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6 juin 2021 7 06 /06 /juin /2021 08:14

 

MALI, LES RÊVES D’ANTAN !
1960-2021


ET QUELS RÊVES!
EAUTÉ,BONTÉ,SOLIDARITÉ,
AYONNEMENT,FRATERNITÉ,
'EST LE TEMPS BÉNI DU FAMEUX SLOGAN :
TOUT AFRICAIN EST CHEZ LUI AU MALI

 

Mali, un pays en marche ou en marge ?
Comment en est-on arrivé là ?

 

Un gâchis historique et humain.

 

« L’Homme est le garant de l’équilibre de la création. Ce qu’il faudrait, c’est toujours concéder à son prochain qu’il a une parcelle de vérité, et non pas dire que toute la vérité est à moi, à ma race, à ma religion. » (Amadou Hampaté-Ba)

 

 

Quels furent les objectifs de l’État malien depuis l’accession à l’indépendance en 1960  pour accéder au stade du développement ?
Qu’est-ce que le développement pour un pays pauvre ?
Quelles voies y mène-t-il, avec le maximum de chance d’y accéder ?

Ce qui est en cause essentiellement c’est la capacité pour un État, où qu’il soit, d’être autonome dans ces différents aspects essentiels de la vie de son peuple.

                      -alimentation
               -santé
               -défense
               -culture
               -économie
               -politique

Où en est le Mali à cet égard, aujourd’hui ?
Où veut-il aller ? Qu’en pensent les Maliens ?
Peut-on accéder au développement sans la Démocratie ?
Comment parvient-on-t-on à cette démocratie ?

                                                  (Professeur Tidiane Diakité)

 

 

Dans son édition du 28 mai 2021, le grand quotidien Ouest-France, publie un article qui mériterait l’attention de ceux qui ont connu ou  qui connaissent le Mali.

Parmi les nombreuses questions que sous-tend cet article, deux viennent tout de suite à l’esprit :

  • À quand l’indépendance véritable du Mali ?
  • Que compte faire le peuple malien pour changer l’image du pays et renouer avec son brillant passé ?

 

 

« L’Éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde » (Nelson Mandela)

 

 

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2 mai 2021 7 02 /05 /mai /2021 07:36

C’ÉTAIT HIER : XIXe-XXe SIÈCLE
L’ÈRE COLONIALE

 

 

Les Français en Afrique

 

Un continent sous domination européenne
    Comment civiliser les « indigènes »

 

Pour un récit de cette période particulière de la rencontre des Français et des Africains, un témoin des plus qualifiés.
Né au Soudan français en 1900, mort en Côte d’Ivoire en 1991, Amadou Hampaté Bâ, surnommé le « sage de Bandiagara » (Mali), fut un homme de mesure, intelligent, modeste, érudit, d’une intégrité morale exemplaire.
Parmi les objectifs pour lesquels il s’est battu, celui d’une coopération véritable, sans volonté de domination d’un camp sur l’autre, mais une vraie fraternisation, une osmose.
S’il fut un temps membre du Conseil Exécutif de l’UNESCO, c’est sans aucun doute dans l’espoir secret de pouvoir défendre les traditions et cultures africaines, sans le respect desquelles par les « maîtres des indigènes », son rêve d’entente réelle et de coopération véritable et d’émancipation, d’épanouissement de tous, ne serait qu’un vœu pieux.

 

« Ce qu’il faudrait, c’est concéder à son prochain qu’il a une parcelle de vérité et non pas de dire que toute la vérité est à moi, à mon pays, à ma race, à ma religion. » (Amadou Hampaté Bâ)

 

Sans constituer une « bible » de la colonisation française en Afrique, son ouvrage « Oui mon commandant » rend compte dans une large mesure, de la rencontre des deux peuples, et en même temps apporte une explication de l’échec de son idéal, d’une rencontre pacifique et fructueuse pour tous, Français et Africain.

 

 

« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Comment civiliser les « indigènes »
     Du « commerce muet » à la domination des esprits

« Sans en saisir encore tous les aspects, je commençais à me faire une idée sur le fonctionnement du système colonial et sur les différentes phases qu'il avait connues au cours des temps.

Avant les grandes explorations, il y avait d'abord eu la période du "commerce muet", celle où les Européens, arrivés en bateau sur les côtes africaines, déposaient leurs objets et marchandises sur une plage, allumaient un grand feu et retournaient sur leurs bateaux ; les Africains, qui voyaient la fumée de loin, sortaient alors des forêts riveraines, venaient prendre les objets européens et déposaient en échange leurs propres richesses sur la plage. Nous connaissions cette époque à travers la légende qui en était née : les populations côtières avaient cru les Européens "fils de l'eau", servis par les esprits des océans...

Plus tard, après les grandes explorations, était venue la période de la conquête (approximativement de 1848 à 1892) qui permit l'installation de comptoirs commerciaux ; puis celle de l'occupation militaire (de 1893 à 1904 selon les lieux). Dans les régions du Mali que j'ai connues personnellement, l'administration militaire, bien que très dure, était néanmoins assez juste et ne pratiquait pas encore l'exploitation systématique des populations. Les militaires étaient des hommes fiers, parfois fantaisistes, mais généralement ils tenaient leur parole et se souciaient surtout de servir l'honneur de la France. Plutôt que des amasseurs de fortune, c'étaient des idéalistes à leur manière. Ils aimaient commander, mais ils ne pillaient pas. Lors de leur pénétration dans le pays, bien des peuples africains les considérèrent comme une armée à l'égal d'une autre, et plusieurs passèrent même alliance avec eux pour mieux lutter contre leurs propres ennemis. A cette époque, les Africains n'avaient aucune idée de ce qui les attendait.

Les choses changèrent avec la phase suivante, qui vit la mise en place de l'administration civile (entre 1895 et 1905 selon les pays). Le réseau administratif se ramifiait selon une hiérarchie descendante : au sommet, il y avait le Gouverneur général ; ses instructions, inspirées de Paris, étaient transmises aux différents gouverneurs des territoires, qui les répercutaient à leur tour aux administrateurs civils des colonies, appelés "commandants de cercle", pour exécution sur le terrain. L'administration coloniale, qui avait commencé par s'appuyer sur les chefferies traditionnelles, les évinça peu à peu ou les absorba en en faisant des "chefs de canton" soumis à son autorité ; le roi Aguibou Tall, par exemple, installé par le colonel Archinard à Bandiagara en 1893, fut destitué en 1902. La première mission de l'administration fut de recruter de gré ou de force tous les fils de chefs pour les envoyer à l'école française et les doter d'une instruction élémentaire, afin d'en faire de futurs employés subalternes de l'administration ou des maisons commerciales, et, surtout, de fidèles serviteurs de la France, sevrés de leurs traditions ancestrales ; c'est ce type de formation scolaire que j'avais connu. L'accès à un enseignement plus poussé n'apparaîtra que plus tard.

Puis vint le règne des chambres de commerce (celle du Haut-Sénégal-Niger fut fondée en 1913 à Bamako). Alors seulement apparut l'exploitation systématique des populations sur une grande échelle, l'instauration des cultures obligatoires, l'achat des récoltes à bas prix, et surtout le travail forcé pour réaliser les grands travaux destinés à faciliter l'exploitation des ressources naturelles et l'acheminement des marchandises. Le commerce européen s'empara des marchés : les chambres de commerce de Bordeaux et de Marseille établirent des succursales en Afrique ; des maisons spécialisées s'installèrent dans les principales villes du pays. C'est à cette époque que débuta ce que l'on peut appeler la "colonisation économique", servie par l'infrastructure administrative qui, de bon ou de mauvais gré, devait faire exécuter les ordres venus de plus haut. Certains commandants de cercle, en effet, rejetons de la vieille noblesse française ou épris d'un idéal "civilisateur", ne voyaient pas d'un bon œil l'empire grandissant des chambres de commerce locales et répugnaient à servir leurs ambitions ; mais qu'il s'agisse de la levée des impôts ou des récoltes obligatoires, force leur fut de s'incliner.

Mes différentes fonctions, au secrétariat du gouverneur comme dans les cercles de brousse, me permirent de découvrir peu à peu l'organisation du système d'exploitation agricole, qui me fut également exposé par Wangrin (1). Le schéma était le suivant.

Selon les besoins des industries métropolitaines (industries textiles, oléagineuses ou autres), le ministre des Colonies, saisi par les chambres de commerce françaises, transmettait les desiderata de ces dernières au Gouverneur général de l'AOF (Afrique occidentale française) ou de l'AEF (Afrique équatoriale française). En concertation avec les gouverneurs locaux, une répartition des matières premières à livrer était établie entre les différents territoires, puis entre les cercles ; au bout du circuit, les chefs de canton recevaient de leur commandant de cercle l'ordre de fournir, selon les régions concernées, tant de tonnes d'arachides, de kapok, de coton ou de latex, ordre qu'ils répercutaient eux-mêmes aux chefs de village. Les paysans devaient livrer les quantités demandées, quitte à négliger gravement leurs propres cultures vivrières.

Pour faciliter les livraisons, on créa le système des "foires périodiques". Les paysans devaient y amener leurs produits souvent de fort loin, à leurs frais, la plupart du temps à dos d'homme, et pour un prix d'achat dérisoire. Ce prix était en effet fixé par les chambres de commerce locales, qui fixaient également les prix de vente des produits manufacturés... Il fallut rien moins que l'astuce et l'audace d'un Wangrin, à Bobo Dioulasso, pour réussir à s'introduire clandestinement dans ce circuit, à en fausser les données au détriment des gros commerçants européens de la place et à réaliser, au nez et à la barbe des pontes de la chambre de commerce, des profits substantiels qui furent le point de départ de sa fabuleuse fortune (2).

Avant mon départ de Ouahigouya, j'avais entendu dire que le démembrement récent de la Haute-Volta répondait beaucoup plus à un besoin d'aménagement de l'exploitation des ressources naturelles et à la pression des grandes chambres de commerce sur le gouvernement de Paris qu'à une réelle nécessité administrative... Avec d'autres, je prenais peu à peu conscience des faiblesses ou des abus de l'organisation coloniale dans laquelle nous étions nés ; mais, à l'époque, nous n'imaginions même pas qu'elle puisse disparaître un jour. Nous espérions seulement qu'elle s'améliorerait avec le temps...

Depuis, les situations se sont modifiées, mais, hélas, les règles qui président aux échanges internationaux restent les mêmes dans leurs grandes lignes : acheter le moins cher possible les matières premières, et revendre le plus cher possible les produits manufacturés. La colonisation économique n'a fait que prendre un autre visage. Tant que l'on ne se suffit pas à soi-même, on reste nécessairement l'esclave de son approvisionneur.

                                                                                              

 

Face nocturne et face diurne...

 

Certes, la colonisation a existé de tous temps et sous tous les cieux, et il est peu de peuples, petits ou grands, qui soient totalement innocents en ce domaine – même les fourmis colonisent les pucerons et les font travailler pour elles dans leur empire souterrain !... Cela ne la justifie pas pour autant, et le principe en reste haïssable. Il n'est pas bon qu'un peuple en domine d'autres. L'Humanité, si elle veut évoluer, se doit de dépasser ce stade. Cela dit, quand on réclame à cor et à cri la justice pour soi, l'honnêteté réclame qu'on la rende à son tour aux autres. Il faut accepter de reconnaître que l'époque coloniale a pu aussi laisser des apports positifs, ne serait-ce, entre autres, que l'héritage d'une langue de communication universelle grâce à laquelle nous pouvons échanger avec des ethnies voisines comme avec les nations du monde... A nous d'en faire le meilleur usage et de veiller à ce que nos propres langues, nos propres cultures, ne soient pas balayées au passage.

