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28 novembre 2021 7 28 /11 /novembre /2021 10:33

 

APRÈS L’ARMISTICE DU 11 NOVEMBRE 1918
LA FRANCE (2)

 

Monument aux morts

****

> Rappel : même si le traité de Versailles lui permet de satisfaire son principal but de guerre, la France sort  meurtrie de ce conflit, voire triplement meurtrie et affaiblie :

  • Des dégâts et ruines considérables
  • Une population gravement saignée
  • Un pays appauvri et lourdement endetté

> Comment se reconstruire ?

Avec des dégâts aussi lourds ?
Avec une population si fortement diminuée (tant de morts, de blessés, de mutilés) ?
Sans argent ?

Au départ la France a beaucoup compté sur les sommes que l’Allemagne devait lui payer au titre des réparations fixées par le  traité de Versailles.
Le leitmotiv des responsables de l’époque pour exécuter les travaux était : « Quand l’Allemagne paiera… »

Or la France attendit en vain, l’Allemagne refusant de payer les réparations.

 

 

 > Incidences de la guerre sur la population française

Celle-ci est, en gros, divisée en deux : les gagnants et les perdants.

  • Les perdants : essentiellement les rentiers et ceux appelés les profiteurs de guerre, c’est-à-dire tous ceux qui ont tiré profit de la situation : fournisseurs divers de l’armée, commerçants ayant fortement augmenté leurs prix, les propriétaires augmentant les loyers…
  • Les gagnants : ceux qui ont pu se reconvertir à temps en transformant les productions ou service pour l’armée en service pour la société civile :

Exemple :

-les transports militaires reconvertis en moyens de transport civils
-les avions de combat transformés en avions de transport pour les civils

 

défilé des gueules cassées

> Innovations diverses

  • En médecine :

-progrès importants en chirurgie pour redonner un « visage acceptable » aux « Gueules cassées » et autres blessés de guerre. Ces progrès seront utilisés pour les civils.
-inventions de divers prothèses pour les blessés de guerre, également utilisés ensuite pour les civils.

 

  • Les villes et villages se couvrent de monuments aux morts avec le plus souvent inscriptions des noms de ceux qui sont tombés au front.
  • Sur le plan social la fin de la guerre marque le début d’une nouvelle époque :

-Les anciens combattants se constituent en associations qui revendiquent considération et avantages divers.
-les femmes revendiquent de nouveaux droits dont le droit de vote qui leur sera refusé (contrairement à la Grande-Bretagne où les femmes ont obtenu le droit de vote dès la fin de cette guerre).

Des associations de femmes se constituent pour manifester et revendiquer leurs droits, telles les suffragettes. Elles revendiquent aussi le droit de s’habiller comme elles le désirent, notamment en costume d’homme, par exemple les garçonnes.

 

C’est le début de la longue marche des femmes françaises pour leur émancipation, lutte commencée dès la Révolution de 1789. (Voir articles du blog : « La longue marche des femmes françaises pour l’égalité hommes-femmes » du 26-11-2017 au 02-01-2018)

 

Une garçonne

La nouvelle époque que connaît le pays fait le lit de la presse et des artistes. Toute une littérature naît de cette époque, comme dans Le Cheval d’orgueil de PJ Hélias où l’on voit un héros de guerre de retour chez lui face à son épouse, une situation vécue par beaucoup de combattants de retour chez eux.

 

« Ceux dont la femme a eu la charge de tout pendant quatre ans ont plus de mal à reprendre le train d’avant. Il leur faut de nouveaux s’imposer à leur place. Et la femme a pris de telles habitudes a tellement peiné nuit et jour qu’elle abandonne difficilement ses prérogatives. Quelques héros couverts de médailles n’arriveront jamais plus à commander. » (P Jakez Hélias, Le Cheval d’orgueil, Plon)

 

Des chansonniers se sont aussi inspirés de ce thème, en reprenant des chants populaires comme le suivant :

 

« Brave marin revient de guerre, tout doux
Tout mal chaussé, tout mal vêtu
Brave marin, d'où reviens-tu, tout doux

Madame, je reviens de guerre, tout doux
Qu'on apporte ici du vin blanc
Que le marin boive en passant, tout doux

Brave marin se met à boire, tout doux
Se met à boire et à chanter
Et la belle hôtesse à pleurer, tout doux

Ah qu'avez-vous donc, la belle hôtesse, tout doux
Regrettez-vous votre vin blanc
Que le marin boit en passant, tout doux

C'est pas mon vin que je regrette, tout doux
Mais c'est la mort de mon mari
Monsieur vous ressemblez à lui, tout doux

Ah dites-moi, la belle hôtesse, tout doux
Vous aviez de lui trois enfants
Et j'en vois quatre à présent, tout doux

On m'a écrit de ses nouvelles, tout doux
Qu'il était mort et enterré
Et je me suis remariée, tout doux

Brave marin vida son verre, tout doux
Sans dire un mot, tout en pleurant
S'en retourna à son bâtiment, tout doux

Tout doux
      Tout doux… »

 

 

En définitive si la France sort de la 1ère Guerre mondiale ruinée et blessée, elle a un espoir cependant : son vaste empire colonial sur lequel, disait-on, le soleil ne se couche jamais ; et surtout sa partie africaine que le colonel Mangin, présentait comme « un réservoir inépuisable d’hommes, de combattants, de produits naturels et de travailleurs ».

Le traité de Versailles n’est pas l’unique traité qui a contribué à changer la carte de l’Europe. il y eut deux traités importants, le traité de Saint-Germain-en-Laye (10 septembre 1919) et le traité de Sèvres (10 août 1920) qui consacrent le démantèlement des Empires centraux et la naissance de la nouvelle carte de l’Europe.

 

Quant au traité de Versailles lui-même, il fit des mécontents selon les points de vue ou jugements suivants :

 

Un Français : « Le traité n’est pas fameux ; je suis tout prêt à le reconnaître. Mais, et la guerre, a-t-elle été fameuse ? Il a fallu quatre ans et je ne sais combien de nations pour venir à bout de l’Allemagne. […] Vingt fois pendant la guerre, on a cru que tout était fini. […] Or la France sort de là vivante, son territoire reconstitué, son empire colonial agrandi, l’Allemagne brisée, désarmée. » (G. Clemenceau, 1928)

 

Un Allemand : « Jamais n'a été infligée à un peuple, avec plus de brutalité, une paix aussi accablante et aussi ignominieuse [...]. Une paix sans négociations préalables, une paix dictée comme celle de Versailles, c'est comme quand un brigand renverse à terre un malheureux et le contraint ensuite à lui remettre son porte-monnaie. » (B. von Bülow, Mémoires, 1931)

 

Un Anglais : « Le traité ne comprend nulle disposition en vue de la restauration économique de l'Europe [.,.], rien pour organiser les nouveaux États ou sauver la Russie. La paix mènera l'Europe souffrante jusqu'au bord de la ruine et de la famine. Le but de Clemenceau était d'affaiblir l'Allemagne par tous les moyens possibles. » (J. M. Keynes, Les Conséquences économiques de la paix, 1919)

 

Quant à l’Italie, outrée de ne pas avoir obtenu tous les territoires désirés (les terres irrédentes), elle rappela son délégué qui quitta la réunion de Versailles en claquant la porte.

 

La nouvelle carte de l’Europe après la 1ère Guerre mondiale

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14 novembre 2021 7 14 /11 /novembre /2021 09:39
APRÈS L’ARMISTICE DU 11 NOVEMBRE 1918
LA FRANCE (1)

Arras : 80% de la ville rasés pendant la 1ere Guerre mondiale

Après une belle victoire, un pays quasi totalement ruiné
À reconstruire

 

Une guerre totale aux conséquences lourdes pour la France et pour l’Europe

En France, les lendemains de guerre ne chantent guère, et pour cause !
Pour l’essentiel, c’est sur le sol de France que les combats se sont déroulés. Le Nord-est du pays en particulier, mais partout, les destructions sont impressionnantes, les dégâts considérables : cultures détruites, ponts brisés, maisons  et usines détruites… bref, un véritable spectacle d’horreur jamais vu dans ce pays.

De tous les belligérants, la France est celui qui a le plus souffert, de loin celui qui a subi les destructions les plus nombreuses et les plus spectaculaires.
Quelques chiffres : au lendemain de la guerre on compte 312 000 immeubles détruits et 500 000 endommagés, 3 millions d’hectares cultivé désormais hors d’usage, 54 000 km de routes, 8 000 km de voies ferrées et de ponts inutilisables…
La reconstruction du pays sera longue et difficile.

De plus, c’est le pays qui connaissait depuis le XIXe siècle un déficit des naissances assez préoccupant.

Bilan humain de la 1ère Guerre mondiale

D’après le bilan ci-dessus, sur le plan démographique, la France figure parmi les pays les plus touchés (surtout comparée à l‘Allemagne). Sur les 200 000 combattants africains d'AOF et AEF engagés auprès de l’armée française, 15% sont morts pour la France.
D’autre part, la France sort de cette guerre fortement endettée auprès des États-Unis qui ne vont pas tarder à exiger le paiement de cette lourde dette.

Avant cette guerre, la France comptait parmi les nations les plus puissantes d’Europe et du monde.
Auréolée par la révolution de 1789 et ses effets en Europe et dans le monde, la France jouissait d’un respect universel, mais aussi d’une admiration certaine.
Elle était aussi considérée pour son empire colonial qui s’étendait sur les quatre continents et auquel elle fit appel pour l’aider dans cette guerre.

Les combattants africains (faussement appelés), les Tirailleurs Sénégalais, s’étaient rendus en France en masse, avec un dévouement qui surprit beaucoup d’Européens. En effet, considérant la France comme la « Mère Patrie », ils se plièrent à toutes ses demandes de fournitures (en hommes pour combattre et travailleurs pour les besoins de l’industrie de guerre française.

T.W Wilson (1856-1924)

Comment mettre fin à cette guerre ?

Thomas Woodrow Wilson, président des États-Unis (de 1913 à 1921), est à l’origine d’un plan de sortie de guerre. Il a eu l’idée de préparer une rencontre des principaux protagonistes de cette guerre en un lieu, on ne peut plus symbolique, Versailles.
Il a envoyé une lettre à toutes les nations ayant pris part à ce conflit, pour leur demander de lui adresser leur but de guerre. Il a commencé par leur envoyer le but de guerre de son pays.

 

  1. Renoncent à la diplomatie secrète
  2. Assurent la liberté des communications maritimes
  3. Renoncent aux barrières économiques (prône la coopération entre états pour réduire conflits
  4. Des garanties adéquates à donner et à prendre afin que les armements nationaux soient réduits au plus petit point possible compatible avec la sécurité intérieure.
  5. Rééquilibrent les empires coloniaux
  6. Les Allemands évacuent les territoires russes qu'ils occupent depuis la fin de 1917
  7. Les Allemands évacuent la Belgique
  8. Les Allemands évacuent les régions qu'ils occupent en France et restituent l'Alsace –Lorraine.
  9. Les frontières italiennes, en particulier dans les Alpes sont rectifiées afin de correspondre au peuplement des régions concernées (surtout aux dépens de l'Autriche)
  10. Les différents peuples non-autrichiens ou hongrois rassemblés dans l'empire d'Autriche-Hongrie deviennent plus autonomes
  11. Les Autrichiens, les Allemands et les Bulgares évacuent les territoires qu'ils occupent en Roumanie, en Serbie et au Monténégro. La Serbie disposera d'un accès à la mer Adriatique.
  12. Les peuples non-turcs de l'empire ottoman deviennent plus autonomes. Le libre passage des détroits turcs du Bosphore et des Dardanelles est garanti
  13. La Pologne est recréée et doit disposer d'un accès à la mer Baltique.
  14. Les vainqueurs créeront une Société des Nation (SDN), organisation internationale chargée de maintenir la paix dans le monde en arbitrant les conflits entre États.

