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31 janvier 2021 7 31 /01 /janvier /2021 08:56

JEAN DARD, UN INSTITUTEUR FRANÇAIS ANTIESCLAVAGISTE

Une idée originale, voire révolutionnaire pour l’instruction des jeunes Africains

                                              

Un pionner original et téméraire ?

Jean Dard, né en 1789 en Côte-d’Or, d’un père manouvrier, et mort à Saint-Louis du Sénégal en 1833, fut le premier instituteur français envoyé en Afrique noire.

C’est en 1817 que Jean Dard ouvre la première école d’Afrique noire francophone, à Saint-Louis, au Sénégal. D’emblée, il conçoit une méthode d’enseignement qu’il croyait adaptée à l’instruction des jeunes Africains. Son but est de scolariser ces jeunes dans leur langue maternelle, avant de passer au français, puis, de promouvoir ce qu’on appelle à cette époque « l’enseignement mutuel ». Il s’agit d’une méthode pédagogique qui permet à un seul enseignant de former de très nombreux élèves à la fois. Au Sénégal où il l’expérimente, le succès est immédiat : il crée un attrait des jeunes Sénégalais pour l’Ecole, qui fera rapidement des émules dans les autres colonies. Les enseignements de Jean Dard s’appuient beaucoup sur les langues locales. Pendant un siècle, l’enseignement de la langue française en Afrique, surtout orchestrée par les missionnaires, s’inspirera principalement de ce modèle.

Jean Dard a créé le premier dictionnaire de français-wolof/wolof-français ainsi qu’une grammaire de wolof. Il inventa aussi un dictionnaire français-bambara, utilisé dans toute l’A.O.F.

Le Français-Africain modèle ?

Comme tout bon colonial en service en Afrique, à l’instar du général Faidherbe, 1er gouverneur du Sénégal, il épouse une sénégalaise, Marie Laisné à la « mode du pays » avec laquelle il a eu un fils. Ceci ne l’empêcha pas d’épouser en 1820, Charlotte Adélaïde Picard, avec laquelle il aura trois fils.

Mais c’est surtout sa pédagogie, l’instruction des jeunes Africains dans leur langue maternelle, qui semble avoir soulevé des interrogations en métropole, à une époque où un certain nombre de Français étaient opposés au principe même de l’instruction des indigènes, du moins jusqu’à la Première Guerre mondiale.
Cependant d’autres Français étaient tout à fait favorables à l’instruction des jeunes Africains.
Les opposants, pour la plupart, justifiaient leur opposition, par les dépenses que cela entraînerait : transport des enseignants, frais d’entretien, salaires…

La deuxième action par laquelle Jean Dard fut connut, c’est sa farouche opposition à ce qu’il appelait « la disparition programmée des peuples d’Afrique noire » par l’introduction de l’esclavage en Afrique subsaharienne, même si ce phénomène n’était pas ignoré des Africains eux-mêmes.

Jean Dard, à cause de ses innovations pédagogiques jugées trop audacieuses. L’ensemble de son action éducative en Afrique fut déclarée en contradiction avec les objectifs, les lois et le règlement régissant l’enseignement en France et en Afrique. Jean Dard fut désavoué par la métropole, rappelé en France et radié de l’nseignement, avant d’être rappelé, gracié, et renvoyé au Sénégal, à sa demande, comme enseignant. Il y mourut un an plus tard, en 1833.

Par quel chemin cette introduction s’est-elle effectuée, selon Jean Dard ?

L’Afrique subsaharienne est restée à l’écart du prodigieux mouvement venu du nord, qui de l’Égypte s’est étendu vers la Grèce, et Rome avant d’embraser l’Europe méditerranéenne, puis le reste de l’Europe. Les peuples de ces contrées servis par l’usage de l’écriture, les sciences et techniques, les grands voyages et le commerce, ont développé de nouvelles formes de civilisations.

« L'Egypte, dont les habitants, au rapport d'Hérodote, avaient l'épiderme noir et les cheveux crépus, l'Egypte a été le berceau et la première patrie des connaissances humaines. C'est de cette contrée que l'art de l'écriture et les éléments des sciences furent importés dans la Grèce, qui était alors beaucoup plus barbare que n'est aujourd'hui la nation des nègres, s'il est vrai que ses habitants se nourrissaient de glands et ignoraient l'usage du feu. Quoi qu'il en soit, il est certain que les Grecs ont dû leurs lumières moins à leurs progrès intérieurs et à leurs facultés intellectuelles qu'à leurs communications avec les peuples de l'ancienne Egypte. Favorisée par des circonstances heureuses, la Grèce, civilisée par l'Egypte, porta bientôt l'intelligence humaine aux sciences les plus sublimes, Rome devint à son tour disciple de la Grèce ; et cette maîtresse du monde sema, sur toutes les provinces conquises par ses armes, les germes de la civilisation, en répandant les connaissances qu'elle avait reçues dans les lettres, les arts et les sciences. C'est des Romains que les diverses contrées de l'Europe ont tiré les éléments des connaissances dont elles s'honorent aujourd'hui.

 

Je ne perds jamais ; soit je gagne, soit j’apprends. (Nelson Mandela)

 

Et l’Afrique, quels gains?

En nous appuyant de l'autorité de l'histoire, nous voyons que les conquérants ont souvent été un bienfait pour les pays conquis. Le commerce, en introduisant dans des contrées encore barbares les marchands et les citoyens d'une nation policée, a eu aussi des résultats heureux, surtout quand la justice et la bonne foi ont servi de base aux communications.

Cependant, quels avantages l'Afrique a-t-elle tirés de tous ces grands mouvements de la civilisation universelle ? Quels conquérants, quels marchands ont importé chez le nègre le bienfait des lumières et les premiers germes de la civilisation ?

Ah ! faut-il s'étonner de voir si peu d'industrie parmi les enfants de la malheureuse Afrique ? Faut-il s'étonner de les voir si peu avancés dans la civilisation, quand on sait que l'infâme commerce de la traite est l'art de commettre et de faire commettre tous les crimes, tous les forfaits, toutes les abominations ?

Une grande partie du continent africain n'est depuis longtemps qu'un vaste champ de carnage et de désolation ; une forêt qui sert de repaire aux loups et aux vautours à figure humaine de l'Europe ; en un mot, un théâtre de pillage, de fraude, d'oppression et de sang. Voilà néanmoins le tableau de la civilisation que les marchands négriers européens ont importée chez les peuples de l'Afrique.

 

Cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse. (Nelson Mandela)

 

L’Afrique perd la maîtrise de son destin à cause de l’esclavage

Quelles douloureuses réflexions fait naître cet affligeant tableau ! mais combien cette douleur s'accroît, lorsqu'on réfléchit que, tous les ans, 60 à 80 000 noirs sont arrachés à leur patrie, à leurs familles, à leurs amis, pour être transportés dans des contrées lointaines, où eux et leur postérité sont condamnés à se courber éternellement sous les travaux les plus pénibles, pour enrichir des tyrans qui les oppriment. Se peut-il donc que nous voyions tant de maux se succéder depuis trois siècles pour anéantir une nation innocente et inoffensive, sans prendre intérêt à ses souffrances, sans plaider sa cause, qui est celle de l'infortune et de l'humanité ?

Mais si la destinée de l'Afrique a été telle que jusqu'ici ses rapports avec les marchands négriers de l'Europe et de l'Amérique n'ont servi qu'à l'avilir et à la démoraliser, il ne faut pas en conclure que ses habitants sont indifférents pour la civilisation. Ils n'ont que des malédictions à adresser aux marchands de chair humaine ; mais ils montrent pour ceux qui cherchent à les instruire beaucoup d'affection et de reconnaissance. L'amour de la vérité est l'une des premières leçons qu'un nègre donne à son fils, dès qu'il peut bégayer, amana benne yalla dale (il n'y a qu'un seul Dieu). Ils sont en général d'une fidélité remarquable dans tout ce qui leur est confié. Le sol africain semble être le lieu où le respect filial a le plus d'empire sur le cœur de l'homme : Itta ma (frappe-moi), dit le jeune Africain, wandey boul saga sama baye (mais n'insulte pas mon père). Quant à leur sensibilité, à leur affection mutuelle, à leur capacité intellectuelle, à leur humanité, elles sont pour le moins aussi grandes, aussi vraies que chez les blancs ; et quiconque a vécu parmi les Africains en observateur peut affirmer que, si la nature a mis quelque différence entre les hommes dans la couleur de la peau, elle n'en a mis aucune dans l'expression de ces sentiments naturels qu'elle a placés dans le cœur de tous les êtres appartenant à la grande famille du genre humain... »  (Jean Dard, in Jean Gaucher, Les débuts de l’enseignement en Afrique francophones, Ed. Le livre africain)

                                        

En enseignant, les hommes apprennent. (Sénèque)

 

Ainsi affaiblis, les peuples d’Afrique ne pouvaient résister à la colonisation européenne.