Comme le dit le conte peul Kaïdara, toute chose existante comporte deux faces : une face nocturne, néfaste, et une face diurne, favorable ; la tradition enseigne en effet qu'il y a toujours un grain de mal dans le bien et un grain de bien dans le mal, une partie de nuit dans le jour et une partie de jour dans la nuit (3)...

Sur le terrain, la colonisation, c'étaient avant tout des hommes, et parmi eux il y avait le meilleur et le pire. Au cours de ma carrière, j'ai rencontré des administrateurs inhumains, mais j'en ai connu aussi qui distribuaient aux déshérités de leur circonscription tout ce qu'ils gagnaient et qui risquaient même leur carrière pour les défendre. Je me souviens d'un administrateur commandant de cercle à qui le gouverneur avait donné ordre de faire rentrer l'impôt à tout prix. Or, la région avait connu une année de sécheresse et de famine, et les paysans n'avaient plus rien. L'administrateur envoya au gouverneur un télégramme ainsi rédigé : "Là où il n'y a plus rien, même le roi perd ses droits." Inutile de dire qu'il fut considéré comme "excentrique" et rapidement rapatrié.

Serait-il juste de frapper du même bâton des professeurs honnêtes, des médecins ou des religieuses dévoués, de hardis et savants ingénieurs, et d'un autre côté quelques petits commandants mégalomanes et neurasthéniques qui, pour calmer leurs nerfs ou compenser leur médiocrité, ne savaient rien faire d'autre qu'asticoter, amender et emprisonner les pauvres "sujets français" et leur infliger des punitions à tour de bras ? Quelque abominable qu'ait pu être la douleur infligée à tant de victimes innocentes, ou le coût terrible en vies humaines des grands travaux dits d"'utilité publique", cela ne doit pas nous conduire à nier le dévouement d'un professeur formant les instituteurs ou les médecins de demain.

 

« L’Homme, c’est l’Univers en miniature. L’Homme et le monde sont interdépendants. L’Homme est le garant de l’équilibre de la création. » (Amadou Hampaté Bâ)

 

Les populations africaines, si rapides à épingler les travers ou les qualités d'un homme à travers un surnom, savaient bien faire la différence.

C'est ainsi que j'ai connu le commandant Touk-toïga, "Porte-baobab", qui ne se privait pas de faire transporter des baobabs à tête d'homme sur des dizaines de kilomètres ; les commandants "Diable boiteux" ou "Boule d'épines", qu'il était risqué d'approcher sans précautions, ou Koun-flen-ti, "Brise-crânes"... Mais, il faut le dire, ils étaient souvent aidés dans leurs actions inhumaines ou malhonnêtes par de bien méchants blancs-noirs : le commandant Koursi boo, "Déculotte-toi" (sous-entendu "pour recevoir cinquante coups de cravache sur les fesses"), était assisté par le brigadier des gardes Wolo boosi, ou "Dépouille-peau" ; le commandant "Porte-baobab" avait un garde au nom évocateur : Kankari, "Casse-cous" ; le commandant Yiya maaya, "Voir et mourir", avait son ordonnance Makari baana, "Finie la compassion". Et le commandant Boo doum, "Mange tes excréments", dont la triste spécialité s'exerçait à l’encontre des prisonniers dans leur cellule, était flanqué d'un garde de cercle Nyegene min, "Avale tes urines". J'en ai connu plusieurs personnellement. Beaucoup plus tard, curieux de savoir ce qu'ils étaient devenus, j'en ai visité certains en France. Bizarrement, leur fin de vie fut souvent très pénible, et leur sort, dans des hôpitaux ou des asiles, à peine plus enviable que celui de leurs victimes (je pense en particulier aux commandants "Brise-crânes" et "Mange tes excréments").

Mais il y avait aussi les commandants Fa nyouman, "Bon papa" ; Fana te son, "Calomniateur n'ose" ; Ndoun-gou lobbo, "Heureux hivernage" ; Lourral maayi, "La mésentente est morte" ; et Alla-ya-nya, "Dieu l'a lustré". Sans parler du docteur Maayde woumi, "La mort est aveuglée" ; de l'instituteur Anndal rimi, "Le savoir a fructifié" ; et de l'ingénieur Tiali kersi, "Les cours d'eau sont mécontents", car il les aménageait...

En règle générale, les tout-puissants administrateurs coloniaux, "dieux de la brousse" incontestés, présidents des tribunaux et qui pouvaient infliger sans jugement des peines dites "mineures" mais renouvelables, inspiraient une telle crainte que, bons ou méchants, en leur présence l'expression conjuratoire "Oui mon commandant" sortait de la bouche des sujets français comme l'urine d'une vessie malade.

Mais, derrière cette expression devenue rituelle, l'humour, cette grande arme des Africains "noirs-noirs", gardait tous ses droits. Une anecdote, entre bien d'autres, en témoigne.

O imbécillité drue !

 

Un jour, un commandant de cercle décida d'accomplir une tournée dans la région. Or, on était à la saison des pluies, et la route longeait un terrain argileux encaissé entre deux rivières. Il appela le chef de canton : "Il faut me faire damer cette route par tes villageois pour la durcir et la tenir au sec. Je ne veux pas que ma voiture s'enfonce !" – "Oui mon commandant !", dit le chef de canton, qui ne pouvait dire autre chose. Alors il appela les habitants de plusieurs villages, leur dit de prendre leurs outils à damer, sortes de tapettes en bois en forme de pelles aplaties dont on frappait le sol pour le compacter et le durcir, et les envoya sur la route. Jadis, toutes les routes de l'Afrique, sur des milliers de kilomètres, ont été ainsi damées à main d'homme.

Et voilà les villageois, hommes, femmes et enfants, qui se mettent à taper dans le sol humide et bourbeux. Ils tapent, ils tapent à tour de bras, au rythme d'un chant qu'ils ont composé pour la circonstance. Et tout en tapant, ils chantent et ils rient. J'ai entendu leur chant. En voici quelques passages

 

Imbécillité, ô imbécillité drue !
                   Elle nous ordonne de dépouiller,

                  de dépouiller la peau d'un moustique
                   pour en faire un tapis,

                  un tapis pour le Roi.
                  Ma-coumandan
veut que sa voiture passe.
                  Il ressemble à l'homme qui veut faire sa prière
                 sur une peau de moustique
                 étendue sur le sol.

Sur l'eau le chef veut s'asseoir,
                   s'asseoir pour boire sa bière.
                  Certes, le chef est le chef,
                  mais l'eau est comme une reine,
                  et la reine avale toutes choses.
                  Ma-coumandan
ne sait pas
                  que l'eau avale tout.
                  Elle avalera même
ma-coumandan !

Tapons ! Tapons docilement.
                   Tapons fort dans la boue,
                   dans la boue détrempée.
                  Ma-coumandan
nous croit idiots,
                  mais c'est lui qui est imbécile
                  pour tenter de faire une route sèche
                  dans de la boue humide.

Si la voiture de ma-coumandan s'enfonce,
                   il nous défoncera les côtes.
                  Gare à nos côtes, gare à nos côtes !
                  Tapons fort, tapons sans peur,
                  sans peur des éclaboussures de boue.
                  La pluie de Dieu est là,
                 elle tombe, elle mouille,
                 elle lavera même notre sueur.
                 Tapons, tapons fort, tapons dur,
                 tapons dans la boue humide !...

 

Le commandant, accompagné de son interprète et de son commis, vint visiter le chantier. Les frappeurs chantèrent et rirent de plus belle. Le commandant, tout réjoui, se tourna vers l'interprète : "Mais ils ont l'air très contents !" s'exclama-t-il. Il y avait des secrets que ni les interprètes, ni les commis, ni les gardes, ne pouvaient trahir. "Oui mon commandant !" répondit l'interprète... » (Amadou Hampaté Bâ)

« Riez et rions ensemble car le rire est le meilleur thermomètre de la santé et du bonheur. » (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

(1)[Cf. L'Etrange Destin de Wangrin, p. 271.
(2)
[Ibid., p. 275 et suiv.]
(3)[Cf.
Njeddo Deival mère de la calamité, p. 90, et Contes initiatiques peuls, p. 111.]

 

 

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18 avril 2021 7 18 /04 /avril /2021 07:58

 

LE MALI (EX SOUDAN FRANÇAIS) DE L’ÈRE COLONIALE

 

 

Évocation par un sage érudit malien
Amadou Hampaté-Bâ

 

(Né en 1900 à Bamako (Mali) et mort en 1991 à Abidjan (Côte d’Ivoire)

 

 

« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Un temps membre du Conseil Exécutif de l’UNESCO, il se fit connaître par la défense constante des traditions et cultures africaines, qui, pour lui avaient pour seul rôle de libérer les esprits et de les élever. Considéré comme une véritable bibliothèque des traditions africaines, ses œuvres sont un monument en ce domaine. Son œuvre nous permet de voir l’administration coloniale d’Afrique et ses rapports avec la situation africaine.

Le texte suivant, extrait de « Oui mon commandant1 ! » en est un exemple édifiant.

 

 

« Vacances à Koniakary

Depuis le mois de janvier 1927, donc un peu avant la visite de Haman Nouh à mon domicile, j'étais enfin entré, à la suite d'un examen spécial, dans le cadre envié des commis, avec le grade de "commis expéditionnaire adjoint de première classe". Je travaillais en liaison étroite avec le chef de cabinet, l'administrateur Bailly. C'était un homme simple et bon. Marié à une femme du pays, il faisait partie - avec le commandant de Coutouly - de ces rares Français qui avaient reconnu officiellement leurs enfants métis. Il était si généreux que tous les habitants de Fadan N'Gourma - village d'origine de son épouse - pouvaient loger chez lui et à ses frais. Il avait fait aménager à côté de son logement un ensemble de cases que l'on appelait "le camp des beaux-parents de Bailly" ; tout voyageur venant de Fadan N'Gourma y trouvait gîte, nourriture et couchette.

Une petite anecdote illustre bien son caractère.

Depuis le départ de Demba Sadio, comme je ne disposais plus de sa bicyclette pour venir travailler, je venais au bureau à pied. Un matin, M. Bailly m'avait fait appeler peu après l'ouverture des bureaux, mais on lui répondit que je n'étais pas encore arrivé. Quand j'allai me présenter à lui, il m'interrogea sur les raisons de mon retard : "Monsieur le chef de cabinet, lui répondis-je, j'habite très loin et je fais le chemin à pied. Aujourd'hui, je ne me suis pas préparé suffisamment à temps. Je vous prie de m'excuser." Il ne répondit rien. C'était un homme très calme, qui ne parlait pas beaucoup.

Vers midi, il m'appela dans son bureau. Il me remit un pli et me demanda d'aller le porter à M. Hourcailloux, patron d'un magasin à Ouagadougou et représentant des Etablissements Boussac. En sortant du bureau je me rendis directement au magasin. M. Hourcailloux lut le pli, alla chercher une "bicyclette auto-moto" toute neuve et me la remit pour M. Bailly. N'osant pas la monter, je l'amenai à la main à la maison, puis, après le déjeuner, au bureau, j'allai prévenir M. Bailly : "Monsieur le chef de cabinet, M. Hourcailloux m'a remis une bicyclette pour vous. Je l’ai rangée dans le vestibule." Sans lever la tête de son travail ni même aller voir la bicyclette, il dit : "Gardez-la » — c'était l'un des rares administrateurs à vouvoyer les employés indigènes — "je crois qu'avec cela vous n'arriverez plus en retard..."Or, à l'époque, une telle bicyclette coûtait près de 1 200 francs !

