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6 octobre 2019 7 06 /10 /octobre /2019 08:15

Clio, muse de l’histoire

LE MÉTIER D’HISTORIEN : COMMENT ÉCRIT-ON L’HISTOIRE ?(2)

Les limites du témoignage humain en histoire : analyse éclairée de Georges Mongrédien

Georges Mongrédien, écrivain français, spécialiste de l’histoire sociale et littéraire de la France sous le règne de Louis XIV : théâtre, musique, ballets, opéra…
Il fut le premier à révéler la richesse insoupçonnée de la littérature, des arts et spectacles de cette période
.

Marc Bloch (1886-1944)

Un analyste soucieux du respect des principes et règles de l’histoire
      Réflexions sur le témoignage en histoire

« Les véritables grands maîtres sont exemplaires de toutes les manières. Marc Bloch avait contribué à renouveler nos conceptions traditionnelles de l'histoire en les élargissant vers le domaine social et économique. Il avait donné les preuves de la rigueur de sa méthode dans sa grande étude des "Caractères originaux de l'histoire rurale française". Partant de ce principe que l'histoire est celle de l'homme et non d'événements anonymes, il avait demandé aux régimes sociaux successifs, aux événements économiques, d'éclairer l'histoire des groupes humains. Ainsi, pour lui, l'histoire était-elle un véritable humanisme. »

Lucien Febvre (1878-1956)

L’histoire, c’est le regard sur l’homme dans la société et dans son environnement physique et humain, hier et aujourd’hui, à travers les lieux, les âges et les siècles

« Et puis, ce fut la guerre. On sait dans quelles circonstances tragiques, après de longs mois de prison sans défaillance, Marc Bloch fut fusillé par les Allemands. Son collègue et ami Lucien Febvre, avec qui il avait fondé ces Annales d'histoire économique et sociale, où se retrouvaient leurs communs disciples, publie aujourd'hui un ouvrage posthume de Marc Bloch, commencé, semble-t-il, pendant la guerre, poursuivi en 1941 et 1942 et resté inachevé. Cette Apologie pour l'histoire ou métier d'historien (A. Colin) est un véritable Discours de la méthode en histoire. Mais, en dépit de sa densité et de sa richesse, l'œuvre garde une aisance de bon ton et reste loin du genre "manuel" ; l'ironie même n'en est pas absente. C'est le véritable testament spirituel d'un historien qui parle de son "métier" avec amour, mais aussi avec clairvoyance, et cherche à en préciser les fins et les moyens. Les règles de l'observation, de la critique et de l'analyse historiques y sont exposées, sans dogmatisme, mais d'une manière vivante, éclairée d'exemples les plus divers et souvent savoureux.
Je voudrais m'arrêter un peu à ce que Marc Bloch nous dit du "témoignage" en histoire, et plus particulièrement de ce qu'il appelle le témoignage volontaire, par opposition au témoignage involontaire qui ne résulte pas d'un document destiné à nous renseigner, mais qui n'en est pas moins utile pour cela. L'archéologie et l'épigraphie, les monuments, les peintures, les objets révélés par les fouilles nous en disent plus long, et surtout plus vrai, que Tite-Live ou Suétone sur l'histoire romaine.

Le témoignage volontaire, récit, mémoires, correspondance, reste, avec les documents d'archives, le principal outil des historiens de l'époque moderne. Que la critique en soit souvent difficile, nous le savons, et Marc Bloch nous donne des règles d'or pour évaluer la valeur du témoignage. »

Le témoignage humain au crible des principes intangibles de l’histoire

« Il y a d'abord le témoignage apocryphe, le faux intégral : on sait combien de faux mémoires parurent sous la Restauration. Une fois décelé, il n'y a plus qu'à l'écarter. Il y a ce que j'appellerai le demi-faux, qui peut contenir une part de vérité, par exemple les Mémoires de d'Artagnan dus à Sandraz de Courtils. On pourra utiliser les témoignages de ce genre, mais avec la plus grande circonspection. Supposons éliminées ces premières sources d'erreur. Il reste que, authentique et même sincère, le témoignage, étant humain, est d'abord sujet aux passions humaines, première cause évidente d'altération de la vérité, objet final de l'historien.
Je sais que le cardinal de Retz a été un acteur des événements de la Fronde ; j'ai donc tout lieu de penser que ses
Mémoires seront d'abord une apologie de cette action ou qu'au moins ils s'en ressentiront. Avant de m'en servir pour écrire une histoire de la Fronde, je les confronterai donc avec d'autres récits des mêmes événements, pour les contrôler.
L'historien futur, qui écrira l'histoire de la dernière guerre, sur laquelle les mémoires commencent à affluer, voudra les confronter et en faire une critique serrée, qui sera souvent bien nécessaire.
Or, à partir du moment où plusieurs témoignages s'offrent sur un même fait, des divergences apparaissent, légères ou fondamentales, parfois irréductibles. Même si la bonne foi et l'objectivité des divers témoins peuvent être admises ou même démontrées, chacun d'eux aura observé les événements avec sa personnalité, son caractère, et parfois ses préjugés, porté son attention sur tel point précis qui l'intéressait particulièrement ou relevait davantage de sa compétence ; il aura peut-être ainsi omis de noter un fait plus important que celui qui a retenu son attention. En histoire, il y a souvent des documents concordants, qui se recouvrent exactement, il n'y a jamais de témoignages concordants, car tous tiennent, par quelque côté, de l'humaine nature, qui est diversité.
Il me souvient qu'en septembre 1939 mon bataillon participa à l'opération de la forêt de la Warndt. Ce fut, pour nous, une opération assez simple : elle dura deux jours et deux nuits, sans autre incident qu'un coup de feu dans la nuit, je ne parle pas des accidents, hélas! mortels, dus aux mines. Tous les officiers du bataillon y avaient pris part. Tous avaient été des témoins de bonne foi. Or, chaque fois qu'on évoquait cette affaire à la popote, renaissaient d'interminables discussions sur les détails de l'opération : l'homme n'est ni un appareil enregistreur de sons, ni un appareil photographique. Cette expérience, et quelques autres, m'ont notamment appris qu'il est extrêmement difficile, la nuit, même pour un observateur de sang-froid, de distinguer ce qu'on voit de ce que l'on croit voir.
On arrive ainsi à cette conclusion absurde, mais fatale : en histoire, un fait est d'autant mieux connu qu'il nous en reste moins de témoignages ; la certitude absolue n'est acquise que par un témoin unique qu'on ne peut contrôler. 
»

La fragilité du témoignage humain : une des difficultés majeures de l’écriture de l’histoire
     Ego et histoire : incompatibilité

« Et cependant l'adage nous dit, avec raison, "Testis unus, testis nullusl1". Alors, comment sortir de cette impasse ? Par la critique des témoignages, évidemment. On confrontera les témoins, on les rapprochera des sources d'information involontaires. Si neuf témoins sur dix sont d'accord sur un point, il y a bien des chances pour que le dixième se soit trompé. Si un témoin est en accord avec un document authentique, il aura évidemment la préférence sur celui qui contredit ce document. Bref, la critique interne du témoignage, seule, nous permettra de faire le choix nécessaire et d'établir des conclusions valables.

Ainsi apparaît que le profane se trompe quand il place la recherche du document ou du témoignage à la base du travail de l'historien. Pour découvrir le témoignage (il y a peu de trouvailles totalement fortuites), il faut savoir où aller le chercher ; quand on l'a trouvé, il faut savoir quoi lui demander, qui ne coïncide pas forcément avec ce qu'a voulu dire le témoin ; quand on sait quoi lui demander, il faut apprécier la valeur du renseignement donné. Dans toutes ces opérations, l'essentiel n'est pas le document ou le témoignage en soi, c'est l'intelligence qui le découvre, l'interprète et le contrôle. "Au commencement est l'esprit", dit très justement Marc Bloch, qui ajoute : "Jamais, dans aucune science, l'observation passive n'a rien donné de fécond". Là est la justification de l'histoire et de l'historien.

La recherche matérielle du témoignage elle-même demande intelligence et initiative. Marc Bloch définit exactement en deux pages les conditions générales d'une recherche historique sur un village de France. Un historien averti sait où il a chance de découvrir le document qu'il cherche, le témoignage humain qui l'éclairera.

Sans doute, beaucoup de ces textes ont-ils disparu, emportés dans les mille catastrophes qui jalonnent le cours de l'histoire. Pourtant — et c'est encore une remarque judicieuse de Marc Bloch — les catastrophes elles-mêmes viennent parfois au secours de l'historien. "Seule, l'éruption du Vésuve a préservé Pompéi... Ce sont les révolutions qui forcent les portes des armoires de fer et contraignent les ministres à la fuite, avant qu'ils n'aient trouvé le temps de brûler leurs notes secrètes". La prise de la Bastille a fait disparaître une partie de ses archives sans doute, mais ce qu'il en reste est aujourd'hui à la disposition de tous, à la Bibliothèque de l'Arsenal.

Malgré toutes les causes d'erreur qui subsistent dans l'interprétation des documents et témoignages, et qui doivent nous rendre prudents et modestes, l'historien a tout de même le sentiment d'appréhender une partie du réel, de l'humain et de ne pas consacrer vainement sa vie à une "pauvre petite science conjecturale"2 »

Georges Mongrédien, Revue « L’Éducation Nationale »,avril 1950

1-Un seul témoin, aucun témoin.
2-Expression d’Ernest Renan

Hérodote, IVe S av J.C.

 

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29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 07:29

Clio, muse de l’histoire

LE MÉTIER D’HISTORIEN : COMMENT ÉCRIT-ON L’HISTOIRE ?(1)

L’analyse historique selon Marc Bloch
Un exercice exigeant

Marc Bloch (1886-1944)

Marc Bloch, historien français (1886-1944). Maître de conférences d’histoire du Moyen Âge à la faculté de Strasbourg, puis professeur d’histoire économique à la Sorbonne, il entra dans la Résistance en 1942 et fit partie du Comité directeur de « Franc-Tireur ».
Il fut, avec Lucien Febvre, le promoteur des études d’histoire économique et sociale, et le fondateur de la Revue Annales (Économies, Sociétés, Civilisations).

Parmi ses principaux ouvrages :

Les Rois thaumaturges (thèse , 1920).
Caractères originaux de l’histoire rurale française.
La société féodale.
L’apologie pour l’histoire ou le Métier d’historien.

Les « 
Souvenirs de la drôle de guerre » ont été publiés sous le titre « L’Étrange Défaite » (1946).

Une exigence de probité et d’intelligence : comprendre plus et juger moins

« Un mot domine et illumine nos études : "comprendre". Ne disons pas que le bon historien est étranger aux passions ; il a du moins celle-là. Mot lourd de difficultés mais aussi d'espoirs. Mot surtout chargé d'amitié. Jusque dans l'action nous jugeons beaucoup trop. Il est si commode de crier "au poteau" ! Nous ne comprenons jamais assez. Qui diffère de nous — étranger, adversaire politique — passe presque nécessairement pour un méchant. Même pour conduire les inévitables luttes, un peu plus d'intelligence des âmes serait nécessaire ; à plus forte raison pour les éviter quand il est temps encore. L'histoire, à condition de renoncer elle-même à ses faux airs d'archange, doit nous aider à guérir ce travers. Elle est une vaste expérience des variétés humaines, une longue rencontre des hommes. La vie, comme la science, a tout à gagner à ce que cette rencontre soit fraternelle. »

Comprendre plus et juger moins pour favoriser la rencontre et l’échange à travers les âges, les Hommes, les civilisations et les cultures

