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4 août 2013 7 04 /08 /août /2013 07:44

001-copie-2Le Temps des colonies : en images et en chansons

 

Si la France n’a pas connu une émigration importante de ses ressortissants vers ses possessions d’outre-mer (Amérique, Asie, Afrique) comparée à l’Angleterre ou au Portugal, en revanche, les Français firent preuve d’une curiosité insatiable pour leurs lointaines colonies, entretenue par les récits de voyageurs, les publications variées : livres, articles, revues, surtout images et chansons.

 

D’une manière générale, si l’on en juge par les publications, le XIXe siècle occupe une place de choix en la matière. Ce n’est plus par centaines, mais par milliers qu’elles se comptent.

 

Les chansons occupent une place centrale dans l’évocation des colonies. Il existe bien à cet égard une riche anthologie de chansons dites coloniales ou exotiques, genre dans lequel se sont illustrés de nombreux chansonniers.

 

Le dernier tiers du XIXe siècle et la période de l’entre-deux-guerres sont des moments fastes de ces chansons qui parlent sans doute encore aujourd’hui au subconscient de nombre de Français.

 

L’apparition des images de plus en plus envahissantes dans les magazines, sur les affiches, les boîtes et paquets de produits alimentaires (café, chocolat…), sur des timbres aussi, participe de cet engouement pour l’exotisme facile.

 

La publicité s’en empare, et l’imaginaire colonial s’empare de l’esprit des Français.

 

 

Le clou ! L’exposition coloniale de Vincennes (1931)

 

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L’exposition universelle de Vincennes fut un moment inégalé qui connut un succès phénoménal, le triomphe de l’idée coloniale : 8 millions de visiteurs ! Cet événement sans précédent dans l’histoire de la propagande coloniale eut pour effet immédiat le renforcement des images, stéréotypes, en activant l’imagination des Français pour « nos belles colonies », en même temps qu’il glorifiait l’action coloniale de la IIIe République. Pour les chansonniers, ce fut la gloire assurée, gloire qui couvrira toute la période d’après-guerre, pratiquement jusqu’à la fin des années 1950.

 

 

La belle romance d’un temps !

 

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Les femmes autochtones, arabes, jaunes ou noires, les amours impossibles ou éphémères, constituent une autre source d’inspiration pour les chansonniers.

 

Le mâle blanc apprend vite à ses dépens, de même que la bien aimée colorée, le destin fugace de ces « passions exotiques ». Alors, le beau Français, généralement militaire, qui a séduit la jeune indigène, l’oublie vite en regagnant la métropole.

 

 

Zouzou de Tombouctou (1924)

 

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« Un jeune aviateur de Paris

Au Sahara dans les oasis fleuris

Soudain s'arrêta surpris

Une enfant au teint bronzé

Avait ses yeux noirs sur lui posés

La belle fille en le regardant

Sous le soleil du bled aux rayons ardents

Riait de ses blanches dents

Et puis elle fit un bond

Pour s'enfuir dans le désert profond

Pour elle cueillant une fleur

Quoi ! dit-il je te fais donc peur

 

Refrain

 

A Tombouctou

Sous les palmiers qui frissonnent

J' m'appell' Zouzou

Dit la jolie négrillonne

Comme français

Ell' ne savait la mignonne

Plus rien du tout

Sinon qu'ell' s'app'lait Zouzou.

 

II

 

Ils furent bientôt deux amis chers,

Errants jour et nuit par les sables déserts

Les yeux noirs dans les yeux clairs,

Et c'était d'un charme pur

Comme la douceur du grand azur.

Mais elle apprit qu'il allait partir !

Gravement il dut pour lui faire plaisir,

Accepter un souvenir,

Un pauvre et simple bijou

L'amulette qu'elle avait au cou.

 

Quoi... tu veux me porter bonheur

Dit-il... quel charmant petit cœur.

 

au refrain

 

III

 

Or, quelques mois après son retour,

Il avait oublié ce naïf amour,

Une lettre vint un jour,

Avec des débris de fleur

Dont il reconnaissait la couleur,

Elle disait que c'est cette fleur là,

Que vous avez cueillie au Sahara,

Qui toujours m'embaumera.

Ainsi que vous le voyez,

Pour apprendre j'ai bien travaillé

 

Alors maintenant que je sais,

Je puis vous écrire en français.

 

Refrain

 

A Tombouctou,

Sous les palmiers qui frissonnent

Je m'appelle Zouzou,

Que vous trouvez si mignonne.

A Tombouctou,

Sous les palmiers qui frissonnent Souvenez-vous,

De Zouzou qui meurt pour vous."

K. GAEL, Éd. Mario Cazès, Paris 

 

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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 07:29

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Après les missionnaires chrétiens, les chemins de l’islam en Afrique

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Les routes suivies par les religions importées sont le reflet des premiers contacts avec l’extérieur : l’islam par le Sahara, le christianisme par l’Atlantique.


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Islam en Afrique. Premières installations.

 

Comparant la progression du christianisme et de l’islam sur le continent, Louis Vignon, professeur à l’école coloniale (1919), tente d’expliquer l’avantage pris par l’islam sur le christianisme auprès des populations africaines. Voici ce qu’il écrit :


 

« Quels sont les « missionnaires » de la religion nouvelle ?


Les uns et les autres suivent, suivant les époques et les régions. Au XIe siècle, les Almoravides, des noirs convertis par eux ; plus tard et toujours, des personnages noirs agissant les uns par la force, les autres par persuasion, des Sarakolé et des Toucouleurs revenant de la Mecque, aussi des voyageurs et des marchands (notamment des colporteurs dioula).



Pourquoi ces succès ?


Parce que, d’abord, les missionnaires musulmans représentent l’attaque, et l’attaque contre une religion passive, imprécise dans ses contours [l’animisme], le plus souvent sans organisation ; puis, parce que ces hommes, -Maures, Touareg, Arabo-Berbères métissés du désert, Ouadaïens, Darfouriens, Toucouleurs, Haoussas…- des gens rudes et primitifs, portent aux Noirs fétichistes, de mentalité proche de la leur propre, une religion simplifiée, déformée par l’ignorance, prometteuse de félicités célestes toutes matérielles, tolérant une foule de pratiques fétichistes, très proche d’ailleurs, par certains côtés, des « lois naturelles » qu’ils suivent eux-mêmes.


Le fils de Dieu envoyé sur la terre pour y mourir en croix, percé au flanc comme un vaincu, comment cette belle fable de bonté pourrait-elle pénétrer la raison et le cœur des Noirs ? Que peuvent-ils entendre lorsqu’on leur raconte l’histoire de la Vierge, -une femme, -lorsqu’on leur enseigne le culte qui lui est rendu ? L’interdiction de la polygamie, l’obligation de libérer ses esclaves sont, d’autre part, des règles contraires à leurs goûts, leurs intérêts.

Comme la religion de Mahomet se présente, au contraire, simple et facile ! Le missionnaire drapé d’un burnous, roulant un chapelet dans ses doigts, souvent à tête vénérable, habile dans ses effets, n’aura pas négligé de raconter quelques merveilleuses histoires touchant le pèlerinage de la Mecque ou les miracles accomplis sur le tombeau du Prophète, avant de solliciter l’ace d’adhésion à l’islam. Celui-ci est aisé : on conduit le Noir à la mosquée, qui n’est souvent qu’un dessin de cailloutis sur le sable en forme de fer à cheval on le fait se tourner vers l’est pour prononcer l’acte de foi… « il n’y a de Dieu que Dieu ». Cela est tout ; les paroles surnaturelles dites, voilà le Noir devenu musulman. Désormais, il fera le salam cinq fois par jour ; rien cependant, ne lui apprendra qu’il est passé sous une nouvelle loi : il aura le droit de garder ses femmes et de continuer à les traiter en esclaves ; le droit, aussi, de conserver ses captifs ; il restera affilié à ses associations sociales ou religieuses, conservera ses fétiches, ses tabous, ses gris-gris et aussi sa foi dans les Esprits que craignaient ses pères. Nul changement dans sa vie. Pour le Dieu unique, sévère, grand dans son isolement, le comprendra-t-il ? […]


En résumé, toutes les croyances se mêlent dans sa tête, toutes les pratiques lui paraissent bonnes. Le Ouolof musulman de Saint-Louis du Sénégal convie à la bénédiction de sa maison le curé, le mofti [ou mufti = interprète autorisé de la loi musulmane] et le féticheur. Dans de nombreux villages convertis, l’imam est chargé de porter au caïman de la rivière ou à tel autre animal tabou, de la nourriture et des présents. Dieu est partout pour le Noir. Puis, en beaucoup de régions, il a embrassé l’islam par genre, par mode, pour faire comme le voisin, surtout pour revêtir le boubou. « Le boubou, a dit Binger [explorateur français du XIXe siècle], fait la moitié du musulman ».


Ainsi, le converti connaît et comprend mal sa religion ; il n’apprend pas toujours la langue du Prophète et conserve son dialecte. L’arabe ne sera pour lui qu’une langue liturgique comme chez nous le latin d’église pour les paysans. »


 

bouton 006Autres propagateurs et autres raisons du progrès de l’islam.


