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25 septembre 2022 7 25 /09 /septembre /2022 09:16

 

VILLE OU VILLAGE ?

 

 

Autrefois (au 20e siècle), les jeunes surtout, quittaient la campagne pour s’installer en ville (cf. la chanson de Jean Ferrat La Montagne).

Aujourd’hui, après le Covid, c’est le chemin inverse que beaucoup suivent en retournant s’installer à la campagne.

 

Voici de beaux textes parlant de la campagne ou de la ville.

 

 

>> UN PAUVRE VILLAGE DE MONTAGNE

 

"On arrive, et le chemin devient une espèce de rue très étroite où passe tout juste un mulet chargé ! Elle s'en va tout de travers, toute tordue par des façades qui avancent ou bien qui reculent…

D'un côté de la rue, par l'effet de la pente, les maisons sont en contrebas, montrant seulement leur toit ; de l'autre, au contraire, elles se dressent tout entières et semblent d'autant plus hautes.

On trouve d'abord la fontaine qui est creusée dans un gros tronc, où l'on voit toujours des femmes qui lavent. A côté, il y a le four qui ouvre à l'air sa gueule noire dans un tas de pierres qui penchent, mal façonnées ; c'est là qu'on cuisait le pain de là-haut, noir et dur. Un peu plus loin, il y a la chapelle ; elle est blanche et toute petite, elle servait du temps où l'église n'était pas bâtie ; à présent, elle ne sert plus. Elle a bien toujours une petite cloche pendue dans une espèce de clocheton qui branle tout entier et qui craque sitôt qu'on commence à sonner ; mais à présent, dans la chapelle, ils mettent les cibles pour les exercices de tir, la pompe, la civière, et les araignées sont venues, qui ont fait leurs toiles au plafond.

[...] Tout le reste du village, c'est des maisons. Elles se suivent le long du chemin, un peu penchées, s'appuyant de l'épaule comme si elles avaient sommeil Il y a des petits enfants partout, assis ou qui se roulent par terre ; on voit, par les portes ouvertes dans l'intérieur des cuisines, et c'est parfois un escalier ou un haut perron de pierre où un homme se tient debout, mais des montagnes tout est caché, et rien non plus ne se voit du ciel qu'en haut, entre les toits, un autre petit chemin bleu.

Alors, on arrive à la maison du juge, la plus belle de toutes… Puis, tout à coup, les pentes reparaissent, les pâturages, les rochers : c’est qu'on est arrivé au bout du village. Il cesse soudain : point de maison isolée ; les vents sont trop forts, elles auraient peur, et peur aussi des grandes neiges. Elles ont fait entre elles comme une alliance, se prêtant aide et protection."

                                    (C.F. Ramuz, Le village dans la montagne, Editions Bernard Grasset.)

 

 

>> LA VILLE EUROPEENNE

 

[…]

 

"C'était donc cela, une grande ville européenne : des maisons blanches ayant leurs murs et leurs grilles sur le même alignement, des avenues bordées d'arbres et baignées d'ombre, des rues qui, toutes, fuyaient, coupées à angle droit par d'autres rues semblables, plus ou moins longues, plus ou moins larges ?... C'était cela : l'église, dont la flèche aiguë s'effile vers le ciel, le cercle avec ses tennis et ses pelouses, l'hôpital, son parc et ses allées sablées, l'école et le tumulte de ses voix enfantines aux heures de récréation, la gare enfin avec son bruit métallique, ses sifflets grinçants et le halètement de ses machines et puis, d'autres monuments encore, également entourés de verdure, et pareillement troués de fenêtres alignées le long des façades ?"

[…]

                                                              (Jean d’Esme, Thi-Bâ, Editions de France)

 

 

>> "CONNAIS-TU MON BEAU VILLAGE ?

 

Connais-tu mon beau village

Qui se mire au clair ruisseau ?

Encadré dans le feuillage,

On dirait un nid d’oiseau.

Ma maison, parmi l’ombrage

Me sourit comme un berceau.

Connais-tu mon beau village,

Qui se mire au clair ruisseau ?

 

Loin du bruit de la grand-ville,

A l’abri du vieux clocher,

Je cultive un champ fertile,

Un jardin près d’un verger ;

Sans regret ni vœu stérile,

Mon bonheur vient s’y cacher,

Loin du bruit de la grand-ville,

A l’abri du vieux clocher.