But de guerre des États-Unis en 14 points présenté par Wilson

La date et le lieu de la conférence ont été fixés au 18 janvier 1919 à Paris afin de préparer la signature d’un traité de paix : le traité de Versailles.
Bien que la conférence soit présidée par Clemenceau, c’est le président des États-Unis, Wilson, qui joua le rôle le plus important et prit les décisions majeures.

L’Allemagne s’opposa vivement au traité signé qu’il qualifia de Diktat.

La plupart de ces 14 points aboutirent à une transformation mondiale importante avec la création de la Société des Nations (SDN), (devenue l’Organisation des Nations unies (ONU) après la 2e Guerre mondiale)), dont l’objectif était la discussion libre des problèmes du monde afin d’aboutir à un règlement pacifique des désaccords entre nations, pour éviter la guerre.

Par ailleurs le traité aboutit à une transformation quasi complète de la carte de l’Europe.
La France récupère l’Alsace-Lorraine même si toutes ses demandes ne sont pas satisfaites.
L’Allemagne a perdu beaucoup de territoires parce qu’elle est considérée comme la seule responsable de cette guerre. De plus elle est condamnée à payer de lourdes réparations. Elle trouve ce traité injuste.

Europe avant 1ère Guerre mondiale

 

Une nouvelle carte de l’Europe

Comme pour la France, la 1ère Guerre mondiale a eu des conséquences très importantes sur l’ensemble de l’Europe.

Les grands empires sont démantelés : empire allemand, Autriche-Hongrie, empire ottoman, empire russe (la Révolution russe déclenchée en 1917 continue pour devenir l’Union Soviétique) et sur les dépouilles de ces grands « empires centraux », de nouveaux États apparaissent : Tchécoslovaquie, Hongrie, Pologne…

Globalement l’Europe divisée est affaiblie au lendemain de la  Première Guerre  mondiale.

 

La nouvelle carte de l’Europe après la 1ère Guerre mondiale

 

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7 novembre 2021 7 07 /11 /novembre /2021 09:31

 

 

AVANT L’ARMISTICE DU 11 NOVEMBRE 1918
LA FRANCE

 

 

Pour la première fois dans l’Histoire, une Guerre mondiale !

 

 

Une Guerre  mondiale et une guerre totale : c’est une guerre qui occupe le quotidien, qui concerne toute la population, mobilise tout dans le pays et tout le monde : hommes, femmes, les bras et les esprits, les cerveaux, les économies…

 

Infirmières françaises au Front, 1914-1918

 

Les femmes dans la guerre, un dévouement et une ardeur sans précédent

Appel aux femmes

 

AUX FEMMES FRANÇAISES,

La Guerre a été déchaînée par l'Allemagne, malgré les efforts de la France, de la Russie et de l'Angleterre pour maintenir la paix.
         A l'appel de la Patrie, vos pères, vos fils et vos maris se sont~ levés et demain ils auront relevé le défi.
         
Le départ pour l'armée de tous ceux qui peuvent porter les armes laisse les travaux des champs interrompus ; la moisson est inachevée ; le temps des vendanges est proche.
         
Au nom du Gouvernement de la République, au nom de la Nation tout entière groupée derrière lui, je fais appel à votre vaillance, à celle, des enfants que leur âge seul et non leur courage dérobe, au combat.
         
Je vous demande de maintenir l'activité des campagnes, de terminer les récoltes de l'année, de préparer celles de l'année prochaine.
      
Vous ne pouvez pas rendre à la Patrie un plus grand service. Ce n'est pas pour vous, c'est pour elle que je m'adresse à votre cœur.
       
Il faut sauvegarder votre subsistance, l'approvisionnement des populations urbaines et surtout l'approvisionnement de ceux qui défendent à la frontière, avec l'indépendance du pays, la civilisation et le droit.
       
Debout donc, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la Patrie. Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur les champs de bataille, préparez-vous à leur montrer demain la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés !
        Il n'y a pas dans ces heures graves de labeur infime. Tout est grand qui sert le pays. Debout, à l'action, au labeur ! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde.

Vive la République ! Vive la France !

 

 

Les femmes répondent massivement à l’appel de la nation

Mobilisation des femmes

 

Pour répondre à l’appel du gouvernement français les femmes sortent et occupent tous les postes de travail jusque-là dévolus principalement aux hommes partis au Front. Elles sont partout : dans les bureaux, dans les champs, dans les usines, particulièrement les usines de guerre, au Front aussi…   (Voir article du blog du 06 janvier 2018, La longue marche des femmes françaises pour l’égalité hommes-femmes (3)).

Tirailleurs montant au front, 1918.

 

L’appel de la France à ses colonies d’Afrique

À l’appel du gouvernement de la France, la première réaction des colonisés français d’Afrique, fut une énorme surprise, car ils avaient toujours cru que la France était invincible, quelque soit l’ennemi.

Le moment de surprise passé, ils se mirent vite en route, après les formalités et les derniers conseils prodigués par les émissaires français.

Ils entrèrent dans la guerre avec enthousiasme et dévouement. Le loyalisme et l’exemplarité de ces combattants africains, de même que la rapidité de leur adaptation en France, puis leur intégration facile dans l’armée, étonnèrent plus d’un en France

Le dévouement exemplaire de ces soldats venus de loin, qui ne fut jamais démenti durant toute la guerre, s’explique sans doute par les belles promesses que les responsables français leur avaient faites.

L’émissaire spécial de Georges Clémenceau leur a maintes  fois promis de la part de ce dernier : « Engagez-vous dans l’armée et vous aurez la citoyenneté française. » ou encore « la fin de l’indigénat (1) après la guerre ».

[Note (1) : Indigénat : ensemble de règlements très répressifs destinés aux seuls indigènes. Au nom de ces règlements l’indigène n’a aucun droit ; il ne peut être jugé selon les lois françaises. Dans le jugement le concernant, on ne tient aucun compte de l’individu, des lois, encore moins de la séparation des pouvoirs. C’est l’arbitraire le plus absolu aux mains du colon, qui permet de traiter l’indigène comme un esclave.]

 

Tirailleurs sénégalais

Les crises  de 1917

En France, l’année 1917 est une  année charnière, un tournant important de la Première Guerre mondiale.

La lassitude des soldats se fait sentir. L’impatience gagne les troupes et le pays tout entier, au Front et à l’arrière (les civils). Partout la même question : quand va-t-on en finir ?

Au Front, les soldats impatients grondent et grognent. Certains s’en prennent à leurs chefs qui « les entrainent à la  boucherie ». Ils n’en peuvent plus. C’est la révolte dans les rangs.

 

Du 152e régiment d'infanterie, 25 mai 1917:

Ça ne va plus, nous devions attaquer ce soir, mais les déserteurs sont trop nombreux et on ne sait s'ils se dirigent chez nous ou chez les Boches qu'ils pourraient renseigner sur les opérations que nous devons faire [...]. Au 152e, une compagnie s'est débinée et d'autres régiments qui sont avec nous ont mis les voiles. Comme ça, la guerre finira, car ce n'est pas rigolo d'aller faire une attaque sur le plateau de Craonne. Ce n'est plus une guerre, c'est un massacre complet. Je te dirai qu'en ce moment, tous les combattants en ont marre de l'existence, il y en a beaucoup qui désertent.  (Cité par G. Pedroncini, Les mutineries de l'armée française, Gallimard, 1968.)

Le mécontentement des soldats

La lassitude se lit sur les visages

 

Dans la tourmente de 1917, le président du Conseil, Georges Clemenceau, rend visite aux soldats dans les tranchées pour les soutenir.

Pendant cette même année 1917, se développe l’expression significative : « le bourrage de crâne » : des propagandes mensongères parues dans certains journaux destinées à masquer les réalités de l’armée française au Front.

 

«L'inefficacité des projectiles ennemis est l'objet de tous les commentaires. Les shrapnells éclatent mollement et tombent en pluie inoffensive. Quant aux balles allemandes, elles ne sont pas dangereuses : elles traversent les chairs de part en part sans faire aucune déchirure. » (L’Intransigeant, août 1914)

Exemple de bourrage de crâne

Causes et manifestations des crises de 1917

« La cause fondamentale des troubles est la lassitude d’un interminable conflit. Elle atteint les soldats durement éprouvés par la guerre des tranchées. Elle touche à l’arrière des populations atteintes par les effets du blocus ou de la guerre sous-marine. Il faut rationner les produits alimentaires, de même que le charbon réservé aux industries de guerre. L’impasse militaire et la détérioration de la situation sociale font douter de l’utilité de poursuivre le conflit… » Tous les belligérants connaissent en 1917 des moments d’indiscipline militaire.

Ces secousses de l’armée atteignent également les troupes des colonies engagées dans le conflit.

Les secousses de cette année 1917 ont des répercussions dans maints domaines, y compris dans le gouvernement général de l’AOF, peu de temps après l’arrivée à la tête de l’importante « Afrique Occidentale Française » du jeune et brillant Van Vollenhoven.

Depuis sa nomination comme gouverneur général de l’AOF, van Vollenhoven n’a cessé d’adresser des rapports au gouvernement français sur « l’état de misère » des autochtones, le mettant en garde contre la méthode brutale des recruteurs envoyés en Afrique, précisément en 1917. N’ayant pas été écouté, il démissionne de son poste et demande son retour dans l’armée ce qu’on lui accorde. Mortellement blessé, il meurt, à 40 ans ! (Voir article du blog du 31 octobre 2021, JOOST VAN VOLLENHOVEN, UN COLONIAL BRILLANT ET HUMANISTE).

Soldats de l’armée française (Le Petit Journal, 1919)

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31 octobre 2021 7 31 /10 /octobre /2021 11:30

Joost Van Vollenhoven (1877-1918)

JOOST VAN VOLLENHOVEN, UN COLONIAL BRILLANT ET HUMANISTE

« Un esprit sain dans un corps sain » :

(citation tirant sa source de la 10e des 16 satires de Juvénal.
Juvénal est un poète romain (fin1er-début 2e S).

 

 

Van Vollenhoven est officier et administrateur colonial français. Il est issu d’une famille néerlandaise protestante aisée, installée en Algérie (alors possession française).

Joost van Vollenhoven est le deuxième enfant de la famille ; né en 1877 à Rotterdam et mort en 1918 à Montgobert.

Considéré comme un garçon calme, simple, posé, intelligent.

 

Très tôt il est attiré par la mer et fait le tour du monde en voilier comme pilotin. De cette expérience lui vient sa vocation coloniale. Il manifeste aussi une grande soif de connaissance et s’inscrit à la faculté de droit d’Alger, après de brillantes études au lycée. Il maîtrise plusieurs langues : allemand, anglais, hollandais.

En 1903 il présente avec succès, une thèse de doctorat dont le thème porte sur les Fellahs algériens, intitulée « Essai sur le fellah algérien ».

Il y dénonce déjà une structure administrative trop lourde, lente et rigide.

 

Il demande et obtient la nationalité française en 1899, à 22 ans.

 

Après un an de service militaire au 1er régiment de zouaves, il intègre l’École coloniale dont il sort major et où il sera professeur, avant  d’être nommé à sa direction deux ans plus tard.

Il occupe plusieurs postes dans l’administration : secrétaire général au ministère des Colonies, puis directeur des Finances.

Il est nommé gouverneur en Guinée, au Sénégal, puis devient chef de cabinet d’Adolphe Messimy (ministre des colonies) puis d’Albert Lebrun (futur président de la République), avant de devenir gouverneur général d’Indochine.

 

Il reçoit la Légion d’honneur à titre civil en 1912, puis à titre militaire par la suite.

 

Après s’être distingué à la guerre, il est nommé gouverneur général de l’AOF (Afrique Occidentale Française) en 1917 et prend ses fonctions à Dakar.

Pour mener à bien son œuvre il s’attaque à la bureaucratie coloniale dont il dénonce l’incurie et la brutalité  à l’égard des indigènes.