C'est donc grâce à M. Bailly que j'eus ma première "bicyclette auto-moto", que je garderai longtemps. Par la suite, une relation d'amitié et de confiance s'instaura entre nous. et il cessa de me vouvoyer. Beaucoup plus tard, vers 1935, alors que je me trouvais en fonctions à Bamako et lui commandant de cercle à Nioro (actuel Mali), j'ai eu l’occasion de lui manifester ma gratitude en témoignant en sa faveur, alors qu'il se trouvait injustement accusé dans une affaire dont il n'était pas responsable. (J'en parlerai en son temps.)

 

 

« Je pense à cette humanité analphabète, il ne saurait être question de livres ni d’archives écrites à sauver des insectes, mais il s’agira  d’un gigantesque monument oral à sauver de la destruction par la mort, la mort des traditionalistes qui en sont les seuls dépositaires. Ils sont hélas au déclin de leurs jours. Ils n’ont pas partout préparé une relève normale. En effet, notre sociologie, notre histoire, notre pharmacopée, notre science de la chasse, et de la pêche, notre agriculture, notre science météorologique, tout cela est conservé dans des mémoires d’hommes, d’hommes sujets à la mort et mourant chaque jour. Pour moi, je considère la mort de chacun de ces traditionalistes comme l’incendie d’un fonds culturel non exploité. »  (Amadou Hampaté Bâ)

 

Depuis le départ de Demba Sadio en 1925, nous avions habitude de nous écrire assez souvent. Notre courrier, régulier et plutôt volumineux, inquiéta la direction de la Sûreté, qui le soumit à une surveillance discrète. Un jour, le receveur principal des Postes, M. N'Diouga N'Diaye, m'avertit à mots couverts : "Jeune homme, il faut faire très attention à ce que vous écrivez à votre ami Demba Sadio. Dites-lui d'en faire autant." Je compris tout de suite que notre correspondance passait au contrôle avant de nous être livrée.

L'époque était celle où le slogan "L'Afrique aux Africains" venait d'être lancé par un groupe d'intellectuels africains que l'on qualifiait de "bolchevistes". Un Soudanais, Tiemoko Garan Kouyaté, sorti de l'Ecole normale d'Aix-en-Provence3, faisait partie des grands suspects dont on recherchait anxieusement les correspondants. L'épaisseur de nos courriers nous rendant éminemment suspects, sans doute pensa-t-on que nous étions un maillon de la chaîne des bolchevistes noirs. La surveillance en fut pour ses frais, car si nos lettres étaient volumineuses, c'est que Demba Sadio avait attrapé mon virus de la collecte des traditions orales et que, dès cette époque, il avait pris l'habitude de m'envoyer les contes, légendes ou récits historiques qu'il recueillait dans sa région ; il le fera d'ailleurs sa vie durant, et nombre de ses envois figurent encore dans mes archives. Les Bâ et les Diallo étant liés par la relation de "cousinage à plaisanterie" qui permet une grande liberté de langage, il m'appelait "Petit Peul" et signait "Dieudonné", du nom chrétien qu'il avait reçu dans l'école religieuse où il avait fait ses premières études. Voilà qui devait sembler encore plus suspect à nos fins limiers de la Sûreté, toujours prêts à voir des codes chiffrés partout...

 

Au cours de l'année 1926, j'avais effectué un rapide aller et retour pour Bandiagara, mais la durée de mon congé ne m'avait pas permis de pousser jusqu'à Koniakary. J'avais grande envie de revoir mon ami.

Un jour de l'été 1927, alors que je faisais signer le courrier au gouverneur Hesling, celui-ci me demanda ce que devenait Demba Sadio. Je lui donnai de ses nouvelles et profitai de l'occasion pour lui dire combien je souhaitais obtenir un mois de permission pour aller le voir à Kayes, dans sa famille. "Fais ta demande par écrit", me dit le gouverneur. Le lendemain même je déposais ma demande, et le surlendemain, par décision du 18 juillet 1927, une réquisition de transport Ouagadougou-Bamako-Kayes et retour me fut accordée, pour moi, ma femme et mon premier fils, Cheick Ahmed Bâ, âgé de seize mois. Une ampliation de cette décision fut envoyée aux commandants de cercle de Bamako et de Kayes, afin que ces autorités me mettent en route sans difficultés dès l'expiration de mon congé.

Ma femme s'arrêta à Bandiagara, où se trouvait déjà notre petite fille Kadidja. De mon côté, prévoyant de passer à Bandiagara à mon retour, je poursuivis directement sur Bamako pour voir ma famille, et de là je gagnai la ville de Kayes par le chemin de fer. A l'époque, le train ne marchant pas la nuit, il fallait deux journées pour franchir les quelque quatre cents kilomètres qui séparaient les deux villes. Les voyageurs passaient une nuit à Toukoto, avec tout ce que cela comportait de dérangement pour eux-mêmes et pour les habitants chez qui ils descendaient à l'improviste pour demander l'hospitalité. L'Afrique de la brousse ignorait l'hôtel — et l'ignore encore en bien des adroits. L"'hospitalité rémunérée", importation occidentale amenée par la colonisation, demeurait limitée aux capitales et grands centres urbains que les Africains traditionnels appelaient — et appellent encore souvent — toubaboudougou : "village de toubabs". En dehors de ces "toubaboudougou", n'importe qui pouvait, n'importe quand, venir demander l'hospitalité à n'importe qui. Les mots "Je suis l'hôte que Dieu vous envoie" suffisaient à faire s'ouvrir les portes comme sous l'effet d'un Sésame magique. Le voyageur de passage était un hôte sacré, et il n'était pas rare que le chef de famille lui abandonne sa propre chambre.

 

Durant le voyage, je me remémorai l'histoire de la ville de Kayes, où vivait mon ami Demba Sadio. En 1855, le général Faidherbe y avait débarqué pour dégager Paul Holl assiégé par Tierno Oumar Baïla, généralissime de Tannée toucouleure d'El Hadj Omar2 ; en 1898, c'est là que Aimamy Samory2 Touré avait été jugé et condamné à la déportation au Gabon. Enfin, Kayes avait été, depuis 1891, la première  capitale de la colonie du Haut-Sénégal-Moyen-Niger, avant d'être elle-même, à partir de 1908, supplantée par Bamako avec le gouverneur Clozel. C'est également à Kayes que fut créée la première "Ecole des otages", transférée ensuite à Bamako sous le nom d"'Ecole des fils de chefs", puis rebaptisée "Ecole professionnelle".

 

 

« Ne regrette rien, il faudra toujours continuer à apprendre et à te perfectionner, et ce n’est pas à l’école que tu pourras le faire. L’école donne des diplômes, mais c’est dans la vie qu’on se forme. »  (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Située sur la rive gauche du fleuve Sénégal, à environ sept cents kilomètres de Saint-Louis, Kayes est considérée comme l'un des points les plus chauds du globe ; à la saison sèche, il y fait plus de quarante-cinq degrés à l'ombre ! Cela ne l'empêche pas d'être le rendez-vous animé des commerçants de diverses ethnies des pays environnants : les artisans y voisinent avec des pêcheurs et croisent dans les mes des pasteurs peuls ou des Maures nomades et semi-nomades.

J'arrivai à Kayes sous une pluie battante. Cette année-là, l'hivernage était exceptionnellement pluvieux. Je trouvai à la gare mon ami Demba Sadio Diallo, toujours flanqué de son griot Bokardari Sissoko, anciennement en service avec nous à Ouagadougou et qui le suivait partout. Nos retrouvailles furent chaleureuses, marquées des inévitables plaisanteries qui émaillent les rencontres entre membres des clans Bâ et Diallo. Mon ami m'installa confortablement dans sa concession, puis il m'emmena au bureau du commandant de cercle pour faire viser mes papiers.

 

Secs malgré la pluie...

 

Mon maître Tierno Bokar, averti de mon voyage, m'avait écrit pour me dire d'aller saluer de sa part à Kayes le Chérif Mohammad El Mokhtar, qui était alors la personnalité la plus marquante de l'ordre musulman tidjani au Soudan français. Demba Sadio m'emmena donc chez ce très savant marabout, que lui-même fréquentait assidûment. A l'occasion de cette visite, nous vécûmes une aventure que je crois intéressant de rapporter, tant en raison de son étrangeté que pour les réflexions qu'elle fera naître dans mon esprit bien des années plus tard, à la lumière d'autres événements.

  Notre départ pour Koniakary, lieu de résidence du père de Demba Sadio, était fixé pour le lendemain. Or la pluie ne cessait de tomber nuit et jour, nous n'avions pas de montures et Koniakary était à deux jours de marche. Au moment de prendre congé du Chérif, mon ami Demba me poussa à lui demander de prier pour nous afin que nous ne soyons pas trempés par la pluie, car nous n'avions pas de porteurs et nous transportions nos effets dans de simples baluchons. Il ne doutait pas des pouvoirs spirituels Chérif ; d'une façon générale les Africains sont persuadés que les marabouts peuvent tout, à plus forte raison s’ils appartiennent à une lignée prestigieuse — ce qui était — le cas de notre marabout puisque, comme l'indiquait son appellation de "Chérif", il était un descendant du saint Prophète Mohammad lui-même.

  Je formulai la demande au Chérif. Il sourit : "Oui, je sais que la rumeur m'attribue des pouvoirs miraculeux. Mais vous, qui êtes des garçons intelligents, ne vous méprenez point. Je n'ai aucun pouvoir, je suis exactement comme vous. Seul Dieu a la force, le pouvoir, la science et la sagesse.

—Certes, répliquai-je, Dieu seul est tout-puissant. C'est pourquoi nous souhaiterions que tu le pries pour nous, car nous savons que tes prières sont efficaces.
—Vous croyez sincèrement que mes prières sont efficaces ?
—Oui ! fîmes-nous d'une seule voix. Nous y croyons, et fermement !"

Alors le Chérif, toujours en souriant, nous dit : "Puisque vous avez foi en mes prières, c'est votre foi qui comptera, et non mes prières. Approchez et tendez vos mains." Nous lui tendîmes nos mains, paumes ouvertes face au ciel. Il les rapprocha, saisit nos doigts et, après avoir récité la ratifia, dit d'un ton presque de plaisanterie, comme s'il ne se prenait pas au sérieux lui-même :

"O mon Dieu ! Allâhouma ! Tu sais mieux que moi que je ne peux rien. Moi aussi je sais que je ne peux rien, mais ces deux garçons croient que je peux quelque chose. Mon seul pouvoir, c'est de te transmettre les demandes de ceux qui s'adressent à moi. Demba et Amadou disent avoir foi en mes prières, et moi j'ai foi en ton pouvoir et en ta bonté. Aussi je te conjure, O mon Dieu ! de garantir ces deux jeunes gens de toute pluie depuis Kayes jusqu'à Koniakary. Que la pluie vienne devant eux, derrière eux, sur leur droite et sur leur gauche, mais pas sur eux. Protège-les, O Dieu ! comme tu préserves certains brins d'herbe au milieu de grands incendies. Tu es le Seigneur que chacun implore, consciemment ou inconsciemment. Tu es l'Entendeur de ceux qui t'appellent, Tu es le Maître de l'ensemble des êtres, Toi le Clément, le Miséricordieux ! Amine !" Notre "Amine !" fit écho au sien, puis chacun de nous se passa les mains sur le visage jusqu'à la poitrine.

