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17 juillet 2022 7 17 /07 /juillet /2022 07:31

L’IMMIGRATION EN FRANCE

 

 

Colonisation, immigration, intégration

 

 

> Après les Tente Glorieuses, la crise économique et sociale ?

Cette crise constitue pour la France, une épreuve : le retour du temps des « vaches maigres » qui rappelle la grande crise économique de l’entre-deux guerres des années 30 au déclanchement de la Deuxième Guerre mondiale.

Curieusement, elle rappelle des mots, des images que l’on croyait définitivement bannis de nos mémoires.

Ce ressac fut l’occasion de prendre rapidement des mesures auxquelles on ne pensait plus : chômage massif, fermeture des frontières, renvoi chez eux des travailleurs immigrés dont on ne voulait plus et qui devenaient, du jour au lendemain, ces indésirables qu’il fallait renvoyer chez eux, des « empêcheurs de vivre en paix» qui venaient nous « manger notre pain ».

 

S’il fut plus facile pour les travailleurs immigrés européens (italiens, Polonais, Russes, Portugais…) de rentrer chez eux, ou de s’intégrer par naturalisation, car plus proches par la culture, donc jugés plus facilement assimilables, les autres, Arabes et Noirs, rencontrèrent plus de difficultés, parce que originaires pour la plupart de l’ancien Empire colonial français d’Afrique (?).

Ce fut l’ère des « charters » pour conduire les récalcitrants dans leur pays d’origine.

Ceux qui voulurent rester coûte que coûte en France, choisirent la clandestinité et devinrent des « clandestins », des « sans-papiers », souvent enfermés dans les trop fameux « centres de rétention », dans l’attente de leur expulsion du pays.

Ces clandestins, sans papiers, contribuèrent, depuis, sans doute, à enrichir le vocabulaire généralement appliqué à cette catégorie ; ils sont à l’origine des métamorphoses du terme « travailleurs immigrés » qui devint « immigrés clandestins », puis « clandestin », certains assimilés aux délinquants ou de trafiquants de produits interdits par la loi.

Dans le même temps, surtout à partir du début des années 1990, on assista à une certaine détérioration des relations entre la France et des Etats africains.

Quelques personnalités françaises, notamment des ambassadeurs ou anciens ambassadeurs, qui s’inquiétaient de l’état de dégradation des relations entre l’Afrique et l’ancienne métropole, s’en sont émus, pour l’avenir des relations franco-africaines, principalement du sort du français, majoritairement parlé dans ces pays, et partant, du rayonnement de la France dans le monde, au moment où des nations autres qu’européennes, rodaient autour du continent africain.

 

 

Ainsi, « Le point de vue de M. Gérard Simon, ancien ambassadeur de France, publié récemment dans une revue africaine sous le titre La langue française, une espèce menacée en Afrique ? est riche d'enseignement. Son analyse commence par l'avenir prévisible à moyen terme du français en Afrique et dans le monde.

M. Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de la francophonie, affirme, par l'article publié sous sa signature dans le Figaro du 20 mars 2002, « qu'à l'horizon 2005-2010, 52% des francophones du monde seront africains. » Ces propos sont bien présomptueux. Ils relèvent de la simple spéculation quantitative, fondée sur l'extrapolation du rythme démographique. Mais ils ne prennent pas en compte, à l'évidence, les hypothèques pesant aux plans humains, politiques et économiques, sur les relations de la France, clé de voûte et élément moteur de l'édifice francophone, avec ses partenaires de l'Afrique subsaharienne. Rares sont ceux, en effet, dans lesquels l'opinion publique ne déplore, à tous les niveaux socio-économiques, l'irréversible déclin et la banalisation accélérés des relations traditionnellement privilégiées avec la France. C'est pourquoi, prenant leur parti de cet amer constat, les jeunes élites africaines se tournent résolument désormais, vers l Amérique du Nord, malgré le coût élevé des études. Les Etats-Unis et le Canada accueillent, maintenant, plus d'étudiants africains francophones que la France. De sorte qu’en dépit de toutes les déclarations circonvenues du personnel politique français, les dimensions historiques, culturelles, économiques de nos relations avec l'Afrique francophone ne cessent de se dégrader dans l'indifférence d'une opinion publique essentiellement préoccupée par la gestion matérialiste du quotidien. Cependant, il faut reconnaître que la France a bien plus à perdre que l'Afrique dans ce lâche et frileux repli égocentrique sur l'Hexagone. Que sera notre pays, à l'horizon d'une génération, privé de l'appui des dimensions culturelles, économiques, politiques, de cet espace francophone ? Ni plus ni moins qu'une nation de troisième ordre, du niveau de l’Italie ou de l'Espagne, peinant à s'affirmer dans une Europe élargie, confrontée, avec ses seuls atouts, à la concurrence féroce de la mondialisation. Il sera bien temps de se demander alors : « Qui a perdu l’Afrique ? » Nos partenaires africains en francophonie constatent que la générosité protectrice et l'intimité patrimoniale de la France se sont quelque peu taries au cours de ces dernières années en dépit des effets d'annonce affichés par Paris.

L'ambassadeur en apporte la démonstration irréfutable dans la coopération avec l'Afrique qui n'a de réalité et d'efficacité que dans les discours des dirigeants français notamment des différents ministres qui se succèdent à la tête du Ministère de la Coopération. Mais ce qu'il a surtout tenu à mettre en exergue, c'est cette propension française à écarter systématiquement les Africains de toute participation à la mise en œuvre de cette coopération instituée en leur nom. Tout comme hier, les élites africaines dans les colonies furent écartées et tenues loin de l'Administration coloniale sur leur sol, et il affirme :

De nos jours, quarante ans après les indépendances, la France se distingue singulièrement de tous les autres intervenants, bi ou multilatéraux en Afrique car, elle est bien la seule à ne pas avoir intégré de jeunes diplômés nationaux dans les services chargés de la gestion des projets de développement. Aucun autre bailleur de fonds, il faut le souligner, ne se livre à un tel ostracisme corporatif à l'égard des jeunes élites africaines que nous avons cependant contribué à former. Contrairement à ce que l'on pouvait espérer, la fusion intervenue entre le personnel de la rue Monsieur (c’est-à-dire le Ministère de la Coopération) et celui des Affaires étrangères n'a modifié en rien cet état d'esprit confinant le personnel de recrutement local dans les emplois subalternes de plantons et chauffeurs. Toutes les fonctions d'exécution restent tenues par des expatriés dont les rémunérations sont très supérieures, dans la proportion de I à 10, à celles qui seraient susceptibles d'être servies à des diplômés africains de haut niveau avec lesquels le dialogue, au quotidien, aurait une toute autre signification.

            Que de similitude aveuglante avec ce que fut naguère l’attitude des Français dans leurs colonies d’Afrique à l’égard des élites autochtones ! Le regard colonial toujours à l’œuvre ? Ou vision néocoloniale de l’Afrique ? L’ambassadeur et passe en revue tous les aspects des rapports contemporains entre la France et l’Afrique aussi bien sur le sol français que sur le sol africain et dans ces lieux privilégiés d’observation de ce rapport que sont les chancelleries françaises en Afrique :

 

Désormais et alors qu'un Français n'est pas encore tout à fait étranger en Afrique francophone, un Africain francophone doit, en revanche, subir d'innombrables tracasseries administratives, vides de toute amitié mutuelle, avant même d'accéder à notre sol. Rares sont les chancelleries diplomatiques et consulaires françaises de l’Afrique francophone qui ne sont pas quotidiennement le théâtre d'incidents avec des demandeurs de visas humiliés par le caractère inquisitorial des justifications exigées. Depuis l'entrée en vigueur de la Convention de Schengen, en mars 1995. nos partenaires africains sont traumatisés affectivement et psychologiquement par une politique de contrôle de nos frontières appliquée d'une manière excessivement rigide et technocratique. En transférant sa part de souveraineté en matière de visas, la France a perdu les capacités de nuances et de flexibilité qui s'imposent vis-à-vis de nos partenaire africains francophones habitués, jusqu'alors, à la spontanéité naturelle des échanges. Nos amis africains ne manquent donc pas de constater, avec amertume, que pendant que les ressortissants de leurs pays restent confinés sur les « liste sensibles » de l'immigration, Bruxelles exerce la « Préférence européenne » vis-à-vis des citoyens de l'Europe de l'Est. [Revue Afrique Éducation n° 108, mai 2002].

Drôle de divorce (entre la France et ses « amis » africains) qui n’ose pas dire son nom, qui n’est ni séparation à l’amiable par consentement mutuel, ni rupture consécutive à un procès équitable mais unilatéral, abrupt, sans appel, le fait du prince qui, du jour au lendemain, précipite dans la fosse commune de l’histoire, l’Afrique, les Africains, et, avec eux le passé et le futur par-dessus, pour bâtir la maison commune des frères européens.

Cet aspect particulier des choses est certainement celui qui mérite le plus réflexion et commentaire. L’Afrique victime de Schengen ! Je me souviens de ces propos d'une personnalité politique française qui fut Premier ministre au début des années 90 :

Il faut que nous fermions un peu nos portes à ceux du Sud pour les ouvrir un peu plus à ceux de l’Est, c'est-à-dire les ressortissants des anciens pays du bloc de l'Est après la dislocation de l'Union soviétique. Quel retournement de l'histoire ! » [Tidiane Diakité, France que fais-tu de ta République ?, L’Harmattan, 2004].

 

 

> D’hier à demain, l’Afrique

Demain, l’Afrique, une province chinoise ou indienne ? Une zone d’influence russe ?...

Et quid de la francophonie ?

Quelle place pour la France, demain ?

 

                                                       

                                                         

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3 juillet 2022 7 03 /07 /juillet /2022 10:51

 

IMMIGRATION, IMMIGRÉ

DEUX VIEUX MOTS

SANS DOUTE PARMI LES PLUS UTILISÉS

DANS LE MONDE HIER ET AUJOURD’HUI (1)

 

istockphoto.com

 

Deux vieux mots qui recouvrent un même phénomène

(déplacement de personnes et des réalités différentes).

 

 

°Un monde en mouvement depuis la nuit des temps, de l’homme de Neandertal jusqu’à celui du XXIe siècle.

Après la création d’un État, le premier souci de ses habitants étaient de le protéger des invasions éventuelles. Pour cela ils créèrent des frontières et émirent des lois pour réguler l’entrée des nouveaux arrivants dans leurs villes et villages.

Malgré les États, les frontières et les lois, les hommes ont toujours été en mouvement, partout et pour diverses raisons : échanges de produits, de savoir-faire…

 

 

Gérard Noiriel, dans son ouvrage, Atlas de l’immigration en France, nous montre le début et l’extension de ce mouvement des peuples.

 

« Les migrations : une histoire ancienne.

Dans l'Antiquité, c'est grâce aux migrations que les grandes civilisations ont pu s'épanouir, dans le bassin méditerranéen ou en Asie…

À partir du XVIe siècle, les progrès économiques et techniques de l'Europe occidentale fournissent à ses habitants les moyens de coloniser les autres peuples du monde. On peut distinguer deux grandes périodes. La première, celle des “temps modernes“, encadrée par deux grandes dates symboliques : 1492 (“découverte“ de l'Amérique par Christophe Colomb) et 1789 (début de la Révolution française) correspond à l'ère de la navigation à voile et de l'exploration du globe. L'émigration des Européens vers les autres continents reste limitée. En Asie, en Afrique et en Océanie, un petit nombre d'aventuriers, de marins et de commerçants installent des comptoirs en bordure des océans. Seule l'émigration vers l'Amérique présente un caractère de masse, conduisant à l'asservissement des cultures et au massacre des peuples des mondes précolombiens. L'histoire des migrations humaines débouche ainsi sur des formes de barbarie qui sont aggravées par le développement du “commerce triangulaire“, fondé sur la mise en esclavage de population africaine et sur la traite des Noirs. » (Gérard Noiriel, Atlas de l’immigration en France)

 

 

L’étude des migrations, quelles que soient les raisons ou l’aspect sous lequel on la mène, ou les régions du monde considérées, exige une vision globale du phénomène migratoire en rapport avec l’évolution des peuples et des nations, mais aussi de l’économie, des techniques…

L’Europe et la France en particulier, ont longtemps été considérées comme des régions d’immigration. Cette situation s’est amplifiée à partir du commencement du 19e siècle avec le début de l’industrialisation. Pour développer leurs industries, les Européens devaient aller chercher ailleurs la main-d’œuvre et la matière première indispensable au bon fonctionnement de leurs usines. Ils devaient également trouver à l’extérieur, des débouchés pour leurs produits manufacturés.

