certain temps. Et, avant leur résolution, Mangin est mis au banc des accusés, notamment pour ce que certains considèrent comme un excès d’optimisme, qui, selon eux, a nui à la réflexion et à la préparation des troupes noires à la guerre en Europe.

Déversés sur le front sans préparation, dans la neige et la boue, c’est une véritable hécatombe de 1915 à 1916.

François Charles-Roux témoigne :

« Nos Noirs font vraiment pitié. Collet relevé, la chéchia descendu sur les oreilles, les Sénégalais [= soldats noirs] grelottent, se rassemblent autour des feux de leurs cuisines, se pelotonnent en boule comme des marmottes. « Y en a pas bon ! »... Beaucoup de soldats noirs tombent malades ou éclopés. Encore faut-il s’étonner qu’il n’y en ait pas davantage et admirer l’endurance de ces pauvres gens qui souffrent plus que les Blancs. »

Mais, soignés, sommairement alphabétisés dans un français de circonstance, entraînés, aguerris, les troupes noires remontent au front et peuvent alors donner des preuves de leur vaillance.

Ce n’est qu’à partir de 1916, que ces combattants noirs apporteront pleinement la preuve de leur valeur militaire reconnue de tous.

Entretemps, Mangin est montré du doigt et jugé responsable de ces pertes effroyables dans les rangs des combattants africains, d’où le surnom affreux dont on l’affuble alors : le « boucher des Noirs ». Il est même victime d’une disgrâce provisoire.

Blaise Diagne

Homme politique français originaire du Sénégal (1872 Gorée, Quatre Communes, 1934 Chambon-les-Bains, Aquitaine).

Premier député noir africain à siéger au Palais Bourbon, régulièrement réélu de 1914 à sa mort en 1934.

Charles Mangin et Blaise Diagne

       Le général et le député

       Convergence et divergence

Convergence

Leurs chemins se croisent véritablement en 1917.

Mangin est revenu en grâce auprès de Georges Clemenceau arrivé à la présidence du Conseil en novembre 1917, qu’il impressionne par son panache et son énergie. Clemenceau est en effet hanté par l’avertissement de l’état-major : « il va manquer 200 000 hommes ». Et Mangin reprend du service. Il prétend « qu’on pourrait encore puiser plus de 360 000 combattants et 250 000 travailleurs dans l’Empire, dont 70 000 combattants en Afrique ». Clemenceau est rassuré. Mais, il veut également s’assurer les services du député Blaise Diagne, qu’il élève au rang de Commissaire de la République, et qu’il charge d’une mission importante de recrutement en AOF. Diagne accepte volontiers la mission assortie de promesses importantes faites par le président du Conseil : révision du système colonial dans le sens d’un assouplissement, et surtout l’octroi de la citoyenneté aux combattants africains.

Le député Diagne, assimilationniste convaincu et militant, avait toujours pensé que pour que les Africains soient des citoyens français, à égalité de droits et de devoirs avec les métropolitains, ils devaient être soumis à l’obligation du service militaire comme les jeunes Français, ce qu’il obtiendra, à force de persévérance, par le vote d’une loi en ce sens, dont il est l’inspirateur.

Assisté d’une « importante escorte » de 35 personnes, Diagne embarque pour l’Afrique.

Mangin applaudit Diagne, Diagne applaudit Mangin ; ils sont liés par les mêmes objectifs : recruter en Afrique, le maximum de combattants pour répondre aux besoins de la guerre.

Blaise Diagne est ravi car, il avait toujours pensé que la participation massive des Africains à cette guerre aux côtés de la France était le meilleur moyen de parvenir à un assouplissement de la condition des colonisés.

Divergence

Pour Mangin, au contraire, la participation des Africains à la guerre, se justifiait par le seul fait qu’ils étaient sujets français, au service de la France. Par conséquent, il s’opposait à toute compensation ou faveur au profit des colonisés, par rapport au système colonial en vigueur depuis les origines, malgré les promesses écrites de Clemenceau. Il s’ensuit un long malentendu entre les deux partisans d’une levée en masse de combattants en Afrique.

La mission Diagne fut un succès au-delà de toutes les attentes : Clemenceau voulait 40 000 recrues, Diagne en recruta 70 000. (Voir articles du blog des 09, 11, 23 novembre 2014 sur Blaise Diagne)

 

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23 octobre 2016 7 23 /10 /octobre /2016 07:16

COLONEL MANGIN, LE PÈRE DE LA « FORCE NOIRE »

Les Noirs dans l’armée française, le combat acharné d’un utopiste à la fin du 19e siècle

 

 

Charles Mangin (1866-1925)

Charles Mangin, général français de la Première Guerre mondiale, né à Sarrebourg, est marqué par la défaite de 1870, qui voit le rattachement de l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand. Ses parents, ne voulant pas être sujets allemands, choisissent de rester français et quittent leur terre natale. Le jeune Charles a 4 ans. Après une formation militaire à Saint-Cyr, il choisit la carrière militaire. Officier, il participe activement aux campagnes de conquêtes en Afrique, entre autres au Soudan (Mali actuel), sous le commandement du général Louis Archinard, qui a permis la pénétration française dans ce territoire. À ce titre, Archinard est considéré comme le fondateur de la colonie du Soudan français.

Mangin s’illustre brillamment dans cette campagne où il se fait remarquer. Il participe aussi à la Mission Congo-Nil (1898-1903) connue sous le nom de Mission Marchand, où il se fait aussi remarquer pour ses qualités militaires, mais il est meurtri par l’épisode de Fachoda.

Charles Mangin participe ensuite à la conquête du Maroc, sous les ordres de Lyautey. Considéré comme l’acteur principal de la conquête de ce pays (1907-1912), après la prise de Marrakech, il est nommé colonel, puis, à la veille de la guerre, en 1913, promu général de brigade. Il jouera ensuite un rôle éminent dans les opérations de la guerre, de 1914 à 1918.

 

Un homme inspiré par la guerre et l’Afrique, mais surtout obsédé par l’avenir de la France

Cependant, ce ne sont pas ses titres chèrement conquis au front qui le feront entrer dans l’histoire, mais  une initiative originale, voire saugrenue pour l’époque, surtout audacieuse : il prône l’engagement de soldats noirs au sein de l’armée française ! Il essuie bien des salves et des quolibets, mais il n’en démord pas, et pour le faire savoir, il publie un livre bien argumenté dont le contenu apparaît d’une singularité audacieuse : La Force Noire.

Ce livre, publié en 1910, résume le combat idéologique de sa vie de militaire et de citoyen.

Si des troupes noires avaient combattu pour la France jusque-là dans les colonies, jamais elles n’avaient été engagées en France et en Europe.

Pourquoi ce livre, pourquoi cette idée inattendue ?

Un certain nombre de commentaires furent faits à cet égard, mais sans l’avis de l’intéressé. De tous, le plus connu et commenté, mais aussi le plus retenu, est celui d’une personnalité publique de haut rang de l’époque, Adolphe Messimy.

Adolphe Messimy (1869-1935)

Comme Charles Mangin, Adolphe Messimy sort de l’école militaire de Saint-Cyr. Il embrasse la carrière militaire, mais à la différence de Mangin, il quitte l’armée pour se consacrer à la politique.

D’abord député, puis successivement ministre des Colonies et ministre de la guerre (1911-1912 et en 1914), c’est lui qui œuvre pour le changement de la tenue (rouge) des soldats français au début de la guerre. C’est également lui qui impose Joffre à la tête du commandement français.

Que dit le député Messimy en 1910 quand sort le livre de Mangin, La Force Noire ?

« L’Afrique nous a coûté des monceaux d’or, des milliers de soldats et des flots de sang, elle doit nous le rendre avec usure. », pour justifier la participation des Africains à la guerre de défense de la mère-patrie.

D’autres que Messimy ont développé abondamment la même thèse.

Autrement dit, l’Afrique doit payer sa conquête par la France.

Certes. Sauf qu’à ma connaissance, l’Afrique n’a jamais demandé à la France d’aller la combattre pour la coloniser et la dominer. Et d’autre part, ces guerres de conquêtes coûtèrent des vies françaises, mais bien plus encore de vies africaines.

Par ailleurs, je doute fort que ce soit là, la philosophie qui ait inspiré l’auteur de La Force Noire.

 

Qu’en pense-t-il ?

Mangin semble préoccupé par deux visions essentiellement :

La situation présente et à venir de la France, une guerre contre l’Allemagne paraissant inéluctable en 1910.

La qualité selon lui (réelle ou supposée) des soldats noirs (selon l’expérience qu’il a lui-même acquise des conquêtes coloniales…).

Combattants noirs

Des combattants noirs en métropole ?

Tollé ! Expression d’une indignation à peine contenue.

Quelle était la situation précise de la France, telle que la voyait le lieutenant-colonel Mangin, et qui est à l’origine de son livre ?

Tout d’abord, l’argument nataliste. Selon lui, en cette fin de 19e siècle, la France « s’enfonce dans un déclin démographique alarmant, sans précédent, quand l’Allemagne présente une démographie rayonnante. »

Pour lui « la "race française", affaiblie par la diffusion du "bien-être" et de l’ensemble des idées démocratiques, a besoin d’une régénération des valeurs familiales ».

En attendant cette régénération en métropole, « il faudra utiliser les ressources militaires de nos colonies ». Et, pour cela, « c’est vers l’Afrique noire qu’il faut se tourner, plus peuplée que l’Afrique du Nord musulmane, l’Arabe étant par ailleurs, le plus ingouvernable de tous les peuples ».

Mangin ne tarit pas d’éloges sur les combattants noirs. « Ils ont servi sous les ordres de Bonaparte en Égypte et en Italie… Ils ont une confiance inébranlable en leurs chefs, leur profond sentiment de la discipline, leur stoïcisme… leur résistance  à toutes les privations… ».

Enfin, pour lui, « le métier militaire est bien la seule situation coloniale où le Noir est réellement l’égal du Blanc ».

Pourquoi encore le Noir ?

« On peut en faire un fantassin, un cavalier, un méhariste, un canonnier conducteur, un soldat du train, un sapeur du génie, un ouvrier d’artillerie ou d’administration, un matelot de pont ou de rivière, un chauffeur-mécanicien, aussi bien dans la machine d’un bateau que sur une locomotive. ».

« Surtout, affirme-t-il, l’Afrique noire est un réservoir inépuisable de soldats et de ressources. » Ces arguments font-ils cependant l’unanimité autour de La Force Noire ?

Qui est pour ?

Peu de monde en réalité. Beaucoup y sont opposés, de tous milieux et de toutes tendances politiques. Beaucoup de sceptiques également, aussi bien parmi les civils que parmi les militaires.

Mais, Mangin et ses thèses sont soutenus par un petit groupe de militaires surnommés les « Soudanais », ce sont des amis fidèles des conquêtes coloniales : Archinard, Marchand, parmi les plus illustres.

Et parmi les hommes politiques, un soutien de poids en la personne d’Alexandre Millerand, devenu ministre de la Guerre en 1912-1915, futur président de la République.

Qui est contre ?

Les opposants à l’idée de Mangin sont les plus nombreux.

Parmi eux, les plus véhéments sont les Français des colonies, administrateurs et membres du privé, commerçants… qui redoutent, les uns, le risque de révolte parmi les indigènes, les autres, le départ au front, en métropole, qui les priverait de leurs employés formés.

Au cours d’un débat public sur le sujet, Jean Jaurès, s’adressant à Mangin au nom de son parti, déclare :

« Vous vous préparez à appeler jusqu’à 120 000 hommes, convoqués des profondeurs de l’Afrique… Dire à la nation française : "tu baisses, ta natalité diminue, tes forces déclinent, et tu seras demain, sur les champs de bataille, la proie du vainqueur germain si tu n’appelles pas à la rescousse 100 ou 120 000 Noirs ; dire cela, c’est proclamer la faillite de la force militaire de la France et nous, nous ne voulons pas la proclamer." »

Et l’Allemagne ?