« Comprendre, cependant, n'a rien d'une attitude passive. Pour faire une science, il faudra toujours deux choses : une matière, mais aussi un homme. La réalité humaine, comme celle du monde physique, est énorme et bigarrée. Une simple photographie, à supposer même que l'idée de cette reproduction mécaniquement intégrale eût un sens, serait illisible. Dira-t-on qu'entre le passé et nous les documents interposent déjà un premier filtre ? Sans doute, ils éliminent souvent à tort et à travers. Presque jamais, par contre, ils n'organisent conformément aux besoins d'un entendement qui veut connaître. Comme tout savant, comme tout cerveau qui simplement perçoit, l'historien choisit et trie. En un mot, il analyse. Et d'abord il découvre, pour les rapprocher, les semblables.
J'ai sous les yeux une inscription funéraire romaine : texte d'un seul bloc, établi dans un seul dessein. Rien de plus varié cependant que les témoignages qui, pêle-mêle, y attendent le coup de baguette de l'érudit.
Nous attachons-nous aux faits de langage ? Les mots, la syntaxe diront l'état du latin, tel qu'en ce temps et en ce lieu on s'efforçait de l'écrire, et par transparence nous laisseront entrevoir le parler de tous les jours. Notre prédilection, au contraire, va-t-elle à l'étude des croyances ? Nous sommes en plein cœur des espoirs d'outre-tombe. Au système politique ? Un nom d'empereur, une date de magistrature nous combleront d'aise. A l'économie ? L'épitaphe peut-être révélera un métier ignoré. Et j'en passe. Au lieu d'un document isolé, considérons maintenant, connu par des documents nombreux et divers, un moment quelconque dans le déroulement d'une civilisation. Des hommes qui vivaient alors, il n'en était aucun qui ne participât simultanément à de multiples manifestations de la vitalité humaine ; qui ne parlât et ne se fît entendre de ses voisins ; qui n'eût ses dieux ; qui ne fût producteur, trafiquant ou simple consommateur ; qui, faute de tenir un rôle dans les événements politiques, n'en subît du moins les contrecoups. Toutes ces activités différentes, osera-t-on les retracer, sans choix ni regroupement, dans l'enchevêtrement même où nous les présente chaque document
ou chaque vie, individuelle ou collective ? Ce serait sacrifier la clarté non à l'ordre véritable du réel — qui est fait de naturelles affinités et de liaisons profondes —, mais à l’ordre purement apparent du synchronisme. Un carnet d'expériences ne se confond pas avec le journal de ce qui se passe, minute par minute, dans le laboratoire.
Aussi bien quand, dans le cours de l'évolution humaine, nous croyons discerner entre certains phénomènes ce que nous appelons une parenté, qu'entendons-nous par là, sinon que chaque type d'institutions, de croyances, de pratiques ou même d'événements, ainsi distingué, nous paraît exprimer une tendance particulière, et jusqu'à un certain point stable, de la société ou de l'individu ? Niera-t-on, par exemple, qu'à travers tous les contrastes il n'y ait entre les émotions religieuses quelque chose de commun ? Il en résulte nécessairement qu'on comprendra toujours mieux un fait humain, quel qu'il soit, si on possède déjà l'intelligence d'autres faits de même sorte. C'est ce qui justifie certaines spécialisations, en quelque sorte, verticales ; dans le sens (cela va de soi) où les spécialisations ne sont jamais légitimes, c'est-à-dire comme remèdes contre le manque d'étendue de notre esprit et la brièveté de nos destins. »

Il y a plus. A négliger d'ordonner rationnellement une matière qui nous est livrée toute brute, on n'aboutirait, en fin de compte, qu'à nier le temps, par suite l'histoire même. Car telle structure de la propriété, telle croyance n'étaient pas assurément des commencements absolus. Dans la mesure où leur détermination s'opère du plus ancien au plus récent, les phénomènes humains se commandent avant tout par chaînes de phénomènes semblables. Les classer par genres, c'est donc mettre à nu des lignes de force d'une efficacité capitale.
Mais, s'écrieront certains, les distinctions que vous établissez ainsi, en tranchant à travers la vie même, ne sont que dans votre intelligence, elles ne sont pas dans la réalité où tout s'emmêle. Vous usez donc d'abstraction. D'accord ; pourquoi avoir peur des mots ? Aucune science ne saurait se passer d'abstraction. Pas plus d'ailleurs que d'imagination. Il est significatif, soit dit en passant, que les mêmes esprits qui prétendent bannir la première manifestent généralement envers la seconde une égale mauvaise humeur. C'est, des deux parts, le même positivisme mal compris. Les sciences de l'homme ne font pas exception. En quoi la fonction chlorophyllienne est-elle plus "réelle", au sens de l'extrême réalisme, que la fonction économique ? Seules les classifications qui reposeraient sur de fausses similitudes seraient funestes. Affaire de l'historien d'éprouver sans cesse les siennes, pour mieux prendre conscience de leurs raisons d'être et, s'il y a lieu, les réviser. Dans leur commun effort pour cerner le réel, elles peuvent d'ailleurs partir de points de vue très différents...
Dans la discipline qu'on s'est habitué à nommer "géographie humaine", l'enquête se centre sur un type de liaisons communes à un grand nombre de phénomènes sociaux. Elle étudie les sociétés dans leurs relations avec le milieu physique : échange à double sens, où l'homme sans cesse agit sur les choses en même temps que celles-ci sur lui. On n'a donc rien de plus ni rien de
moins qu'une perspective, dont la légitimité se prouve par sa fécondité, mais que d'autres perspectives devront compléter. Tel est bien en effet, en tout ordre de recherche, le rôle de l'analyse. La science ne décompose le réel qu'afin de mieux l'observer, grâce à un jeu de feux croisés dont les rayons constamment se combinent et s'interpénètrent. Le danger commence seulement quand chaque projecteur prétend à lui seul tout voir ; quand chaque canton du savoir se prend pour une patrie...
Or
homo religiosus, homo oeconomicus, homo politicus, toute cette kyrielle d'hommes en us dont on pourrait à plaisir allonger la liste, le péril serait grave de les prendre pour autre chose que ce qu'ils sont en vérité : des fantômes commodes à condition de ne pas devenir encombrants. Le seul être de chair et d'os est l'homme, sans plus, qui réunit à la fois tout cela. »

 

Écrire l’histoire : rigueur et probité
     Faire abstraction de ses goûts, de ses sentiments…
     Un seul témoignage n’est pas l’histoire
     Un seul document n’est pas l’histoire

« Certes les consciences ont leurs cloisons intérieures, que certains d'entre nous se montrent particulièrement habiles à élever. Gustave Lenôtre s'étonnait inlassablement de rencontrer parmi les Terroristes tant d'excellents pères de famille. Même si nos grands révolutionnaires avaient été d'authentiques buveurs de sang, cette stupeur ne persisterait pas moins à trahir une psychologie assez courte. Que d'hommes mènent sur trois ou quatre plans différents plusieurs vies qu'ils souhaitent distinctes et parviennent quelquefois à maintenir telles !

De là cependant à nier l'unité foncière du moi et les constantes interpénétrations de ses diverses attitudes, il y a loin. Étaient-ils l'un pour l'autre des étrangers, Pascal mathématicien et Pascal chrétien ? Ne croisaient-ils jamais leurs chemins, le docte médecin Rabelais et le maître conteur de pantagruélique mémoire ? Lors même que les rôles alternativement tenus par l'acteur unique semblent s'opposer, il se peut qu'à y bien regarder cette antithèse soit seulement le masque d'une solidarité plus profonde. On s'est gaussé de l'élégiaque Florian qui, paraît-il, battait ses maîtresses. Peut-être ne répandait-il dans ses vers tant de douceur que pour mieux se consoler de ne pas réussir à en mettre davantage dans sa conduite. Quand le marchand médiéval, après avoir, à longueur de journée, violé les commandements de l'Église sur l'usure et le juste prix, allait s'agenouiller benoîtement devant l'image de Notre-Dame, puis, au soir de sa vie, accumulait les pieuses et aumônières fondations, cherchait-il seulement, comme on le dit d'ordinaire, à contracter contre les foudres célestes une assez basse assurance, ou bien, sans trop se l'exprimer, contentait-il aussi les secrets besoins du cœur que la dure pratique quotidienne l'avait contraint à refouler ? Il est des contradictions qui ressemblent fort à des évasions.

Passe-t-on des individus à la Société ? Comme celle-ci, de quelque façon qu'on la considère, ne saurait être autre chose (ne disons pas qu'une somme, ce serait trop peu dire) qu'un produit de consciences individuelles, on ne s'étonnera pas d'y trouver le même jeu de perpétuelles interactions... Pas plus qu'au sein de n'importe quelle conscience personnelle, les rapports à l'échelle collective ne sont simples. On n'oserait plus écrire aujourd'hui, tout uniment, que la littérature est l'expression de la société. Du moins ne l'est-elle nullement au sens où un miroir exprime l'objet reflété. Elle peut traduire des réactions de défense aussi bien qu'un accord. Elle charrie presque inévitablement un grand nombre de thèmes hérités, de mécanismes formels appris, d'anciennes conventions esthétiques, qui sont autant de causes de retardement. "A la même date", écrit avec sagacité Henri Focillon, "le politique, l'économique, l'artistique n'occupent pas forcément la même position sur leurs courbes respectives". Mais c'est de ces décalages précisément que la vie sociale tient son rythme presque toujours heurté.

Michelet expliquait en 1837 à Sainte-Beuve : "Si je n'avais fait entrer dans la narration que l'histoire politique, si je n'avais point tenu compte des éléments divers de l'histoire (religion, droit, géographie, littérature, art, etc.) mon allure eût été tout autre. Mais il fallait un grand mouvement vital, parce que tous ces éléments divers gravitaient ensemble dans l'unité du récit". En 1880, Fustel de Coulanges, à son tour, disait à ses auditeurs de la Sorbonne : "Supposez cent spécialistes se partageant, par lots, le passé de la France ! Croyez-vous qu'à la fin ils aient fait l'histoire de la France ? J'en doute beaucoup. Il leur manquera au moins le lien des faits : or ce lien aussi est une vérité historique". Mouvement vital, lien, l'opposition des images est significative ; leur accord fondamental n'en rend qu'un son plus plein. Ces deux historiens étaient trop grands pour l'ignorer : pas plus qu'un individu, une civilisation n'a rien d'un jeu de patience, mécaniquement assemblé ; la connaissance des fragments étudiés successivement, chacun pour soi, ne procurera jamais celle du tout ; elle ne procurera même pas celle des fragments eux-mêmes. »

L’Histoire :
     Des individus à la Société

     Croisements et entrecroisements      

« Mais le travail de recomposition ne saurait venir qu'après l'analyse. Disons mieux : il n'est que le prolongement de l'analyse comme sa raison d'être. Dans l'image primitive, contemplée plutôt qu'observée, comment eût-on discerné des liaisons puisque rien n'était distinct ? Leur réseau délicat ne pouvait apparaître qu'une fois les faits d'abord classés par lignes spécifiques. Aussi bien, pour demeurer fidèle à la vie dans le constant entrecroisement de ses actions et réactions, il n'est nullement nécessaire de prétendre l'embrasser tout entière par un effort ordinairement trop vaste pour les possibilités d'un seul savant. Rien de plus légitime, rien souvent de plus salutaire que de centrer l'étude d'une société sur un de ses aspects particuliers, ou, mieux encore, sur un des problèmes précis que soulève tel ou tel de ses aspects : croyances, économie, structure des classes ou des groupes, crises politiques, etc. Par ce choix raisonné les problèmes ne seront pas seulement, à l'ordinaire, plus fermement posés : il n'est pas jusqu'aux faits de contact et d'échange qui ne ressortiront avec plus de clarté. A condition, simplement, de vouloir les découvrir. »

MARC BLOCH, Apologie pour l'histoire

Hérodote, IVe S av J.C.

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30 juin 2019 7 30 /06 /juin /2019 06:41

ATHÈNES DANS L’ANTIQUITÉ, ESCLAVAGE ET DÉMOCRATIE

Une société qui vit de l’esclavage
Présentation : André Bonnard

André Bonnard (1888-1959)

André Bonnard, professeur d’université suisse, écrivain humaniste et pacifiste, fut spécialiste de la civilisation grecque antique, notamment de la traduction d’auteurs tragiques : Eschyle, Sophocle, Euripide…
Pacifiste engagé, il fut élu, en 1949, président du Mouvement suisse des partisans de la paix, et membre du Conseil mondial de la paix.

L’esclavage à Athènes selon le professeur Bonnard.

« L’esclavage à Athènes

La démocratie — on le sait — ce n'est que l'égalité entre tous les "citoyens". Beaucoup et trop peu. Ainsi, à Athènes, on admet qu'au Ve siècle — quoique de tels calculs soient difficiles et incertains — il y avait environ cent trente mille citoyens (en comptant leurs femmes et leurs enfants, ce qui est bien loin de faire cent trente mille électeurs), soixante-dix mille étrangers domiciliés — Grecs venus d'autres cités et installés de façon durable à Athènes, mais sans y jouir des droits politiques — et enfin deux cent mille esclaves. C'est dire que, sur une population de quatre cent mille habitants, la moitié était composée d'esclaves. C'est dire aussi que la démocratie athénienne, très égalitaire en ce qui concernait les droits politiques des citoyens, ne vivait et ne se conservait, pour une large part, que grâce au travail des esclaves... »

 

Esclaves à Athènes  (IIIe siècle av JC)

Une société portée par les esclaves

« Pourquoi l'esclavage ? L'esclavage apparaît d'abord — si paradoxal que cela soit — comme un progrès. Dans les tribus grecques primitives, il n'y avait pas d'esclaves. Quand ces tribus se faisaient la guerre, on tuait les prisonniers. Très anciennement (l'Iliade en garde des traces), on les mangeait crus ou rôtis. L'esclavage naît quand on préfère conserver la vie du prisonnier, non par humanité, mais pour qu'il rapporte en travaillant ; ou alors, quand le commerce a commencé, on se met à vendre les prisonniers contre de l'argent ou autre chose. Il est probable que, lorsque les hommes se mirent à pratiquer le commerce, l'une des premières marchandises qui firent l'objet de trafic, ce furent les hommes. Mais enfin, c'était un progrès, une sorte d'adoucissement — par intérêt — de la brutalité primitive des mœurs de la guerre. »

L’esclavage, fruit de la guerre et des besoins de l’économie

« L'esclavage en effet naît de la guerre et, dans la société grecque, la plupart des esclaves sont d'anciens prisonniers de guerre. Après une bataille, ceux d'entre eux qui ne peuvent se racheter eux-mêmes sont vendus. Après un assaut, les hommes d'une ville prise sont en général passés au fil de l'épée, mais les femmes et les enfants sont tirés au sort entre les vainqueurs et gardés ou vendus comme esclaves. Ces usages ne sont pas strictement appliqués entre cités grecques. On a des scrupules à vendre des Grecs comme esclaves, scrupules qui se renforcent du fait que les esclaves grecs sont, dit-on, de mauvais rapport. Mais, dans une guerre entre Grecs et Perses ou autres peuples non grecs, la règle est rigoureuse. On cite une victoire grecque sur les Perses à la suite de laquelle vingt mille prisonniers perses furent jetés sur le marché des esclaves.