Pour cela ils colonisèrent les régions du monde qui leur étaient utiles, particulièrement en Afrique, en Amérique, en Asie.

 

 

° L’amplification de ce mouvement s’amorce au 19e siècle pour culminer de nos jours : flux de personnes, de produits, de techniques, d’idées...

Au début du 19e siècle, la France apparaît comme le principal État d’immigration en Europe comme on le voit sur la carte ci-dessous.

Des ressortissants de divers pays d’Europe convergent vers la France, surtout pour y trouver du travail.

(Gérard Noiriel, Atlas de l’immigration en France)

 

° L’industrialisation de la fin du 19e siècle, et des crises sociales entraînent le départ de nombreux Européens vers l’Amérique, devenue un pôle d’attraction.

 

(Gérard Noiriel, Atlas de l’immigration en France)

 

Cependant la France reste un pays d’immigration surtout pour les ressortissants des colonies françaises.

Le texte ci-dessous de Gérard Noiriel, tiré du même ouvrage, en est un bon résumé.

 

« LA SINGULARITE DE LA FRANCE.

Pendant la première période de l'histoire coloniale, la France, État le plus peuplé d'Europe, est un grand pays d'émigration. Des ports comme Nantes et Bordeaux ont bâti leur prospérité initiale sur le commerce triangulaire, participant activement à la traite négrière. Des milliers de colons français s'installent au Québec, en Louisiane, dans les Caraïbes. Des comptoirs français se créent sur les rives de tous les autres continents.

Au cours du XIXe siècle, pendant la deuxième phase de la colonisation, la IIIe République s'engage, comme les autres grands États européens, dans la course aux possessions coloniales, sous l'impulsion de Jules Ferry (que ses ennemis appellent le «Tonkinois»). À partir des «têtes de pont» établies dans les siècles antérieurs, l'empire français s'étend en Afrique, en Asie et en Océanie.

Mais, si l'on compare cette seconde période de l'histoire coloniale française à la première, on constate un changement essentiel : l'émigration des colons s'affaiblit. En raison du déclin démographique qui touche l'Hexagone dès le milieu du XIXe siècle, les départs sont juste suffisants pour fournir les cadres de l'empire colonial et la France devient, dès cette époque, un grand pays d'immigration.

La pluriactivité qui avait permis un vigoureux essor de l'économie française, sans pour autant aggraver l'exode rural, est condamnée par le développement de l'industrie lourde dans les dernières décennies du xix' siècle. Désormais, le recours massif aux travailleurs étrangers s'impose. »

 

 

° Les « Trente Glorieuses »

En France, la période comprise entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale de 1945 à 1975 environ, est connue sous le nom des « Trente Glorieuses ».

Ce fut, en effet, une période de reconstruction du pays pour lui permettre de se relever des ruines et des affres du conflit mondial destructeur.

Ce fut aussi l’époque d’un développement et d’une modernisation de la France.

 

 

Ce prodigieux développement et cette modernisation sans précédent furent rendus possibles par l’afflux important de travailleurs étrangers provenant principalement des colonies ou anciennes possessions françaises d’Afrique et d’Asie.

Puis la France procéda au licenciement massif de ces travailleurs étrangers et à leur rapatriement par divers moyens.

Certains parmi eux voulurent échapper à ce départ forcé, et devinrent donc des « clandestins ».

(Voir article du blog du 26 mai 2012 : immigration, clandestins d’hier et d’aujourd’hui).

(Voir également d'autres articles du blog sur le même thèmes)

 

Un si long chemin

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4 juin 2022 6 04 /06 /juin /2022 14:53

 

Racisme ordinaire

{

Voici deux poèmes qui illustrent ce racisme ordinaire ; l’un plein de tendresse, l’autre plein d’humour.

 

 

Rasmané

 

A quand remonte mon Amour pour l'Afrique

je pense, à la découverte de mon Ami Tom

ma plaie au cœur est loin d'être utopique

Je n'ai jamais oublié la souffrance de cet homme

 

Mémé appelait mon bébé noir, le négro

Et dans sa bouche, je ressentais le mépris

Pourquoi n'aimait-elle pas mon enfant chéri

peut-être à cause de la couleur de sa peau ?

 

Puis vinrent les apprentissages de la géo

avec son cortège de dénomination peu claire

Demandant à Maman pourquoi cet imbroglio

pour désigner ce pays plein de mystères.

 

Mémé était bêtement follement raciste

cela a renforcé en moi mes convictions

je fis du bénévolat empreinte d'émotion

pour effacer ses idées fatalistes

 

marraine d'un enfant au Burkina Faso

Je partage avec lui ses désirs, ses idées

Il ne s'appelle pas Tom bien sûr mais Rasmané

Aurons-nous la chance de nous voir bientôt ?

                                                                          (Mireille GOUTARD in D’une rive à l’autre, Revue de l’Association « Poésie et Nouvelles en Normandie », n°70)

                                                                                            

 

Cher Frère Blanc

 

Quand je suis né, j'étais noir

Quand j'ai grandi, j'étais noir

Quand je vais au soleil, je suis noir

Quand j'ai froid, je suis noir

Quand j'ai peur je suis noir

Quand je suis malade, je suis noir

Quand je mourrai, je serai noir.

 

Tandis que toi, homme blanc

 

Quand tu es né, tu étais rose

Quand tu as grandi, tu étais blanc

Quand tu vas au soleil, tu es rouge

Quand tu as froid, tu es bleu

Quand tu as peur, tu es vert

Quand tu es malade, tu es jaune

Quand tu mourras, tu seras gris.

 

Et après ça, tu as le toupet de m'appeler

Homme de couleur

                                                                      (Léopold Sedar SENGHOR)

 

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4 mars 2022 5 04 /03 /mars /2022 09:44

 

GUSTAVE GAUTHEROT, UN ANTIBOLCHÉVIQUE RÉSOLU (2)

 

 

Les Bolchéviks dans les possessions françaises d’Afrique, par Gustave Gautherot

 

 

Gustave Gautherot était persuadé que les bolchéviks s’adonnaient à une œuvre mondiale de subversion minutieusement programmée qui commence par les possessions françaises d’Afrique (Nord et Sud du continent), comme on peut le constater dans l’extrait ci-dessous.

 

 

Le texte est un extrait de « Le Bolchévisme aux colonies » :

 

« Le Bolchévisme en Afrique

 

Le 4 mars 1928, en installant la commission interministérielle chargée d'étudier les projets relatifs à l’extension des droits politiques des indigènes de l’Algérie et des colonies, le Ministre de l’Intérieur, M André Tardieu, après avoir observé que « tout se tenait dans l’unité française », a donné ce solennel avertissement :

« Sur tous les points de ce vaste empire, mais plus particulièrement en Afrique, nous avons d’autre part à compter avec deux forces, dont l’une est ancienne et l’autre récente ; dont l’une a prouvé qu’elle comporte avec notre génie de mutuelles et fécondes adaptations, dont l’autre démontre chaque jour qu’elle est inassimilable ; dont la première fut et demeure créatrice de civilisation et dont la seconde ne serait que dissociante et destructive. La première est l’Islam, la seconde est le bolchévisme. Vous compterez avec toutes les deux. »

Entre l’Islam et la civilisation européenne, entre leur spiritualisme, leur morale, leurs principes sociaux élémentaires, il existe en effet des points de contact et des possibilités de collaboration. La muraille qui les séparait ressemble à ces antiques remparts qui courent aujourd’hui à travers les cités sans entraver la commune activité. Bien avant les gouvernements franco-tunisiens et franco-marocains, l’amitié franco-musulmane a prouvé qu’au fond rien n’empêchait d’anciens ennemis de se tendre une main loyale et de travailler ensemble, dans le mutuel respect de leurs croyances héréditaires, aux œuvres de paix. Nous ne sommes d’ailleurs qu’aux premières décades de cette heureuse collaboration, et il y a lieu d’espérer qu’elle multipliera ses fruits. En tout cas, le fanatisme musulman a les meilleures chances de s’assouplir à notre contact ; les vertus des races qui, dans le passé, furent si fécondes, et qu’une sorte de maladie du sommeil immobiliserait ne seront pas étouffées, mais revigorées par notre génie en plein essor ; et se sera tout profit pour l’humanité.

Nous en dirions de même des autres religions africaines, de ces religions « animistes » qui n’excluent pas une remarquable sociabilité. La sauvagerie du continent noir est d’ordinaire le résultat de déchéances qu’il nous appartient de guérir. Entre Français et indigènes, la confiance, la compréhension, l’amitié, s’établissent aisément. Jusqu’au cœur de l’Afrique, nos missionnaires multiplient de significatives conquêtes. L’avenir est plein de fraternelles espérances.

**

Mais voilà que se dresse, sur ce continent renaissant, le « spectre rouge » du bolchévisme : il y inspire, non pas la fraternité, mais la haine ; il y prépare non pas le progrès dans la paix, mais la régression dans la guerre destructrice. Entre l’Islam et la France, il cherche, non pas à aplanir les barrières mais à les relever. Le bolchévisme qui est, en dernière analyse, l’ennemi mortel de toutes les libertés comme de tous les sentiments religieux, prêche l’indépendance nationale, bien plus l’indépendance raciale, la révolte continentale, et prétend constituer contre nous, contre l’Europe, le bloc africain : Afrique noire contre Afrique blanche.

Ce n’est encore qu’un rêve assez lointain. L’U.R.S.S. ne pénètre pas l’Afrique de toutes parts comme elle pénètre l’Asie. Ni par leur densité, ni par leur degré de culture, les deux continents ne sont comparables. Les insurrections chinoises, hindoues ou druses n’ont pas eu encore — (sauf avec Abd-el-Krim) — leurs pendants en Afrique. Mais le plan d’action est nettement tracé ; leurs courants d’idées sont établis ; les conséquences s’en développent régulièrement, favorisées par des rivalités internationales et par des disputes françaises qu’il importe d’abord de caractériser. »

 

Papillon communiste collé sur les murs d'Alger en 1930

 

****

« Rivalités internationales et Problèmes français

 

Le partage de l’Afrique s’est naturellement effectué, au XIXe siècle, entre les puissances qui contribuèrent le plus à découvrir le continent, qui y possédaient déjà des territoires, qui se trouvaient orientées vers lui et en mesure d’y soutenir leurs droits. L’Allemagne sut, après coup, s’y tailler un véritable empire, que lui fit perdre sa défaite de 1918. L’Italie, trop tard venue, et d’ailleurs arrêtée jadis par des opérations malheureuses, se trouve à l’étroit en Tripolitaine. Les Etats non-coloniaux et l’Union Nord-Américaine elle-même estiment aujourd’hui que les débouchés africains ne sauraient rester le monopole de quelques nations. D’où les compétitions dont joue Moscou.

 

LA COLLUSION GERMANO-SOVIÉTIQUE

 

Par les traités de Brest-Litovsk, de Rapallo et de Berlin, le Reich a conclu avec les Soviets — « avec le diable » — des pactes qui, au point de vue économique, ont abouti à de fatales désillusions, et qui, au point de vue politique, ont singulièrement favorisé la bolchévisation de l’Allemagne. Des patriotes aussi éclairés que le général Max Hoffmann [ancien chef d’État-major des armées allemandes en Russie], dès 1919, et le capitaine Ehrhardt [chef nationaliste très actif], à la fin de 1929, ont d’ailleurs condamné une aussi funeste politique.

Si les Alliés victorieux lui avaient laissé ses colonies, le Gouvernement allemand n’en aurait-il  pas profité pour jouer en Afrique aussi la carte de Moscou ? Ou bien la solidarité coloniale ne l’aurait-elle pas rapproché de l’Occident ? Quoi qu’il en soit, dans l’état actuel des choses, la collusion germano-soviétique apparaît de la façon la plus nette sur le terrain colonial.

*

Pangermanistes et internationalistes moscoutaires s’accordent tout au moins pour combattre le traité de Versailles. En ce qui concerne les colonies, au mois d’avril 1929, le Dr H. Schacht, président de la Reichsbank et chef de la délégation allemande à la commission des Réparations, a manœuvré à Paris pour obtenir la restitution du Togo, du Cameroun, du Sud-Ouest et de l’Est-Africain allemands, restitution liée, déclarait-il, à la prospérité économique, et par conséquent à la capacité de paiement du Reich. Il était soutenu en cela par toute la presse d’Outre-Rhin, et par les objurgations de la « Ligue d’Empire des Allemands à l’étranger, des Colonies et des pays frontières dépouillés de leurs biens ». Logiquement, cette attitude est inconciliable avec le bolchévisme — qui réclame l’abolition de toute domination coloniale ; —  mais, outre que la politique germanique s’embarrasse assez peu de pure logique, les colonialistes allemands, repoussés par les Puissances mandataires, les attaquent alors avec des arguments semblables à ceux de Moscou.