Les Allemands sont furieux.

L’épouvante créée en Allemagne, à la seule idée de l’arrivée de troupes noires en Europe, dans les rangs de l’armée française, donne lieu à une vigoureuse protestation, et à un battage médiatique sans précédent dans le pays, qui persisteront bien après le déclenchement de la guerre.

Ainsi, en juillet 1915, l’Auswärtiges Amt (Ministère des Affaires étrangères), publie une note au sujet de « l’emploi contraire au droit, par la France, de troupes de couleur sur le théâtre de la guerre en Europe ». Cette note invoque les « lois de la guerre, et explique que Berlin se voyait obligé d’élever la plus solennelle protestation… contre la mise en campagne… de troupes dont la brutalité et la cruauté constituaient une honte pour la conduite de la guerre au 20e siècle ».

La note est ensuite envoyée par Berlin aux États-Unis, où elle est largement diffusée ; comme si l’Allemagne voulait prendre les Américains à témoin.

 

Mais engagée en 1914, dans une guerre combien dévoreuse de vies humaines, et devenue une guerre industrielle, une guerre de ressources, les idées du général Mangin finissent par s’imposer. L’état major s’inquiète du déficit de combattants et réclame des recrues et les moyens indispensables à la poursuite de la guerre.

L’Afrique, ses hommes et ses ressources, apparaissent comme incontournables. Et c’est l’Appel officiel de la République à l’Afrique !

 

Le triomphe de Mangin

Ils arrivent!

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9 octobre 2016 7 09 /10 /octobre /2016 07:17

LA FRANCE ET SES COLONIES D’AFRIQUE DANS L’ENTRE-DEUX-GUERRES

1919-1939

Des colonies à vendre ou à défendre ?

Exposition coloniale nationale. Marseille, 1922.

 

Avant la Première Guerre mondiale, les Français, dans leur immense majorité, semblaient d’une ignorance totale et d’une indifférence surprenante par rapport à leur Empire colonial, malgré les guerres de conquête et les discours de leurs dirigeants, de Jules Ferry à Albert Sarraut (gouverneur général de l’Indochine, puis président du Conseil, et l’un des plus grands théoriciens de la colonisation française).

Avant 1914, les partis favorables à l’expansion coloniale, les publications des partis et groupes d’intérêts coloniaux, de même que quelques membres des gouvernements successifs, ne cessaient de répéter et d’affirmer la nécessité de « l’éducation coloniale des Français », pour de multiples raisons : économiques, militaires, géopolitiques, humanitaires…

Le chef du Parti colonial le plus important de l’époque, Eugène Étienne, déplorait ainsi en 1908, « l’inertie et l’indifférence du grand public vis-à-vis de la question coloniale ».

Tirailleurs montant au front, 1918.
Tirailleurs montant au front, 1918.

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Et la Première Guerre mondiale éclata (1914-1918)

        L’Appel à l’Afrique

Il est de notoriété publique que c’est le Premier Conflit mondial qui a fait découvrir à une majorité de Français, l’existence de leurs colonies et de leur immense empire colonial.

D’abord par l’appel solennel des autorités françaises à ces colonies, principalement celles de l’AOF (Afrique occidentale française), considérées alors comme un véritable réservoir inépuisable de soldats et de ressources naturelles indispensables pour mener cette guerre.

Ensuite, les Français prirent surtout conscience de l’existence de leur empire par la présence massive en métropole de troupes coloniales venues d’Afrique, pendant toute la durée de la guerre, de 1914 à 1918, comme combattants et comme travailleurs, pour les besoins de ce conflit.

La contribution de l’Afrique à l’effort de guerre a été d’une importance insoupçonnée, nettement au-delà de ce qui était attendu.

« L’aide militaire et économique fournie par les colonies, à la métropole entre 1914 et 1919 fut fort appréciée par les hommes politiques, et les plus sceptiques vis-à-vis de la colonisation, firent, parfois très discrètement, comme Georges Clemenceau, amande honorable. »

Sans doute l’effort militaire de celles-ci justifiait-il cette appréciation :

600 000 soldats et 200 000militaires coloniaux

75 000 travailleurs coloniaux étaient morts pour la France.

D’après les archives du ministère de la Défense, le chiffre des morts et disparus se monte à 71 000, dont 35 900 Nord-africains, sur 569 000 militaires coloniaux, (chiffres nettement supérieurs selon d’autres sources).

6 millions de tonnes de denrées alimentaires…

soldat noir et son infirmière
soldat noir et son infirmière

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À l’encan ! On vend les colonies

       Les temps de l’oubli

      Retour de l’inertie coloniale de l’opinion

Curieusement, peu de temps après la fin de la guerre, l’enthousiasme pour les soldats coloniaux retomba. Après avoir fêté et célébré les troupes coloniales, nouveaux héros de la Nation, couverts de fleurs et d’éloges, les Français retombèrent dans l’ignorance et l’indifférence vis-à-vis de leurs colonies et de leurs « indigènes ».

On vit même naître et se développer une campagne d’opinion réclamant la vente de quelques colonies pour soulager la France de ses dettes (le pays étant en effet lourdement endetté après la guerre). On proposait ainsi de commencer par vendre les colonies françaises d’Asie,de même que des colonies d'Amérique, les Antilles ou la Guyane aux États-Unis. Le ministre des colonies d’alors, Louis Rollin, a beau protester, cette campagne se développait au fil des mois, durant toutes les années 1920. Le Conseil départemental de l’Allier et la Chambre de Commerce de Nancy figuraient parmi les promoteurs de cette idée de cession de colonies à l’étranger.

D’où la reprise d’une campagne, encore plus vigoureuse qu’avant la Première Guerre mondiale, afin de susciter l’intérêt des Français pour leur empire colonial. Les initiatives à cette fin furent nombreuses et vairées, aussi bien du côté du Parti colonial, des milieux d’affaires privés, que de l’État. On mit à contribution les expositions pour faire connaître l’outre-mer, mais aussi le cinéma, notamment les actualités lors de la projection de films, les cartes postales, les timbres

Partout dans le pays, aussi bien à Paris qu’en province, dans les grandes villes, furent organisés des expositions coloniales.

Cette série d’expositions culmina avec l’exposition coloniale internationale de Vincennes en 1931.

 

Exposition coloniale internationale. Paris, Vincennes, 1931.

 

Vincennes, les colonies à Paris

        Une pédagogie coloniale d’État

Cet événement devint international, d’abord par l’écho qu’il suscita — ce fut un réel succès d’affluence : 7 millions de visiteurs dont 4 millions de Parisiens, et de nombreux étrangers — et par sa durée : 193 jours, du 7 mai au 15 novembre 1931.

L’objectif du gouvernement était de donner aux Français, de façon définitive, « la conscience de leur Empire ». Mais le but essentiel avoué selon le ministre des Colonies, Paul Reynaud, c’est, au-delà de l’ancrage de l’Empire dans la conscience des Français, de célébrer l’effort colonial de la France, et justifier ainsi l’action coloniale, malgré ses erreurs dans le passé et dans le présent, et malgré ses imperfections.

Les quelques années qui suivirent l’Exposition connurent un certain frémissement à l’égard de l’Empire. Mais, là aussi, comme au lendemain de la Première Guerre mondiale, ce léger frémissement retomba bien vite.

En réalité, il manquait aux Français ce que d’aucuns qualifiaient « d’éducation coloniale ». Il fallait donc entreprendre une telle éducation, avec plus de détermination, plus de moyens, sans doute aussi d’imagination. De fait, le recul de l’idée coloniale fut une réalité de 1932 à 1935.

Hitler
Hitler

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Et Hitler arriva !

Et si l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne en 1933 favorisait cette « éducation » des Français à leurs colonies, ou du moins une prise de conscience de l’utilité de ces colonies pour la métropole ? La menace de guerre probable, qui suintait dans quasiment tous les discours du chef du Reich, rappelait opportunément aux Français « l’Appel à l’Afrique » de 1914, et l’effort des colonies dans le Premier Conflit mondial.

Dans ses premiers discours, dans un premier temps, Hitler réclamait la restitution des colonies d’Afrique dont l’Allemagne fut privée par le traité de Versailles de 1919, parce que jugée seule coupable du déclenchement de cette guerre : les actuels Rwanda, Burundi, Cameroun, Sud-Ouest africain (aujourd’hui Namibie), colonies partagées entre la France et la Belgique,et le Togo, entre la grande Betagne et la France.

Les réclamations d’Hitler pour cette restitution devinrent successivement exigences, puis conditions pour éviter une guerre avec la France. Il est sans doute bon de préciser qu’Hitler ne voulait nullement l’Afrique, mais les colonies françaises. (Un prétexte pour attaquer la France ?)

 

Les Français, dans leur immense majorité, furent sensibles à ces menaces de guerre. Il fallut les sonder sur leur point de vue, et leur sentiment par rapport à cette nouvelle donne.

LA FRANCE ET SES COLONIES D’AFRIQUE DANS L’ENTRE-DEUX-GUERRES 1919-1939

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1936-1939 : l’ère des enquêtes d’opinion, des sondages.

        Regain de l’attachement des Français à l’Empire colonial

Jamais dans l’histoire du pays, il n’y a eu une telle avalanche d’enquêtes d’opinion et de sondages : aussi nombreux et aussi rapprochés, au rythme de plusieurs dizaines par semaine, de toutes provenances, et toujours sur le même sujet : l’opinion des Français face aux exigences et aux menaces d’Hitler au sujet des colonies.

Sondages dont la fréquence et le nombre grimpaient sans cesse, au fil du temps, au rythme des « discours-diatribes » d’Hitler contre la France.

 

Les commanditaires de ces enquêtes d’opinion étaient de plus en plus nombreux et variés : partis coloniaux, organes de presse, groupes d’intérêts coloniaux, particuliers, parlementaires, gouvernement…

Un échantillon parmi des centaines, reflet de cette crispation des esprits autour de cette question sans cesse répétée :

« Faut-il ou non céder à l’Allemagne les colonies réclamées par Hitler ? »

 

Le début de cette avalanche de sondages correspond au jour où, à Nuremberg, le 30 janvier 1937, Hitler revendiqua officiellement les colonies perdues, revendication accompagnées de menaces.

Dans le déferlement des sondages, il est à remarquer le clivage au sein de tous les bords politiques, à gauche comme à droite, entre ceux qui sont pour la restitution des anciennes colonies allemande et ceux qui s’y opposent farouchement, clivage qui s’atténue cependant au fur et à mesure qu’on approche de 1939, et tout particulièrement à partir de 1938, et pour cause !

À gauche, le journal l’Œuvre, dont la rédaction était elle-même divisée sur le sujet, posa en décembre 1936, à ses lecteurs la question :

« Faut-il céder des colonies à l’Allemagne ? »

102 671 répondirent non !

79 884 répondirent oui !

À droite, la majorité de la presse, à l’occasion de nombreux sondages, se prononçait — plutôt à cette même date — pour le refus de toute concession à Hitler.

Il serait fastidieux de révéler ici le contenu des dizaines d’enquêtes de la presse de droite.

Rapidement, la division de l’opinion, entre oui et non, se retrouvait dans toutes les familles politiques, y compris dans les partis associés au gouvernement et « à l’intérieur de chacun d’eux ».

D’une manière générale, en 1937, sous le gouvernement du Front populaire, « parmi les militants socialistes, la majorité était prête, à cette date, à des concessions coloniales étendues à l’Allemagne, alors que Léon Blum, le chef du gouvernement, ripostait que « pour travailler en commun, il fallait être sûr des intentions du partenaire ».

Inversement, certains socialistes, intransigeants, se refusaient à toute concession à Hitler. Le chef du parti socialiste Marius Moutet, s’exclamait : « La France doit garder son empire colonial quoi qu’il arrive ».