Les marchands d'esclaves suivent les armées. Le commerce des esclaves est très actif et lucratif. Il y a de grandes foires d'esclaves dans les villes grecques proches des pays barbares. Notamment à Éphèse en Ionie, à Byzance, dans des villes grecques de Sicile. A Athènes, marché d'esclaves une fois l'an. Certains trafiquants d'esclaves firent des fortunes considérables. »

Comment devenait-on encore esclave à Athènes ?

« Il y a cependant d'autres façons de devenir esclave que d'être fait prisonnier de guerre. Et d'abord la naissance. L'enfant d'une femme esclave est esclave. Il est la propriété non de la mère mais du propriétaire de la mère. Souvent d'ailleurs, et même la plupart du temps, il est exposé à sa naissance, au bord des routes, et il meurt. Le maître estime qu'il est trop coûteux de laisser vivre cet enfant, de le nourrir jusqu'à l'âge où il pourra travailler. Cette règle n'est cependant pas universelle : beaucoup d'esclaves de tragédie se vantent d'être nés dans la maison du maître. (Ne croyons pas trop les tragédies).
Une autre source de l'esclavage est la piraterie. Dans les pays dits barbares du nord des Balkans ou du sud de la Russie, des entrepreneurs en piraterie font des razzias d'où ils ramènent beaucoup de chair fraîche à vendre. Esclaves excellents, et cela se pratique même dans certains pays grecs (en Thessalie, en Étolie, par exemple) où l'autorité de l'État et de la police n'est pas assez forte pour empêcher le braconnage des chasseurs d'hommes.
Enfin le droit privé est aussi une source de recrutement de l'esclavage. N'oublions pas que, dans la plupart des États grecs, le débiteur insolvable peut être vendu comme esclave. Athènes, seule à notre connaissance, fait exception, depuis que Solon a interdit l'esclavage pour dettes. Cependant, même dans la philanthropique Athènes, le père de famille a le droit d'exposer ses enfants nouveau-nés sur les chemins — du moins jusqu'à ce qu'il les ait, dans une cérémonie analogue à notre baptême, présentés à la cité. Des marchands d'esclaves parfois les ramassent. Il y a pis : dans toutes les villes de la Grèce, sauf à Athènes, le père de famille, considéré comme le maître absolu, le propriétaire de ses enfants, peut en tout temps s'en défaire, même quand ils sont grands, et les vendre comme esclaves. Terrible tentation, aux jours d'extrême misère, pour les pauvres diables. Cette vente est interdite à Athènes, sauf pour les filles qui se sont rendues coupables de dévergondage.
Guerre, naissance, piraterie, droit privé, telles sont les principales sources de l'esclavage. »

L’esclave, un objet
      Instrument du maître

« On voit que l'esclave non seulement ne fait pas partie de la cité, mais qu'il n'est même pas une personne humaine : juridiquement, il n'est qu'un objet de propriété, objet à vendre, léguer, louer, donner.
Un philosophe ancien définit exactement sa condition, en disant que l'esclave est un "outil animé" —une espèce de machine qui offrirait l'avantage de comprendre et d'exécuter les ordres qu'on lui donnerait. L'esclave est un instrument qui appartient à un autre homme : il est sa chose. Mais la loi ne lui reconnaît aucune existence juridique. En fait il n'a pas même de nom : il porte le nom de l'endroit d'où il vient ou une sorte de sobriquet passe-partout. Son mariage n'est pas légal. Deux esclaves peuvent cohabiter, cette union peut être tolérée par le maître, elle n'est pas un mariage. Le maître peut donc vendre l'homme et la femme séparément. Leur progéniture appartient non à eux mais au maître : il la fait disparaître s'il le juge bon.
L'esclave, étant objet de propriété, ne peut exercer lui-même le droit de propriété. S'il lui arrive de se constituer un pécule, en pourboires ou d'autre façon, il ne le garde que par tolérance. Rien n'empêche le maître de le lui prendre.

Le maître a également tous les droits de correction sur l'esclave. Il peut l'enfermer au cachot, le battre, le mettre au carcan, ce qui est un supplice très pénible, le marquer au fer rouge ; il peut même — mais non pas à Athènes — le tuer, ce qui n'est d'ailleurs pas à l'avantage du maître.

L'intérêt du maître est en fait la seule garantie de l'esclave. Le maître n'a garde d'abîmer son outil. Aristote remarque à ce propos : "De l'outil il faut prendre soin, dans la mesure qui convient à l'ouvrage". Donc, quand l'esclave est un bon instrument de travail, il est sage de le nourrir suffisamment, de l'habiller mieux, de lui laisser du repos, de l'autoriser à se créer une famille, de lui laisser entrevoir cette récompense suprême et rarissime : la liberté, l'affranchissement. Platon insiste sur cet intérêt du maître à bien traiter son esclave. Il tient l'esclave pour une simple "brute", mais il ne faut pas que cette "brute" se révolte contre sa condition servile qui résulte, selon le philosophe, d'une inégalité qui est dans la nature des choses. Il admet donc qu'il faut bien traiter la "brute", et il précise : "dans notre avantage plus que dans le sien". Belle philosophie "idéaliste", comme on dit !

La situation de droit de l'esclave est donc inhumaine. Il faut même répéter qu'il n'y a pas de condition juridique de l'esclave, puisque l'esclave n'est pas tenu pour un être humain, mais un simple "outil", dont les citoyens ou d'autres se servent. »

Esclave, certes
     Mais humain
     L’esclave a une âme

« Cependant il ne faut pas manquer d'ajouter que tout cela reste un peu théorique et que les Athéniens notamment ne se conforment pas, dans la pratique de la vie quotidienne, à une doctrine qui aurait fait des esclaves une "espèce servile", destinée par la nature à rester servile et à servir les hommes, comme il y a une espèce bovine et une espèce chevaline, nettement distinctes de l'espèce humaine, et que l'homme a domestiquées. Les Athéniens étaient, dans leurs rapports avec leurs esclaves, beaucoup moins rigoureux et doctrinaires que leurs philosophes. Moins doctrinaires et plus humains, ils traitaient ordinairement leurs esclaves comme des hommes...
L'esclavage fut de toute évidence au cœur de la société antique une plaie très grave et qui la menaçait dans son existence même.
Il faut remarquer d'abord à ce propos que, si l'absence de moyens mécaniques de production fut une des causes de l'esclavage, l'existence de l'esclavage, la facilité qu'on avait à se procurer la main-d'œuvre servile en quantité suffisante eut aussi pour conséquence qu'on ne chercha pas à développer les inventions mécaniques. Elles ne se développèrent donc jamais parce qu'on disposait d'esclaves. Inversement, parce qu'on n'avait pas de machines, il fallait absolument conserver l'esclavage.
Mais ce cercle vicieux est encore plus fâcheux qu'il n'en a l'air. L'existence de l'esclavage ne se contentait pas de rendre inutile l'invention de moyens mécaniques de production : l'esclavage avait tendance à freiner les recherches scientifiques qui auraient permis la création des machines. »

L’esclavage, obstacle majeur au progrès économique et social

« C'est dire qu'il faisait obstacle au développement même de la science. C'est un fait, en effet, que la science — même si les savants eux-mêmes ne s'en rendent pas toujours compte et parfois le contestent — ne se développe et ne progresse, dans une large mesure, que pour être utile aux hommes, que pour les rendre plus libres à l'égard des forces naturelles et aussi à l'égard des oppressions sociales. Disons, à tout le moins, que c'est là une des principales raisons d'être de la science. Une science dont les recherches et les découvertes ne sont pas mises au service de l'homme, de sa libération et de son progrès, cette science-là perd sa bonne conscience et bientôt dépérit.
C'est ce qui est arrivé à la science grecque. Faute d'être stimulée par la nécessité de découvrir et développer des moyens mécaniques de production — que l'esclavage remplaçait —, elle s'est endormie, elle est morte pour des siècles, et avec elle une des forces essentielles du progrès de l'humanité. Ou alors elle s'est enfermée dans des spéculations théoriques, et le résultat, pour ce qui est du progrès, restait le même.
Il y aurait bien d'autres réflexions à faire sur le mal que l'esclavage fit à la société antique. Je remarquerai seulement qu'une société si profondément esclavagiste, où la majeure partie des créatures humaines vivait sous l'oppression des autres, une telle société était hors d'état de se défendre contre la menace de ce qu'on a appelé l'invasion des barbares. D'avance, elle était battue. Elle le fut, et la civilisation antique périt, en partie du fait de l'esclavage. »

                                                                                                                                                   André Bonnard, La civilisation grecque, Lausanne, 1954.

 

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6 mai 2019 1 06 /05 /mai /2019 14:10

MONUMENTS EN PÉRIL
RELATION ENTRE MONUMENTS ANCIENS,

HISTOIRE, ART ET CIVILISATION

« Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que l'Europe redécouvrit son passé médiéval et, suivant l'enseignement de certains esprits éclairés, apprit à sentir l'humain de chaque œuvre dans tous les temps et tous les peuples.
Pour répondre à cet intérêt, à la même époque naissait l'archéologie scientifique, grâce à laquelle l'étude des vestiges de l'antiquité remplaçait la "
chasse aux trésors" des siècles précédents. Les fouilles miraculeuses de Pompéi et d'Herculanum, plus tard l'investigation des villes mortes du désert ou de la jungle, rendirent possible la résurrection de civilisations disparues. Les ruines prenaient un sens. Mais les châteaux aussi, et les vieilles demeures, les églises et les couvents revêtirent une signification nouvelle. »

Les monuments anciens, témoins précieux de l’histoire des hommes, des sensibilités, des techniques…

« De nos jours, nous en sommes arrivés au point que c'est toute l'histoire de l'emprise de l'homme sur la terre qui nous touche et que nous voyons écrite dans les monuments, ceux qui constituent l'expression des aspirations morales ou des conceptions sociales de leur époque, comme les constructions et les ouvrages destinés à satisfaire les exigences de la vie pratique.
Murailles, ports, aqueducs et canaux, ponts, voies anciennes ; restes d'industries disparues, témoins de la domestication des éléments par l'ingéniosité humaine : tout vestige qui exprime la pensée, tout ce qui signifie le triomphe de l'ordre humain sur l'ordre naturel nous paraît digne d'intérêt.
Même dans le cas de bâtiments à buts strictement utilitaires, il est rare de ne pouvoir déceler une recherche de l'élégance dans la solution des problèmes pratiques, en même temps que l'application d'heureuses proportions, d'un rythme, d'un jeu de lignes et de couleurs, d'un rapport de volumes suggestifs et en accord avec un site et un ciel donnés, tendant à une expression durable, elle aussi, qui procura satisfaction et joie au constructeur comme au spectateur.
Ce plaisir demeure, même après de nombreuses générations, même dans l'ignorance de l'histoire ou en l'absence des connaissances nécessaires à l'intelligence du langage artistique de l'époque, car la beauté répond à une aspiration profonde de notre être. »

Les monuments anciens, témoins précieux du passé, mais témoins fragiles

« A l'instant même où nous commençons d'apprécier ces trésors longtemps méconnus, nous sommes en mesure de juger de leur fragilité et de la gravité des dangers qui les menacent. Sous l'action de l'humidité ou de la sécheresse, du soleil ou du gel, du sable ou du vent, de la végétation ou des parasites, de la pollution de l'atmosphère, tout édifice ancien se désagrège lentement s'il ne fait pas l'objet de soins constants.
Cependant, un monument entretenu court aussi le risque de l'être trop ou de subir des rénovations exagérées. Un fâcheux voisinage, enfin, le dégrade. Car, pour ces créations de l'homme, l'homme lui-même est encore le plus redoutable adversaire. Et celui-ci n'est pas toujours le guerrier, le vengeur, le vandale, l'iconoclaste : l'urbaniste, l'ingénieur, le constructeur sont tout autant à craindre lorsque, préoccupés d'efficience pratique, ils limitent leur ambition à réaliser des programmes immédiats et s'avèrent incapables de juguler le dynamisme excessif de leur époque : pressions économiques, "
explosion" des cités, accroissement chaotique des banlieues et des zones industrielles.
L'exemple que fournissent les grands travaux hydro-électriques, les barrages qui submergent tous les biens culturels, les visibles comme les invisibles encore enfouis dans le sol, résume dans toute son ampleur et toute sa gravité le problème du choix entre l'héritage du passé et les exigences de l'avenir. Entre ces deux impératifs, un compromis doit à tout prix être trouvé : la sauvegarde des monuments de Nubie à la suite d'un appel lancé par l'Unesco nous prouve qu'il est réalisable, même à l'échelle internationale.
Et c'est bien à l'échelle internationale que la protection des monuments contre des dangers de destruction massive doit être recherchée. Rappelons qu'aucune construction ancienne ne résiste aux armes modernes, que par conséquent toute conservation des monuments est conditionnée par le maintien de la paix dans le monde, donc de la collaboration internationale. »