*

Pour établir la nécessité du retour en Afrique des colons, des ingénieurs, des médecins, des missionnaires allemands, ils taxent en effet d’insuffisance, voir d’indignité, ceux qui les ont remplacés. Ils proclament la faillite de la colonisation française, anglaise ou belge. Ils prennent la défense des malheureux indigènes. Ils rejoignent alors les purs bolchévistes de la Ligue contre l’Impérialisme et contre l’Oppression Coloniale.

Nous avons suffisamment décrit les origines et l’action germano-soviétique de cette ligue pour qu’il soit utile d’y revenir. Nous n’accusons pas l’ensemble de la nation allemande d’un aussi détestable concours ; mais il est démontré que les mortels ennemis de la civilisation européenne et de son rayonnement à travers le monde ont pu établir leur second quartier général dans un pays dont la culture et la puissance d’expansion devraient, en vérité, servir à d’autres fins.

Pour l’Allemagne elle-même, l’alliance avec les Soviets est une arme à deux tranchants, qui déjà entaille profondément sa propre substance, l’empoisonne et la menace d’une irrémédiable déchéance.

L’AMBITION ITALIENNE

 

Romme et Moscou ne sont-ils pas aux antipodes ? Le « Duce », qui a soustrait la péninsule aux griffes du bolchévisme, réconcilié de Quirinal et le Vatican, et insufflé une âme nouvelle au peuple italien, pourrait-il conspirer en quoi que ce soit avec l’ennemi juré du fascisme ? Ce serait assurément paradoxal. Mais il arrive que les extrêmes se touchent, surtout quand la politique méprise les lois d’un sage équilibre.

Sans attacher plus d’importance qu’il ne convient aux extravagances des thuriféraires qui saluent en M. Mussolini l’ « Empereur des Latins » et vont jusqu’à opposer son triomphant césarisme au « despotisme tremblant d’une France en dissolution », jusqu’à imaginer un « Occident Romain » en révolte contre l’ « Occident usurpateur » dans lequel « la suprématie de Paris n’est qu’une apparence », nous devons constater que les ambitions fascistes sont assez conquérantes pour réclamer, en Europe, la Corse, l’ancien comté de Nice et la Savoie ; en Afrique, les territoires du Borkou et du Tibesti, qui séparent la Tripolitaine du lac Tchad, et même, bien au-delà, le Cameroun, ce qui constituerait, de la Méditerranée au Golfe de Guinée, une Afrique italienne coupant en deux l’Afrique française ! Il s’y ajouterait sans doute la Tunisie, qu’une colonisation non pas seulement économique, mais d’allure politique et agressive, vise à italianiser. On voit tout ce qu’une telle attitude a d’incompatible avec l’amitié franco-italienne et avec l’équilibre européen, tout ce qu’elle présente, par conséquent, d’avantageux pour l’ennemi commun.

*

Une si aveugle activité entraîne de tristes conséquences. Puisqu’on songe à dépouiller la France, ne convient-il pas d’en affaiblir, d’en flétrir la domination coloniale ? Le 31 janvier 1929, le Giornale d’Italia publiait  une correspondance de Paris dont les titres monumentaux sont assez significatifs :

« Premières lueurs sur les mystères de la tragédie africaine : trois millions de noirs en fuite de la colonie française :

17 000 victimes pour 140 kilomètres de chemin de fer.
          
La féroce persécution des travailleurs africains.
          
Cruauté incroyable et massacres en masse. »

 

Que s’était-il passé ? Dans la Haute-Sangha congolaise, où nous n’avons qu’un cadre très restreint de fonctionnaires, le sorcier Karinou avait suscité une certaine effervescence. Le sorcier était mort depuis, et le trouble s’était apaisé. Il s’agissait donc d’incidents sans importance, mais aussitôt grossis par la haine de l’Humanité, qui annonça :

« En A.E.F., les nègres se dressent contre la colonisation sanglante.

La révolte des noirs de la Grande-Forêt.

Le ministre Maginot, actuellement à Dakar, hâte l’organisation des colonnes de répression. »

 

 

Ce vulgaire bourrage de crâne avait été utilisé par le Giornale d’Italia ! Et d’autres journaux italiens imitent, quand il s’agit d’attaquer la colonisation française, la presse de Moscou : par exemple Il Tevere (de Rome), dont une caricature montre un officier français cravachant un pauvre nègre nu et décharné : « Bandit ! crie le Français, cela ne te suffit donc pas d’avoir l’honneur d’être citoyen du grand empire français ! » Sous le titre « Degrés de civilisation », l’A.E.Z. (de Rome) publie « quelques renseignements démographiques recueillis au Congo français d’où il résulte que la mortalité des noirs y est épouvantable », renseignements synthétisés dans ce dialogue illustré entre un obèse colon et un nègre affublé à l’européenne : « Nous nous révoltons parce que nous sommes les plus civilisés des Français. — Comment ? — Certainement ! Nous sommes déjà  arrivés à cent morts pour cinquante naissances ! » Un dessin d’Il Impero (de Rome) représente un officier français donnant des chaussures et un fusil à un indigène : « Tu es idiot, dit le noir, si tu espères que je veux me mettre des souliers pour me faire massacrer sur le Rhin ! ». Sous le titre « Au chic parisien », Il Travaso delle Idee (qu’imprime la Tribuna Romana) offre le 7 juillet 1929 a ses lecteurs ce dialogue entre une acheteuse et un vendeur : «  C’est exagéré ! Un simple petit sac en peau, mille francs ! — Mais, c’est de la peau de maroquin (marocain), et celle-ci coûte très cher aujourd’hui, surtout à nous autres Français. »

Est-ce l’ambassadeur des Soviets à Rome qui fournit les clichés, ou les idées ? En tout cas, il doit en être satisfait, non seulement à l’égard de la France, mais encore à l’égard de l’Italie et de toutes les Puissances colonisatrices.

*

C’est toujours, en effet, l’arme à deux tranchants qui frappe à coup sûr. Si les fascistes dont nous venons de caractériser la manière n’en comprennent pas le danger, leur gouvernement ne saurait fermer les yeux à l’évidence. L’Italie, elle aussi, emploie des troupes noires : « A Bou-Aily, — relatait, lors des opérations militaires de Cyrénaïque, l’Union du 30 janvier 1929, — l’un de nos officiers tombait valeureusement pendant le combat avec dix hommes de couleur. Nous avons eu en outre vingt blessés, tous de couleur ». Lors du mariage du Prince de Piémont avec la Princesse de Belgique, — avec la fille du souverain du Congo, — le défilé des troupes de couleur a d’ailleurs déchaîné l’enthousiasme romain. Comment l’Italie s’assurera-t-elle de leur fidélité, quel rôle pourra-t-elle jouer en Afrique, si elle y détruit elle-même le prestige des blancs, et si elle méconnaît la solidarité coloniale qui — face au bolchévisme — unit nécessairement les puissances européennes ?

Cette solidarité est d’ailleurs battue en brèche par d’autres nations de race blanche.» 
[…]          
                
(Gustave Gautherot, Le Bolchévisme aux colonies, et l’impérialisme rouge)

 

****

Ainsi le professeur Gautherot aura, toute sa vie, lutté avec constance, par la plume, contre ce qu’il nommait l’ « infection des colonies » françaises par ce qu’il considérait comme le mal absolu, le bolchévisme soviétique.

Il croyait ce « virus » capable, en s’infiltrant dans les colonies, d’infester l’esprit des indigènes, les amenant ainsi à toutes sortes de rebellions contre la métropole.

 

 

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9 janvier 2022 7 09 /01 /janvier /2022 10:01

 

APRÈS L’ARMISTICE DU 11 NOVEMBRE 1918
LES TIRAILLEURS « SÉNÉGALAIS »

 

 

Que deviennent-ils ?
Comment ont-ils été recrutés ? Volontaires ou contraints ?

 

 

¤ Que deviennent-ils après l’armistice du 11 novembre ?

Un certain nombre ont regagné leur foyer en Afrique, d’autres ne bénéficient pas encore du repos que suppose la signature de l’armistice.

Ceux qui sont retournés chez eux, vont-ils rejeter la France parce que cette dernière n’a pas honoré les promesses faites pendant la guerre. Il n’en fut rien. Ils restèrent au contraire dévoués à la France comme en 1914, en Algérie comme au sud du Sahara.

Les Algériens embrigadés par le gouvernement dans le civil pour travailler soit dans les usines de guerre soit dans des entreprises privées représentent un autre regard, une autre vision de la France et des Français, une autre conscience, sans doute moins idyllique des rapports Français-Algériens. G. Meynier dans son analyse aboutit à la conclusion que la guerre a été un puissant révélateur d'identité et nous fait assister tout au long du premier conflit mondial, à la naissance de la conscience identitaire chez les Algériens. Ainsi, au tout début de la guerre, les soldats algériens recrutés et fraîchement déversés sur le front se désignaient eux-mêmes comme «indigènes». En 1916-1917, ils sont «Arabes», se reconnaissent et s'identifient comme tels. A l'extrême fin du conflit, en 1918, ils deviennent « Algériens ». Mais selon G. Meynier, ce terme d'Algérien ne s'impose vraiment que dans l'entre-deux guerres.

Malgré tout, un fait d'importance reste à considérer : c'est que ces soldats algériens lorsqu'ils rentrent chez eux se mettent à réclamer pour leurs enfants le droit d'accéder à l'école française. Détail hautement significatif. Les intellectuels de la « Jeune Algérie » proclament haut leur idéal d'assimilation. Cependant, sur le terrain même en Algérie, l'après-guerre est lourd de désenchantement, de désillusion, et ce sera aussi l'un des moments privilégiés de l'analyse des relations entre les Français d'Algérie, et les Algériens de souche. G. Meynier en présente quelques épisodes marquants. Fraîchement rentrés du front, les « tirailleurs » sont bien à ranger parmi « ceux qui ont des droits sur nous » pensent et affirment les Français d'Algérie. Mais très vite, le naturel reprenant le dessus, les expressions évoluent (sans doute les sentiments aussi)... selon les cas ; c'est dès le printemps de 1919 note Meynier, que les références à « nos frères indigènes » ou à « nos compatriotes musulmans » disparaissent. Les éloges progressivement ne s'adressent plus qu'aux « tirailleurs » puis à nos « turcos ». Vers la fin de l'année 1919, un nouvel esprit « révisionniste » fait son apparition. On commence à minimiser la « contribution algérienne à la défense de la France » et tout bascule dans la franche hostilité entre les deux communautés française et musulmane à partir du début des années vingt selon Meynier qui affirme : « A ce moment, on assiste à une campagne de presse et à une mobilisation de la bourgeoisie coloniale d'une violence qui ne sera égalée qu'en 1936 au moment du projet Violette ». On constate qu’en fait rien n’a changé.

 

 (Note : en réalité le projet Blum-Violette. Maurice Violette, ancien gouverneur général de l'Algérie, membre du gouvernement du Front Populaire en 1936 a donné son nom à ce projet qui prévoyait d'accorder le droit de vote à 22 000 algériens, mais ce projet échoua.).

 

 

Au sud du Sahara on retrouve un peu la même situation.

À leur retour les combattants africains ont été bien accueillis par leurs proches et par l’administration coloniale. Mais les promesses faites ne sont pas, là non plus, respectées. Ces anciens combattants n’ont jamais eu de pension de guerre comme les soldats français. Ils n’ont reçu qu’une prime de démobilisation peu importante. Malgré tout, cela a fait de certains, les plus riches du village et donc enviés.

À côté de cela, beaucoup sont fiers et admirés d’avoir été en France et de « baragouiner » le français.
Mais en définitive ils restèrent « indigènes ».

Ceux qui sont rentrés à partir de 1919 reviennent effectivement avec des habitudes nouvelles et un état d'esprit nouveau. Pouvait-il en être autrement ? Ces hommes sont doublement marqués, par la guerre d’abord mais aussi par le contact et l'expérience de la Métropole qu'ils ont découverte pour la première fois de leur existence. Le grand souhait de l'Administration coloniale, c'est que ces hommes, rentrés au logis originel soient rapidement « réabsorbés » par leur milieu.