 

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17 janvier 2021 7 17 /01 /janvier /2021 08:05

REPENSER L’ÉCOLE
POUR L’ÉPANOUISSEMENT DE L’INDIVIDU (2)

Une nouvelle pédagogie au service de l’Homme, de la société, de la fraternité et de la paix

Sans éducation, l’enfant est orphelin.
Proverbe français (dictionnaire des sentences et proverbes, 1892)

 

Tiéba (1)Pourquoi donc ces quatre disciplines principalement ?

Jacques (1) — Parce que ce sont celles qui permettent le mieux d'atteindre les objectifs et les finalités de la Nouvelle École.

D'abord l'histoire, la première des sciences, discipline de l'universel par excellence. Son enseignement dans le tronc commun, aura une vocation spécifique. L'histoire devra apparaître comme une des armes de la paix. Elle devra être enseignée comme telle avec cette fonction et cet objectif particuliers. Afin qu'elle remplisse efficacement la mission ainsi assignée, un soin tout spécial sera porté à la passerelle qui reliera l'histoire nationale à l'histoire universelle du tronc commun. Enseignée dans cette optique, l'histoire doit s'efforcer de mettre en évidence les erreurs ou les insuffisances de dialogue et de compréhension qui ont abouti aux guerres dans le passé, de mettre également en relief les vertus de la patience et l'avantage de connaître lautre dans ses qualités et ses faiblesses. Ainsi conçu, l'enseignement de l'histoire, c'est aussi l'apprentissage de l’amour et de ta tolérance. Amour du genre humain, compréhension des faiblesses d'autrui facilitée au préalable par la connaissance et l'amour de soi. Toute éducation devrait tendre vers cet objectif de paix qui amènerait à aimer et respecter l'autre dans ce qu'il est, tel qu'il est. On prendra soin de faire ressortir que dans la vie, il n'est ni utile ni opportun de vouloir chercher à prendre sa revanche à tous les coups reçus. Il faut savoir mettre certaines choses au compte des pertes et profits de la vie. Cela permet de prendre du recul et de mieux se ressourcer. Il est des gens qui ne sont pas nés pour être mauvais mais qui le sont devenus parce qu'on ne les a pas aimés. D'où l'importance de la famille et du rôle qu'elle doit être amenée à jouer dans la nouvelle pédagogie.

 

Le luxe est une affaire d’argent. L’élégance est une question d’éducation. (Sacha Guitry)

 

Éduquer l’enfant, c’est lui ouvrir les yeux sur le monde et sur lui-même

La vie m'apparaît comme une navigation longue, à vue, entre ombres et lumières, ordre et désordre, espoir et désespoir. Pour surmonter avec bonheur la fureur des flots et atténuer au mieux les effets du tangage, il est bon d'avoir repères et méthodes. L'histoire doit procurer les uns et les autres, les sciences naturelles également.

Il s'agit bien entendu d'abord de science de la nature, celle qui permet de percer les secrets de l'Univers en commençant par ceux de sa propre personne, et par extension, elle recouvre l'investigation qui permet une connaissance intime des phénomènes et l'invention. Ainsi comprise, cette science est le creuset des sciences. De même que l'histoire, son enseignement sera l'occasion de mettre l'accent sur la vertu première de toute recherche scientifique : l'honnêteté, qualité qu'on alliera à celles exigibles de tout inventeur. La science, l’invention et l’honnêteté doivent aller de pair.

Mais surtout à science, il faut allier amour... Ainsi la science permettra d'aller au cœur des phénomènes certes, mais aussi de s'explorer soi-même et d'explorer les autres, de s'aimer en aimant les autres, car cette éducation nouvelle évitera par tous les moyens de former des handicapés du cœur. La pédagogie de la Nouvelle École y pourvoira amplement car l'échec scolaire est imputable, pour plus de moitié, à un déficit d'affection provenant des familles, du milieu ou des systèmes d'apprentissage. Il faut accompagner plus de sciences par plus d'humanité. Lorsque je vois un élève dans une cour de récréation avec les deux oreilles bouchées par des écouteurs, je me dis qu'il y a une faille quelque part dans cette école. Se connaître, c'est connaître son fonctionnement. Le corps humain est le centre de tout. Par conséquent, le monde, l'Univers doit aussi pouvoir être exploré et connu à partir du corps de l’homme car connaître le corps humain, c’est connaître son anatomie, mais aussi ses réactions physiologiques, c'est-à-dire ses réactions à l'environnement, donc à l'Univers. C'est l'occasion d'établir également la relation entre la sensation, l'intellect et l'Univers.

 

Que sait-on précisément du cerveau humain ? De sa composition ? De son fonctionnement ? On parle de milliards de neurones certes, mais ensuite ?

A ce jour, on ne sait qu'à peine le cent millième de ce qu'il y aurait à savoir sur le cerveau, sur par exemple les rapports entre les structures et les fonctions. Si l'on apprenait à réfléchir, à chercher les moyens de mieux explorer cet organe en vue d'une meilleure connaissance de soi et des autres ? A ce propos, on prendra garde de ne pas tomber dans le scientisme à la Berthelot, incapable de parvenir à la dimension intérieure de l'homme. Il est sans doute un autre langage que le rationalisme scientifique absolu. Aucune voie, autre que la science pure, dès lors qu'elle permet cette connaissance intime de l'être humain ne doit être exclue. Ni le microscope, ni la lunette astronomique ne permettent de tout voir. Spinoza a fait état d'une connaissance du troisième genre, opposée à celle du deuxième genre qui porte sur les notions communes. L'intuition serait-elle une de ces voies ? En tout état de cause, l'être humain est un tout, une globalité, ce n'est jamais qu'un simple corps. En outre, faut-il préciser que l'homme ne sera jamais totalement transparent à lui-même ni aux autres ; il restera toujours en quelque point un mystère qui stimule la recherche souhaitable et évite la sclérose. Ce mystère est une nécessité. Il faut quelque part que l'homme reste pour l'homme une équation impossible. La transparence totale serait nudité absolue.

Dans nos sociétés contemporaines mécanisées, automatisées, informatisées à outrance, il faut arriver à créer et à cultiver la curiosité de soi et la curiosité de l'autre, non cette curiosité informatique des fichiers, mais la curiosité-générosité de l'âme qui conduise à l'ensemencement de l'homme par l'homme, c'est-à-dire l'enrichissement mutuel et généreux par le regard, par le contact, par le dialogue (la voix), par la communion avec l'autre.

Ainsi après le cerveau, il en est de même pour l'embryon et l'embryologie du développement des organes. Que sait-on dans l'absolu des cellules humaines, de leurs rapports les unes avec les autres ? Que sait-on de façon précise des gênes du développement à l'origine de toute une cascade de formation d'autres gênes et de transformation des cellules, les interactions entre les cellules ? Existe-t-il des gênes identiques chez toutes les espèces vivantes ?...

Du corps humain, on passera au corps social, en étudiant les cellules du corps social comme celles du corps humain. Ceci entre autres vertus permettrait de mieux cerner les anomalies et symptômes de ce corps : ses boursouflures et ses creux, ceux qui sont au centre et ceux qui sont à la périphérie... L'étude du corps social doit aboutir à celle de la nature humaine puis des nations, de leurs composantes, de leurs aspirations, de leurs forces et insuffisances. Dans l'enseignement de la Nouvelle École, les disciplines sont complémentaires. Bien entendu, la pédagogie ne manquera pas de souligner les limites de la science en tout domaine, car science doit aller de pair avec humilité. En revanche, elle veillera à cultiver chez les élèves l'esprit scientifique, l'interrogation sur le pourquoi et le comment de toute chose en toute circonstance... .

 

Nous sommes frères par la nature, mais étrangers par l’éducation. (Confucius)

 

Tiéba — Et l'art ?

Jacques — La pédagogie de la Nouvelle École associera intimement à l'histoire et à la science, l'enseignement des Arts. Ici, Arts s'entend au sens le plus large. Ainsi compris, les Arts c'est aussi la littérature, la poésie, la musique les arts plastiques, la danse à tous les niveaux (en association avec les sciences naturelles et l'éducation physique). Cet enseignement implique l’étude de tout ce qui possède la vertu d’épanouir le corps et l’esprit. À cela sera joint l'étude des hommes et des lieux repères de l'Humanité : poète, artiste, chorégraphe... Cela devra sauver l'homme de la rudesse du siècle, du fracas des machines et du vertige des images, en même temps qu'il permettra de développer la personnalité de chaque individu. L'art est une des voies de l'exploration de l'homme, un instrument privilégié de sondage de l'âme humaine. Il a aussi pour fonction d'épaissir le réel, de l'élargir, en l'enrichissant. En cela, l'art, comme la culture en général permet une dilatation de l'esprit, c'est-à-dire une densification de l'être. L'art, comme l'affirmait si judicieusement Jean Cocteau, n'est pas évasion, mais invasion ; invasion de l'être, donc précisément densification des sens et de l'esprit ; en cela, il participe aussi à la création ou recréation du monde.