Les grands monuments, anciens ou nouveaux, comme les œuvres d’art :
facteur de rapprochement, créateurs de solidarité nationale et internationale

« Des vastes opérations de restauration effectuées au cours des dernières décennies, nous pouvons tirer une autre conclusion : c'est que nous disposons aujourd'hui des moyens techniques nécessaires pour protéger, réparer, restaurer, même à la rigueur déplacer n'importe quel monument.
En outre, il existe, dans bon nombre de pays, des législations et des organismes spécialement créés pour la protection des monuments — les unes pour réglementer les travaux, les autres pour veiller à leur exécution. En principe, nous serions donc équipés pour une conservation intégrale des richesses archéologiques et monumentales de la terre.
Mais une conservation intégrale ne risquerait-elle pas de transformer de vastes parties du monde en un musée géant ? Les défenseurs des monuments, même les plus convaincus, écartent eux-mêmes cette hypothèse et admettent que le progrès technique, irréversible, peut entraîner, dans certains cas, la condamnation d'édifices liés à des modes d'existence ou d'exploitation périmés. L'expérience prouve du reste qu'invariablement le dynamisme de l'époque l'emporte. C'est au prix d'immenses efforts qu'il est possible de sauvegarder un nombre limité de monuments.
Même pour atteindre ce résultat, il ne suffit pas d'une législation bien conçue et consciencieusement appliquée, d'une bonne organisation technique et de moyens financiers appropriés : la préservation des monuments n'est vraiment garantie qu'à partir du jour où les simples citoyens, prenant conscience eux aussi de la valeur de tel ou tel monument et de la perte irréparable que constituerait sa disparition, unissent leurs efforts pour faciliter cette préservation.
Il importe donc de les faire connaître et comprendre, de leur susciter des amis proches et lointains. Nous le pouvons aujourd'hui grâce à nos prodigieux moyens de diffusion. Telle silhouette d'un temple perdu au fond du désert devient vite familière aux lecteurs de revues, au public du cinéma, aux enfants des écoles.
Les touristes, une fois informés, ne demandent qu'à visiter les monuments qui jalonnent leurs itinéraires et qui servent de buts à des randonnées jusque dans les sites les plus reculés. Désormais, si le sort d'un monument est entre les mains de quelque service administratif que l'on peut espérer vigilant, l'intérêt qu'il suscite dépasse largement la sphère des spécialistes, son image est présente à l'esprit d'une masse d'hommes qui lui vouent leur sympathie, même s'ils appartiennent à d'autres pays et habitent parfois des régions très éloignées. »

En tout monument ancien, comme en toute œuvre d’art, il faut chercher la signification humaine

« Il est donc permis d'espérer qu'un tel état d'esprit, devenu universel, développera dans toutes les nations la conscience d'une responsabilité collective envers les monuments...

Nous nous apercevons, en fin de compte, que la question de la vie ou de la mort des monuments nous concerne de très près et se pose à nous en des termes nets : ou bien nous endossons envers l'avenir la responsabilité de laisser disparaître peu à peu une part des œuvres des civilisations passées, et nous renonçons de ce fait à permettre aux générations futures de connaître les œuvres que le passé nous a léguées et que nous sacrifions à l'attrait de l'aventure grisante et orgueilleuse d'un monde neuf qui serait la négation de l'ancien ; ou bien nous acceptons le principe de la solidarité humaine dans le temps comme dans l'espace et, avec un nouvel état d'esprit, nous nous insérons dans la chaîne de l'histoire, sachant que nous vivons dans un temps qui n'a plus besoin de détruire pour créer, qui est parfaitement capable d'inclure dans ses plans d'avenir les plus audacieux le respect de l'héritage du passé, et qui possède les moyens de faciliter à l'homme d'aujourd'hui le dialogue avec les grandes œuvres de ses ancêtres.

En adoptant la seconde attitude, nous augmenterions sans doute les chances de voir s'édifier une civilisation plus humaine, où la connaissance du passé trouverait sa place à côté des découvertes par lesquelles l'humanité s'efforce d'améliorer son avenir. »
                                                                                                                                              Le Courrier de l’UNESCO, janvier 1965

 

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17 février 2019 7 17 /02 /février /2019 09:15

L’Afrique partagée (1885)

L’IMMIGRATION AFRICAINE EN FRANCE : MUTATION DU VOCABULAIRE ET DU REGARD (3)

Les victimes collatérales de la « marée noire »

(Note : « marée noire » : vague importante de migrants en provenance d’Afrique noire)

La marée noire, facteur de « désintégration » massive ?
    Ceux d’avant et ceux d’après

La marée noire apparaît comme un melting-pot puissant, implacable, qui broie, nivelle individualités et conditions (conditions sociales, conditions de vie) des Africains installés de longue date en France (qui y ont fait leur vie en parfaite harmonie avec les autochtones), et arrivants fraîchement débarqués des navires de fortune. Tous sont désormais des chats gris, du moins dans le regard de nombre de Français.
Aucun discernement entre l’ancien et le nouveau, le connu et l’inconnu, y compris entre le bon grain et l’ivraie. Un chat gris est un chat gris. C’est si commode, parce que si reposant pour l’esprit.
La marée noire a donc cette faculté exceptionnelle d’agir sur le jugement et la mémoire de nombre d’autochtones, de dissoudre ainsi des amitiés anciennes, parfois vieilles de 10, 20 ans ou davantage.
Les lendemains et surlendemains de fortes « marées noires » sont propices à l’observation de ces mutations dans les relations entre vieux amis. La distance apparaît aussitôt dans le regard et les attitudes.

De vieux collègues avec lesquels on a communié, il y a peu, dans la passion du métier, ne vous reconnaissent plus. Si quelques téméraires souhaitent malgré tout conserver les liens anciens avec leur ami, devenu « chat gris », quelques précautions élémentaires s’imposent désormais afin d’éviter les regards indiscrets ou malveillants. Plusieurs choix s’offrent, parmi lesquels le téléphone (de préférence les SMS), car, en ces temps nouveaux, il ne sied pas de s’afficher avec un « migrant ». Il faut un minimum de discrétion. Les soirées animées autour du verre de l’amitié appartiennent désormais au passé.
Cette froideur des relations anciennes est aussi constatée chez son kiné ou son coiffeur habituel. Ils ont dorénavant le « bonjour » triste, le regard éteint. Ce qui n’incite guère à l’échange confiant et convivial d’antan. L’heure est désormais au masque, à la retenue contrainte de toute manifestation de franche cordialité, de spontanéité. C’est un peu triste, mais que faire ?

Et pourtant, que de choses à dire !
    Que de chose à partager ?

Comment intégrer, comment insérer ceux qui viennent d’ailleurs et qui ont choisi la France ?

Intégrer ou insérer ceux qui souhaitent vivre en France avec les Français apparaît non seulement comme une nécessité, mais surtout comme une obligation absolue, qui exige une disponibilité d’esprit et de cœur de ceux qui reçoivent. 0n n’intègre pas, le regard fermé, la tête baissée.
La première obligation, c’est l’apprentissage de la langue. Le migrant doit se plier à cette discipline qui ne doit rien avoir de facultatif.
L’apprentissage de la langue doit être accompagné d’une forte incitation à la parler en public, dans les lieux de contact avec les autochtones, transports en commun, spectacles… C’est la condition pour connaître le pays, ses habitants, son histoire, ses us et coutumes. C’est aussi le meilleur moyen de se faire connaître et se faire comprendre. Cet apprentissage doit comporter un volet important concernant les règles de civilité, de bienséance en usage dans le pays d’accueil.

Un problème insoluble ?

« L'immigration constitue et constituera de plus en plus pour des peuples entiers une stratégie de survie. Elle est désormais liée à la mondialisation et à ses conséquences et ne peut de ce fait être traitée de façon isolée et indépendante d'autres aspects de ce phénomène. Elle est pour une bonne part liée à l'état du monde. Trois facteurs comptent dorénavant comme sources génératrices de flux migratoires : la persistance de guerres dans certaines régions du globe, le manque de démocratie dans une fraction importante des États du monde, enfin le décalage grandissant de niveau économique entre Nord et Sud. Les pauvres dans ce monde sont de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux ; ils entendent ne pas demeurer éternellement pauvres et miséreux. Que faire ? »

Initier les nouveaux arrivants à la France, à sa culture, à son histoire, c’est une autre condition de l’intégration réussie. Mais avant tout, il faut connaître la France, sa spécificité parmi les autres nations d’Europe et du monde.

Qu’est-ce que la France ?
    La France dans le monde ?

« La France n'est ni une simple province du monde, ni un simple quartier du village planétaire. La France, c'est le monde, par la géographie, l'histoire, la culture, par l'impact du génie français sur l'Univers tout entier. La première raison de cet universalisme est sans doute géographique. L'espace national français couvre le monde entier. Cette présence planétaire lui confère le troisième espace maritime mondial ainsi que le bénéfice d'une diversité climatique unique : tous les types de climat, tous les types de flore et de faune. Une telle position l'associe implicitement à la gestion et à la coresponsabilité du monde, liant son sort à celui du reste de la planète. Sa langue est en conséquence l'une des langues internationales après avoir été la première langue de la diplomatie et de la culture pendant plus de trois siècles, jusqu'au traité de Versailles en 1919 ; 180 millions de personnes vivant pour la plupart dans d'anciennes colonies françaises l'utilisent quotidiennement et prioritairement. La Fiance a inventé des formes originales de liens politiques avec des pays d'Afrique et les Etats francophones du monde, matérialisées par les institutions des sommets France-Afrique et la Francophonie. La France maintient en permanence des troupes sur le continent africain (5000 soldats).
Elle possède le quatrième commerce extérieur du globe et occupe la troisième place pour les investissements dans le monde. Elle est en retour le troisième pays d'accueil pour les investissements étrangers. Les entreprises françaises détiennent une participation dans plus de 16 000 entreprises dans le monde ; ces filiales emploient 2 550 000 salariés. Un Français sur quatre est concerné par les activités de la France avec l'étranger. Cette diversité française unique en Europe et dans le monde fait de la France le pays le plus visité au monde avec en moyenne 70 millions de touristes par an, loin devant les Etats-Unis.
La deuxième raison qui identifie la France au monde est historique au sens large, au-delà de l'histoire de la colonisation ; elle est aussi culturelle et scientifique. Qu'est-ce qui différencie fondamentalement la France des autres nations d'Europe et du monde ? Les valeurs fondatrices de la société française et de la République mettent en avant ce qui unit les hommes et les élève vers plus d'humanité. »

La France et ses valeurs fondamentales : liberté, égalité, fraternité, laïcité

Dans cette initiation de l’étranger, quel que soit son pays d’origine, quelle que soit sa culture initiale d’appartenance (dont il n’est nullement obligé de se défaire, mais, qui ne doit en aucune manière s’opposer à la connaissance ou l’acquisition, surtout au respect de celle du pays d’accueil), l’étude systématique et approfondie des valeurs de la République est primordiale.
La France fait partie des principales puissances colonisatrices du 19e siècle Elle a possédé un empire colonial important en Afrique et ailleurs sur la planète. Cette extension sur le monde fait partie de son histoire.

Grandeur et servitude

« La France a toujours su ouvrir la voie et guider. Cette colonisation qui n'a pas tenu toutes ses promesses, ses plaies mal cicatrisées ne doivent pas faire douter des capacités de la France. Elle a les ressources pour régénérer le monde. Un pays doit s'ouvrir ou se fermer. Le destin de la France, c'est l'ouverture. Son passé d'héritière des Lumières ainsi que de 1789, celui de promoteur de la démocratie universelle, l'autorise à initier et conduire à l'aube de ce troisième millénaire la nouvelle croisade pour la paix des hommes sur une planète assainie. La France doit œuvrer à l'avènement d'une nouvelle conscience citoyenne planétaire qui pourrait s'inscrire autour de trois axes fondamentaux :

-Démocratiser la vie internationale.

-Humaniser la mondialisation.

-Protéger et sauvegarder la qualité de l'environnement.

Si l'histoire lui fournit la légitimité d'une telle mission, la géographie lui en trace la voie. Carrefour de l'Europe et du Monde par sa présence sur tous les continents grâce à ses possessions d'outre-mer et sa langue, la France est de droit qualifiée pour parler le langage de l'universel. C'est sa grandeur et sa servitude. Elle ne peut s'y dérober. Les étrangers sur son sol, ressortissants de toutes les régions de la planète qui sont en situation irrégulière et qui choisissent de se mettre en travers des lois de la République ou qui manifestent la volonté évidente de nuire à la paix du pays et à la tranquillité des Français doivent être priés d'aller ailleurs. Mais la fermeture des frontières ne doit en aucun cas déboucher sur la fermeture des esprits et des cœurs dont la xénophobie, le racisme et le réflexe anti-l'autre sont une des manifestations car la France, c'est la France. L'Allemagne peut fermer ses frontières et s'en trouver fort bien, peut-être. L'Espagne ou le Danemark peuvent fermer leurs frontières et s'estimer heureux, sans doute... La France, en fermant ses frontières enferme sa civilisation, arrête son rayonnement et trahit son destin. L'immense capital d'amour, de respect et de confiance innée dont elle jouit à l'étranger et presque partout dans le monde doit être préservé quelle que soit par ailleurs la difficulté des temps et de la tâche. »
                                                                                                               (Voir Tidiane Diakité, France que fais-tu de ta République ?, L’Harmattan, Paris, 2004)

La France n’est elle-même que quand elle parle le langage de l’Universel. Ses valeurs sont sa meilleure arme et son meilleur bouclier.