Un autre homme politique de poids, Georges Mandel, proclamait de son côté: « veillons au salut de l’Empire, qui est un et indivisible ».

Dans la même famille politique cependant, les « pacifistes inconditionnels » proclamaient : « Non ! Notre frontière n’est pas au Cameroun. Nous ne voulons pas mourir pour le Cameroun. »

 

D’une manière générale cependant, il est frappant de constater que depuis que l’Allemagne, par l’intermédiaire d’Hitler, a soulevé la question coloniale, les Français s’intéressent de plus en plus à leurs colonies.

Il n’empêche, dans le sondage IFOP (un des tout premiers), d’octobre 1938, qui posait la question : « Pensez-vous qu’il faut donner des colonies à l’Allemagne ? » 59% des Français interrogés répondaient oui ! 33% non ! 8% ne se prononcèrent pas.

Mussolini
Mussolini

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Mussolini soude l’opinion française.

        Le Duce veut des colonies !

Un basculement est nettement perceptible dans l’opinion française à partir du jour où Mussolini, lui aussi a réclamé sa part des colonies françaises. Il réclamait successivement la Tunisie, la Côte des Somalis, puis la Corse, et plus tard, il ajouta Nice et la Savoie. Les sondages réalisés depuis, sont le reflet de ce changement dans l’opinion des Français.

Dans le sondage IFOP au lendemain de la réclamation italienne, sur la question : « Pensez-vous que la France doive rendre à l’Allemagne les colonies qui nous ont été confiées par la SDN [Société des Nations, qui a précédé l’ONU] en 1919 ? »

70%de personnes interrogées répondent non !

22% répondent oui !

8% ne se prononcent pas.

« La France ne cédera pas un pouce de ses territoires à l’Italie, dût-il en résulter un conflit armé », avait réaffirmé à la quasi unanimité, la Chambre des députés, le 8 décembre, et le Sénat, le 13 décembre 1938. »

Et tous les sondages de début 1939 allèrent dans le sens d’un refus catégorique aux demandes allemandes et italiennes.

 

Beaucoup de Français avaient la conviction que quoi qu’on fasse, qu’on cède ou non des territoires à l’Allemagne, cela n’empêchera nullement Hitler d’attaque un jour la France.

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11 juin 2016 6 11 /06 /juin /2016 17:18
Lieux de traite
Lieux de traite

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COMMENT SE PROCURAIT-ON DES ESCLAVES SUR LA CÔTE D’AFRIQUE AU 18e SIÈCLE ?

ACTEURS ET MODES OPÉRATOIRES

Un trafic aux acteurs et aux complicités multiples

 

Comment et par qui ce trafic était-il pratiqué dans le contexte nouveau du 18e siècle ?

Comment s’y prenait-on ?

On s'implantait sur les lieux de traite ( création de comptoirs pour entreposer les marchandises de traite,et de forts équippés pour les défendre, condition indispensable); et pour cela, on s'entendait avec ceux qui y habitent, c'est-à-dire qu’on pactisait avec les rois, les chefs et les intermédiaires de tout acabit, en d'autres termes. 

Il fallait ainsi mettre tous ces acteurs dans le jeu.

Une classification des acteurs de ce commerce singulier n'est pas chose aisée. Cela dépend des régions et des époques. D'une façon générale on peut affirmer que pendant toute la première moitié du XVIIIe siècle, c'est-à-dire à l’ époque où la traite est encore caractérisée par une certaine organisation, il existe une hiérarchisation parmi les protagonistes de ce trafic.

On peut grosso modo distinguer deux grandes classes, à l'opposé l'une de l'autre, qui comprennent d'un côté, ceux qui se trouvent au sommet de l'échelle, les rois, les chefs de tribus avec leurs proches, en un mot les dignitaires ; de l'autre, au bas de l'échelle, ceux qu'il conviendrait de désigner par l'expression de « collaborateurs obligés », c'est-à-dire ceux qui se sont vus un jour condamnés – malgré eux – à servir la cause de la traite. Entre ces deux grands groupes bien distincts, évoluent une série complexe d’intermédiaires, parmi lesquels opèrent des marchands occasionnels de tous ordres, des trafiquants interlopes...

Dans la première classe, tout naturellement ce sont les souverains qui contrôlent et supervisent l'ensemble des opérations. « La traite la plus fréquente – nous dit Jean-Baptiste du Casse (un des principaux officiers de la marine de Louis XIV) – se fait sous le contrôle de souverains : damels, alcaïrs, braks, manfoucs, princes, principules, que les capitaines européens traitent parfois de "puissances", comme s'il s'agissait de sa Majesté britannique ou du souverain de Versailles. Tyranneaux, tantôt débonnaires et obséquieux, tantôt féroces, toujours cupides, ils permettent aux navires de mouiller en rade et d'y séjourner... »

Les Grands, les officiels : maîtres du trafic

S'agissant de ces rois et roitelets, Ducasse poursuit : « Certains ont la tête géniale et mercantile, signent des traités en règle, gouvernent avec autorité... A côté de ces bons tyrans, les bêtes sauvages. Si les relations avec les souverains indigènes ne sont pas de tout repos, ceux-ci restent pourtant dans l'anarchique instabilité du continent noir, un certain élément de stabilité. Comme l'essentiel pour eux est d'avoir de la poudre, des oripeaux de soie, de l'alcool surtout, ou plutôt du "vitriol", ils livrent volontiers des captifs, laissent trafiquer les Européens, à condition de recevoir les plus belles marchandises et de toucher leur commission... »

Quant aux courtiers, les dénominations qu'on leur donne varient d'un lieu à un autre, chaque région ayant sa terminologie propre pour désigner les différents intermédiaires.

Cependant partout et de la même manière, ils jouissent d'une grande considération auprès des trafiquants européens. Ils en sont conscients et se prennent alors pour des personnages importants et de haut rang. Ne va-t-on pas jusqu'à tirer des coups de canon en Leur honneur lorsqu'ils apparaissent ?

Le R. P. Dieudonné Rinchon nous présente en ces termes ceux de la côte d'Angole (Angola actuel) : « ces courtiers, dénommés pompeusement ministres par les trafiquants, sont : le Mambouc, prince héritier ; le Manfouc qui commande la pointe où se fait la traite et qui fixe le prix des denrées, préside les marchés, juge les différends, détermine le montant des coutumes, des présents, le tarif ou mercuriale des captifs ; le macaye, "capitaine-mor" ou premier ministre ; le monibèle, messager des chefs ; le maquimbe, capitaine du port ; le mangof, ministre des affaires étrangères et interlocuteur des étrangers à la cour; le governador ou chef de village. »

COMMENT SE PROCURAIT-ON DES ESCLAVES SUR LA CÔTE D’AFRIQUE AU 18e SIÈCLE ? ACTEURS ET MODES OPÉRATOIRES

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Des auxiliaires obligés

A l'opposé de ce tableau des dignitaires privilégiés, celui des « collaborateurs obligés » est moins riant. Ces auxiliaires obligés se trouvent dans tous les points d'attache des Européens sur la côte, dans les comptoirs, dans les forts, à bord des bâtiments stationnés servant de marché... La plupart sont des esclaves achetés parmi lesquels vivent quelques hommes libres qui offrent leurs services à l'établissement européen moyennant un salaire fort modique. Il semble que pour nombre d'entre eux, le but était moins l'appât d'un gage assuré que le besoin de protection, car, ces gens libres qui se donnent au comptoir ou au fort sont le plus souvent des réfugiés qui fuient leur pays pour différents motifs. D'autres enfin sont d'anciens esclaves qui ont racheté leur liberté soit par leur bonne conduite et les services rendus, soit en offrant en échange de leur propre liberté, des captifs qu'ils ont pu se procurer d'une manière ou d'une autre.

Ces auxiliaires obligés sont aussi des captifs travaillant dans les champs et les plantations créés par des négriers ou par des comptoirs européens et dont les produits servent de nourriture aux résidents européens de ces comptoirs et forts, et surtout aux esclaves parqués dans les « troncs » (lieux ou sont parqués les esclaves en attendant leur embarquement pour l’Amérique). Parmi eux, il faut également citer les soldats africains attachés aux établissements ci-dessus mentionnés, et qui seront vers la fin du 18e siècle – à une époque qui marquera un nouveau tournant du commerce des esclaves – envoyés loin à l'intérieur des terres, s'emparer par la force des armes des habitants de villages isolés.

[…]

Tronc ou barrancon (parc à esclaves)
Tronc ou barrancon (parc à esclaves)

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Des intermédiaires : les incontournables

À la fin du 18e siècle, le fort français de Juda compte jusqu'à deux-cents acquérats (hommes libres au service des comptoirs et forts), hommes, femmes et enfants.

Les acquérats sont sous la protection du fort. Ils y vivent en paix et ne peuvent être vendus pour être transportés en Amérique sauf pour motif de faute grave.

Tout comme les autres collaborateurs forcés, ils servent d'intermédiaires aux employés européens du fort pour leur procurer des esclaves qu'ils achètent avec les ressources tirés de leurs services au fort ou qu'ils « poignent », expression que nous verrons bientôt à la mode vers la fin du 18e siècle.

Chacun de ces acquérats avait un rôle spécifique à jouer clans le fort : « Les domestiques employés dans notre comptoir de Whydah (Juda) au temps de Labarthe, étaient un garde magasin, deux courtiers, un portier, six tagonniers rouleurs d'eau, une blanchisseuse ou pileuse, un tronquier et un batteur de gongon pour annoncer l'ouverture et la fermeture de la traite... Quand un stationnaire [navire ancré] était attaché au comptoir, comme au Sénégal, il était en grande partie monté de nègres, laptots ou matelots, gourmets ou timoniers et râpasses ou mousses, auxquels commandait en français le maître de langue ; c'était le maître d'équipage. Tous ces employés étaient payés en toques, en ancres d'eau-de-vie et en galines de bouges [Les bouges étaient des coquillages des Maldives appelés cauris ; la galine équivalait à 5 toques ou 200 cauris ou 10 sols]. Le comptoir est abondamment garni en marchandises de troc,en eau-de-vie surtout qui fait fureur parmi les Nègres. » (Charles de la Roncière).

[…]

Cauris
Cauris

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Des entrepreneurs privés…aussi

A côté de ces serviteurs officiels, on trouve des privés, marchands ou courtiers que nous verrons plus activement à l'œuvre vers la fin du siècle. « Très souvent – écrit Gaston Martin – la négociation ne met pas directement aux prises le propriétaire indigène et l'acheteur blanc. Entre eux s'interposent les courtiers. » Il en distingue deux sortes. Dans les rades importantes comme Cabinde, Juda, Anamabou, il y a des courtiers à demeure. Ce sont pour la plupart des Européens à qui la vie régulière ne convenait plus, associés dans ces villages d'Afrique à des Négresses ou des Métisses et qui, rendant service comme interprètes et comme rabatteurs, à la fois aux princes indigènes et aux capitaines européens, deviennent des manières de personnages et font finalement fortune.

La deuxième catégorie est formée de Noirs choisis comme intermédiaires officiels par les maîtres du pays.

Fréquemment,les courtiers sont des entrepreneurs privés, marchands d'hommes, à qui les capitaines confient souvent des marchandises pour la valeur de dix, vingt, trente esclaves. Ces maquignons d'hommes savent jouer de l'offre et de la demande pour faire hausser le prix de leur « bétail » ; ils savent aussi mettre en concurrence les différents acheteurs. Ils font en tout cas payer cher leurs services en exigeant d'avance leur pot-de-vin, préalablement à toute vente, et qu'il ne faut pas confondre avec leur courtage ; « ils manquent souvent à leur parole... ils retiennent la marchandise sans fournir les Noirs convenus…Les Européens se défendent de leur mieux contre ces incessantes pilleries. Si un courtier réclame une avance, affirme Rinchon, il présente comme caution un parent ou un ami, et s'il ne parvient pas à livrer un esclave, l'otage devient captif. »

Pour aller plus loin. Voir Tidiane Diakité, La Traite des Noirs et ses acteurs africains, Berg International.

