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22 mars 2022 2 22 /03 /mars /2022 08:50

 

REGARD SUR LA GUERRE

 

Jean de la Bruyère (1645-1696)

 

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Jean de La Bruyère, homme de son temps

 

**

 

« La critique souvent n’est pas une science ; c’est un métier où il faut plus de santé que d’esprit, plus de travail que de capacité, plus d’habitude que de génie. » (La Bruyère)

 

*

Jean de la Bruyère,  homme de lettres et moraliste français, né en 1645 à Paris et mort à Versailles en 1696, fils d’un Contrôleur Général de Paris, s’exerça à plusieurs métiers avant de devenir un des grands noms de la littérature française.

Après de brillantes études il obtient la licence de Droit et devient avocat au Parlement de Paris, mais plaide peu.

Il achète ensuite un office de Trésorier des Finances de la Généralité de Caen. Sa charge l’occupant peu, il passe le plus clair de son temps à lire, surtout à observer le monde de l’époque, principalement celui de sa classe et celui de la classe au-dessus. Il observe, écoute, regarde.

 

Un de ses biographes dira de lui :

« Il peut méditer, lire, observer à loisir. Il mène en somme, jusqu’en 1684, la vie d’un sage, très modéré dans ses ambitions, très jaloux de son indépendance. Chez ce bourgeois de Paris, de la même race qu’un Boileau, qu’un Voltaire, sommeillent encore des dons de perspicacité réaliste et d’ironie caustique, qu’un brusque changement dans sa destinée va lui permettre de révéler. »

 

Ce changement intervient effectivement. Le 15 août 1688, La Bruyère, sur la recommandation de Bossuet, est nommé professeur d’histoire, précepteur du Duc de Bourbon, petit fils du Grand Condé, au château de Chantilly.

Ainsi, un large champ d’observation s’ouvre « à son regard aigu : il voit, de près et dans l’intimité, les grands seigneurs auxquels se mêlent parfois des parvenus, plus orgueilleux encore que les princes de sang ».

 

Dans « Les Caractères » La Bruyère poursuit un double objet :

—Peindre ses contemporains d’après nature et les amener ainsi à prendre conscience de leurs défauts et les corriger.

—Mais, comme La Fontaine, Molière, La Rochefoucauld, il vise aussi à discerner chez les Français du 17e siècle, des traits éternels de la nature humaine.

*

Le texte de La Bruyère ci-dessous contre la guerre, nous présente ce double objet.

*

« La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie à rendre l’autre misérable. » (La Bruyère)

 

*

La Bruyère a horreur de la guerre. Avec une ironie indignée il en dénonce le caractère atroce et surtout l’absurdité, montrant qu’elle ravale l’homme au-dessous des bêtes.

 

« La guerre a pour elle l’antiquité ; elle a été dans tous les siècles : on l’a toujours vue remplir le monde de veuves et d’orphelins, épuiser les familles d’héritiers, et faire périr les frères à une même bataille…

De tout temps, les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s’égorger les uns les autres ; et, pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu’on appelle l’art militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide réputation ; et ils ont depuis enchérie de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. De l’injustice des premiers hommes comme de son unique source est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu s’abstenir du bien de ses voisins, on avait pour toujours la paix et la liberté.

*

« L’homme, (est) toujours plus avide du pouvoir à mesure qu’il en a davantage, et qui ne désire tout que parce qu’il possède beaucoup. » (La Bruyère)

 

*

Petits hommes hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous enfermez aux foires comme géants, et comme des pièces rares dont il faut acheter la vue, dès que vous allez jusques à huit pieds ; qui vous donnez sans pudeur de la hautesse et de l’éminence, qui est tout ce que l’on pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel et qui voient les nuages se former au-dessous d’elles ; espèce d’animaux glorieux et superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même comparaison avec l’éléphant et la baleine, approchez, hommes, répondez un peu à Démocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe : des loups ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe ? Et vous autres, qui êtes-vous ? J’entends corner sans cesse à mes oreilles : l’homme est un animal raisonnable. Qui vous a passé cette définition ? Sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l’êtes accordée à vous-mêmes ? C’est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux, vos confrères, ce qu’il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu’il y a de meilleur. Laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez comme ils s’oublieront et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur petit train, et qui suivent sans varier l’instinct de leur nature ;  mais écoutez-moi un moment. Vous  dites d’un tiercelet de faucon qui est fort léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix : "Voilà un bon oiseau" ; et d’un lévrier qui prend un lièvre corps à corps : "C’est un bon lévrier ". Je consens aussi que vous disiez d’un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l’atteint et qui le perce : "Voilà un brave homme". Mais si vous voyez deux chiens qui s’aboient, qui s’affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites : "Voilà de sots animaux" ; et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l’on vous disait que tous les chats d’un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu’après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; que de cette mêlée il est demeuré de part et d’autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l’air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas "Voilà le plus abominable sabbat dont on ai jamais ouï parler" ? Et si les loups en faisaient de même : "Quels hurlements ! quelle boucherie !" Et si les uns ou les autres vous disaient qu’ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu’ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce ? ou, après l’avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur  de l’ingénuité de ces pauvres bêtes ? » (Extraits de La Bruyère, Les Caractères.)

*

« Le trop d’attention qu’on met à observer les défauts d’autrui fait qu’on meurt sans avoir eu le temps de connaître les siens. » (La Bruyère)

 

 

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22 janvier 2022 6 22 /01 /janvier /2022 09:19

 

JEAN ROSTAND,

SA CONCEPTION DE L’UNIVERS

 

Jean Rostand (1894-1977)

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Jean Rostand, biologiste et écrivain français (1894-1977). Fils d’Edmond Rostand et de la poétesse Rosemonde Gérard.

Il a fait des études supérieures à la Faculté des sciences de Paris.

Il participe à la création de la section de biologie au Palais de la découverte en 1936 puis fonde son propre laboratoire à Ville-d’Avray et se tient à l’écart des structures universitaires qu’il trouve trop contraignantes.

Féru de sciences et de lettres, il fait preuve d’une curiosité exceptionnelle : l’homme, son origine, sa parenté avec l’animal, et surtout la vie sur terre, voire dans l’univers…

 

Il est l’auteur d’une œuvre impressionnante ; sa vie fut entièrement partagée entre la science et la littérature. Il en résulte une œuvre d’une grande variété. Cette œuvre reflète pour l’essentiel dans chacun des ouvrages qui la composent,  un souci permanent du rapport entre science et société, science et morale, science et avenir. Cette œuvre fait également une place importante à la vulgarisation qui fut aussi un de ses soucis permanents. Ses travaux scientifiques firent sa renommée par leur rigueur, constamment liée au souci de l’humain, et contribuèrent à faire connaître la génétique au grand public. Jean Rostand fut par ailleurs un défenseur acharné des valeurs humanistes, du pacifisme et du mondialisme. Il fut aussi féministe et contribua avec Simone de Beauvoir, Christiane de Rochefort … à créer le mouvement féministe « Choisir la cause des femmes ».

Il entre à l’Académie française en 1959.

 

Quelques ouvrages sont particulièrement représentatifs du souci permanent du lien entre science et avenir des humains :

-Les idées nouvelles de la génétique.

-L’Homme.

-La biologie et l’avenir humain.

-L’hérédité humaine.

-Ce que je crois.

 

En politique on ne flétrit le mensonge d'hier que pour flatter le mensonge d'aujourd'hui. (Jean Rostand)

 

 

L’extrait ci-dessous est tiré de l’ouvrage « Ce que je crois ».

 

« Voici donc "ce que je crois", — étant bien entendu qu'on ne peut jamais que croire, et que toute la différence est entre les téméraires qui croient qu'ils savent et les sages qui savent qu'ils croient. Voici ce que je crois, parce qu'on ne peut s'empêcher de croire quelque chose, même quand la raison suprême serait peut-être de suspendre le jugement. Voici ce que je crois, avec mes gènes, mes hormones, mes réflexes, mon passé, mon expérience dérisoire, mon misérable savoir. Voici ce que je crois, quand je suis seul avec moi, et non pas en présence des autres, qui trop souvent nous altèrent en nous provoquant au consentement ou à la contradiction. Voici ce qui, tout compte fait, me paraît le moins impossible, le moins invraisemblable, ce pour quoi, très honnêtement, je parierais si j'avais, sur les grandes et indécidables questions, à tenir un pari, et non pas un pari frauduleux à la Pascal, où on nous fait le coup de l'angoisse et de l'infini, mais un bon pari honnête et paisible où l'on peut garder toute sa tête.

Il se pourrait qu'après tant de précautions, le lecteur ne fût même plus tenté de poursuivre. Peu m'importe ; je ne me fusse jamais résolu à pareille confession si je n'eusse auparavant énoncé nettement ce que je pense de ce que je crois.