Une autre explication à la percée rapide de l’islam en terre africaine, sans être aussi philosophique ou ethnosociologique, pourrait également être avancée.


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Islam et christianisme en Afrique

 

Les États d’Afrique du Nord, de l’Égypte au Maghreb, ont fait partie des premiers pays islamisés dès le début des conquêtes arabo-musulmanes aux VIIe et VIIIe siècles. L’islam commença sa pénétration en Afrique noire à partir du VIIe siècle par deux entrées principales. Le commerce transsaharien qui suivait les routes des échanges entre les peuples au sud du Sahara et ceux d’Afrique du Nord fut l'un des principaux moyens d'islamisation. Ce commerce mit en relation directe les Africains avec les musulmans venus du Nord. Le progrès de l'islam parmi les populations noires s'explique par le fait que son adoption apparaissait alors comme un signe d'ascension sociale car les commerçants musulmans, ceux d'Afrique du Nord de passage ou installés parmi les Noirs bénéficiaient d'un grand prestige. Les premiers autochtones à se convertir à l'islam jouissaient du même prestige. En plus de leurs richesses, la maîtrise de la lecture et de l'écriture de l'arabe leur conférait une véritable aura dans la société. Ces marchands furent les principaux propagateurs de l'islam en Afrique de l'Ouest où la nouvelle religion progressa par étapes du VIIe au XVIIIe siècle.

 

Ainsi, du XIe au XIXe siècle, l’Afrique s’ouvre progressivement aux deux principales religions, islam et christianisme, qui grignotent peu à peu du terrain sur les croyances locales, sans éliminer totalement ni définitivement leur prégnance sur les esprits. Ce continent est ainsi le lieu de la coexistence des religions, celui du syncrétisme par excellence.

 


bouton 006La nouvelle donne


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Les sectes en Afrique (2010)

(Source : L’Atlas des religions)

 

Mais, il est une autre réalité religieuse en Afrique aujourd’hui : la fulgurante progression des sectes aux dépens et de l’islam classique et du christianisme classique, tout comme des croyances locales anciennes.

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30 juin 2013 7 30 /06 /juin /2013 07:54

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 Comment franchir le mur des malentendus religieux ?


L’épisode de la rencontre des Français et des Africains sur les côtes d’Afrique au XVIIe siècle constitue un chapitre riche d’enseignement autant qu’un trésor de curiosités né du choc de cultures et de philosophies différentes.


Les missionnaires envoyés par Louis XIV, lequel avait pour ambition entre autres d’installer le catholicisme au cœur des populations africaines, se heurtèrent à bien des obstacles tout à fait inattendus.


Le Grand-Roi avait deux objectifs majeurs pour l’Afrique : le commerce et l’évangélisation des peuples. Pour le second, il envoya en Afrique plus de missionnaires que sous tous les règnes précédents. Mais pour l’accomplissement de leur mission, les religieux français se heurtèrent d’emblée à un obstacle de taille portant sur la notion même de Dieu. Comment faire adopter le Dieu unique à des populations qui professent l’animisme-fétichisme ?

 

Le mur des incompréhensions

 

Les rapports de ces missionnaires fourmillent de révélations sur les croyances africaines de la côte mais surtout d’exemples d’incompréhension entre les deux systèmes religieux, allant de l’étonnement au découragement, et finalement aux imprécations virulentes contre ces peuples « inaptes » à l’assimilation du message évangélique.

 

Un auteur anonyme, présentant la côte des Esclaves, rappelle les propos d'un dignitaire africain qui s'entretenait de Dieu et de la religion avec un missionnaire français :


« Combien de dieux ? demande l'Européen.

— Il serait difficile de les compter, leur nombre est presque infini répond l'autochtone qui ajoute : si quelqu'un parmi nous veut entreprendre quelque chose, il cherche d'abord un dieu dont la protection puisse le faire réussir ; il sort de chez lui dans cette idée ; le premier objet qu'il rencontre, soit un chien, un chat, ou quelque autre animal ou même un arbre, une pierre, lui paraît être venu sur son chemin exprès pour lui offrir ce qu'il cherche. Il lui fait des offrandes ; il promet de l'honorer et de l'adorer toute sa vie s'il lui donne le succès. Voilà pour lui un nouveau dieu ; s'il n'a point de succès,il l'abandonne. »


De quel Dieu pouvait-on leur parler ?

« Lorsqu'on leur parle du Paradis ou de l'Enfer, ils font de grands éclats de rire et s'en moquent, constate un missionnaire. Ils croient que leur âme est immortelle, que le monde durera aussi éternellement, et qu'après leur mort leur âme va en l'autre monde, qu'ils établissent au centre de la terre : que, là, elle anime un autre corps au ventre d'une femme, et que ceux de ce monde-là viennent en celui-ci en faire autant.

Ils croient que tout le bonheur et la félicité d'un homme consistent à être riche, heureux, puissant, servi et honoré ; ce qui fait que, quel que soit ce qu'ils boivent ou qu'ils mangent, ils en répandent toujours quelque peu par terre en marmonnant quelques paroles, disant qu'ils donnent à boire et à manger à leurs pères, mères et amis, qui, dans l'autre monde, leur en font autant et sont cause qu'ils ont de quoi vivre en celui-ci. »

 

Le dialogue apparaît dès lors sinon impossible, du moins singulièrement difficile. Les Français en conclurent que leur mission devenait sans objet, puisque laccord ne se faire sur aucune question

ni aspect conduisant à l’ouverture de l’interlocuteur à l’adoption de la foi chrétienne :« Ils n'ont proprement aucune religion, car, pour la vénération qu'ils ont pour leurs fétiches, elle doit être appelée superstition puisqu'il n'y a point de religion sans culte, et qu'il est certain que ces peuples n'en ont aucun : les temples, les prières et les sacrifices leur sont inconnus, ainsi que tous les sentiments que l'on a pour les divinités. »


Et les missionnaires de passer alors en revue la liste impressionnante des différentes raisons qui rendent ces populations inaccessibles au message du Christ, parmi lesquelles, celle-ci.

« Ce qui rend la conversion de ces peuples difficile, c'est la croyance à la métempsycose, qu'ils admettent tout au long, n'espérant rien d'éternel, ce qui les rend négligents pour apprendre la vérité du salut, et ils ne s'appliquent qu'à l'acquisition des biens et des plaisirs de ce monde, et à s'en procurer une longue jouissance. »

 

S’ensuit une série de condamnations, voire d’imprécations ou de jugements sans nuances.


Ainsi, au total, l’action des missionnaires français se heurta à un mur, pour eux infranchissable, contre lequel se brisa le rêve d’évangélisation du Roi-Soleil.

 

Colonisation-évangélisation : divergence et connivence ?

 

Néanmoins, cet échec, si incontestable soit-il, ne fut pas vain. Les missionnaires français de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, encore plus nombreux et plus déterminés, plus au service de la Foi que du roi, surent en tirer les leçons. L’évangélisation des Africains, pour eux, fut abordée et menée par d’autres voies, de nature à entraîner l’adhésion libre des populations concernées. Avaient-ils le choix ? Plusieurs raisons justifiaient cette nouvelle méthode. Le plus important étant sans doute le contexte politique différent en France, lui-même débouchant sur un contexte religieux également différent.


D’une part, on était alors loin de la France catholique de Louis XIV, et, d’autre part, l’anticléricalisme de la IIIe République (fin XIXe, début XXe siècle) avait traversé bien des esprits, y compris parmi les gouvernants. Par conséquent, les missionnaires français en Afrique n’étaient plus les alliés naturels du pouvoir, ni en France ni en Afrique, car surveillés, épiés dans leurs faits et gestes, dans leurs  actions, par l’administration coloniale, comme le laisse supposer ces propos de Louis Vignon, professeur à l’école coloniale de Paris au tout début du XXe siècle , et théoricien de la colonisation française:

« Ce serait pire que folie de travailler à provoquer chez les fétichistes, les musulmans… une évolution pareille à celle constatée chez nous. Les uns et les autres sont à « l’âge des religions » ; chez tous, sous des formes, des apparences diverses, règne l’esprit de la « cité antique ». Il n’y aurait plus de place dans les sociétés indigènes pour qui prétendrait s’affranchir des rites, des symboles et des dieux. N’est-ce point d’ailleurs sur le terrain religieux qu’un vainqueur risque surtout de heurter l’âme des foules ? […] Combien il est heureux, à ce point de vue, que la France, moins religieuse qu’autrefois, ne songe point, comme au XVIIe siècle, à imposer le catholicisme à ses sujets d’outre-mer. »


Le professeur, formateur des futurs administrateurs coloniaux, précise à l’égard des religieux français :

« Dès lors, la politique à suivre en matière de religion se résumera en trois termes : respecter les croyances, conserver entre elles une neutralité au moins apparente, n’autoriser la propagande des missions chrétiennes que dans la mesure où elle est possible sans mécontenter les indigènes… Enfin, s’il est possible, avec discrétion, obtenir des personnages religieux qu’ils servent notre domination. »

 

Le ton avait donc bien changé du côté du pouvoir politique, et du pouvoir pontifical également. Le dernier tiers du XIXe siècle constitue à cet égard un véritable tournant.