L'initiation à la création sous toutes ses formes aura une place de choix dans la didactique des Arts qui doit aussi ménager un espace pour le rêve, car le rêve est création, c'est-à-dire également les jeux, la fête en tant que facteur d'équilibre individuel et de socialisation. « Une vie sans fête est comme une longue route sans auberge. » (Épicure)

Cette notion de création est essentielle. La création doit être l'aboutissement de tout apprentissage. La meilleure définition de l'être humain selon un éminent homme de sciences français, c'est l'aptitude à apprendre. On pourrait y ajouter l'aptitude à créer. Donc l'homme, c'est d'abord l'être social qui apprend et qui crée. Aucun animal ne peut créer les pyramides d’Égypte, la pénicilline, la Joconde, les Fleurs du Mal...

Cette didactique de la connaissance de soi et de la création illustrera les propos de Pic de la Mirandole selon qui Dieu appela Adam et lui dit :

« Je t'ai donné une raison et des facultés déterminées... Tu découvriras toi-même ta propre nature... Je t'ai créé libre. Je t'ai placé au centre de l'Univers pour que tu puisses découvrir ce qui existe».

Tiéba — En définitive tout se tient car l'éducation physique participe déjà aux Arts par la danse et la création, outre son domaine propre qui reste de modeler le corps et l'esprit, d'assurer l'harmonie de l'être.

 

L’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde. (Nelson Mandela)

 

Jacques — L'objectif global, c'est parvenir effectivement à l'eurythmie, en rapport avec l'environnement physique et humain.

L'enseignement fera également une place aux « héros positifs », les nouveaux héros : ceux qui ont pour vocation de sortir l'homme de la barbarie ou d'éviter qu'il y retourne. Ceux qui préservent notre cadre naturel de toutes les pollutions, qui plantent des arbres ou sauvent des animaux, ou qui soignent les blessures de l'homme et de la nature. Bref, les héros positifs sont les hommes et les femmes qui promeuvent la coopération internationale, sèment l'espérance dans les cœurs, chantent l'amour et la fraternité et non les prophètes de la désolation à la bouche écumante de haine, aux bras chargés des sinistres trophées de guerre.

L'objectif, c'est aussi que l'individu parvienne au sommet de lui-même en découvrant ses potentialités cachées et en exaltant au mieux ses facultés. Cela a déjà été dit : on n'est que ce qu'on a dans la tête.

Chaque individu est unique avec ses dons propres et ses capacités spécifiques. Et il existe autant de bonheurs que d'individus sur terre. Il s'agit pour chacun d'utiliser ce qui lui est propre, ce qui lui appartient, du mieux possible, en vue de se réaliser le mieux possible.

Tiéba — Oui, mais le sage a dit que le bonheur consiste à se contenter de ce que l'on a.

Jacques — Bien sûr, encore faut-il savoir ce que l'on a exactement.
Savoir et faire doivent constituer un programme infini, un programme de vie dans le cadre duquel chacun de nous doit se réaliser. Il s'agit de se battre, mais contre soi. Chacun de nous doit marcher vers son sommet, sans cesse marcher vers son « Everest ». ; Everest physique, intellectuel, moral. L'enseignement de la Nouvelle Ecole permettra justement à chacun de savoir distinguer son Everest. Pour les uns ce sera l'Everest, mais pour les autres l'Aconcagua ou le Mac Kinley, mais cela peut-être aussi le Kilimandjaro ou le Mont Blanc. Et la compétition, quelle qu'elle soit : scolaire, sportive, intellectuelle ou morale doit avoir pour objectif de permettre à chacun d'évaluer sa position personnelle par rapport à son Everest. Cette compétition n'est autre chose qu'un défi personnel, individuel. Dans cette marche, cette longue quête du sommet, quand on tombe, il faut se relever et repartir.

Ainsi, dans cette ascension, le point de départ n'est pas forcément le même pour tous. Certains partent du niveau de la mer, d'autres de la plaine ou de la vallée, mais aussi cela peut être du dessous du niveau de la mer à moins que ce ne soit la colline jouxtant le pied de la montagne. De même, le rythme de la marche est inégal, le viatique différent... En vertu de toutes ces données et tous ces paramètres, le sommet atteint n'est pas le même pour tous. Il y a deux sortes de marcheurs, d'une part ceux qui, la ligne d'arrivée franchie décrochent, se couchent et soufflent et d'autres qui, au contraire, une fois la ligne franchie, voient immédiatement une autre ligne se profiler à l'horizon. Pour ceux-là, le défi est permanent.

Mais on ne peut pas tout gagner dans la vie. On ne peut pas toujours gagner tout contre tous, ni relever tous les défis de la vie. D'où la nécessité de savoir perdre. Qui ne sait pas perdre ne mérite pas de gagner. Perdre, c'est comprendre le prix de la victoire et donner du goût à la victoire.

Même si l'on reste sur les flancs de la montagne, on en sort grandi. C'est l'essentiel. Il faut savoir reconnaître et respecter ses limites pour reconnaître et respecter celles d'autrui.

L'essentiel, c'est de comprendre que la vraie aventure est intérieure et que nous avons, au fond de nous-mêmes, notre propre Annapurna à vaincre, nos Himalaya à escalader... Cet effort vers les cimes, c'est tout simplement un élan vers l'accomplissement de soi.

 

Jusqu’au ciel, pierre à pierre, élevons notre mur.
(Victor Hugo)

 

Tiéba — Je perçois mieux à présent l'absolue nécessité des quatre disciplines fondamentales de la Nouvelle École. Ce sont elles qui, en permettant de modeler le corps et l'esprit favorisent cette marche, cette ascension vers notre Everest, vers le sommet de nous-mêmes. La connaissance apportée par les sciences naturelles vaut aussi pour les éléments naturels de la montagne ; la faune et la flore, les basses altitudes et leurs propriétés, les hautes altitudes et leurs caractéristiques, l'ubac et l'adret, les microclimats... L'éducation physique a garni les membres de muscles et la tête de dopants. Les Arts, avec l'éveil et l'acuité des sens, permettent la symbiose avec la nature, et l'histoire, de comprendre ce que fût la montagne dans la vie des humains, dans le passé et le présent, un lieu de passage et de vie qui relie les générations de par le monde. Par l'histoire, le passé doit irriguer le présent et dégager les voies du futur. Ainsi, dans la vallée comme au sommet de la montagne, l'élève ou l'ancien étudiant de la Nouvelle École reste parmi les siens : les hommes et la nature en harmonie avec le passé et le présent. (Tidiane Diakité, Dialogues impromptus à une voix. Archéologie d'une conscience).

(1) L'auteur dédoublé en 2 personnages : Tieba et Jacques  qui entretiennent un  dialogue fécond.

 

L’éducation est plus qu’un métier ; c’est une mission qui consiste à aider une personne à reconnaître ce qu’elle a d’unique et d’irremplaçable, afin qu’elle grandisse et s’épanouisse. (Jean-Paul II)

 

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10 janvier 2021 7 10 /01 /janvier /2021 08:39

REPENSER L’ÉCOLE
POUR L’ÉPANOUISSEMENT DE L’INDIVIDU (1)

Une nouvelle pédagogie au service de l’Homme, de la société, de la fraternité et de la paix

Éduquer un enfant, c’est sauver un homme. (V. Hugo)

 

Tiéba (1) — Pédagogie, c'est bien le mot ; pas seulement celle de la nature et le l'artisanat, mais de l'homme. Il faut inventer la Nouvelle École, l'école de l'Universel. La finalité première de cette école sera de réconcilier l'homme avec lui-même. Tous les objectifs secondaires, toute la méthodologie doivent concourir à faire que tous les chemins mènent à l'homme. Cette nouvelle pédagogie devra conférer à l'individu ce que j'appellerais « l'épaisseur de vie » ou la « densité humaine », qui serait comme un mur sécrété par notre âme, plus dur que le béton armé, plus résistant que la structure métallique et qui nous protégerait contre l'imparable. A quoi cela sert-il de circuler à bord d'une voiture blindée si l'on n'est pas soi-même blindé ? Il faut blinder le mental pour blinder le corps. Cette école de la solidarité et de la paix universelle, débarrassée de toute vision mercantiliste du monde, remplacée par une vision plus humaniste et plus confraternelle, devra poser à nouveau la question du bonheur de l'homme avec ce postulat de base qu'on ne peut être heureux tout seul, et qu'il n'y a de bonheur que collectif, mais sans esclavage du « moi » par rapport au « nous » et du « nous » par rapport au « moi ».

Réconcilier l'homme avec lui-même c'est aussi réconcilier l'homme avec la nature, son environnement. Tels sont quelques éléments du programme d'éducation et de formation de la Nouvelle École.