 

Quand ta voix, cloche argentine,

Retentit dans nos vallons,

Appelant sur la colline

Les bergers et leurs moutons

Moi, joyeux, je m’achemine

En chantant vers mes sillons,

Quand ta voix, cloche argentine,

Retentit dans nos vallons."

                                                 (F. Bataille, Les trois Foyers, Juven Editions.)

 

 

 Brève biographie des auteurs :

 

Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947)

***

>> Le premier texte est de C.F. Ramuz

Charles Ferdinand Ramus (1878-1947), écrivain et poète suisse, est né à Lausanne en 1878. Son père tenait une épicerie coloniale et de vin. Sa mère affichait une certaine proximité avec l’église protestante libre.

Jeune, Ramuz vit à Lausanne puis à Cheseaux-sur-Lausanne et poursuit ses études dans des établissements vaudois.

Après l’école primaire, Ramus entre au Gymnase classique de Lausanne et réussit sa « maturité » en 1896. Puis il passe une licence de lettres à l’université de Lausanne en 1900. Ensuite il enseigne au collège d’Aubonne.

Il marque un intérêt pour la littérature et les disciplines artistiques et écrit ses premiers poèmes en 1896 lors d’un voyage à Karlsruhe et prends alors la résolution de devenir écrivain.

A 20 ans il part pour Paris, son objectif étant d’y poursuivre sa formation en préparant une thèse de doctorat dont le sujet porte sur l’œuvre du poète français Maurice Guérin. Jusqu’en 1904 les débuts parisiens de Ramuz sont difficiles et solitaires et il abandonne rapidement son projet de thèse.

Ramuz est en fait transformé au contact des lettres classiques françaises et commence à y découvrir son rapport à la « langue vaudoise », une forme de français marquée par un rythme et des intonations particuliers.

Il passe de longs séjours à Paris entrecoupés de vacances en Suisse et s’affirme en tant que Vaudois.

 

Après l’abandon de ses études, Ramuz écrit ses premiers textes.

  • Le Petit Village (poésie)
  • Aline (roman)

 

A partir de 1904 Ramuz partage son temps entre Paris, la Suisse romande et des voyages.

A Paris il fréquente le salon d’Edouard Rod qui l’aide à publier son roman « Aline ». Il fréquente également de nombreux écrivains et artistes suisses ou français : Charles-Albert Cingria, René Auberjonois, Henry Spiess, Adrien Bovy, André Gide…

Il collabore à la « Gazette de Lausanne », le « Journal de Genève », la « Bibliothèque universelle » et crée la revue « La Voile latine ».

Il reçoit le Prix Goncourt et le Prix Rambert

 

En 1913, il épouse Cécile Cellier, artiste peintre et en 1914 la famille quitte définitivement Paris pour s’installer à Lausanne où Ramuz continue sa carrière littéraire.

Ramuz s’intéresse aussi à d’autres formes artistiques : la peinture, la musique. A partir de cette époque son style s’affirme et évolue, ses thèmes sont plus sombres et spirituels : la mort, la fin du monde, le mal, la guerre ou les miracles.

Cependant ses écrits sont peu prisés du public et de la critique et Ramuz est progressivement isolé.

 

Quelques ouvrages parmi les nombreuses œuvres de Ramuz

  • 1903 : Le Petit Village
  •  1907 : Les Circonstances de la Vie
  • 1911 : Aimé Pache
  •  1915 : La Guerre dans le Haut-pays
  • 1917 : Le Règne de l’esprit malin
  • 1917 : La Guérison des maladies
  • 1927 : La Beauté sur la Terre

****

Jean d’Esme (1894-1966)

***

>> Le deuxième texte est de Jean d’Esme

Jean d’Esme, journaliste et écrivain français, de son vrai nom Jean Marie Henri d’Esmenard, vicomte, est né en 1894 à Shanghai et mort en 1966 à Nice.

Son père, fonctionnaire des douanes en Indochine était originaire de La Réunion.

Jean fait ses études à Paris et en 1914 entre à la section indochinoise de l’École coloniale.

Il s’oriente vers le journalisme et prend le pseudonyme de Jean d’Esme. 

Il travaille à la rédaction ou la direction des journaux Je sais tout, Le Matin et L’Intransigeant.

Puis Jean d’Esme devient un spécialiste du roman colonial dont le plus connu est Les Dieux rouges, roman fantastique qui se passe en Indochine.