 

« Il instaure une doctrine basée sur une décentralisation poussée et le développement de rapports étroits entre le chef colonial et ses administrés. Enfin, il pousse à l’établissement d’un maillage d’intermédiaires indigènes, judicieusement choisis en respectant les traditions hiérarchiques des sociétés préexistantes. Cette rénovation achevée, les résultats ne se font pas attendre et les cargos chargés à ras bord de matières alimentaires et premières quittent régulièrement le port de Dakar en direction de la métropole. Au-delà ce cette tâche ponctuelle qui prendra fin au terme des hostilités, van Vollenhoven voit plus loin et souhaite faire de l’AOF un acteur efficace de la lutte économique qui dominera les années de l’après guerre. Conscient de la richesse du territoire, il est persuadé qu’après un effort d’investissement dans le développement des infrastructures, il est possible d’atteindre un tel résultat dans des délais raisonnables. Sensible aux responsabilités humaines qu’implique sa fonction, il fait du développement de l’instruction publique, une de ses priorités. Il veille également à l’éclosion de sociétés indigènes de prévoyance, de secours et de prêts mutuels agricoles permettant aux administrés de travailler plus sereinement mais aussi plus efficacement. » (Romain Sertelet, https://verdun-meuse.fr

 

Les choses se gâtent assez rapidement, car Van Vollenhoven est très sensible à la misère des indigènes et aux méthodes de recrutement des envoyés de la Métropole, surtout à partir de 1917. Il le fait savoir à Paris et adresse un premier courrier à André Maginot ministre des colonies, en juillet :

 

« Les opérations de recrutement qui ont eu lieu de 1914 à 1917 en AOF ont été excessives dans leurs résultats comme dans leurs méthodes... Aucun nouveau recrutement n'est possible tant que la Colonie ne sera pas complètement en mains et que la population n'aura pas repris une suffisante confiance en nous pour ne plus redouter les abus du récent passé. »

 

Puis en septembre 1917 à René Besnard, successeur de Maginot au ministère des colonies :

« Je vous supplie, Monsieur le Ministre, de ne pas donner l'ordre de procéder à de nouveaux recrutements de troupes noires. Vous mettriez ce pays à feu et à sang. Vous le ruineriez complètement et ce, sans aucun résultat. Nous sommes allés non seulement au-delà de ce qui était sage, mais au-delà de ce qu'il était possible de demander à ce pays. »

 

Outre la dimension humaine, les intérêts économiques des maisons commerciales bordelaises et marseillaises, privées de main-d’œuvre, ont sûrement pesé sur la prise de position du nouveau gouverneur.

 

Van Vollenhoven ayant consulté ses gouverneurs, ceux-ci lui font savoir qu’une nouvelle conscription ne pourrait se faire que par la force.

Il a aussi demandé l’avis de certaines personnalités : Jules Carde, futur gouverneur général de l’AOF, Maurice Delafosse, ethnologue.

 

Pourtant Clemenceau, Président du Conseil, décide de reprendre le recrutement indigène en 1917 L’état major aux abois venait de faire savoir au gouvernement que l’armée «  est en déficit grave de 200.000.combattants, qu’il lui faut d’urgence pour faire face aux Allemands et à leurs alliés ». Pour cette mission, le président du Conseil fait appel à Blaise Diagne, premier député noir élu au Parlement, en 1914 et qu’il fait entrer à son cabinet. Il crée pour lui un  poste spécial : « le secrétariat d’État au recrutement », en le chargeant d’aller de toute urgence, recruter 40.000  hommes en Afrique. Blaise Diagne est ainsi envoyé en Afrique, chargé de la confiance du président du Conseil, et de promesses au nom  de la France. Cette importante mission est  baptisée «  Mission Blaise Diagne » qui connut un succès éclatant.

Blaise Diagne revint avec 77 000 hommes.

(Voir Blog article du 9-11-2014 : Blaise Diagne, un député noir au service de la France).

Informé de la mission Diagne en AOF et AEF, van Vollenhoven a une entrevue orageuse avec Clemenceau et, mécontent de cette décision, il démissionne en 1918 et revient sur le front avec le grade de capitaine. Il est grièvement blessé à la tête ; ramené à l’arrière, il meurt à Montgobert le lendemain, à 40 ans. Tel fut Van Vollenhoven, colonial et soldat, dominé par le sens du devoir.

Buste de Joost van Vollenhoven (ministère des Outre-mer)

Sur le mémorial sous lequel est enterré le capitaine Joost van Vollenhoven, dans la forêt de Longpont à Montgobert, est inscrite la citation à l’ordre du RICM et sa citation à l’ordre du régiment, décernée par le général Mangin en 1918, ci-dessous :

« Officier d’une valeur et d’une vertu antiques, incarnant les plus belles et les plus solides qualités militaires, mortellement frappé au moment où, électrisant la troupe par son exemple, il enlevait une position ennemies opiniâtrement défendue. À placer au rang des Bayard et des La Tour d’Auvergne, et à citer en exemple aux générations futures, ayant été l’un des plus brillants parmi les plus braves. »

 

En 1938, le président de la République, Albert Lebrun et son ministre de Colonies, Georges Mandel (futur gouverneur général de l’AOF), inaugurent ce monument.

 

Mausolée de Joost van Vollenhoven
 (œuvre de la sculptrice Anna Quinquaud)

Joost van Vollenhoven fut une figure populaire de l’épopée coloniale française. De nombreuses rues, places et établissements scolaires de l’ancienne AOF, portaient son nom. Si bien qu’aujourd’hui il est peut-être plus connu des Sénégalais que des Français.

Aujourd’hui encore des lieux publics et des écoles en Afrique comme en France portent son nom :

-Une avenue à Bamako, à Cotonou

-à Dakar, un monument dédié « aux créateurs de l’AOF et à la gloire de l’armée noire », comporte le médaillon de van Vollenhoven, outre d’autres personnages célèbres, tels Faidherbe et William Ponty.

- le célèbre lycée van Vollenhoven à Dakar….

Timbre › Joost van Vollenhoven (1877-1918) Indochine française

 

-square van Vollenhoven dans le 12e arrondissement de Paris.

-la salle d’honneur du RICM de Vannes, puis de Poitiers, est baptisée de son nom.

-la promotion 90/12 des élèves officiers de réserve de l’ESM Saint-Cyr Coëtquidan porte aussi son nom.

Le nom de Joost van Vollenhoven était peu connu en Algérie française mais son nom et celui de son frère Jacques, mort au champ d’honneur, ont été gravés sur le monument aux morts de Birmandreïs (Bir Mourad Raïs aujourd’hui) (banlieue d’Alger) et sur une plaque dans l’église.

 

Monument au capitaine Joost van Vollenhoven (Hanoï, Vietnam)

Pour en savoir plus : ANONYME, La vie lucide et passionnée de Joost Van Vollenhoven : Grand administrateur colonial, soldat héroïque, Paris, 1942.

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25 juillet 2021 7 25 /07 /juillet /2021 08:47

 

QUAND L’IRRUPTION DE LA MACHINE AU 19e SIÈCLE
SÈME LA « ZIZANIE », LA DISCORDE,
DANS LA GRANDE FAMILLE OUVRIÈRE

Pour les témoins oculaires de première importance, Gaëtan Pirou, Alexis de Tocqueville, Gustave Flaubert et Simone Weil etc., le machinisme est une des conséquences majeures des conflits et oppositions au sein du monde des travailleurs  ainsi que de la société entière du 19è et du début du XXe siècle.

Gaëtan Pirou (1886-1946) est un économiste français.
Il fut professeur d'économie à la faculté de Droit de Bordeaux et celle de Paris.
Il fut aussi un des rédacteurs en chef de la Revue d'économie politique.
Il a écrit de nombreux ouvrages sur les doctrines économiques, de même que sur les économistes institutionnalistes américains.
Outre son poste de professeur à l'Université de Bordeaux puis de Paris, il fut directeur du cabinet de Paul Doumer entre 1927 et 1931.
Il s’intéressa aussi à la classe ouvrière et à son avenir.

Quelques ouvrages significatifs à cet égard :
_ Les doctrines économiques en France depuis 1870,
_ Doctrines sociales et Sciences économiques…

Avec Gaston Pirou, nous assistons à la naissance d’une psychologie ouvrière nouvelle.

 

NAISSANCE D'UNE PSYCHOLOGIE OUVRIÈRE NOUVELLE

« Le développement de l'action collective ouvrière est la conséquence directe des transformations Juridiques et techniques qui ont bouleversé, à notre époque, l'ensemble de la production et atteint leur maximum dans l'industrie. Ces transformations qui ont conduit à la grande entreprise spécialisée, mécanique, concentrée, ont déterminé, dans l'ordre de l'action ouvrière deux phénomènes connexes. D'une part, le groupement matériel des ouvriers dans de vastes usines a entraîné la naissance d'une psychologie ouvrière nouvelle, caractérisée par le développement de la conscience de classe. Rapprochés dans les usines, les ouvriers ont dû perdre l'espoir, normal chez l'ancien artisan, de devenir un jour des patrons. Ils ont donc été en même temps plus près les uns des autres et plus loin de leurs patrons. Cela devait conduire les ouvriers, matériellement et psychologiquement réunis, à se servir de l'arme de l'action collective. D'autre part, l'essor de la grande industrie, dans la première moitié du XIX* siècle, appelée période chaotique de la grande industrie, s'est accompagnée de souffrances incontestables. En face du grand patron, l'ouvrier isolé se trouvait dans une situation inégale. Cette situation devait pousser les ouvriers à se grouper pour essayer de remédier à l'état d'infériorité où ils se trouvaient. » (Gaëtan Pirou)

Alexis de Tocqueville (1805-1859)

Alexis de Tocqueville (1805-1859) est philosophe, penseur, précurseur de la sociologie et homme politique français.

Pour lui :

LA RÉVOLUTION DE 1848 EST UNE MANIFESTATION DE CETTE ZIZANIE

« Il s'agit d'une lutte sociale : " Elle n'eut pas pour but de changer la forme du gouvernement, mais d'altérer l'ordre de la société, elle ne fut pas à vrai dire une lutte politique... mais un combat de classes une sorte de guerre servile. C’est le soulèvement de toute une population contre une autre : les femmes y prirent autant de part que les hommes et furent les dernières à se rendre.... Elles comptaient sur la victoire pour mettre à l'aise leurs maris, et pour élever leurs enfants ".

Elle est née de la peur bourgeoise : "Un sombre désespoir s'était emparé de cette bourgeoisie ainsi opprimée et menacée et ce désespoir se tournait insensiblement en courage. J'avais toujours cru qu'il ne fallait pas espérer de régler par degrés et en paix le mouvement de la révolution de février et qu'il ne serait arrêté que tout à coup par une grande bataille livrée dans Paris... Non seulement cette bataille était en effet inévitable, mais le moment en était proche et il était à désirer qu'on saisît la première occasion de la livrer.

Ainsi la société était coupée en deux, ceux qui ne possédaient rien unis dans une convoitise commune, ceux qui possédaient quelque chose dans une commune angoisse " (A. de TOCQUEVILLE.).

Gustave Flaubert n’est pas en reste. Il est de ceux qui pensent que le machinisme signifie bien le réveil de la classe ouvrière et les conséquences qui s’en suivent.

Gustave Flaubert (1821-1880)

 

Gustave Flaubert, écrivain français, est un prosateur de premier plan de la seconde moitié du XIXe siècle. Il a marqué la littérature universelle par la profondeur de ses analyses psychologiques, son souci de réalisme, son regard lucide sur les comportements des individus et de la société.