 

Jacques (1) — Si l'on pense surtout qu'à l'heure où ce monde, par la vertu des technologies de l'information, et celle de la révolution des communications sous toutes leurs formes, se réduit aux dimensions d'un « village planétaire », il serait indiqué de concevoir le civisme au niveau de ce « village ». Cette compénétration universelle, l'interconnexion de ce réseau-monde qui fait que « le battement d'ailes d'un papillon en Inde peut provoquer un tremblement de terre en Bretagne », impose à chaque habitant de notre planète l'observance d'un minimum de règles de conduite et de vie qui devraient constituer les éléments clefs de ce civisme planétaire. La « mondialisation » étant désormais un fait, autant bâtir un monde aux dimensions et à vocation humaines, un monde propre, sain et vivable, sans guerre ni drogue. Victor Hugo écrivait au XIXe siècle : « Tout l'univers frémit d'un atome qu'on touche ». Cela sera encore plus vrai et plus pertinent pour le siècle prochain. Le nucléaire par exemple pour ne citer que celui-là ne doit plus demeurer l'instrument secret d'un nationalisme borné. Tout ce qui relève du nucléaire doit être désormais traité à l'échelle internationale.

 

Une école et une pédagogie centrées sur l’épanouissement de l’Homme et le progrès humain

Je conçois donc cette Nouvelle Ecole comme placée au service exclusif de l'Humanité, de son bien-être, de son progrès, mais d'un progrès véritable qui ne soit pas une simple prééminence technicienne soutenue par l'esprit mercantiliste du profit. Son programme comporterait deux parties essentielles. La première partie constituerait une sorte de tronc commun au niveau duquel serait dispensé un enseignement universel, commun à toutes les nations du monde. Cette partie du programme, du tronc commun étant élaborée et suivie par une commission internationale permanente de spécialistes en didactique relevant de l'Organisation des Nations Unies et donc placée sous son égide. Les objectifs de ce programme porteront essentiellement sur l'éducation à la solidarité universelle, à la connaissance de soi et des autres, à l'environnement, à la paix, à la connaissance du destin commun des hommes, ces êtres fragiles condamnés à vivre ensemble sur une planète fragile... Elle devra avoir parmi ses objectifs, la prise de conscience de la complémentarité entre les humains, les nations, les compétences. Il faut savoir au-delà des différences rechercher les points communs à tous les hommes, l'essentiel : le destin commun de l'espèce humaine.

De même que la didactique, d'autres questions pourraient être traitées au niveau international telle que celle du chômage, car le monde est à soigner et à reconstruire après les affres du XXe siècle

 

Le grand défi du futur ne sera pas technique, mais humain. (Joël de Rosnay)

 

La conférence internationale de Stockholm (août 1996) a adopté un plan d'action mondial en vue de la répression de l'exploitation sexuelle des enfants de par le monde. Une convention internationale contre le trafic de drogue et le blanchiment de l'argent sale, celui généré par ce même trafic a été mise en place. Il existe de même une police internationale (Interpol) qui recherche et traque les auteurs de délits et crimes partout dans le monde. L'organisation internationale, O.N.U., n'a-t-elle pas ses soldats pour s'interposer ici, surveiller là et réprimer ailleurs ? Dans le même ordre de choses, un accord international en vigueur a pour objet l'arrêt définitif des essais nucléaires dans le monde...

Tous ces accords et conventions sont d'une grande opportunité pour la survie et le bien-être de l'humanité. Mais, pourquoi ne pas commencer par le commencement et traiter le mal à la source au moyen de la pédagogie, c'est-à-dire par l'école et l'éducation universelle, par la prévention universelle et non la répression universelle ? Si « éduquer un enfant, c'est sauver un homme », sauvons l'homme pour sauver l'humanité.

La deuxième partie du programme qui se greffera au tronc commun, avec des passerelles spécifiquement aménagées, sera du ressort exclusif de chaque nation. Elle tiendra donc compte de ses besoins spécifiques, notamment de ses besoins de développement, de son histoire, de sa culture, de ses valeurs, de son génie propre... Mais quoique nationale, elle devra s'efforcer en tout point de mettre en évidence le destin commun des hommes sur terre ainsi que la nécessité de la coopération internationale en tous domaines.

La Nouvelle École, à chaque niveau définira les objectifs, les finalités et les méthodes. Mais globalement, tout devant mener à l'Homme et tout devant être fait pour l'homme, quelques principes de base devront être d'emblée dégagés dont le premier est qu'il n'y a pas d'enseignement et d'éducation sans projet. Il s'agira là de prime abord de projet de société nouvelle par une éducation nouvelle. Faire que l'équilibre de la société repose sur l'équilibre de l'individu et que par voie de conséquence, l'équilibre du monde repose sur l'équilibre de chaque société qui le compose.

Dans la philosophie de la Nouvelle École, l'essentiel ce n'est pas l'instruction mais l'éducation, la formation à la vie ; ce n'est pas le diplôme, mais l'homme. A quoi cela servirait-il que 98% des jeunes d'une génération obtiennent leur baccalauréat si demain l'école était morte ? A quoi cela sert-il de multiplier le rendement du champ par cinquante si cela devait entraîner l'appauvrissement et la mort à terme du champ ?

 

Tiéba  L'une des faiblesses de l'enseignement dispensé dans nos écoles contemporaines vient justement du fait qu'objectifs et finalités sont souvent passés sous silence (ou presque). Pour cette Nouvelle École, l'adhésion à ces objectifs et finalités démocratiquement élaborés et leur connaissance devra constituer une nécessité absolue pour tout agent en charge de dispenser cet enseignement.

 

Jacques — La connaissance précise de ces principes, objectifs et finalités devra naturellement constituer un pan important de la formation des futurs enseignants. Le métier d'enseignant est un métier qui s'apprend chaque jour, un métier où il faut donc savoir s'adapter sans cesse ; s'adapter à son travail, s'adapter à sa classe, à la société, à l'environnement. La formation des enseignants doit permettre de fournir à chacun les outils les mieux appropriés à cette adaptation permanente sur le double plan professionnel et mental. L'enseignant de la Nouvelle École doit être un « sage-homme ».

Former. la tête, le coeur, les bras et les jambes.
      Former l’Homme total

L'élève sera plus que jamais au centre de la pédagogie. Celle-ci devra donc tendre à lui donner la capacité d'être lui-même : forger sa personnalité, développer son jugement et ses facultés d'adaptation dans un siècle de « comptables » et de robots.

Afin d'atteindre ce but, l'idéal serait que chaque enseignement ne s'organise que sous forme de séminaires en petits groupes, en petites unités, où l'on se parle, s'écoute, s'entend, se voit, se sent. Une place sera accordée au travail d'équipes en vue du brassage des élèves, des niveaux, des compétences avec pour mots d'ordre entraide, solidarité, complémentarité. La connaissance de soi, devra faciliter la connaissance des autres, de même que la connaissance de son pays facilitera la connaissance d'autres pays et d'autres phénomènes. Cet enseignement doit être à tous les niveaux une initiation à soi et aux autres, donc à la socialisation des enfants, indispensable pour créer les conditions favorables à l'acquisition et à la consolidation des connaissances. Au-delà de l'acquisition des connaissances, apprendre à vivre en société évitera que les enfants (comme cela se constate parfois du fait de la démission de nombre de familles) ne soient jetés dans un océan sans balises, sans repères. L'océan de la vie plus que tout autre, a besoin de balises et repères. Être en ordre en soi, avec soi et avec les autres, c'est essentiel.

L'enseignant sera donc aussi éducateur. Un enseignant, quelle que soit la discipline enseignée, à quelque niveau qu'il enseigne, s'il n'est pas en même temps professeur de morale c'est-à-dire formateur par l'exemple, n'est pas un enseignant. Il est indispensable de donner des cadres à l'enfant, d'établir des règles du jeu (sans l'étouffer). Ces cadres et règles fixés tout au long du parcours scolaire sont une condition de l'autonomie du futur adulte. Sans eux, l'adulte sans repères se noie dans l'océan de la vie. C'est plus tard, le recul ou la distance critique par rapport à ces règles qui permet à l'adulte de forger son propre jugement et de l'adapter à son chemin de vie. Éduquer, c'est aussi frustrer parfois. Sans morale et sans interdits fondateurs, la société est en danger car la barbarie n'est pas loin.

Au total, l'enseignement de la Nouvelle École fera découvrir à l'enfant, au terme de sa formation le secret de la vie, cette force vive qu'on a en-soi et qui permet de se connaître, de se situer dans le monde, cette force vive intérieure qui lui permettra enfin de mieux vivre dans ce monde, aujourd'hui et demain, car le XXe siècle (comme le XXIe) est rempli de merveilles, mais aussi de dangers. Il s'agit de faire que l'individu profite au maximum de ces richesses et évite au maximum ces dangers, tout ceci reposant sur la foi en l'homme (autre finalité majeure des programmes d'enseignement de la Nouvelle École). La meilleure éducation dans cette conception doit donc consister à conforter cette croyance en l'homme. Croire en l'homme se révèle difficile en certaines circonstances, mais il faut arriver à croire en l'homme, même si cela est parfois moins aisé que croire en Dieu. L'une des raisons des difficultés de l'école classique actuelle réside également dans la dépréciation et l'affaissement du rôle éducateur des familles. Cependant, l'école ne peut remplir pleinement sa mission d'éducation et de formation en dehors des familles ; d'où la lourdeur excessive de ses responsabilités, de ses charges matérielles et morales.