Mais une analyse fine de leurs réactions à leur retour doit prendre en compte un certain nombre de facteurs parmi lesquels, en tout premier lieu, le mode et les conditions de leur recrutement dans l'armée française. Comment ils ont été « livrés » aux Blancs et sacrifiés ; car, être recruté, être déclaré apte, bon pour le service des armes signifiait dans la mentalité collective africaine, l'octroi d'un biller simple, sans retour. De ce fait, ceux qui sont partis étaient pour la plupart des marginaux, des captifs ou des gêneurs dont la société a pu ainsi se débarrasser à bon compte. Or ces hommes reviennent au village non seulement auréolés du prestige du combattant, mais aussi avec une série d'avantages matériels et de privilèges civiques. Le plus significatif est aussi qu'ils soient rentrés bardés de quelques certitudes, sommaires certes, mais révélatrices d'un choc mental, expression d'un passé, du vécu immédiat et du présent.

 

 

La prime de démobilisation offerte par la France, plus ou moins conséquente selon, les années de service mais aussi le nombre et l'importance des campagnes constitue la première marque distinctive qui sépare « l'Ancien Combattant » du reste de la population. Cette prime, même réduite à sa plus simple expression fait de l'ancien soldat un homme à part, un « possédant ». Ils font donc incontestablement figure de « privilégiés » au sein de leur communauté. Les mieux nantis à cet égard sont sans aucun doute les militaires de carrière qui rentrent après quinze années de service, bénéficiant ainsi d'une pension régulière. Le deuxième facteur à prendre en compte dans l'attitude des démobilisés vis-à-vis de leur milieu originel et de l'Administration coloniale réside dans ces avantages acquis. Leur réinsertion devait être facilitée par la création d'emplois réservés, notamment dans le chemin de fer qui se développait dans les colonies françaises au lendemain de la Première Guerre mondiale, également des postes administratifs sous-qualifiants. Mais seule une minorité d'anciens combattants purent en bénéficier effectivement car il fallait savoir lire et écrire le français. Les moins qualifiés trouvent tout de même parfois des emplois à leur mesure comme celui de « garde-cercle » vers lequel beaucoup vont se tourner, de « planton » ou gardien des édifices officiels pour lesquels il n'était guère indispensable d'être expert en français.

Dans l'ensemble, cette minorité constituera une couche sociale nouvelle, celle de petits fonctionnaires africains subalternes qui seront des agents de l’acculturation, capables de se muer à l'occasion en agents de contestation — le fait que plus de 80% de ces mobilisés soient analphabètes a singulièrement limité la portée de cette acculturation. Leur caractéristique essentielle fut d'être soustraits au régime de « l'indigénat »(1) c'est-à-dire qu'en cas de délit, ils passent devant un tribunal de statut français avec droit à la défense, contrairement au simple « tribunal » du commandant de cercle (2)

 

Organigramme de l’administration coloniale

***

Quel privilège pour l’ancien combattant que de pouvoir passer devant le tribunal français qui offrait la garantie de la défense en permettant le recours aux services d’un avocat, évitant ainsi les griffes de l’interprète et l’humiliation infligée par le commandant, car il était courant que ces jugements soient ponctués de gifles, de coups de pieds ou de bâton qui précédaient l’emprisonnement ou l’amande. Tel était le principe de l’indigénat.

 

 

Les anciens combattants furent — et c'est sans doute le plus important — dispensés de ce qu'on appelait pudiquement à l'époque les « prestations », c'est-à-dire le travail forcé auquel étaient assujettis tous les indigènes. Ils obtinrent par la suite l'extension de ce « privilège » à leur famille.

Ces démobilisés coloniaux, quoique réputés frondeurs sont restés loyaux dans l'ensemble vis-à-vis de l'Administration coloniale à laquelle ils fournissaient auxiliaires et agents bénévoles. Ainsi, les premières victimes du retour des Anciens Combattants furent non point l'Administration coloniale, mais les autorités traditionnelles et l'ordre traditionnel. Beaucoup d'anciens soldats, pour échapper à l'ancienne tutelle, tenteront de devenir chefs eux-mêmes. Quasiment tous, grâce à leur prime de démobilisation ou à leur pension et à l'aura que cela conférait, purent passer outre les conventions sociales ancestrales, s'affranchir de la pression morale des aînés, des « anciens », se marier sans tenir compte de la volonté et des intérêts du clan ou du lignage (ou tentèrent de le faire). Nombre d'entre eux, notamment les anciens captifs ne souhaitaient pas retourner dans leur village, soit qu'ils ne souhaitaient pas retrouver leur ancien statut, soit qu'ils avaient acquis de nouvelles habitudes de vie qui les poussaient à s'installer dans les villes. Ce fut surtout le cas des militaires de carrière. La morphologie et la toponymie de certaines villes d'Afrique en portent la marque. De nouveaux quartiers surgirent de terre, expression d'une nouvelle sociologie. C'est le cas de Quinzambougou dans la périphérie de la ville de Bamako au Mali (traduction du bambara : quartier des 15 ans de carrière, créé au début des années 1920-1930). Ces Anciens Combattants s'installèrent donc en ville où ils tentèrent d'occuper des emplois correspondant aux spécialités et compétences acquises dans l'armée en plus des emplois subalternes offerts par l'Administration coloniale.

Pour ceux qui ont purement intégré leur communauté d'origine, la vie fut souvent émaillée de heurts multiples et incessants avec les  anciennes  coutumes pour celui qui a connu «  le monde ».

 

 

Ceux qui restent au service de la France sont dispersés en Europe, Allemagne, Grèce… pour combattre.

  • En Allemagne, car ce pays ayant refusé de payer les  réparations  dues à la France par le traité de Versailles, la France décide d’occuper la Ruhr afin d’en exploiter ses richesses et ainsi se payer elle-même.

Les Allemands ont très mal pris ce coup de force des Français et surtout d’être occupés par une armée noire. (Voir le livre La Honte noire de Jean-Yves Le Naour).

La « Honte noire » évoquée par Hitler dans Mein Kampf, reprendra vigueur sous le régime nazi.

              En Grèce, au nom de la France, ils doivent aider les républicains à combattre la monarchie

Ces soldats noirs sont aussi utilisés en France comme force de répression des grandes grèves, ainsi à Nice en 1947.

 

 

¤ Comment ont-ils été recrutés ? Volontaires ou contraints ?

Le mode de recrutement des tirailleurs variait selon une série de critères, même si aucun soldat africain ne pouvait se rendre en Europe ou en France sans avoir suivi un rituel des plus strictes, le nombre de soldats appelé à se rendre en Europe, étant déterminé d’avance, selon la demande des autorités militaires et de l’État français. Le nombre de soldats recrutés dépendait strictement des besoins de combattants, d’où la fluctuation du nombre. Mais, ce qui demeure immuable, c’est le parcours de recrutement effectué par le futur soldat qui doit franchir un à un les différents échelons de l’administration coloniale, comme représenté sur le schéma ci-dessus, parcours inverse des ordres venus d’en haut.

La plupart des soldats africains étaient recrutés par réquisition et non par conscription, l’état civil étant alors quasiment inconnu dans les colonies françaises (et ne fit pas partie non plus du legs de la France à l’Afrique au moment de l’indépendance).

 

 

Après la Première Guerre mondiale (1914-1918), une autre guerre mondiale, la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945). Comme en 1914, la France fit appel à ses colonies et les tirailleurs fraîchement recrutés, prirent le chemin de la métropole dans la gaîté, en chantant :

« C’est nous les Africains
Nous venons des colonies
Pour sauver la Patrie.
Nous avons tout quitté,
Parents, gourbis, foyers
Et nous gardons au cœur
Une invincible ardeur
Car nous voulons porter haut et fier
Le beau drapeau de notre France entière ;
Et si quelqu’un venait à y toucher,
Nous serions là pour mourir à ses pieds.
Battez, tambours, à nos amours
Pour le pays, pour la Partie,
Mourir au loin, c’est nous les Africains. »

                                  (Hymne de la 3e division d’infanterie algérienne pendant la 2e Guerre mondiale).

 

 

 

Notes :

1-« privilège » aboli du temps de l’État Français sous Vichy.
2- Terme désignant l'administrateur français à la tête de la circonscription administrative appelée cercle. À l'échelon immédiatement inférieur, se trouvait l'administrateur chef de subdivision ou commandant de la « subdivision » également français.  Le pouvoir de l’un et de l’autre était sans bornes sur les populations.) (Voir organigramme)

 

 

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31 octobre 2021 7 31 /10 /octobre /2021 11:30

Joost Van Vollenhoven (1877-1918)

JOOST VAN VOLLENHOVEN, UN COLONIAL BRILLANT ET HUMANISTE

« Un esprit sain dans un corps sain » :

(citation tirant sa source de la 10e des 16 satires de Juvénal.
Juvénal est un poète romain (fin1er-début 2e S).

 

 

Van Vollenhoven est officier et administrateur colonial français. Il est issu d’une famille néerlandaise protestante aisée, installée en Algérie (alors possession française).

Joost van Vollenhoven est le deuxième enfant de la famille ; né en 1877 à Rotterdam et mort en 1918 à Montgobert.

Considéré comme un garçon calme, simple, posé, intelligent.

 

Très tôt il est attiré par la mer et fait le tour du monde en voilier comme pilotin. De cette expérience lui vient sa vocation coloniale. Il manifeste aussi une grande soif de connaissance et s’inscrit à la faculté de droit d’Alger, après de brillantes études au lycée. Il maîtrise plusieurs langues : allemand, anglais, hollandais.

En 1903 il présente avec succès, une thèse de doctorat dont le thème porte sur les Fellahs algériens, intitulée « Essai sur le fellah algérien ».

Il y dénonce déjà une structure administrative trop lourde, lente et rigide.

 

Il demande et obtient la nationalité française en 1899, à 22 ans.

 

Après un an de service militaire au 1er régiment de zouaves, il intègre l’École coloniale dont il sort major et où il sera professeur, avant  d’être nommé à sa direction deux ans plus tard.

Il occupe plusieurs postes dans l’administration : secrétaire général au ministère des Colonies, puis directeur des Finances.

Il est nommé gouverneur en Guinée, au Sénégal, puis devient chef de cabinet d’Adolphe Messimy (ministre des colonies) puis d’Albert Lebrun (futur président de la République), avant de devenir gouverneur général d’Indochine.

 

Il reçoit la Légion d’honneur à titre civil en 1912, puis à titre militaire par la suite.

 

Après s’être distingué à la guerre, il est nommé gouverneur général de l’AOF (Afrique Occidentale Française) en 1917 et prend ses fonctions à Dakar.

Pour mener à bien son œuvre il s’attaque à la bureaucratie coloniale dont il dénonce l’incurie et la brutalité  à l’égard des indigènes.

 

« Il instaure une doctrine basée sur une décentralisation poussée et le développement de rapports étroits entre le chef colonial et ses administrés. Enfin, il pousse à l’établissement d’un maillage d’intermédiaires indigènes, judicieusement choisis en respectant les traditions hiérarchiques des sociétés préexistantes. Cette rénovation achevée, les résultats ne se font pas attendre et les cargos chargés à ras bord de matières alimentaires et premières quittent régulièrement le port de Dakar en direction de la métropole. Au-delà ce cette tâche ponctuelle qui prendra fin au terme des hostilités, van Vollenhoven voit plus loin et souhaite faire de l’AOF un acteur efficace de la lutte économique qui dominera les années de l’après guerre. Conscient de la richesse du territoire, il est persuadé qu’après un effort d’investissement dans le développement des infrastructures, il est possible d’atteindre un tel résultat dans des délais raisonnables. Sensible aux responsabilités humaines qu’implique sa fonction, il fait du développement de l’instruction publique, une de ses priorités. Il veille également à l’éclosion de sociétés indigènes de prévoyance, de secours et de prêts mutuels agricoles permettant aux administrés de travailler plus sereinement mais aussi plus efficacement. » (Romain Sertelet, https://verdun-meuse.fr

 

Les choses se gâtent assez rapidement, car Van Vollenhoven est très sensible à la misère des indigènes et aux méthodes de recrutement des envoyés de la Métropole, surtout à partir de 1917. Il le fait savoir à Paris et adresse un premier courrier à André Maginot ministre des colonies, en juillet :

 

« Les opérations de recrutement qui ont eu lieu de 1914 à 1917 en AOF ont été excessives dans leurs résultats comme dans leurs méthodes... Aucun nouveau recrutement n'est possible tant que la Colonie ne sera pas complètement en mains et que la population n'aura pas repris une suffisante confiance en nous pour ne plus redouter les abus du récent passé. »

 

Puis en septembre 1917 à René Besnard, successeur de Maginot au ministère des colonies :

« Je vous supplie, Monsieur le Ministre, de ne pas donner l'ordre de procéder à de nouveaux recrutements de troupes noires. Vous mettriez ce pays à feu et à sang. Vous le ruineriez complètement et ce, sans aucun résultat. Nous sommes allés non seulement au-delà de ce qui était sage, mais au-delà de ce qu'il était possible de demander à ce pays. »

 

Outre la dimension humaine, les intérêts économiques des maisons commerciales bordelaises et marseillaises, privées de main-d’œuvre, ont sûrement pesé sur la prise de position du nouveau gouverneur.