1936 : il tourne La Grande Caravane, film sur le voyage d’une caravane vers les mines de sel de Bilma.

Directeur de Paris-Soir, il part pour un reportage en Espagne ; là, il est emprisonné par les troupes franquistes pour avoir filmé dans les zones interdites.

 

1941 : il réalise le film Quatre de demain, à Ramatuelle, à la demande du Secrétariat à la jeunesse du Gouvernement de Vichy. Thème du film : l’histoire d’un village français qui reprend confiance malgré la défaite, et ce grâce à la visite d’un groupe de scouts des Compagnons de France.

Esme écrit beaucoup de livre pour enfants dans la collection Bibliothèque verte (Hachette).

 

Jean d’Esme est

  • membre de l’Académie des sciences d’outre-mer
  • président de la Société des Écrivains maritimes et coloniaux
  • président de la Société des gens de lettres

 

A La Réunion, un collège à Sainte-Marie, porte son nom.

 

Jean d’Esme fut un écrivain prolifique.

 

Quelques ouvrages parmi ses écrits très nombreux :

  • Thi-Bâ
  • Les Dieux Rouges
  • L’Homme des sables
  • Les Maîtres de la Brousse
  • Les Chevaliers sans éperons
  • La Grande Horde
  • Leclerc
  • De Gaulle
  • Les Chercheurs de mondes

****

Frédéric Bataille (1850-1946)

***

>> Le 3e texte est un poème de Frédéric Bataille

 

Frédéric Bataille, poète et fabuliste français (Comtois), enseignant et mycologue, est né à Mandeure dans le Doubs en 1850 et mort à Besançon en 1946.

Issu d’une famille de paysans protestants, il est formé au métier d’instituteur à l’École modèle de Montbéliard.

Libre penseur et républicain, il déplaît aux parents d’élèves, malgré ses qualités pédagogiques.

1881, il est admis à la Société des gens de Lettres, puis en 1884, enseigne au lycée Michelet à Vanves.

 

Il se lance alors dans l’étude des champignons et cuisine.

1899, il entre à la Société mycologique de France et se révèle un mycologue exceptionnel. Il rédige plus de 40 mémoires dans le bulletin de la SMF et quelques uns dans le Bulletin de la Société d’Histoire naturelle du Doubs.

Il est décoré : Chevalier de la Légion d’Honneur et  Officier de l’Instruction Publique.

Il devient vice-président de la Société mycologique de France et acquiert une certaine renommée.

1905 : prix de l’Académie des Sciences.

A partir de 1908 il se consacre presque exclusivement à l’étude des champignons de sa région.

 

Quelques ouvrages :

  • Le Pinson de la Mansarde
  • Poèmes du soir
  • Les Trois Foyers
  • Pages d’Automne
  • Anthologie de l’Enfance
  • Monographie des Amanites et Lépiotes
  • Monographie des Astérosporés
  • Flore analytique des morilles et des helvelles
  • Flore monographique des Hydnes terrestres
  • Les réactions macrochimiques chez les champignons

 

Ces textes nous plongent dans la beauté de la nature, nous ressourcent, en contraste avec la ville plus oppressante pour beaucoup.

Et vous, Chers lecteurs, qu’en pensez-vous ?

 

 

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4 juin 2022 6 04 /06 /juin /2022 14:53

 

Racisme ordinaire

{

Voici deux poèmes qui illustrent ce racisme ordinaire ; l’un plein de tendresse, l’autre plein d’humour.

 

 

Rasmané

 

A quand remonte mon Amour pour l'Afrique

je pense, à la découverte de mon Ami Tom

ma plaie au cœur est loin d'être utopique

Je n'ai jamais oublié la souffrance de cet homme

 

Mémé appelait mon bébé noir, le négro

Et dans sa bouche, je ressentais le mépris

Pourquoi n'aimait-elle pas mon enfant chéri

peut-être à cause de la couleur de sa peau ?

 

Puis vinrent les apprentissages de la géo

avec son cortège de dénomination peu claire

Demandant à Maman pourquoi cet imbroglio

pour désigner ce pays plein de mystères.

 

Mémé était bêtement follement raciste

cela a renforcé en moi mes convictions

je fis du bénévolat empreinte d'émotion

pour effacer ses idées fatalistes

 

marraine d'un enfant au Burkina Faso

Je partage avec lui ses désirs, ses idées

Il ne s'appelle pas Tom bien sûr mais Rasmané

Aurons-nous la chance de nous voir bientôt ?