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29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 07:09
CLIO CONTRE LA MÉMOIRE. L’ESCLAVAGE ET LA TRAITE, LE PASSÉ PRÉSENT

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CLIO CONTRE LA MÉMOIRE

L’ESCLAVAGE ET LA TRAITE, LE PASSÉ PRÉSENT

 

 

Éthique de l’Histoire et vécu

Hérodote (vers 484 - 420 av JC) « Le père de l’Histoire »
Hérodote (vers 484 - 420 av JC) « Le père de l’Histoire »

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Sans aucun doute, l’expérience douloureuse de la traite atlantique aura marqué les Africains d’hier et d’aujourd’hui, au plus profond de leur chair et de leur esprit, au point que pour bon nombre d’entre eux, aucune vérité, fût-elle historique ou scientifique, ne saurait avoir de sens ni d’objectivité à leurs yeux concernant ce sujet.

Leur conviction est faible, seul l’Occident est responsable et coupable, ce qui exclut d’emblée tout examen de conscience de leur part. Une telle crispation mémorielle ne sert ni la vérité, ni l’Histoire.

L’histoire d’un peuple quel qu’il soit, n’est jamais totalement dénuée d’épisodes malheureux ou douloureux, de zones obscures, voire honteuses.

Et, s’agissant de la traite des Noirs, la question essentielle est :

Comment les Européens se procuraient-ils des esclaves en Afrique entre le XVe et le XIXe siècle, sur une terre, et dans des contrées qu’ils ne connaissaient pas ?

La traite, c’est la chaîne de l’offre et de la demande.

Preuve de cette raideur intellectuelle de nombre d’Africains, la lettre reçue d’un ami, à la sortie de l’ouvrage « La traite des Noirs et ses acteurs africains » (Editions Berg.International ).

CLIO CONTRE LA MÉMOIRE. L’ESCLAVAGE ET LA TRAITE, LE PASSÉ PRÉSENT

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Regard sur un livre et son sujet

« Mon très cher Tidiane,

J'ai lu ton livre deux fois, et je le relirai encore, tant il est rempli de données et repères précieux pour nous tous, Noirs, d'Afrique ou de la diaspora. C'est un livre capital et chacun de nous devrait posséder son exemplaire à portée de main. Son avenir est définitivement devant lui !

Il y avait déjà un grand nombre d'ouvrages sur le thème de l'esclavage et de la traite, mais peu (pour ne pas dire aucun) n'ont traité aussi bien cet aspect du drame noir. Tu décris magistralement l'évolution de la traite, depuis les temps hésitants jusqu'à la fin officielle, en passant par le paroxysme de la tragédie.

J'ai salué que tu mettes en avant le fait que durant « les temps premiers », les Africains n'ont nullement participé à la traite et qu'ils ont même longtemps résisté à l'incursion des Européens. On a compris, il est vrai après une bonne moitié du livre, voire vers la fin, que les Africains « collabos » n'avaient pas le choix.

C'est ce qui nous amène à la question suivante : comment ton livre sera-t-il accueilli par les Européens ? Et par les Africains ? J'entends : dans le cadre d'un grand déballage pour savoir où sont les véritables responsabilités dans notre drame depuis ce XVème siècle et jusque (non pas 1948), mais jusqu'au moment où tu lis ma lettre.

Car, toi qui dois avoir lu mon petit texte concernant les conséquences de l'esclave et de la traite dans notre quotidien aujourd'hui, il est clair que notre drame est dans une manière de continuum qui se revêt de nouveaux habits de génération en génération ! C'est la finesse des Occidentaux qui fait croire que les choses changent ! Aujourd'hui, il n'y a plus de négriers, mais l'Africain maîtrise-il les sciences et les techniques pour simplifier sa vie au quotidien ? NON. Et qui ne veut pas qu'il maîtrise la science ?

Je sais que nous aurons l'occasion de revenir sur ces questions, Tidiane. Quant à des historiens comme Pétré-Grenouilleau, j'espère me tromper en sentant que tu leur prêtes une certaine attention. C'est eux les premiers qui demain vont se baser sur ton livre pour dire « Voyez, un Africain a écrit ci ou ça sur les roitelets, il justifie mieux que nous la responsabilité des Africains dans le drame de leurs frères ».

A part ce risque, je vois tout le bien qu'il y a dans ton livre. Mais peut-être était-il difficile, voire impossible de dire la vérité sans prendre un certain risque.

Néanmoins, je reste dans la conviction profonde que ces Africains qui vendaient leurs frères n'étaient que des « hommes drogués » par les marchands européens, « drogués » par des artifices contre lesquels nul homme au monde, nul peuple, ne pouvaient rien. De ce fait, je pense que l'histoire ne retiendra TOUTES LES CHARGES QUE CONTRE LES EUROPEENS. Les Africains seront « relaxés » avec des circonstances atténuantes. Très atténuantes. » [...]

Vision de l’auteur

« Cher Ami,

J'ai bien reçu votre courrier dont les termes me laissent sceptique.

Je mesure la différence d'appréciation entre nous sur les questions de l'esclavage et de la traite. La lecture de votre livre confirme cette différence d'approche.

Le but de mon livre n'est pas de  juger, de rechercher des responsables ou des coupables, mais de présenter des faits le plus objectivement possible, afin de favoriser la connaissance du passé, au-delà des passions et des émotions.

Dans cette tragédie sans nom que fut la traite, l'Afrique noire a besoin d'examiner de manière critique et lucide ses faiblesses passées et présentes pour progresser. Qui peut nier que la traite des Noirs ne fut pas le crime contre l'humanité le plus abominable ? Cela étant, doit-on pour autant rester éternellement dans les chaînes du passé, la tête enfouie dans les bas-fonds de l'histoire au risque de subir éternellement cette histoire, de stériliser définitivement l'esprit et le mental ? A quoi bon ressasser indéfiniment l'irréparable, si ce n'est d'en tirer les leçons qui donnent la force d'aller de l'avant ? Par ailleurs, quel peuple au monde, quelle nation, n’a pas eu sa part des blessures de l’Histoire ?

Il n'est pas question d'oublier, mais de puiser en soi les ressources nécessaires, et la force d'âme qui permettent d'affronter le passé et le présent, en vue de construire le futur. Le but n'est pas de raviver les rancunes et les plaies du passé, mais de les apaiser, et peut-être favoriser ainsi la compréhension entre les Hommes.

Quand, par ailleurs, cessera- t-on de penser en termes de race ou d'ethnie ? S'agissant de la traite des Noirs, ce sont des membres de l'espèce humaine qui ont participé au plus grand crime de notre histoire. C'est ainsi, et, exonérer ou accuser tel ou tel groupe n'est pas une démarche à laquelle j'adhère. L'opprobre de cet acte rejaillit sur l'espèce humaine dans son ensemble. Et c'est collectivement qu'il faut faire face à ce passé pour tenter collectivement de guérir les maux qu'il a générés. Telle est ma vision des choses.

Bien cordialement

Tidiane Diakité 

Autre regard

« Monsieur le Directeur des Éditions Berg International,

Comme suite à notre échange téléphonique de ce jour, je vous confirme par le présent message, le souhait du Collectif Toussaint Louverture de pouvoir accueillir Monsieur Tidiane DIAKITE ici en Picardie, pour la présentation de son nouveau livre La traite des Noirs et ses acteurs africains.

J'ai découvert ce magnifique ouvrage le 21 février, dans une petite librairie, près de la Gare de l'Est à Paris. Je suis persuadé que ce livre va briser pas mal de tabous et conduire certains de mes frères africains à se questionner honnêtement, à propos de cette tragédie humaine. Bravo à son auteur.

Je coordonne le Collectif Toussaint Louverture depuis 1990, Collectif qui a pris le relais de l'Association des Communautés Africaines pour le Bicentenaire de la Révolution Française en 1989. Et depuis 2006, ce collectif coordonne avec de faibles moyens, des animations ici et là, dans l'esprit du Comité pour la Mémoire de l'esclavage que préside Madame Françoise Vergés.

Si donc M. Diakité est libre du 8 au 10 mai 2009, c'est volontiers que nous le recevrons à Creil, Nogent, Château-Thierry, Soissons ou Compiègne, dans le cadre des cérémonies de la Journée Nationale du 10 Mai en France.

Dans l'attente, veuillez agréer Monsieur, l'expression de ma considération distinguée. »

Le Mémorial de Nantes
Le Mémorial de Nantes

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Regard sur le passé

   Nantes et Bordeaux, exemples prometteurs

« Nantes bâtit un mémorial à  l’abolition de l’esclavage

A l’issue d’un interminable débat, Nantes, capitale de la traite négrière au XVIIIe siècle, construit un mémorial, aux luttes, aux résistances contre la traite, et contre tous les esclavages, d’hier et d’aujourd’hui. Avec l’idée de servir l’Histoire de France.

« Lors du 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage, on avait fait édifier une petite statue sur le quai de la Fosse. Elle a été vandalisée », se souvient Maguy, Antillaise de Nantes. «La nuit suivante je me suis réveillée en pleurs, la gorge serrée. Douze ans après, les travaux du mémorial démarrent enfin. On est ému.»

Nous sommes quai de la Fosse à Nantes, là où va être construit le mémorial à l'abolition de l'esclavage. Au bord de la Loire, « seul souvenir vivant de la traite négrière », expliquent d'une même voix Maguy et quelques autres membres de l'association Mémoire d'Outre-Mer. À cet endroit, chaque 10 mai, les militants jettent une gerbe de fleurs pour commémorer l'abolition de l'esclavage.

Du XVIIe jusqu'au milieu du XIXe siècle, 1709 expéditions nantaises ont alimenté le commerce d'esclaves. Les bateaux nantais ont arraché d'Afrique 450 000 hommes, femmes et enfants pour les expédier en Amérique ou aux Antilles. Nantes s'est enrichie de la traite négrière. Comme Bordeaux, La Rochelle, à un moindre degré Lorient ou Saint-Malo, et d'autres ports européens. Au total, la traite atlantique fit 11 millions de captifs.

Nantes, depuis vingt ans, assume ce passé. Tout démarre en 1985 quand la municipalité de l'époque refuse de soutenir une exposition sur le Code noir, le texte juridique réglant la vie des esclaves à partir du XVIIe siècle. Changement de municipalité, en 1992, l'exposition des Anneaux de la mémoire, exhume un passé longtemps refoulé, occulté, amputé. D'un côté, les esclaves transportés à fond de cale, traités comme une simple marchandise. De l'autre des fortunes amassées, dont témoignent les hôtels particuliers du quai de la Fosse ou de l'île Feydeau à Nantes.

Nouveau jalon, un mémorial permanent, le seul en métropole, financé par les collectivités locales. « Il sera avant tout consacré aux luttes, aux résistances contre la traite, et contre tous les esclavages, d'hier et d'aujourd'hui », souligne Yannick Guin, un élu.

[…]

«  Il ne s'agit pas de repentance, poursuivent-ils. Mais de dire, au nom de la République, cette histoire trop souvent occultée dans les manuels scolaires. » Et encore : « Tant qu’on ne l’aura pas inscrite dans l’histoire nationale, il restera de la tension. Un mémorial, comme ceux de la Seconde Guerre mondiale à Caen ou de la Shoah à Berlin, ça sert à vivre ensemble. Comment répondre au racisme, à l'exclusion, à l'esclavage moderne, si on ne prend pas en compte ce qui a été hier ? »

Selon l'Organisation des Nations unies, 10 % de la population mondiale est aujourd'hui réduite à la condition d'esclave. Cela va de la prostitution à l'exploitation des enfants et au travail des personnes enfermées dans des camps.