 

Je vois beaucoup de gens qui ont la maturité politique, j'en vois moins qui ont la maturité humaine. (Jean Rostand)

 

Disons-le tout de suite, je ne crois pas que l'homme ait à sa disposition d'autre moyen de connaître que sa raison. Moyen imparfait, sans nul doute ; et je conviens que peut-être les jugements où elle nous porte sont, par construction, entachés d'erreur : il se pourrait que rien de valable ne pût éclore d'un cerveau humain, il se pourrait qu'un dieu malicieux se complût à nous abuser par l'entremise de cette raison qu'il eût déposée en nous... Mais ces risques, nous ne saurions faire autrement que de les courir, et je doute que nous ayons quoi que ce soit à gagner à faire d'emblée intervenir l'irrationnel dans le champ de ce qui nous paraît être le connaissable.

De toute manière, je suis incapable de tenir compte d'une « révélation » prétendument faite à nos aïeux dans les temps reculés de notre histoire. Si respectables que me paraissent ce genre de traditions, et quelque rôle qu'elles aient pu jouer dans notre passé moral, je ne puis accepter d'y voir des certitudes de départ. Seules valent, à mes yeux, les croyances qui, à tout moment recréables par l'intelligence, peuvent se former de novo dans l'esprit d'un homme d'aujourd'hui, à partir de matériaux fraîchement fournis par la science ou par la libre réflexion. Ce parti pris d’actualisation philosophique devait être précisé dès l'abord, afin d'éviter toute méprise. Je n'ignore pas que, pour beaucoup, cette décision d'exclure toute une portion du passé humain qu'ils jugent essentielle, ne doive apparaître comme mutilante et génératrice d'erreur ; mais, sur ce point, je ne saurais envisager le moindre compromis. Impossible, pour moi, de croire à une Vérité qui serait derrière nous. La seule vérité à laquelle je crois en est une qui se découvre lentement, graduellement, péniblement, et qui imperceptiblement s'augmente chaque jour.

Ma conviction est que l'homme se trouve tout au début de son aventure intellectuelle, que son « âge mental » est extrêmement bas au regard de celui qu'il est appelé à prendre. Cette notion de l'immaturité, de l'infantilisme de notre espèce suffirait à me convaincre que, d'un très long temps, nous n'avons à espérer que des réponses naïves et grossières aux grandes questions qui nous préoccupent. Il n'est d'ailleurs pas sûr que l'humanité ait assez d'avenir pour épuiser toute la connaissance dont sa condition cérébrale la rendrait capable, et il est extrêmement douteux que cette condition même l'habilite à une compréhension totale de l'univers.

 

 

Je croyais qu'un savant c'était toujours un homme qui cherche une vérité, alors que c'est souvent un homme qui vise une place. (Jean Rostand)

 

Que sommes-nous ? Qu’est-ce que l’homme ? Que représente-t-il dans l’ensemble des choses ? Qu’est-ce qu’une vie humaine ? Qu’est-ce qui s’efface de l’univers quand périt un individu ?

Je n’hésiterai pas à dire que, s’agissant de ces problèmes, j’aurai traversé l’existence dans un état d’incompréhension effarée. Les indications maigres et clairsemées que la science peut nous fournir à cet égard composent un étrange tableau à la Rembrandt, où quelques flaques de lumière ne font que mieux accuser la superficie des noirceurs.

Un univers de dimensions insensées, qui peut-être n’est pas infini, mais qui, de toute façon, n’est pas à notre échelle ; des milliards de nébuleuses, en chacune desquelles fourmillent les soleils, et, autour d’eux, des cortèges de planètes plus ou moins ressemblantes à la nôtre, mais dont nous ne saurons jamais rien, puisque les rêves les plus hardis de la navigation interastrale ne franchissent point les bornes de notre système solaire. Sur la petite planète qu’est notre terre, une profusion d’êtres que, pour les opposer à ce qui les environne, on appelle vivants, sans savoir au juste en quoi consiste cette vie qui les anime, et qu’il est plus facile de reconnaître que de définir. D’entre les millions d’espèces différentes où se manifeste la vie, une — la nôtre —, qui domine sur tout le reste par la vertu de ce qu’elle nomme la pensée, une que sa supériorité détache et isole au point qu’elle serait encline à se targuer d’une origine singulière si tout ne venait lui rappeler qu’elle se relie au vaste peuple des vivants.

On ne s’étonnera pas que le principal de mes croyances s’organise autour des réflexions que me suggère l’étude de la biologie. Or, l’une des choses que je crois avec le plus de force, — l’une des rares dont je sois à peu près sur —, c’est qu’il n’existe, de nous à l’animal, qu’une différence du plus au moins, une différence de quantité et non point de qualité ; c’est que nous sommes de même étoffe, de même substance que la bête. Cette solidarité, cette continuité entre le règne animal — voire tout le monde vivant — et le canton humain, elle me semble devoir s’imposer à toute personne ayant disséqué un insecte, assisté au frémissement d’un protoplasme, vu un œuf se modeler en embryon. Comment penserais-je que quoi que ce fût d’essentiel pût appartenir en propre à l’une seule des millions d’espèces qui peuplent la terre ? Pas un être organisé, si humble soit-il, dont je ne me sente le frère, et non pas affectivement mais rationnellement. Tout ce qui est dans l’homme de plus élevé, de plus rare, de plus spécifiquement humain, tout ce pour quoi nous serions portés à le mettre à part dans la nature, — qu’il s’agisse des plus hauts témoignages de la pensée logique ou des plus pures manifestations du sentiment —, je ne parviens à y voir que l’épanouissement, que l’amplification, que la majoration de ce qui déjà se montre dans la vie pullulante et anonyme des micro-organismes, dans la sensibilité des amibes, dans les tactismes des plasmodes de Myxomycètes qui glissent vers la sciure de bois, dans la micro-mémoire des Paramécies qui apprennent à ne pas ingérer de colorants nocifs.

Oui, c’est bien là, dès ce niveau modeste de la vitalité, que, pour moi, se posent certains des plus graves problèmes, ceux de la vie, de l’organisation, de l’assimilation, de la sensibilité, de la conscience, — de l’esprit. Là donc que se situent la plupart de mes interrogations, de mes étonnements et de mes doutes. Je suis inébranlablement persuadé que, si nous savions à fond le dernier des êtres animés, nous saurions sinon le tout de l’homme, du moins beaucoup plus sur lui que n’en savent ceux qui, dès à présent, se flattent d’en savoir quelques chose.

 

Sur ce point, vraiment fondamental, de l’unité essentielle de la vie, je me trouve donc en plein désaccord avec un biologiste penseur comme Rémy Collin qui, lui, n’hésite pas de faire entre l’humain et l’animal une différence radicale, puisqu’il voit en l’homme non pas seulement l’être le plus intelligent et le plus puissant de la nature, mais encore un être d’une nature spéciale, doué d’attributs incommensurables à ceux de l’animalité, un être qui, par la possession d’une conscience réfléchie, d’une âme libre et immortelle, transcende les purs mécanismes auxquels se réduisent tous les autres vivants.

Une telle conception, je l’avoue, me surprend et me déconcerte, surtout de la part d’un homme rompu à l’étude positive des phénomènes de la vitalité. Sans mésestimer pour autant, ni tâcher à étrécir tendancieusement le fossé qui sépare le psychisme humain du psychisme animal, je ne puis oublier que ce fossé n’a été creusé que par l’extinction d’êtres intermédiaires qui, à coup sûr, vécurent jadis sur notre globe, et dont on eût été bien embarrassé pour décider s’ils possédaient ou non la conscience réfléchie et la liberté.

 

 

Il faut donc aimer quelqu'un pour le préférer à son absence. (Jean Rostand)

 

 

Je ne sais pas ce que c’est que la vie, ni la conscience ni la pensée ; j’ignore l’origine et la nature de ce qui, prenant racine dans la boue cellulaire, s’est épanoui en notre cerveau ; mais, si j’étais aussi sûr que l’est un Rémy Collin que toute la sensibilité, toute la conscience des bêtes se ramenât à de la mécanique, je ne ferais point de difficulté pour étendre cette certitude jusqu’à l’homme lui-même.

La parenté de l’homme avec les animaux ne se peut expliquer rationnellement que dans le cadre de la théorie de l’évolution, ou théorie transformiste, d’après laquelle tous les êtres vivants, y compris l’homme, dérivent d’êtres un peu moins complexes, et ceux-ci d’êtres qui l’étaient un peu moins, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on arrive à des formes extrêmement simples, rudimentaires, qui seraient les ancêtres de toute vie. »

 

 

On peut imaginer une humanité composée exclusivement de femmes, on n'en saurait imaginer une qui ne comptât que des hommes. (Jean Rostand)

 

 

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17 octobre 2021 7 17 /10 /octobre /2021 09:38

LE MAL
QU’EST-CE QUE LE MAL ? (2)

 

Le philosophe français, Jean-Jacques Rousseau
et
le philosophe allemand Emmanuel Kant
livrent leur avis sur le sujet

J-J Rousseau (1712-1778)

Jean-Jacques Rousseau (né en 1712 et mort en 1778) est une des personnalités de premier plan parmi les « philosophes des Lumières ».µIl a toujours âprement défendu sa vision du mal, de tout temps, sans dévier, jusqu’à sa mort. Pour lui, l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt. (Voir article du blog du 20-12- 2014).