Il présente ainsi la révolte des ouvriers :

 

« Ils étaient là neuf cents hommes, entassés dans l'ordure, pêle-mêle, noirs de poudre et de sang caillé, grelottant de fièvre, criant de rage ; et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les autres. Quelquefois, au bruit soudain d'une détonation, ils croyaient qu'on allait tous les fusiller ; alors, ils se précipitaient contre les murs, puis retombaient à leur place, tellement hébétés par la douleur qu'il leur semblait vivre dans un cauchemar, une hallucination funèbre…

Dans la crainte des épidémies, une commission fut nommée. Dès les premières marches, le président se rejeta en arrière, épouvanté par l'odeur des excréments et des cadavres. Quand les prisonniers s'approchaient d'un soupirail, les gardes nationaux qui étaient de faction — pour les empêcher d'ébranler les grilles — fourraient des coups de baïonnette, au hasard, dans le tas.

Ils furent généralement impitoyables. Ceux qui ne s'étaient pas battus voulaient se signaler. C'était un débordement de peur. On se vengeait à la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de tout ce qui exaspérait depuis trois mois...

Un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux barreaux en demandant du pain. Roque (nouvel engagé de la garde nationale) lui ordonna de se taire. Mais le jeune homme répétait d'une voix lamentable :

  • Du pain.
  • Est-ce que j'en ai moi !

D'autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes hérissées, leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant :

— Du pain !

  • Tiens ! En voilà ! dit le père Roque en lâchant un coup de fusil.

Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet, quelque chose de blanc était resté... »   (G. FLAUBERT, L'éducation sentimentale)

Simone Weil (1909-1943)

Simone Weil (1909-1943) est une humaniste française.

Toute sa vie fut engagée au service de la cause ouvrière. Elle est l'une des rares philosophes à avoir partagé la « condition ouvrière.

« Les ouvriers, ou du moins beaucoup d'entre eux, ont acquis, après mille blessures, une amertume presque inguérissable qui fait qu'ils commencent par regarder comme un piège tout ce qui leur vient d'en haut, surtout des patrons ; cette méfiance maladive qui rendrait stérile n'importe quel effort d'amélioration ne peut être vaincue sans patience, sans persévérance. Beaucoup de patrons craignent qu'une tentative de réforme, quelle qu'elle soit, si inoffensive soit-elle, apporte des ressources nouvelles aux meneurs, à qui ils attribuent tous les maux sans exception en matière sociale, et qu'ils se représentent en quelque sorte comme des monstres mythologiques. Ils ont du mal aussi à admettre qu'il y ait chez les ouvriers certaines parties supérieures de l'âme qui s'exerceraient dans le sens de l'ordre social si l'on y appliquait les stimulants convenables. Et quand même ils seraient convaincus de l'utilité des réformes indiquées, ils seraient retenus par un souci exagéré du secret industriel ; pourtant l'expérience leur a appris que l'amertume et l'hostilité sourde enfoncée au cœur des ouvriers enferment de bien plus grands dangers pour eux que la curiosité des concurrents. (S. WEIL. La condition ouvrière.)

 

 

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6 juin 2021 7 06 /06 /juin /2021 08:14

 

MALI, LES RÊVES D’ANTAN !
1960-2021


ET QUELS RÊVES!
EAUTÉ,BONTÉ,SOLIDARITÉ,
AYONNEMENT,FRATERNITÉ,
'EST LE TEMPS BÉNI DU FAMEUX SLOGAN :
TOUT AFRICAIN EST CHEZ LUI AU MALI

 

Mali, un pays en marche ou en marge ?
Comment en est-on arrivé là ?

 

Un gâchis historique et humain.

 

« L’Homme est le garant de l’équilibre de la création. Ce qu’il faudrait, c’est toujours concéder à son prochain qu’il a une parcelle de vérité, et non pas dire que toute la vérité est à moi, à ma race, à ma religion. » (Amadou Hampaté-Ba)

 

 

Quels furent les objectifs de l’État malien depuis l’accession à l’indépendance en 1960  pour accéder au stade du développement ?
Qu’est-ce que le développement pour un pays pauvre ?
Quelles voies y mène-t-il, avec le maximum de chance d’y accéder ?

Ce qui est en cause essentiellement c’est la capacité pour un État, où qu’il soit, d’être autonome dans ces différents aspects essentiels de la vie de son peuple.

                      -alimentation
               -santé
               -défense
               -culture
               -économie
               -politique

Où en est le Mali à cet égard, aujourd’hui ?
Où veut-il aller ? Qu’en pensent les Maliens ?
Peut-on accéder au développement sans la Démocratie ?
Comment parvient-on-t-on à cette démocratie ?

                                                  (Professeur Tidiane Diakité)

 

 

Dans son édition du 28 mai 2021, le grand quotidien Ouest-France, publie un article qui mériterait l’attention de ceux qui ont connu ou  qui connaissent le Mali.

Parmi les nombreuses questions que sous-tend cet article, deux viennent tout de suite à l’esprit :

  • À quand l’indépendance véritable du Mali ?
  • Que compte faire le peuple malien pour changer l’image du pays et renouer avec son brillant passé ?

 

 

« L’Éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde » (Nelson Mandela)

 

 

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9 mai 2021 7 09 /05 /mai /2021 10:22

Abraham Lincoln (1809-1865)

UN HOMME DE CONVICTION,
AU SERVICE DU DROIT ET DE LA PAIX

« Un bulletin de vote est plus fort qu’une balle de fusil » (Abraham Lincoln)

Abraham Lincoln, né en 1809 dans le Kentucky et mort assassiné en 1865 à Washington D.C., fut le 16e président des États-Unis. Il fut le premier président élu du Parti Républicain.
Il fut élu à deux reprises Président des États-Unis. La première fois en 1860, puis en 1864.

Premier Président élu du Parti Républicain de l’histoire des États-Unis, son mandat coïncide (est-ce un hasard ?) avec un faisceau de crises les pires que le pays ait connues.
Crise politico-militaire sous la forme d’une guerre civile des plus atroces et des plus dures.
Crise politique avec rejet des opposants à la politique et à la personne du Président élu.

Victime de la guerre civile, il fut assassiné non sans avoir fait admettre le XIIIe amendement des États-Unis qui abolit définitivement l’esclavage.

Rien cependant ne semblait destiner le Président Lincoln à un tel avenir de gloire et de prestige. En effet, né dans une famille modeste, après une enfance et une jeunesse difficile, sans moyens pour faire des études sérieuses. Il apprit le droit seul et grâce à ses talents d’autodidacte et à force de volonté, il devint avocat.

Puis par goût et par vocation il se lança dans la politique où il obtint le succès que l’on sait.

« Mieux vaut rester silencieux et passer pour un imbécile et parler et n’en laisser aucun doute. » (Abraham Lincoln)

« Discours sur le principe de l’égalité

[...] J'adhère pleinement à la Déclaration d'indépendance. Si le juge Douglas et ses amis ne souhaitent pas s'y conformer, qu'ils proposent donc de l'amender et qu'ils lui fassent dire que tous les hommes sont créés égaux sauf les Noirs. À nous alors de décider si, en cette année bénie de 1858, la Déclaration d'indépendance doit ou non être amendée en ce sens. Dans l'interprétation de la Déclaration qu'il a donnée l'an dernier, il a prétendu qu'elle avait un seul sens, à savoir que les Américains d'Amérique sont égaux aux Anglais d'Angleterre. Lorsque je lui ai fait remarquer qu'à ce compte-là il excluait les Allemands, les Irlandais, les Portugais et tous ceux, venus d'ailleurs, qui nous ont rejoints depuis la révolution, il s'est alors mis à réinterpréter son interprétation ; et voilà que, dans son tout dernier discours, il nous dit que la Déclaration parle en réalité d'« Européens ». [...]

Si mes déclarations sur [le] thème de l'esclavage des Noirs peuvent être déformées, elles ne sauraient faire l'objet d'aucune méprise. J'ai dit que la Déclaration, telle que je la comprends, ne signifie pas que tous les hommes soient créés égaux à tous égards. Ils ne sont pas égaux par la couleur. Mais le texte, je pense, signifie bel et bien que tous les hommes sont égaux à certains égards, notamment pour ce qui est de leur droit « à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur ». Le Noir n'est assurément pas notre égal par la couleur — ni peut-être dans de nombreux autres domaines ; mais, s'agissant du droit de manger le pain qu'il a gagné de ses propres mains, il est l'égal de tous les autres hommes, qu'ils soient blancs ou noirs. Affirmer qu'on a reçu davantage n'autorise personne à le priver du peu qui lui a été donné. Tout ce que je demande pour l'homme noir, c'est que ceux qui ne l'aiment pas le laissent tranquille. Si Dieu lui a donné peu, ce peu-là, qu'il en profite. [...] » (Abraham Lincoln) [extrait du livre de Bernard Vincent, Abraham Lincoln, Le pouvoir des mots, Lettres et discours, L’Archipel]

 

 

« Lorsque l’homme s’habitue à voir les autres porter les chaînes de l’esclavage, c’est qu’il accepte lui-même un jour de les porter. » (Abraham Lincoln)

 

 

 

L’auteur du livre « Abraham Lincoln, Le pouvoir des mots, Lettres et discours », Bernard Vincent, professeur émérite d’histoire et civilisation américaines à l’Université d’Orléans, ancien président de l’Association française d’études américaines, il a consacré de nombreux ouvrages à l’histoire des États-Unis, notamment Thomas Paine ou la religion de la liberté (Aubier-Montaigne, 1987), Amistad: les mutins de la liberté (L'Archipel, 1998), Histoire des États-Unis (Flammarion, «Champs», 2008, en collaboration), ainsi qu'une biographie, Lincoln, l'homme qui sauva les États-Unis (L'Archipel, 2009).

« J’ai une grande confiance dans le peuple. Si on lui dit la vérité, on peut compter sur lui pour faire face à n’importe quelle crise nationale. L’important est de lui présenter la réalité des faits. » (Abraham Lincoln)


 

 

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2 mai 2021 7 02 /05 /mai /2021 07:36

C’ÉTAIT HIER : XIXe-XXe SIÈCLE
L’ÈRE COLONIALE

 

 

Les Français en Afrique

 

Un continent sous domination européenne
    Comment civiliser les « indigènes »

 

Pour un récit de cette période particulière de la rencontre des Français et des Africains, un témoin des plus qualifiés.
Né au Soudan français en 1900, mort en Côte d’Ivoire en 1991, Amadou Hampaté Bâ, surnommé le « sage de Bandiagara » (Mali), fut un homme de mesure, intelligent, modeste, érudit, d’une intégrité morale exemplaire.
Parmi les objectifs pour lesquels il s’est battu, celui d’une coopération véritable, sans volonté de domination d’un camp sur l’autre, mais une vraie fraternisation, une osmose.
S’il fut un temps membre du Conseil Exécutif de l’UNESCO, c’est sans aucun doute dans l’espoir secret de pouvoir défendre les traditions et cultures africaines, sans le respect desquelles par les « maîtres des indigènes », son rêve d’entente réelle et de coopération véritable et d’émancipation, d’épanouissement de tous, ne serait qu’un vœu pieux.

 

« Ce qu’il faudrait, c’est concéder à son prochain qu’il a une parcelle de vérité et non pas de dire que toute la vérité est à moi, à mon pays, à ma race, à ma religion. » (Amadou Hampaté Bâ)

 

Sans constituer une « bible » de la colonisation française en Afrique, son ouvrage « Oui mon commandant » rend compte dans une large mesure, de la rencontre des deux peuples, et en même temps apporte une explication de l’échec de son idéal, d’une rencontre pacifique et fructueuse pour tous, Français et Africain.

 

 

« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Comment civiliser les « indigènes »
     Du « commerce muet » à la domination des esprits

« Sans en saisir encore tous les aspects, je commençais à me faire une idée sur le fonctionnement du système colonial et sur les différentes phases qu'il avait connues au cours des temps.