Le lendemain de bonne heure, Demba Sadio, son griot et moi, nos paquets sur l'épaule, prîmes la route de Koniakary. Comme par miracle, il ne pleuvait pas sur Kayes, tandis que Kayes-n'tini (le "Petit Kayes"), situé sur la rive droite du fleuve et que nous devions rejoindre, était noyé sous l'averse. Une pirogue nous fit traverser le fleuve sous un soleil brillant de clarté. Dès notre débarquement à Kayes-n'tini, l'averse y cessa, et ce fut au tour de la ville de Kayes, gagnée par les nuages, de subir une pluie torrentielle. Toute la journée, nous marchâmes d'un bon pas sans jamais être touchés par une seule goutte de pluie, les averses semblant se déplacer au fur et à mesure de notre avance. Ceux que nous rattrapions sur la route étaient trempés jusqu'aux os, tout comme ceux qui nous rattrapaient. Ils nous regardaient sans en croire leurs yeux. A Kabatté, nous fîmes étape chez un ami de Demba Sadio. Toute la nuit la pluie tambourina sur les toitures, lançant par moments des rafales crépitantes comme pour se venger de n'avoir pu nous atteindre. Le lendemain matin, le soleil était radieux ; il nous accompagna durant toute la journée et nous ne reçûmes pas la moindre goutte de pluie, alors que partout ailleurs il pleuvait sans arrêt.

A notre arrivée à Koniakary, tout le monde nous demanda où nous avions caché nos parapluies et nos vêtements mouillés, car il était impensable que nous ayons été épargnés par la pluie diluvienne qui tombait sur tout le Diombougou depuis dix jours. Tout le pays était trempé. Nous seuls étions complètement secs.

Pour un esprit cartésien, notre aventure ne fut rien d'autre que l'effet d'une coïncidence extraordinaire, mais hasardeuse. Pour nous, il était hors de doute que c'était là une manifestation patente de la puissance divine déclenchée en notre faveur par les prières du Chérif Mohammad El Mokhtar — d'autant que les "prières pour la pluie", chez les musulmans comme chez les Africains traditionnels, étaient alors pratique courante. Quant à moi, après une longue existence, je ne crois toujours point au "hasard", mais plutôt à une loi des coïncidences dont nous ne connaissons pas le mécanisme. Certaines coïncidences sont parfois si heureuses et si à propos — surtout si elles se renouvellent assez souvent et à bon escient — qu'elles semblent être l'effet de quelque intelligence qui nous dépasse. Or on peut tout dire du hasard, sauf qu'il est intelligent...

Le père de mon ami, Sadio Samball Diallo, fils du roi Samballa Diallo et chef de la province, nous fit héberger chez son "grand captif, c'est-à-dire le doyen et le chef de ses serviteurs. On nous choya comme des princes. Je passai deux nuits à Koniakary. Chaque jour, Demba Sadio et moi allions saluer son père et assister à ses audiences. Nous ne pouvions guère sortir, car la pluie n'arrêtait pas. Le chef Sadio Samballa fut très touché par la puissance des liens d'amitié qui m'attachaient à son fils. Quand je demandai congé, il réunit son conseil et annonça à tous ses administrés que je devenais son fils au même titre que Demba. Il me donna l'une de ses propres montures, un superbe étalon gris réputé pour sa vitesse et son tempérament qui me laissa muet d'admiration, et me promit en mariage sa fille Mariam âgée de six ans — mariage qui, pour diverses raisons, ne se réalisera pas.

Nous retournâmes à Kayes, moi monté sur mon bel étalon, Demba et son griot également à cheval. Sur la route du retour non plus, nous n'eûmes pas à souffrir de la pluie.

Hélas, je ne pouvais me permettre de garder ce magnifique animal. Je n'avais pas assez d'argent pour louer un wagon et le faire voyager jusqu'à Bamako, et je ne pouvais pas non plus le confier à quelqu'un car ç'aurait été lui imposer une charge trop lourde. Il me fallait donc le vendre. J’aurais aimé plus que tout l'amener à Bamako pour le montrer à mon père Tidjani, mais à l'impossible nul n'est tenu. Je cédai donc mon étalon gris à l'interprète Bakary Kouyaté, celui-là même qui avait été l'interprète du commandant de Lopino lors de son différend avec le chef peul Idrissa Ouidi Sidibé, et qui se trouvait alors en congé à Kayes. Il me le prit pour deux mille francs payables à crédit et me versa une avance. Après avoir fait mes adieux à mon ami et frère Demba Sadio, le cœur tout plein de chaleur amicale — et pour une fois les poches bien garnies de "galettes d'argent" — je regagnai Bamako.

 

 

« Chaque belle journée est suivie d'une nuit... »

 

Comme le dit le proverbe peul : Chaque belle journée est inévitablement suivie d'une nuit profonde. C'est un adage que l'on cite le plus fréquemment aux enfants pour les habituer à comprendre qu’aucune joie ne dure indéfiniment sur cette terre et les préparer à affronter l'adversité avec égalité d'âme, comme on s'habitue à se coucher quand la nuit tombe. »  (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Notes :

1- le mot « commandant », à l’époque, n’avait aucun rapport avec la hiérarchie militaire : il signifiait simplement « chef » ou « supérieur hiérarchique ».

2- El Hadj Omar et Samory Touré furent les deux principaux opposants armés à la pénétration de la France en Afrique de l’Ouest. Tous deux farouchement combattus et pourchassés par l’armée française, finirent, le premier dans les grottes de Bandiagara où il mourut, le deuxième fut traqué, arrêté et exilé au Gabon où il mourut.

3- Cette école d’excellence, où étaient accueillis les jeunes gens des colonies jugés les plus méritants et qui se destinaient à l’enseignement, fut fermée par les autorités françaises qui la soupçonnaient d’être devenue, année après année, une niche d’incubation et de formation de jeunes bolchéviques noirs au service de l’Union soviétique.

 

 

« Si tu penses comme moi, tu es mon frère. Si tu ne penses pas comme moi, tu es deux fois mon frère, car tu m'ouvres un autre monde ».   (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

 

 

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2 février 2020 7 02 /02 /février /2020 13:16

LE PANAFRICANISME, UN BEAU RÊVE INACCESSIBLE ?

Des mots aux actes, un échec retentissant

Rappel d’un concept et d’un mouvement politique né hors d’Afrique, pour l’Afrique.
Le Panafricanisme fut, à l’origine, un mouvement initié par des Noirs américains (du Nord et du Sud). L’Antillais
Georges Padmore y joua un rôle de premier plan.
Les principaux inspirateurs du mouvement, qui laissèrent leur nom à la postérité sont :
W. E. Dubois, Marcus Garvey.

Marcus Garvey (1887-1940)

Marcus Garvey reste dans les mémoires, par son inlassable activité pour le respect et la dignité des Noirs. Ce natif de Jamaïque (alors colonie britannique), fit connaître le mouvement à l’échelle internationale, en militant sans répit pour la création des « États-Unis d’Afrique ». Cependant son objectif premier fut l’union de tous les Noirs du monde et le retour de tous en Afrique.
Ces activités multiples firent de lui, l’homme le plus recherché par le FBI. Il fut notamment expulsé des États-Unis vers la Jamaïque.
Malgré tout il continua ses activités et à faire parler de lui, de son île natale.

George Padmore (1903-1959)

L’inlassable militant africaniste
L’Afrique chevillée au corps

Natif de la Trinité, George Padmore (né Malcolm Ivan Meredith Nurse (1903-1959)) fut  sans aucun doute le plus actif, le plus inspiré des premiers militants panafricanistes. Journaliste, il se rendit aux États-Unis pour y poursuivre des études universitaires. Après l’obtention d’un diplôme de Droit il regagna son pays.
Son séjour aux États-Unis semble avoir fait de lui un « 
antiraciste convaincu » et qui agit en ce sens.
Afin de couvrir ses activités militantes, mais aussi pour éviter que sa famille soit inquiétée par la police américaine, il changea de nom et adopta celui de
George Padmore.
Il adhéra également au Parti communiste des États-Unis. L’une des principales activités de la police américaine était aussi la traque de ces militants communistes.
Padmore s’affilia en même temps à plusieurs associations antiségrégationnistes.
En 1934, il rompit avec le communisme et l’Union soviétique, liée, selon lui, à des puissances coloniales, notamment la France et la Grande-Bretagne, mais adhéra au Parti socialiste.

Cap sur l’Afrique

Padmore se rendit en Afrique, qu’il considère comme le terrain idéal de lutte contre l’impérialisme et le colonialisme où il y a tant à faire : indépendance des colonies et unification de l’Afrique notamment. En un mot, la réalisation du panafricanisme.
Au congrès panafricaniste de Manchester en 1945, il joua le 1er rôle. Il y rencontra d’anciens amis qu’il avait connus lors de ses études aux États-Unis : J
omo Kenyatta (futur président du Kenya) et surtout Kwamé Nkrumah (futur président du Ghana).
En 1957, lors de l’indépendance du Ghana,
K. Nkrumah invite Padmore aux cérémonies de l’indépendance et le nomme conseiller aux Affaires africaines. Padmore y déploie une énergie sans relâche, participe dès lors, à toutes les conférences et congrès organisés par les africanistes. Il prend des initiatives sur le plan social, culturel… conjointement à la lutte pour l’indépendance de toutes les colonies africaines.
Padmore joue un rôle éminent dans l’organisation et le déroulement de la « Conférence des États indépendants d’Afrique», invité par le président Nkrumah dans la perspective de la libération de toutes les colonies d’Afrique au début des années 1960. (En effet, depuis 1955, la loi Gaston Defferre invite les colonies qui le souhaitent à prendre leur indépendance.)
De plus
Padmore dénonce les religions, de même que les rivalités ethniques, selon lui « facteurs de division et de régression ».
Il meurt subitement en 1959, au moment même où il travaillait à un projet consistant à instituer une seule et même langue pour tous les peuples d’Afrique, ce qui selon lui, favoriserait l’unité du continent ainsi que son développement. Il eut droit à des obsèques nationales.

Kwamé Nkrumah (1909-1972)

Un panafricain de la première heure

Kwamé Nkrumah s’engagea très tôt dans le mouvement panafricanisme au contact des initiateurs sur le sol d’Amérique.
Dès son arrivée au pouvoir, après l’indépendance, il fit preuve d’une conscience inébranlable dans la nécessité de réaliser d’urgence l’unité du continent afin de parvenir à son développement et à son rayonnement.
Son objectif, mieux son obsession, c’est la réalisation de l’unité de l’Afrique. C’est pour lui la condition de la solidarité constructive entre tous les peuples du continent, l’unique moyen de parvenir au développement et au progrès.
L’occasion s’offrait avec la tenue de la Conférence des États africains indépendants qui se réunit à Accra, la capitale du pays, du 15 au 22 avril 1958. Au cours de cette rencontre, le président ghanéen, exhorte ses homologues à s’engager dans l’aide aux peuples encore sous la domination coloniale, afin de hâter leur libération. Il les exhorte également à bannir toute forme de violence dans les méthodes de gouvernement.
Pour donner l’exemple il accorda une aide multiforme précieuse au président du nouvel État de Guinée qui venait d’obtenir son indépendance de la France.
Peu après, il fonda, avec ce pays, une union fédérale à deux, à laquelle se joignit le Mali, sous le nom de « 
Union Ghana, Guinée, Mali ».

Une politique qui effraie par son audace ?