 

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10 février 2019 7 10 /02 /février /2019 08:57

L’Afrique partagée (1885)

L’IMMIGRATION AFRICAINE EN FRANCE : MUTATION DU VOCABULAIRE ET DU REGARD (2)

Au pays de « nos ancêtres les Gaulois »
Quand la« marée noire » est là !
Tous les chats sont gris

La mutation du vocabulaire et du regard

Bref aperçu historique

Des Trente Glorieuses à nos jours, quoi de neuf pour les immigrés africains en France ?
Les immigrés africains anciens et nouveaux, tous gris, désormais uniformes : le nivellement.
Il échappe à beaucoup qu’il y a autant d’immigrés que d’histoires, de personnalités, de regards, que différence ne signifie pas hiérarchie, de même que couleur de peau ne signifie pas uniformité.
Par ailleurs, un  immigré (migrant !), fût-il étranger, a aussi sa part d’humanité.

Dès la fin des Trente Glorieuses, vers 1974-1975, s’opère un changement radical dans les conditions d’’entrée en France des ressortissants d’Afrique.
Avant cette date, pour un ressortissant de l’Afrique française (ex-colonies), une simple carte d’identité valide suffisait pour entrer en France, y compris par avion.
À partir des années 1975-1980, un passeport, signé par les autorités du pays de départ suffisait pour se rendre en France.
Mais de puis les années-1980-1990, le passeport doit obligatoirement comporter le visa de l’ambassade de France.

Des conditions d’accès nouvelles. Un vocabulaire et un regard nouveaux

Toute une mutation du vocabulaire suit :

-l’immigré devient le migrant, le réfugié, l’exilé, le clandestin, indésirable, suspect (qui doit baisser le front et raser les murs).
Ainsi réduit à la clandestinité, même parfois avec des papiers en règle, et faisant preuve d’une conduite à tout point irréprochable, avec une conscience aiguë du respect des règles du pays d’accueil, le migrant est suspect, car dans l’imaginaire de beaucoup, il est  chargé  de tous les maux et de toutes les tares.
Si la chance lui sourit, il devient « l’indésirable utile », voué aux tâches les moins gratifiantes, taillable et corvéable à merci, sans droits ni recours.
Cela étant, objectivement, aucun pays ne peut être contraint d’accueillir sur son sol, ceux qu’il ne veut ou ne peut pas recevoir (à l’exception de quelques cas spécifiques, généralement définis par les instances internationales), depuis que les frontières (au sens moderne du terme) existent. C’est précisément une des fonctions de la frontière physique depuis le Moyen Age.
Telle est la loi que tout migrant devrait avoir assimilée.

Faut-il forcer ces frontières malgré tout ? C’est-à-dire, les franchir sans l’accord du pays de destination ?
Chaque pays reçoit ou non des migrants selon son histoire, ses réalités et ses critères propres. Cela fait partie de ses prérogatives de souveraineté.

Collection L'Inacceptable

« La collection "L'Inacceptable" s'ouvre à celles et ceux, oiseaux aux plumes froissées, qui veulent dénoncer et contribuer à combattre la sauvagerie ordinaire du peuple de la Terre, celui-là même que l'on dit civilisé.

Pratiques odieuses, irresponsables, imbéciles, devenues normales et acceptables, barbarie érigée en dogmes... l'homme sait justifier l'injustifiable. L'Humain se doit de ne pas l'accepter.

Ouvrir les yeux et dire non.

Vaincre toutes les formes de dictatures, les manipulations, le non-respect du vivant, l'ignorance et la lâcheté ordinaires.

Donner à voir, hausser les consciences individuelles et collectives, c'est ce à quoi, humblement, mais avec détermination, cette collection voudrait contribuer.

Ouvrons les yeux.

Osons croire que le meilleur est à venir.

Rêvons, en pleine conscience, et ... Espérons en demain. »

Note de l’éditeur
« Si ce livre entre dans la collection "L'Inacceptable", ce n'est pas que l'immigration soit en elle-même... inacceptable, ceci est une évidence.

Ce qui nous fait l'intégrer, à côté de livres axés sur des pratiques à nos yeux inacceptables, c'est le traitement imposé à certains humains dans l'irrespect le plus total des Droits de l'Homme.

L'immigration et l'intégration sont des questions difficiles et complexes et il est illusoire de croire en des solutions toutes faites.

D'une part, les accueillants et les accueillis ont tous des droits et des devoirs les uns envers les autres, d'autre part il existe des limites imposées par l'économie, la politique et le social.

"L'Inacceptable" se situe ici dans le non-respect de l'autre, quand les notions de partage, de justice et de morale sont bafouées par des intérêts triviaux dans une relation dominant-dominé. »

« Des Africains en France ? Oui, mais des sujets français, des indigènes

La Première Guerre mondiale ouvrit la porte de la France aux Africains qui arrivèrent massivement pour la première fois sur le sol français. Ce fut l'occasion pour un grand nombre de Français de voir de près des Africains et de découvrir que la France avait un Empire colonial des plus vastes qui s'étendait sur tous les continents : Afrique, Amérique, Asie, Océanie et que, dans ce vaste Empire vivaient des Noirs, des Jaunes, des Arabes.
Mais, il existait aussi des soldats coloniaux dans l'armée française bien avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale : un corps spécial, les "tirailleurs" noirs de l'armée (les tirailleurs - fantassins - indigènes algériens existaient depuis 1842). Les premières unités de soldats noirs furent créées au Sénégal dès 1857 par le gouverneur Louis Faidherbe. D'autres unités furent par la suite formées dans d'autres territoires d'Afrique noire. En 1900, toutes ces unités de soldats noirs de l'armée française furent incorporées dans l'armée coloniale sous la même appellation de "tirailleurs sénégalais", même si les soldats qui composaient ce corps étaient issus d'autres territoires que le Sénégal, c’était la majorité.
Avant d'être utilisées en Europe, ces troupes noires ont participé à toutes les guerres de conquêtes coloniales du
XIXe siècle dont elles étaient le fer de lance, encadrées par des soldats français. »

Tirailleur sénégalais

« Et aujourd'hui ? Pourquoi la France malgré tout ?

"Nos ancêtres les Gaulois"

L'utilisation de la main-d'œuvre issue des colonies en temps de guerre n'avait rien de conjoncturel. Elle se poursuivit après le Second Conflit mondial. Seules les modalités s'adaptèrent aux évolutions économiques, institutionnelles et politiques.
Dès 1941-1942, l'emploi de cette main-d'œuvre spécifique fut la règle aussi bien en zone libre qu'en zone occupée. Les Indochinois et les Nord-africains furent particulièrement utilisés mais aussi les travailleurs issus de l'AOF et AEF. Pendant toute la durée de la guerre et les années qui suivirent la Libération, leur utilisation fut aussi nécessaire que strictement réglementée. Les Archives départementales d’Ille et Vilaine (entre autres), recèlent de nombreux documents émanant aussi bien de l' "État français" que du gouvernement de la IV
e République ,précisant avec vigilance et minutie les modalités de l'emploi de la main-d'œuvre venue des colonies.
Il est stipulé dans un document du même ordre daté du 7 juin 1943 émanant du Ministère d'État au Travail adressé aux Préfets régionaux et départementaux et concernant l'emploi de "
travailleurs indigènes indochinois", que "ces indigènes ne seraient pas inquiétés dans le cas où ils seraient trouvés porteurs d'un contrat de travail pour l'Allemagne ou travaillant dans une entreprise allemande". »

Tirailleur sénégalais

Et l’école française d’Afrique ?

« Si les indépendances instaurent des nations et des nationalités africaines, le passé n'est pas aboli pour autant, il s'incruste profondément et durablement dans les esprits et dans les cœurs. De ce point de vue, la colonisation française est loin d'être une simple parenthèse sans lendemain. Avant les députés, les ministres africains, les soldats et les travailleurs africains en France, il y eut surtout l'école.

 

Au commencement était l'école.

Il est un fait qu'il ne faut ni nier ni oublier et dont l'impact est immense. C'est qu'en toute chose, dans l'enseignement dispensé au sein de ces écoles de "seconde catégorie", celles des petits Africains, les Français apparaissaient comme le "modèle" par excellence, modèle à suivre aussi bien pour la langue (qui avait le suprême avantage d'être une langue écrite) que la culture, la science, la technique... De plus, la France apparaissait surtout comme la bienfaitrice universelle de ses colonies. Toute cette idéologie coloniale étant véhiculée par les manuels, les images, les symboles, mais aussi les chants scolaires.

Or, les souvenirs ne meurent pas, ils dorment.

Ces chants, peu à peu, se substituaient dans les têtes et dans les cœurs aux berceuses des mamans africaines, chants et images qui imprégnèrent fortement les jeunes esprits africains.

Ce sont là quelques mobiles occultés, refoulés, de l'immigration africaine en France.

 

Émigrer, c'est partir pour être. Partir est à la fois une culture et une nécessité. Le retour parmi les siens confère respect et considération. A ces traits culturels anciens se sont superposées d'autres motivations. La première est sans aucun doute l'émergence, au lendemain des indépendances africaines, de régimes dictatoriaux qui incitent au départ. Ensuite, les difficultés économiques génératrices de pauvreté et de misère sont une autre motivation. Aujourd'hui, c'est donc essentiellement le besoin de sécurité qui met les hommes en mouvement : sécurité économique, morale, politique.

A force d'entendre parler de leurs ancêtres les Gaulois, les Africains ont envie d'aller voir à quoi ressemblent ces ancêtres. Cette boutade d'un sociologue ghanéen est riche de sens et de sous-entendus. Qu'est-ce qui peut donc bien attirer ces étrangers immigrants ressortissants des anciennes colonies d'Afrique en ce début de XXIe siècle en France où on leur signifie qu'ils n'y sont pas attendus ? Ce qui les y attire est certainement la conséquence de l'arrivée chez eux de certains étrangers à une période de leur histoire des siècles plus tôt, tout particulièrement de la deuxième moitié du XIXe au milieu du XXe siècle. Dans ce flux d'anciens colonisés vers la France, deux phases se distinguent nettement à l'analyse des motivations. "France" a été et reste pour ces anciens colonisés ou leurs descendants le mot magique qui leur chante dans la tête, avant comme après les indépendances africaines, et qui ne peut donc laisser indifférent. Aller en France pour pouvoir ensuite dire un jour "je suis allé en France" constitue en soi, encore de nos jours, pour beaucoup, un objectif. Cette magie du mot "France" envoûte littéralement et met l'esprit en transe. Aller en France ou être allé en France force le respect et l'admiration. C'est une carte de visite équivalant à un passeport qui ouvre l'accès à un échelon social supérieur. »

« "Quand un enfant entend parler à l'école de nos ancêtres les Gaulois,  il entre dans un monde culturel aliénant par rapport à sa propre culture. On lui parle de la Reine d'Angleterre et on lui apprend davantage sur les Gaulois que sur sa propre ethnie. Ses aspirations le poussent vers l'Occident... L'Occident tire avantage de cette aliénation culturelle. Pourquoi les produits de l'Hexagone sont-ils si présents dans les anciennes colonies françaises ? s'interroge l’auteur de l’article. Question à laquelle il répond : en raison de l'identification des Africains à la culture d'origine de ces marchandises. Et de poursuivre : l'Occident ne peut à la fois accepter les avantages de cette aliénation (l'exportation de sa culture et de ses produits) et en refuser les inconvénients, l'attrait exercé sur les migrants"[Vivant Univers, n°543, mai-juin 2001, p15].
 En effet, le déversement sur les populations africaines de produits occidentaux de toutes sortes au lendemain des indépendances, ainsi que d'images racoleuses de sociétés de consommation, le tout facilité par la révolution des transports et celle des médias ( aujourd’hui, internet et les réseaux sociaux), constitue pour ces populations des sources de tentation qui les submergent.
Outre l'aspect culturel ou le prestige intellectuel, le titre de "Patrie des Droits de l'Homme" fait de la France la destination naturelle de tous ceux qui se sentent menacés dans leur existence ou dans leur liberté. Mais où en est la France en matière d'accueil et d'intégration des immigrés ? »En ce domaine d’une importance capitale, une clarification des textes, des règles et des actes  pour les pays de départ des migrants, comme pour les intéressé eux-mêmes, de mêmes que pour les Français, ‘impose.

                                            Voir Tidiane Diakité, L’Immigration n’est pas une Histoire sans paroles, Ed. Les Oiseaux de Papier.