Avant les grandes explorations, il y avait d'abord eu la période du "commerce muet", celle où les Européens, arrivés en bateau sur les côtes africaines, déposaient leurs objets et marchandises sur une plage, allumaient un grand feu et retournaient sur leurs bateaux ; les Africains, qui voyaient la fumée de loin, sortaient alors des forêts riveraines, venaient prendre les objets européens et déposaient en échange leurs propres richesses sur la plage. Nous connaissions cette époque à travers la légende qui en était née : les populations côtières avaient cru les Européens "fils de l'eau", servis par les esprits des océans...

Plus tard, après les grandes explorations, était venue la période de la conquête (approximativement de 1848 à 1892) qui permit l'installation de comptoirs commerciaux ; puis celle de l'occupation militaire (de 1893 à 1904 selon les lieux). Dans les régions du Mali que j'ai connues personnellement, l'administration militaire, bien que très dure, était néanmoins assez juste et ne pratiquait pas encore l'exploitation systématique des populations. Les militaires étaient des hommes fiers, parfois fantaisistes, mais généralement ils tenaient leur parole et se souciaient surtout de servir l'honneur de la France. Plutôt que des amasseurs de fortune, c'étaient des idéalistes à leur manière. Ils aimaient commander, mais ils ne pillaient pas. Lors de leur pénétration dans le pays, bien des peuples africains les considérèrent comme une armée à l'égal d'une autre, et plusieurs passèrent même alliance avec eux pour mieux lutter contre leurs propres ennemis. A cette époque, les Africains n'avaient aucune idée de ce qui les attendait.

Les choses changèrent avec la phase suivante, qui vit la mise en place de l'administration civile (entre 1895 et 1905 selon les pays). Le réseau administratif se ramifiait selon une hiérarchie descendante : au sommet, il y avait le Gouverneur général ; ses instructions, inspirées de Paris, étaient transmises aux différents gouverneurs des territoires, qui les répercutaient à leur tour aux administrateurs civils des colonies, appelés "commandants de cercle", pour exécution sur le terrain. L'administration coloniale, qui avait commencé par s'appuyer sur les chefferies traditionnelles, les évinça peu à peu ou les absorba en en faisant des "chefs de canton" soumis à son autorité ; le roi Aguibou Tall, par exemple, installé par le colonel Archinard à Bandiagara en 1893, fut destitué en 1902. La première mission de l'administration fut de recruter de gré ou de force tous les fils de chefs pour les envoyer à l'école française et les doter d'une instruction élémentaire, afin d'en faire de futurs employés subalternes de l'administration ou des maisons commerciales, et, surtout, de fidèles serviteurs de la France, sevrés de leurs traditions ancestrales ; c'est ce type de formation scolaire que j'avais connu. L'accès à un enseignement plus poussé n'apparaîtra que plus tard.

Puis vint le règne des chambres de commerce (celle du Haut-Sénégal-Niger fut fondée en 1913 à Bamako). Alors seulement apparut l'exploitation systématique des populations sur une grande échelle, l'instauration des cultures obligatoires, l'achat des récoltes à bas prix, et surtout le travail forcé pour réaliser les grands travaux destinés à faciliter l'exploitation des ressources naturelles et l'acheminement des marchandises. Le commerce européen s'empara des marchés : les chambres de commerce de Bordeaux et de Marseille établirent des succursales en Afrique ; des maisons spécialisées s'installèrent dans les principales villes du pays. C'est à cette époque que débuta ce que l'on peut appeler la "colonisation économique", servie par l'infrastructure administrative qui, de bon ou de mauvais gré, devait faire exécuter les ordres venus de plus haut. Certains commandants de cercle, en effet, rejetons de la vieille noblesse française ou épris d'un idéal "civilisateur", ne voyaient pas d'un bon œil l'empire grandissant des chambres de commerce locales et répugnaient à servir leurs ambitions ; mais qu'il s'agisse de la levée des impôts ou des récoltes obligatoires, force leur fut de s'incliner.

Mes différentes fonctions, au secrétariat du gouverneur comme dans les cercles de brousse, me permirent de découvrir peu à peu l'organisation du système d'exploitation agricole, qui me fut également exposé par Wangrin (1). Le schéma était le suivant.

Selon les besoins des industries métropolitaines (industries textiles, oléagineuses ou autres), le ministre des Colonies, saisi par les chambres de commerce françaises, transmettait les desiderata de ces dernières au Gouverneur général de l'AOF (Afrique occidentale française) ou de l'AEF (Afrique équatoriale française). En concertation avec les gouverneurs locaux, une répartition des matières premières à livrer était établie entre les différents territoires, puis entre les cercles ; au bout du circuit, les chefs de canton recevaient de leur commandant de cercle l'ordre de fournir, selon les régions concernées, tant de tonnes d'arachides, de kapok, de coton ou de latex, ordre qu'ils répercutaient eux-mêmes aux chefs de village. Les paysans devaient livrer les quantités demandées, quitte à négliger gravement leurs propres cultures vivrières.

Pour faciliter les livraisons, on créa le système des "foires périodiques". Les paysans devaient y amener leurs produits souvent de fort loin, à leurs frais, la plupart du temps à dos d'homme, et pour un prix d'achat dérisoire. Ce prix était en effet fixé par les chambres de commerce locales, qui fixaient également les prix de vente des produits manufacturés... Il fallut rien moins que l'astuce et l'audace d'un Wangrin, à Bobo Dioulasso, pour réussir à s'introduire clandestinement dans ce circuit, à en fausser les données au détriment des gros commerçants européens de la place et à réaliser, au nez et à la barbe des pontes de la chambre de commerce, des profits substantiels qui furent le point de départ de sa fabuleuse fortune (2).

Avant mon départ de Ouahigouya, j'avais entendu dire que le démembrement récent de la Haute-Volta répondait beaucoup plus à un besoin d'aménagement de l'exploitation des ressources naturelles et à la pression des grandes chambres de commerce sur le gouvernement de Paris qu'à une réelle nécessité administrative... Avec d'autres, je prenais peu à peu conscience des faiblesses ou des abus de l'organisation coloniale dans laquelle nous étions nés ; mais, à l'époque, nous n'imaginions même pas qu'elle puisse disparaître un jour. Nous espérions seulement qu'elle s'améliorerait avec le temps...

Depuis, les situations se sont modifiées, mais, hélas, les règles qui président aux échanges internationaux restent les mêmes dans leurs grandes lignes : acheter le moins cher possible les matières premières, et revendre le plus cher possible les produits manufacturés. La colonisation économique n'a fait que prendre un autre visage. Tant que l'on ne se suffit pas à soi-même, on reste nécessairement l'esclave de son approvisionneur.

                                                                                              

 

Face nocturne et face diurne...

 

Certes, la colonisation a existé de tous temps et sous tous les cieux, et il est peu de peuples, petits ou grands, qui soient totalement innocents en ce domaine – même les fourmis colonisent les pucerons et les font travailler pour elles dans leur empire souterrain !... Cela ne la justifie pas pour autant, et le principe en reste haïssable. Il n'est pas bon qu'un peuple en domine d'autres. L'Humanité, si elle veut évoluer, se doit de dépasser ce stade. Cela dit, quand on réclame à cor et à cri la justice pour soi, l'honnêteté réclame qu'on la rende à son tour aux autres. Il faut accepter de reconnaître que l'époque coloniale a pu aussi laisser des apports positifs, ne serait-ce, entre autres, que l'héritage d'une langue de communication universelle grâce à laquelle nous pouvons échanger avec des ethnies voisines comme avec les nations du monde... A nous d'en faire le meilleur usage et de veiller à ce que nos propres langues, nos propres cultures, ne soient pas balayées au passage.

Comme le dit le conte peul Kaïdara, toute chose existante comporte deux faces : une face nocturne, néfaste, et une face diurne, favorable ; la tradition enseigne en effet qu'il y a toujours un grain de mal dans le bien et un grain de bien dans le mal, une partie de nuit dans le jour et une partie de jour dans la nuit (3)...

Sur le terrain, la colonisation, c'étaient avant tout des hommes, et parmi eux il y avait le meilleur et le pire. Au cours de ma carrière, j'ai rencontré des administrateurs inhumains, mais j'en ai connu aussi qui distribuaient aux déshérités de leur circonscription tout ce qu'ils gagnaient et qui risquaient même leur carrière pour les défendre. Je me souviens d'un administrateur commandant de cercle à qui le gouverneur avait donné ordre de faire rentrer l'impôt à tout prix. Or, la région avait connu une année de sécheresse et de famine, et les paysans n'avaient plus rien. L'administrateur envoya au gouverneur un télégramme ainsi rédigé : "Là où il n'y a plus rien, même le roi perd ses droits." Inutile de dire qu'il fut considéré comme "excentrique" et rapidement rapatrié.

Serait-il juste de frapper du même bâton des professeurs honnêtes, des médecins ou des religieuses dévoués, de hardis et savants ingénieurs, et d'un autre côté quelques petits commandants mégalomanes et neurasthéniques qui, pour calmer leurs nerfs ou compenser leur médiocrité, ne savaient rien faire d'autre qu'asticoter, amender et emprisonner les pauvres "sujets français" et leur infliger des punitions à tour de bras ? Quelque abominable qu'ait pu être la douleur infligée à tant de victimes innocentes, ou le coût terrible en vies humaines des grands travaux dits d"'utilité publique", cela ne doit pas nous conduire à nier le dévouement d'un professeur formant les instituteurs ou les médecins de demain.

 

« L’Homme, c’est l’Univers en miniature. L’Homme et le monde sont interdépendants. L’Homme est le garant de l’équilibre de la création. » (Amadou Hampaté Bâ)

 

Les populations africaines, si rapides à épingler les travers ou les qualités d'un homme à travers un surnom, savaient bien faire la différence.

C'est ainsi que j'ai connu le commandant Touk-toïga, "Porte-baobab", qui ne se privait pas de faire transporter des baobabs à tête d'homme sur des dizaines de kilomètres ; les commandants "Diable boiteux" ou "Boule d'épines", qu'il était risqué d'approcher sans précautions, ou Koun-flen-ti, "Brise-crânes"... Mais, il faut le dire, ils étaient souvent aidés dans leurs actions inhumaines ou malhonnêtes par de bien méchants blancs-noirs : le commandant Koursi boo, "Déculotte-toi" (sous-entendu "pour recevoir cinquante coups de cravache sur les fesses"), était assisté par le brigadier des gardes Wolo boosi, ou "Dépouille-peau" ; le commandant "Porte-baobab" avait un garde au nom évocateur : Kankari, "Casse-cous" ; le commandant Yiya maaya, "Voir et mourir", avait son ordonnance Makari baana, "Finie la compassion". Et le commandant Boo doum, "Mange tes excréments", dont la triste spécialité s'exerçait à l’encontre des prisonniers dans leur cellule, était flanqué d'un garde de cercle Nyegene min, "Avale tes urines". J'en ai connu plusieurs personnellement. Beaucoup plus tard, curieux de savoir ce qu'ils étaient devenus, j'en ai visité certains en France. Bizarrement, leur fin de vie fut souvent très pénible, et leur sort, dans des hôpitaux ou des asiles, à peine plus enviable que celui de leurs victimes (je pense en particulier aux commandants "Brise-crânes" et "Mange tes excréments").

Mais il y avait aussi les commandants Fa nyouman, "Bon papa" ; Fana te son, "Calomniateur n'ose" ; Ndoun-gou lobbo, "Heureux hivernage" ; Lourral maayi, "La mésentente est morte" ; et Alla-ya-nya, "Dieu l'a lustré". Sans parler du docteur Maayde woumi, "La mort est aveuglée" ; de l'instituteur Anndal rimi, "Le savoir a fructifié" ; et de l'ingénieur Tiali kersi, "Les cours d'eau sont mécontents", car il les aménageait...

En règle générale, les tout-puissants administrateurs coloniaux, "dieux de la brousse" incontestés, présidents des tribunaux et qui pouvaient infliger sans jugement des peines dites "mineures" mais renouvelables, inspiraient une telle crainte que, bons ou méchants, en leur présence l'expression conjuratoire "Oui mon commandant" sortait de la bouche des sujets français comme l'urine d'une vessie malade.