Son œuvre est une démonstration de cette thèse dans l’éducation des enfants. (voir article du blog du 07-06-2020).

Le texte suivant peut être considéré comme un condensé de sa vision globale de l’homme et de la société : à l’origine l’homme est bon mais son « amour de soi » s’efface devant « l’amour propre » qui est une passion sociale. L’homme devient méchant quand il se compare aux autres.

« Le principe fondamental de toute morale [...] est que l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre ; qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. J'ai fait voir que l'unique passion qui naisse avec l'homme, savoir l'amour-propre, est une passion indifférente en elle-même au bien et au mal ; qu'elle ne devient bonne ou mauvaise que par accident et selon les circonstances dans lesquelles elle se développe. J'ai montré que tous les vices qu'on impute au cœur humain ne lui sont point naturels ; j'ai dit la manière dont ils naissent ; j'en ai, pour ainsi dire, suivi la généalogie, et j'ai fait voir comment, par l'altération successive de leur bonté originelle, les hommes deviennent enfin ce qu'ils sont.

 

« Vivre, ce n’est pas respirer, c’est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes. » (J.J. Rousseau)

 

J'ai encore expliqué ce que j'entendais par cette bonté originelle qui ne semble pas se déduire de l'indifférence au bien et au mal, naturelle à l'amour de soi. L'homme n'est pas un être simple ; il est composé de deux substances. [...] Cela prouvé, l'amour de soi n'est plus une passion simple ; mais elle a deux principes, à savoir l'être intelligent et l'être sensitif, dont le bien-être n'est pas le même. L'appétit des sens tend à celui du corps, et l'amour de l'ordre à celui de l'âme. [...] Dans cet état, l'homme ne connaît que lui ; il ne voit son bien-être opposé ni conforme à celui de personne ; il ne hait ni n'aime rien ; borné au seul instinct physique, il est nul, il est bête ; c'est ce que j'ai fait voir dans mon Discours sur l'inégalité

Quand, par un développement dont j'ai montré le progrès, les hommes commencent à jeter les yeux sur leurs semblables, ils commencent aussi à voir leurs rapports et les rapports des choses, à prendre des idées de convenance, de justice et d'ordre ; le beau moral commence à leur devenir sensible et la conscience agit. Alors ils ont des vertus, et s'ils ont aussi des vices, c'est parce que leurs intérêts se croisent et que leur ambition s'éveille, à mesure que leurs lumières s'étendent. Mais tant qu'il y a moins d'opposition d'intérêts que de concours de lumières, les hommes sont essentiellement bons. Voilà le second état.

 

«  Il n’y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat.. » (J.J. Rousseau)

 

Quand enfin tous les intérêts particuliers agités s'entrechoquent, quand l'amour de soi mis en fermentation devient amour-propre, que l'opinion, rendant l'univers entier nécessaire à chaque homme, les rend tous ennemis-nés les uns des autres et fait que nul ne trouve son bien que dans le mal d'autrui, alors la conscience, plus faible que les passions exaltées, est étouffée par elles, et ne reste plus dans la bouche des hommes qu'un mot fait pour se tromper mutuellement. Chacun feint alors de vouloir sacrifier ses intérêts à ceux du public, et tous mentent. [...]

Voilà, Monseigneur, [...] comment l'homme étant bon, les hommes deviennent méchants. » (Jean-Jacques Rousseau, Lettre à Christophe de Beaumont, Œuvres complètes, Gallimard. Voir revue Philosophie magazine, hors série)

 

« Toute méchanceté vient de la faiblesse. L’enfant est méchant parce qu’il est faible ; rendez-le fort, il sera bon » (J.J. Rousseau)

 

 

Emmanuel Kant (1724-1804)

 

Kant, en essayant de conformer sa vie à ses écrits philosophiques, a exercé une profonde et durable influence sur l’idéalisme allemand, la philosophie analytique, la philosophie moderne et la pensée critique en général.
Il est l’auteur d’une œuvre considérable, variée, mais centrée autour de trois types de  critique :
—la critique de la raison pure
—la critique de la raison pratique
—la critique de la faculté de juger.

(Voir articles du blog du 26-03-2017).

Dans l’extrait ci-dessous Kant expose l’idée de mal radical, un mal qui se trouve à la racine de notre conduite. Nous sommes mauvais quand nous faisons passer nos intérêts égoïstes avant la loi morale universelle. Cette perversion nous semble naturelle, tant elle est implantée profondément en nous.

 

« La proposition : L’homme est mauvais, ne peut vouloir dire autre chose d'après ce qui précède que : Il a conscience de la loi morale et il a cependant admis dans sa maxime de s'en écarter (à l'occasion). Il est mauvais par nature signifie que ceci s'applique à lui considéré en son espèce ; ce n'est pas qu'une qualité de ce genre puisse être déduite de son concept spécifique (celui d'un homme en général) (car alors elle serait nécessaire), mais, dans la mesure où on le connaît par expérience, l'homme ne peut être jugé autrement. [...] Or, du moment que ce penchant doit lui-même être nécessairement considéré comme mauvais moralement et non par conséquent comme une disposition naturelle, mais comme une chose qui peut être imputée à l'homme ; qu'il doit par conséquent nécessairement consister en maximes de libre arbitre contraires à la loi, et qu'il faut considérer celles-ci, à cause de la liberté, comme en soi contingentes, ce qui, à son tour, ne saurait s'accorder avec l'universalité de ce mal si ce suprême fondement subjectif de toutes les maximes n'était pas d'une manière quelconque lié à l'humanité et s'il n'y était pas en quelque sorte enraciné, nous pouvons appeler ce penchant, un penchant naturel au mal ; et comme il faut qu'il soit toujours coupable par sa propre faute, un mal radical inné dans la nature humaine (que nous avons néanmoins contracté nous-mêmes).

[...]

 

« On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter » (Kant)

 

L'homme (même le meilleur) ne devient mauvais que s'il renverse l'ordre moral des motifs lorsqu'il les accueille dans ses maximes ; à dire vrai, il accueille dans celles-ci la loi morale ainsi que la loi de l'amour de soi ; toutefois, s'apercevant que l'une ne peut subsister à côté de l'autre, mais doit être subordonnée à l'autre, comme à sa condition supérieure, il fait des mobiles de l'amour de soi et de ses inclinations la condition de l'obéissance à la loi morale, alors que c'est bien plutôt cette dernière qui devrait être accueillie comme condition suprême de la satisfaction des autres dans la maxime générale du libre arbitre, en qualité de motif unique.

[...]

 

« La musique est la langue des émotions » (Kant)

 

S'il y a un semblable penchant dans la nature humaine, c'est qu'il existe dans l'homme un penchant naturel au mal ; et ce penchant lui-même qui doit finalement être cherché dans le libre arbitre et qui est en conséquence imputable, est moralement mauvais. Ce mal est radical parce qu'il corrompt le fondement de toutes les maximes, de plus, en tant que penchant naturel, il ne peut être extirpé par les forces humaines ; car ceci ne pourrait avoir lieu qu'au moyen de bonnes maximes, ce qui ne peut se produire quand le fondement subjectif suprême de toutes les maximes est présumé corrompu ; néanmoins, il faut pouvoir le dominer puisqu'il se rencontre dans l'homme, comme être agissant librement.

 

« La possession du pouvoir corrompt inévitablement la raison » (Kant)

 

Par suite, la malignité de la nature humaine ne doit pas, à vrai dire, s'appeler méchanceté si l'on prend ce mot au sens rigoureux ; c'est-à-dire comme intention (principe subjectif des maximes) d'admettre le mal, en tant que mal, comme motif dans sa maxime (car c'est là une intention diabolique), mais plutôt perversion du cœur, et ce cœur, suivant la conséquence, se nomme alors aussi mauvais cœur. » (Kant, La Religion dans les limites de la simple raison,. Voir revue Philosophie magazine, hors série)

 

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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 15:26

LE MAL
QU’EST-CE QUE LE M AL ? (1)

Chacun de nous en a sans doute une idée, même s’il n’en a pas une expérience personnelle précise.

Fait-on du mal à autrui sciemment ou inconsciemment ?

Deux éminences, Socrate et Saint-Augustin exposent ici leur point de vue sur la question.

Socrate (470-399 av. J.C.)

 

« Connais-toi toi-même » (Socrate)

 

Socrate, philosophe grec du 5e siècle avant J.C., est né à Athènes en 470 et mort en 399 avant J.C.

Il est l’un des grands philosophes qui ont contribué au rayonnement culturel de la Grèce antique, essentiellement au Ve siècle avant J.C.

Malheureusement pour la postérité, Socrate n’a pas écrit lui-même. Sa pensée, ainsi que les thèmes qu’il a développés au cours de ses leçons de philosophie, ont été scrupuleusement rapportés par ses disciples, en tout premier lieu Platon.

 

« Le premier savoir est le savoir de mon ignorance : c'est le début de l'intelligence. » (Socrate)

 

Platon (428-348 av. J.C.)

 

Platon, né en 428 et mort en 348 avant J.C. à Athènes. Fidèle élève de Socrate, à la mort de son maître, Platon s’évertua à faire connaitre la philosophie et la pensée de ce dernier à la postérité.