                                                                          (Mireille GOUTARD in D’une rive à l’autre, Revue de l’Association « Poésie et Nouvelles en Normandie », n°70)

                                                                                            

 

Cher Frère Blanc

 

Quand je suis né, j'étais noir

Quand j'ai grandi, j'étais noir

Quand je vais au soleil, je suis noir

Quand j'ai froid, je suis noir

Quand j'ai peur je suis noir

Quand je suis malade, je suis noir

Quand je mourrai, je serai noir.

 

Tandis que toi, homme blanc

 

Quand tu es né, tu étais rose

Quand tu as grandi, tu étais blanc

Quand tu vas au soleil, tu es rouge

Quand tu as froid, tu es bleu

Quand tu as peur, tu es vert

Quand tu es malade, tu es jaune

Quand tu mourras, tu seras gris.

 

Et après ça, tu as le toupet de m'appeler

Homme de couleur

                                                                      (Léopold Sedar SENGHOR)

 

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20 avril 2022 3 20 /04 /avril /2022 14:41

L’Homme de Vitruve
 (Léonard de Vinci)

 

****

 

LA VISION DE L’ART DE GOTTFRIED HONEGGER

DANS SA LETTRE À LEONARD DE VINCI

 

Gottfried Honegger (1917-2016)

 

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Gottfried Honegger, né en 1917 à Zurich et mort en 2016 également à Zurich, est un peintre, graphiste publicitaire et collectionneur suisse.
Il a vécu et travaillé à Paris, Zurich, Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes)…

En 1938, il fonde un atelier de graphisme, de décoration et de photographie.
Entre 1939 et 1960, il séjourne dans différents pays puis revient en France en 1960, où il utilise l’informatique pour des dessins programmés par ordinateur.

Honegger réalise des Tableaux-reliefs aux formats monumentaux.

Il est reconnu comme l’un des piliers de l’art concret (mouvement artistique de tendance abstraite).
Il travaille sur le principe des variations à partir d'un seul et même thème.

 

Il pense que la beauté peut changer le monde. Pour lui, l’art a une fonction sociale, ce qui le conduit à concevoir un outil pédagogique : Le Viseur. Cet instrument est destiné à l’apprentissage du regard pour l’enfant : améliorer la perception des couleurs, des formes, du rythme. En 2015, Honegger avait initié des activités plastiques pour les enfants handicapés.

Il est convaincu que «l'excès d'images virtuelles paralyse notre conscience», il s'inquiète de l'addiction des jeunes aux écrans, allant parfois jusqu'à la folie.

 

« Son père fut sa deuxième école, éthique plus que politique : « Un père socialiste qui me dit : “Tu as eu de la chance, mais il y en a d’autres qui n’ont pas eu cette chance. Fais ton travail pour aider ceux-là.” Et je suis devenu socialiste avec un imaginaire de paysan. » (Le Monde, 18 janvier 2016).

 

Il réalise les vitraux des quatorze baies supérieures de la nef de la cathédrale de Liège, avec Hervé Loire, maître verrier de Chartres. (2014).
En 2000, avec sa dernière épouse, Sybil Albers-Barroer, il fait la donation de leur collection d’art (500 œuvres de 160 artistes) à l’État français.

 

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«l'Europe avant d'être une alliance militaire ou une entité politique doit être une communauté culturelle». (Maurice Schumann)

 

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La Joconde (Mona Lisa)

 

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Lettre à Léonard de Vinci

 

Très cher,

 

Afin de persuader notre ministre de la culture que l'art ne fait pas que coûter de l'argent, qu'il en laisse aussi dans les caisses de l'État, je lui ai écrit le billet suivant : « Mona Lisa, votre tableau suspendu au Louvre a rapporté à la France plus de devises et de prestige que Citroën, Peugeot et Renault réunis. Votre Mona Lisa n'a jamais fait grève, n'a jamais été malade, ni enceinte. Durant les cinquante dernières années, elle n'a été absente que deux ans. Et le vol n'a fait que renforcer sa légende, sa popularité. Ajoutons que Mona Lisa est un cadeau que vous avez fait à François Ier, alors roi de France ».

 

Il serait temps d'admettre que l'art n'est pas un luxe. Une ville comme Paris dépérirait sans l'art, sans les musées. Chaque année quatorze millions de touristes viennent dans la capitale, essentiellement attirés par la légende artistique de Paris. C'est l'art en premier qui crée une identité nationale.