Mais, derrière cette expression devenue rituelle, l'humour, cette grande arme des Africains "noirs-noirs", gardait tous ses droits. Une anecdote, entre bien d'autres, en témoigne.

O imbécillité drue !

 

Un jour, un commandant de cercle décida d'accomplir une tournée dans la région. Or, on était à la saison des pluies, et la route longeait un terrain argileux encaissé entre deux rivières. Il appela le chef de canton : "Il faut me faire damer cette route par tes villageois pour la durcir et la tenir au sec. Je ne veux pas que ma voiture s'enfonce !" – "Oui mon commandant !", dit le chef de canton, qui ne pouvait dire autre chose. Alors il appela les habitants de plusieurs villages, leur dit de prendre leurs outils à damer, sortes de tapettes en bois en forme de pelles aplaties dont on frappait le sol pour le compacter et le durcir, et les envoya sur la route. Jadis, toutes les routes de l'Afrique, sur des milliers de kilomètres, ont été ainsi damées à main d'homme.

Et voilà les villageois, hommes, femmes et enfants, qui se mettent à taper dans le sol humide et bourbeux. Ils tapent, ils tapent à tour de bras, au rythme d'un chant qu'ils ont composé pour la circonstance. Et tout en tapant, ils chantent et ils rient. J'ai entendu leur chant. En voici quelques passages

 

Imbécillité, ô imbécillité drue !
                   Elle nous ordonne de dépouiller,

                  de dépouiller la peau d'un moustique
                   pour en faire un tapis,

                  un tapis pour le Roi.
                  Ma-coumandan
veut que sa voiture passe.
                  Il ressemble à l'homme qui veut faire sa prière
                 sur une peau de moustique
                 étendue sur le sol.

Sur l'eau le chef veut s'asseoir,
                   s'asseoir pour boire sa bière.
                  Certes, le chef est le chef,
                  mais l'eau est comme une reine,
                  et la reine avale toutes choses.
                  Ma-coumandan
ne sait pas
                  que l'eau avale tout.
                  Elle avalera même
ma-coumandan !

Tapons ! Tapons docilement.
                   Tapons fort dans la boue,
                   dans la boue détrempée.
                  Ma-coumandan
nous croit idiots,
                  mais c'est lui qui est imbécile
                  pour tenter de faire une route sèche
                  dans de la boue humide.

Si la voiture de ma-coumandan s'enfonce,
                   il nous défoncera les côtes.
                  Gare à nos côtes, gare à nos côtes !
                  Tapons fort, tapons sans peur,
                  sans peur des éclaboussures de boue.
                  La pluie de Dieu est là,
                 elle tombe, elle mouille,
                 elle lavera même notre sueur.
                 Tapons, tapons fort, tapons dur,
                 tapons dans la boue humide !...

 

Le commandant, accompagné de son interprète et de son commis, vint visiter le chantier. Les frappeurs chantèrent et rirent de plus belle. Le commandant, tout réjoui, se tourna vers l'interprète : "Mais ils ont l'air très contents !" s'exclama-t-il. Il y avait des secrets que ni les interprètes, ni les commis, ni les gardes, ne pouvaient trahir. "Oui mon commandant !" répondit l'interprète... » (Amadou Hampaté Bâ)

« Riez et rions ensemble car le rire est le meilleur thermomètre de la santé et du bonheur. » (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

(1)[Cf. L'Etrange Destin de Wangrin, p. 271.
(2)
[Ibid., p. 275 et suiv.]
(3)[Cf.
Njeddo Deival mère de la calamité, p. 90, et Contes initiatiques peuls, p. 111.]

 

 

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18 avril 2021 7 18 /04 /avril /2021 07:58

 

LE MALI (EX SOUDAN FRANÇAIS) DE L’ÈRE COLONIALE

 

 

Évocation par un sage érudit malien
Amadou Hampaté-Bâ

 

(Né en 1900 à Bamako (Mali) et mort en 1991 à Abidjan (Côte d’Ivoire)

 

 

« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Un temps membre du Conseil Exécutif de l’UNESCO, il se fit connaître par la défense constante des traditions et cultures africaines, qui, pour lui avaient pour seul rôle de libérer les esprits et de les élever. Considéré comme une véritable bibliothèque des traditions africaines, ses œuvres sont un monument en ce domaine. Son œuvre nous permet de voir l’administration coloniale d’Afrique et ses rapports avec la situation africaine.

Le texte suivant, extrait de « Oui mon commandant1 ! » en est un exemple édifiant.

 

 

« Vacances à Koniakary

Depuis le mois de janvier 1927, donc un peu avant la visite de Haman Nouh à mon domicile, j'étais enfin entré, à la suite d'un examen spécial, dans le cadre envié des commis, avec le grade de "commis expéditionnaire adjoint de première classe". Je travaillais en liaison étroite avec le chef de cabinet, l'administrateur Bailly. C'était un homme simple et bon. Marié à une femme du pays, il faisait partie - avec le commandant de Coutouly - de ces rares Français qui avaient reconnu officiellement leurs enfants métis. Il était si généreux que tous les habitants de Fadan N'Gourma - village d'origine de son épouse - pouvaient loger chez lui et à ses frais. Il avait fait aménager à côté de son logement un ensemble de cases que l'on appelait "le camp des beaux-parents de Bailly" ; tout voyageur venant de Fadan N'Gourma y trouvait gîte, nourriture et couchette.

Une petite anecdote illustre bien son caractère.

Depuis le départ de Demba Sadio, comme je ne disposais plus de sa bicyclette pour venir travailler, je venais au bureau à pied. Un matin, M. Bailly m'avait fait appeler peu après l'ouverture des bureaux, mais on lui répondit que je n'étais pas encore arrivé. Quand j'allai me présenter à lui, il m'interrogea sur les raisons de mon retard : "Monsieur le chef de cabinet, lui répondis-je, j'habite très loin et je fais le chemin à pied. Aujourd'hui, je ne me suis pas préparé suffisamment à temps. Je vous prie de m'excuser." Il ne répondit rien. C'était un homme très calme, qui ne parlait pas beaucoup.

Vers midi, il m'appela dans son bureau. Il me remit un pli et me demanda d'aller le porter à M. Hourcailloux, patron d'un magasin à Ouagadougou et représentant des Etablissements Boussac. En sortant du bureau je me rendis directement au magasin. M. Hourcailloux lut le pli, alla chercher une "bicyclette auto-moto" toute neuve et me la remit pour M. Bailly. N'osant pas la monter, je l'amenai à la main à la maison, puis, après le déjeuner, au bureau, j'allai prévenir M. Bailly : "Monsieur le chef de cabinet, M. Hourcailloux m'a remis une bicyclette pour vous. Je l’ai rangée dans le vestibule." Sans lever la tête de son travail ni même aller voir la bicyclette, il dit : "Gardez-la » — c'était l'un des rares administrateurs à vouvoyer les employés indigènes — "je crois qu'avec cela vous n'arriverez plus en retard..."Or, à l'époque, une telle bicyclette coûtait près de 1 200 francs !

C'est donc grâce à M. Bailly que j'eus ma première "bicyclette auto-moto", que je garderai longtemps. Par la suite, une relation d'amitié et de confiance s'instaura entre nous. et il cessa de me vouvoyer. Beaucoup plus tard, vers 1935, alors que je me trouvais en fonctions à Bamako et lui commandant de cercle à Nioro (actuel Mali), j'ai eu l’occasion de lui manifester ma gratitude en témoignant en sa faveur, alors qu'il se trouvait injustement accusé dans une affaire dont il n'était pas responsable. (J'en parlerai en son temps.)

 

 

« Je pense à cette humanité analphabète, il ne saurait être question de livres ni d’archives écrites à sauver des insectes, mais il s’agira  d’un gigantesque monument oral à sauver de la destruction par la mort, la mort des traditionalistes qui en sont les seuls dépositaires. Ils sont hélas au déclin de leurs jours. Ils n’ont pas partout préparé une relève normale. En effet, notre sociologie, notre histoire, notre pharmacopée, notre science de la chasse, et de la pêche, notre agriculture, notre science météorologique, tout cela est conservé dans des mémoires d’hommes, d’hommes sujets à la mort et mourant chaque jour. Pour moi, je considère la mort de chacun de ces traditionalistes comme l’incendie d’un fonds culturel non exploité. »  (Amadou Hampaté Bâ)

 

Depuis le départ de Demba Sadio en 1925, nous avions habitude de nous écrire assez souvent. Notre courrier, régulier et plutôt volumineux, inquiéta la direction de la Sûreté, qui le soumit à une surveillance discrète. Un jour, le receveur principal des Postes, M. N'Diouga N'Diaye, m'avertit à mots couverts : "Jeune homme, il faut faire très attention à ce que vous écrivez à votre ami Demba Sadio. Dites-lui d'en faire autant." Je compris tout de suite que notre correspondance passait au contrôle avant de nous être livrée.

L'époque était celle où le slogan "L'Afrique aux Africains" venait d'être lancé par un groupe d'intellectuels africains que l'on qualifiait de "bolchevistes". Un Soudanais, Tiemoko Garan Kouyaté, sorti de l'Ecole normale d'Aix-en-Provence3, faisait partie des grands suspects dont on recherchait anxieusement les correspondants. L'épaisseur de nos courriers nous rendant éminemment suspects, sans doute pensa-t-on que nous étions un maillon de la chaîne des bolchevistes noirs. La surveillance en fut pour ses frais, car si nos lettres étaient volumineuses, c'est que Demba Sadio avait attrapé mon virus de la collecte des traditions orales et que, dès cette époque, il avait pris l'habitude de m'envoyer les contes, légendes ou récits historiques qu'il recueillait dans sa région ; il le fera d'ailleurs sa vie durant, et nombre de ses envois figurent encore dans mes archives. Les Bâ et les Diallo étant liés par la relation de "cousinage à plaisanterie" qui permet une grande liberté de langage, il m'appelait "Petit Peul" et signait "Dieudonné", du nom chrétien qu'il avait reçu dans l'école religieuse où il avait fait ses premières études. Voilà qui devait sembler encore plus suspect à nos fins limiers de la Sûreté, toujours prêts à voir des codes chiffrés partout...

 

Au cours de l'année 1926, j'avais effectué un rapide aller et retour pour Bandiagara, mais la durée de mon congé ne m'avait pas permis de pousser jusqu'à Koniakary. J'avais grande envie de revoir mon ami.

Un jour de l'été 1927, alors que je faisais signer le courrier au gouverneur Hesling, celui-ci me demanda ce que devenait Demba Sadio. Je lui donnai de ses nouvelles et profitai de l'occasion pour lui dire combien je souhaitais obtenir un mois de permission pour aller le voir à Kayes, dans sa famille. "Fais ta demande par écrit", me dit le gouverneur. Le lendemain même je déposais ma demande, et le surlendemain, par décision du 18 juillet 1927, une réquisition de transport Ouagadougou-Bamako-Kayes et retour me fut accordée, pour moi, ma femme et mon premier fils, Cheick Ahmed Bâ, âgé de seize mois. Une ampliation de cette décision fut envoyée aux commandants de cercle de Bamako et de Kayes, afin que ces autorités me mettent en route sans difficultés dès l'expiration de mon congé.