Le 24 février 1966, le président Nkrumah est renversé, victime d’un coup d’État, alors qu’il se trouve en Chine où il effectue un voyage officiel à l’invitation du président chinois.
Il décline l’aide proposée par des États amis du bloc de l’Est et refuse toute résistance par la violence.
Le président
Sékou Touré de Guinée l’invite à venir s’installer dans son pays et lui propose la « coprésidence » de la Guinée. Mais le désormais ancien président du Ghana décline poliment l’offre et se rend en exil en Roumanie où il décède le 24 avril 1972.
Selon certaine sources, sa chute aurait été décidée par les États-Unis qui ne l’aimaient pas, dit-on, par la C.I.A. Mais il était aussi honni par quelques chefs d’États africains qui l’accusaient de vouloir introduire le communisme en Afrique.

Quelques-unes de ses citations résument, seules, l’essentiel de sa vision de l’Afrique et de son futur :
« 
Il est clair que nous devons trouver une solution africaine à nos problèmes et qu’elle ne  peut être trouvée que dans l’unité africaine. Divisés, nous sommes faibles, unie, l’Afrique pourra devenir pour de bon l’une des plus grandes forces de ce monde. »

Modibo Keita : le Soudan français devient République du Mali

Si l’idéal des initiateurs et premiers acteurs du Mouvement africaniste ne fut pas atteint en Afrique, plus ou moins qu’ailleurs au monde, ce continent connut au moins quelques personnalités (natives de cette terre d’Afrique ou venues d’ailleurs) qui montrèrent, dans leur action politique, qu’ils partageaient cet idéal au service de la justice sociale, cet humanisme sans frontière.

Modibo Keita (1915-1977)

 

Modibo Kéita, comme plusieurs hommes politiques africains d’avant l’indépendance des colonies françaises, tel le président de Côte d’Ivoire, Houphouët Boigny, le président du Sénégal, du Niger… , était citoyen français — au moins depuis la Constitution de 1946 — et, à ce titre occupa des postes politiques à l’Assemblée française, dans des cabinets ministériels…
Modibo Keita fut donc, comme eux, Français avant 1960 et, à partir de cette date, homme politique du Soudan français, son pays natal.
Son action d’homme public se caractérise pour l’essentiel par cet idéal constant : l’unité de l’Afrique. Il fut de ceux qui étaient particulièrement attachés à cet objectif. Il accéda de façon régulière aux hautes charges politiques après la première partie de sa carrière en France.

Deux qualificatifs semblent le désigner : « Africaniste » et « Tiers-mondiste ». (Cela rappelle la réconciliation entre le Maroc et l’Algérie engagés dans une guerre fratricide, appelée alors la « guerre des sables ».)
Membre fondateur parmi les plus actifs du premier parti appelé à devenir une émanation de l’assemblée de l’Afrique : le « 
Rassemblement Démocratique Africain » (RDA), fondé à Bamako en 1946.
Il milita activement pour la fondation de ce qu’il considérait comme un embryon et un pilier de l’unité du continent. La « 
Fédération du Mali » rassemblant au début 5 États, mais n’en fut que 2 : le Soudan français et le Sénégal. Puis des dissensions entre eux mirent prématurément fin à cette expérience de « fusion continentale ».
Modibo Keita trouva sans doute une consolation dans la proposition que lui fut alors son homologue ghanéen, Nkrumah, la formation d’une union, (qu’il croyait être le début de cette « unité africaine », tant rêvée). Avec le Ghana, la Guinée et le Mali, baptisée « Fédération Ghana, Guinée, Mali »

Une nouvelle république du Mali

Rentré à Bamako, la capitale, Keita prit l’initiative de changer le nom du pays, en abandonnant celui qui lui fut donné par le colonisateur au 19e siècle. Le Soudan français devient République du Mali. Il en prit la présidence de 1960 à 1968.
Ses réformes et son action politique, économique… ont-elles heurté des habitudes ? le point de rupture fut l’abandon du Franc CFA pour le Franc Malien, créé en 1967.

Modibo Keita fut renversé en novembre 1968 par une junte militaire, emprisonné dans le Nord du pays où il meurt en 1977.

À la disparition du Grand Homme de Bamako, les nouveaux maîtres du pays, ceux-là mêmes qui ont mis un terme prématurément à son pouvoir et à sa vie, annoncèrent sa mort de façon on ne peut plus sommaire : « Modibo Kéita, ancien instituteur à la retraite, est décédé des suites d’un œdème aigu des poumons. »

 

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7 avril 2019 7 07 /04 /avril /2019 07:23

LA SAGESSE DES ENFANTS

Écoutons-cette histoire pleine d’humour et de sagesse !

Un taureau peut-il enfanter ?

Alors que cet enfant était assis, en train de jouer sous l'arbre qui se trouve à l'entrée du village, deux hommes arrivèrent et lui dirent : « Enfant, veux-tu nous montrer le chemin ? Si tu nous mets sur le chemin, nous te donnerons cette génisse. »

L'enfant leur montra le chemin et prit la génisse, puis alla la confier à son oncle maternel dans un des villages voisins. Cette génisse resta là et sa postérité finit par remplir un parc.

Le père de l'enfant étant devenu pauvre, son fils lui dit : « Papa, allons chercher mes bœufs chez mon oncle maternel. » Ils y allèrent ensemble.

L'oncle ne voulut lui donner que la vieille mère, disant que tous les produits étaient issus de son propre taureau.

Ils réunirent les vieux du village et leur exposèrent l'affaire, mais en vain. L'enfant dit à son père : « Papa, partons, il me donnera mes bœufs. » Ils sortirent du village et partirent.

Une fois qu'ils furent un peu éloignés du village, le fils dit à son père : « Papa, attends-moi ici, je vais aller chercher mes bœufs et je reviens. »

L'enfant arrivé près du village, se mit à crier : « Mon oncle ! Mon oncle ! Vieux du village ! Donnez-moi une calebasse neuve, du beurre de karité et du savon : papa a accouché d'une fille et je vais la laver. »

Tous les vieux se mirent à crier ensemble : « Tu es fou ? Comment un homme peut-il enfanter ? »

L'enfant dit : « Vous êtes des vieux à barbe blanche et vous n'avez jamais rien vu de pareil ? » Les vieux répondirent : « Jamais nous ne l'avons vu. »

L'enfant dit : « La cause qui a fait que le taureau de mon oncle a enfanté des vaches est la même cause qui a fait que mon père a accouché d'une fille ! »

Tous les hommes du village dirent à son oncle : « Donne-lui ses bœufs, ils sont à lui. »

L'enfant emmena tous ses bœufs chez son père.
                                                                                                                                                             Moussa Travélé, in Léonard Sainville, anthologie.

Moussa Travélé (18...-1941) est un auteur d'entre les deux guerres, et son recueil bilingue a paru en 1923. Quoique fonctionnaire de l'ancien Soudan français (actuel Mali) et non détaché de l'obédience du colonisateur, il est assimilable à un précurseur, et son ouvrage est en outre l'un des rares, sinon le seul, à avoir été publié à la fois en langue vernaculaire (bambara) et en français.
 Moussa Travélé était interprète principal auprès du Gouvernement Général.

 

 

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2 septembre 2018 7 02 /09 /septembre /2018 07:37

AFRIQUE : LES PRINCIPALES ENTRAVES À L’ÉMERGENCE (1)

L’éducation traditionnelle. La culture du suivisme et ses avatars

Quand la hiérarchie des âges mène à la tyrannie de l’âge

L’ancien, le plus âgé, a toujours raison ; quoiqu’il dise, quoi qu’il fasse.

Si le respect dû « au plus âgé, aux anciens », à l’aîné, est une excellente chose à préserver, ce principe ne doit en aucune manière signifier l’abdication de la personnalité, de la pensée, de la volonté de l’individu. Or, c’est malheureusement le cas. Toute remise en cause du point de vue, de l’action de l’aîné, est généralement perçue comme une offense à l’âge, inconcevable, un outrage, mieux un sacrilège intolérable.

C’est précisément cette culture du « suivisme » qui est en cause dans bon nombre de cultures en Afrique.

À la tyrannie de l’âge se greffe en bien des cas, la dictature du groupe, face auquel l’individu doit s’effacer : se taire, gommer sa personnalité, sa pensée, son point de vue, voire ses sentiments et ses goûts.

On se tait, on baisse la tête et on suit – que dis-je ! on regarde la nuque de l’aîné, qui lui aussi regarde la nuque de  plus âgé que lui, … jusqu’au premier de cordée qui, lui, regarde la nuque de l’aïeul disparu depuis longtemps.

En fait, toujours suivre un plus âgé que soi.

 

Des déterminants socioculturels puissants qui freinent la marche vers l’émancipation de l’individu

Dans un tel système, l’individu, écrasé, est comme vidé de lui-même, de ses sentiments, ses réalités, de ce qui fait sa singularité. Dans ce système d’éducation, qui sort du rang est mal perçu, pire ostracisé par les siens. Aucun écart par rapport à la marche « coutumière » du groupe n’est toléré.

Système de nivellement social qui ne permet à l’individu ni initiative, ni rêve, ni audace, ni volonté ou capacité de dépassement de soi. C’et le grand sommeil (ou l’enfermement) de l’esprit, de la pensée, de l’intelligence.

Or, un individu libre et épanoui rend la collectivité performante et épanouie. À défaut, c’est le règne de la stagnation et de la médiocrité collective.

Dans un tel système, la démocratie n’est pas une évidence, car la démocratie suppose liberté de l’individu, liberté de choix et d’expression, toutes choses à l’opposé d’une quelconque hiérarchie des âges.

Précisément, dans les sociétés où prédomine cette « culture de suivisme », où les individus sont vidés d’eux-mêmes, la notion de droits de l’Homme est ignorée. Or, comment dissocier ce qui constitue l’essence de la démocratie : droit, liberté d’opinion, liberté d’expression…du respect scrupuleux de l’individu, de ce qui fait sa personnalité intime.

D’où la marche chaotique et poussive de la démocratie de nos jours dans nombre de pays africains. Tout simplement parce qu’il manque dans ces pays, une culture démocratique.

La culture du suivisme : des avatars multiples

Or, la mondialisation de l’information, des modes… crée aussi une mondialisation des modes de vie, de pensée et d’aspiration.

Si les jeunes Africains bénéficient de cette forme de mondialisation amplifiée par internet et les réseaux sociaux, ils se heurtent à un poids écrasant qui plombe chez eux toute velléité d’émancipation réelle.

Des sociétés dominées par la tradition

    Les " Vieux ", source de savoir

 

« La société africaine traditionnelle se caractérise essentiellement par la famille et la tradition. La règle, c'est la famille au sens large. Elle comprend tous les descendants d'un même ancêtre. La règle, c'est aussi que tous ses membres restent étroitement unis par une solidarité sans faille et par des règles ou codes dont la transgression peut être facteur de graves désordres.

Quand cette famille élargie devient très nombreuse, elle forme un clan dont les membres tout en étant dispersés restent unis par les mêmes liens de solidarité. L'autorité au sein de la famille et du clan est exercée exclusivement par le groupe. Chaque clan a son chef qui est toujours l'homme le plus âgé.