 

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3 février 2019 7 03 /02 /février /2019 08:53

L’Afrique partagée (1885)

L’IMMIGRATION AFRICAINE EN FRANCE : MUTATION DU VOCABULAIRE ET DU REGARD (1)

Au pays de « nos ancêtres les Gaulois »
Avant la « marée noire »

Pourquoi sont-ils venus en France hier ?

Il ne s’agit pas ici de faire un historique des relations de la France avec le continent  africain depuis le 17e siècle, ni de présenter un aperçu de l’histoire de la colonisation française en Afrique (pourquoi l’Afrique ?).
Il ne sera même pas fait mention ici, de l’apport de l’Afrique à la France pendant les heures sombres de son existence : 1ère et 2e Guerres mondiales, grande dépression économique des années 1930 (1930-1939).
On ignorera notamment les 818 000 hommes recrutés sur le continent africain, de 1914 à 1918 (449 000 militaires, et 187 000 travailleurs nord-africains pour moitié).
N’apparaitront pas non plus ici, l’épisode essentiel du ralliement de l’AEF et de l’AOF à la France Libre, et les milliers de combattants africains qui se sont illustrés dans le maquis à partir de 1940 pour le général de Gaulle et pour la France.
L’apport des combattants indigènes d’Afrique pendant, et après la guerre, fut reconnu et salué. Ainsi  pour le général Mangin, promoteur de la « Force Noire », « Le sang versé sur les champs de bataille a créé, entre les soldats de la métropole et ceux des colonies, une fraternité couronnée de succès ».
René Viviani, Président du Conseil, approuve en déclarant :« Nous sommes frères dans la même douleur, nous sommes frères dans le même combat, nous communions ensemble dans la certitude de la victoire, nous défendons le sol, la civilisation, la justice… »
Quand au Petit Journal, parlant des soldats africains, il écrit : « Ils ont conquis de leur sang le titre de citoyen français ».

Le contexte actuel, propice au doute et au scepticisme généralisés, même s’il s’agit de faits d’histoire incontestables, amènera sans doute d’aucuns à se demander si la colonisation française a bien existé.

Le chercheur de terres à coloniser
Une suprématie technique et une logique d’expansion

La colonisation, partie intégrante de l’histoire de France, comme de l’histoire mondiale

« Sans doute, nul ne pourra de façon objective et définitive, tirer un bilan de la colonisation française de l'Afrique. Quelques thèmes et quelques aspects précis ne peuvent que mener, par leur analyse, à un débat sans limites. Certes, la colonisation française a réveillé des peuples intellectuellement assoupis en leur permettant de coexister dans la paix assurée par une administration moderne et leur ouvrant la voie vers la modernisation. Incontestablement, une "paix française" exista bel et bien en Afrique du temps de la colonisation, mettant un terme à une anarchie suicidaire. C'est beaucoup.

Cette colonisation fut un apport considérable pour une bonne partie de la planète en décloisonnant des peuples, leur permettant de communiquer au moyen d'une langue aux vertus universelles et universalistes. Elle mit en valeur des ressources naturelles qui, sans elle, resteraient enfouies et inutilisées pour le bien de l'humanité. Mais, elle a aussi beaucoup cassé, d'abord humainement et de ce fait, semé les germes d'une défiance multiséculaire. En mesurant chichement son action en faveur de la formation à la science et à l'esprit moderne, en ne voyant dans l'école coloniale qu'un simple instrument à produire des subalternes, ces outils animés, en évitant par ailleurs de promouvoir les cultures autochtones, elle laissa les populations africaines entre deux eaux, entre déculturation et acculturation. Le présent de ces peuples s'en ressent encore, de même que les rapports entre Français et Africains. Dans ses colonies, la République se soucia peu de ses valeurs et de sa devise.

La pire erreur de la France partout dans ses colonies, en Indochine comme en Algérie ou en Afrique subsaharienne, ce fut de mépriser les élites "francisées" c'est-à-dire profondément et sincèrement attachées à la France, à sa culture et à ses valeurs auxquelles elles ont cru jusqu'au bout. En refusant le dialogue, en humiliant perpétuellement ceux qui ne demandaient qu'à se fondre en elle, la France (les Français) a péché par complexe de supériorité et de suffisance qui n'est en fait que la marque d'un déficit d'intelligence politique. Une telle cécité se paie toujours très cher. Comment la justifier du reste au regard des principes de la République, quand on pense surtout que le summum de cette politique de cécité et de réaction fut atteint sous la IVe République au lendemain du Second Conflit mondial, de la mise en place des Nations unies ainsi que de la Déclaration universelle des droits de l'Homme ? Le constat est évident : la France se montra en deça d'elle-même (dans la mesure où la réalité fut en dessous des promesses, et les actes en opposition avec les principes proclamés). "Il y a deux façons de diffuser de la lumière : être la bougie, ou le miroir qui la reflète." De quelle manière la République a-t-elle diffusé sa lumière en Afrique ?

 

Hier, l'Empire colonial français permit d'assurer le rang de la France dans le monde, il fut la preuve et le moyen par lequel la France peut prétendre à rester une grande puissance selon le général de Gaulle ; de même aujourd'hui, le soutien et les voix des Etats africains accordés à leur ancienne métropole dans les instances internationales lui permettent de conserver sa place sur les premières marches de l'échelle des nations du monde( même si, aujourd’hui, la suprématie française sur le continent est fortement remise en question, par les Chinois, entre autres). Mais, était-ce là le but initial ? Quel fut le but premier de la France en s'engageant dans l'aventure africaine au XIXe siècle ?
Un juriste français définit la colonisation avant 1912 comme suit :

Coloniser, c'est se mettre en rapport avec des pays neufs, pour profiter des ressources de toute nature de ces pays, les mettre en valeur dans l'intérêt national et en même temps apporter aux peuples primitifs qui en sont privés, les avantages de la culture intellectuelle, sociale, scientifique, morale, artistique, littéraire, commerciale et matérielle, apanage des races supérieures. La colonisation est donc un établissement fondé en pays neuf par une race avancée, pour réaliser le double but que nous venons d'indiquer. »

L’apport de l’Afrique française ?

« Cependant, au fil des ans, le premier de ces objectifs semble l'avoir emporté sur le second, si l'on en juge par cette autre définition donnée de la colonisation par Rondet-Saint, directeur de la ligue maritime et coloniale, dans un article paru dans la "Dépêche Coloniale" du 29 novembre 1929 : Il ne faut pas se lasser de le répéter : la colonisation n 'est ni une intervention philosophique, ni un geste fondamental. Que ce soit pour nous ou pour n'importe quel autre pays, elle est une affaire. Qui plus est, une affaire comportant invariablement à sa base des sacrifices de temps, d'argent, d'existence, lesquels trouvent leur justification dans la rémunération.

La réalité est sans doute que la définition de la colonisation fut variable en France, des intellectuels aux marchands, des militaires aux politiques, au gré des tempéraments, des circonstances de la vie nationale ou internationale, des intérêts privés ou collectifs. On passe ainsi de l'assimilation culturelle à l'exploitation pure des ressources matérielles, de l'association à la domination, du paternalisme au mépris érigé en système de gouvernement. Ernest Renan n'avait-il pas déjà, dès 1871, tracé la voie et d'avance scellé les destins ? Telle la "genèse divine" des trois ordres de l'Ancien Régime : noblesse, clergé, tiers état (ceux qui combattent, ceux qui prient, ceux qui travaillent), il proclame : La nature a fait une race d'ouvriers. C 'est la race chinoise, d'une dextérité merveilleuse, sans presque aucun sentiment d'honneur ; gouvernez-la avec justice en prélevant d'elle par le bienfait d'un tel gouvernement un ample domaine au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite. Une race de travailleurs de la terre : c’est le nègre : soyez pour lui bon et humain et tout sera dans l'ordre. Une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. Que chacun fasse ce pourquoi il est fait et tout ira bien.

Ainsi, le système de la hiérarchisation sociale des trois ordres, contesté en France et aboli par la Révolution de 1789 se trouvait transposé dans les colonies françaises, fondé non sur la naissance ou le mérite mais sur la "race." Enfin, Albert Bayet, dans son discours au Congrès de la ligue des Droits de l'Homme en 1931 proclame : Le pays qui a proclamé les Droits de l'Homme a, de par son passé, la mission de répandre où il le peut, les idées qui ont fait sa propre grandeur. Oui, mais dans les colonies aussi ? En Algérie, en Indochine, en Afrique ? »
                                                                    (Voir Tidiane Diakité, France que fais-tu de ta République ?, L’Harmattan, Paris, 2004)

 

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11 novembre 2018 7 11 /11 /novembre /2018 10:06

MADAME SARTIN SCRUTE LA CONDITION DES FEMMES EMPLOYÉES À TEMPS PARTIEL

Prévenir les abus par l’information, la pédagogie et la loi ?

Pierrette Sartin (1911-2007) est une psycho-sociologue du travail qui s'est intéressée à la vie professionnelle et à la condition des femmes. Romancière, poète et critique littéraire. Elle a collaboré à divers journaux et revues dont le quotidien "La Croix", la revue « Humanisme et entreprise ». M. Sartin fut spécialiste des problèmes du travail des jeunes et de la femme.

La revue « Humanisme et entreprise » fut créée en 1959 et éditée par l’Association des Anciens Élèves des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Paris. Elle est consacrée à la réflexion sur le monde du travail et du management.

L’emploi des femmes à temps partiel, un travail de longue haleine pour vaincre obstacles matériels et socioculturels

« Personne ne songera à nier aujourd'hui que la vie des femmes qui cumulent une activité professionnelle aux horaires extrêmement lourds, aux cadences rapides, et une vie familiale dans des logements insuffisants, avec un budget modeste, la charge des enfants et du ménage, l'impossibilité de se faire aider, ne soit trop souvent un enfer. Alléger cette charge en leur offrant de travailler quatre heures au lieu de huit heures paraît donc, à première vue, une mesure saine aussi bien sur le plan de l'économie que sur le plan humain et sur celui de la famille. Et l'on peut s'étonner que ni les femmes qui travaillent, ni les syndicats, ni les employeurs n'accueillent avec grande faveur cette mesure, et que ce mode de travail soit si peu développé en France. S'il est plus répandu dans certains pays étrangers, il n'y est pas, autant qu'on serait porté à le croire, institutionnalisé, et il n'a pas donné tous les résultats qu'on en pouvait attendre...

C'est sans doute dans la complexité même de ce problème qui ne constitue pas un problème unique, mais plutôt une mosaïque de problèmes particuliers, de cas d'espèce au sens élargi du terme, qu'il faut chercher une des raisons de l'insuccès de cette formule. »

Rechercher les obstacles à vaincre par l’information, la pédagogie et la loi

«  Les obstacles qui freinent le développement du travail à temps partiel sont de tous ordres : il y a les obstacles légaux et les obstacles techniques, les obstacles psychosociologiques et les obstacles d'organisation. Il y a le manque d'information, à tous les échelons, des intéressés, qui empêche non seulement d'avoir une vue d'ensemble du problème, mais aussi d'avoir, dans ce domaine, une politique cohérente, courageuse et éclairée. Il y a aussi les mentalités routinières et les bonnes volontés maladroites qui croient que le bon sens allié à ce qui paraît une évidence suffisent pour régler cette épineuse question.

Sur le plan pratique, le problème est double : il s'agit, d'une part d'amener les employeurs à utiliser à temps partiel cette réserve de travailleurs que constituent les femmes, et d'autre part d'amener, parmi celles-ci, celles qui n'ont pas d'activité professionnelle à en exercer une.

Dans les deux camps en présence, les obstacles ne sont pas les mêmes, les genres de problèmes diffèrent.

Une enquête faite à Cologne en 1956 a bien montré que les vues des chefs d'entreprise ou des directeurs de personnel et celles des travailleuses, appartenant à la même profession, ne concordaient pas quant aux chances de succès et aux modalités de réalisation d'un emploi massif des travailleuses à temps partiel. Cette divergence de vues n'est pas particulière à l'Allemagne ; on la retrouve aussi dans les autres pays et elle est sans doute une des raisons de l'échec de beaucoup d'expériences. »

Quels objectifs pour améliorer la condition du travail partiel féminin ?

« Il ne suffira donc pas de réduire les obstacles qui empêchent les employeurs d'utiliser à temps partiel les femmes inoccupées. Il faudra encore amener celles-ci à accepter ce mode de travail, et le leur rendre suffisamment attrayant pour qu'elles fassent l'effort, soit d'acquérir une nouvelle formation professionnelle, soit de se recycler, soit d'apprendre pour la première fois un métier. Le but recherché étant, sans doute, de réduire la charge qui pèse sur les mères de famille, mais aussi d'amener sur le marché du travail un nombre plus grand de travailleurs, il faudra que les mesures prises n'aboutissent pas au résultat contraire en amenant les femmes à quitter leur emploi à temps plein pour se contenter d'un emploi à temps partiel. Cela s'est vu en Suède et chez nous aussi, et le risque est particulièrement grand dans certains secteurs, comme le secteur hospitalier où les horaires sont très lourds, les salaires peu élevés et le personnel insuffisant. Il faudra en outre que ces mesures n'aboutissent pas à désorganiser complètement le travail à temps plein, l'octroi aux travailleurs de garanties mal étudiées pouvant amener ceux-ci à préférer deux emplois à temps partiel à un emploi à temps plein (ce risque sera évidemment limité en période de chômage ou de récession ; mais il sera augmenté au contraire en cas de sur-emploi, c'est-à-dire précisément au moment où les entreprises auront le plus besoin d'avoir un personnel stable et travaillant à temps plein).