Lui-même a produit une œuvre philosophique considérable, surtout sous forme de dialogues, comme le texte ci-après. Sa pensée philosophique a fortement influencé le monde occidental.

 

 

« Socrate [...] Allons, essaie donc à ton tour d'acquitter la promesse que tu m'as faite : dis-moi ce qu'est la vertu en général. [...]

Ménon Eh bien, il me semble, Socrate, que la vertu consiste, selon la formule du poète, "à se réjouir des belles choses et à être puissant". Quant à moi, je déclare que la vertu, c'est le désir des belles choses avec le pouvoir de se les procurer.

SocrateVeux-tu dire que l'homme qui désire les belles choses est désireux des bonnes ?

Ménon Oui, plus que tout.

Socrate Dis-tu cela avec l'idée que certains hommes désirent le mal, tandis que d’autres désirent le bien ? Ne crois-tu pas, excellent homme, que tous les hommes désirent le bien ?

Ménon Non, je ne le crois pas.

Socrate Il y a donc des hommes qui désirent le mal !

Ménon Oui. [...]

Socrate Parce que toi, Ménon, tu crois qu'on peut, tout en sachant que le mal est mal, le désirer quand même ? Ménon Tout à fait.

Socrate Que veux-tu dire ? Que désire-t-on : que le mal arrive à soi-même ?

Ménon Qu'il arrive ! Évidemment !

Socrate En considérant que ce mal est bénéfique à celui auquel il arrive ? ou bien tout en sachant qu'il fera du tort à l'homme chez qui il advient ?

Ménon Certains considèrent que le mal est bénéfique, mais d'autres savent aussi que le mal fait du tort.

Socrate Et toi, alors, crois-tu qu'ils sachent que le mal est mal quand ils le considèrent comme bénéfique ?

Ménon Non, certainement pas ! Ce n'est pas ce que je crois !

Socrate En ce cas, n'est-il pas évident que ces gens-là ne désirent pas le mal, puisqu'ils ignorent ce qu'il est, mais qu'ils désirent ce qu'ils croyaient être le bien, même si en fait ce bien est mal ? De sorte que, s'ils ignorent le mal et le prennent vraiment pour un bien, il est évident que c'est le bien qu'ils désirent, n'est-ce pas ?

Ménon Pour ces gens-là, oui, il est possible que ce soit vrai.

Socrate Mais alors, les hommes qui désirent le mal, comme tu le prétends, tout en sachant que le mal nuit à celui auquel il arrive, ils doivent bien savoir que ce mal leur nuira ?

Ménon C'est nécessaire.

Socrate Mais ces hommes-là ne croient-ils pas que, si une chose leur fait du tort, une telle chose, dans la mesure où elle leur nuit, les rend misérables ?

Ménon Là aussi, c'est nécessaire.

Socrate Mais en les rendant misérables, ne fait-elle pas d'eux des êtres malheureux ?

Ménon Oui, je pense.

Socrate Y a-t-il donc un homme qui veuille être misérable et malheureux ?

Ménon Il ne me semble pas, Socrate.

Socrate Il n'y a donc personne, Ménon, qui veuille le mal, à moins de vouloir être comme cela. En effet, être misérable, qu'est-ce que c'est, sinon désirer le mal et l'obtenir ?

Ménon Il est possible que tu dises vrai, Socrate, et que personne ne veuille le mal. »  (Platon, Ménon, Œuvres complètes, Flammarion. Voir revue Philosophie magazine, hors série)

 

« Ce que je sais, c’est que je ne sais rien. » (Socrate)

Saint-Augustin (340-430 ap. J.C.)

 

Saint Augustin ou Augustin d’Hippone né en 354 après J. C. à Thagaste (actuelle Souk Ahras, Algérie), alors province romaine d’Afrique est mort en 430 à Hippone (actuelle Annaba, Algérie).

Docteur de l’Église latine, philosophe, écrivain, moraliste et un théologien chrétien romain, il est l’un des quatre Pères de l’Église d’Occident.

Auteur d’une œuvre considérable dont se dégagent trois ouvrages prisé par les chrétiens :

  • Les Confessions
  • La Cité de Dieu
  • De la Trinité

 

 

« Certes votre loi, Seigneur, condamne le larcin, une loi gravée dans le cœur des hommes, et que leur iniquité même n'abolit pas. Quel voleur accepte qu'on le vole ? Le riche n'admet pas l'excuse de l'indigence. Eh bien ! moi, j'ai voulu voler, et j'ai volé sans que la misère m'y poussât, rien que par insuffisance et mépris du sentiment de justice, par excès d'iniquité. Car j'ai volé ce que je possédais en abondance et de meilleure sorte. Ce n'est pas de l'objet convoité par mon vol que je voulais jouir, mais du vol même et péché.

Il y avait dans le voisinage de notre vigne un poirier chargé de fruits qui n'avaient rien de tentant, ni la beauté ni la saveur. En pleine nuit (selon notre exécrable habitude nous avions prolongé jusque-là nos jeux sur les places), nous nous en allâmes, une bande de mauvais garçons, secouer cet arbre et en emporter les fruits. Nous en fîmes un énorme butin, non pour nous en régaler, mais pour le jeter aux porcs. Sans doute nous en mangeâmes un peu, mais notre seul plaisir fut d'avoir commis un acte défendu.

 

« Le bonheur c’est de continuer à désirer ce qu’on possède » (Saint Augustin)

 

Voilà mon cœur, ô Dieu, voilà mon cœur dont avez eu pitié au fond de l'abîme. Qu'il vous dise maintenant, ce cœur que voilà, ce qu'il cherchait dans cet abîme, pour faire le mal sans raison, sans autre raison de le faire que sa malice même. Malice honteuse, et je l'ai aimée ; j'ai aimé ma propre perte ; j'ai aimé ma chute ; non l'objet qui me faisait choir, mais ma chute même, je l’ai aimée. Ô laideur de l’âme qui abandonnait votre soutien pour sa ruine, et ne convoitait dans l'infamie que l'infamie elle-même. [...]

Misère ! Qu'ai-je donc aimé en toi, ô mon larcin, crime nocturne de mes seize ans ? Tu n'étais pas beau, étant un larcin. As-tu même une existence réelle pour que je t'interpelle ? Ce qui était plus beau, c'étaient ces fruits que nous dérobâmes, car ils étaient votre œuvre à vous, suprême Beauté, Créateur de toutes choses, Dieu bon, Dieu souverain Bien et mon Bien véritable ; certes, ils étaient beaux, ces fruits, mais ce n'était pas eux que convoitait mon cœur misérable. J'en avais de meilleurs en grand nombre ; je ne les ai donc cueillis que pour voler. Car aussitôt cueillis, je les jetai loin de moi, me nourrissant de ma seule iniquité, dont la saveur m'était délicieuse. S'il entra un peu de ces fruits dans ma bouche, c'est ma faute qui fit leur saveur. [...]

 

« Les riches : vous voyez bien ce qu’ils ont, vous ne voyez pas ce qui leur manque. » (Saint Augustin)

 

Qu'ai-je donc aimé dans ce larcin, et en quoi ai-je imité mon Seigneur, même d'une manière criminelle et fausse ? Me suis-je plu à transgresser votre loi par la ruse, ne pouvant le faire par la force ? Esclave, ai-je affecté une liberté mutilée en faisant impunément, par une ténébreuse contrefaçon de votre toute-puissance, ce qui m'était défendu ? Voilà "cet esclave qui fuit son maître et qui recherche l'ombre". Ô corruption ! ô vie monstrueuse ! ô abîme de mort !

Ai-je pu prendre plaisir à ce qui n'était pas licite pour la seule raison que ce n'était pas licite ? » (Saint Augustin, Les Confessions, GF-Flammarion. Voir revue Philosophie magazine, hors série)

 

 

« L’homme est la mesure de toute chose. » (Platon)

 

« La vie est trop courte et trop précieuse pour la passer à nous distraire et à accumuler un trésor périssable. Cherchons plutôt à en comprendre le sens véritable et à enrichir notre âme. » (Socrate)

 

 

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20 juin 2021 7 20 /06 /juin /2021 08:52

 

LES FONCTIONS DE LA CONNAISSANCE

L'IMAGINATION

 

Blaise Pascal (1623-1662)

La réflexion de Blaise Pascal

 

 

« On rencontre sa destinée souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter » (Jean de La Fontaine)

 

 

« C'est cette partie dominante dans l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l'était infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux.

Je ne parle pas des fous, je parle des plus sages ; et c'est parmi eux que l'imagination a le grand droit de persuader les hommes. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses.

Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l'homme une seconde nature. Elle a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres ; elle fait croire, douter, nier la raison ; elle suspend les sens, elle les fait sentir ; elle a ses fous et ses sages : et rien ne nous dépite davantage que de voir qu'elle remplit ses hôtes d'une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison. Les habiles par imagination se plaisent tout autrement à eux-mêmes que les prudents ne se peuvent raisonnablement plaire. Ils regardent les gens avec empire ; ils disputent avec hardiesse et confiance ; les autres, avec crainte et défiance : et cette gaîté de visage leur donne souvent l'avantage dans l'opinion des écoutants, tant les sages imaginaires ont de faveur auprès des juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les fous ; mais elle les rend heureux, à l'envi de la raison qui ne peut rendre ses amis que misérables, l'une les couvrant de gloire, l'autre de honte.