Alors, ce mémorial doit servir à ouvrir les yeux : « Tout individu qui entrera dans ce lieu devrait en sortir grandi et voir le monde autrement. »

Philippe GAMBERT (Ouest France)

Mémorial de Bordeaux
Mémorial de Bordeaux

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« Bordeaux se penche sur son passé de port négrier

Bordeaux était, hier, ville d'accueil de la Journée nationale de commémoration de l'abolition de l'esclavage. Pour la première fois, la ville d'Alain Juppé a assumé solennellement son passé de port négrier en inaugurant au musée d'Aquitaine, un espace permanent consacré à l'esclavage. Entre 1672 et 1837, la capitale de l'Aquitaine fut le point de départ de près de 500 expéditions maritimes pour déporter d'Afrique quelque 130 000 esclaves vers les Antilles. « Aujourd'hui, Bordeaux est synonyme et symbole de l'espoir et de la réconciliation », a dit Michèle Alliot-Marie, ministre de l'Intérieur, présente à l'inauguration. (Ouest France)

 

Assumer son passé, c’est ouvrir la voie de la connaissance, de la rencontre et de la réconciliation des peuples.

Thucydide (vers 460-395 av JC)
Thucydide (vers 460-395 av JC)

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Propos sur l’histoire

Il n’est sans doute pas inutile de rappeler brièvement ici, ce qu’est l’Histoire, de même que les règles qui président à son écriture.

L’Histoire est une science, une discipline exigeante. Cette exigence et les règles qui commandent à son écriture la distinguent du roman, de la poésie ou du conte.

Ces règles, qui s’imposent à l’historien, ont été progressivement élaborées et précisées, au fil des siècles, depuis l’Antiquité, d’Hérodote à Thucydide, et par l’Université française, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

 

L’Histoire n’est pas la Mémoire. L’Histoire n’est pas faite pour charmer les oreilles, mais pour servir la vérité, autant que possible. Elle doit être fondée sur des faits irréfutables et des documents authentiques. Son écriture repose sur les qualités d’objectivité, de rigueur et d’impartialité.

 

La première règle qui s’impose à l’historien, c’est de ne rien dire de faux.

La seconde, c’est de ne rien taire qui est vrai (Gabriel Monod).

 

Pour Camille Jullian, enfin, le premier devoir de l’historien est de se mettre au travail, sans préjugé, sans colère, sans idées préconçues, ni passions.

 

L’Histoire est une science aux règles et à l’éthique exigeantes que l’historien ne saurait transgresser, y compris s’agissant de la traite des Noirs.

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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 09:17

 

L’Afrique, la traite, l’esclavage

Un passé qui dure

 

Film documentaire :

Bois d’ébène.

La traite atlantique

Réalisateur : Moussa Touré

L’AFRIQUE, LA TRAITE, L’ESCLAVAGE. UN PASSE QUI DURE.

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« Un commerce d'hommes ! Grands Dieux ! Et la nature ne frémit pas ? S'ils sont des animaux, ne le sommes-nous pas comme eux ? »

Olympe de Gouges (1748-1793).

Réflexion

Beau film, par sa qualité technique et la qualité des acteurs.

Il faut se réjouir de constater que son réalisateur est sénégalais, d’un pays qui fut un site important de la traite atlantique.

En effet, les auteurs africains (écrivains, historiens ou cinéastes),qui traitent  de cette tragédie multiséculaire sont plutôt rares. Or, si cette traite, la plus documentée, la plus vulgarisée, est un pan de l’histoire mondiale, elle constitue avant tout l’épisode sans nul doute le plus douloureux de l’histoire africaine. Dès lors, on peut légitimement s’étonner qu’il y ait si peu d’auteurs africains qui s’y intéressent.

Pourquoi les Africains, les plus touchés par cet épisode dramatique de l’histoire, ne proposent-ils pas leur propre vision de ce phénomène, qui ne soit pas une copie de ce que disent ou écrivent des auteurs non-Africains ? (ou au contraire, pourquoi certains s’enferment-ils dans une posture stérile de refus et de contestation systématique vis-à-vis de ces mêmes auteurs ?)

Leur apport aurait sans nul doute l’énorme avantage de contribuer à l’enrichissement de l’historiographie universelle sur ce sujet universel, qui recèle encore bien des zones d’ombres.

L’AFRIQUE, LA TRAITE, L’ESCLAVAGE. UN PASSE QUI DURE.

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« Ah ! Que nous sommes inconséquents, et dans notre morale et dans nos principes ! Nous prêchons l'humanité et tous les ans nous allons porter des fers à vingt mille habitants de l'Afrique ! »

Necker, De l'administration des finances de la France, 1784.

Responsables ou acteurs ?

Bien sûr, les Africains ne sont pas responsables de cet odieux trafic d’êtres humains, ni ses initiateurs. Il y eut en Afrique beaucoup de résistance dans toutes les régions touchées par ce fléau, de la part de quelques rois qui ont su mobiliser leurs peuples à cette fin, mais aussi de simples villageois qui ont su s’organiser pour résister et donner la chasse aux chasseurs d’esclaves.

Cependant, la vérité historique exige aussi de reconnaître qu’à l’inverse, des rois, des chefs, des trafiquants, des intermédiaires de tous genres, mus par l’appât du gain, et une cupidité aliénante, jouèrent un rôle éminent à tous les niveaux.

L’AFRIQUE, LA TRAITE, L’ESCLAVAGE. UN PASSE QUI DURE.

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« Chaque tasse de café sucré contient quelques gouttes de sang noir. »

                                                           Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814).

Les faiblesses du film « Bois d’ébène »

Malgré sa qualité, sur le fond, ce film n’est pas sans reproches :

le premier reproche c’est de ne présenter qu’une seule phase et une seule facette de cette histoire qui en compte plusieurs. On ne voit ainsi ni les débuts, c’est-à-dire l’enclenchement du commerce d’esclaves, ni les premiers acteurs africains et européens, ni en conséquence le passage de la phase de razzias organisées par les Européens à la phase de signature de traités avec les rois et les chefs locaux, qui "légalisait" la capture et la vente de captifs. C’est la phase de l’organisation de la traite, avec des règles précises et des codes…

le deuxième reproche concerne la projection  du film : c’est l’absence de débat, mieux encore de commentaire accompagnant ce film, qui tienne lieu à la fois d’explication, et surtout de pédagogie, pour éclairer les esprits.

Peut-on aujourd’hui, projeter le livre Mein Kampf, ou en faire la lecture publique sans commentaire à caractère historique, explicatif et pédagogique ?

On devait, à l’Afrique, aux Africains et au monde entier, ainsi qu’à tous ceux qui auront vu ce documentaire, cette explication et cette pédagogie.

La fonction et l’intérêt d’un tel document ne doivent pas seulement consister à rappeler un passé, mais, de faire que ce passé soit suffisamment connu de tous afin qu’il ne revienne plus jamais.

Par ailleurs, l’Afrique, qui fut jadis le théâtre de la traite, apparaît de nos jours comme une des régions de prédilection de ce qu’on appelle improprement « l’esclavage moderne », dont les victimes sont essentiellement les enfants, et les acteurs essentiellement des Africains.

La leçon n’a-t-elle pas été tirée des affres de la traite atlantique, qui a sévi dans cette même région du XVe au XIXe siècle ?

Précisément, le débat ou le commentaire à caractère pédagogique aurait permis une réflexion salutaire à cet égard. Il aurait sans doute permis aux spectateurs africains de se demander pourquoi le mot esclave, qui ne désignait que les slaves, en Occident, du Xe au XVe siècle (slavus slaves esclaves), a fini par ne désigner que les Noirs, à partir du XVe siècle ? et pour toujours ? au point que pour beaucoup, aujourd’hui encore, esclave est synonyme de noir.

Les Africains auraient également pu tirer profit de la réflexion suscitée par les questions suivantes :

Pourquoi l’Afrique, du XVe au XIXe siècle ?

Pourquoi des Noirs et autant de victimes pendant si longtemps ?

Et si c’était à refaire ? L’Afrique et les Africains seraient-ils toujours victimes ?L'histoire ne sert pas seulement à expliquer le passé. Elle sert aussi à comprendre le présent et à préparer l'avenir.

La réponse à ces questions et les réflexions qu’elles inspirent auraient sûrement permis d’éviter que des enfants et des femmes soient victimes, en Afrique, aujourd’hui, de cette maladie matérialiste, de cette inhumanité.

 

L’AFRIQUE, LA TRAITE, L’ESCLAVAGE. UN PASSE QUI DURE.

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Les victimes de la cupidité et de la barbarie

La barbarisation de l'Afrique

Si l'on juge le niveau de conscience morale d'un peuple à l'aune de l'état de ses enfants, les Africains n'ont pas de quoi pavoiser. S'il est une région du monde où l'enfance est en danger et à sauver, c'est bien l'Afrique.

De tous les enfants du monde, les petits Africains sont les plus insécurisés, le plus victimes de la folie des adultes. C'est incontestablement sur ce continent que le sort de l'enfant est le plus critique, parce que, de tous, le petit Africain est le plus mal nourri, le plus mal vêtu et le moins éduqué. C'est en Afrique que les enfants sont le plus exploités.

D'abord par le travail bien que la quasi-totalité des États africains aient signé les différentes Conventions internationales sur les droits et la protection de l'enfant. Mais très peu ont chez eux une législation propre à l'enfance, encore moins de dispositions législatives ou juridiques qui reconnaissent des droits à l'enfant et le protègent. Dans ce domaine comme dans d'autres, en Afrique, les mots (comme les chiffres) n'ont pas grand sens (les pires dictatures s'arrogent l'intitulé de république et de démocratique !!). Le terme protection de l'enfance n'a pas la même signification au Bénin, au Nigeria qu'en France ou en Belgique. L'Afrique s'illustre négativement dans le palmarès mondial peu enviable des conditions de l'enfance. Si un quart de tous les enfants de la planète âgés de 5 à 14 ans, soit 250 millions, sont condamnés au travail, c'est en Afrique que ce phénomène est le plus étendu et le plus critique. Si, en nombre absolu, l'Asie compte le plus grand nombre d'enfants obligés de travailler (parce que continent le plus peuplé), c'est l'Afrique qui détient en pourcentage, le record mondial avec 41% de ses enfants économiquement actifs contre 21% en Asie et 17% en Amérique latine.

En Afrique, presque un enfant sur deux travaille contre un sur quatre pour le reste du monde, et se retrouve dès l'âge de cinq ans, ployé sous le poids d'une harassante vie de labeur.

[…]

L’AFRIQUE, LA TRAITE, L’ESCLAVAGE. UN PASSE QUI DURE.

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Ces enfants, une fois vendus par leurs parents ou razziés, sont soumis à des traitements inhumains qui n'ont rien à envier à ceux infligés à leurs lointains ancêtres dans les cales des navires négriers du XVIIIe siècle ou sur les plantations en Amérique. A peine nourris, battus, drogués, « contraints à des horaires de bête de somme, ils débroussaillent les champs dès l'aube et jusque tard dans la nuit, parfois au clair de lune. Les plus turbulents, ceux qui refusent de travailler, sont mis nus et battus devant les autres. La nuit, ils ont les pieds entravés par une lourde chaîne, afin de les empêcher de s'enfuir. Entassés dans des salles insalubres, ils sont souvent sous-alimentés. Quelques bananes plantain à midi et un bol de bouillie de maïs le soir suffisent aux yeux de leurs maîtres ... Poussant loin les limites du cynisme, certains d'entre eux n'hésitent pas à faire avaler aux enfants des stimulants pour doper leur "enthousiasme" au travail ».