 

Van Vollenhoven ayant consulté ses gouverneurs, ceux-ci lui font savoir qu’une nouvelle conscription ne pourrait se faire que par la force.

Il a aussi demandé l’avis de certaines personnalités : Jules Carde, futur gouverneur général de l’AOF, Maurice Delafosse, ethnologue.

 

Pourtant Clemenceau, Président du Conseil, décide de reprendre le recrutement indigène en 1917 L’état major aux abois venait de faire savoir au gouvernement que l’armée «  est en déficit grave de 200.000.combattants, qu’il lui faut d’urgence pour faire face aux Allemands et à leurs alliés ». Pour cette mission, le président du Conseil fait appel à Blaise Diagne, premier député noir élu au Parlement, en 1914 et qu’il fait entrer à son cabinet. Il crée pour lui un  poste spécial : « le secrétariat d’État au recrutement », en le chargeant d’aller de toute urgence, recruter 40.000  hommes en Afrique. Blaise Diagne est ainsi envoyé en Afrique, chargé de la confiance du président du Conseil, et de promesses au nom  de la France. Cette importante mission est  baptisée «  Mission Blaise Diagne » qui connut un succès éclatant.

Blaise Diagne revint avec 77 000 hommes.

(Voir Blog article du 9-11-2014 : Blaise Diagne, un député noir au service de la France).

Informé de la mission Diagne en AOF et AEF, van Vollenhoven a une entrevue orageuse avec Clemenceau et, mécontent de cette décision, il démissionne en 1918 et revient sur le front avec le grade de capitaine. Il est grièvement blessé à la tête ; ramené à l’arrière, il meurt à Montgobert le lendemain, à 40 ans. Tel fut Van Vollenhoven, colonial et soldat, dominé par le sens du devoir.

Buste de Joost van Vollenhoven (ministère des Outre-mer)

Sur le mémorial sous lequel est enterré le capitaine Joost van Vollenhoven, dans la forêt de Longpont à Montgobert, est inscrite la citation à l’ordre du RICM et sa citation à l’ordre du régiment, décernée par le général Mangin en 1918, ci-dessous :

« Officier d’une valeur et d’une vertu antiques, incarnant les plus belles et les plus solides qualités militaires, mortellement frappé au moment où, électrisant la troupe par son exemple, il enlevait une position ennemies opiniâtrement défendue. À placer au rang des Bayard et des La Tour d’Auvergne, et à citer en exemple aux générations futures, ayant été l’un des plus brillants parmi les plus braves. »

 

En 1938, le président de la République, Albert Lebrun et son ministre de Colonies, Georges Mandel (futur gouverneur général de l’AOF), inaugurent ce monument.

 

Mausolée de Joost van Vollenhoven
 (œuvre de la sculptrice Anna Quinquaud)

Joost van Vollenhoven fut une figure populaire de l’épopée coloniale française. De nombreuses rues, places et établissements scolaires de l’ancienne AOF, portaient son nom. Si bien qu’aujourd’hui il est peut-être plus connu des Sénégalais que des Français.

Aujourd’hui encore des lieux publics et des écoles en Afrique comme en France portent son nom :

-Une avenue à Bamako, à Cotonou

-à Dakar, un monument dédié « aux créateurs de l’AOF et à la gloire de l’armée noire », comporte le médaillon de van Vollenhoven, outre d’autres personnages célèbres, tels Faidherbe et William Ponty.

- le célèbre lycée van Vollenhoven à Dakar….

Timbre › Joost van Vollenhoven (1877-1918) Indochine française

 

-square van Vollenhoven dans le 12e arrondissement de Paris.

-la salle d’honneur du RICM de Vannes, puis de Poitiers, est baptisée de son nom.

-la promotion 90/12 des élèves officiers de réserve de l’ESM Saint-Cyr Coëtquidan porte aussi son nom.

Le nom de Joost van Vollenhoven était peu connu en Algérie française mais son nom et celui de son frère Jacques, mort au champ d’honneur, ont été gravés sur le monument aux morts de Birmandreïs (Bir Mourad Raïs aujourd’hui) (banlieue d’Alger) et sur une plaque dans l’église.

 

Monument au capitaine Joost van Vollenhoven (Hanoï, Vietnam)

Pour en savoir plus : ANONYME, La vie lucide et passionnée de Joost Van Vollenhoven : Grand administrateur colonial, soldat héroïque, Paris, 1942.

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6 juin 2021 7 06 /06 /juin /2021 08:14

 

MALI, LES RÊVES D’ANTAN !
1960-2021


ET QUELS RÊVES!
EAUTÉ,BONTÉ,SOLIDARITÉ,
AYONNEMENT,FRATERNITÉ,
'EST LE TEMPS BÉNI DU FAMEUX SLOGAN :
TOUT AFRICAIN EST CHEZ LUI AU MALI

 

Mali, un pays en marche ou en marge ?
Comment en est-on arrivé là ?

 

Un gâchis historique et humain.

 

« L’Homme est le garant de l’équilibre de la création. Ce qu’il faudrait, c’est toujours concéder à son prochain qu’il a une parcelle de vérité, et non pas dire que toute la vérité est à moi, à ma race, à ma religion. » (Amadou Hampaté-Ba)

 

 

Quels furent les objectifs de l’État malien depuis l’accession à l’indépendance en 1960  pour accéder au stade du développement ?
Qu’est-ce que le développement pour un pays pauvre ?
Quelles voies y mène-t-il, avec le maximum de chance d’y accéder ?

Ce qui est en cause essentiellement c’est la capacité pour un État, où qu’il soit, d’être autonome dans ces différents aspects essentiels de la vie de son peuple.

                      -alimentation
               -santé
               -défense
               -culture
               -économie
               -politique

Où en est le Mali à cet égard, aujourd’hui ?
Où veut-il aller ? Qu’en pensent les Maliens ?
Peut-on accéder au développement sans la Démocratie ?
Comment parvient-on-t-on à cette démocratie ?

                                                  (Professeur Tidiane Diakité)

 

 

Dans son édition du 28 mai 2021, le grand quotidien Ouest-France, publie un article qui mériterait l’attention de ceux qui ont connu ou  qui connaissent le Mali.

Parmi les nombreuses questions que sous-tend cet article, deux viennent tout de suite à l’esprit :

  • À quand l’indépendance véritable du Mali ?
  • Que compte faire le peuple malien pour changer l’image du pays et renouer avec son brillant passé ?

 

 

« L’Éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde » (Nelson Mandela)

 

 

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2 mai 2021 7 02 /05 /mai /2021 07:36

C’ÉTAIT HIER : XIXe-XXe SIÈCLE
L’ÈRE COLONIALE

 

 

Les Français en Afrique

 

Un continent sous domination européenne
    Comment civiliser les « indigènes »

 

Pour un récit de cette période particulière de la rencontre des Français et des Africains, un témoin des plus qualifiés.
Né au Soudan français en 1900, mort en Côte d’Ivoire en 1991, Amadou Hampaté Bâ, surnommé le « sage de Bandiagara » (Mali), fut un homme de mesure, intelligent, modeste, érudit, d’une intégrité morale exemplaire.
Parmi les objectifs pour lesquels il s’est battu, celui d’une coopération véritable, sans volonté de domination d’un camp sur l’autre, mais une vraie fraternisation, une osmose.
S’il fut un temps membre du Conseil Exécutif de l’UNESCO, c’est sans aucun doute dans l’espoir secret de pouvoir défendre les traditions et cultures africaines, sans le respect desquelles par les « maîtres des indigènes », son rêve d’entente réelle et de coopération véritable et d’émancipation, d’épanouissement de tous, ne serait qu’un vœu pieux.

 

« Ce qu’il faudrait, c’est concéder à son prochain qu’il a une parcelle de vérité et non pas de dire que toute la vérité est à moi, à mon pays, à ma race, à ma religion. » (Amadou Hampaté Bâ)

 

Sans constituer une « bible » de la colonisation française en Afrique, son ouvrage « Oui mon commandant » rend compte dans une large mesure, de la rencontre des deux peuples, et en même temps apporte une explication de l’échec de son idéal, d’une rencontre pacifique et fructueuse pour tous, Français et Africain.

 

 

« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Comment civiliser les « indigènes »
     Du « commerce muet » à la domination des esprits

« Sans en saisir encore tous les aspects, je commençais à me faire une idée sur le fonctionnement du système colonial et sur les différentes phases qu'il avait connues au cours des temps.

Avant les grandes explorations, il y avait d'abord eu la période du "commerce muet", celle où les Européens, arrivés en bateau sur les côtes africaines, déposaient leurs objets et marchandises sur une plage, allumaient un grand feu et retournaient sur leurs bateaux ; les Africains, qui voyaient la fumée de loin, sortaient alors des forêts riveraines, venaient prendre les objets européens et déposaient en échange leurs propres richesses sur la plage. Nous connaissions cette époque à travers la légende qui en était née : les populations côtières avaient cru les Européens "fils de l'eau", servis par les esprits des océans...

Plus tard, après les grandes explorations, était venue la période de la conquête (approximativement de 1848 à 1892) qui permit l'installation de comptoirs commerciaux ; puis celle de l'occupation militaire (de 1893 à 1904 selon les lieux). Dans les régions du Mali que j'ai connues personnellement, l'administration militaire, bien que très dure, était néanmoins assez juste et ne pratiquait pas encore l'exploitation systématique des populations. Les militaires étaient des hommes fiers, parfois fantaisistes, mais généralement ils tenaient leur parole et se souciaient surtout de servir l'honneur de la France. Plutôt que des amasseurs de fortune, c'étaient des idéalistes à leur manière. Ils aimaient commander, mais ils ne pillaient pas. Lors de leur pénétration dans le pays, bien des peuples africains les considérèrent comme une armée à l'égal d'une autre, et plusieurs passèrent même alliance avec eux pour mieux lutter contre leurs propres ennemis. A cette époque, les Africains n'avaient aucune idée de ce qui les attendait.

Les choses changèrent avec la phase suivante, qui vit la mise en place de l'administration civile (entre 1895 et 1905 selon les pays). Le réseau administratif se ramifiait selon une hiérarchie descendante : au sommet, il y avait le Gouverneur général ; ses instructions, inspirées de Paris, étaient transmises aux différents gouverneurs des territoires, qui les répercutaient à leur tour aux administrateurs civils des colonies, appelés "commandants de cercle", pour exécution sur le terrain. L'administration coloniale, qui avait commencé par s'appuyer sur les chefferies traditionnelles, les évinça peu à peu ou les absorba en en faisant des "chefs de canton" soumis à son autorité ; le roi Aguibou Tall, par exemple, installé par le colonel Archinard à Bandiagara en 1893, fut destitué en 1902. La première mission de l'administration fut de recruter de gré ou de force tous les fils de chefs pour les envoyer à l'école française et les doter d'une instruction élémentaire, afin d'en faire de futurs employés subalternes de l'administration ou des maisons commerciales, et, surtout, de fidèles serviteurs de la France, sevrés de leurs traditions ancestrales ; c'est ce type de formation scolaire que j'avais connu. L'accès à un enseignement plus poussé n'apparaîtra que plus tard.

Puis vint le règne des chambres de commerce (celle du Haut-Sénégal-Niger fut fondée en 1913 à Bamako). Alors seulement apparut l'exploitation systématique des populations sur une grande échelle, l'instauration des cultures obligatoires, l'achat des récoltes à bas prix, et surtout le travail forcé pour réaliser les grands travaux destinés à faciliter l'exploitation des ressources naturelles et l'acheminement des marchandises. Le commerce européen s'empara des marchés : les chambres de commerce de Bordeaux et de Marseille établirent des succursales en Afrique ; des maisons spécialisées s'installèrent dans les principales villes du pays. C'est à cette époque que débuta ce que l'on peut appeler la "colonisation économique", servie par l'infrastructure administrative qui, de bon ou de mauvais gré, devait faire exécuter les ordres venus de plus haut. Certains commandants de cercle, en effet, rejetons de la vieille noblesse française ou épris d'un idéal "civilisateur", ne voyaient pas d'un bon œil l'empire grandissant des chambres de commerce locales et répugnaient à servir leurs ambitions ; mais qu'il s'agisse de la levée des impôts ou des récoltes obligatoires, force leur fut de s'incliner.