Qui dispense la réputation ? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imaginante ? Combien toutes les richesses de la terre insuffisantes sans son consentement !

 

 

« L’imagination est plus importante que le savoir » (Albert Einstein)

 

 

Ne diriez-vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison pure et sublime, et qu'il juge des choses dans leur nature sans s'arrêter à ces vaines circonstances qui ne blessent que l'imagination des faibles ? Voyez-le entrer dans un sermon, où il apporte un zèle tout dévot, renforçant la solidité de sa raison par l'ardeur de sa charité. Le voilà prêt à l'ouïr avec un respect exemplaire. Que le prédicateur vienne à paraître, que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier l'ait mal rasé, si le hasard l'a encore barbouillé de surcroît, quelque grandes vérités qu'il annonce, je parie la perte de la gravité de notre sénateur.

Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer.

Je ne veux pas rapporter tous ses effets. (...)

L'affection ou la haine change la justice de face. Et combien un avocat bien payé par avance trouve-t-il plus juste la cause qu'il plaide ! combien son geste hardi la fait-il paraître meilleure aux juges, dupés par cette apparence ! Plaisante raison qu'un vent manie, et à tout sens !

Je rapporterais presque toutes les actions des hommes qui ne branlent presque que par ses secousses. Car la raison a été obligée de céder, et la plus sage prend pour ses principes ceux que l'imagination des hommes a témérairement introduits en chaque lieu.

 

 

« L’intelligence fait naître, l’imagination fait vivre. » (Corentin Pagis)

 

Qui voudrait ne suivre que la raison serait fou au jugement de la plus grande partie du monde. Il faut, parce qui lui a plu, travailler tout le jour pour des biens reconnus pour imaginaires ; et, quand le sommeil nous a délassés des fatigues de notre raison, il faut incontinent se lever en sursaut pour aller courir après les fumées et essuyer les impressions de cette maîtresse du monde. — Voilà un des principes d'erreur, mais ce n'est pas le seul. L'homme a eu bien raison d'allier ces deux puissances, quoique dans cette paix l'imagination ait bien amplement l'avantage ; car dans la guerre elle l'a bien plus entier : jamais la raison ne surmonte entièrement l'imagination, alors que l'imagination démonte souvent tout à fait la raison de son siège.

Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines, dont ils s'emmaillotent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lis, tout cet appareil auguste était fort nécessaire ; et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules, et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auraient dupé le monde qui ne peut résister à cette montre si authentique. S'ils avaient la véritable justice et si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils n'auraient que faire de bonnets carrés ; la majesté de ces sciences serait assez vénérable d'elle-même. Mais n'ayant que des sciences imaginaires, il faut qu'ils prennent ces vains instruments qui frappent l'imagination à laquelle ils ont affaire ; et par là, en effet, ils s'attirent le respect. (...)

L'imagination dispose de tout ; elle fait la beauté, la justice, et le bonheur, qui est le tout du monde. » (PASCAL. Pensées.)

 

 

« L’inquiétude est une perte d’imagination. » (Walt Disney)

 

 

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7 mars 2021 7 07 /03 /mars /2021 08:16

 

ÉPICURE PHILOSOPHE

DU BONHEUR PAR LE PLAISIR

 

 

Qu’est-ce que le bonheur ?
Comment y parvenir ?

 

Le dernier degré du bonheur est l’absence de tout mal. (Épicure)

Épicure (341-270 av. JC)

Que de contresens entendus et lus concernant les théories du grand philosophe grec

Né en 341 av. J.C. à Athènes (ou Samos), mort en 270 av J.C., Épicure fut un grand philosophe, connu comme le philosophe du bonheur par le plaisir.
Selon sa philosophie, il n’y a pas de bonheur sans plaisir physique, moral et intellectuel.
Cependant, si pour lui, le plaisir est la condition du bonheur, il ne s’agit pas de n’importe quel plaisir et à n’importe quel prix.
Au contraire, ce plaisir, pour mener au bonheur, doit respecter une discipline stricte du corps et de l’esprit.

 

Le bonheur est accessible à n’importe qui. À une seule condition : ramener les désirs dans les limites des besoins corporels. (Épicure)

 

 

Pour Épicure, par conséquent, « le bonheur se mérite ».
Auteur d’une œuvre prolifique, il crée ainsi une philosophie appelée « épicurienne » ; d’où l’expression « épicurien, épicurienne) qui désigne une personne adepte de la philosophie du plaisir.
Aussi pour Épicure, le plaisir qui mène au bonheur, sollicite-à la fois le corps et l’esprit. Ainsi, pour lui, le bonheur est aussi l’accès au savoir, c’est-à-dire l’intellectualisation du plaisir et surtout la « maîtrise de ses passions et pulsions ».

 

Aucun plaisir n’est en soi un mal, mais, il est des plaisirs dont les facteurs apportent bien plus de tourments que de plaisirs. (Épicure)

 

 

Ainsi, pour le grand philosophe du bonheur, la maîtrise des plaisirs conditionne l’accès au bonheur.

 

De tout ce que la sagesse procure en vue du bonheur de la vie tout entière, le plus important, de beaucoup, c’est la possession de l’amitié. (Épicure)

 

Épicure a écrit une quantité impressionnante de lettres : une riche correspondance presque entièrement disparue de nos jours, qui sont comme le véhicule de sa pensée et de sa philosophie.

« Il faut en outre établir par analogie que, parmi les désirs, les uns sont naturels, les autres sans fondement et que, parmi ceux qui sont naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi ceux qui sont nécessaires, les uns sont nécessaires au bonheur, d'autres à l'absence de dysfonctionnements dans le corps, et d'autres à la vie elle-même. En effet, une étude rigoureuse des désirs permet de rapporter tout choix et tout refus à la santé du corps et à l'absence de trouble dans l'âme, puisque c'est cela la fin de la vie bienheureuse. C'est en effet en vue de cela que nous faisons tout, afin de ne pas souffrir et de ne pas éprouver de craintes. Mais une fois que cet état s'est réalisé en nous, toute la tempête de l'âme se dissipe, le vivant n'ayant pas besoin de se mettre en marche vers quelque chose qui lui manquerait, ni à rechercher quelque autre chose, grâce à laquelle le bien de l'âme et du corps trouverait conjointement sa plénitude. C'est en effet quand nous souffrons de l'absence du plaisir que nous avons besoin du plaisir ; mais, quand nous ne souffrons pas, nous n'avons plus besoin du plaisir. Voilà pourquoi nous disons que le plaisir est principe et fin de la vie bienheureuse. Nous savons en effet qu'il est un bien premier et apparenté, et c'est en partant de lui que nous commençons, en toute circonstance, à choisir et à refuser, et c'est à lui que nous aboutissons, parce que nous discernons tout bien en nous servant de l'affection [ce que l’on éprouve] comme d'une règle.

En outre, puisqu'il est notre bien premier et connaturel [attaché à notre constitution naturelle], pour cette raison nous ne choisissons pas non plus tout plaisir. En réalité, il nous arrive de laisser de côté de nombreux plaisirs, quand il s'ensuit, pour nous, plus de désagrément. Et nous considérons que beaucoup de souffrances l'emportent sur des plaisirs, chaque fois que, pour nous, un plaisir plus grand vient à la suite des souffrances que l'on a longtemps endurées. Ainsi, tout plaisir, parce qu'il a une nature qui nous est appropriée, est un bien, et pourtant tout plaisir n'est pas à choisir. De même encore, toute souffrance est un mal, mais toute souffrance n'est pas toujours par nature à refuser. C'est toutefois par la mesure comparative et l'examen de ce qui est utile et de ce qui est dommageable qu'il convient de discerner tous ces états, car, selon les moments, nous usons du bien comme d'un mal ou, à l'inverse, du mal comme d'un bien. »  (Épicure, Lettre à Ménécée, GF Flammarion.)

 

 

Épicure nous enseigne « qu’il n’est de plaisir que nécessaire au bonheur ».

 

Être heureux, c’est savoir se contenter de peu. (Épicure)

 

 

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28 février 2021 7 28 /02 /février /2021 08:53

L’INDISPENSABLE ÉCRITURE

Pour qu'un homme puisse faire connaître sa pensée à un autre homme, son associé, il a besoin d'en

inventer le moyen : il le trouve dans le signe, la parole, l'écriture. Le signe exige un témoin ; la parole ne peut se passer de la présence et de l'audition d'un interlocuteur ; l'écriture ne dépend d'aucune de ces conditions ; elle est le signe suprême, un art propre à l'espèce humaine. La parole est plus noble que le signe, mais l'écriture est supérieure à la parole ; car le signe ne s'applique qu'à l'objet présent, c'est un moyen de diriger l'attention vers un côté déterminé.