 

Le missionnaire nouveau

 

La hiérarchie catholique avait désormais ses règles en matière d’évangélisation des populations d’Afrique, formulées en quelques principes précis. Le 1er c’est « respecter les usages du pays tant qu’ils ne sont pas en opposition formelle avec la doctrine catholique ».


Cette consigne résultait de la doctrine enseignée par les papes depuis Léon XIII, elle-même basée sur cinq idées forces parmi lesquelles :


fleche 026La condamnation de toute attitude raciste, notamment celle qui jugerait les indigènes incapables d’accéder au sacerdoce.


fleche 026La promotion de la justice sociale et le respect de la dignité humaine dans les personnes comme dans les cultures…

 

Curieusement, au même moment, un discours quasi identique était aussi tenu par la hiérarchie coloniale, c’est-à-dire le Ministère des Colonies, comme rapporté par Jules Brévié (gouverneur général de l’AOF) :

« La mission assignée aux administrateurs coloniaux était d’être généreux et humains, guides éclairés des populations et leur faire oublier la violence de la conquête ; imposer la paix, respecter les croyances et les mœurs, instituer la liberté… »

 

Que ces prescriptions soient suivies ou non, à la lettre, sur le terrain, est une autre question.


Les missionnaires en Afrique se montrèrent à cet égard d’un pragmatisme en rapport avec les objectifs à atteindre : l’adhésion libre des populations à la foi catholique, ce qui passait par un certain nombre d’actions concrètes et utiles pour ces populations parmi lesquelles :


fleche 026L’apprentissage obligé des langues locales pour les missionnaires

 

fleche 026La création de centres de soins gratuits pour les populations converties et non converties.

 

fleche 026L’ouverture d’écoles pour éduquer et former.


fleche 026Construction de centres d’apprentissage et de formation aux métiers manuels.


fleche 026L’ouverture d’orphelinats.

 

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Création de foyers sociaux, notamment de jeunes filles, où l’on apprend la couture, la cuisine, le rôle de future épouse et de future maîtresse de maison…

 

Le résultat fut autrement plus important que l’action de leurs devanciers, contemporains de Louis XIV, principalement parmi les populations non encore pénétrées par l’islam.

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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 13:58

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Traite, esclavage, la concurrence mémorielle, un déni d’histoire ?


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Chaque année, chaque commémoration des abolitions de la traite et de l’esclavage le 10 mai, suscite débats et controverses, confrontation des mémoires et choc des idées, le mot « réparation » servant de catalyseur entre Antillais, entre Africains et Antillais, entre Africains et Africains, mais aussi entre Européens ou métropolitains.


bouton 006Quelle expérience commune entre Antillais descendants d’esclaves et Africains anciennement colonisés ?

 

Sans doute beaucoup de confusion entre la vision des uns et des autres, la difficulté de porter le même regard sur un passé marqué par le drame de l’esclavage et de la traite des Noirs. Mais ce clivage traverse aussi les Africains d’aujourd’hui qui peinent à accorder leur regard et leur positionnement.

 

Alors que les évêques d’Afrique noire, réunis en symposium des conférences épiscopales d’Afrique, en octobre 2003, demandaient, au cours d’une cérémonie expiatoire, symboliquement célébrée à Gorée, au Sénégal (un des hauts lieux de la traite atlantique), le « pardon de l’Afrique » pour la participation des Africains à l’esclavage et à la traite des Noirs, des historiens africains, au cours d’une réunion consacrée à cette prise de position, dénonçaient avec véhémence le « révisionnisme » des évêques africains et proclamaient : « Personne n’a délégué les évêques africains pour parler au nom des Africains. »

 

Précisément, il ne s’agit aucunement de parler au nom des Africains, pas plus qu’au nom des Européens, mais au nom de l’histoire, et du fait historique qui s’impose.

 

De même en France, certains militants d’associations noires prétendent interdire l’évocation des responsabilités africaines dans les traites (européenne et orientale) sous quelque forme que ce soit. D’aucuns parmi eux veulent tirer le mouvement noir vers l’islam, d’autres s’inspirent du modèle nord-américain, sans égards aux contextes et à la diversité des réalités et des expériences vécues. D’autres enfin ont pour ambition d’enrégimenter les souffrances passées et présentes de l’histoire des Noirs vers de douteux combats politiques.

 

bouton 006Quel cas fait-on de l’histoire ?

 

Le CRAN (Conseil représentatif des associations noires), dans un communiqué publié le 10 mai 2013, demande réparation et assigne en justice la Caisse des Dépôts, banque d’Etat, pour avoir tiré – selon lui – profit de l’esclavage, donc d’un crime contre l’humanité. Soit ! Mais, ne peut-on  chercher ailleurs aussi d’autres responsabilités, le tout ayant permis à ce phénomène tragique d’atteindre les dimensions qu’on lui connaît ? Dans la constitution de cette chaîne desresponsabilités de la traite et de l’esclavage, la réalité historique s’enlisera indéfiniment dans le déni et la confrontation tout aussi douloureuse des mémoires.

 

A l’opposé du CRAN, pour Serge Romano, président du Collectif antillais « Marche du 23 mai 1998 », « cette position doit être replacée dans un contexte très différent d’aujourd’hui. Le concept de réparation, c’est comme si on demandait à la France d’aujourd’hui de réparer l’esclavage alors que la majorité des ancêtres des Français étaient des serfs au moment de l’esclavage. »

 

De quelle France s’agit- il en effet ? Faire preuve de discernement en évitant tout anachronisme dans l’analyse et le jugement serait profitable dans ce difficile débat pris en otage entre passions et raison.

 

Dans l’évocation de cette douloureuse mémoire des Noirs d’Afrique et des Antilles, de cette plaie hideuse de l’Histoire, le discours des Antillais, d’une manière générale, est toujours un cran au-dessus de celui des Africains par rapport aux expériences vécues et leur expression. Or, la mémoire des victimes de l’esclavage et de la traite mérite plus de profondeur dans la pensée et dans son évocation.


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Esclaves travaillant au moulin à sucre

 

 

Toute évocation, tout discours qui ferait fi du respect dû au fait historique dépouillé des passions et des non-dits, n’aurait pour effet que l’exacerbation des blessures et des rancœurs, obstacle majeur à l’harmonisation des regards et l’ardente nécessité de frayer le chemin de la rencontre des consciences et des projets d’avenir commun.

 

A supposer qu’on accorde une « réparation » :

bouton 007Comment en évaluer la valeur ?

bouton 007Qui aurait qualité pour une telle évaluation ?

bouton 007Qui paierait en définitive le prix ?

bouton 007A qui irait cette somme due au titre de la réparation ?

bouton 007 Pour en faire quoi concrètement et où ?

bouton 007Les descendants de marchands d’esclaves en Afrique (rois, chefs, auxiliaires, intermédiaires, chasseurs de captifs…), en seraient-ils bénéficiaires ?

bouton 007De même que les Africains qui pratiquent encore l’esclavage aujourd’hui dans et hors du continent ? (Voir le Comité de lutte contre l’esclavage moderne.)


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Comme l’exprimait si judicieusement l’Antillais Aimé Césaire, « Il y aurait une note à payer et ensuite ce serait fini ? »

 

Si réparation il y a, (et celle-là est exigible), elle ne peut être que morale, sous forme de reconnaissance de la vérité historique, celle des faits et des souffrances, incluant la part de tous les protagonistes du drame. Elle doit inévitablement inclure une dimension pédagogique destinée à savoir, à comprendre pour la paix des consciences.

 

Si la traite fut officiellement abolie au XIXe siècle, son cadavre mal enterré continue de hanter la vie et les rapports entre Africains. Comment expliquer autrement la guerre du Darfour (Soudan), et les razzias des cavaliers arabes du nord du pays qui, du Moyen Âge au XIXe siècle, ont sévi dans la région, les Arabes considérant toujours les Noirs comme des biens à capturer qu’ils s’estiment en droit de réduire en esclavage ?


Les Mauritaniens blancs ont le même raisonnement non seulement à l’égard de leurs compatriotes noirs, mais également de leurs voisins sénégalais, car le Sénégal fut jadis pour eux terre de capture et réserve d’esclaves potentiels. Ce sentiment n’est pas étranger non plus aux violents affrontements qui ont opposé Sénégalais et Mauritaniens en avril 1999 ; les premiers ayant à cœur de prouver aux seconds que le temps de l’esclavage est révolu, et souhaitant sans doute prendre une revanche sur le passé. De même au Nigeria, comme en d’autres pays du continent – Bénin, Angola, Cameroun – l’antagonisme latent entre populations (ou ethnies) du Nord et du Sud trouve son origine dans ce passé esclavagiste qui le nourrit et l’entretient.


Mais la traite esclavagiste aurait-elle pu constituer ce mal endémique qui continue de troubler le présent ainsi que les rapports entre Africains si des Africains n’en avaient pas été eux-mêmes des acteurs ? Sans la participation active et soutenue d’Africains complices, le phénomène n’aurait jamais atteint l’ampleur et la durée qu’on lui connaît.