 

Et cela se passe le long de l'ancienne « Côte des Esclaves » nom prédestiné de triste mémoire, là même où jadis, on venait arracher à l'Afrique son « bois d'ébène » : sa substance vive pour bâtir les fortunes de l'Amérique et de l'Europe, la condamnant ainsi à la dégradation matérielle et humaine. Aujourd'hui en ce même lieu, c'est l'Afrique qui s'arrache sa substance vive aux yeux du monde, pour devenir demain, plus qu'un continent pauvre et dégradé, le continent de l'asservissement.

[…]

L’AFRIQUE, LA TRAITE, L’ESCLAVAGE. UN PASSE QUI DURE.

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Des pratiques contraires aux conventions signées

L'UNICEF s'efforce de mettre fin à cette situation inhumaine par le biais de l'éducation et en travaillant « de concert avec les gouvernements pour interdire le trafic d'êtres humains ».

Oui, mais ce trafic, l'Afrique l'a déjà connu par le passé. N'est-il pas significatif que cette mémoire fasse aujourd'hui défaut à ce continent ?

Cette traite des Noirs dans sa nouvelle version du XXIe siècle ne se limite pas aux seules côtes africaines, elle s'étend au-delà des mers et s'installe sur les trottoirs des villes européennes : la nouvelle traite des Noires.

« Les filles sont jeunes, parfois mineures. Le réseau est tenu par des mafieux (africains) qui terrorisent ces filles. Une forme de commerce d'êtres humains jusqu'alors inconnue dans ces régions ».

[…]

L’AFRIQUE, LA TRAITE, L’ESCLAVAGE. UN PASSE QUI DURE.

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L’ancienne Côte des Esclaves et la mémoire ?

Les pays en cause sont ceux qui correspondent aux principaux points d'impact de la traite atlantique du XVIe au XIXe siècle. Ce sont les mêmes (ceux de l'ancienne « Côte des esclaves » : Bénin, Togo, Nigeria et au-delà) où l'on traquait, convoyait et « commercialisait » les enfants noirs, lieux de la déchéance humaine hier comme aujourd'hui. En Europe, les trafiquants africains d'Africains se muent en proxénètes sans cœur, sans âme ni loi, assoiffés de gains matériels, illicites et criminels. Cette prostitution « noire » sur le continent européen constitue aussi l'un des indices patents de la dégradation africaine.

L'avenir de l'Afrique peut-il reposer sur ses enfants esclaves ? L'Afrique marche à reculons depuis une trentaine d'années et il semble que ce sens de la marche soit sa marche de prédilection. C'est la « Longue Marche » dans sa version africaine. Où donc chercher le salut ? Dans la coopération internationale ?

Tidiane Diakité, L’Afrique & l’aide ou Comment s’en sortir ? L’Harmattan.

 

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14 février 2016 7 14 /02 /février /2016 08:04
LES RELATIONS FRANCE-AFRIQUE APRÈS LOUIS XIV

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LES RELATIONS FRANCE-AFRIQUE APRÈS LOUIS XIV

Sous Louis XV et Louis XVI, ruptures et permanences

 

Louis XIV (1638-1715)

France, royaume des Francs. Terre de liberté

 

Louis XV (1710-1774)

France, royaume interdit aux Noirs

Louis XIV et ses successeurs immédiats n’ont pas les mêmes rapports à lAfrique et aux Africains. Le changement fut très net dès la mort du Roi-Soleil en 1715.

Le premier signe en fut la disparition des rapports personnels noués par le roi de France avec les rois de la côte africaine. Puis, la diminution du nombre d’ambassadeurs et d’émissaires entre la France et ces royaumes africains, de même que celle de la présence de Noirs ou d’Africains à la cour du roi à Versailles. La correspondance cessa quasiment entre le roi de France et les rois du continent noir.

Bref, les relations entre le roi de France et les rois africains, sans changer véritablement de nature, ne sont plus empreints de cette familiarité et cette attention que Louis XIV avait su entretenir avec ses homologues, combinant à la fois l’art de la séduction et la fermeté à leur égard.

 

LES RELATIONS FRANCE-AFRIQUE APRÈS LOUIS XIV

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Permanences

Le commerce constitue le principal support des rapports entre la France et l’Afrique, sous Louis XIV comme sous le règne de ses successeurs, en premier lieu le commerce des esclaves que Louis XIV éleva au rang de « service d’État », et que ses successeurs menèrent à son apogée au 18e siècle.

Les voies ouvertes par Louis XIV en ce domaine furent élargies par Louis XV et Louis XVI.

 

Ruptures

Elles furent nombreuses, à commencer par l’attitude des nations européennes concurrentes de la France sur les côtes africaines. La disparition de Louis XIV dont l’ambition fut d’étendre son hégémonie sur ce continent en rabaissant, voire en éliminant ses rivaux, entraîna l’enhardissement de ces derniers, tout particulièrement les Hollandais et les Anglais. La mort du Roi-Soleil fut pour eux une véritable délivrance. Tous entreprirent de battre en brèche la « légende dorée » de la France en Afrique que Louis XIV avait su entretenir avec constance.

Les Hollandais, eux,font répandre partout sur la côte, par des émissaires africains formés et rétribués à cette fin, des informations mensongères, notamment que la France n'avait plus ni roi, ni navires de guerre ou de commerce  ni  marchandises désormais....

LES RELATIONS FRANCE-AFRIQUE APRÈS LOUIS XIV

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Suprématie anglaise

Les Anglais s’enhardirent jusqu’à attaquer et occuper Saint-Louis du Sénégal (de 1758 à 1779), cité symbole de la présence française en Afrique, première implantation durable de la France sur le continent, fondée par des marins normands, et baptisée Saint-Louis en hommage au jeune Louis XIV alors âgé de 5 ans. Outrage suprême !

Les marchands français d’Afrique sentirent rapidement la différence dans leurs rapports avec ces concurrents. Le document suivant en est une illustration.

« Nous avions encore un comptoir à Bintam. [...] Le traité de 1763 n'ayant fait aucune mention de la rivière de Gambie, les Anglais l'ont interprété comme ils l'ont voulu et ont prétendu que nous devions nous en tenir à notre comptoir d'Albreda. M. Poncet de La Rivière, nommé gouverneur de Gorée à sa reprise de possession, est le seul qui ait voulu faire quelques tentatives contre les Anglais, mais il a été désapprouvé et, depuis, on a successivement mandé aux différents commandants que le roi voulait qu'on évitât toute espèce de querelle avec les Anglais, et que celui qui troublerait l'union alors existante en répondrait sur sa tête. »

Le même mémoire poursuit :

« Les successeurs de M. Poncet, en suivant les mêmes principes, auraient pu au moins rendre compte des pertes que nous venions de faire, mais, sans intelligence et sans énergie, ils ont laissé les Anglais maîtres absolus des dépendances de cette rivière : ils ont même souffert beaucoup d'humiliations dont il est inutile de donner ici les détails... »

De fait, la suprématie anglaise qui s'installait alors sur la côte africaine à l'orée du XVIIIe siècle, ira crescendo jusqu'au XIXe.  (Tidiane Diakité, Louis XIV et l’Afrique noire, Arléa)

 

Cependant, c’est dans le domaine des rapports humains que le changement fut le plus spectaculaire et le plus rapidement perceptible. Louis XIV, son règne durant, marqua ostensiblement son attachement au continent et à ses habitants, malgré son engagement dans le commerce de traite. Il le manifesta par son attitude et l’exprima souvent :

« Nous tenons à faire comprendre à cette nation notre estime ». Il ordonna « de faire connaître aux naturels d’Afrique avec combien d’équité et de justice on les veut gouverner et que l’on ne fait aucune différence entre eux et les naturels français. »

Ou encore :

« Octroyons aux esclaves affranchis établis dans notre royaume, les mêmes droits, privilèges et immunités dont jouissent les personnes nées libres ; voulons que le mérite d’une liberté acquise produise en eux, tant pour leur personne que pour leurs biens, les mêmes effets que le bonheur de la liberté naturelle cause à nos autres sujets. »

Et, en cela il se conformait strictement aux prescriptions de l’Édit de Louis le Hutin, du 3 juillet 1315, dont les termes étaient sans équivoque :

« Selon le droit de nature, chacun doit naître franc... Considérant que notre royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voulant que la chose en vérité soit accordant au nom et que la condition des gens amende de nous... »

En conséquence, personne ne pouvait, en royaume de France, être lié à personne par « les liens de la servitude ancienne et primitive ». En ce domaine également, le règne de Louis XIV représente une exception, par rapport aux règnes suivants, comme étant celui où le gouvernement s'efforce de respecter l'esprit et la lettre de l'Édit de 1315.

La règle fixée par cet édit guida l’attitude de Louis XIV à l’égard des Noirs résidant sur le sol de France. Il faisait à l’époque, paradoxalement, la différence entre le statut des individus dans les colonies françaises d’Amérique, et celui de ceux vivant en métropole. Pour lui, dans les colonies : Noirs esclaves ; en métropole : Noirs libres. D’où sa philosophie du « Code Noir ».

Autrement dit, les Noirs des colonies ne peuvent retrouver la liberté que lorsqu’ils se rendent en métropole, car le sol de France rend libre, selon l’esprit de l’Édit de 1315.

  Autres temps, autres mœurs

Louis XIV, disparu en 1715, tout cela changea rapidement. Dès 1716, le gouvernement de Louis XV promulgua un édit interdisant la présence des Noirs en métropole, et instituant une « Police des Noirs ». Suivront une série de mesures préconisant le retour aux Antilles de ceux résidant en France. Louis XVI lui emboîta le pas, en décrétant à partir de 1777, une répression vigoureuse contre les Noirs et interdisant les mariages entre Noirs et Blancs.

Le Conseil Royal de la Marine fit valoir la nécessité de maintenir le statut d'esclave et de refuser la liberté aux esclaves, comme à tout Noir résidant en France, d'où l'Édit de 1716. Ce fut alors le point de départ d'un processus qui ira se renforçant, se durcissant sans cesse, en s'étendant peu à peu tout au long du 18e siècle, à tous les Noirs, esclaves transportés des colonies françaises d'Amérique, ou Noirs tout frais débarquant des côtes africaines.

L’Édit de 1777, de tous le plus répressif, instaura la création de « dépôts de Noirs » dans les principaux ports de l’Atlantique (Brest en fut le principal centre), où sont regroupés les Noirs arrêtés dans le pays en vue de leur expédition aux Antilles, et interdisant, à titre définitif, l’entrée du royaume à tous les Noirs et « gens de couleurs », quels que soient leur provenance et leur statut. Les excès dans la répression et l’exécution rigoureuse de l’Édit de 1777, souleva protestations et réactions hostiles dans le royaume.

LES RELATIONS FRANCE-AFRIQUE APRÈS LOUIS XIV

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L’opposition au roi

Au fur et à mesure de la radicalisation de ces mesures royales et la brutalité de la police des Noirs, au fil des ans, des opposants exigèrent des exceptions ou dérogations en faveur de certaines catégories de personnes de couleur, notamment celles résidant en France avant les édits royaux, celles exerçant un métier dont elles vivent honnêtement, ou un métier d’utilité publique, de même que les personnes mariées avec une Française ou un Français…

C’est alors qu’il fut créé trois statuts correspondant à trois catégories de Noirs en France :

la 1ère catégorie formée par les esclaves qui devaient obligatoirement être en compagnie d’un maître et enregistré par ce dernier.

la 2e catégorie concerne les Noirs libres résidant en France avant la déclaration royale de 1777, et qui devaient être munis d’un certificat renouvelable tous les ans.

la 3e catégorie enfin, les Africains ou Noirs transportés en France avant ou après l’Édit de 1777, et qui devaient être désignés par une nouvelle appellation, créée spécifiquement à cet effet : celle de « Francs-Noirs ».

Cette nouvelle classification ne fut d’aucune utilité, car beaucoup de Noirs y échappaient ; de ce fait, la confusion demeurait malgré tout, d’où une vigueur nouvelle pour les opposants aux mesures royales.

 

Il se créa alors un peu partout dans le royaume, ce qu’on qualifierait de « poches de résistance » à l’application stricte de ces mesures.