Ma femme s'arrêta à Bandiagara, où se trouvait déjà notre petite fille Kadidja. De mon côté, prévoyant de passer à Bandiagara à mon retour, je poursuivis directement sur Bamako pour voir ma famille, et de là je gagnai la ville de Kayes par le chemin de fer. A l'époque, le train ne marchant pas la nuit, il fallait deux journées pour franchir les quelque quatre cents kilomètres qui séparaient les deux villes. Les voyageurs passaient une nuit à Toukoto, avec tout ce que cela comportait de dérangement pour eux-mêmes et pour les habitants chez qui ils descendaient à l'improviste pour demander l'hospitalité. L'Afrique de la brousse ignorait l'hôtel — et l'ignore encore en bien des adroits. L"'hospitalité rémunérée", importation occidentale amenée par la colonisation, demeurait limitée aux capitales et grands centres urbains que les Africains traditionnels appelaient — et appellent encore souvent — toubaboudougou : "village de toubabs". En dehors de ces "toubaboudougou", n'importe qui pouvait, n'importe quand, venir demander l'hospitalité à n'importe qui. Les mots "Je suis l'hôte que Dieu vous envoie" suffisaient à faire s'ouvrir les portes comme sous l'effet d'un Sésame magique. Le voyageur de passage était un hôte sacré, et il n'était pas rare que le chef de famille lui abandonne sa propre chambre.

 

Durant le voyage, je me remémorai l'histoire de la ville de Kayes, où vivait mon ami Demba Sadio. En 1855, le général Faidherbe y avait débarqué pour dégager Paul Holl assiégé par Tierno Oumar Baïla, généralissime de Tannée toucouleure d'El Hadj Omar2 ; en 1898, c'est là que Aimamy Samory2 Touré avait été jugé et condamné à la déportation au Gabon. Enfin, Kayes avait été, depuis 1891, la première  capitale de la colonie du Haut-Sénégal-Moyen-Niger, avant d'être elle-même, à partir de 1908, supplantée par Bamako avec le gouverneur Clozel. C'est également à Kayes que fut créée la première "Ecole des otages", transférée ensuite à Bamako sous le nom d"'Ecole des fils de chefs", puis rebaptisée "Ecole professionnelle".

 

 

« Ne regrette rien, il faudra toujours continuer à apprendre et à te perfectionner, et ce n’est pas à l’école que tu pourras le faire. L’école donne des diplômes, mais c’est dans la vie qu’on se forme. »  (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Située sur la rive gauche du fleuve Sénégal, à environ sept cents kilomètres de Saint-Louis, Kayes est considérée comme l'un des points les plus chauds du globe ; à la saison sèche, il y fait plus de quarante-cinq degrés à l'ombre ! Cela ne l'empêche pas d'être le rendez-vous animé des commerçants de diverses ethnies des pays environnants : les artisans y voisinent avec des pêcheurs et croisent dans les mes des pasteurs peuls ou des Maures nomades et semi-nomades.

J'arrivai à Kayes sous une pluie battante. Cette année-là, l'hivernage était exceptionnellement pluvieux. Je trouvai à la gare mon ami Demba Sadio Diallo, toujours flanqué de son griot Bokardari Sissoko, anciennement en service avec nous à Ouagadougou et qui le suivait partout. Nos retrouvailles furent chaleureuses, marquées des inévitables plaisanteries qui émaillent les rencontres entre membres des clans Bâ et Diallo. Mon ami m'installa confortablement dans sa concession, puis il m'emmena au bureau du commandant de cercle pour faire viser mes papiers.

 

Secs malgré la pluie...

 

Mon maître Tierno Bokar, averti de mon voyage, m'avait écrit pour me dire d'aller saluer de sa part à Kayes le Chérif Mohammad El Mokhtar, qui était alors la personnalité la plus marquante de l'ordre musulman tidjani au Soudan français. Demba Sadio m'emmena donc chez ce très savant marabout, que lui-même fréquentait assidûment. A l'occasion de cette visite, nous vécûmes une aventure que je crois intéressant de rapporter, tant en raison de son étrangeté que pour les réflexions qu'elle fera naître dans mon esprit bien des années plus tard, à la lumière d'autres événements.

  Notre départ pour Koniakary, lieu de résidence du père de Demba Sadio, était fixé pour le lendemain. Or la pluie ne cessait de tomber nuit et jour, nous n'avions pas de montures et Koniakary était à deux jours de marche. Au moment de prendre congé du Chérif, mon ami Demba me poussa à lui demander de prier pour nous afin que nous ne soyons pas trempés par la pluie, car nous n'avions pas de porteurs et nous transportions nos effets dans de simples baluchons. Il ne doutait pas des pouvoirs spirituels Chérif ; d'une façon générale les Africains sont persuadés que les marabouts peuvent tout, à plus forte raison s’ils appartiennent à une lignée prestigieuse — ce qui était — le cas de notre marabout puisque, comme l'indiquait son appellation de "Chérif", il était un descendant du saint Prophète Mohammad lui-même.

  Je formulai la demande au Chérif. Il sourit : "Oui, je sais que la rumeur m'attribue des pouvoirs miraculeux. Mais vous, qui êtes des garçons intelligents, ne vous méprenez point. Je n'ai aucun pouvoir, je suis exactement comme vous. Seul Dieu a la force, le pouvoir, la science et la sagesse.

—Certes, répliquai-je, Dieu seul est tout-puissant. C'est pourquoi nous souhaiterions que tu le pries pour nous, car nous savons que tes prières sont efficaces.
—Vous croyez sincèrement que mes prières sont efficaces ?
—Oui ! fîmes-nous d'une seule voix. Nous y croyons, et fermement !"

Alors le Chérif, toujours en souriant, nous dit : "Puisque vous avez foi en mes prières, c'est votre foi qui comptera, et non mes prières. Approchez et tendez vos mains." Nous lui tendîmes nos mains, paumes ouvertes face au ciel. Il les rapprocha, saisit nos doigts et, après avoir récité la ratifia, dit d'un ton presque de plaisanterie, comme s'il ne se prenait pas au sérieux lui-même :

"O mon Dieu ! Allâhouma ! Tu sais mieux que moi que je ne peux rien. Moi aussi je sais que je ne peux rien, mais ces deux garçons croient que je peux quelque chose. Mon seul pouvoir, c'est de te transmettre les demandes de ceux qui s'adressent à moi. Demba et Amadou disent avoir foi en mes prières, et moi j'ai foi en ton pouvoir et en ta bonté. Aussi je te conjure, O mon Dieu ! de garantir ces deux jeunes gens de toute pluie depuis Kayes jusqu'à Koniakary. Que la pluie vienne devant eux, derrière eux, sur leur droite et sur leur gauche, mais pas sur eux. Protège-les, O Dieu ! comme tu préserves certains brins d'herbe au milieu de grands incendies. Tu es le Seigneur que chacun implore, consciemment ou inconsciemment. Tu es l'Entendeur de ceux qui t'appellent, Tu es le Maître de l'ensemble des êtres, Toi le Clément, le Miséricordieux ! Amine !" Notre "Amine !" fit écho au sien, puis chacun de nous se passa les mains sur le visage jusqu'à la poitrine.

Le lendemain de bonne heure, Demba Sadio, son griot et moi, nos paquets sur l'épaule, prîmes la route de Koniakary. Comme par miracle, il ne pleuvait pas sur Kayes, tandis que Kayes-n'tini (le "Petit Kayes"), situé sur la rive droite du fleuve et que nous devions rejoindre, était noyé sous l'averse. Une pirogue nous fit traverser le fleuve sous un soleil brillant de clarté. Dès notre débarquement à Kayes-n'tini, l'averse y cessa, et ce fut au tour de la ville de Kayes, gagnée par les nuages, de subir une pluie torrentielle. Toute la journée, nous marchâmes d'un bon pas sans jamais être touchés par une seule goutte de pluie, les averses semblant se déplacer au fur et à mesure de notre avance. Ceux que nous rattrapions sur la route étaient trempés jusqu'aux os, tout comme ceux qui nous rattrapaient. Ils nous regardaient sans en croire leurs yeux. A Kabatté, nous fîmes étape chez un ami de Demba Sadio. Toute la nuit la pluie tambourina sur les toitures, lançant par moments des rafales crépitantes comme pour se venger de n'avoir pu nous atteindre. Le lendemain matin, le soleil était radieux ; il nous accompagna durant toute la journée et nous ne reçûmes pas la moindre goutte de pluie, alors que partout ailleurs il pleuvait sans arrêt.

A notre arrivée à Koniakary, tout le monde nous demanda où nous avions caché nos parapluies et nos vêtements mouillés, car il était impensable que nous ayons été épargnés par la pluie diluvienne qui tombait sur tout le Diombougou depuis dix jours. Tout le pays était trempé. Nous seuls étions complètement secs.

Pour un esprit cartésien, notre aventure ne fut rien d'autre que l'effet d'une coïncidence extraordinaire, mais hasardeuse. Pour nous, il était hors de doute que c'était là une manifestation patente de la puissance divine déclenchée en notre faveur par les prières du Chérif Mohammad El Mokhtar — d'autant que les "prières pour la pluie", chez les musulmans comme chez les Africains traditionnels, étaient alors pratique courante. Quant à moi, après une longue existence, je ne crois toujours point au "hasard", mais plutôt à une loi des coïncidences dont nous ne connaissons pas le mécanisme. Certaines coïncidences sont parfois si heureuses et si à propos — surtout si elles se renouvellent assez souvent et à bon escient — qu'elles semblent être l'effet de quelque intelligence qui nous dépasse. Or on peut tout dire du hasard, sauf qu'il est intelligent...

Le père de mon ami, Sadio Samball Diallo, fils du roi Samballa Diallo et chef de la province, nous fit héberger chez son "grand captif, c'est-à-dire le doyen et le chef de ses serviteurs. On nous choya comme des princes. Je passai deux nuits à Koniakary. Chaque jour, Demba Sadio et moi allions saluer son père et assister à ses audiences. Nous ne pouvions guère sortir, car la pluie n'arrêtait pas. Le chef Sadio Samballa fut très touché par la puissance des liens d'amitié qui m'attachaient à son fils. Quand je demandai congé, il réunit son conseil et annonça à tous ses administrés que je devenais son fils au même titre que Demba. Il me donna l'une de ses propres montures, un superbe étalon gris réputé pour sa vitesse et son tempérament qui me laissa muet d'admiration, et me promit en mariage sa fille Mariam âgée de six ans — mariage qui, pour diverses raisons, ne se réalisera pas.

Nous retournâmes à Kayes, moi monté sur mon bel étalon, Demba et son griot également à cheval. Sur la route du retour non plus, nous n'eûmes pas à souffrir de la pluie.

Hélas, je ne pouvais me permettre de garder ce magnifique animal. Je n'avais pas assez d'argent pour louer un wagon et le faire voyager jusqu'à Bamako, et je ne pouvais pas non plus le confier à quelqu'un car ç'aurait été lui imposer une charge trop lourde. Il me fallait donc le vendre. J’aurais aimé plus que tout l'amener à Bamako pour le montrer à mon père Tidjani, mais à l'impossible nul n'est tenu. Je cédai donc mon étalon gris à l'interprète Bakary Kouyaté, celui-là même qui avait été l'interprète du commandant de Lopino lors de son différend avec le chef peul Idrissa Ouidi Sidibé, et qui se trouvait alors en congé à Kayes. Il me le prit pour deux mille francs payables à crédit et me versa une avance. Après avoir fait mes adieux à mon ami et frère Demba Sadio, le cœur tout plein de chaleur amicale — et pour une fois les poches bien garnies de "galettes d'argent" — je regagnai Bamako.

 

 

« Chaque belle journée est suivie d'une nuit... »

 

Comme le dit le proverbe peul : Chaque belle journée est inévitablement suivie d'une nuit profonde. C'est un adage que l'on cite le plus fréquemment aux enfants pour les habituer à comprendre qu’aucune joie ne dure indéfiniment sur cette terre et les préparer à affronter l'adversité avec égalité d'âme, comme on s'habitue à se coucher quand la nuit tombe. »  (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Notes :

1- le mot « commandant », à l’époque, n’avait aucun rapport avec la hiérarchie militaire : il signifiait simplement « chef » ou « supérieur hiérarchique ».