Mes différentes fonctions, au secrétariat du gouverneur comme dans les cercles de brousse, me permirent de découvrir peu à peu l'organisation du système d'exploitation agricole, qui me fut également exposé par Wangrin (1). Le schéma était le suivant.

Selon les besoins des industries métropolitaines (industries textiles, oléagineuses ou autres), le ministre des Colonies, saisi par les chambres de commerce françaises, transmettait les desiderata de ces dernières au Gouverneur général de l'AOF (Afrique occidentale française) ou de l'AEF (Afrique équatoriale française). En concertation avec les gouverneurs locaux, une répartition des matières premières à livrer était établie entre les différents territoires, puis entre les cercles ; au bout du circuit, les chefs de canton recevaient de leur commandant de cercle l'ordre de fournir, selon les régions concernées, tant de tonnes d'arachides, de kapok, de coton ou de latex, ordre qu'ils répercutaient eux-mêmes aux chefs de village. Les paysans devaient livrer les quantités demandées, quitte à négliger gravement leurs propres cultures vivrières.

Pour faciliter les livraisons, on créa le système des "foires périodiques". Les paysans devaient y amener leurs produits souvent de fort loin, à leurs frais, la plupart du temps à dos d'homme, et pour un prix d'achat dérisoire. Ce prix était en effet fixé par les chambres de commerce locales, qui fixaient également les prix de vente des produits manufacturés... Il fallut rien moins que l'astuce et l'audace d'un Wangrin, à Bobo Dioulasso, pour réussir à s'introduire clandestinement dans ce circuit, à en fausser les données au détriment des gros commerçants européens de la place et à réaliser, au nez et à la barbe des pontes de la chambre de commerce, des profits substantiels qui furent le point de départ de sa fabuleuse fortune (2).

Avant mon départ de Ouahigouya, j'avais entendu dire que le démembrement récent de la Haute-Volta répondait beaucoup plus à un besoin d'aménagement de l'exploitation des ressources naturelles et à la pression des grandes chambres de commerce sur le gouvernement de Paris qu'à une réelle nécessité administrative... Avec d'autres, je prenais peu à peu conscience des faiblesses ou des abus de l'organisation coloniale dans laquelle nous étions nés ; mais, à l'époque, nous n'imaginions même pas qu'elle puisse disparaître un jour. Nous espérions seulement qu'elle s'améliorerait avec le temps...

Depuis, les situations se sont modifiées, mais, hélas, les règles qui président aux échanges internationaux restent les mêmes dans leurs grandes lignes : acheter le moins cher possible les matières premières, et revendre le plus cher possible les produits manufacturés. La colonisation économique n'a fait que prendre un autre visage. Tant que l'on ne se suffit pas à soi-même, on reste nécessairement l'esclave de son approvisionneur.

                                                                                              

 

Face nocturne et face diurne...

 

Certes, la colonisation a existé de tous temps et sous tous les cieux, et il est peu de peuples, petits ou grands, qui soient totalement innocents en ce domaine – même les fourmis colonisent les pucerons et les font travailler pour elles dans leur empire souterrain !... Cela ne la justifie pas pour autant, et le principe en reste haïssable. Il n'est pas bon qu'un peuple en domine d'autres. L'Humanité, si elle veut évoluer, se doit de dépasser ce stade. Cela dit, quand on réclame à cor et à cri la justice pour soi, l'honnêteté réclame qu'on la rende à son tour aux autres. Il faut accepter de reconnaître que l'époque coloniale a pu aussi laisser des apports positifs, ne serait-ce, entre autres, que l'héritage d'une langue de communication universelle grâce à laquelle nous pouvons échanger avec des ethnies voisines comme avec les nations du monde... A nous d'en faire le meilleur usage et de veiller à ce que nos propres langues, nos propres cultures, ne soient pas balayées au passage.

Comme le dit le conte peul Kaïdara, toute chose existante comporte deux faces : une face nocturne, néfaste, et une face diurne, favorable ; la tradition enseigne en effet qu'il y a toujours un grain de mal dans le bien et un grain de bien dans le mal, une partie de nuit dans le jour et une partie de jour dans la nuit (3)...

Sur le terrain, la colonisation, c'étaient avant tout des hommes, et parmi eux il y avait le meilleur et le pire. Au cours de ma carrière, j'ai rencontré des administrateurs inhumains, mais j'en ai connu aussi qui distribuaient aux déshérités de leur circonscription tout ce qu'ils gagnaient et qui risquaient même leur carrière pour les défendre. Je me souviens d'un administrateur commandant de cercle à qui le gouverneur avait donné ordre de faire rentrer l'impôt à tout prix. Or, la région avait connu une année de sécheresse et de famine, et les paysans n'avaient plus rien. L'administrateur envoya au gouverneur un télégramme ainsi rédigé : "Là où il n'y a plus rien, même le roi perd ses droits." Inutile de dire qu'il fut considéré comme "excentrique" et rapidement rapatrié.

Serait-il juste de frapper du même bâton des professeurs honnêtes, des médecins ou des religieuses dévoués, de hardis et savants ingénieurs, et d'un autre côté quelques petits commandants mégalomanes et neurasthéniques qui, pour calmer leurs nerfs ou compenser leur médiocrité, ne savaient rien faire d'autre qu'asticoter, amender et emprisonner les pauvres "sujets français" et leur infliger des punitions à tour de bras ? Quelque abominable qu'ait pu être la douleur infligée à tant de victimes innocentes, ou le coût terrible en vies humaines des grands travaux dits d"'utilité publique", cela ne doit pas nous conduire à nier le dévouement d'un professeur formant les instituteurs ou les médecins de demain.

 

« L’Homme, c’est l’Univers en miniature. L’Homme et le monde sont interdépendants. L’Homme est le garant de l’équilibre de la création. » (Amadou Hampaté Bâ)

 

Les populations africaines, si rapides à épingler les travers ou les qualités d'un homme à travers un surnom, savaient bien faire la différence.

C'est ainsi que j'ai connu le commandant Touk-toïga, "Porte-baobab", qui ne se privait pas de faire transporter des baobabs à tête d'homme sur des dizaines de kilomètres ; les commandants "Diable boiteux" ou "Boule d'épines", qu'il était risqué d'approcher sans précautions, ou Koun-flen-ti, "Brise-crânes"... Mais, il faut le dire, ils étaient souvent aidés dans leurs actions inhumaines ou malhonnêtes par de bien méchants blancs-noirs : le commandant Koursi boo, "Déculotte-toi" (sous-entendu "pour recevoir cinquante coups de cravache sur les fesses"), était assisté par le brigadier des gardes Wolo boosi, ou "Dépouille-peau" ; le commandant "Porte-baobab" avait un garde au nom évocateur : Kankari, "Casse-cous" ; le commandant Yiya maaya, "Voir et mourir", avait son ordonnance Makari baana, "Finie la compassion". Et le commandant Boo doum, "Mange tes excréments", dont la triste spécialité s'exerçait à l’encontre des prisonniers dans leur cellule, était flanqué d'un garde de cercle Nyegene min, "Avale tes urines". J'en ai connu plusieurs personnellement. Beaucoup plus tard, curieux de savoir ce qu'ils étaient devenus, j'en ai visité certains en France. Bizarrement, leur fin de vie fut souvent très pénible, et leur sort, dans des hôpitaux ou des asiles, à peine plus enviable que celui de leurs victimes (je pense en particulier aux commandants "Brise-crânes" et "Mange tes excréments").

Mais il y avait aussi les commandants Fa nyouman, "Bon papa" ; Fana te son, "Calomniateur n'ose" ; Ndoun-gou lobbo, "Heureux hivernage" ; Lourral maayi, "La mésentente est morte" ; et Alla-ya-nya, "Dieu l'a lustré". Sans parler du docteur Maayde woumi, "La mort est aveuglée" ; de l'instituteur Anndal rimi, "Le savoir a fructifié" ; et de l'ingénieur Tiali kersi, "Les cours d'eau sont mécontents", car il les aménageait...

En règle générale, les tout-puissants administrateurs coloniaux, "dieux de la brousse" incontestés, présidents des tribunaux et qui pouvaient infliger sans jugement des peines dites "mineures" mais renouvelables, inspiraient une telle crainte que, bons ou méchants, en leur présence l'expression conjuratoire "Oui mon commandant" sortait de la bouche des sujets français comme l'urine d'une vessie malade.

Mais, derrière cette expression devenue rituelle, l'humour, cette grande arme des Africains "noirs-noirs", gardait tous ses droits. Une anecdote, entre bien d'autres, en témoigne.

O imbécillité drue !

 

Un jour, un commandant de cercle décida d'accomplir une tournée dans la région. Or, on était à la saison des pluies, et la route longeait un terrain argileux encaissé entre deux rivières. Il appela le chef de canton : "Il faut me faire damer cette route par tes villageois pour la durcir et la tenir au sec. Je ne veux pas que ma voiture s'enfonce !" – "Oui mon commandant !", dit le chef de canton, qui ne pouvait dire autre chose. Alors il appela les habitants de plusieurs villages, leur dit de prendre leurs outils à damer, sortes de tapettes en bois en forme de pelles aplaties dont on frappait le sol pour le compacter et le durcir, et les envoya sur la route. Jadis, toutes les routes de l'Afrique, sur des milliers de kilomètres, ont été ainsi damées à main d'homme.

Et voilà les villageois, hommes, femmes et enfants, qui se mettent à taper dans le sol humide et bourbeux. Ils tapent, ils tapent à tour de bras, au rythme d'un chant qu'ils ont composé pour la circonstance. Et tout en tapant, ils chantent et ils rient. J'ai entendu leur chant. En voici quelques passages

 

Imbécillité, ô imbécillité drue !
                   Elle nous ordonne de dépouiller,

                  de dépouiller la peau d'un moustique
                   pour en faire un tapis,

                  un tapis pour le Roi.
                  Ma-coumandan
veut que sa voiture passe.
                  Il ressemble à l'homme qui veut faire sa prière
                 sur une peau de moustique
                 étendue sur le sol.

Sur l'eau le chef veut s'asseoir,
                   s'asseoir pour boire sa bière.
                  Certes, le chef est le chef,
                  mais l'eau est comme une reine,
                  et la reine avale toutes choses.
                  Ma-coumandan
ne sait pas
                  que l'eau avale tout.
                  Elle avalera même
ma-coumandan !

Tapons ! Tapons docilement.
                   Tapons fort dans la boue,
                   dans la boue détrempée.
                  Ma-coumandan
nous croit idiots,
                  mais c'est lui qui est imbécile
                  pour tenter de faire une route sèche
                  dans de la boue humide.

Si la voiture de ma-coumandan s'enfonce,
                   il nous défoncera les côtes.
                  Gare à nos côtes, gare à nos côtes !
                  Tapons fort, tapons sans peur,
                  sans peur des éclaboussures de boue.
                  La pluie de Dieu est là,
                 elle tombe, elle mouille,
                 elle lavera même notre sueur.
                 Tapons, tapons fort, tapons dur,
                 tapons dans la boue humide !...

 

Le commandant, accompagné de son interprète et de son commis, vint visiter le chantier. Les frappeurs chantèrent et rirent de plus belle. Le commandant, tout réjoui, se tourna vers l'interprète : "Mais ils ont l'air très contents !" s'exclama-t-il. Il y avait des secrets que ni les interprètes, ni les commis, ni les gardes, ne pouvaient trahir. "Oui mon commandant !" répondit l'interprète... » (Amadou Hampaté Bâ)

« Riez et rions ensemble car le rire est le meilleur thermomètre de la santé et du bonheur. » (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

(1)[Cf. L'Etrange Destin de Wangrin, p. 271.
(2)
[Ibid., p. 275 et suiv.]
(3)[Cf.
Njeddo Deival mère de la calamité, p. 90, et Contes initiatiques peuls, p. 111.]

 

 

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18 avril 2021 7 18 /04 /avril /2021 07:58

 

LE MALI (EX SOUDAN FRANÇAIS) DE L’ÈRE COLONIALE

 

 

Évocation par un sage érudit malien
Amadou Hampaté-Bâ

 

(Né en 1900 à Bamako (Mali) et mort en 1991 à Abidjan (Côte d’Ivoire)

 

 

« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Un temps membre du Conseil Exécutif de l’UNESCO, il se fit connaître par la défense constante des traditions et cultures africaines, qui, pour lui avaient pour seul rôle de libérer les esprits et de les élever. Considéré comme une véritable bibliothèque des traditions africaines, ses œuvres sont un monument en ce domaine. Son œuvre nous permet de voir l’administration coloniale d’Afrique et ses rapports avec la situation africaine.