Les  opposants les plus véhéments se trouvaient  paradoxalement dans les rangs de la grande noblesse, ceux de la haute bourgeoisie, c’est-à-dire les couches les plus favorisées, mais aussi de l’Église, de même que quelques associations philanthropiques comme « les Amis des Noirs ». Certains parlements provinciaux dont le Parlement de Bretagne, résistèrent également à l’enregistrement des édits royaux.

Le premier témoignage de cette résistance des « Grands » est celui d’un subdélégué de Bretagne qui porte comme suit à la connaissance de son supérieur hiérarchique, l’Intendant de province, les difficultés auxquelles il se heurte dans sa circonscription.

« Monseigneur

J'ai l'honneur de vous faire passer l'Etat concernant les Nègres et les Négresses ;

Il ne s'en trouve dans mon Département que deux qui jouissent de la plus grande liberté depuis qu'ils sont en France chez le Sieur Pichot de Guerdifier qui leur accorde la faveur même de les admettre à sa table, quelque compagnie qu'il ait.

Vous trouverez, Monseigneur ci-joint une attestation de M. le Duc de Penthièvre qui fait défense de les inquiéter en aucune façon, les regardant comme entièrement libres.

Je suis avec le plus profond respect, Monseigneur, Votre très humble et très obéissant serviteur.

Ollivier Despréville

                              Au Faou le 6 Janvier 1777.»

 

[Rappelons que sous Louis XIV, à la cour du roi, un "petit noir" mangeait à la table de Madame Mancini, et que cela ne soulevait la moindre indignation.]

LES RELATIONS FRANCE-AFRIQUE APRÈS LOUIS XIV

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L’Église dans la résistance

Ces mesures vont plus loin ; afin de mieux contrôler l'application effective de l'interdiction des mariages de Noirs, il fut décidé de rendre obligatoire partout dans le royaume, les déclarations de grossesses du fait de Noirs. Ces déclarations nombreuses au début, diminuent au fur et à mesure que se durcit la législation concernant les Noirs, soit que cette législation a été suivie, appliquée, soit que les personnes concernées par de telles déclarations évitent de procéder à ces formalités de peur de représailles. On note parallèlement, dans la même période, un accroissement du nombre d'enfants abandonnés, fruits de telles grossesses, et d'amours prohibées, de même qu'une augmentation d'accouchements clandestins, au point que des arrêts du Conseil du roi faisaient défense « aux chirurgiens et matrones » de donner asile dans leurs maisons aux « filles et femmes grosses », lesquels chirurgiens et matrones étaient également tenus par les mêmes règlements, de donner « les noms et demeures des filles ou femmes grosses. »

Ces mesures furent sévèrement jugées par l’Église dont les curés avaient également reçu l’ordre royal de ne plus célébrer les mariages entre Noirs et Blancs (ni célébrations de mariages, ni baptêmes d’enfants de couples mixtes).

 

Une véritable épreuve de force s’engagea ainsi entre d’un côté la police et la justice royales, de l’autre la grande noblesse, la haute bourgeoisie, l’Église, épreuve de force qui persista jusqu’à la révolution de 1789.

LES RELATIONS FRANCE-AFRIQUE APRÈS LOUIS XIV

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Pour approfondir :

T. Diakité, la France et l’Afrique noire. De Louis XIV à Louis-Philippe. Les fondements d’une relation ambiguë. (À paraître).

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31 janvier 2016 7 31 /01 /janvier /2016 08:42

COLONISATION ET TRAVAIL, LE « DEVOIR DE CIVILISER »

Civiliser par le travail, credo de la colonisation française en Afrique

Le thème du travail est récurrent dans les rapports des observateurs européens en Afrique aux 19e et 20e siècles. Il est intimement lié à celui de la paresse supposée des Africains, au Nord comme au Sud du Sahara. Pour le colonisateur, éduquer les indigènes au travail est partie intégrante du « devoir de civiliser ».

 

 

Il est en effet attribué à l’indigène un trait de caractère dominant qu’il faut impérativement éradiquer avant de le civiliser et l’assimiler : la paresse, c’est-à-dire le refus, voire l’horreur du travail. L’extrait suivant de l’ouvrage de Balensi (1931) plante d’emblée le décor :

« En Afrique noire, "assommer les nègres de travail est une légende que l’on pourrait réfuter en répondant seulement qu’ils sont assommants… à force d’essayer par toutes les ruses, de ne pas travailler. »

 

 

Les indigènes d’Afrique du Nord ne sont pas mieux lotis. Ainsi, lit-on dans un manuel scolaire datant de 1901, où il est question de l’Algérie, la remarque suivante :

« On voit tout de suite la différence entre notre sillon, droit, régulier, profond, et le sillon tortueux, à fleur de terre de l’Arabe… »

COLONISATION ET TRAVAIL, LE « DEVOIR DE CIVILISER »

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COLONISATION ET TRAVAIL, LE « DEVOIR DE CIVILISER »

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Ces observations, parmi tant d’autres, sous-entendent qu’il est indispensable, pour faire de l’indigène un « civilisé», de lui apprendre le travail et l’obliger à travailler.

Pour le colonisateur européen, par conséquent, apprendre à travailler, inculquer par tous les moyens le goût du travail à l’indigène, constituent bel et bien un aspect essentiel de sa « mission de civiliser ».

« Faire sentir à l’indigène engourdi dans une paresse millénaire, que la condition première pour devenir un homme civilisé, c’est de travailler ; lui inculquer cette notion de travail obligatoire, comme l’inculquer à nos enfants, ce n’est pas faire œuvre de garde-chiourme, mais œuvre de civilisation. » (Le Monde colonial illustré, Travail et civilisation, 1930)

 

 

Dès lors, inculquer le goût du travail et apprendre à travailler deviennent, dans les colonies, un impératif, aussi bien dans le secteur public que dans le privé. L’administration coloniale et les commerçants, entrepreneurs, planteurs, exploitants forestiers… français ne parlent plus que d’une même voix, concernant les moyens d’atteindre cet objectif. Des théoriciens et spécialistes qualifiés, dûment mandatés, sont mis à contribution, car éduquer les indigènes au travail devient aussi un objectif essentiel pour la réussite de l’œuvre coloniale.

Comment amener l’indigène au travail ?


 

Les propositions de solution furent nombreuses à cet égard, dont la plus commode et la plus immédiate fut l’instauration de l’impôt payé en espèces, alors qu’il n’était jusque-là payé qu’en nature.

Le changement fut radical. L’irruption brutale de l’argent, du numéraire, dans la vie de sociétés de troc, celle de l’obligation rigoureuse et intransigeante du paiement de l’impôt de capitation tous les ans, entraînèrent un ébranlement aux conséquences multiples dans les sociétés. Le système, d’une efficacité terrifiante, amena les gens à bouger, à prendre l’habitude de se rendre dans les territoires voisins comme travailleurs saisonniers : du Soudan français (actuel Mali) vers le Sénégal pour occuper un emploi de saisonnier dans les champs d’arachide, ou ceux de la Haute Volta (Burkina Faso), prenant d’assaut les plantations de café ou de cacao en Côte d’Ivoire ou au Ghana… Tout est bon désormais pour se procurer l’argent nécessaire afin de s’acquitter de l’impôt, devenu la terreur de la population.

Des travailleurs se firent également enrôler massivement dans les commerces et exploitations des Français résidant dans les colonies.

 

L’argent produisit le miracle espéré.

 

L’organisation de la vie sociale s’en trouva bouleversée, de même que la répartition des tâches au sein des familles. Les gens devaient désormais chercher l’argent où ils pouvaient en trouver, avec le souci permanent de l’impôt à payer en espèces. Peu à peu, l’argent s’introduisit dans les habitudes, les coutumes ancestrales. La dot, par exemple, devait se payer non plus en nature, mais en espèces sonnantes. C’est aussi le début des voyages lointains en quête de travail qui rapporte de l’argent : en France principalement. Certaines ethnies en firent une spécialité dès le début des années 50, dans une France en pleine reconstruction, où le besoin de main-d’œuvre était criant.

Les spécialistes qui avaient préconisé, afin d’amener les indigènes au travail, de leur « créer des besoins » ont eu raison. Par ce remède miracle, l’argent s’insinuait partout dans la vie des populations, créant des besoins, mais aussi des envies et désirs nouveaux, de même qu’il permettait le développement rapide du travail salarié.

 

 

« Créer et développer les besoins personnels de l’indigène —préconisait un spécialiste— à mesure qu’il agrandira sa case, la meublera, il sentira la nécessité de se mieux vêtir, lui, sa femme et ses enfants, le besoin de mieux s’alimenter. Ses besoins s’accroîtront naturellement, et il travaillera plus naturellement pour les satisfaire. »

 

« C’est également le moyen le plus sûr —affirme-t-on— de faire avancer la civilisation, condition de tout progrès. »

 

 

Sur l’ensemble de ces thèmes, eut lieu à Paris, en 1930, une célèbre conférence, qui marqua durablement les esprits ; le sujet :

« L’avènement du consommateur dans les colonies ».

 

La conférence traita largement du thème du commerce avec les colonies, de la question des débouchés pour les produits de la métropole, des marchés coloniaux, des moyens de susciter chez les indigènes le goût des produits français…

On y relève quelques propos savoureux du conférencier qui sut capter l’attention et l’intérêt d’un public nombreux :

« Vous allez trouver un nègre, vous lui dites : je veux faire des échanges avec toi ; tu vas me donner des arachides, de la kola, de l’huile de palme, du caoutchouc, des produits de ton pays ; en échange, je vais te donner ce que je produis, moi, c’est-à-dire des chaussures, des faux-cols, des vêtements européens.

Le même nègre acceptera un bout de cotonnade, mais pas de faux-col, ni de souliers, et, quand il aura acheté ce qui lui convient, ses besoins étant satisfaits, il ne travaillera plus et n’apportera plus rien à la factorerie… »

 

En attendant, « les usines marchent et attendent les matières premières nécessaires à leur approvisionnement ; elles ne peuvent attendre que le nègre ait besoin d’un autre bout de cotonnade, ou que, désireux de plaire à quelque beauté du pays, il ait envie de se procurer un faux-col, le Noir ne travaillera qu’à ses heures. » (Conférence de Francis Delaisi publiée dans le Bulletin du Comité national de l’Organisation française pour les Colonies, 1930).

COLONISATION ET TRAVAIL, LE « DEVOIR DE CIVILISER »

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Deux visions de l’existence, deux philosophies

Pour beaucoup d’autochtones, quand l’argent nécessaire pour payer l’impôt est réuni, s’arrête le besoin de travailler, d’où l’intérêt pour eux du travail saisonnier ou ponctuel, et non un salariat prolongé dans le temps. Cet aspect constitua un véritable point d’achoppement entre Blancs et Africains dans les colonies. Suit un autre extrait de la fameuse conférence de 1930 :

« Quand le Noir a touché son argent, il n’y a plus rien à faire : il retourne dans sa tribu natale, achète deux ou trois femmes, et une douzaine de bœufs, le problème est résolu : les femmes cultivent la terre, les enfants gardent les bœufs, et lui fume le calumet sous l’arbre : il est rentier, sans crainte de dévalorisation de ses titres, c’est, à coup sûr, un sage. Allez lui proposer de revenir à la mine, il ne comprendra pas et vous enverra quelques bouffées à la figure.

[…]

L’indigène dit : "jouissons", le jour même où il a reçu de quoi jouir, et il n’attend pas que la mort le prenne en chemin. "Carpe diem" écrivait Horace ; le Nègre bantou cueille son argent, décampe, et on l’a assez vu !... »

 

(Même présentée sous une forme quelque peu caricaturale, l’analyse n’est pas dénuée de tout fondement.)