L'écriture est supérieure au signe et à la parole, et plus utile ; car la plume, quoiqu'elle ne parle pas, se fait entendre des habitants de l'Orient et de l'Occident. Les sciences ne s'augmentent, la philosophie ne se conserve, les récits et les paroles des anciens, les livres de Dieu ne se fixent que par l'écriture. Sans elle, il ne s'établirait parmi les hommes ni religion ni société. L'écriture est l'œil des yeux ; par elle le lecteur voit l'absent ; elle exprime des pensées intérieures autrement que la langue ne pourrait le faire. Aussi a-t-on dit : la plume est l'une des deux langues, mais elle est plus éloquente que la langue même. Par l'écriture l'homme peut dire ce que quelqu'un, s'adressant à un autre, ne pourrait pas lui communiquer par la parole ; elle parvient au but que la parole ne peut pas atteindre. […]

Il y a deux éloquences : celle de la langue et celle de l'écriture ; celle-ci a la supériorité, car ce que fixe la plume a la durée du temps, ce que dit la langue s'efface en peu d'années. (Abd El-Kader, Rappel à l’intelligent, in Anthologie Maghrébine, Hachette)

 

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21 février 2021 7 21 /02 /février /2021 08:08

ÉRASME, LE PREMIER GRAND HUMANISTE EUROPÉEN (2)

L’Éloge de la Folie

Pour Érasme, la condition de fou est la meilleure.
Et le fou est le plus heureux de tous.

Didier Érasme (1469 -1536)

 

Portrait : voir blog articles

« ÉRASME : CITOYEN DU MONDE AU SERVICE DE L’HUMANITÉ, DE LA CULTURE, DE LA PAIX (1,2,3) »

 

Éloge de la Folie d’Érasme, traduit du latin par Gueudeville
Illustration de Hans Holbein le Jeune

 

De toute l’œuvre d’Érasme, l’Éloge de la Folie est l’œuvre la plus dense, sans doute la plus profonde.
Comme Érasme de son vivant, l’Éloge de la Folie est la plus commentée et celle qui concentre les incompréhensions et les  condamnations les plus vives.

« "Mais, dira notre adversaire, c'est un malheur que d'être trompé !" C'en serait un plus grand que de ne pas pouvoir l'être. Rien de plus faux en effet que de placer dans les objets eux-mêmes la félicité de l'homme, elle dépend avant tout de l'opinion qu'on s'en fait. Les choses humaines sont en effet si complexes qu'il est impossible de rien savoir d'une manière certaine, comme l'ont si bien dit mes Académiciens, les moins prétentieux des philosophes. Et si l'on parvient à quelque connaissance, c'est souvent aux dépens du bonheur de l'existence. L'esprit de l'homme est ainsi fait que le mensonge a sur lui cent fois plus d'emprise que la vérité. Si vous voulez en faire l'expérience, entrez dans une église au moment du sermon. Si le sujet traité est sérieux l'auditoire dort, baille et s'ennuie ; mais si le mrieur public (pardon, je voulais dire le prédicateur) se met, comme c'est fréquent, à débiter un conte de bonne femme, tout le monde se réveille, et l'écoute bouche bée. De même, s'il existe quelques saints assez légendaires comme saint Georges, saint Christophe ou sainte Barbe, il recevra beaucoup plus d'hommages que saint Pierre ou saint Paul, voire le Christ en personne. »

Ce qui différencie le fou du sage, c’est que le premier est guidé par les passions, le second par la raison. (Érasme)

« Mais ces choses-là dépassent notre compétence. J'ajoute que ce bonheur imaginaire est à la portée de tous, tandis que les moindres connaissances positives, comme la grammaire, s'acquièrent souvent au prix de mille efforts. L'opinion, elle, ne donne pas le moindre mal, et cependant elle contribue tout autant, sinon mieux encore, à notre satisfaction. Cet homme se nourrit de poissons pourris dont nul autre ne pourrait supporter l'odeur. Puisqu'il lui trouve une saveur d'ambroisie, en quoi cette absence de fraîcheur l'empêcherait-elle de goûter son plaisir ? Par contre son voisin à qui un esturgeon fait lever le cœur, comment pourrait-il bien s'en régaler ? Cette femme est laide à faire peur: mais puisque son mari croit posséder en elle une rivale de Vénus, n'est-ce pas la même chose que si elle était parfaitement belle ? Cet homme a un méchant tableau, barbouillé de rouge et de jaune : il ne cesse de le contempler avec admiration, convaincu qu'il possède une œuvre de Zeuxis ou d'Apelle, n'est-il pas plus heureux que celui qui a payé fort cher les œuvres de ces artistes mais qui les regarde peut-être avec moins d'enthousiasme ? L'un de mes homonymes fit un jour cadeau à sa jeune épouse de pierreries fausses, et comme il était beau parleur, il arriva à lui persuader qu'il s'agissait là de pierres naturelles, voire d'un prix inestimable. Je vous demande en quoi la différence pouvait toucher la jeune femme qui n'en réjouissait pas moins agréablement ses yeux et son cœur avec cette verroterie et serrait cette pacotille aussi soigneusement qu'un trésor véritable. De son côté le mari évitait la dépense et n'en profitait pas moins de l'illusion de sa femme, aussi reconnaissante que si elle avait reçu un véritable cadeau de roi.

Trouvez-vous donc une différence entre ceux qui, prisonniers dans la caverne de Platon, n'apercevant que l'ombre et l'image des objets ne désirent rien de plus et s'estiment satisfaits — et ce sage qui, au sortir de la caverne, contemple le véritable aspect des choses ? Si le savetier de Lucien avait pu continuer indéfiniment le songe qui lui apportait la richesse, il n'aurait pas eu d'autre félicité à envier. Il n'y a donc aucune différence entre ces deux formes de bonheur, ou, s'il en existe, elle est en faveur de l'illusion. Le bonheur des fous leur coûte peu, puisqu'il leur suffit d'un grain d'autosuggestion. Ensuite il leur est toujours loisible d'en faire profiter leurs amis : car une jouissance qui n'est pas partagée perd beaucoup de son agrément. Or le nombre des sages — pour autant qu'il en existe — est extrêmement limité. La Grèce, depuis tant de siècles, n'en a jamais compté que sept, et encore si l'on y regarde de près, je crains que plusieurs ne puissent compter pour plus que la moitié ou que le tiers d'un véritable sage. »

Lorsqu’elle ne blesse pas, la vérité a quelque chose de simple qui fait plaisir, et c’est aux seuls fous que les dieux ont acordé le don de la dire sans offense. (Érasme)

« Parmi tant de bienfaits dont nous sommes redevables à Bacchus, le premier est de dissiper nos soucis, pour bien peu de temps il est vrai, car aussitôt qu'on a cuvé son vin ils s'en reviennent, comme on dit, à bride abattue. Mes bienfaits, à moi, sont bien plus complets, bien plus efficaces. Je plonge l'âme dans une ivresse éternelle ; je la remplis de joies, de délices et de transports, sans lui demander en échange la moindre contribution. Et je n'écarte personne du partage de mes faveurs, alors que les autres divinités choisissent leurs privilégiés. Tout pays ne saurait produire "ce vin généreux et doux qui chasse les soucis et nous verse avec lui la féconde espérance ". Peu d'êtres reçoivent en partage la beauté des mains de Vénus, moins encore l'éloquence de celle de Mercure. Hercule ne dispense pas la richesse à un grand nombre, ni le Jupiter homérique le sceptre au premier venu. Mars laisse bien souvent les combats indécis et nombreux sont ceux qui s'éloignent déçus du trépied d'Apollon. Le fils de Saturne lance fréquemment sa foudre et Phébus, de ses javelots, envoie parfois la peste ; Neptune noie plus de monde qu'il n'en sauve. Je ne parle naturellement pas des Véjoves, des Plutons, des Atés, des Châtiments, des Fièvres et autres engeances qui ressemblent à des bourreaux plutôt qu'à des êtres divins. »

L’amour est un phénix qu’on ne prend pas au piège. (Érasme)

« Par contre il n'y a que Moi, la Folie, pour répandre indistinctement sur tous les hommes la manne magnifique de mes bienfaits. Je ne réclame pas de vœux. Je ne m'indigne pas et je n'exige pas d'offrande expiatoire pour quelque détail omis dans la célébration d'un rite. Je ne remue pas ciel et terre si l'on convie les autres dieux en m'oubliant à la maison, et si l'on ne m'offre pas de subodorer moi aussi l'odeur des sacrifices. Les autres dieux sont d'ailleurs si chatouilleux sur ce point qu'il est presque préférable et beaucoup plus sûr de les négliger que de les honorer. Il y a comme cela des gens si difficiles et si irritables qu'il vaut mieux les ignorer complètement que de les avoir pour amis. "Mais, direz-vous, personne n'offre de sacrifice à la Folie, personne ne lui élève de temple." Le fait est exact et je ne suis pas sans m'étonner, comme je vous l'ai dit, d'une pareille ingratitude. Mais je suis assez bonne fille pour ne point m'en offenser D'ailleurs je ne suis pas sûre de m'intéresser à tout cela. Pourquoi réclamer un grain d'encens, une galette de farine, un bouc, une truie, alors que partout où il y a des hommes, ils me rendent le culte que les Théologiens eux-mêmes tiennent pour le meilleur de tous ? Voudriez-vous par hasard me voir envier à Diane ses autels arrosés de sang humain ? Pour moi, je m'estime servie avec la plus exacte religion, lorsque je vois tous les hommes me porter dans leur cœur, m'imiter dans leur conduite, modeler leur vie sur la mienne. Ce genre de culte n'est déjà pas si fréquent chez les chrétiens. Combien d'entre eux n'honorent la Sainte Vierge qu'en lui présentant un petit cierge, dont elle n'a que faire en plein midi. Mais combien peu, en revanche, s'efforcent d'imiter sa chasteté, sa modestie, son amour des choses célestes. C'est pourtant là le culte véritable, et de beaucoup le plus apprécié des habitants d'En-haut ! »