Le texte suivant, extrait de « Oui mon commandant1 ! » en est un exemple édifiant.

 

 

« Vacances à Koniakary

Depuis le mois de janvier 1927, donc un peu avant la visite de Haman Nouh à mon domicile, j'étais enfin entré, à la suite d'un examen spécial, dans le cadre envié des commis, avec le grade de "commis expéditionnaire adjoint de première classe". Je travaillais en liaison étroite avec le chef de cabinet, l'administrateur Bailly. C'était un homme simple et bon. Marié à une femme du pays, il faisait partie - avec le commandant de Coutouly - de ces rares Français qui avaient reconnu officiellement leurs enfants métis. Il était si généreux que tous les habitants de Fadan N'Gourma - village d'origine de son épouse - pouvaient loger chez lui et à ses frais. Il avait fait aménager à côté de son logement un ensemble de cases que l'on appelait "le camp des beaux-parents de Bailly" ; tout voyageur venant de Fadan N'Gourma y trouvait gîte, nourriture et couchette.

Une petite anecdote illustre bien son caractère.

Depuis le départ de Demba Sadio, comme je ne disposais plus de sa bicyclette pour venir travailler, je venais au bureau à pied. Un matin, M. Bailly m'avait fait appeler peu après l'ouverture des bureaux, mais on lui répondit que je n'étais pas encore arrivé. Quand j'allai me présenter à lui, il m'interrogea sur les raisons de mon retard : "Monsieur le chef de cabinet, lui répondis-je, j'habite très loin et je fais le chemin à pied. Aujourd'hui, je ne me suis pas préparé suffisamment à temps. Je vous prie de m'excuser." Il ne répondit rien. C'était un homme très calme, qui ne parlait pas beaucoup.

Vers midi, il m'appela dans son bureau. Il me remit un pli et me demanda d'aller le porter à M. Hourcailloux, patron d'un magasin à Ouagadougou et représentant des Etablissements Boussac. En sortant du bureau je me rendis directement au magasin. M. Hourcailloux lut le pli, alla chercher une "bicyclette auto-moto" toute neuve et me la remit pour M. Bailly. N'osant pas la monter, je l'amenai à la main à la maison, puis, après le déjeuner, au bureau, j'allai prévenir M. Bailly : "Monsieur le chef de cabinet, M. Hourcailloux m'a remis une bicyclette pour vous. Je l’ai rangée dans le vestibule." Sans lever la tête de son travail ni même aller voir la bicyclette, il dit : "Gardez-la » — c'était l'un des rares administrateurs à vouvoyer les employés indigènes — "je crois qu'avec cela vous n'arriverez plus en retard..."Or, à l'époque, une telle bicyclette coûtait près de 1 200 francs !

C'est donc grâce à M. Bailly que j'eus ma première "bicyclette auto-moto", que je garderai longtemps. Par la suite, une relation d'amitié et de confiance s'instaura entre nous. et il cessa de me vouvoyer. Beaucoup plus tard, vers 1935, alors que je me trouvais en fonctions à Bamako et lui commandant de cercle à Nioro (actuel Mali), j'ai eu l’occasion de lui manifester ma gratitude en témoignant en sa faveur, alors qu'il se trouvait injustement accusé dans une affaire dont il n'était pas responsable. (J'en parlerai en son temps.)

 

 

« Je pense à cette humanité analphabète, il ne saurait être question de livres ni d’archives écrites à sauver des insectes, mais il s’agira  d’un gigantesque monument oral à sauver de la destruction par la mort, la mort des traditionalistes qui en sont les seuls dépositaires. Ils sont hélas au déclin de leurs jours. Ils n’ont pas partout préparé une relève normale. En effet, notre sociologie, notre histoire, notre pharmacopée, notre science de la chasse, et de la pêche, notre agriculture, notre science météorologique, tout cela est conservé dans des mémoires d’hommes, d’hommes sujets à la mort et mourant chaque jour. Pour moi, je considère la mort de chacun de ces traditionalistes comme l’incendie d’un fonds culturel non exploité. »  (Amadou Hampaté Bâ)

 

Depuis le départ de Demba Sadio en 1925, nous avions habitude de nous écrire assez souvent. Notre courrier, régulier et plutôt volumineux, inquiéta la direction de la Sûreté, qui le soumit à une surveillance discrète. Un jour, le receveur principal des Postes, M. N'Diouga N'Diaye, m'avertit à mots couverts : "Jeune homme, il faut faire très attention à ce que vous écrivez à votre ami Demba Sadio. Dites-lui d'en faire autant." Je compris tout de suite que notre correspondance passait au contrôle avant de nous être livrée.

L'époque était celle où le slogan "L'Afrique aux Africains" venait d'être lancé par un groupe d'intellectuels africains que l'on qualifiait de "bolchevistes". Un Soudanais, Tiemoko Garan Kouyaté, sorti de l'Ecole normale d'Aix-en-Provence3, faisait partie des grands suspects dont on recherchait anxieusement les correspondants. L'épaisseur de nos courriers nous rendant éminemment suspects, sans doute pensa-t-on que nous étions un maillon de la chaîne des bolchevistes noirs. La surveillance en fut pour ses frais, car si nos lettres étaient volumineuses, c'est que Demba Sadio avait attrapé mon virus de la collecte des traditions orales et que, dès cette époque, il avait pris l'habitude de m'envoyer les contes, légendes ou récits historiques qu'il recueillait dans sa région ; il le fera d'ailleurs sa vie durant, et nombre de ses envois figurent encore dans mes archives. Les Bâ et les Diallo étant liés par la relation de "cousinage à plaisanterie" qui permet une grande liberté de langage, il m'appelait "Petit Peul" et signait "Dieudonné", du nom chrétien qu'il avait reçu dans l'école religieuse où il avait fait ses premières études. Voilà qui devait sembler encore plus suspect à nos fins limiers de la Sûreté, toujours prêts à voir des codes chiffrés partout...

 

Au cours de l'année 1926, j'avais effectué un rapide aller et retour pour Bandiagara, mais la durée de mon congé ne m'avait pas permis de pousser jusqu'à Koniakary. J'avais grande envie de revoir mon ami.

Un jour de l'été 1927, alors que je faisais signer le courrier au gouverneur Hesling, celui-ci me demanda ce que devenait Demba Sadio. Je lui donnai de ses nouvelles et profitai de l'occasion pour lui dire combien je souhaitais obtenir un mois de permission pour aller le voir à Kayes, dans sa famille. "Fais ta demande par écrit", me dit le gouverneur. Le lendemain même je déposais ma demande, et le surlendemain, par décision du 18 juillet 1927, une réquisition de transport Ouagadougou-Bamako-Kayes et retour me fut accordée, pour moi, ma femme et mon premier fils, Cheick Ahmed Bâ, âgé de seize mois. Une ampliation de cette décision fut envoyée aux commandants de cercle de Bamako et de Kayes, afin que ces autorités me mettent en route sans difficultés dès l'expiration de mon congé.

Ma femme s'arrêta à Bandiagara, où se trouvait déjà notre petite fille Kadidja. De mon côté, prévoyant de passer à Bandiagara à mon retour, je poursuivis directement sur Bamako pour voir ma famille, et de là je gagnai la ville de Kayes par le chemin de fer. A l'époque, le train ne marchant pas la nuit, il fallait deux journées pour franchir les quelque quatre cents kilomètres qui séparaient les deux villes. Les voyageurs passaient une nuit à Toukoto, avec tout ce que cela comportait de dérangement pour eux-mêmes et pour les habitants chez qui ils descendaient à l'improviste pour demander l'hospitalité. L'Afrique de la brousse ignorait l'hôtel — et l'ignore encore en bien des adroits. L"'hospitalité rémunérée", importation occidentale amenée par la colonisation, demeurait limitée aux capitales et grands centres urbains que les Africains traditionnels appelaient — et appellent encore souvent — toubaboudougou : "village de toubabs". En dehors de ces "toubaboudougou", n'importe qui pouvait, n'importe quand, venir demander l'hospitalité à n'importe qui. Les mots "Je suis l'hôte que Dieu vous envoie" suffisaient à faire s'ouvrir les portes comme sous l'effet d'un Sésame magique. Le voyageur de passage était un hôte sacré, et il n'était pas rare que le chef de famille lui abandonne sa propre chambre.

 

Durant le voyage, je me remémorai l'histoire de la ville de Kayes, où vivait mon ami Demba Sadio. En 1855, le général Faidherbe y avait débarqué pour dégager Paul Holl assiégé par Tierno Oumar Baïla, généralissime de Tannée toucouleure d'El Hadj Omar2 ; en 1898, c'est là que Aimamy Samory2 Touré avait été jugé et condamné à la déportation au Gabon. Enfin, Kayes avait été, depuis 1891, la première  capitale de la colonie du Haut-Sénégal-Moyen-Niger, avant d'être elle-même, à partir de 1908, supplantée par Bamako avec le gouverneur Clozel. C'est également à Kayes que fut créée la première "Ecole des otages", transférée ensuite à Bamako sous le nom d"'Ecole des fils de chefs", puis rebaptisée "Ecole professionnelle".

 

 

« Ne regrette rien, il faudra toujours continuer à apprendre et à te perfectionner, et ce n’est pas à l’école que tu pourras le faire. L’école donne des diplômes, mais c’est dans la vie qu’on se forme. »  (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Située sur la rive gauche du fleuve Sénégal, à environ sept cents kilomètres de Saint-Louis, Kayes est considérée comme l'un des points les plus chauds du globe ; à la saison sèche, il y fait plus de quarante-cinq degrés à l'ombre ! Cela ne l'empêche pas d'être le rendez-vous animé des commerçants de diverses ethnies des pays environnants : les artisans y voisinent avec des pêcheurs et croisent dans les mes des pasteurs peuls ou des Maures nomades et semi-nomades.

J'arrivai à Kayes sous une pluie battante. Cette année-là, l'hivernage était exceptionnellement pluvieux. Je trouvai à la gare mon ami Demba Sadio Diallo, toujours flanqué de son griot Bokardari Sissoko, anciennement en service avec nous à Ouagadougou et qui le suivait partout. Nos retrouvailles furent chaleureuses, marquées des inévitables plaisanteries qui émaillent les rencontres entre membres des clans Bâ et Diallo. Mon ami m'installa confortablement dans sa concession, puis il m'emmena au bureau du commandant de cercle pour faire viser mes papiers.

 

Secs malgré la pluie...

 

Mon maître Tierno Bokar, averti de mon voyage, m'avait écrit pour me dire d'aller saluer de sa part à Kayes le Chérif Mohammad El Mokhtar, qui était alors la personnalité la plus marquante de l'ordre musulman tidjani au Soudan français. Demba Sadio m'emmena donc chez ce très savant marabout, que lui-même fréquentait assidûment. A l'occasion de cette visite, nous vécûmes une aventure que je crois intéressant de rapporter, tant en raison de son étrangeté que pour les réflexions qu'elle fera naître dans mon esprit bien des années plus tard, à la lumière d'autres événements.

  Notre départ pour Koniakary, lieu de résidence du père de Demba Sadio, était fixé pour le lendemain. Or la pluie ne cessait de tomber nuit et jour, nous n'avions pas de montures et Koniakary était à deux jours de marche. Au moment de prendre congé du Chérif, mon ami Demba me poussa à lui demander de prier pour nous afin que nous ne soyons pas trempés par la pluie, car nous n'avions pas de porteurs et nous transportions nos effets dans de simples baluchons. Il ne doutait pas des pouvoirs spirituels Chérif ; d'une façon générale les Africains sont persuadés que les marabouts peuvent tout, à plus forte raison s’ils appartiennent à une lignée prestigieuse — ce qui était — le cas de notre marabout puisque, comme l'indiquait son appellation de "Chérif", il était un descendant du saint Prophète Mohammad lui-même.

  Je formulai la demande au Chérif. Il sourit : "Oui, je sais que la rumeur m'attribue des pouvoirs miraculeux. Mais vous, qui êtes des garçons intelligents, ne vous méprenez point. Je n'ai aucun pouvoir, je suis exactement comme vous. Seul Dieu a la force, le pouvoir, la science et la sagesse.