Afin d’apaiser ce mort-vivant qu’est la traite esclavagiste, pour neutraliser ses effets  nocifs sur le présent et construire un avenir commun, il importe que les Africains affrontent courageusement ce passé commun non seulement entre eux, mais aussi avec les Européens, autres acteurs majeurs. On ne peut construire l’avenir ensemble que si l’on apure ensemble le passé.


fleche 264Voir :


 

9La Traite des Noirs et ses acteurs africains, Berg International.


950 ans après, l’Afrique, Arléa.

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 09:52

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Quand le « lion britannique s’attaque à la a257.gifguêpe zouloue »

 

Le territoire de l’Afrique du Sud fut le théâtre de nombreuses guerres, du début à la fin du XIXe siècle, opposant tour à tour les peuples autochtones entre eux, les Boers et les Noirs, les Britanniques et les Zoulous, les Boers et les Britanniques… La guerre des Zoulous fut une des plus spectaculaires.

 

Dès 1820, les colons britanniques, à la recherche de nouveaux territoires, se sont heurtés aux Zoulous sans résultat décisif. Le royaume des Zoulous possédait à l’époque, sans doute une des armées les mieux organisées et les plus puissantes du continent. Dès son accession au trône, le chef zoulou Shaka fait de la guerre son obsession, consacrant à l’armée une énergie débordante. Il s’attèle ainsi à la création d’une armée nombreuse et bien entraînée, une véritable machine de guerre dans le contexte politique de l’Afrique du Sud de la première moitié du XIXe siècle. Ce contexte n’avait en effet rien de rassurant pour les peuples autochtones, avec la colonisation successive des régions limitrophes du royaume zoulou (zululand) par les Européens : colonisation anglaise de Natal au sud, colonisation portugaise au nord, la république du Transvaal au nord-ouest, au sud-ouest la colonie britannique du Cap… les conflits frontaliers se multipliaient.


L’inquiétude gagnait aussi bien les Noirs que les Européens. En particulier les Anglais (tout comme les Portugais) voyaient d’un très mauvais œil un royaume noir indépendant, de surcroît doté d’une armée nombreuse et puissante.


Les Anglais, dont l’ambition affichée était d’annexer tous les royaumes noirs et États blancs (ceux des Boers en particulier) afin de réaliser leur rêve de relier le Sud au Nord du territoire en une seule entité, n’attendaient que le prétexte pour allumer la guerre contre les Zoulous. En 1870, le gouvernement britannique dévoila publiquement sa volonté de créer une « Union Sud-africaine » regroupant les différentes colonies et provinces sous sa direction. En 1877, après l’annexion temporaire du Transvaal, le royaume zoulou apparaît comme le seul obstacle à la réalisation de la fédération voulue par Londres.


C’est alors que le Haut-Commissaire britannique, Sir Bartle Frere, avec le titre de proconsul, décide d’abattre le royaume zoulou par une attaque rapide et préventive.


Avec son passé glorieux en Inde qui lui confère un prestige certain en Angleterre, il se fait fort de convaincre son gouvernement d’une intervention militaire contre les « sauvages zoulous assoiffés de sang », qui, pour lui, constituent l’unique obstacle au dessin britannique dans la région : la colonisation de tout le territoire d’Afrique du Sud.


L’occasion rêvée se présente en juillet 1878. Deux femmes noires fuyant, poursuivies par des hommes, traversent la frontière avec la colonie anglaise du Natal. Rattrapées en territoire britannique, elles sont sommairement exécutées par leurs poursuivants sous les yeux des soldats britanniques.

 


serpent.gifCasus belli !


Le proconsul convoque aussitôt des émissaires du roi zoulou Cetewayo et fixe un ultimatum et ses conditions pour éviter la guerre. Parmi celles-ci : l’arrestation immédiate des coupables, le paiement d’une forte rançon, le démantèlement total de l’armée du royaume, l’abandon définitif de certaines coutumes du pays, notamment celle exigeant des jeunes guerriers qu'ils lavent leurs sagaies dans le sang de l'ennemi.


L’ultimatum n’étant pas respecté, les troupes britanniques envahissent l’État zoulou le 9 juin 1878 à minuit. Le premier objectif est la destruction de la capitale du royaume et la capture du roi Cetewayo.


Malgré le rapport de forces très défavorable (le commandement britannique peut compter seulement sur moins de 2000 hommes contre 40 000 guerriers zoulous), Sir Bartle Frere sait, depuis la bataille de Blood River qui, en 1838, avait vu 150 Boers résister victorieusement à 3000 Zoulous sans subir la moindre perte, que les fusils dont il dispose permettront de tenir l’ennemi à distance et de l’abattre facilement.

 


felin 033Un carnage épouvantable


Surpris par la détermination et la furie des combattants zoulous insensibles aux balles, le chef des troupes anglaises est vite débordé. Le propre frère de Cetewayo, qui commande les opérations, lance ses combattants armés de lances et de sagaies contre les « habits rouges », « indifférents au carnage que font les fusils des hommes blancs ».


L’inexpérience des soldats anglais et de leurs chefs constitueront un atout appréciable pour les autochtones .A la vue des troupes zouloues, un guetteur anglais s’écrie : « les voilà ! Noirs comme l’enfer et drus comme d’herbe. »


Circonstance aggravante, le commandant britannique, affolé mais surtout inexpérimenté, se heurte à un incroyable incident, bien venu pour ses ennemis. A minuit, c’est la catastrophe ; les munitions commencent à manquer. Incroyable mais vrai : des milliers de cartouches sont pourtant à portée de main dans des chariots, mais les lourdes caisses sont cerclées de fer et   vissées ; impossible de les ouvrir. En outre, une querelle éclate au même moment dans les rangs de l’armée anglaise : les sergents du 1er bataillon refusent d’approvisionner les hommes du 2e bataillon et réciproquement. Cette circonstance inattendue permet aux troupes de Cetewayo d’atteindre les lignes anglaises. C’est la curée ! Le carnage dans toute son horreur : 1500 soldats britanniques sont morts. Seuls 300 combattants réussissent à s’échapper. L’armée zouloue se retire emportant 2000 cadavres.

 

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La mort du prince impérial

[Le 1er juin 1879, le prince impérial, Louis Napoléon (petit neveu de Napoléon 1er), fils unique de l’empereur Napoléon III, exilé à Londres depuis 1870, est mort à 22 ans au cours de cette guerre.

Sorti de l’Académie militaire royale de Sandhurst, le prince a voulu à tout prix prendre part à la guerre des Zoulous.]

 

Plus qu’une humiliation, cet épisode tragique fut accueilli à Londres comme un véritable suicide national.


Tombée si bas, la nation anglaise ne pouvait que se relever pour sauver l’honneur et la guerre ; ce qui fut fait au prix de profondes réformes et de colossales dépenses en armements nombreux et modernes. L’effort le plus important fut sans doute consacré à la réorganisation et à la formation de l’armée… C’est une nouvelle armée, plus nombreuse, mieux équipée et mieux formée qui se présente désormais face aux Zoulous. Dès lors, la victoire changea de camp.

 

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Oham, frère du roi Cetewayo, répondant aux questions des Anglais lors des négociations de paix.

 

marguerittes009L’admiration de la reine Victoria

 

Finalement capturé après deux mois de fuite, le roi Cetewayo sera exilé en Angleterre ; exil doré cependant, puisqu’il sera reçu avec les honneurs, en tête à tête, par la reine victoria qui lui offrira une timbale d’argent en lui disant : « Je vous respecte comme un ennemi courageux qui deviendra, j’en suis sûre, un loyal ami. »

 

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Le roi Cetewayo en exil en Angleterre.

Devenu objet d’attraction, le « Tout Londres » s’arrachait ce phénomène curieux venu de l’hémisphère sud.

 

Son royaume, le Zululand, sera occupé et annexé à la colonie anglaise du Natal. L’écrasement des Zoulous libérera les Boers du principal de leurs ennemis et leur permettra bientôt de s’attaquer aux Anglais.

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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 09:19

 

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Les camps de concentration anglais en Afrique du Sud

 

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Afrique du Sud, le deux républiques boers au XIXe siècle

 

Lorsque les Anglais arrivent en Afrique du Sud en quête de terres à coloniser, ils trouvent sur place les Boers (Afrikaners, anciens colons hollandais), qui, progressivement depuis le début du XVIIe siècle, avaient intégré en leur sein d’autres nationalités dont les Huguenots français après la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV en 1685.


Les heurts furent nombreux entre les colons anglais et ces paysans hollandais, la cohabitation difficile pour de multiples raisons : culturelles, économiques, politiques. Le fossé ne cessa de s’élargir entre les deux communautés pour culminer en une terrible guerre à partir de 1899.


L’Angleterre, après avoir reconnu malgré tout, l’indépendance des deux petites républiques boers, l’État d’Orange et la république du Transvaal, en 1852, manifestait toujours une ambition annexionniste de plus en plus agressive à l’égard de ces États. Elle essuya une humiliante défaite lors d’une « première guerre des boers » au début des années 1880. Mais, tout dégénère à nouveau à partir de 1885, après la découverte au Transvaal de gisements d’or, les plus importants au monde, plus importants que ceux de Californie et d’Australie. Et, pratiquement à la même date on découvrit en Orange, les plus riches gisements de diamants au monde. Londres ne cacha plus sa volonté d’annexer les deux républiques au moyen des armes.