 

Celui qui connaît l’autre est sage, celui qui se connaît lui-même est éclairé. (Lao Zi)

 

Mais l'état actuel du monde et des sociétés impose cette charge écrasante à l'institution scolaire qui demeure le dernier pilier d'équilibre, la dernière rampe de sécurité protégeant les sociétés contemporaines du gouffre absolu. Aussi, la coopération institutionnalisée, ouverte et confiante entre les familles et l'école constituera-t-elle l'un des volets essentiels de la mission éducatrice de la Nouvelle École. La famille ne doit pas défaire le soir ce que l'école a fait le jour. Le cadre familial ne doit pas démolir ce que le cadre scolaire a bâti la veille à force de patience, de pertinence et d'amour. Cette coopération institutionnalisée entre l'école et la famille (aux niveaux élémentaire et secondaire) sera concrétisée par la création au sein de l'établissement d'un service spécifique chargé du suivi des relations école-famille. La fonction assurée par les titulaires de ce service sera distincte de celle du traditionnel Conseiller Principal d'Éducation, ce dernier se consacrant à la discipline interne, au domaine intérieur sera néanmoins en étroite collaboration avec les titulaires du domaine extérieur, les deux services se complétant pour une prise en charge affective, morale, matérielle et pédagogique de l'élève.

Cette éducation devra également enseigner, avec l'art de l'observation, celui de la patience, et apprendre à l'élève que celui qui gagnera n'est pas forcément le plus fort ou le plus rapide, mais le plus patient. La pratique de la patience est une thérapie pour les nerfs, l'une des voies du bien-être, voire du bonheur ; de même que le respect de la nature est indissociable du respect de l'autre. L'une des grâces de ce vingtième siècle finissant, c'est d'avoir découvert la nécessité de préserver la nature et notre planète dans les conditions maximales de santé et de pureté. C'est en un mot d'avoir découvert que l'univers a une histoire. La Nouvelle École devra amplifier cette prise de conscience en incluant l'étude et la protection de la nature à tous les niveaux et stades de son enseignement. Dans le cadre de ses programmes précisément, quatre disciplines devront figurer à tous les niveaux avec une progression allant de l'école élémentaire au niveau supérieur et dans toutes les filières : scientifique, littéraire, technique, commerciale ou technologique ; ces quatre disciplines sont : l'histoire-éducation civique, les sciences naturelles, les Arts et l'éducation sportive. Ce qui signifie qu'après le baccalauréat, un élève qui veut se spécialiser en mathématiques ou en physique sera tenu de suivre dans son cursus, l'enseignement de ces quatre disciplines, tout cela devant à ce niveau être modulé par rapport à la discipline principale de spécialisation. Il en va de même pour un élève qui désire se spécialiser en lettres modernes, en langues ou en économie après l'obtention du baccalauréat.  (Tidiane Diakité, Dialogues impromptus à une voix. Archéologie d'une conscience).

(1) L'auteur dédoublé en 2 personnages : Tieba et Jacques  qui entretiennent un  dialogue fécond.

 

Celui qui ne fait rien pour les autres ne fait rien pour lui-même. (Goethe)

 

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7 juin 2020 7 07 /06 /juin /2020 07:20

 

JEAN-JACQUES ROUSSEAU : ÉMILE, DE L’ENFANT AU CITOYEN

Les principes d’une éducation conforme à la nature pour le bonheur de l’individu et de la société

J-J Rousseau (1712-1778)

Quoique original et solitaire, J-J. Rousseau fut un des principaux acteurs de la philosophie des Lumières, auprès de Diderot, Voltaire… un de ceux dont les idées ont le plus influencé l’action des révolutionnaires de 1789.
Original, car contrairement au groupe des autres philosophies français, il s’est toujours opposé aux notions de progrès et de civilisation.
Quasiment toute son œuvre découle de cette vision de l’homme, de la société et de l’évolution du monde. Conception originale qui se trouve toute entière dans cette litote :

« Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme. »

Autrement dit, « l’homme naît bon, la société et la civilisation le corrompent » ou encore « l’homme est né libre et partout il est dans les fers ».
Émile sera éduqué selon les principes de Rousseau, l’objectif étant de créer l’« homme naturel ».
Pour cela, il faut protéger l’enfant contre l’influence néfaste de la civilisation.
Pour Rousseau, cette éducation doit se faire à la campagne, à l’abri de tout contact avec la société, en laissant à l’enfant la liberté, qui doit se former par sa propre expérience.
Contrairement à la méthode prônée par les autres philosophes du 18e siècle qui recommandent une formation scientifique de qualité, Rousseau s’attache à la formation morale, aux qualités de cœur, à l’honnêteté, à la vertu…
Enfin, bien qu’Émile soit élevé à la campagne, le but de son éducation, c'est d’en faire un bon père de famille sociable, honnête, un citoyen modèle.

[NB : Quelques parents, qui appliquèrent à la lettre les principes d’éducation préconisés par Rousseau, furent déçus des résultats.]

« Conscience ! Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix. » (J-J. Rousseau)

« Laissez mûrir l’enfance dans les enfants »

"Quand je me figure un enfant de dix à douze ans, sain, vigoureux, bien formé pour son âge, il ne me fait pas naître une idée qui ne soit agréable, soit pour le présent, soit pour l'avenir : je le vois bouillant, vif, animé, sans souci rongeant, sans longue et pénible prévoyance, tout entier à son être actuel, et jouissant d'une plénitude de vie qui semble vouloir s'étendre hors de lui. Je le prévois dans un autre âge, exerçant le sens, l'esprit, les forces qui se développent en lui de jour en jour, et dont il donne à chaque instant de nouveaux indices ; je le contemple enfant, et il me plaît ; je l'imagine homme, et il me plaît davantage ; son sang ardent semble réchauffer le mien ; je crois vivre de sa vie, et sa vivacité me rajeunit."

 « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd, pour ainsi dire tout ce qu’il possède. » (J-J. Rousseau)

"L'heure sonne, quel changement ! À l'instant son œil se ternit, sa gaieté s'efface ; adieu la joie, adieu les folâtres jeux. Un homme sévère et fâché le prend par la main, lui dit gravement ; « Allons, Monsieur », et l'emmène. Dans la chambre où ils entrent j'entrevois des livres. Des livres ! Quel triste ameublement pour son âge ! Le pauvre enfant se laisse entraîner, tourne un œil de regret sur tout ce qui l'environne, se tait, et part, les yeux gonflés de pleurs qu'il n'ose répandre, et le cœur gros de soupirs qu'il n'ose exhaler.

Ô toi qui n'as rien de pareil à craindre, toi pour qui nul temps de la vie n'est un temps de gêne et d'ennui ; toi qui vois venir le jour sans inquiétude, la nuit sans impatience, et ne comptes les heures que par tes plaisirs, viens, mon heureux, mon aimable élève, nous consoler par ta présence du départ de cet infortuné ; viens... Il arrive, et je sens à son approche un mouvement de joie que je lui vois partager. C'est son ami, son camarade, c'est le compagnon de ses jeux qu'il aborde ; il est bien sûr, en me voyant, qu'il ne restera pas longtemps sans amusement ; nous ne dépendons jamais l'un de l'autre, mais nous nous accordons toujours, et nous ne sommes avec personne aussi bien qu'ensemble.

Sa figure, son port, sa contenance, annoncent l'assurance et le contentement ; la santé brille sur son visage ; ses pas affermis lui donnent un air de vigueur ; son teint, délicat encore sans être fade, n'a rien d'une mollesse efféminée ; l'air et le soleil y ont déjà mis l'empreinte honorable de son sexe ; ses muscles, encore arrondis, commencent à marquer quelques traits d'une physionomie naissante ; ses yeux, que le feu du sentiment n'anime point encore, ont au moins toute leur sérénité native, de longs chagrins ne les ont point obscurcis, des pleurs sans fin n'ont point sillonné ses joues. Voyez dans ses mouvements prompts, mais sûrs, la vivacité de son âge, la fermeté de l'indépendance, l'expérience des exercices multipliés. Il a l'air ouvert et libre, mais non pas insolent ni vain : son visage, qu'on n'a pas collé sur des livres, ne tombe point sur son estomac ; on n'a pas besoin de lui dire : « Levez la tête » ; la honte ni la crainte ne la lui firent jamais baisser.

Faisons-lui place au milieu de l'assemblée : Messieurs, examinez-le, interrogez-le en toute confiance ; ne craignez ni ses importunités, ni son babil, ni ses questions indiscrètes. N'ayez pas peur qu'il s'empare de vous, qu’il prétende vous occuper de lui seul, et que vous ne puissiez plus vous en défaire."