Si seul le chef de clan détient l'autorité au sein du groupe, il n'a rien cependant d'un monarque absolu. Il est toujours assisté d'un conseil de famille qui regroupe les hommes les plus âgés. Dans les affaires importantes concernant le groupe familial, lorsqu'il faut décider et trancher, le conseil obligatoirement consulté, se réunit sous la direction du chef. Chaque membre s'exprime et donne son avis dans un ordre convenu. Le chef expose le motif de la réunion puis la parole circule toujours dans le même sens, du moins âgé au plus âgé. Chacun donne son point de vue mais c'est la parole du chef qui clôt l'assemblée, les membres du conseil se ralliant à la sagesse de l'aîné. En aucun cas le chef n'impose son avis. Il écoute et conclut par des paroles qui sont la synthèse de toutes les opinions exprimées. Le chef, dans la tradition, c'est celui qui sait écouter. Il a l'autorité mais sans autoritarisme. Le chef traditionnel (qui est le plus âgé), le sage, est à distinguer du détenteur du pouvoir de commandement, politique ou militaire.

Lorsque la réunion concerne le seul groupe familial, après des délibérations il arrive que les hommes informent la plus âgée des femmes des décisions prises, à charge pour elle d'en instruire les autres. Dans certaines traditions les femmes les plus âgées sont conviées aux réunions et donnent leur avis. Dans d'autres elles y assistent mais en simples spectatrices sans avoir le droit d'émettre un avis.

Et quand la réunion concerne le clan, seuls les chefs de famille (élargie) y sont invités sous la direction du plus âgé. La circulation de la parole se fait selon le même schéma que lors des réunions familiales. Toujours du « plus jeune » (souvent plus que cinquantenaire) au plus âgé. Chacun attend son tour ; ce protocole tacite ne souffre aucune exception. Dans cette hiérarchie de la parole, celle des plus vieux a toujours plus de poids que celle des cadets qui ne doivent en aucun cas interrompre les aînés. Les femmes sont rarement invitées aux réunions des chefs du clan. Mais ces traditions varient d'une région à l'autre, d'une culture à l'autre même si le schéma ci-dessus décrit est le plus largement partagé. Ce qui vient d'être ainsi décrit est surtout vérifié en Afrique de l'Ouest, ailleurs dans le continent les pratiques peuvent être différentes. » (Source : Tidiane Diakité, L’Afrique expliquée, Réponses aux questions des jeunes, Ed. Cultures Croisées, 2006)

 

Le poids de l’irrationnel sur l’esprit et la conscience

Autre facteur de taille, qui opprime l’individu, l’esprit et rend aléatoire toute volonté et toute capacité d’émancipation.

Au nom de ce poids de l’irrationnel sur l’esprit et la conscience, on invente dans certains pays du continent, des « enfants sorciers » qu’on opprime, brutalise, y compris par leurs géniteurs. De même, en certains pays, on traque les albinos, qu’on terrifie, martyrise, qu’on sacrifie, qu’on supprime et dont des parties du corps apporteront à leurs bourreaux, richesses et succès électoral…

Le dialogue récent entre un jeune auteur malien et un journaliste français, est à cet égard révélateur.

Le journaliste lui décerne des félicitations pour sa récente publication :

- Vous voilà devenu un vrai écrivain.

- Oui, mais, je fais attention aux interdits. Je veux éviter des ennuis avec les anciens. Je ne veux pas les fâcher...

L’éducation traditionnelle africaine ignore par ailleurs les notions de minorité et majorité par l’âge biologique ou par l’état civil. L’individu demeure toujours mineur tant qu’il y a, dans la famille ou le groupe familial (ou le clan), quelqu’un de plus âgé que lui.

En définitive, quoique généreuse par bien des aspects, cette éducation ne favorise ni l’expression du libre arbitre, ni l’éveil à l’esprit critique. Voltaire n’y trouverait pas sa place.

Ainsi, à la tyrannie de l’âge se joint le poids de l’irrationnel, pour transformer certains pays en une véritable prison morale et mentale que bien des jeunes essaient de fuir parfois, au péril de leur vie, en tentant d’aller loin, vers l’Europe, l’Asie, l’Amérique latine, Israël… surtout, quand la pauvreté ou la misère s’y rajoute, de même que la carence de l’éducation et de la formation.

Quel salut pour les jeunes ?

Pour l’Afrique ?

Que faire ? Comment ?

 

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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 08:50

 
 0001.gifAprès l’élection, une hirondelle fera-t-elle le printemps ?

 

crise Mali1 Affichage Web moyen

 

gif anime puces 025Pose de la première pierre de la reconstruction nationale ?

 

bureau-de-vote.jpg

bureau de vote

 

bouton 00711 août 2013 : date de l’élection du nouveau président de la République du Mali, à l’issue d’un scrutin jugé honnête par les observateurs, apparaîtra dans l’histoire récente du pays comme un grand jour.


Quoi qu’il en soit, à compter de ce jour, le Mali concentrera tous les regards  aussi bien intérieurs qu’extérieurs au continent africain. C’est dire l’importance du rôle que devra jouer la nouvelle équipe dirigeante sous la responsabilité du président de la République élu, Ibrahim Boubacar Kéita (IBK), chef d’orchestre revêtu de la dignité suprême et de la légitimité que confère le suffrage démocratique.

 

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IBK, président élu

 

Les données sont simples, l’objet est clair. Il s’agit de rebâtir un pays en ruine sur un socle nouveau.

 

gif anime puces 025Questions préalables


De l’avis de l’écrasante majorité des Maliens, toutes classes sociales confondues, « sans l’intervention de la France et l’opération Serval, le Mali n’existerait plus ».


Partant de cette affirmation, la première réflexion doit être ainsi formulée :

 

fleche 026 Pourquoi et comment sommes-nous tombés si bas ?

fleche 026Que faire pour nous relever ?

fleche 026Que faire pour ne plus jamais retomber aussi bas, en perdant tout crédit y compris la mémoire d’un passé prestigieux ?

 

Tout le reste : réflexion à mener, action à accomplir, méthode et moyens, doit découler de ces préalables qui sont aussi des absolus.

 

gif anime puces 025Seul impératif, le devoir de rédemption: un pays à reconstruire, une image à restaurer, un défi à relever

 

Parmi les incontournables, la promotion d’une vraie culture de gouvernement pour favoriser une véritable pédagogie de la démocratie, l’occasion aussi de souligner la différence entre vote, élection et démocratie, laquelle réside dans l’action des gouvernants, dans les faits du quotidien, non dans les mots.


Si le Mali a été gratifié du titre honorifique de « démocratie modèle » en Afrique depuis 1992, comment expliquer que cette « démocratie exemplaire » se soit écroulée si facilement et si rapidement, en l’espace de quelques semaines, à partir du 22 mars 2012 ?


Quels en étaient les vices cachés, les faiblesses, les insuffisances ?


Comment le grand pays au passé prestigieux, au présent élogieux, a-t-il pu en arriver au point de toucher le fond de l’abîme, et d’être récemment qualifié par la presse européenne de « pays rongé par la corruption, le trafic de drogue et les guerres tribales » ?

 

En première place de ce colossal chantier qui s’ouvre pour remettre tout un pays debout, doit figurer la justice, sous toutes ses formes, à tous les échelons de l'État et de la vie nationale, car sans justice il n’y a ni Etat, ni nation, ni solidarité. Enfin, sans une justice respectable et respectée, il n’est ni paix sociale, ni démocratie.


Or, il s’agit bien à présent de recoudre un tissu social en lambeaux, abîmé depuis fort longtemps. La justice apparaît comme le meilleur outil indiqué à cette fin, car elle constitue bien ce ciment social sans lequel rien ne tient.


Bref, il faut construire l'Etat, et pour cela, forger la conscience et la culture de l’État.

Puisse la nouvelle équipe qui s'apprête à prendre les rênes du pouvoir, être inspirée par ces mises en garde de  Spinoza:

"Le meilleur État est celui où les hommes vivent dans la concorde et où la législation nationale est protégée contre toute atteinte...La nation se trouve donc en faute quand elle accomplit ou tolère des actes susceptibles d'entraîner sa propre perte."

Et le caractère laïque de l'État devra être affirmé sans ambiguïté,car facteur de paix sociale.

 

Quant à l’aspect diplomatique, il va sans dire que le Mali est désormais, et sans doute pour longtemps, un pays sous tutelle. Il appartient à l’équipe dirigeante nouvelle de lui faire recouvrer sa pleine souveraineté, afin que sa voix soit à nouveau audible et crédible. Cela ne va pas sans effort et sans discernement.

 

Si la France a consenti un important effort militaire, financier et diplomatique pour sauver le Mali d’une destruction certaine, elle ne supporterait pas de porter éternellement le poids d’un pays incapable de s’assumer, d’être condamnée à terme à un ingrat travail de Sisyphe. Ses capacités et sa volonté ont certainement leurs limites.

 

La crise malienne a été aussi révélatrice d’une grave carence de la solidarité africaine agissante, à savoir la solidarité en action, non dans les mots.


fleche 002Combien d’Etats sur le continent sont-ils venus spontanément au secours d’un pays voisin en danger de mort ?

fleche 002Quelle fut la contribution de la totalité des 54 Etats du continent ?

fleche 002Et l’Union africaine ? Quelle action, quel bilan ?

 

Or, si le Mali apparaît  -et à juste raison-  comme le principal bénéficiaire de l’aide de la France, au-delà de son seul territoire, c’est toute l’Afrique de l’Ouest, mieux, toute le continent qui en tire aussi profit ; car, après le Mali, c’est toute l’Afrique qui risquait à terme  de subir le même sort.


Cela ne peut-il servir de leçon ou tout au moins inspirer la réflexion pour plus de solidarité continentale ? Pour un véritable projet de solidarité et d’action pour l’avenir ?

 

gif anime puces 025Le Mali, seul maître d’œuvre de son avenir

 

En définitive, l’avenir du Mali sera ce que les Maliens en feront.


Même si la démocratie se nourrit tout d’abord de l’exemplarité de la conduite et de l’action des dirigeants, le colossal défi à relever ne peut être du ressort du seul président élu. C’est d’une œuvre collective qu’il doit s’agir, laquelle implique la responsabilité de tous les Maliens, pour un réveil des consciences et une réelle culture civique, qui incarne le sens de l'intérêt général et le respect du bien public. L’avenir du pays en dépend.

 

En tout état de cause, aujourd’hui comme demain, les fils du tissu malien ne seront tissés que par les Maliens eux-mêmes, et le remède du Mali sera le Mali.

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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 10:03

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Comment concilier l’aide au Mali et la faillite de l’État malien ?

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Question iconoclaste :

Qu’apporte l’aide au Mali ?

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Comment des associations de partenariat, des communes, des départements ou régions, engagés au Mali depuis des décennies au titre de l’aide au développement, n’ont-ils pas vu venir ce drame qui couvait sous les apparences d’une démocratie « modèle » mais qui n’en était pas vraiment une ?


Si le Mali avait été à la hauteur de sa réputation démocratique, en serait-il aujourd’hui dans cette situation de faillite spectaculaire ? Les partenaires en développement n’ont-ils rien vu venir ? Ou, au contraire, ont-ils été conscients et se sont-ils tus ? Aide-t-on le Mali pour s’offrir le spectacle de sa faillite ?


Cette tragédie malienne doit induire la nécessité d’un regard lucide et dépassionné sur l’acte d’aider un pays à se développer, c’est-à-dire à s’assumer pleinement, à s’épanouir, en ayant la maîtrise de son destin.


 

17Pourquoi aider et comment aider ?


Car enfin, comment aider un pays pauvre à émerger si l’on ignore tout de son passé, de son histoire, de ses cultures, du niveau d’intégration de ses différentes composantes sociales et ethniques ?


 

17Quelle aide ? L’aide, une fin en soi ou l’aide au développement ?