Ces découvertes entraînèrent aussitôt une arrivée massive d’immigrants, britanniques pour l’essentiel, et de sociétés britanniques d’exploitation de ces ressources minières. Les Boers furent submergés et en conflit permanent avec ces sociétés sur les conditions d’exploitation fixées par les autorités locales ainsi que sur le statut des nouveaux arrivants qui se plaignaient régulièrement à Londres d’être considérés comme des personnes sans droits et de ce qu’ils estimaient être des mauvais traitements à leur égard. Le prétexte fut ainsi trouvé par les deux camps d’une guerre inéluctable. Les hostilités furent ouvertes en octobre 1899.


L’Angleterre qui ne pensait faire qu’une bouchée d’une armée inorganisée de paysans-soldats sans tradition militaire ni armement moderne, déchanta très vite car la première phase de cette guerre fut nettement à l’avantage des Afrikaners, merveilleusement servis par le génie militaire d’un colonel français, Villebois-Mareuil, accouru offrir ses bras et ses compétences aux républiques boers, dès le déclenchement des hostilités, pour laver l’honneur national français de l’humiliation de Fachoda en 1898. Il se trouva ainsi porteur de tout l’espoir national de revanche, comme investi d’une mission sacrée, d’où l’extraordinaire ferveur populaire qui accompagna son engagement en Afrique du sud.

 

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Le colonel Villebois-Mareuil

 

Grâce à ce stratège hors pair, l’armée boer vola de victoire en triomphe. Jusqu’en janvier 1900 les troupes britanniques subirent une véritable humiliation qui sema la stupeur et la consternation à Londres. Mais après Noël, les Britanniques se ressaisirent. L’armée fut profondément remaniée, les chefs remplacés. De nouvelles troupes sans doute mieux formées, plus nombreuses et mieux armées reprirent les combats. Les Anglais alignèrent ainsi plus de 200 000 combattants face aux 30000 soldats boers. (Les deux petites républiques comptaient en tout à peine 200 000 habitants).


Dès lors, la victoire changea progressivement de camp. Submergés par le nombre et la puissance de feu britannique, les présidents des deux républiques demandèrent la signature de la paix, ce que le gouvernement britannique refusa, car décidé à les vaincre et à les annexer : son but de guerre.

 

gif_anime_puces_251.gifLe temps de la guérilla

Contraints à une guerre inégale à l’issue désormais fatale, les deux présidents reçurent Villebois-Mareuil, le nommèrent général en lui confiant l’entière responsabilité de cette guerre. Le Français accepta l’honneur qui lui était ainsi fait. Mais il profita de l’occasion pour poser un certain nombre de conditions parmi lesquelles une nouvelle organisation de l’armée ainsi qu’une nouvelle tactique militaire : la « guérilla », ce qu’il nomma « la guerre révolutionnaire », et que les Boers appelaient la « guerre de commandos ». (Mot d’origine portugaise, mais utilisé par les Boers à cette occasion. Il fut importé par les Britanniques. Durant la 2e Guerre mondiale les Allemands comme les Anglais l’adoptèrent en en modifiant le sens). Les combattants étaient organisés en petits effectifs, à chaque groupe était confié un certain nombre d’objectifs : coups de main, raids, sabotages de voies ferrées, de réseaux d’électricité, de transmissions, en somme une guerre de partisans

 

gif_anime_puces_251.gifLord Kitchener : à son arrivée, plus de place pour la pitié

 

Parmi les deux nouveaux chefs arrivés de Londres début 1900, figure le général Kitchener, le héros de Fachoda, celui qui cristallise la rancœur de la nation française depuis 1898.


Depuis la promotion de Villebois-Mareuil, pour les Britanniques, la guerre des Boers devient la guerre de Villebois-Mareuil, et vaincre, c’est éliminer le Français, moteur de la résistance boer, stratège doté d’un courage à toute épreuve. Toute la formidable machine de guerre britannique se lance à la recherche du Français. Celui-ci n’opère plus que la nuit pour l’essentiel. Il déploie une étonnante énergie à coordonner l’action des commandos, partout, sur tous les fronts, aussi bien sur le territoire des républiques assiégé par les troupes anglaises que dans les colonies britanniques, au Cap, au Natal…


Pour Kitchener, le moyen le plus sûr de venir à bout de cet intrépide général et en finir avec cette guerre, c’est d’« assécher le terrain », c’est-à-dire la politique de la terre brûlée. Il imagine alors des pratiques nouvelles : brûler les fermes, les récoltes, les animaux, incendier des villages censés abriter des commandos. Kitchener franchit un cran supérieur dans la cruauté.

 

gif_anime_puces_251.gifLes camps de concentration, une mortalité effroyable

 

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Les camps de concentration anglais.

Caricature de l’Assiette au beurre

 

Le général Kitchener eut recours à des mesures extrêmes. Après la dévastation de régions insoumises, il procède à la déportation de civils qui sont parqués dans des camps dits de « reconcentration », entourés de barbelés, dans des conditions de vie et d’hygiène épouvantables.


Dans ces camps, les plus atteints sont les enfants, décimés par des pathologies multiples : typhoïde, pneumonie… L’infirmière anglaise, Emilie Hobhouse, qui visita les camps de l’État libre d’Orange s’indigne :

« Le maintien de ces camps, c’est l’assassinat des enfants… c’est la cruauté sur une vaste échelle et jamais elle ne s’effacera de la mémoire des gens… c’est la destruction de la race en perspective… »

On y meurt par dizaines, par centaines, de maladies, et surtout de privations, les rations étant réduites au strict minimum.

 

Pour Kitchener, la terreur pratiquée à grande échelle pour vaincre l’ennemi, est une arme comme une autre, surtout quand cette « guerre oppose une nation civilisée à des sauvages ». Il écrit dans un télégramme adressé au ministre de la guerre à Londres :

« Les Boers sont des sauvages non civilisés avec un minuscule vernis blanc. »

Les résistants arrêtés sont pendus. Il y en eut beaucoup. Parmi eux, Yan Krüger, le fils du président du Transvaal.

 

En Angleterre, l’opinion finit par s’émouvoir, des pétitions circulent qui sont adressées au Premier ministre et au Parlement :

« Permettra-t-on longtemps que cet effrayant génocide dure ? » écrit Le Times.


L’opinion mondiale réagit également avec énergie, lorsque furent connues les conditions d’existence dans les camps.

 

Quant à la guerre elle-même, les Anglais vinrent finalement à bout de l’héroïque résistance des combattants boers, qui fut avant tout celle du général français Villebois-Mareuil, qui ne s’épargna aucune privation dans la poursuite de cette guerre devenue la sienne.


« Lui-même partait en campagne dans le Veld pendant des jours et des jours. Il vivait comme un sauvage, sans se laver et presque sans manger, chevauchant sous la brutale chaleur du soleil et couchant à la belle étoile. » écrit un historien sud-africain spécialiste de la guerre des Boers.


Finalement, cerné, seul au milieu d’une colline,  après deux balles reçues au ventre et à l’épaule, il tenait encore debout, l’arme à la main, avant qu’une troisième balle ne lui transperce le cœur. Il tomba après avoir tenu tête à l’ennemi jusqu’à son dernier souffle.


Ceux qui l’ont tué reconnurent en lui « un homme de guerre au génie et au courage sans équivalent ». Ils lui confectionnèrent à la hâte dans des étoffes de récupération, un drapeau bleu-blanc-rouge dont ils recouvrirent son cercueil et lui rendirent les honneurs avant de l’enterrer.

 

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Une mort à la mesure de la légende. Villebois-Mareuil enseveli dans les plis d’un drapeau français. Des soldats anglais lui rendent les honneurs.

 

 

 

 

 

Les deux républiques boers furent définitivement annexées par l'Angleterre  en 1902. La guerre lui a coûté 22000 morts.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Statue de Villebois-Mareuil à Nantes

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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 10:24

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Il y a 300 ans, les Français d’Afrique du Sud

 

 

 

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gif_anime_puces_186.gifPourquoi l’Afrique du Sud ?Scorpion-0.gif


bouton_007.gifContexte politique et religieux : le XVIIe siècle


La Réforme a coupé l’Église chrétienne d’Europe en deux grandes branches : le catholicisme et le protestantisme, à partir du XVIe siècle. Les troubles causés par « les guerres de religion » sont nombreux et avec des conséquences durables.

 

Une conséquence majeure : l’interférence de la religion dans les politiques nationales avec plus ou moins de vigueur selon les États et les époques.

 

Le règne de Louis XIV, avec la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685 pèse sur la vie et le destin des « Réformés » ou protestants français.

 

Exposés aux brimades, aux dragonnades et persécutés pour leur foi, les protestants quittèrent en grand nombre la France de Louis XIV pour trouver refuge en Angleterre, en Prusse, en Suisse. Nombreux furent ceux qui gagnèrent les Provinces Unies des Pays-Bas. Cette arrivée dans ce pays coïncidait avec le désir de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales qui avait un comptoir dans la région du Cap en Afrique du Sud (future colonie) de peupler ce site de travailleurs, surtout manuels. Le Cap avait pour fonction essentielle d’approvisionner les bateaux en route vers l’Orient en vivres : viande, céréales, légumes frais… La main-d’œuvre  manquait pour assurer ce ravitaillement, vital pour les navires de la Compagnie ; d’où une forte campagne d’incitation auprès des réfugiés français aux Pays-Bas, afin de les amener à émigrer en Afrique du Sud et vivre parmi les Afrikaners (anciens colons hollandais). La Compagnie prenait en charge le transport, l’installation et les frais nécessités pour leur intégration, en leur garantissant une aide matérielle, d’abord pour 15 ans, puis 5 ans.