Mauvaise herbe croît toujours. (Érasme)

« Pourquoi, au surplus, désirer un sanctuaire, alors que je dispose de tout l'univers, qui est, si je ne me trompe, le plus beau des temples. Je ne manquerai pas de dévots, partout où il y a des hommes. Je ne suis pas non plus assez sotte pour demander ces tableaux et ces statues, qui nuisent trop souvent à notre piété, lorsque des gens aussi stupides que grossiers à la place des dieux adorent leurs images. Nous ressemblons alors à ces maîtres qui sont supplantés par leur représentant. Pour moi j'ai l'impression de disposer d'autant de statues qu'il existe de mortels, car ils sont, qu'ils le veuillent ou non, ma vivante image. Je n'ai donc rien à envier aux autres dieux, puisqu'on ne les honore qu'en certains pays et à des jours déterminés, comme Phébus à Rhodes, Vénus à Chypre, Junon à Argos, Minerve à Athènes, Jupiter sur l'Olympe, Neptune à Tarente, Priape à Lampsaque. Mais moi, c'est tout l'univers qui ne cesse de m'offrir des victimes d'un bien plus grand prix.

Si je vous semble m'exprimer avec plus de présomption que d'exactitude, examinons un peu la conduite des hommes ; les dettes qu'ils ont contractées envers moi apparaîtront clairement, comme l'estime que me témoignent petits et grands. Nous ne passerons pas en revue chaque condition sociale, ce serait beaucoup trop long: mais les plus représentatives nous permettront de juger aussi du reste. A quoi bon en effet nous attarder sur le vulgaire, sur cette plèbe qui, sans contestation, m'appartient tout entière. Il y fourmille tant d'espèces de folies, et l'on en invente tous les jours tant de nouvelles que mille Démocrites ne suffiraient pas à en rire. Encore faudrait-il en ajouter un de plus pour se moquer des premiers. »

L’homme est le plus malheureux de tous les animaux parce qu’il est le seul qui ne soit pas content de son sort, et qui cherche à sortir du cercle dont la nature a circonscrit toutes ses facultés. (Érasme)

« On a d'ailleurs du mal à se représenter quels rires, quels amusements, quelle occasion de divertissement quotidien les dieux tirent de ces pauvres hommes. Les heures sobres du matin ils les passent à vider les querelles et à accueillir les vœux. Puis, quand ils sont ivres de nectar et incapable de s'occuper de choses sérieuses, ils gagnent le plus haut belvédère du Ciel d'où ils se penchent pour lorgner les actions humaines. Il n'est pas, à leurs yeux, de spectacle plus distrayant. Grand Dieu, quel théâtre ils s'offrent là avec toute cette sarabande de fous ! Il m'arrive parfois, à moi aussi, d'assister à leur comédie, assise au milieu des Dieux de la Fable. L'un se meurt d'amour pour une petite garce dont les refus ne font qu'attiser sa passion, l'autre convole avec une dot plutôt qu'avec une épouse. Celui-ci prostitue sa femme tandis que ce jaloux-là surveille la sienne comme un nouvel Argus. De combien de folies un deuil n'est-il pas le prétexte ! Cet héritier loue des pleureurs-à-gage pour jouer la comédie de sa douleur, cet autre fond en larmes sur la tombe de sa belle-mère. Celui-ci engloutit dans son ventre la totalité de son gain, au risque de mourir de faim : celui-là met tout son bonheur à dormir et à ne rien faire. Des gens ne cessent de s'agiter au service de leur voisin, mais négligent leurs propres affaires ; d'autres qui vivent à coups d'emprunts se croient riches de l'argent d'autrui, alors qu'ils marchent à la déconfiture. Le bonheur de ce père économe consiste à se priver de tout pour enrichir ses héritiers. L'espoir d'un bénéfice aussi maigre qu'incertain lance celui-ci sur les océans, livrant à la merci des vents et des flots sa vie, le seul bien qui n'ait pas de prix. Celui-là s'en va chercher fortune à la guerre plutôt que de mener à ses foyers une existence tranquille. Certains s'emploient à cultiver des vieillards sans postérité, pour profiter de leurs libéralités ; d'autres poursuivent le même but en mignotant de petites vieilles bien argentées. Mais les dieux qui observent tout ce manège ne se tiennent plus de joie le jour où le dupeur est enfin dupé ! »  (Érasme,  La philosophie chrétienne, Éloge de la Folie ... traduit par Pierre Mesnard, Librairie philosophique J Vrin, 1970)

Regard sur Érasme

Selon Stefan Zweig, Érasme est un homme aux idées justes et claires, propagateur de la Lumière des idées.

 

StefanZweig (1881-1942)

 

« Comprendre, comprendre toujours plus était bien le vrai bonheur de ce remarquable génie. On ne saurait dire sans doute qu'Érasme possédât une grande profondeur d'esprit, au sens strict du mot ; il n'est pas un de ces finalistes, un de ces réformateurs qui dotent le monde d'un système nouveau ; chez lui, à dire vrai, la vérité n'est que clarté. Mais si Érasme n'était pas un profond penseur, c'était du moins un esprit extraordinairement vaste, un homme aux idées justes et claires, un libre penseur selon la conception de Lessing et de Voltaire, un homme qui comprenait parfaitement et savait se faire comprendre, un guide au sens le plus élevé du mot. »  (Stefan Zweig, Érasme, Grandeur et décadence d’une idée, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1635)

Erasme : la guerre, la justice, le Droit

« Ce lutteur solitaire cite contre la guerre une foule d'arguments dans lesquels on pourrait aujourd'hui encore puiser avec profit. "Que les animaux s'attaquent entre eux, s'écrie-t-il, je le comprends, je les excuse, en raison de leur ignorance, mais les hommes devraient reconnaître que la guerre en soi est obligatoirement injuste, car ordinairement elle n'atteint pas ceux qui l'allument et la déclarent, mais elle pèse presque toujours de tout son poids sur les innocents, sur le pauvre peuple à qui ne profitent ni les victoires ni les défaites. Elle frappe la plupart du temps ceux qui n'y sont pour rien et même quand la guerre connaît le succès le plus heureux, le bonheur des uns n'est que dommage et ruine pour les autres". Il ne faut donc jamais joindre l'idée de guerre à celle de justice ; et puis, demande-t-il ensuite, comment donc pourrait-elle être juste ? Pour Érasme il n'existe ni dans le domaine théologique ni dans le domaine philosophique de vérité absolue, exclusive. La vérité selon lui est toujours nuancée, a toujours plusieurs significations, de même que le droit ; c'est pourquoi "jamais un prince ne doit être plus circonspect que lorsqu'il est sur le point de se mettre en guerre, et il ne faut pas qu'il se prévale de son bon droit, car quel est celui qui ne regarde pas sa cause comme la bonne ?" Le droit a toujours deux faces, les choses sont toujours "déguisées et dénaturées par les parties" ; et même lorsqu'un homme se croit dans son bon droit, ce n'est pas à la violence d'en décider ; jamais elle n'aboutit à une solution définitive car "une guerre en amène une autre, d'une il en naît deux" ». (id)

Et la Femme ?

Les Femmes courent après les fous ; elles fuient les sages. (Érasme)

 

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14 février 2021 7 14 /02 /février /2021 08:43

ÉRASME, LE PREMIER GRAND HUMANISTE EUROPÉEN (1)

L’Éloge de la Folie

Selon Érasme,
le fou ne se considère pas comme fou ; pour lui ce sont ceux qui le traitent de fou qui sont les fous.

 

Didier Érasme (1469 -1536)

 

Portrait : voir blog articles

« ÉRASME : CITOYEN DU MONDE AU SERVICE DE L’HUMANITÉ, DE LA CULTURE, DE LA PAIX (1,2,3) »

 

Éloge de la Folie d’Érasme, traduit du latin par Gueudeville
Illustration de Hans Holbein le Jeune

De toute l’œuvre d’Érasme, l’Éloge de la Folie est l’œuvre la plus dense, sans doute  la plus profonde.
Comme Érasme de son vivant, l’Éloge de la Folie est la plus commentée et celle qui concentre les incompréhensions et les  condamnations les plus vives.