2- El Hadj Omar et Samory Touré furent les deux principaux opposants armés à la pénétration de la France en Afrique de l’Ouest. Tous deux farouchement combattus et pourchassés par l’armée française, finirent, le premier dans les grottes de Bandiagara où il mourut, le deuxième fut traqué, arrêté et exilé au Gabon où il mourut.

3- Cette école d’excellence, où étaient accueillis les jeunes gens des colonies jugés les plus méritants et qui se destinaient à l’enseignement, fut fermée par les autorités françaises qui la soupçonnaient d’être devenue, année après année, une niche d’incubation et de formation de jeunes bolchéviques noirs au service de l’Union soviétique.

 

 

« Si tu penses comme moi, tu es mon frère. Si tu ne penses pas comme moi, tu es deux fois mon frère, car tu m'ouvres un autre monde ».   (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

 

 

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4 avril 2021 7 04 /04 /avril /2021 07:45

 

Guerre de l’eau, pour aujourd’hui ou pour demain ?

 

 

Le réchauffement climatique constitue une réalité tangible de nos jours : assèchement des cours d’eau, des lacs… en certaines régions du monde. Ce sont autant de signaux qui alertent sur ce qu’il convient d’appeler le « problème de l’eau » : causes, conséquences, remèdes…, tel que nous le révèle l’article suivant.

Un article écrit en 2013 par Isaac Diakité, et paru dans Revue Défense Nationale.

 

« Guerre de l’eau, pour aujourd’hui ou pour demain ?

Les tensions pour le contrôle de l’or bleu sont exacerbées. L’enjeu est planétaire. La plus terrible des guerres serait en train de se préparer.

« Qu’est-ce que vous prendrez ? » « Un verre d’eau, s’il vous plait ! ». Peut-on faire plus classique à la terrasse d’un café ? Et pourtant, ce geste si naturel de boire un verre d’eau pourrait devenir une rareté, un luxe. Science-fiction ? Paranoïa ? Mauvais remake de l’Apocalypse ? Non !

Depuis de nombreuses années la sonnette d’alarme a été tirée par de nombreux scientifiques et journalistes : la guerre de l’eau serait imminente. L’eau, l’élément le plus abondant sur Terre, viendrait à manquer. On pourrait penser à un canular si l’actualité ne nous ramenait à une réalité bien concrète. Au XXe siècle, la population mondiale a triplé pendant que la consommation d’eau a été multipliée par six ! Les êtres humains utilisent l’eau pour boire, faire la cuisine se laver, nettoyer, et… arroser le jardin familial !

Cette utilisation domestique de l’eau, bien qu’essentielle, ne représente cependant qu’une petite partie de la consommation totale. Plus précisément, l’eau que l’on boit ne correspond qu’à 1% de l’eau consommée par l’homme mais alimente la quasi-totalité des discours sur l’eau. C’est normal, puisqu’il en va de notre vie ! Mais à l’échelle mondiale, relevons que l’agriculture, à elle seule, pèse pour plus de 70% dans la consommation d’eau douce.

Cette eau douce si précieuse ne constitue, sous sa forme facilement accessible, que 0,025% des réserves d’eau sur Terre. Si l’on rajoute que 9 pays se partagent 60% des ressources et que près d’un milliard d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable, les bases d’un enjeu stratégique se dessinent. Au cœur de la problématique, on trouve les tensions actuelles autour du contrôle de l’eau, les défis hérités de l’accès, mais aussi le commerce de l’eau douce et potable. Une vision optimiste permet d’affirmer que des solutions à mettre en œuvre rapidement sont envisageables.

La domination de ceux qui maîtrisent l’eau.

Les tensions internationales et les conflits liés au partage de l’eau ne sont pas nouveaux. Aujourd’hui l’on compte 286 traités pour 61 des 200 bassins hydrographiques répertoriés. Mais il existe très peu d’accords sur les eaux souterraines. L’eau, à la fois enjeu de sécurité et passage obligé du développement est une arme redoutable qui cristallise de nombreux conflits. Le partage et la gestion des fleuves internationaux sont au cœur du problème. Les barrages, le pompage pour l’irrigation, la pollution industrielle, tout a un impact sur le débit et la qualité des eaux. Toute action en amont a des répercussions en aval.

Au Proche-Orient, on constate une suprématie d’Israël et de la Turquie qui possèdent des moyens de pressions économiques et politiques sur leurs voisins. L’Euphrate est le sujet de fortes discordes entre la Turquie d’un côté et la Syrie et l’Irak de l’autre. Ankara utilise le fleuve comme un moyen de pression politique. Tant que la Syrie soutient le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), les Turcs refusent de discuter d’une possible augmentation du débit en aval. La Turquie est non-signataire de la convention des Nations Unies de 1997 (sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation). Ses deux voisins n’ont donc aucun recours. Dans la vallée du Jourdain, selon Amnesty International, Israël utiliserait pour sa consommation 80% de l’eau disponible. Les Palestiniens se partageraient les 20% restants et 200000 d’entre eux n’auraient pas accès à l’eau courante. Dans la vallée du Nil, l’Egypte et le Soudan revendiquent des droits historiques sur les ressources du fleuve. Les pays voisins désireux d’accéder au développement contestent ce droit. Parmi ces pays, l’Ethiopie contrôle les sources du Nil bleu qui représente 85% du débit du fleuve que l’on retrouve au Caire. C’est un levier de pression non négligeable  comme l’actualité vient de le rappeler.

 

Les hommes et l’eau, une histoire depuis le commencement

La répartition de la population mondiale est contrastée. Les fortes densités se concentrent sur quelques grands foyers de peuplement, berceaux des plus grandes civilisations humaines. L’Asie abrite la majorité de la population de la planète dans deux foyers principaux : l’Asie de l’Est, dont la Chine, et l’Asie du Sud, dont l’Inde. L’Europe est le troisième grand foyer. Les régions surpeuplées se concentrent au bord de la mer et des grands fleuves. L’eau a toujours été une ressource essentielle au développement des sociétés humaines et  à leurs activités. Les  hommes se sont de tout temps installés au bord des cours d’eau comme l’atteste l’implantation historique de la très grande majorité des centres urbains actuels.

Dans la région fertile du Tigre et de l’Euphrate, les premières traces d’occupation humaine remonte au XIe millénaire avant J.C. cette région a été le berceau de l’agriculture, des villes et de grandes civilisations : sumérienne, akkadienne, assyrienne, arabo-musulmane. Leur essor en Mésopotamie est le résultat d’une appropriation rapide des réserves en eau, vitale dans la région : des systèmes d’irrigation élaborés sont créés dès le VIe millénaire avant J.C. très vite les hommes se regroupent en agglomérations, premières formes de communautés humaines organisées.

Un produit commercial qui rapporte.

Avec l’entrée dans l’ère moderne, on assiste à un phénomène de marchandisation des ressources aquifères. Ainsi, des pays en développement d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine, vendent-ils leurs terres riches en eau à d’autres pays ou à des entreprises commerciales. A la surconsommation des réserves s’ajoute un accaparement des ressources qui conduit ces pays à un « suicide hydrologique ».

Le cercle vicieux s’enclenche alors : diminution des ressources, diminution des revenus et donc augmentation des ventes ou locations de terres.  Et à nouveau, diminution des ressources ! Pour mieux comprendre les enjeux économiques derrière l’exploitation de l’eau, il faut se rappeler que quatre entreprises multinationales privées se partagent la majeure partie du marché privatisé de distribution de l’eau dans le monde. Sans oublier les multinationales de l’agro-alimentaire qui ont créé et imposé un marché lucratif, celui de l’eau en bouteille. Les estimations de croissances fixent à environ 10 milliards la population mondiale à la fin de ce siècle. Les besoins en nourriture et donc en élevage et en agriculture vont exploser, et avec eux la consommation d’eau. Peut-on encore sortir de cette spirale ? La guerre est-elle inévitable ?

Tout n’est pas perdu.

Des solutions sont heureusement possibles. Il y a tout d’abord une intensification des traités internationaux sur l’eau. La convention d’Helsinki en 1992 puis celle de New York en 1997 ont fixé des cadres réglementaires sur l’utilisation des ressources naturelles en eau. Certains tenants de la « diplomatie de l'eau », comme par exemple la récente Académie de Norvège, estiment que l'eau peut être un moyen de limiter et de réduire les litiges. Il faut pour cela que la concertation soit relayée au niveau international. Ils remarquent, à l'appui de leur thèse et comme le démontrent les études du géographe américain Aaron Wolf, qu'aucune guerre de l'eau n'a jamais éclaté dans l'histoire… jusqu’à présent ! Pourquoi ne pas envisager une agence supranationale de la gestion de l’eau ? Cette agence pourrait dépendre directement des Nations Unies et être à l’origine d’un ensemble de traités sur la fourniture et les échanges en eau. Elle serait aussi responsable de leur application en toute circonstance. Pourquoi pas des Casques Bleus de l’eau ?

Les plus alarmistes prévoient des guerres terribles pour le contrôle de l’or bleu. Ces thèses se fondent sur un développement de l’humanité telle qu’elle est aujourd’hui. Mais des changements technologiques, politiques et sociaux sont possibles. On pense en premier lieu à l’exploitation de cette ressource inépuisable qu’est l’eau de mer, mais les processus de désalinisation sont gourmands en énergie. Coûteux, ils sont réservés à des pays riches comme les pays du golfe Arabo-persique. Les progrès scientifiques permettent d’accroitre la productivité hydrique (micro-irrigation, OGM, dépollution). Des réflexions sur la pertinence de l’autosuffisance alimentaire sont en cours. Les pays pourraient abandonner certaines productions consommatrices d’eau pour se spécialiser dans des cultures plus adaptées à leurs ressources hydriques. Il y aurait ainsi une modification des échanges mondiaux et un nouvel équilibre. Sur le plan social, les populations pourraient accepter plus facilement la construction de grandes retenues d’eau malgré leurs impacts géographique et écologique. Ces retenues serviraient alors de réservoirs d’eau douce. De même, pourquoi ces mouvements végétariens qui veulent changer les habitudes alimentaires en abandonnant la viande grande consommatrice d’eau, ne deviendraient-ils pas majoritaires dans un siècle ?

L’enjeu géopolitique majeur de demain.

Quoi qu’il en soit, que ce soit en tant que source de conflits et de guerres ou comme élément d’un nouvel ordre de stabilité mondiale, l’eau sera assurément un enjeu géopolitique majeur de ce nouveau siècle, comme elle l’a déjà été, sous d’autres formes, par le passé. En regardant l’histoire et la situation géopolitique actuelle, il est plus aisé d’imaginer des « conflits de l’eau » de basse intensité, plutôt guerre civile que guerres interétatiques. On ne peut toutefois pas écarter cette possibilité car jamais au cours de l’histoire la population n’a été aussi importante et la consommation d’eau aussi élevée. Il faut cependant garder à l’esprit que l’eau, contrairement au pétrole, est un élément qui se renouvelle. Les problèmes ne viennent donc pas vraiment de la quantité d’eau disponible sur Terre, mais bien de sa répartition. Tout va donc dépendre des choix politiques et des stratégies adoptées dans le futur. Si la guerre de l’eau n’est pas pour aujourd’hui ni pour demain, elle pourrait très bien être pour après-demain si rien n’est fait pour une distribution équitable. Il ne peut y avoir de paix sans répartition des eaux mais il ne peut y avoir de solution au problème de l’eau sans la paix.

Tout comme le pétrole n’était pas un souci dans les années 1960, l’eau et ses problématiques qui ne sont qu’un élément des relations internationales actuelles, vont devenir un enjeu de plus en plus central de la géopolitique, notamment régionale.

Pendant le temps qu’il vous a fallu pour lire cet article, John l’Américain a utilisé presque 3 litres d’eau tandis que Kabibi l’Africaine a parcouru à peine 400 mètres sur les 6 kilomètres qu’elle effectue chaque jour pour rapporter de l’eau ! »  (Isaac Diakité, 2013)

 

 

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