 

Si la colonie du Cap dépendait du gouvernement hollandais, elle était aussi gérée par la Compagnie et jouissait d’une large autonomie symbolisée par des institutions et des autorités locales : un Conseil composé du gouverneur, du vice-gouverneur, d’officiers militaires, trésorier… Ce Conseil votait les lois qui s’appliquaient dans la colonie, levait impôts et taxes…

 

Le gouverneur Simon Van Der Stel fut prévenu par la Chambre des représentants (le Parlement des Pays-Bas) qu’elle envoyait au Cap quelques réfugiés français déjà installés en Hollande. Suit un extrait de la lettre envoyée au gouverneur :

 

« Parmi eux, il y a des viticulteurs, des agriculteurs expérimentés, des spécialistes de la production d’eau-de-vie, de vinaigre. De la sorte, nous espérons qu’ils pourvoiront à la pénurie de certains produits dont vous vous plaignez. Ces personnes sont actuellement dans le plus grand dénuement : vous devez les accueillir avec bienveillance et pourvoir à tous leurs besoins, jusqu’à ce qu’ils soient en mesure de s’établir et de subvenir à leurs propres besoins. Ce sont des gens travailleurs, peu exigeants, que vous devez traiter comme des hommes libres… » ( c'est-à- dire qui ne sont pas au service exlusif de la Compagnie:travailleurs indépendants.)

 

L’objectif principal est ici énoncé : la colonie avait surtout besoin d’agriculteurs, de travailleurs compétents et capables de s’intégrer rapidement à la communauté hollandaise d’Afrique du Sud.

 

Les Français reçurent un accueil chaleureux. On leur attribua des terres ainsi que le fruit d’une collecte d’argent d’un montant appréciable.


 

gif_anime_puces_186.gifL’intégration : des débuts difficilesPapillons-61


Contrairement à ce qui était espéré par les Pays-Bas et les autorités de la colonie, les débuts furent assez difficiles, tout particulièrement pour la dernière grande vague de migrants de 1688-1689.

 

On prit soin dès leur arrivée, de mélanger les Français et les fermiers hollandais. Ils furent pour cela dispersés dans différents districts comme celui de Stellenboch ; mais la plupart d’entre eux s’établirent à Drakestein et à Oliphanshoek, qui finit par prendre le nom de Francshoek, qui signifie le « coin des Français ».

 

Rapidement le ton changea, la liesse de l’arrivée s’estompa peu à peu, les mines surtout se crispèrent de part et d’autre. Les Français manifestaient bruyamment leur mécontentement.

 

fleche 026Ils souhaitaient rester regroupés.

 

fleche 026Ayant créé une école, ils souhaitaient que le français soit la langue d’enseignement, à défaut, que l’enseignement soit bilingue : français/néerlandais, ce qui leur fut accordé.

 

fleche 026Ils voulaient que la messe soit dite en français. Ils eurent dans un premier temps un temple avec un pasteur français, alors que les autorités n’encourageaient pas l’usage du français.

 

fleche 026Ils voulaient plus d’indépendance par rapport aux lois et obligations du pays.

 

Les autorités et la population commencèrent à se plaindre de leur attitude jugée « séparatiste ». On leur trouvait un certain nombre de défauts. Surtout, on trouvait qu’ils se plaignaient continuellement et qu’ils étaient indisciplinés, bagarreurs. Le nouveau gouverneur, fils du précédent, apparemment moins tolérant à l’égard des Français que son père, écrivait en juillet 1699 :

 

« Quelques-uns d’entre eux se conduisent si mal, et ont si peu de connaissances en agriculture, qu’ils se sont déjà causé beaucoup de pauvreté à eux-mêmes, et qu’il reviendra au fonds de soutien des pauvres de les secourir. Nous préfèrerions à l’avenir ne plus avoir la charge de ce genre de réfugiés, et souhaiterions que des fermiers zélandais, de nature industrieuse et possédant de bonnes connaissances en agriculture, nous soient envoyés à leur place. »

 

On traitait désormais les Français d’ingrats, d’égoïstes, d’arrogants… Les autorités finirent par supprimer quelques privilèges qui leur avaient été accordés, parmi lesquels la messe bilingue et l’enseignement en français. L’usage du français fut interdit sauf aux « vieillards incapables de comprendre une autre langue ». En réaction les Français décidèrent de ne plus épouser de Hollandaises.


gif_anime_puces_186.gifUne métamorphose heureuse ?fourmis 021


Le miracle se produisit cependant. En 20 ans, le français avait presque totalement disparu de la colonie du Cap. L’intégration, avec le retour des mariages mixtes, fut parfaitement accomplie. Mieux, les Français par leurs compétences, firent prospérer la colonie dans de nombreux domaines : les techniques de cultures méditerranéennes, en particulier la vigne et les arbres fruitiers. Les descendants des huguenots sont  nombreux dans toutes les sphères de la vie politique, sociale, économique, scientifique, sportif… L’architecture et la toponymie évoquent aujourd’hui le passé des huguenots du XVIIe siècle. Les noms de famille d’origine française sont innombrables et témoignent du rôle joué par les huguenots dans la formation de la nation sud-africaine. Des demeures historiques de pur style hollandais portent des noms bien français, tels que les de Villiers, les Le Roux, les Malherbe, les La Brie, Terre de Luc, Bourgogne, Champagne… Un bel exemple d’intégration ?

 

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12 août 2012 7 12 /08 /août /2012 16:44

110_F_1680958_XWklQjOBymJxcHZOBUWuQ46F3ZNfK8.jpgDeux empires, deux styles, moyens et méthodes

 

Ce sont deux empires immenses, s’étendant sur plusieurs continents, englobant les peuples les plus divers, tous soumis aux mêmes lois, celles de la métropole.


Tous deux firent un usage constant des vocables : cité, citoyen, citoyenneté, loi et droit, et furent confrontés à des cultures étrangères à la leur. Tous deux nourrirent la même ambition : inviter sous leur toit, à leur table, les indigènes et faire des « barbares » des Romains, des Français.


Tous deux enfin marquèrent profondément l’histoire des peuples dominés, y compris après la fin de l’empire : un véritable big-bang colonial auquel peu de peuples échappèrent, big-bang colonial, en réalité big-bang planétaire.

 

 

soleil 012Par quels moyens et méthodes ?

 

La dépossession fut bien sûr matérielle avant d’être culturelle et psychologique. La spoliation fut la première caractéristique. En Algérie, entre 1880 et 1920, les musulmans algériens perdent plus de 4 millions d’hectares, phénomène de dépossession rendu possible par la législation française plaquée sur une société traditionnelle. Le droit foncier français s’impose ainsi au régime foncier traditionnel. Partout en Algérie comme en Afrique noire, la colonisation met en place une série de textes législatifs qui ont comme principale conséquence d’introduire dans ces colonies la notion de propriété privée dans les domaines foncier et forestier. Jusque-là, en Afrique noire particulièrement, la possession de la terre ne pouvait être que collective, la terre étant prêtée selon les besoins de chaque membre de la communauté. Elle était prêtée de la même manière à l’étranger venu s’installer, et qui en faisait la demande. Cette législation coloniale constituait ainsi un moyen efficace de domination.

 

 

soleil 012Villes romaines et villes coloniales françaises


Elément puissant d’intégration ou de discrimination.


Les Romains cherchèrent à faire entrer les autochtones dans la « ville romaine », facilitant ainsi leur accession à la citoyenneté. Quant aux Français, ils coupèrent d’emblée  la ville coloniale en deux, ville européenne et ville africaine, en concédant aux Africains, au nom des lois d’expropriation, un simple permis d’habiter sur le territoire urbain et non une propriété définitive. Interdiction leur était également faite de construire en dur, l’objectif étant de faciliter le déguerpissement à tout moment selon la volonté de l’administration coloniale.


La ville africaine, démunie du confort minimal, sombre dans l’obscurité, la poussière et la boue. Elle est systématiquement séparée de sa « jumelle » européenne par un espace non constructible. Espèce de barrière permettant de maintenir les Africains à bonne distance.


La ville européenne, en revanche, véritable vitrine de la colonisation, bénéficie d’équipement moderne : adduction et évacuation d’eau, électricité, voierie bien entretenue.  Juchée sur les hauteurs, elle est baptisée « plateau », devenu synonyme de quartier européen, à Dakar comme à Abidjan ou ailleurs.

 

 

soleil 012Cité, citoyenneté


Certes, Rome ne se priva pas non plus de jouer sur les différences sociales dans les provinces conquises pour asseoir son pouvoir. Mais, tout au long des cinq siècles de vie de l’empire romain, toute sa politique fut sous-tendue par quelques principes simples et constants :


bouton 007    Il n’y a pas d’homme qui, par nature, soit fait pour la servitude. Ce qui implique que tout esclave a vocation à devenir affranchi, c’est-à-dire libre.