—Certes, répliquai-je, Dieu seul est tout-puissant. C'est pourquoi nous souhaiterions que tu le pries pour nous, car nous savons que tes prières sont efficaces.
—Vous croyez sincèrement que mes prières sont efficaces ?
—Oui ! fîmes-nous d'une seule voix. Nous y croyons, et fermement !"

Alors le Chérif, toujours en souriant, nous dit : "Puisque vous avez foi en mes prières, c'est votre foi qui comptera, et non mes prières. Approchez et tendez vos mains." Nous lui tendîmes nos mains, paumes ouvertes face au ciel. Il les rapprocha, saisit nos doigts et, après avoir récité la ratifia, dit d'un ton presque de plaisanterie, comme s'il ne se prenait pas au sérieux lui-même :

"O mon Dieu ! Allâhouma ! Tu sais mieux que moi que je ne peux rien. Moi aussi je sais que je ne peux rien, mais ces deux garçons croient que je peux quelque chose. Mon seul pouvoir, c'est de te transmettre les demandes de ceux qui s'adressent à moi. Demba et Amadou disent avoir foi en mes prières, et moi j'ai foi en ton pouvoir et en ta bonté. Aussi je te conjure, O mon Dieu ! de garantir ces deux jeunes gens de toute pluie depuis Kayes jusqu'à Koniakary. Que la pluie vienne devant eux, derrière eux, sur leur droite et sur leur gauche, mais pas sur eux. Protège-les, O Dieu ! comme tu préserves certains brins d'herbe au milieu de grands incendies. Tu es le Seigneur que chacun implore, consciemment ou inconsciemment. Tu es l'Entendeur de ceux qui t'appellent, Tu es le Maître de l'ensemble des êtres, Toi le Clément, le Miséricordieux ! Amine !" Notre "Amine !" fit écho au sien, puis chacun de nous se passa les mains sur le visage jusqu'à la poitrine.

Le lendemain de bonne heure, Demba Sadio, son griot et moi, nos paquets sur l'épaule, prîmes la route de Koniakary. Comme par miracle, il ne pleuvait pas sur Kayes, tandis que Kayes-n'tini (le "Petit Kayes"), situé sur la rive droite du fleuve et que nous devions rejoindre, était noyé sous l'averse. Une pirogue nous fit traverser le fleuve sous un soleil brillant de clarté. Dès notre débarquement à Kayes-n'tini, l'averse y cessa, et ce fut au tour de la ville de Kayes, gagnée par les nuages, de subir une pluie torrentielle. Toute la journée, nous marchâmes d'un bon pas sans jamais être touchés par une seule goutte de pluie, les averses semblant se déplacer au fur et à mesure de notre avance. Ceux que nous rattrapions sur la route étaient trempés jusqu'aux os, tout comme ceux qui nous rattrapaient. Ils nous regardaient sans en croire leurs yeux. A Kabatté, nous fîmes étape chez un ami de Demba Sadio. Toute la nuit la pluie tambourina sur les toitures, lançant par moments des rafales crépitantes comme pour se venger de n'avoir pu nous atteindre. Le lendemain matin, le soleil était radieux ; il nous accompagna durant toute la journée et nous ne reçûmes pas la moindre goutte de pluie, alors que partout ailleurs il pleuvait sans arrêt.

A notre arrivée à Koniakary, tout le monde nous demanda où nous avions caché nos parapluies et nos vêtements mouillés, car il était impensable que nous ayons été épargnés par la pluie diluvienne qui tombait sur tout le Diombougou depuis dix jours. Tout le pays était trempé. Nous seuls étions complètement secs.

Pour un esprit cartésien, notre aventure ne fut rien d'autre que l'effet d'une coïncidence extraordinaire, mais hasardeuse. Pour nous, il était hors de doute que c'était là une manifestation patente de la puissance divine déclenchée en notre faveur par les prières du Chérif Mohammad El Mokhtar — d'autant que les "prières pour la pluie", chez les musulmans comme chez les Africains traditionnels, étaient alors pratique courante. Quant à moi, après une longue existence, je ne crois toujours point au "hasard", mais plutôt à une loi des coïncidences dont nous ne connaissons pas le mécanisme. Certaines coïncidences sont parfois si heureuses et si à propos — surtout si elles se renouvellent assez souvent et à bon escient — qu'elles semblent être l'effet de quelque intelligence qui nous dépasse. Or on peut tout dire du hasard, sauf qu'il est intelligent...

Le père de mon ami, Sadio Samball Diallo, fils du roi Samballa Diallo et chef de la province, nous fit héberger chez son "grand captif, c'est-à-dire le doyen et le chef de ses serviteurs. On nous choya comme des princes. Je passai deux nuits à Koniakary. Chaque jour, Demba Sadio et moi allions saluer son père et assister à ses audiences. Nous ne pouvions guère sortir, car la pluie n'arrêtait pas. Le chef Sadio Samballa fut très touché par la puissance des liens d'amitié qui m'attachaient à son fils. Quand je demandai congé, il réunit son conseil et annonça à tous ses administrés que je devenais son fils au même titre que Demba. Il me donna l'une de ses propres montures, un superbe étalon gris réputé pour sa vitesse et son tempérament qui me laissa muet d'admiration, et me promit en mariage sa fille Mariam âgée de six ans — mariage qui, pour diverses raisons, ne se réalisera pas.

Nous retournâmes à Kayes, moi monté sur mon bel étalon, Demba et son griot également à cheval. Sur la route du retour non plus, nous n'eûmes pas à souffrir de la pluie.

Hélas, je ne pouvais me permettre de garder ce magnifique animal. Je n'avais pas assez d'argent pour louer un wagon et le faire voyager jusqu'à Bamako, et je ne pouvais pas non plus le confier à quelqu'un car ç'aurait été lui imposer une charge trop lourde. Il me fallait donc le vendre. J’aurais aimé plus que tout l'amener à Bamako pour le montrer à mon père Tidjani, mais à l'impossible nul n'est tenu. Je cédai donc mon étalon gris à l'interprète Bakary Kouyaté, celui-là même qui avait été l'interprète du commandant de Lopino lors de son différend avec le chef peul Idrissa Ouidi Sidibé, et qui se trouvait alors en congé à Kayes. Il me le prit pour deux mille francs payables à crédit et me versa une avance. Après avoir fait mes adieux à mon ami et frère Demba Sadio, le cœur tout plein de chaleur amicale — et pour une fois les poches bien garnies de "galettes d'argent" — je regagnai Bamako.

 

 

« Chaque belle journée est suivie d'une nuit... »

 

Comme le dit le proverbe peul : Chaque belle journée est inévitablement suivie d'une nuit profonde. C'est un adage que l'on cite le plus fréquemment aux enfants pour les habituer à comprendre qu’aucune joie ne dure indéfiniment sur cette terre et les préparer à affronter l'adversité avec égalité d'âme, comme on s'habitue à se coucher quand la nuit tombe. »  (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

Notes :

1- le mot « commandant », à l’époque, n’avait aucun rapport avec la hiérarchie militaire : il signifiait simplement « chef » ou « supérieur hiérarchique ».

2- El Hadj Omar et Samory Touré furent les deux principaux opposants armés à la pénétration de la France en Afrique de l’Ouest. Tous deux farouchement combattus et pourchassés par l’armée française, finirent, le premier dans les grottes de Bandiagara où il mourut, le deuxième fut traqué, arrêté et exilé au Gabon où il mourut.

3- Cette école d’excellence, où étaient accueillis les jeunes gens des colonies jugés les plus méritants et qui se destinaient à l’enseignement, fut fermée par les autorités françaises qui la soupçonnaient d’être devenue, année après année, une niche d’incubation et de formation de jeunes bolchéviques noirs au service de l’Union soviétique.

 

 

« Si tu penses comme moi, tu es mon frère. Si tu ne penses pas comme moi, tu es deux fois mon frère, car tu m'ouvres un autre monde ».   (Amadou Hampaté Bâ)

 

 

 

 

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21 mars 2021 7 21 /03 /mars /2021 08:29

 

AFRIQUE : L’HOMME ET LA SÉCHERESSE

 

 

Désenchantement de la situation postcoloniale : la dégradation des institutions, la corruption, le népotisme, les mœurs qui se dégradent, cette situation est aggravée par les fléaux naturels comme la sécheresse qui sévit souvent au Sahel.
Cette situation est décrite par Charles Cheikh Sow dans le passage ci-dessous.
Charles Cheikh Sow, né en 1946, est un écrivain nouvelliste et scénariste sénégalais. Il trouve l’essentiel de son inspiration et son œuvre « Cycle de sécheresse » dans la mise en scène des animaux entre eux, ou entre humains et animaux.

Dans cet extrait, l’auteur relate l’errance, dans le Sahel, des troupeaux et bergers à la recherche d’eau et de nourriture. Mais à cause de l’homme, ils ne peuvent accéder à l’eau, si précieuse, vitale.

« Les bœufs pleurent bien

Les pleurs et l'agitation des bœufs étaient à leur comble, augmentant la perplexité de Yoro, lui découvrant la perversité de la situation : les bêtes avaient bien trouvé de l'eau qui était là, — on l'entendait vivre, on la sentait —, mais qui passait, inaccessible, prisonnière.
    La gigantesque caverne de ciment remplie d'eau ne comportait aucune ouverture ; pas la moindre petite fissure ; la nuit tombait et Yoro, désespéré par la torturante situation, ne savait que faire. [...]

Yoro décida enfin de faire quelque chose devant cette nouvelle cruauté du destin et, redevenant berger, donna un coup de bâton au montal, le poussant en avant, le long du gros tuyau. Il y avait bien quelque part une ouverture, un robinet, un endroit où cette eau, ce fleuve prisonnier, sortirait pour les abreuver. Et d'ailleurs que faire d'autre ?

Il faisait sombre maintenant et ils marchaient toujours ; les bœufs s'étaient un peu calmés, obéissant à leur maître, comme assurés qu'ils boiraient bien de cette eau invisible mais proche.
Le fleuve enfermé fit un détour et, tournant aussi, le groupe sentit une présence. Yoro fit ralentir l'allure, distinguant dans la nuit des formes mouvantes. Ils s'en approchèrent prudemment et Yoro finit par reconnaître d'autres troupeaux et leurs bergers.

 

Il connaissait certains de ces hommes et fut heureux de les retrouver par ce singulier hasard. Ils se concertèrent au milieu de leurs bêtes ; tous avaient connu le même drame : descendant vers le Sud, leurs bœufs les avaient conduits, certains depuis plusieurs jours, vers cette eau prisonnière. Ceux qui avaient posé cette canalisation avaient-ils conscience du piège cruel qu'ils dressaient en même temps aux êtres assoiffés, condamnés à sentir l'eau inaccessible filer devant eux ? L'homme est-il décidément l'impur dont chaque acte apporte sa part de malheur ?

Un jeune berger que Yoro ne connaissait pas monta soudain sur le tuyau. Comme un dieu inconnu et nocturne, il dominait tout, hommes, bêtes, paysage désolé, et il parla :

 

"Cette eau-là, qui coule sous mes pieds, est eau de notre terre. L'eau n'a jamais appartenu à personne d'autre qu'au Bélier Céleste. Cette eau va en ville où il suffit d'ouvrir un robinet pour en boire, se baigner et même la gaspiller à arroser des fleurs inutiles ou à laver des voitures où nous ne monterons jamais. Nous ne pouvons, nous, laisser mourir de soif, laisser crever nos pauvres bêtes alors que cette eau provocante nous passe sous le nez. Je sais le risque que nous courons devant les autorités, mais devons-nous nous laisser périr ? Je propose que nous prenions notre part légitime de toute cette eau !"

 

 

Des approbations saluèrent ces mots et une masse de fer apparut, qui fut passée à l'homme sur la canalisation. Il commença à frapper sur le dur ciment et Yoro crut d'abord que l'entreprise serait vaine, la masse rebondissant comme sur du fer. Pourtant, rapidement, il y eut un craquement ; un coup de tonnerre, et une gerbe d'eau pure s'élança vers le ciel. La masse puissante s'était enfoncée dans le tuyau comme dans une outre gonflée. Une véritable pluie, mais surgie du sol, aspergeait le monde alentour. Des clameurs de joie saluèrent la délivrance de l'eau et celle des êtres.

L'eau, d'elle-même, agrandissait maintenant le trou fait par l'homme, comme avide de se répandre sur le sol aride. Une espèce de lac se forma rapidement, s'étendant à une vitesse prodigieuse, où hommes et bœufs se jetèrent en une mêlée joyeuse. » (Charles Cheikh SOW, Cycle de sécheresse, Hatier, Coll. Monde Noir Poche.)

 

 

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