« La Civilisation, c’est nous »

Dans l’esprit des Français comme des Européens du 19e siècle en général (sans doute encore de nos jours), le mot Civilisation ne peut s’écrire ni se prononcer autrement qu’avec C majuscule car, elle est unique et indivisible.

La Civilisation, c’est celle de l’Occident européen.

Pour beaucoup d’Européens, leurs sociétés sont à l’apogée de l’évolution de l’espèce humaine. Ils ne peuvent par conséquent imaginer qu’il puisse exister une autre civilisation que la leur. Et si, par hasard, il en existait une autre, ailleurs qu’en Europe, elle ne pouvait être qu’inférieure.

Ainsi échoit à l’Européen, la mission de mener progressivement les autres peuples de l’état « sauvage » à l’état civilisé.

En Occident.

  Révolution industrielle, usine, cadence, temps

Les Européens qui commencent à coloniser l’Afrique au 19e siècle, ne sont plus ceux du 15e ou 16e siècle. La révolution industrielle à transfiguré les villes et les campagnes et profondément imprégné les esprits et les modes de vie.

À l’heure du clocher d’église se joint désormais celle de l’usine et du chantier. Le temps lui-même revêt une dimension nouvelle. On en évalue l’apport, car il a un prix. (« Time is money », le temps c’est de l’argent.)

Prix également évalué en rendement, journalier, mensuel, annuel… on va vite parce qu’il faut aller vite, pour être à l’heure, parce que la machine tourne, être à l’heure à l’usine, sur le chantier, au bureau…

La montre, instrument de délivrance autant que de torture, ornement et arme, s’impose au monde du travail comme au reste de la société. Nouvel oracle, elle rythme le mouvement, les activités et les instants de la vie.

  Choc de cultures

Tout le contraire de l’Afrique endormie à l’ombre de l’arbre du village, ou celle de ses cocotiers, où l’on ignore le temps, surtout la montre.

Albert Schweitzer, le célèbre médecin de Lambaréné (Gabon), témoigne dans les années 30 :

« Nous sommes tous usés par les formidables conflits entre l’Européen, pour qui le travail est une nécessité intérieure, qui est chargé de responsabilités et n’a jamais le temps, et le primitif qui ignore les responsabilités et a toujours le temps. »

 

Afrique indolente, assoupie, lente, où l’on vit, non à l’heure de l’horloge, mais à l’heure du soleil et de la lune, en symbiose avec la nature, où l’heure et son instrument, la montre, ne disposent d’aucun pouvoir sur l’homme qui les ignore.

Ici on regarde la lune et le soleil, non les aiguilles d’une montre, et l’on va à son rythme, imperturbable, celui que l’on a choisi.

On vit au rythme du temps long, au pas lent. Ici aucune volonté de dominer la nature, encore moins de la vaincre, pour la soumettre à la volonté des hommes. En accord avec cette philosophie de l’existence, l’homme n’est pas fait pour dominer la nature qui est source de vie. Quand elle est blessée, l’homme souffre. (Du moins à l’époque !).

 

Mais, cette vie à l’ombre de l’arbre du village, cette vie sans montre est-elle aujourd’hui la voie idéale pour s’insérer dans ce monde du 21e siècle, dans le tourbillon de la mondialisation, y prendre toute sa place, dans le sens de la marche de l’Histoire ?

COLONISATION ET TRAVAIL, LE « DEVOIR DE CIVILISER »

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Sur cet aspect, voir T. Diakité, 50 ans après, l’Afrique, Arléa, 2011.

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12 décembre 2015 6 12 /12 /décembre /2015 11:08
LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

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LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

 

 

Esclavage, traite, colonisation, des mémoires brouillées

 

La conférence internationale initiée par les Nations unies et tenue à Durban (Afrique du Sud), du 2 au 9 septembre 2001, avait pour objectif de réconcilier les peuples de la Terre, en conciliant les mémoires des uns avec celles des autres, afin d’apaiser les tensions entre populations dans les mêmes États et dans le monde en général. Faire qu’enfin, et pour toujours, les peuples de la Terre, quels qu’aient pu être leur passé, leur action, leur statut ou conditions, puissent s’accepter, se regarder en face, se respecter et s’aimer, non comme anciens bourreaux ou anciennes victimes, anciens maîtres ou anciens esclaves, blancs ou noirs, mais comme Humains, frères, coresponsables de la même planète, aujourd’hui et demain.

LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

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Tous frères sur terre ?

Cette initiative généreuse, cette vision positive de l’Homme, capable, sinon de pardonner, du moins de comprendre, accoucha cependant de fractures douloureuses multiples, en mettant le feu aux poudres des mémoires plurielles.

 

Le choc des mémoires

 

La mémoire des uns

Ici, en France, malgré Durban, les mémoires entrent en ébullition en 2005.

 

Entre amalgames, raccourcis, amnésie réelle ou feinte, déni d’histoire, volonté d’occulter ou méconnaissance des réalités du passé, le « devoir d’histoire » apparaît comme une urgente obligation, avant le « devoir de mémoire », afin de réduire la fracture entre mémoires et donner plus de sens aux « commémorations ».

En février 2005, à la faveur d’une loi votée par le Parlement, affirmant la reconnaissance de la Nation pour l’œuvre coloniale, ainsi qu’une contribution en faveur des rapatriés d’Afrique du Nord, et un amendement engageant les auteurs de manuels scolaires à « reconnaître le rôle positif de la présence française outre-mer », ont suffi pour rallumer le brasier de la querelle mémorielle.

LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

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La mémoire des autres

La colonisation, l’esclavage et la traite

 

La conférence de Durban offrait à tous, européens, Occidentaux, Asiatiques, Africains, une tribune idéale pour évoquer ressenti et rancœur, justifier ou se justifier. Ainsi, dans ce chaudron qu’on voulait havre de paix et de confiance retrouvée, les passions de ceux qui se considèrent comme victimes se donnent libre cours à travers le verbe libéré, notamment celui des Africains (dont les délégations furent les plus nombreuses) : ONG, ministres, chefs d’État… se firent face.

Pour le ministre tanzanien des Affaires étrangères, « l’esclavage et le colonialisme sont largement responsables de la pauvreté, du sous-développement et de la marginalisation économique de l’Afrique, de ses habitants et leurs descendants de la diaspora. Après plusieurs siècles d’esclavage et de colonisation – souligne-t-ill’héritage de ces systèmes effroyables d’exploitation est si profond que leurs conséquences continent et continueront pour de nombreuses années… ».

M. Tioune, l’un des porte-parole des ONG africaines, lui emboîte le pas, réclamant revanche et justice.

« Nous exigeons que l’esclavage et le colonialisme soient reconnus comme un double holocauste et comme crimes contre l’humanité, et nous exigeons réparation de la part de l’Occident pour le pillage de nos matières premières, le déplacement forcé des populations, les traitements inhumains et la pauvreté actuelle de l’Afrique, fruit de cette histoire de crimes et de spoliations… »

Et le réquisitoire des Africains continue, long et acerbe. Ironie suprême, quelques représentants de pays arabes, exigent des réparations pour la traite des Noirs ! Eux, qui ont pratiqué la traite des Noirs et l’esclavage pendant des siècles.

Ainsi, le ministre soudanais de la justice, sans sourciller, demande des réparations pour l’esclavage :

« Il faut tirer les leçons du passé – s’exclame-t-il – et notamment de la traite des esclaves qui constituait une négation de la dignité humaine et qui a permis au monde riche de se développer. Aujourd’hui, ce crime se poursuit dans le phénomène de la mondialisation, qui est injuste et inéquitable.

Nous considérons par ailleurs que les responsables de la traite et de la colonisation doivent assumer leurs responsabilités en payant des réparations. »

LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

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Quelques fissures dans la mémoire africaine

La symphonie se dérègle quelque peu quand, au sein des délégations africaines, quelques voix, il est vrai isolées, s’élèvent pour lézarder la belle unanimité des réquisitoires. Parmi ces briseurs de consensus, le président Wade du Sénégal, ouvre la première brèche bien timidement cependant :

« Nous subissons encore aujourd’hui les effets de l’esclavage et les effets de la colonisation ; on ne peut pas évaluer ça en termes monétaires. Je trouve cette revendication non seulement absurde, mais aussi insultante de demander des réparations matérielles pour la mort de millions d’hommes. »

Un autre président, celui de l’Ouganda, est lui, porteur de piques, non contre les Occidentaux coupables de traite esclavagiste et de colonisation, mais contre ses frères africains :

« Ce furent aussi les divisions et les complicités africaines dans les traites négrières qui jouèrent un rôle majeur dans le développement de ce phénomène.

Si nous condamnons la cruauté blanche et arabe, alors il nous faut aussi condamner l’avidité et la myopie des chefs africains, qui se faisaient la guerre, capturaient des personnes de la tribu ennemie et les vendaient aux Blancs ou aux Arabes… »

Quant au président nigérian, il craint, à supposer que les Occidentaux s’acquittent des compensations matérielles réclamées, que ces réparations financières «  ne détériorent les relations entre les Africains du continent et ceux de la diaspora qui ont souffert de l’esclavage », en l’occurrence les descendants d’esclaves.

Enfin, dans le même registre, l’historienne Nadja Vuckovic (membre du Centre de Recherche historique et secrétaire de l’Association pour la recherche à l’EHESS) affirme : « l’ethnie Yoruba n’a jamais pardonné aux rois de l’ethnie Fond leur complicité dans l’esclavage.

Alors, qui doit-on indemniser, d’autant que la pratique de l’esclavage subsiste encore aujourd’hui dans certains pays africains ? ». [Sur ce thème, voir : Tidiane Diakité, la traite des Noirs et ses acteurs africains, Ed. Berg International, Paris].

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Accusés, levez-vous !

Les pays européens, précisément l’Europe des 15, sont présents à Durban, avec, au premier rang, les principales nations coloniales d’hier. Ils font front face aux accusations et présentent méthodiquement leur défense, réfutant point par point l’argumentaire de leurs accusateurs.

En première ligne, la Belgique, le Portugal, l’Espagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni réfutent les arguments les mettant en cause dans la pratique de la traite et de l’esclavage, mais aussi la colonisation, en développant notamment des arguments juridiques.

« La traite des Noirs et le colonialisme étaient parfaitement légaux lorsqu’ils furent pratiqués – assurent-ils. Dès lors, il n’y a aucune raison que ces politiques donnent droit à des réparations, puisque l’utilisation rétroactive de concepts juridiques n’est pas légale. »

D’où leur refus non seulement de présenter des excuses, mais aussi de payer des réparations.

La France tout en se montrant solidaire des autres nations accusées, semble tout de même se différencier quelque peu par ses efforts de prise de conscience des erreurs du passé. Sa position est ainsi exprimée par le ministre délégué à la Coopération et à la Francophonie, Charles Josselin :

« Le Parlement français a reconnu, en mai 2000, que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien, perpétrées à partir du XVe siècle contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes, sont "un crime contre l’humanité".

Il n’est pas question cependant de réduire la colonisation à ses seuls excès et à des atteintes systématiques à la dignité humaine, mais, ayons le courage d’assumer certaines évidences. Oui, le colonialisme a eu des effets durables sur les structures politiques, économiques des pays concernés. »

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Antillais et Africains, de faux frères ?

     Des mémoires brouillées

 

L’esclavage, la traite des Noirs et la politique d’Israël, principalement ses rapports avec le monde arabe en général, accaparèrent l’essentiel des interventions et des débats de la conférence de Durban.

Cette tribune exceptionnelle, réunissant 200 États et des milliers d’ONG, fut l’occasion d’un déballage inédit de griefs et de rancœurs séculaires, avec des affrontements inattendus. À cet égard, les points de vue antillais et africains furent loin d’afficher l’unanimité attendue, hormis sur la condamnation des Occidentaux.

Pour les premiers « les Antilles ont souffert de l’esclavage et l’Afrique de la traite » : une litote riche de sens.

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