   Tobouton 007ut homme libre a vocation à devenir citoyen romain à part entière.

bouton 007   Une fois à l’intérieur de la cité (citoyen), tout homme peut, selon ses capacités, gravir les marches du cursus honorum, c’est-à-dire le droit d’accéder à toute magistrature, de la plus basse à celle d’empereur.

 

etoiles005Autre principe : accorder la citoyenneté dans les provinces à tout homme faisant allégeance à la romanité, c’est-à-dire embrassant les valeurs et le mode de vie romain, en commençant par la langue. Le fait urbain est par excellence le facteur premier de cette romanisation. Il convenait donc de faire de la ville un puissant instrument de la romanité.


Ainsi en Narbonnaise (Gaule), la citoyenneté romaine fut très largement distribuée, dès avant César. L’armée avait pour autre fonction essentielle de faire des étrangers des citoyens romains. Elle fut un puissant facteur d’attrait des provinciaux ambitionnant la citoyenneté romaine.


La citoyenneté romaine était par ailleurs accordée à tous, en respectant le droit de la communauté locale. En tenant compte des situations locales, le but de la politique romaine, de la République à l’Empire, fut de parvenir ainsi à une romanisation continue et profonde des populations provinciales.

 

bouton 006Pour Paul Veyne « les Romains ont posé pour principe, dès le début, avec une conviction rare dans l’histoire, qu’ils étaient faits pour commander. Ils ont eu l’instinct de prendre garde de ne jamais ordonner aux peuples qu’ils contrôlaient, des choses qu’ils n’avaient pas envie de faire. Ils n’ont jamais songé à romaniser les peuples conquis. Ils les laissaient venir à eux. Ils sont dépourvus de nationalisme étriqué. Ils se sont emparés de la culture grecque [eux les vainqueurs et les maîtres], avec une exceptionnelle absence de souci pour leur « identité » romaine. Ils se sont volontairement hellénisés. »


Dans le système colonial français, les autochtones ont beau être instruits, cultivés et diplômés, ils ont beau adopter les mœurs européennes et le mode de vie français, rien n’y fait. Les Français ont toujours fixé une limite à l’émancipation des ressortissants de leurs colonies. Les colonisés peuvent être émancipés jusqu’à une certaine limite, fixée d’avance. Barrière tacite, mais intangible qui doit les empêcher d’être les égaux des maîtres.


Ainsi le Sénégalais Birago Diop, vétérinaire formé en France, donc au sommet de la société coloniale par son niveau de culture et de formation, est rejeté, car dans cette situation coloniale, la hiérarchie repose essentiellement sur des critères dits de race. Le critère de fonction et de capacité intellectuelle n’intervient pas.


Ch. Roger Ageron, dont les travaux sur la colonisation françaises font autorité, nous invite à nous interroger sur le sens de la notion d’ « assimilation », avant d’affirmer que cette assimilation fut utilisée pour effacer les traits distinctifs de la société indigène, mais pas pour accorder des droits similaires à ceux des métropolitains.

 


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6 août 2012 1 06 /08 /août /2012 11:04

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La fin des colonies est-elle inéluctable ? 

 

 

bouton 007Deux visions contraires se sont affrontées au lendemain de la Première guerre mondiale, au sujet de l’avenir des colonies dans le monde. La première prévoyait une remise en cause de la colonisation et un ébranlement à court terme de l’édifice colonial bâti à la fin du 19e siècle. Ce point de vue s’appuyait sur les exemples de l’Irak et de l’Egypte qui ont acquis leur indépendance accordée par la Grande-Bretagne, respectivement en 1932 et 1936, puis sur le cas des Philippines auxquelles les Etats-Unis ont accordé l’autonomie en 1934, puis l’indépendance en 1946.

 

Pour les tenants de la seconde vision, au contraire, l’édifice colonial était assuré de la durée, soit en maintenant le statu quo, soit en procédant à quelques réformes qui permettraient une évolution du système ancien vers l’assimilation intégrale, ou vers une fédération regroupant colonies et métropole, ou alors, un assouplissement du système par rapport au mode de fonctionnement d’avant-guerre.

 

12

   Point de vue de Georges Hardy, 1937

 

 

flèche3[Georges Hardy (1884-1972), ancien directeur de l’Ecole coloniale, premier recteur de l’académie d’Alger et inspecteur général de l’enseignement de l’AOF, fut partisan convaincu de l’assimilation dont il fut un théoricien ardent. Il refusa jusqu’au bout de croire à la fin des colonies.]

 

En dehors de ces affranchissements [Irak, Egypte, Philippines] consentis par les métropoles, trouve-t-on, dans l'histoire coloniale de la période contemporaine, des cas d'émancipation d'origine purement indigène ? Aucun.

 

Il est vrai que des agitations séparatistes, foncièrement indigènes, pointent çà et là. Mais c'est un fait que les soulèvements les plus inquiétants ont échoué jusqu'ici ou n'ont abouti qu'à des réformes octroyées par les métropoles. Il est aussi admissible, après tout, d'y reconnaître de banales crises de croissance et d'accommodation mutuelle que les signes certains d'une rupture : il ne manque pas, dans nos pays européens, de provinces qui se sont longuement rebellées contre l'annexion et qui ont fini par se fondre parfaitement dans l'unité nationale.

 

Au surplus, en même temps que la naissance, incontestable, de nationalismes indigènes ou, dans les cas les moins graves, d'opinions publiques indigènes, amène les métropoles à relâcher progressivement leur tutelle, on voit apparaître de nouveaux modes de liaison, qui permettront peut-être aux colonies d'éviter la scission définitive. Les unes s'incorporent de plus en plus à la métropole, comme les « vieilles colonies » de la France, l'Algérie et, d'une façon générale, toutes celles dont les cadres traditionnels ont été brisés ou n'ont plus qu'une existence de convention. Pour d'autres, on envisage parfois de larges fédérations, — dont l'empire britannique, avec sa merveilleuse souplesse, donne l'exemple. Enfin, de la sujétion à l'indépendance absolue, il y a une gamme singulièrement riche de nuances intermédiaires, que la plupart des colonies commencent seulement à parcourir et dont les plus avancées ne sont pas encore sorties.

 

En somme, [...] il ne ressort nullement des faits acquis que la colonisation contemporaine, dans les possessions où domine le peuplement indigène, sente le sol se dérober sous ses pas. Que l'autorité européenne soit par endroits et par moments contestée et combattue, on doit en convenir ; mais tout autorise à penser que, sauf catastrophes, elle est loin d'avoir épuisé toutes ses ressources de durée. A s'en tenir strictement au champ d'action coloniale, il est donc difficile d'admettre sérieusement un « crépuscule de l'Europe » ou un « déclin de la race blanche ».

 

Il est vrai que la colonisation n'a pas atteint tous les buts qu'elle s'était proposés et qu'elle rencontre, sur bien des points, des obstacles inattendus. Constatation qui n'a rien de surprenant pour des entreprises dont la plupart datent à peine d'un demi-siècle, mais qui oppose crûment l'expansion des civilisations formelles ou matérielles et l'expansion des civilisations morales [...]. C'est peut-être [...] pour avoir placé trop de confiance dans la précellence de son idéal culturel, que l'Europe, en ce domaine, n'enregistre que des succès restreints ou contestables. Ce qui ne veut pas dire, d'ailleurs, qu'elle ait complètement échoué et qu'elle ne puisse, en améliorant ses procédés, reprendre par la base cette œuvre importante entre toutes.

 

Il est certain, en tout cas, que la colonisation contemporaine, consciemment ou non, a été l'instrument essentiel, le plus efficace et le plus constant, de cette métamorphose du monde, qui tend à supprimer l'isolement et à porter tous les hommes au même plan d'humanité. [...] Du simple point de vue historique qui est le nôtre, constatons que, par l'effet de la colonisation, nulle région de la planète n'est aujourd'hui soustraite à l'action multiforme des peuples européens et que nous nous trouvons en présence d'une révolution universelle sans précédent. [...].

 

Cette grande œuvre d'interpénétration du monde, cette fécondation de races que l'isolement stérilisait, c'est donc l'Europe qui, en moins de cent ans, a porté tout cela à son compte. Qu'elle ait commis des erreurs, qu'elle ait parfois abusé de son ascendant et même cédé à de fâcheux instincts, on doit l'avouer, et c'était sans doute inévitable ; mais sa mission n'est pas terminée : à la lumière de l'expérience, son action peut et doit s'amender ; la sagesse, tout autant qu'un élémentaire souci de générosité, lui commandent clairement de concevoir la colonisation, non pas comme le déchaînement d'une force aveugle ou l'exercice implacable d'un droit, mais comme un devoir de solidarité, une charge d'aînesse.

 

bouton 007L’empire romain a duré plus de 500 ans. Lui aussi, comme l’empire français ou l’empire britannique, avait essaimé sur plusieurs continents, brassé et uni sous sa bannière des milliers de peuples, les plus variés qui existent au monde. Mais les empires français et britanniques sont loin d’égaler la longévité de l’empire romain. Et pourtant. Les fondateurs et promoteurs de l’empire français de la IIIe République y ont cru !