« Il n’y a pas de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat. »  (J-J. Rousseau)

« N’attendez de l’enfant que la vérité naïve et simple, sans ornement, sans apprêt, sans vanité. Il vous dira le mal qu’il a fait ou celui qu’il pense, tout aussi librement que le bien. »

"N’attendez pas non plus de lui des propos agréables, ni qu’il vous dise ce que je lui aurai dicté ; n’en attendez que la vérité naïve et simple, sans ornement, sans apprêt, sans vanité. Il vous dira le mal qu’il a fait ou celui qu’il pense, tout aussi librement que le bien, sans s'embarrasser en aucune sorte de l'effet que fera sur vous ce qu'il aura dit : il usera de la parole dans toute la simplicité de sa première institution [...].
Il ne sait ce que c'est que routine, usage, habitude ; ce qu'il fit hier n'influe point sur ce qu'il fait aujourd'hui : il ne suit jamais de formule, ne cède point à l'autorité ni à l'exemple, et n'agit ni ne parle que comme il lui convient. Ainsi n'attendez pas de lui des discours dictés ni des manières étudiées, mais toujours l'expression fidèle de ses idées et la conduite qui naît de ses penchants."

« Toute méchanceté vient de la faiblesse ; l’enfant n’est méchant que parce qu’il est faible. » (J-J. Rousseau)

"Vous lui trouvez un petit nombre de notions morales qui se rapportent à son état actuel, aucune sur l'état relatif des hommes : et de quoi lui serviraient-elles, puisqu'un enfant n'est pas encore un membre actif de la société ? Parlez-lui de liberté, de propriété, de convention même ; il peut en savoir jusque-là, il sait pourquoi ce qui est à lui est à lui, et pourquoi ce qui n'est pas à lui n'est pas à lui : passé cela, il ne sait plus rien. Parlez-lui de devoir, d'obéissance, il ne sait ce que vous voulez dire ; commandez-lui quelque chose, il ne vous entendra pas ; mais dites-lui : « Si vous me faisiez tel plaisir, je vous le rendrais dans l’occasion » ; à l'instant il s'empressera de vous complaire, car il ne demande pas mieux que d'étendre son domaine, et d'acquérir sur vous des droits qu'il sait être inviolables. Peut-être même n'est-il pas fâché de tenir une place, de faire nombre, d'être compté pour quelque chose ; mais s'il a ce dernier motif, le voilà déjà sorti de la nature, et vous n'avez pas bien bouché d'avance toutes les portes de la vanité [...].

Il est parvenu à la maturité de l'enfance, il a vécu de la vie d'un enfant, il n'a point acheté sa perfection aux dépens de son bonheur; au contraire, ils ont concouru l'un à l'autre. En acquérant toute la raison de son âge, il a été heureux et libre autant que sa constitution lui permettait de l'être. Si la fatale faux vient moissonner en lui la fleur de nos espérances, nous n'aurons point à pleurer à la fois sa vie et sa mort, nous n'aigrirons point nos douleurs du souvenir de celles que nous lui aurons causées ; nous nous dirons : Au moins il a joui de son enfance ; nous ne lui avons rien fait perdre de ce que la nature lui avait donné. " (Rousseau, Émile ou De l’éducation)

« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. »  (J-J. Rousseau)

 

Paul SCHUSS, Plaisir d'un soir d'été

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13 octobre 2019 7 13 /10 /octobre /2019 07:39

LANGAGE ET SCIENCE, L’UN SANS L’AUTRE.
EXPERTISE DE L’ÉMINENT SCIENTIFIQUE, LOUIS DE BROGLIE

Pour l’un comme pour l’autre, une exigence de qualité

Louis de Broglie (1892-1987)

Broglie (Louis, prince, puis duc de). Avant d’être le mathématicien, physicien de renommée, il passe une licence d’histoire mais, attiré par les sciences, il s’adonne à la mathématique et à la physique, devenues pour lui, de véritables passions.
En 1924, il soutient une thèse très remarquée. Il entreprend des recherches sur la théorie des quanta.
Il reçoit le prix Nobel de physique en 1929.
En 1932, il obtient une chaire de théories physiques à la faculté des Sciences de Paris, et est reçu à l’Académie des Sciences en 1933, dont il devient le secrétaire perpétuel en 1942.
Ses inventions, travaux et découvertes, au nombre impressionnant, font de lui un des scientifiques français les plus célèbres dans le monde scientifique.

                                                      

La qualité de la langue et du langage, conditions de la recherche, de l’élaboration des théories et de la vulgarisation scientifique

« Même dans les branches les plus précises, les plus évoluées de la Science, le maniement du langage usuel reste le plus précieux des auxiliaires. A plus forte raison en est-il de même dans les sciences telles que les sciences naturelles et biologiques où la possibilité d'employer le langage algébrique reste encore aujour­d'hui exceptionnelle. A l'heure actuelle, on se préoccupe beaucoup et à juste titre de faire pénétrer dans l'esprit du grand public les idées fondamentales et les idées essentielles de la Science contemporaine : dans cette œuvre de diffusion de la pensée scientifique, le rôle du langage ordinaire est essentiel, et il faut en bien posséder toutes les ressources si l'on veut pouvoir faire comprendre sous une forme exacte des problèmes toujours difficiles à un public cultivé, mais non spécialisé. L'importance de la langue employée par les savants pour traduire leur pensée, de ses qualités et de sa souplesse, apparaît ainsi en pleine lumière.
Or, les différentes langues actuellement parlées à la surface du globe possèdent à ce point de vue des avantages et parfois des inconvénients très divers. L'état présent de ces langues, leur structure, leur aptitude à traduire les nuances de la pensée et du sentiment sont le résultat d'une longue histoire. Des circonstances très variées, géographiques, ethniques et linguistiques ont présidé à leur naissance et à leur évolution : elles reflètent toute l'histoire matérielle et intellectuelle du peuple qui les emploie. Certaines d'entre elles, parlées par des peuples dont la civilisation est restée rudimentaire ou ne s'est développée que tardivement, sont peu aptes à exprimer les raffinements de la pensée ; d'autres, employées par des groupes humains plus enclins aux fantaisies de l'imagination ou aux allégories des symboles qu'à la précision des raisonnements logiques, se prêtent difficilement à l'exposé des idées scientifiques.
 »

Le français, langue qualifiée pour l’expression des sentiments humains et l’analyse scientifique

« Même parmi les langues qu'utilisent les nations que l'on peut considérer comme étant à la tête de la civilisation contemporaine, des différences sensibles peuvent de ce point de vue être notées. Les unes possèdent une structure grammaticale compliquée, se prêtent aisément à la formation de mots composés ou d'adjectifs nouveaux et s'expriment volontiers en phrases très longues chargées d'incidences diverses : elles se montreront particulièrement adaptées à l'expression un peu imprécise, mais profonde, des grandes doctrines philosophiques, ainsi qu'à l'examen détaillé, parfois un peu lourd, mais souvent très instructif, de tel ou tel chapitre de la Science. D'autres, aux formes grammaticales écourtées, à la syntaxe particulièrement simple, instrument verbal créé par des peuples à tendance pragmatique tournés vers l'action et l'efficacité, seront remarquablement aptes à exprimer les idées scientifiques sous une forme claire et concise et à fournir des règles précises pour prévoir les phénomènes et agir sur la nature sans trop se préoccuper de pénétrer tous ses arcanes. »