Certains de ces partenaires, par leur action inscrite en dehors de toute réalité objective du pays, sans le savoir et malgré leur incontestable volonté d’aider et leur générosité, contribuent au mieux à la stagnation du pays, au pire à sa régression  : économique, sociale, politique…


Certaines pratiques de l’aide ne laissent pas d’interroger, tel l’exemple de cette infirmière retraitée qui, après un voyage d’agrément dans un village africain, de retour en France, réunit autour de sa famille et de quelques amis, une « association d’aide au village X ». Grâce aux dons, une école est construite, puis un centre de soins, et des puits sont creusés. On donne de l’argent à un orphelinat qui voit de ce fait grossir sans cesse ses effectifs. On achète des vivres…


On se donne bonne conscience, en plus de trouver une occupation noble à sa retraite. Le geste est généreux, louable, mais une des conséquences est que le village aidé n’attendra plus que l’aide des Français et la manne tombée du ciel, et sombrera dans une culture d’assistanat, pire que la pauvreté, au lieu d’apprendre à lutter pour vivre, à créer et progresser.


 

17Ils y vont pour faire, non pour apprendre à faire.


Tel autre Français, par "générosité", crée une association de voyage solidaire, « Voyager Autrement », qui organise des vacances solidaires dans un village africain : « Ces séjours de 11 à 14 jours allient découverte d’ethnies [cela rappelle les "zoos humains" des années 30], immersion dans le village, trekking week-end en montagne, initiations à des pratiques artisanales… » Pour le fondateur de l’association, « l’objectif est de participer au développement du village… Ainsi des emplois sont créés, des travaux d’assainissement voient le jour, ainsi que la réfection des classes de l’école… ».


Le geste est certes louable, mais le résultat est le même. On est loin du développement et de ses exigences.


Toute aide à l’Afrique doit être l’aide au développement qui n’admet d’autre priorité que la conscience aiguë des moyens d’y parvenir, matériels, financiers, humains. Il n’y a pas d’autre voie que l’indispensable responsabilisation des « aidants » et des « aidés », volonté de suivre dans la durée, la constance, dans l’effort, la pente rugueuse qui mène au développement. Sans science, sans formation, sans conditionnalités et sans responsabilité et lucidité, le mot développement continuera de s’appliquer longtemps à l’Afrique sous la forme d’un vocable creux, manié sous la forme d’un psittacisme soporifique.


Il n’est nullement question de faire de l’aide au développement un champ de bataille et d’austérité où l’on manie la "chicote", matériellement et moralement. Il ne saurait être non plus question d’interdire aux Français qui se rendent en Afrique, de créer des associations ou de profiter des plaisirs qu’offre le dépaysement ainsi que de la découverte d’autres peuples, d’autres cultures. Mais, pour ceux d’entre eux qui usent du mot développement, cela ne devrait pas faire perdre de vue l’essentiel : aider des populations à réussir leur émergence, en sortant du sous-développement pour s’affirmer comme peuples libres et souverains.


 

17Amitié et aide


Or, il suffit que des Français soient accueillis dans un village africain au son du tam-tam et entrainés dans des danses exotiques, au rythme endiablé du djembé, Oh ! combien grisants, pour qu’ils oublient qu’on ne se développe pas qu’en dansant, mais aussi et surtout en pensant, en imaginant, en retroussant les manches, en innovant, inventant et créant, et non uniquement en consommant ce qui est produit par d’autres.


La chaleur de l’accueil et de l’hospitalité a vite fait d’obscurcir chez certains, la vision des réalités. Le son du djembé résonant dans les cerveaux ne doit pas perturber indéfiniment le bon fonctionnement des neurones, et l’amitié ne doit pas non plus abolir la faculté de discernement lorsqu’il s’agit de développement. Dès lors, on porte des œillères dont on ne se défait plus, et on se laisse ainsi porter par la routine qui n’accepte ni remise en question ni regard extérieur, pour le grand malheur de la cause du développement dont on oublie les fondamentaux. On ne voit plus l’objectif à atteindre, on ne voit plus que les amitiés particulières qui se sont créées ; l’objectif devient le maintien et le renforcement de ces amitiés, et le développement devient affaire privée entre amis.


L’amitié ne doit en aucune manière nuire au langage de responsabilité, au contraire. Aider les Africains, ce n’est pas simplement planter des échalotes, creuser des puits ou créer des poulaillers. C’est pratiquer une rigoureuse pédagogie du développement, c’est savoir et faire savoir, ce qui requiert humilité, réalisme et tact. Aider au développement ne s’improvise pas. C’est un art et une science, mais avant tout, une volonté et une ambition.

 


17Comment aider ?

Aide et « conditionnalités »


Si le plan Marshall, ce vaste projet de reconstruction décidé par les Etats-Unis pour permettre aux États européens bénéficiaires de se relever des ruines et affres du conflit mondial, atteignit ses objectifs en un temps record, en permettant à ces États de se redresser, de recouvrer leur souveraineté et amorcer leur développement économique dans la stabilité politique, c’est sans doute parce qu’il comportait un certain nombre de conditions de rigueur d’utilisation et de garde-fous.


Ces « conditionnalités » de l’aide du Plan Marshall se distinguent de celles imposées par le FMI et la Banque mondiale dans les années 1990. Alors que l’aide apportée aux Européens par les Etats-Unis était en rapport étroit avec l’objectif de reconstruction et de développement des États aidés (même si les Etats-Unis en tirèrent un profit bien calculé), celle du FMI et de la Banque mondiale avait pour finalité première de permettre de rembourser les bailleurs de fonds des dettes contractées par les États africains.

 


17Aider, ce n’est pas seulement faire mais apprendre à faire et faire faire.


fleche 026Peut-on aider sans éducation à la démocratie, à la justice sociale, à la responsabilité individuelle et collective ?


Aider, c’est promouvoir l’éducation dans toutes ses dimensions, y compris l’éducation sanitaire, au rang de priorité, pour que l’eau des puits généreusement créés au titre de l’aide, reste potable et ne soit pas polluée avant d’atteindre les lieux de consommation. Le livre, le goût de la lecture, la culture de l’écrit, doivent demeurer l’objectif primordial.


Aider, c’est conférer à l’école toute sa noblesse et la plénitude de son efficience (et non seulement construire des salles de classe). C’est former, stimuler le cerveau et l’imaginaire, tout en créant des mains habiles. C’est évaluer les acquis pour consolider savoir et savoir-faire ; former des hommes conscients d’eux-mêmes et désireux de s’assumer. [A cet égard, je suis réservé sur l’efficience des jumelages des communes et des établissements scolaires avec l’Afrique comme vecteur de développement. Par contre ils sont très utiles pour l’amitié entre les peuples et l’ouverture à l’autre.]


 

17Et le Mali ?

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Aider ne saurait se limiter à un aspect strictement matériel, financier. Il est nécessaire de connaître et pénétrer la psychologie du peuple malien assez particulière en Afrique.


Aider les Maliens, c’est aider à la pratique de l’humilité, antidote du matérialisme exacerbé, facteur de dessèchement du cœur et d’aliénation de l’esprit. C’est aussi aider les Maliens à se reconnaître frères parce que simplement Maliens et Africains.


Les relations d’amitié et de confiance nouées avec les populations maliennes devraient permettre et faciliter cette pédagogie spécifique, distillée avec discrétion, sans arrogance ni condescendance, sans suffisance.

 

Si les Français et les Tchadiens parviennent à sauver le Mali par les armes, il est du devoir des Maliens de sauver leur pays par une véritable révolution mentale, politique, culturelle.


Après la première victoire, celle de la France et du Tchad, contre les djihadistes fanatiques, la deuxième bataille sera celle livrée par les Maliens contre leurs démons intérieurs, pour se sauver eux-mêmes. Ce ne sera sans doute pas la plus facile, mais la plus vitale car leur avenir en dépend.

 

Aider le Mali c’est aussi accompagner les Maliens dans l’effort de gravir pas à pas les marches qui mènent vers les hauteurs de la fraternité, en se tenant par la main, sans exclusive, condition de la paix dans les cœurs et du développement du pays.


Enfin, d’une manière générale, ce dont l’Afrique a le plus besoin aujourd’hui, c’est moins de croissance à deux chiffres que d’une « subversion pacifique », une révolution de l’esprit dont l’homme africain, son bien-être et sa dignité seront l’objet central.


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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 08:22

 

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DU ROYAUME A L’EMPIRE

 

 

L’empire de Gao (ou empire songhay ou sonrhaï), clôt la série des trois empires prestigieux de l’Ouest-africain du VIIe au XVIe siècle.


gif anime puces 543L’émergence d’un empire


Les populations songhays qui vivent le long du fleuve, à l’est de la boucle du Niger, se constituent en royaume au début du XIe siècle, le royaume songhay, qui prend pour capitale Gao. Le royaume est conquis par l’empereur du Mali Kankou Moussa qui, à son retour de la Mecque, y fait une entrée triomphale en 1325. Le royaume songhay devient vassal du Grand Mali.


Puis, profitant de l’affaiblissement de ce dernier sous les successeurs de Kankou Moussa, il secoue le joug de son suzerain et s’en émancipe définitivement.


Il entreprend à son tour la conquête de royaumes voisins y compris l’empire du Mali décadent. Le royaume songhay devient l’empire de Gao.


Comme l’empire du Mali, celui de Gao appartient à cette zone géographique, berceau de formations étatiques originales et exemplaires. Espace ouvert, terre de rencontres et d’échanges, irriguée par un commerce intense et continu durant des siècles, entre le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Afrique au sud du Sahara, dotée de ressources minières importantes, l’or en particulier, l’empire tire profit de ces privilèges multiples.


Comme dans l’empire du Mali, le travail du fer et l’utilisation du cheval couronnent un tableau déjà brillant, en faisant la différence sur les champs de bataille.

 

gif anime puces 543La dynastie des Sonni

 

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L’empire songhay des XVe et XVIe siècles

 

 

De l’histoire de cet empire, émergent la stature de deux fortes personnalités, deux empereurs qui modèlent cet État de leur puissante empreinte. Le premier, Sonni Ali Ber –Sonni le Grand, Ber signifiant « le grand » en songhay), règne de 1464 à 1492. C’est un grand conquérant, mais un chef cruel, à l’égard de son peuple comme des peuples voisins conquis. Il saccage la ville de Tombouctou. Bien que se disant musulman, il persécute les érudits et l’élite intellectuelle de cette ville, ferme des écoles, des universités et des moquées. Les peuples mossis subissent aussi  sa violence politique.


Sonni Ali Ber brille sur les champs de bataille. Il aime la guerre, et, en dix ans de campagnes victorieuses, il se rend maître de la moyenne vallée du Niger, importante voie commerciale et de là, menace l’empire du Mali.

 

gif anime puces 543La dynastie des Askia

 

Le deuxième empereur, Mamadou Touré, accède au trône en 1493. Il prend le nom d’askia Mohammed (askia signifiant empereur en songhay) et règne de 1493 à 1528.


C’est un empereur organisateur, mais surtout soucieux du rayonnement culturel de l’État sans oublier l’économie. Il relève Tombouctou des coups portés durant le règne de Sonni Ali Ber, et lui restitue sa splendeur culturelle, en favorisant les écoles et universités, en encourageant érudits et artistes, ainsi que les architectes de monuments religieux. Sous son règne, Tombouctou redevient la vitrine culturelle de l’empire comme de tout le Soudan-sahélien.

 

gif anime puces 543Le déclin et l’invasion marocaine.