 

Cependant, quoique brève, la colonisation européenne contemporaine eut un impact considérable sur la vie des peuples dominés. En ce sens, elle figure incontestablement parmi ces faits majeurs de l’histoire qui ont changé la face du monde et lui ont imprimé un cours nouveau.

 

Tout peuple, par essence, est en mouvement. Chaque peuple a son mouvement interne, plus ou moins lent, plus ou moins sensible, qui évolue au contact des autres. L’effet majeur de la colonisation, c’est d’avoir orienté ce mouvement, en l’accélérant pour certains, en le freinant pour d’autres. Pour tous, ainsi, elle a pour l’essentiel, orienté ou infléchi le cours des histoires nationales ou celui des destins individuels.

 

La question, c’est pourquoi la thèse de G. Hardy n’a-t-elle pas été confirmée par l’histoire ? En d’autres termes, pourquoi la colonisation européenne contemporaine a-t-elle été si brève, à peine 100 ans ?

 

Cela étant, il appartient aux peuples naguère dominés et aujourd’hui libres de déterminer le sens et le rythme de leur mouvement, de l’orienter et lui imprimer la marque de leurs aspirations, celui de leur génie propre.

 

(A suivre)

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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 09:05

 

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Démon ici, Ange là-bas

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L'histoire des colonies européennes d'Afrique fourmille d'épisodes où des populations soumises, accablées de charges, surtout humiliées par des brimades en tout genre de la part d'administrateurs, franchissent les limites administratives de leur territoire pour se rendre dans la colonie voisine sous domination d'une autre nation.

 

On migre ainsi selon les circonstances, en quête de protection ou pour fuir les exactions, d'autant plus aisément que de l'autre côté de la frontière se trouvent généralement des membres de la même ethnie (parfois de même famille) séparés en francophones, anglophones, lusophones...

 

Dans le cas français, les sujets coloniaux ont souvent eu une vision double de la France (ou de sa domination). Sa présence proche incarnée par l'administration coloniale (agents blancs ou noirs), s'opposait à la métropole (comme le roi et l'intendant dans les provinces de l'Ancien Régime).

 

Autrement dit, les Français de France incarnaient mieux la "Patrie des droits de l'Homme" et ses valeurs que les Français des colonies (même si les exceptions à cet égard sont plus nombreuses qu'on le croit. Il y eut des administrateurs, des coloniaux de tous statuts : médecins, enseignants, religieux... qui vivent encore dans la mémoire des Africains).

 

Ce sentiment d'une France double (la France d'ici et la France de là-bas), s'exacerbe en particulier dans les périodes de difficultés vécues par la métropole : les deux guerres mondiales, la grande crise économique des années 30, périodes où les charges pesant sur les populations des colonies sont les plus lourdes : impôts, taxes diverses, travail forcé, recrutement (combattants et travailleurs).

 

L'épisode de la fuite des notables de l'ethnie agni de Côte d'Ivoire vers la colonie britannique de Gold Coast (actuel Ghana) est une illustration de cette vision double de la France.

 

En 1917, en pleine guerre mondiale, les notables de l'ethnie agni de la zone frontalière de Gold Coast fuient le territoire français pour tenter de faire parvenir au gouvernement central à Paris, par l'intermédiaire du gouverneur anglais, les doléances de la population sous la forme d'une pétition, persuadés que la métropole ignore tout des vexations dont ils sont l'objet de la part du gouverneur et des administrateurs français.

 

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carte

 

 

Les prélèvements militaires par grandes régions pendant la Première guerre mondiale (en % par rapport à la population de 1921)

Source : M. Michel, L’Appel à l’Afrique.

 

 

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Pétition des réfugiés de Côte d'Ivoire remise au gouverneur de Gold Coast, Sir Hugh Clifford, par douze chefs agni du cercle d'Assinie.

 

Half Assinie, 10 Juin 1917

 

Excellence,

 

Nous avons l'honneur, nous chefs des 18 990 indigènes de la Côte-d'Ivoire réfugiés sur le territoire anglais et en leur nom comme au nôtre, de venir respectueusement vous faire part des motifs impérieux qui nous ont conduits à fuir momentanément de la terre de nos ancêtres pour le pays de Half Assinie et à nous placer sous la traditionnelle hospitalité des couleurs britanniques. Nous avons toujours été de loyaux sujets de la France. Nos pères avaient depuis des époques reculées entretenu avec elle des rapports d'amitié. En contribuant aujourd'hui à sa défense, nous ne ferions que rester fidèles à leur mémoire.

 

Mais l'Administrateur de notre district, Monsieur Bru, a trompé le gouvernement français en faisant connaître, ainsi que le bruit nous en est parvenu, que nous avons fui notre pays et nos biens par infidélité envers la France pour lui refuser de lui fournir les soldats qu'elle demande afin de l'aider dans cette guerre terrible qu'elle supporte.

 

Comment peut-il être justifié avec une apparence de raison cette accusation ? Le pays dont le drapeau nous abrite aujourd'hui est lui-même engagé aux côtés de la France dans cette guerre pour le droit des faibles et le respect des traités et il a demandé à ses sujets indigènes de servir dans les rangs de ses armées.

 

En réalité, Excellence, nous avons déjà fourni des hommes, mais à cette occasion nous avons été brutalisés, violentés, nos chefs ont été emprisonnés et soumis à de durs et humiliants travaux ; on les a expédiés demi-nus avec des pierres sur la tête, à la risée de la foule dans une ville comme Aboisso où tous les Blancs et beaucoup d'étrangers circulent et où leurs propres sujets ont pu voir dans cet appareil d'abjection, les héritiers de leurs anciens Rois.

 

Il y a longtemps que nous souffrons d'ailleurs ; les traités passés avec nos pères et qui réservaient la souveraineté de nos chefs et la propriété du sol ont été déchirés et foulés aux pieds.

 

Nous sommes devenus pauvres et comme des esclaves sur notre propre terre Agni ; les mines d'or ont été données à des étrangers sans indemnité pour nous et c'est le Gouvernement qui a pris les redevances et les a gardées ; nous-mêmes, pour y couper des arbres, (nous devons ?) payer de lourdes taxes et nous soumettre à une réglementation sévère et compliquée, où nous, pauvres Noirs, nous perdons toujours, ce qui entraîne de fortes amendes. Nous travaillons par force pour le Gouvernement, sur les routes, dans les rivières et partout sans être payés ni même nourris, mais nous sommes durement frappés par les hommes de police et emprisonnés sans jugement.

 

Nous étions donc à bout de souffrances. Les incidents relatifs au recrutement de volontaires n'ont été que la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Le peuple Agni n'a pas pu comprendre qu'au moment même où l'on nous demandait un sacrifice suprême, celui de nos fils, on en usât avec nous et nos chefs, de pareilles ignominies au lieu de la persuasion paternelle (qui était difficile, il est vrai après la politique de domination brutale suivie envers nous) mais qui aurait trouvé l'écho de nos cœurs au nom de la France avec laquelle nos grands Rois d'autrefois se sont alliés engageant leurs descendants dans ces contrats essentiels.

 

Nous n'entendons pas, Excellence, demander au gouvernement Anglais, parce que ce serait incorrect de notre part, de se mêler de nos difficultés.

 

Nous aurions même voulu abréger notre séjour sur votre libre territoire mais les messages qui nous arrivent de notre pays annoncent que des châtiments sévères nous y attendent en cas de retour imposé par le Gouvernement Anglais et les chefs du pays, au lieu de la clémence qui eût facilité toutes choses.

 

D'autre part, nous sommes convaincus que la France connue de tout temps pour sa politique généreuse envers les Noirs, qu'elle a, dans certains pays, affranchis et même élevés à la dignité de citoyens, ignore des troubles et les violences dont nous sommes l'objet et nous avons entrepris d'éclairer son opinion par son Parlement et le Gouvernement central en envoyant à Paris un mandataire dévoué à nos intérêts, capable de faire entendre nos plaintes et de réclamer l'application judicieuse des traités de Protectorat qui nous régissent et qu'un décret du Gouvernement de la République a contresigné par plus loin qu'en 1887.

 

Nous venons donc demander à votre Excellence de vouloir bien permettre que nous recevions encore l'hospitalité de nos frères appoloniens qui ont avec nous des rapports séculaires d'amitié, jusqu'à ce que notre métropole, mieux informée de notre histoire, de nos droits et de notre esprit de dévouement et de soumission, ordonne de nous accorder à l'avenir le traitement libéral qui nous est dû.

 

Les serviteurs respectueux, obéissants et soumis :

Assam N'Guetta

Sey ( ?) Kakou

Akouabinin (?) Bli

Eguiabe Anomah

Assire (?) Quame

Ehima Coffie

Bouah Akah

Amon Kotua (?)

Somiah Anvo

Aquet Ellichi

Aquequere (?) Assoumou

Yaovohin (?) Bleovie

 

Source : F.O.371/2860, Copie datée du 29 juin 1917 à Accra transmise par le Colonial Office au Foreign Office au sujet des fuites en Gold Coast.

 

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"Mieux vaut s'adresser à Dieu qu'à ses saints"

 

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