La langue et le langage comme outils de prédilection du scientifique

« Parmi ces moyens d'expression, la langue française tient une place à part et en quelque sorte moyenne. Sa grammaire exigeante, sa syntaxe assez rigoureuse constituent une sorte de frein aux fantaisies et aux excès de l'imagination. Moins souple que d'autres langues, elle assigne aux mots à l'intérieur des phrases une place presque nécessaire et ne se prête que difficilement à ces inversions qui, en rapprochant certains mots ou en les isolant, permettent d'obtenir des effets inattendus et donnent à certaines langues comme le latin la faculté de réaliser ainsi des contrastes d'une saisissante beauté littéraire. De plus, le français répugne aux longues périodes chargées de propositions incidentes, ce qui le prive aussi de certaines possibilités : sans doute maints auteurs et non des moindres ont cependant su avec talent employer un style de ce genre, mais c'est là une sorte de prouesse, car ce style n'est pas très conforme au génie de la langue française. Mais, si cette langue est peut-être moins que d'autres susceptible d'exprimer par des artifices de construction d'émouvants contrastes ou de suivre tout au long de phrases à multiples ramifications les obscurs dédales d'une pensée complexe, elle reprend tout son avantage quand il s'agit d'exprimer avec précision, en suivant le fil d'un raisonnement logique, un enchaînement d'idées claires et distinctes. Et ce n'est pas par hasard que reviennent ainsi naturellement sur mes lèvres des mots qui de nouveau évoquent invinciblement la grande figure de René Descartes, car le profond philosophe qui écrivit le Discours de la méthode et qui fut aussi, ne l'oublions pas, un grand savant créateur de la géométrie analytique, appartenait à ce XVIIe siècle français dont l'un des caractères essentiels fut d'être le siècle de la raison. Or, la langue française qui, au XVIe siècle, rude et savoureuse, cherchait encore sa voie, s'est stabilisée, sous la forme qu'elle a à peu près conservée depuis lors, au cours du XVIIe et du XVIIIe siècles. Au XVIIe siècle, époque du premier grand essor de la Science moderne, les grands maîtres de la littérature classique française sont tous des "hommes de raison" qui veulent toujours déduire, démontrer et convaincre, et spontanément ils cherchent à faire de la langue qu'ils utilisent un instrument parfaitement adapté à l'expression des idées claires et distinctes. Et le français se stabilise alors en se coulant dans un moule de rationalité. Puis vient le XVIIIe siècle qui, jusqu'à la réaction romantique, sera lui aussi épris de rationalité, voire de rationalisme, et saura plus encore que le siècle précédent faire preuve d'un esprit critique assez souvent teinté de scepticisme et d'ironie. Notre langue, tout en gardant son aptitude à traduire la pensée déductive, va acquérir ainsi plus de finesse dans les analyses et plus de souplesse pour traduire les nuances. Et, au cours de ce siècle des lumières qui verra déjà un grand développement de toutes les sciences mathématiques, physiques et naturelles et de leurs applications, le langage scientifique français deviendra un magnifique instrument prêt à remplir les tâches les plus difficiles. C'est là sans aucun doute une des raisons (il y en a certainement d'autres aussi) qui ont assuré à la France un rôle particulièrement brillant dans le progrès des sciences au cours de la période de cinquante ans allant de 1780 à 1830, période qui marque un des apogées de la pensée scientifique dans notre pays. Depuis Lavoisier et Coulomb jusqu'à Augustin Fresnel, André-Marie Ampère et Sadi-Carnot en passant par Laplace, Lagrange, Haüy, Lamarck, Cauchy, Fourier et bien d'autres encore, la liste des grands savants français est alors particulièrement éclatante, et l'on y trouve des noms qui sont à l'origine de toutes les principales branches de la Science moderne. Il suffit de parcourir leurs œuvres maîtresses écrites le plus souvent dans un style d'une pureté classique pour comprendre à quel point leur pensée géniale a été aidée dans son œuvre par l'admirable instrument d'expression que lui fournissait la langue française à eux léguée par les siècles précédents... »

Le français et son évolution au cours des siècles, au service de la rigueur scientifique

« J'ai été souvent amené à réfléchir sur les conditions dans lesquelles se produisent les grandes découvertes scientifiques, et je pense qu'on doit leur donner pour origine une sorte d'illumination brusque qui se produit dans l'esprit du savant et qui a pour condition un rapprochement, une analogie, une idée synthétique, dont il prend subitement conscience. Ce phénomène, décrit par de très grands savants comme Henri Poincaré et Max Planck, est ce qu'on peut appeler le "trait de lumière" qui éclaire brusquement tout un domaine demeuré obscur : dans le cas des très grandes découvertes, ce trait de lumière, c'est l'éclair de génie.
Or, le Français a depuis longtemps la réputation d'être souvent un homme d'esprit, et peut-être cette réputation lui a-t-elle quelquefois un peu nui, car avoir de l'esprit dans la conversation, c'est quelque chose qui peut paraître un peu frivole. La langue française, dont les bases se sont consolidées à une époque où les conversations brillantes jouaient un grand rôle dans les relations sociales et en particulier dans ce XVIIIe siècle qui fut le siècle de Voltaire, de Marivaux et de Beaumarchais, a acquis une grande aptitude à prendre ce tour vif et rapide qui parvient à suivre les méandres d'une pensée fine et spirituelle. Mais, me direz-vous, quel rapport y a-t-il entre la tendance, souvent futile et parfois irritante, à "faire de l'esprit" et les chemins qui, vus de loin, paraissent si austères, de la découverte scientifique ? Ce rapport existe cependant. Qu'est-ce en effet qu'avoir de l'esprit, si ce n'est être capable d'établir soudainement des rapprochements inattendus qui instruisent ou qui amusent ? Une langue alerte qui s'adapte aisément à de tels rapprochements pourra favoriser la découverte scientifique, et cela parce que le "trait d'esprit" des ironistes et le "trait de lumière" des grands découvreurs dont je parlais plus haut relèvent au fond d'agilités intellectuelles qui ne sont pas sans parenté. De ce point de vue encore, la langue française aussi apte à traduire les intuitions rapides et les fines remarques d'un esprit pénétrant qu'à exposer les raisonnements précis ou les analyses minutieuses a été et reste un instrument précieux pour l'expression de la pensée scientifique.
 »

Louis de Broglie, Sur les chemins de la Science, Albin Michel, 1960.

Voir aussi l’article de blog, « QUE SAVONS-NOUS DE L’IMMENSITÉ DES TÉNÈBRES DE L’UNIVERS ? » du 11 mars 2018.

 

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22 septembre 2019 7 22 /09 /septembre /2019 08:30

LES OBJETS TECHNIQUES COMME JOUETS D’ENFANT : APPRENTISSAGE ET ÉVEIL

En quoi ces jouets sont-ils source d’éducation, d’éveil et d’apprentissage
L’avis d’une spécialiste, Mme Bandet

« L'enfant ne se distingue pas des choses, à plus forte raison ne s'oppose-t-il pas à elles. Lorsqu'il s'en sert, il "est" son avion, sa voiture, ses armes. Il vit dans une sorte de symbiose avec le monde des objets, dans une sorte de fraternité avec la matière et avec les forces. Les acquisitions qu'il fait ainsi sont toutes intuitives et mènent immédiatement à l'action, elles sont très difficilement formulables par lui et ne se traduisent que par ce qu'il fait avec les objets ; il ne sait ni décrire cet usage par la parole, ni même représenter exactement par le dessin la machine qui lui est pourtant familière. Dans la première rencontre avec l'objet technique, rien n'est réfléchi, tout est empirique ; cette connaissance pragmatique et quasi mystique des objets appartient en propre à l'enfance.
Tous les produits de la fabrication humaine sont si bien incorporés à l'existence de l'enfant moderne, qu'il ne peut imaginer sans les aides de notre civilisation technicienne la vie d'un homme isolé ou historiquement lointain. L'homme seul devant la nature, tel Robinson dans son île, est difficilement concevable par lui et, racontant ses actions, il succombe sans cesse à la tentation de le doter des instruments qu'il voit quotidiennement utiliser.
 
»

 

Premier contact avec les jouets techniques : stade de l’empirisme et de l’identification à l’objet

« Ainsi donc, l'objet technique fait partie de lui-même et du monde dans lequel il vit, et il le considère comme un élément naturel de ce milieu. N'est-il pas remarquable que, dans son langage, il décrive souvent la nature en la comparant aux machines, à l'inverse de l'adulte qui, dans ses métaphores, va plus volontiers de l'objet fabriqué aux êtres naturels ? Pour nos petits élèves, les feuilles d'automne "tournent comme des hélicoptères", l'oiseau file dans le ciel "comme un avion à réaction", la fleur de tournesol, "c'est un phare d'auto". Pour l'enfant toutefois "le recours à l'hypothèse naturaliste est tout aussi fréquent pour expliquer les processus techniques que l'hypothèse artificialiste pour expliquer les processus naturels. C'est qu'entre elles deux, il n'a pas établi la distinction à laquelle nous nous attendons. Le moteur de l'auto a des réactions qui sont semblables à celles d'un être vivant et l'électricité est un phénomène animé" (Ph. Malrieu). Si la première attitude de l'enfant devant la machine est, par les perceptions qu'elle entraîne et les habitudes qu'elle crée, celle d'un utilisateur, elle est aussi, on le voit, par cette ambiguïté de la représentation, celle d'un poète. A l'école maternelle le mécanisme ne détruit pas le merveilleux. »

                                                 

 

Manipuler, c’est apprendre, former le corps et l’esprit

« Ne nous étonnons pas que le comportement de l'enfant à l'égard des choses soit si mêlé d'éléments affectifs. Dans certains cas existe ce que l'on a appelé "la timidité" devant les machines : intérêt très vif mais crainte aussi, résultant de consignes familiales, de la dureté des matières, de l'imprévu des déclenchements. Mais le sentiment le plus fréquent est une sorte de possession des objets et par les objets. Il sympathise avec eux, les manipule avec joie, désire se les approprier.
Surtout, il tire de cette appartenance une grande fierté et une valorisation certaine de lui-même.