Si, en revanche, les avantages donnés aux employeurs sont trop grands, ceux-ci pourront s'en servir pour peser sur les salaires, par exemple en utilisant deux équipes de travailleurs à mi-temps, chaque groupe n'ayant que le salaire le plus bas et perdant de surcroît le droit aux allocations de chômage accordé aux travailleurs qui subissent des réductions d'horaires. L'Inspection du Travail est trop souvent débordée par la multiplicité et par la complexité de ses tâches pour empêcher les abus. Et dans l'un et l'autre cas, le marché de l'emploi risque de se trouver désorganisé... »

La solution : un personnel spécialisé dans le fonctionnement du temps partiel féminin ?

« Il ne faut pas perdre de vue que le travail à temps partiel ne doit être qu'une facilité accordée et non une obligation. Mais, devant les pressions économiques, cette "facilité" risque de demeurer lettre morte. Et c'est dans ce domaine-là surtout que des garanties doivent être cherchées. A ce propos, on peut retenir la proposition faite de ne pas chercher à développer le temps partiel à l'échelon national, mais seulement à l'échelon de la région ou du département, et après avoir réuni une commission départementale qui comprendrait des représentants de l'État, des travailleurs et des salariés. Cette commission déciderait de l'opportunité ou de l'inopportunité de développer les emplois à temps partiel dans une région déterminée. Ainsi éviterait-on que celui-ci ne soit détourné de ses fins qui sont à la fois d'amener un plus grand nombre de femmes sur le marché du travail et d'améliorer le sort de celles qui, aujourd'hui, travaillant à plein temps, ne peuvent conserver leur emploi et s'occuper de leurs enfants qu'en sacrifiant l'un ou l'autre, quelquefois les deux, et le plus souvent, pour éviter ce sacrifice, ne sacrifient qu'elles-mêmes, c'est-à-dire leur santé et leurs chances de promotion.

Comme on le voit par ce bref tour d'horizon qui comporte bien des lacunes, le problème est vaste et complexe. Essaie-t-on d'améliorer certains abus, on ouvre la porte à d'autres ; de réformer certaines pratiques anormales, on compromet tout un édifice sans être assuré que les réformes ne seront pas pires que le mal. C'est tout un problème qu'il faudrait repenser, dans son contexte et aussi en lui-même, en fonction de l'évolution de l'économie, de l'évolution des structures et de celle, aussi, des esprits. Car, en fait, le travail des femmes à temps partiel n'est qu'un aspect de ce problème beaucoup plus vaste qui est celui du travail féminin. On y retrouve dans leurs grandes lignes les mêmes idées, les mêmes craintes, les mêmes difficultés et les mêmes lacunes qui prennent leur source dans le fait que les femmes ne sont encore que tolérées dans le monde du travail, qui de tout temps a été un monde masculin fait pour l'homme et par lui, et mal adapté à leurs besoins et à leurs aptitudes. Cette entrée des femmes dans le monde du travail heurte encore la mentalité traditionnelle, non seulement celle des hommes, mais celle de beaucoup de femmes qui ne sont nullement préparées à y entrer et qui n'en ont pas le désir. Ce qui se justifie aisément à la fois par leur éducation, par la carence des parents pour qui le mariage est la seule fin envisagée pour leurs filles, et par les conditions, inhumaines dans bien des cas, faites à celles qui cumulent la charge d'un foyer et celle d'un métier. »

Vaincre les crispations culturelles ou traditionnelles par la bienveillance et la justice

« Enfin, ces difficultés viennent aussi de la nature féminine elle-même, faite pour la maternité, fonction qui a longtemps été incompatible avec les dures lois du travail.

Dans l'état actuel de nos lois, de notre économie et de nos mœurs, étendre le travail à temps partiel est peut-être une mesure qui s'impose. Elle ne sera un progrès que dans la mesure où elle ne donnera pas lieu à de nouveaux abus, mais permettra à la nation de mieux utiliser les énergies disponibles, de consolider les liens familiaux, de ménager la santé et la promotion de celles qui, aujourd'hui, doivent supporter le double fardeau du travail à l'extérieur et du travail domestique et dont les horaires atteignent ainsi 80 à 100 heures par semaine. Il n'en reste pas moins que le travail à temps complet est et doit demeurer le mode normal de travail, celui qui est acceptable et accepté par le plus grand nombre, qu'il s'agisse d'ailleurs de ceux qui emploient ou de ceux qui sont employés. »

Madame P. Sartin, Revue « Humanisme et entreprise » (1964).

Commentaire

       Point de vue

Dans les années 1950-1960, l’entrée des femmes dans le monde du travail heurtait encore certaines mentalités en France, même si l’apport des femmes dans la vie de la nation, pendant les moments critiques, notamment lors des deux guerres mondiales, fut inestimable.

Pour certaines mentalités, encore au début du 21e siècle, les femmes au travail, à temps partiel comme à temps plein, sont plus ou moins tolérées.

Comment de telles attitudes se justifient-elles en 2018 ?  (Tidiane Diakité)

 

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23 septembre 2018 7 23 /09 /septembre /2018 07:26

AFRIQUE : LES PRINCIPALES ENTRAVES À L’ÉMERGENCE (4)

Pour les lettres et les chiffres, l’Afrique en marge

 

Réconcilier l’Afrique avec le livre et l’écrit, la lecture et les chiffres :

       Une mission de salut public pour l’Afrique et pour le monde

L’urgence, c’est ouvrir les yeux pour ouvrir les consciences par une véritable promotion du livre, la culture de l’écrit, afin de mettre l’Afrique au diapason du monde, en la sortant des ornières de l’Histoire où elle gît et patauge depuis plus de six siècles.

Cette révolution des consciences n’a que trop tardé. Ce faisant, l’Afrique s’est laissée trop ballotter, piétiner, humilier. Elle n’a plus le privilège, comme les nations et peuples d’Europe, d’évoluer progressivement, de s’adapter sans à-coups, aux transformations du monde, à la vie moderne.

L’Afrique est en retard, elle n’a plus le luxe de traîner. D’où l’urgence de cette prise de conscience pour avancer, la tête haute, vers l’émergence, résolument. Sinon, elle restera longtemps encore en marge, comme elle l’est depuis le 16e siècle, et les Africains continueront d’être ces « damnés » de la terre qu’ils sont depuis tant de temps,  végétant entre mépris et condescendance.

Dans cette démarche de remontée (si l'Afrique en a la volonté),  vers la surface, vers les autres et vers elle-même, elle peut, avec intelligence et discernement, se nourrir de l’expérience d’autres régions comparables dans le monde, qui sont, elles aussi, passées de la domination politique, économique et culturelle, à la souveraineté véritable, à l’émancipation et à l’émergence, sans pour cela copier servilement, mais en gardant à tout prix ses valeurs et sa personnalité. Le tout, c’est d’avoir une vision, la détermination, mieux, la foi.

L’Afrique et les Africains dans le regard de l’Européen au début du 20e siècle

« Il est, dans nos colonies d’Asie, et du Moyen-Orient, des races à qui notre civilisation doit beaucoup.

La grande Asie millénaire nous a jadis comblés de ses dons. Sa plus lointaine antiquité à fourni la floraison merveilleuse de la culture grecque, de nobles germes d’art et de pensée.

La vieille Chine a changé l’allure du monde en inventant l’imprimerie, la poudre, la boussole.

L’islam sarrasin a enrichi et revivifié l’Occident médiéval obscurci de pesantes ténèbres, de toutes les splendeurs de la littérature, de la poésie et de l’esthétique persane et arabe ; et la renaissance actuelle de l’islam n’est explicable que par la force des survivances d’un passé éclatant. » [Albert Sarraut, Grandeur et servitude coloniales, 1931] (Voir aussi article de blog du 09/10/2016, « La France et ses colonies d’Afrique dans l’entre-deux-guerres : 1919-1939).

 

Et les peuples d’Afrique noire ?

« … Auprès des races brunes et jaunes de l’Asie, qui peuvent alléguer leurs titres magnifiques dans l’histoire, les races noires de l’Afrique se présentent les mains à peu près vides devant la confrontation européenne.

Leur contribution au progrès est pour ainsi dire inexistante. Les Noirs sont bien, pour le moment, les "frères attardés" ». [Idem]

 

Verdict sévère, mais, avec un droit d’appel. Le « pour le moment » est apprécié. En conséquence, il ne ferme pas la porte à ces peuples noirs qui peuvent, à tout moment, infirmer ce jugement. Cela ne dépend que d’eux, d’eux seuls.

L’administrateur colonial et historien, Maurice Delafosse, complète le tableau :

« Jusqu’ici en effet, l’Afrique noire ne nous a livré aucun monument, en dehors de quelques ruines qui ne racontent pas leur histoire et qu’on ne sait à qui attribuer, ou de quelques tombeaux qui peuvent aussi  bien remonter à cinquante ans qu’à cinq mille ans et dans lesquels on trouve de tout sauf des indications précises, à moins qu’une inscription arabe ne vienne nous apprendre qu’il s’agit de sépultures modernes.

Les Noirs n’ont rien écrit, à l’exception de rares ouvrages en arabe dont les plus anciens que l’on possède actuellement datent du XVIe siècle et qui, copiés le plus souvent les uns sur les autres, ne renferment, sur l’histoire ancienne du pays que quelques pages, ou ce qui peut être la vérité, se trouve obscurci par la légende et par le souci de tout rattacher à l’islam et à la famille de Mahomet. [en Afrique de l’Ouest]

Beaucoup plus nombreuses et plus riches sont les traditions conservées oralement parmi les indigènes, mais elles sont devenues bien confuses dès qu’il s’agit de faits remontant à plusieurs siècles et, sans aucunement nier leur valeur, il convient de n’user de cette source de renseignements qu’avec la plus extrême prudence.

Lorsque par hasard des renseignements géographiques ou ethniques semblent se rapporter aux Nègres ou à leur pays, ils sont noyés dans un amalgame d’impossibilités et d’obscurités d’où il est extrêmement malaisé de faire jaillir la lumière. » (Voir aussi article de blog du 02/07/2011, « Écriture de l’histoire).

 

Une image écornée par l’histoire et des historiens, à reconstruire : par les Africains, dans la vérité et l’éthique de l’histoire

Telle est l’image de l’Afrique noire, telle qu’elle apparaît aux Européens à l’orée du 20e siècle, et s’imprime dans leur mémoire pour la durée.

 

Écrit, art, culture

Qu’est-ce qui a donc manqué aux peuples d’Afrique noire par rapport à ces peuples d’Asie et du Moyen-Orient dont le passé est si magnifié par les Occidentaux ?

Et c’est précisément parce qu’ils sont adossés au souvenir de ces brillantes civilisations du passé, à leur splendeur restée vivace dans les mémoires, que ces peuples (Chine, Inde, Japon, Iran…) relèvent  aujourd’hui la tête, pour remettre en question et contester la domination européenne, et manifester la volonté de concurrencer les peuples européens et les dépasser demain, en se servant ainsi du rayonnement culturel de leur passé, rayonnement fondé sur la culture de l’écrit dont découlent l’art, l’architecture, l’application concrète des mathématiques, de la géométrie tout particulièrement.

 

« Les chiffres et le calcul, partant l'écrit, constituent ces instruments de découverte, d'exploration, d'ordonnancement, de déconstruction et de reconstruction du monde et de soi.

La colonisation hier, l'esclavage avant-hier, la néocolonisation (sous ses formes multiples), bref, toutes ces phases de l'Histoire où l'Afrique a été vaincue, dominée, humiliée par l'Occident ne peuvent se justifier sans la conscience que l'Afrique a échappé à cet enfantement fondateur au cours des siècles, source et moteur de transformation du monde. Mais le fait d'en être conscient devrait permettre aux Africains de concevoir et de forger les outils de leur refondation culturelle, enrichis de ceux venus d'ailleurs et aujourd’hui à leur portée. L'absence d'écriture (plus précisément de culture de l'écrit) a valu à l'Afrique des millénaires de vie culturelle méconnue, les artistes africains anciens n'ayant pas signé leurs œuvres. Sur les centaines de milliers d'objets d'art africains introduits en Europe aux XIXe et XXe siècles, d'abord par des explorateurs, puis par les colonisateurs, on ne relève aucun nom ; aucun ne porte la signature de son auteur. Or l'art - peinture, sculpture, musique... - a besoin de cette matérialisation par la signature, qui sert d'intermédiaire entre l'artiste et son public.

Racontée, la vie de l'artiste confère une densité supplémentaire à l'œuvre, contribue à sa connaissance ainsi qu'à son analyse. En même temps qu'elle lui garantit la durée, l'écriture lui donne une identité.

Un tableau anonyme a moins de rayonnement qu'un tableau identifié, inséré par conséquent dans un contexte historique et culturel qui l'enrichit. C'est l'écriture qui donne à l'œuvre l'épaisseur qui transcende le temps. Elle lui garantit cette bruissante et luisante immobilité qui est immortalité.