C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous. (Érasme)

« Bien que je sois pressé d'en finir, je ne puis cependant passer sous silence ces gens qu'on aurait peine à distinguer du dernier goujat et qui pourtant s'enorgueillissent d'un vain titre de noblesse. L'un prétend remonter à Enée, celui-ci à Brutus, cet autre à Arcure. Ils exhibent partout l'effigie de leurs ancêtres, en statues ou en portraits. Ils aiment à évoquer leurs tri - ou leurs bisaïeux et à rappeler les surnoms que leur avaient valu leurs exploits, alors qu'ils sont eux-mêmes plus inertes que les statues et moins vivants que les portraits dont ils font parade. Cela ne les empêche d'ailleurs pas, grâce à cette aimable Philautie, de vivre parfaitement heureux : d'autant plus qu'il ne manque pas d'autres fous pour regarder ces brutes comme des dieux. »

On a raison de se louer soi-même quand on ne trouve personne pour le faire. (Érasme)

« Mais pourquoi me borner à ces quelques exemples, alors que cette bonne Philautie s'évertue à répandre en tous lieux le bonheur sans y regarder de trop près sur la qualité du bénéficiaire ? Grâce à elle celui-ci, plus laid qu'un singe, se croit plus beau que Nirée : celui-là, pour avoir tiré trois lignes au compas, se prend pour un Euclide, cet autre, enfin, qui est comme l'âne devant la lyre, et dont la voix sonne aussi faux que celle du coq en chaleur, pense chanter aussi bien qu'Hermogène.

Un autre genre de folie, très goûté des connaisseurs, consiste à tirer honneur du mérite de ses domestiques et à se l'attribuer. Témoin ce Ricard doublement heureux dont Sénèque nous raconte l'histoire : quand il racontait une histoire, il avait sous sa main des serviteurs pour lui souffler des mots, et bien qu'il fût rendu au dernier point de la débilité, cela ne l'empêchait pas d'accepter un défi à la lutte, assuré qu'il était d'avoir à son service un nombre suffisant de combattants vigoureux. »

Celui qui connaît l’art de vivre en paix avec soi-même, ignore l’ennui. (Érasme)

« Quant aux artistes professionnels, inutile d'en parler. L'amour de soi est tellement ancré dans leur cœur qu'on les verrait plutôt renoncer à leur patrimoine qu'à leur talent. Cela est surtout sensible chez les comédiens, les chanteurs, les orateurs et les poètes ; moins ils ont de valeur, plus ils sont satisfaits d'eux-mêmes, plus ils se pavanent et ils se rengorgent. D'ailleurs ils finissent toujours par trouver un auditoire approprié, car plus une chose est inepte, plus elle rencontre d'admirateurs ; et le pire plaît toujours, vu que la majorité des hommes obéissent à la Folie. Si donc les plus inhabiles sont à la fois les plus satisfaits d'eux-mêmes et les plus admirés, quelle folie ce serait de s'attacher à ce véritable savoir, pénible à acquérir, qui a si vite fait de vous rendre ennuyeux et timide, et qui n'est, somme toute, apprécié que par une élite aussi restreinte ?

Si la Nature fait naître chaque individu avec cet amour-propre dont nous venons de parler, elle a muni également chaque nation et presque chaque ville de sa philautie spécifique. C'est ainsi que les Anglais revendiquent par dessus tout la palme de la beauté, de la musique et de la bonne chère ; les Ecossais sont fiers de leur noblesse, de leur origine royale et de leur subtilité dialectique, les Français revendiquent le sens de l'urbanité, les Parisiens s'arrogent le quasi-monopole de la science théologique, les Italiens se réservent l'humanisme et l'éloquence et se flattent d'être, de ce fait, les seuls à être sortis de la barbarie. Dans ce genre de doux chauvinisme, les Romains occupent le premier rang, ils rêvent encore avec délices aux fastes de leur Empire. Les Vénitiens sont entichés de leur noblesse. Les Grecs se considèrent comme les créateurs de tous les arts et se glorifient de tous les exploits des héros antiques. Les Turcs, cette vile racaille, se piquent de posséder la meilleure des religions et tournent en dérision la superstition des chrétiens. Ce qui est plus amusant c'est de voir les Juifs continuer, aujourd'hui encore, à attendre leur Messie et ne pas vouloir démordre de leur Moïse. Les Espagnols réclament le privilège de la gloire militaire; les Allemands sont fiers de leur stature et de leurs connaissances dans les sciences occultes. »

Plus l’amour est parfait, plus la folie est grande et le bonheur sensible. (Érasme)

« Nous n'avons donc pas besoin d'aller plus loin pour voir combien de bonheur, individuel ou collectif, Philautie ne cesse de distribuer à tous les hommes. La Flatterie, sa sœur, lui ressemble fort : toute la différence tient à ce que Philautie se caresse elle-même tandis que Flatterie s'occupe à caresser autrui. Cependant aujourd'hui la flatterie n'a pas bonne presse, du moins chez les gens qui s'attachent plus aux mots qu'aux choses. Ils estiment que la sincérité est incompatible avec la flatterie, alors que l'exemple des animaux aurait déjà suffi à leur prouver le contraire. Qu'y a-t-il de plus flatteur que le chien, et en même temps de plus fidèle ? De plus caressant que l'écureuil et cependant de plus ami de l'homme ? A moins d'admettre que le lion cruel, le tigre féroce et le léopard furieux sont plus favorables à la vie des hommes ? J'avoue qu'il existe une flatterie extrêmement pernicieuse, que la méchanceté et la moquerie utilisent parfois pour perdre les malheureux. Mais celle que j'inspire procède d'un cœur candide et bienveillant; elle est beaucoup plus proche de la vertu que la rudesse son contraire et que cette humeur morose et chagrine dont parle Horace. Elle relève les âmes abattues, adoucit leur tristesse, stimule les nonchalants, réveille les assoupis, soulage les malades, apaise les furieux et rapproche les amoureux. Elle encourage l'enfant à aimer l'étude, elle déride la vieillesse, elle permet de donner aux princes, sans les blesser, des conseils et des leçons enveloppés dans la louange. Bref, elle rend chacun plus agréable et plus cher à soi-même, ce qui est le principal secret du bonheur. Est-il rien de plus complaisant que deux mulets qui s'entre-grattent ? Enfin la flatterie tient une place importante dans cette Eloquence si vantée, une plus considérable encore dans la Médecine, et une de tout premier ordre dans la poésie : elle est le miel et le condiment de toutes les relations sociales. » (Érasme,  La philosophie chrétienne, Éloge de la Folie ... traduit par Pierre Mesnard, Librairie philosophique J Vrin, 1970)

L’esprit de l’homme est ainsi fait que le mensonge a cent fois plus de prise sur lui que la vérité. (Érasme)

 

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3 janvier 2021 7 03 /01 /janvier /2021 09:44

HYMNE À LA VIEILLESSE

« NOS VIEUX... »

 

Un beau poème trouvé sur internet.
Personne ne peut échapper au cycle de la vie : on naît, on vit, on meurt.
D’abord on est enfant, adulte,  puis vient la vieillesse et la mort.
Malgré tout la vie est belle et mérite d’être vécue.

 

« NOS VIEUX...

Ils ont dans le regard, les yeux chargés d’histoire.
Nos vieux sans le vouloir, ils sont notre mémoire.
Ils ne se plaignent pas, ils en ont trop connu.
Ils revivent en silence tout ce qu’ils ont vécu...
Les vieux, eux, ont connu parfois plusieurs guerres.
S’ils en ont survécu, il fallait tout refaire !

Un à un, ils sont partis, les êtres les plus chers.
Un vieux a moins d'amis, quand il les enterre.
Ils ont connu le temps où l’on prenait le temps,
Le temps de se parler le dimanche après messe.
Pas besoin de tout croire, c’était juste une adresse.
Où l’on prenait le temps d’être ensemble un moment.
Ils ont connu l’époque où le plus important
Était de réparer ce qui s'était cassé.

Quand ils se sont mariés, ils se l'étaient jurés.
Même dans la tempête, de ne pas s’abandonner.
Nos vieux, s’ils s’aiment encore, c’est beaucoup de tendresse.
C’est une main sur la joue qui se pose en caresse.
Ils ont dans le regard, les mots qu’on ne dit pas.
Le vide qu’il y aura quand l’autre s’en ira...
Un vieux c’est merveilleux, si on le laisse dire.
On voit briller ses yeux, de tous ses souvenirs...
Il a croqué la vie, la regarde aujourd’hui !
Mais nous transmet aussi ce qu’il en a appris.

Souvent ils râlent c’est vrai, parfois sont incompris.
Pourtant ça ne coûte rien, une porte que l’on tient.
Un vieux ça pleure aussi, de trop de solitude.
Avec des lendemains, remplis d’incertitudes.
Pourtant c’est beau un vieux, quand on passe le voir.
Il y a dans son regard tellement de choses à revoir.
Nos vieux c’est le passé, c’est aussi l’avenir.
...Il ne faut pas oublier… qu’un jour on va aussi vieillir... »

                      Pascal Auteur  (https://www.facebook.com/liberetoideteschaines/posts/3582017878550449/ )

 

 

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