Le premier contact avec les objets entraîne rapidement de nouvelles conquêtes, plus intellectuelles cette fois. Il faut remarquer que la structure d'une machine ou d'un instrument mène l'enfant vers un effort d'analyse, puis de reconstruction. L'objet technique lui apparaît non comme un tout, mais comme un assemblage. Les diverses pièces, solidaires dans leur fonctionnement, ont un rôle propre que leur mouvement permet de percevoir avec facilité. En dehors de l'utilisation de l'objet pour ses fins particulières, l'enfant arrive très vite à le démonter et à le rétablir. Parfois même il en imite la fabrication avec d'autres matériaux, soit en copiant ceux qu'il possède, soit en inventant d'autres dispositions. Même lorsque l'appareil ne peut fonctionner, il sait y trouver la ressemblance avec celui "qui marche". "Je veux que nous fassions nous-mêmes nos machines", disait déjà Rousseau. L'objet étant devenu un ensemble, les relations des parties et du tout se dégagent et se précisent. En même temps, l'espèce de vie propre que possède l'objet technique lui donne une existence en soi et, plus facilement qu'avec les choses compactes et immobiles, l'enfant parvient à se dégager de lui, à se poser en face de lui.

Ainsi se forme l'habitude de considérer d'une façon syncrétique et non plus globale, objective et non plus subjective, le milieu qui l'entoure. On devine combien est importante cette démarche de l'esprit pour les apprentissages de base que sont la lecture et le calcul.

L'acquisition de notions nouvelles, en particulier celles du temps et de l'espace, est aidée par la manipulation des objets techniques. En se servant d'un appareil mécanique, l'enfant apprend comment des actions, régulièrement, se succèdent, quelles sont les causes et quels sont les effets. La préparation d'un mouvement, l'attente, la réalisation précisent des étapes : avenir, présent, passé. L'enfant utilise en agissant un langage qui, par les temps des verbes en particulier, fixe les relations temporelles. Les notions essentielles de succession, de simultanéité, de durée se constituent, semble-t-il, plus rapidement chez l'enfant d'aujourd'hui, sans doute par la complexité de sa vie sociale, mais aussi parce que ses expériences techniques l'amènent à se situer d'une façon toujours nouvelle dans le temps. »

Connaître, apprendre, se former en manipulant, en jouant : un acte pédagogique de premier plan

« On sait d'ailleurs que, parmi les effets que les machines produisent, celui qui agit le plus fortement sur l'enfant, c'est la vitesse. Les petits garçons invitent leur père à presser sur l'accélérateur, admirent les exploits des cosmonautes et connaissent la rapidité des fusées. Cette passion pour la vitesse et la foi dans l'homme qui la crée ont d'importantes conséquences pour la structure mentale de l'enfant. "Tandis que les vitesses s'accroissent, l'Univers se rapproche"; la représentation des pays lointains, du monde tout entier, se transforme. Les voies sur lesquelles il se déplace, avec leurs directions et leurs sens, les changements de plans de la télévision facilitent la prise de conscience d'un espace, qui pas plus que le temps n'est une donnée, mais une création liée au mode de vie ; les tentatives pour atteindre la Lune, Mars ou Neptune viennent redonner aux astres, en milieu urbain, dans la représentation imaginaire de l'Univers, l'importance que les trop fréquents et rapides déplacements en plan, sur la Terre, risqueraient de réduire.
La connaissance de la structure de l'objet, les gestes à effectuer pour sa mise en marche permettent donc la formation de cadres pour la pensée de l'enfant. Il y a plus : le besoin d'explication des mécanismes apparaît très tôt et, après avoir agi, il veut comprendre. Certes, il se satisfait de peu et cette explication est bien souvent verbale. Moteur, courant, essence, hélice, sont des mots-forces et il suffit que l'enfant ait désigné ces puissances pour qu'il croie avoir compris leur action. N'y aurait-il pas aussi, chez les plus jeunes, une explication anthropomorphique sous-jacente au langage ? La voix sortant du disque ou du magnétophone fait imaginer aux petits qu'un être vivant y est enfermé, et bien souvent il croit savoir comment fonctionne une machine parce qu'il l'a humanisée. Imagination, magie, rêve sont des moyens de comprendre à l'âge d'enfance.
Cependant, on trouve aussi à cette période de la vie une vision plus nette de la nature des objets techniques ; et cette conquête est fixée moins aux véritables appareils que leur taille et leurs dangers séparent de l'enfant, qu'aux jouets qui sont faits pour lui. On a vu, par une exposition récente, quel puissant intérêt prenait l'enfant à observer et à faire mouvoir les "jouets scientifiques". Un très grand nombre de jeux utilisent à l'heure actuelle des accessoires qui méritent ce nom : poupées animées, véhicules de toutes sortes, appareils ménagers. La plupart des jouets ne sont plus maintenant destinés à "faire semblant". Ils imitent, dans leur aspect, mais plus encore dans leur fonctionnement, les véritables objets. Moteurs, commandes et transmissions des machines d'adultes se retrouvent dans des jouets d'enfants. Ceux-ci sont devenus, fait extrêmement important, des modèles réduits de ceux-là, mais semblables dans leur mécanisme ; aussi l'enfant, en s'amusant, fait les gestes des grandes personnes, constate les mêmes effets, et sans doute pressent-il ainsi la véritable connaissance.
 
»

                                   

 

Avec le concours bienveillant et éclairé de l’adulte

« On pourrait se demander, partant de là, si la nouvelle forme de jouets ne modifie pas la nature même du jeu. Certes, on y trouve toujours ce qui est essentiel dans cette activité : imitation des adultes, déploiement de l'imagination dans et par les mouvements exécutés, participation profonde aux objets-supports du jeu, plaisir de vivre dans la liberté du corps et de la pensée. Mais des caractères nouveaux apparaissent ou s'y affirment. L'objet technique réel, précis, organisé, est plus favorable à l'action qu'au rêve. On ne peut pas, à volonté, le métamorphoser et en changer la valeur symbolique ; il reste ce qu'il est, et son usage est orienté par sa constitution ; en quelque manière, il fixe le jeu dans ses actions extérieures. Mais cette limitation du rêve ne le supprime pas. L'enfant charge sa personne de la force et des pouvoirs de son jouet et se valorise en transférant à lui-même cette puissance. Possesseur et maître d'un instrument dont il sait l'efficacité, il se sent capable d'actions étonnantes et c'est alors qu'il peut de nouveau rêver, non plus vers de vagues et diffuses aventures, mais dans le monde exaltant des exploits. Il est semblable ici à l'adulte conducteur d'automobile qui s'attribue la puissance de sa voiture, se croit au volant invulnérable et invincible et, quel que soit son caractère, devient toujours un peu "superman". Ainsi c'est moins le jouet que l'imagination de l'enfant transforme au cours du jeu, que lui-même ; ce faisant, il prend conscience de sa personne et de sa valeur et, à l'âge de l'ignorance et de la faiblesse, il se rassure sur lui-même. Il se rapproche aussi des adultes dont il joue le rôle, se haussant vers ceux qu'il admire ou qu'il aime, dépassant par ces jeux sa condition d'enfant, s'identifiant aux héros de la vie moderne que les récits, les images de la télévision, les livres illustrés ne cessent d'imposer à son attention. Dans ce va-et-vient entre l'usage réel des objets et la transfiguration de sa propre personne, dans cette place donnée inconsciemment à l'adulte dans des actions et des rêveries techniciennes, il y a matière, on le devine, à une action éducative qui préservera ou exploitera ces plaisirs d'enfant... »

                                 

L’adulte comme guide et partenaire pour l’éveil aux techniques et aux métiers…

« L'assimilation, dans le jeu technique, de l'action des enfants à celle des adultes rapproche insensiblement le jeu du travail, de ce travail qui, à l'aide de machines, garde un caractère ludique non négligeable. Le petit élève joue-t-il ou travaille-t-il quand il se livre à ces exercices qu'il aime (fabrications diverses, travaux ménagers, mise en marche d'un appareil) où, muni d'outils, il peut, avec une très faible dépense d'énergie, produire des résultats appréciables ? En agissant, il est obligé de regarder l'instrument dont il se sert, d'être attentif à son fonctionnement, de placer la pile comme il convient, de tourner la vis dans le bon sens. Nous sommes ici au bord de l'apprentissage de la véritable connaissance. C'est le moment de diriger l'observation et la réflexion de l'enfant sur la véritable structure et le fonctionnement précis de l'objet technique. Des rapprochements entre outils à usage commun, le rappel des diverses formes qu'ils ont prises avant leur agencement actuel font deviner aux jeunes enfants leur mécanisme. C'est ici que l'adulte intervient, pour répondre aux questions, pour enseigner les gestes à faire, pour mieux préciser les relations de causalité, pour exploiter les tâtonnements et les expériences enfantines, pour apprendre en un mot.

Nous avons donc vu l'enfant passer, à propos des objets techniques — instruments ou jouets —, de l'usage pratique à la représentation imaginaire, puis, grâce aux connaissances et à l'aide apportées par l'adulte, à une compréhension sans doute simpliste mais qui amorce une plus lointaine explication scientifique ; il y a dans ce cheminement l'esquisse d'une méthode pour la voie à suivre dans les exercices scolaires qui feront connaître aux enfants nombre d'objets usuels. »

                                                                                                                                                       Mme J. Bandet, Revue L’Éducation nationale, 18 mars 1965.

 

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