 

Askia Mohammed finit tristement son règne. Ses fils le détrônent, le relèguent sur une petite île du Niger et s’emparent du pouvoir. Ce « coup d’Etat politico-familial » sonne le glas de l’empire. Ses fils, incapables, dilapident le trésor royal, pillent les provinces et acculent les populations à la révolte. Le désordre qui s’en suit affaiblit l’empire et nuit à sa prospérité. C’est alors que le Maroc se met à convoiter cet État, avec ses mines d’or et les richesses que procure le commerce transsaharien.


Les sultans, eux-mêmes en proie à des difficultés financières au XVIe siècle, lorgnent vers ce royaume en désordre. La reconquête de l’Espagne par les rois catholiques, le développement de la navigation européenne le long de l’Atlantique, l’occupation de l’Algérie par les Turcs, diminuent considérablement leurs sources de revenus. Les Marocains convoitent l’espace du Soudan-sahélien, tout particulièrement ses mines d’or. Après le pèlerinage de l’empereur du Mali, Kankou Moussa, la richesse de la région en or se traduit en proverbe dans tout le Moyen-Orient : « Le Soudan guérit de la pauvreté comme le goudron de la gale ».


La tentation de l’or, des ressources du commerce et des esclaves, détermine le Maroc à entreprendre la conquête de l’empire des Songhay.

 

 

 

Moulay Ahmed, qui suit attentivement la déstructuration de l’empire de Gao, charge un renégat et aventurier espagnol, le pacha Djouder, de s’emparer des « pays du Niger ». Ce dernier recrute des mercenaires ; la troupe ainsi formée traverse le Sahara et affronte l’armée de Gao. La petite troupe « marocaine », moins de 2000 combattants, partie de Marrakech, met facilement en déroute les 30 000 Songhays de l’askia Ishac. Djouder s’empare des villes les plus prospères dont Tombouctou et Gao, et, pour prouver au sultan du Maroc qu’il a bien accompli sa mission, il lui envoie aussitôt une quantité importante d’or et un nombre non moins important d’esclaves.

 

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Le tombeau de l’askia Mohammed et de ses successeurs à Gao

 

 

Il en est de Gao comme du Mali : si ces empires doivent leur fortune à leur position géographique, aux routes commerciales qui les sillonnent ainsi qu’à l’or, cette même position suscite en retour des convoitises et aiguise les appétits annexionnistes de leurs voisins. Les différents Etats se nourrirent également les uns des autres. L’empire du Mali prospéra sur les restes de l’empire de Ghana, et l’empire de Gao sur les décombres du Mali. Ils furent tous trois des moments exceptionnels de l’épanouissement du génie des peuples de l’espace soudano-sahélien au Moyen Age.

 

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États actuels ayant appartenu partiellement ou totalement à l’empire songhay

 

 

gif anime puces 543Les trois vitrines de l’Ouest-africain

 

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Les trois grands empires soudano-sahéliens, VIIe-XVIe siècles.

 

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 08:23

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QUELQUES FONDEMENTS DE LA GRANDEUR ET DU RAYONNEMENT

 


 

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L’empire du Mali, XIVe siècle

 

Les origines précises du Mali sont mal connues. Fondé par les Malinkés, il s’est probablement constitué peu à peu, de part et d’autre du fleuve Niger, en amont de la ville actuelle de Bamako, à proximité des mines d’or du Bouré. Le premier à parler du Mali, l’historien arabe El Bekri, décrit la conversion à l’islam de son roi vers le milieu du XIe siècle. Servant d’intermédiaire entre les tribus païennes du Sud et les commerçants arabes et berbères du Nord, le Mali, au débouché des pistes caravanières et transsahariennes, fournit aux uns l’or et les esclaves, aux autres du sel et des produits méditerranéens : bijoux, couteaux, ustensiles divers…


Ce n’est qu’au début du XIIIe siècle que le Mali prend son essor. Un chef de guerre prestigieux, Soundiata Kéita, élimine son adversaire le plus menaçant, Soumangourou Kanté, roi du Sosso. Soundiata vainqueur fonde un empire promis à un brillant avenir, qui s’étend de la boucle du Niger à l’est, aux mines du Bouré et du Galam à l’ouest. Il semble qu’il ait établi sa capitale à Niani, à la frontière des actuelles républiques de Guinée et du Mali.

 

Les facteurs favorables liés à la position géographique de cet empire sont bien répertoriés. Point de jonction du Nord et du Sud, de l’Afrique du désert et de la savane et de  l’Afrique de la forêt dense, de l’Afrique nomade et de l’Afrique sédentaire, le Mali tire de cette position des avantages précieux.

 

Espace plat, sans barrière forestière ni montagneuse, c’est par excellence l’espace de l’élevage et des cultures, celui des échanges et des rencontres. Cette zone du Soudan-inférieur est ainsi intermédiaire entre deux zones économiques aux ressources précieuses et complémentaires. La présence des principaux sites aurifères de l’Ouest-sahélien contribue à un supplément de richesse fort appréciable pour l’Empire. Tout cela alimente un trafic dense et des échanges multiples et continus qui font de cette zone la plus ouverte du continent. L’or du Mali inondait l’Occident durant tout le Moyen Age par l’intermédiaire des Arabes, des Portugais, des Gênois et Vénitiens.

 

Enfin, carrefour idéalement situé entre le monde négro-africain et le monde arabo-berbère, le Mali fut le creuset d’une civilisation originale et brillante, née de la confrontation du génie soudanais et de l’islam arabo-berbère.


 

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Etats actuels ayant fait partie de l’empire, partiellement ou totalement

 

De nombreux empereurs se succédèrent à la tête du Mali du XIIIe au XVIe siècle. Parmi eux, deux ont incarné au plus haut point sa grandeur et son rayonnement : Soundiata Kéita et Kankou (ou Kanko ou Kanka (nom de sa mère)) Moussa, également désigné par le titre de Mansa Moussa. Le premier créa l’empire et fixa ses fondations, le second assura son rayonnement culturel par la fondation de célèbres mosquées et universités qui attirèrent les érudits du monde musulman, du Maroc à l’Egypte et à l’Andalousie, ainsi que son ouverture au monde par son remarquable pèlerinage à la Mecque en 1324.

 

L’empereur déploya un faste sans équivalent en se rendant au pèlerinage avec une dizaine de tonnes d’or qu’il distribuait en présents à ses hôtes du Caire et d’Arabie. Il ramena du Moyen-Orient de nombreux érudits, artistes et commerçants qui firent la prospérité et assurèrent l’essor culturel de quelques villes : Djenné, Oaulata, Gao et surtout Tombouctou.

Après ce pèlerinage « doré », le cours du métal précieux s’effondra durant des années.

 

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Mosquée Djinguere-Ber de Tombouctou

 

 

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Grande mosquée de Djenné

 

Kankou Moussa fit mieux connaître le Mali en Orient et en Occident où il fut reconnu comme l’empereur du « pays de l’or ». Si le Mali était connu avant le règne de Kankou Moussa dans le monde musulman, c’est incontestablement cet empereur qui le fit connaître en Occident comme un des empires les plus importants du monde. Dès lors, plusieurs cartes, telle la Carte du monde d’Angelo Dulcert (1339), montrent le Mali et parfois les routes qui y mènent à travers l’Atlas marocain et le désert et qui aboutissent au « pays du roi des mines d’or ». L’Empereur apparaissait sur certaines cartes sous le titre de « Rex Melli » ou de « Roi de l’or ».


De même l’Atlas catalan d’Abraham Cresques, dressé pour le roi de France Charles V le Sage, mentionne le nom de « Ciutat de Melli ».


L’auteur arabe du Tarik El-Fettach déclare :


« Il y a au monde quatre sultans, non compris le sultan suprême (celui de Constantinople), à savoir le sultan de Bagdad, le sultan du Caire, le sultan du Bornou et le sultan du Mali. »


Le Mali fut ainsi de tous les royaumes et empires africains, celui qui marqua le plus l’esprit et l’imaginaire des Européens avant le XVIe siècle.


 

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« Atlas catalan » (XIVe siècle). Représentation imaginaire de l’empereur du Mali, à la main une pépite d’or. Les châteaux symbolisent les villes.

 

Cependant, le Mali puisa ailleurs que dans les ressources générées par les échanges transsahariens et la richesse de ses mines d’or. Il trouva sa grandeur, son rayonnement et sa longévité également dans un système de gouvernement souple et soucieux de l’homme. L’égalité de tous les habitants et le souci du bien-être de tous n’étaient pas de vains mots. Le Mali a réalisé un mode d’intégration sociale où toutes les différentes composantes ethniques avaient leur place à égalité : Touaregs, Arabes, Bambaras, Peuls, Toucouleurs, Malinkés, Ouolofs, Songhaï… Tous reconnaissaient un seul souverain et se considéraient égaux. Dans cet espace, les hommes, les idées, les biens circulaient librement. La sûreté, générale dans le pays, permettait une activité variée et intense.


Le système est ainsi décrit par l’historien et voyageur marocain Ibn Batouta qui séjourna longtemps au Mali au XIVe siècle :


« L’empereur ne pardonne point à quiconque se rend coupable d’injustice… Le voyageur, pas plus que le sédentaire, n’a à craindre les brigands, ni les voleurs, ni les ravisseurs. Les Noirs ne confisquent pas les biens des hommes blancs qui viennent à mourir dans leurs contrées, quand même il s’agirait de trésors immenses. Ils les déposent au contraire chez un homme d’entre les Blancs, jusqu’à ce que les ayants-droit se présentent et en prennent possession. »


Perçoit-on le reflet de cette volonté de rendre la justice irréprochable dans quelques manuscrits anciens de Tombouctou qui ont pu être déchiffrés ? On y lit :


« L’impartialité du souverain doit être faite dans le cas notamment du jugement à rendre à deux personnes opposées par un différend : il faut être juste dans chacun des actes, allant de la façon de recevoir les personnes opposées jusqu’au moment de trancher. Même si l’un des protagonistes tenait un rapprochement avec le souverain-juge, il faudrait éviter toute amitié quand il s’agit de juger… Le temps de plaidoirie doit être également équitable. L’équité veut qu’il n’admette pour témoin que des personnes à la moralité avérée… Les hommes de droit qui entourent le roi ne doivent accepter de pot-de-vin, ni avant, ni après le procès. Aucun cadeau des plaignants ne doit non plus être accepté. » (manuscrit de Tombouctou, XIVe siècle).


Toute cette organisation sociale et politique d’une grande valeur d’exemple vacilla au XVIe siècle, et finit par s’écrouler sous les coups des étrangers et voisins attirés par la richesse de l’empire, aux mains de rois faibles, loin de l’envergure de Soundiata ou de Kankou Moussa.


 

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Vers le déclin, l’empire attaqué et envahi

 

Le déclin s’accentua jusqu’à sa chute au XVIIe siècle, ce qui inspira au Français René Caillié, premier européen à s’être rendu à Tombouctou (ancienne vitrine économique et culturelle de l’Empire), en 1828, et en être reparti vivant, ces propos désabusés :


« Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que le spectacle que j’avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente ; je m’étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une tout autre idée : elle n’offre au premier aspect qu’un amas de maisons en terre mal construites. Tout est triste dans la nature. Cependant, il y a je ne sais quoi d’imposant à voir une si grande ville édifiée au milieu des sables. »


Tombouctou était à l’image du Grand Mali des XIIIe et XIVe siècles, une grande construction qui a vécu. Du XVIe au XVIIe siècle, en effet, sous les coups de multiples facteurs négatifs conjugués, le Grand Empire soudano-sahélien ne vivait plus que par sa légende.

 

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