[…]

L'écriture, le papier, les chiffres, le calcul, mis au service des armes, ont assuré la suprématie militaire des Arabes hier, des Occidentaux aujourd'hui. Le papier est indissociable de ce qu'il est convenu d'appeler « le miracle arabe ». Si les Arabes, petit peuple surgi du désert de sable aride et brûlant, au VIIIe siècle, ont su conquérir en l'espace de quelques décennies un empire aussi vaste et organisé, c'est grâce à l'écriture, qui leur permit de traduire les connaissances des peuples conquis et de s'imposer par les armes avant de briller par les sciences et la culture du VIIIe au XIIIe siècle.

La foi, confortée par l'écriture et le papier, fut le tremplin pour les conquêtes, les victoires, ainsi que pour le rayonnement scientifique et culturel du monde musulman.

[…]

À Fez, au Maroc, dès 1184, quatre cents moulins à papier "fonctionnaient à plein". Ce seul fait contient déjà en germe la victoire de 1591 du sultan du Maroc Moulay sur l'empereur de Gao l'Askia Ischac. Le chef de sa petite troupe de mercenaires vainquit facilement les trente mille soldats de l'empereur sonrhaï (ou de Gao, du Mali actuel) ; les soldats marocains étaient armés de mousquets (arme moderne de l'époque) face aux soldats de l'empereur sonrhaï armés de bâtons.

Soldats africains, croyant faciliter leur victoire, s’étaient abrités derrière des centaines de bœufs pris pour bouclier. Ces bœufs, effarouchés aux premiers coups de mousquets, pris de panique, se retournèrent contre eux et les chargèrent.

[…]

L'écrit rassemble et fédère les esprits, unit les générations et pose des passerelles entre elles, clarifie et synthétise les idées et les concepts mieux que la parole. Il vainc l'oubli et permet la confrontation du passé et du présent dans une dynamique de progrès. L'écriture est sans conteste "la plus grande des révolutions", celle qui façonne la pensée, arme l'esprit pour la conquête de soi et de l'univers. C'est "l'outil de l'intelligence" créatrice par excellence. Sans l'écriture, il n'est ni héros ni génie. Elle fut le ciment des différentes composantes de l'Empire musulman comme de l'Empire carolingien en favorisant le sentiment d'unité, consolidant en cela l'impact religieux, lui-même fédérateur. En Occident, les peuples furent rassemblés et fédérés au Moyen Âge par Charlemagne sous la bannière du christianisme. Sous cet empereur, l'écriture carolingienne, la "Caroline", fut inventée afin d'unifier l'empire, c'est-à-dire l'Occident chrétien. D'une manière générale, la foi chrétienne fut indéniablement le ciment de l'unité européenne depuis le IVe siècle, grâce à la Bible, donc grâce à l'écriture.

Les croisades du Moyen Âge ont renforcé ce sentiment d'unité de "peuple européen" face aux autres, à ceux d'autres religions. Rien de tel en Afrique, qui ne connut aucun de ces liants, et où le cloisonnement géographique, renforcé par le défaut de culture écrite, renforça la segmentation des peuples, la méfiance réciproque, le sentiment d'insécurité à l'égard d'autres groupes. Les peuples du Sahel constituent l'exception dans une moindre mesure par l'organisation d'États, royaumes et empires fédérateurs et puissants. Au moment même où l'imprimerie consolidait les États naissants de l'Europe des XVe et XVIe siècles, les quelques États africains célèbres du Moyen Âge périclitèrent au contact des Européens, vaincus par la science et les techniques militaires, filles de l'écriture et du calcul.

Par ailleurs, le lien entre les sciences et la guerre est établi depuis les temps les plus anciens. Les équations et la balistique vont de pair. Galilée, qui a ouvert l'ère de la science positive ainsi que celle de la recherche rationnelle, et dont les écrits sont devenus le ferment de l'Europe savante du XVIIIe siècle et des siècles postérieurs, a lancé l'idée que la langue mathématique "permet de lire le grand livre de la nature", et que cette même langue faisait la force des armées. Il mit en effet la science mathématique et physique ainsi que ses travaux scientifiques en général au service de l'arsenal de la marine de Venise, qui lui doit tant de victoires. » [Tidiane Diakité, 50 ans après, l’Afrique, Arléa].

 

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17 juin 2018 7 17 /06 /juin /2018 06:49

L’ÉCOLE CANTONALE. RÉMINISCENCES. 1950-1960

Souvenirs et nostalgie

L’école cantonale

Chant au goût de bonbons au miel

Ils vont à l’école,

Tous les écoliers,

En troupes frivoles

Parmi les sentiers.

 

Les petites filles

Ont de beaux boubous,

Dans leurs cheveux brillent

De jolis bijoux.

 

Hauts comme trois pommes

De petits garçons,

Fiers comme des hommes

Chantent des chansons…

 

CM1-CM2. Textes d’ouverture au monde et à nous-mêmes

LE DEVOIR À L’ÉCOLE

Travaille de ton mieux à l'école où tu es placé ; applique-toi de tous tes efforts à profiter de ce qui t'est enseigné. Songe bien qu'on pourrait déjà tirer un certain travail de tes petits bras et de tes petites jambes. On ne le fait pas cependant. Une comparaison va t'expliquer pourquoi.

 

Quand le maïs a poussé en herbe et que le champ ressemble à une prairie, on pourrait le couper et le faire manger au bétail, qui ne demanderait pas mieux. Mais cette herbe-là n'est pas une herbe comme les autres. Qu'on laisse avancer la saison, et de chaque tige il va sortir un épi de grains de maïs, dont les hommes se nourrissent, et que Je propriétaire, s'il ne le consomme, vendra argent comptant.

 

Eh bien ! tu es, toi aussi, un pied de maïs. Si l'on t'employait, dès à présent, à travailler autant que tu le peux sans te rien apprendre, tu ne serais jamais qu'un manœuvre, ne sachant ni lire, ni écrire, ni compter ; tu ne vaudrais jamais que ce que valent tes bras, tes jambes, tes épaules, tes reins. Mais si l'on permet à ton intelligence de se développer par l'instruction, à la valeur de ton corps tu ajouteras celle de ton esprit ; tu pourras devenir non seulement un ouvrier, mais un contremaître ou un patron, l'égal d'un homme bien plus riche et plus favorisé que toi ; tu pourras te faire la place dont tu seras digne par ton courage et ton intelligence.

Veux-tu bien comprendre ta situation ? Ta famille et ton pays s'appliquent à te mettre entre les mains un outil admirable, dont c'est toi qui dois surtout profiter. Ils s'imposent pour cela des sacrifices. Que demande-t-on en échange ? De la bonne volonté, rien de plus. Si tu n'apportais pas cette bonne volonté, tu serais un ingrat.

Ch. Bigot.

L’utilité du savoir

(Légende balali-Moyen-Congo)

Dieu créa l'Afrique et le reste du monde, puis les hommes noirs et les hommes blancs. En Afrique, il plaça tout ce qui peut faire plaisir aux créatures humaines : des biches sans nombre pour les chasseurs, des rivières poissonneuses pour les pêcheurs, les fruits qui croissent sans peins, une température toujours chaude. Dans le reste du monde, il mit le froid, la glace, la neige, la terre ingrate, mais aussi les livres et le savoir qu'ils renferment.

Il demanda tout d'abord aux hommes noirs de choisir le pays qu'ils voulaient. Bien entendu les Noirs choisirent l'Afrique, et les Blancs durent se contenter du reste du monde. Or l'avenir démontra que les Noirs avaient commis une grosse sottise. Certes les Blancs eurent très froid et ils furent obligés de travailler sans cesse pour tirer la nourriture de leur maigre sol ; mais le savoir des livres leur donna une merveilleuse puissance grâce à laquelle ils construisirent des maisons confortables, confectionnèrent des vêtements moelleux et chauds, obligèrent la terre à leur donner des récoltes abondantes et des fruits savoureux.

Et c'est pourquoi les Noirs, qui ont compris leur erreur, désirent tellement s'instruire à leur tour.

A. Davesne

Ce que c’est qu’un livre

Voici ce qui se serait passé entre deux hommes, dont l’un savait lire et l’autre ne savait pas : « Que regardes-tu dans ce papier ? demandait l’ignorant. — Oh ! si tu savais, répondit le lecteur, comme cela est amusant ! Il y a là des personnes qui parlent ; on entend avec les yeux. » La définition n’était pas mauvaise ; beaucoup de personnes pourraient s’en faire honneur.

Cet homme, en effet, a compris ce que c’est qu’un livre. Si je demandais la définition d’un livre, j’embarrasserais bien des gens. On sait que c’est un assemblage de feuilles de papier sur lesquelles on a imprimé des caractères ; mais ce qui constitue véritablement le livre, on ne le sait pas, faute de réflexion.

Un livre est une voix qu'on entend, une voix qui vous parle : c'est la pensée vivante d'une personne séparée de nous par l'espace ou le temps ; c'est une âme. Les livres réunis dans une bibliothèque, si nous les voyions avec les yeux de l'esprit, représenteraient pour nous les grandes intelligence de tous les pays et de tous les siècles qui sont là pour nous parler, nous instruire et nous consoler. C'est là, remarquez-le bien, la seule chose qui dure : les hommes passent, les monuments tombent en ruines ; ce qui reste, ce qui survit, c'est la pensée humaine.

(Discours populaire)

Enfant que vas-tu faire à l’école ?

 

À l’école, que vas-tu faire, petit enfant ?

Je vais apprendre à lire pour savoir ce qu’il y a dans les livres. Écoutez bien. Tout en tournant ces pages tachées de noir, n’entendez-vous pas un bruissement confus de voix venues de je ne sais où, du fond des abîmes des siècles passés ? Ce sont les morts qui parlent sans que désormais aucune force puisse faire taire leur parole…

À l’école, que vas-tu faire, petit enfant ?

Je veux savoir comment, au travers des cieux, se propage d’un monde à l’autre la lumière ; comment au choc des nuages s’allume la flamme rapide de l’éclair. Je veux voir monter la sève depuis les robustes racines du chêne jusqu’aux fines dentelures de feuillage qui couronnent sa tête. Je veux voir circuler par mille canaux jusque dans les replis du cerveau le fleuve rouge du sang…

À l’école, que vas-tu faire, petit enfant ?

Alors que je n’étais pas encore, que n’étaient pas non plus et mon père et ma mère que je connais, d’autres étaient que je ne connais point. Chers êtres mystérieux qui avez fait la Patrie, je ne veux pas seulement savoir vos noms, je veux savoir aussi vos actes. Je veux apprendre l’histoire.

 

À l’école, que vas-tu faire, petit enfant ?

... Je suis venu en ce monde pour être utile, pour être juste, pour être bon... Je ne suis encore, il est vrai qu'un petit enfant, mais je veux être un homme. On n'est pas seulement un homme par la taille. On est aussi un homme par la raison et par le cœur.

École de mon pays, je t'apporte mon âme. De cette jeune âme plus débile encore que le corps qui l'enveloppe, fais une âme française, fais une âme humaine...

Léon Deries (Salut à l’école)

Ajoutons à l’humanité

On ne vous demande pas des miracles, on désire seulement que vous laissiez quelque chose après vous. « Celui qui a planté un arbre avant de mourir n'a pas vécu inutile. » C'est un proverbe indien qui le dit. En effet, il a ajouté quelque chose à l'humanité. L'arbre donnera des fruits, ou tout au moins de l'ombre, à ceux qui naîtront demain.

Un arbre, un toit, un outil, une arme, un vêtement, un remède, une vérité démontrée, une découverte scientifique, un livre, une statue, un tableau : voilà ce que chacun de nous peut ajouter au trésor commun.

Il n'y a pas aujourd'hui un homme intelligent qui ne se sente lié par des fils invisibles à tous les hommes passés, présents et futurs. Nous sommes les héritiers de tous ceux qui sont morts, les associés de tous ceux qui vivent, la providence de tous ceux qui naîtront.

Pour témoigner notre reconnaissance aux mille générations qui nous ont fait graduellement ce que nous sommes, il faut perfectionner la nature humaine en nous et autour de nous. Pour remercier dignement les travailleurs innombrables qui ont rendu notre habitation si belle et si commode, il faut la livrer plus belle et plus commode encore aux générations futures.

Nous sommes meilleurs et plus heureux que nos devanciers, faisons que notre postérité soit meilleure et plus heureuse que nous. Il n'est pas d'homme si pauvre et si mal doué qui ne puisse contribuer au progrès dans une certaine mesure.

Celui qui a planté l'arbre a bien mérité, celui qui le coupe et le divise en planches a bien mérité ; celui qui assemble les planches pour faire un banc a bien mérité ; celui qui s'assied sur le banc, prend un enfant sur ses genoux et lui apprend à lire, a mieux mérité que tous les autres. Les trois premiers ont ajouté quelque chose aux ressources de l'humanité ; le dernier a ajouté quelque chose à l'humanité elle-même. De cet enfant il a fait un homme éclairé, c'est-à-dire meilleur.

E. About (Le Progrès)

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