 

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La poésie est un art qui ne se sent pas, alors que l’art, une poésie qui ne se voit pas » (Léonard de Vinci)

 

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Ceci dit en passant. Si je vous écris, c'est parce que la vulgarisation de votre Mona Lisa me préoccupe. Pas un drap de lit, pas une assiette, pas un t-shirt, pas..., pas..., pas..., pas une publicité télévisuelle sans elle. Votre œuvre est devenue une marque mondiale, exploitée avec cynisme et mauvais goût. Même des collègues artistes comme Marcel Duchamp ou Andy Warhol utilisent Mona Lisa, pour je ne sais quelle raison. Ce culte de Mona Lisa, cette pseudo-culture qui mêle art et consommation nuit à votre œuvre, à l'art tout entier. On utilise la légende de votre œuvre à des fins mercantiles. Le dommage qu'elle subit témoigne d'une économie sans scrupule, sans éthique.

 

Mais il n'y a pas que votre Mona Lisa, tout ce qui possède un éclat, un sens, est déshonoré. Quand la religion sert à vendre des pâtes alimentaires et Picasso des Citroën, plus rien n'est épargné.

Les héritiers Picasso, eux-mêmes, dirigent à New York une multinationale de la marque Picasso qui ne rapporte pas un simple pourboire. Que Picasso ait été communiste et ait dessiné la colombe de la paix s'embarrasse personne de nos jours. Picasso qui a écrit : « Je ne peins pas pour décorer des murs, je peins contre les ennemis de l'humanité » .

 

 

 

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« Chez nous, les hommes devaient naître plus heureux qu’ailleurs, mais je crois que le bonheur vient aux hommes qui naissent là où il y a du bon vin. » (Léonard de Vinci)

 

**

 

Est-ce que je vous parais trop moralisateur, trop prude, trop dépourvu d'humour ? Je pense que l'économie, le néolibéralisme ont besoin du manteau de la culture pour camoufler leur égoïsme, leur course à l'argent et au pouvoir. En ce sens le sponsoring de l'activité économique est pure publicité de prestige. L'art doit fournir ce que la Bourse ne possède pas : la culture.

Cette popularité mondiale de l'art n'épuise pas seulement l'éthique de votre œuvre. Max Bense, un philosophe allemand, professeur au nouveau Bauhaus d'Ulm m'a convaincu qu'une œuvre d'art, aussi bonne qu'elle soit, est condamnée au kitsch par la reproduction en série et par le temps. Il a raison, votre Mona Lisa est aujourd'hui nue, avilie, récupérée par le tourisme de masse — le safari culturel.

 

Vous m'avez écrit autrefois : « Nous en concluons que la peinture n'est pas qu'une science (c'est-à-dire un chemin vers la connaissance), elle est chose divine qui recrée l'œuvre vivante de Dieu ». Vous écriviez dans la même lettre : « L'art pictural atteint une telle perfection qu'il ne se consacre pas seulement aux apparences de la nature, il engendre les apparences comme nature ».

Votre vision de l'art me donne le courage de persévérer, de continuer à protester. Notre travail est aujourd'hui plus que jamais une exhortation. Nous devons dans l'ombre d'un monde qui se cherche rendre perceptible la croyance à un meilleur, à un possible. L'espoir est une énergie qui fait jaillir la lumière.

Autrefois une idéologie uniforme déterminait la forme et le contenu de l'art. L'art était au service du pouvoir, mais aussi des Lumières (Aufklàrung). Aujourd'hui je regrette l'absence de commande officielle. La diversité de l'art actuel est le reflet de notre liberté démocratique. Ce qui nous manque, ce qui manque à la plupart des artistes c'est de comprendre que l'art, comme il l'a toujours fait, doit viser une politique culturelle. Un art sans engagement social reste décoratif, un simple divertissement.

Ce qui caractérise votre œuvre, c'est sa participation à la vie publique. Votre art rend visible. Il nous ouvre les yeux sur le miracle du monde.

Je vous remercie de votre patience. Je vous remercie aussi, parce que votre œuvre, l'impact de vos tableaux ont fortifié ma conscience, ma volonté de créer des formes.

 

Léonard de Vinci (1452-1519)

 

**

Léonard de Vinci (1452 à Vinci-1519 à Amboise)

La personnalité puissante et séduisante de Léonard de Vinci est apparue au moment où la renaissance était en pleine vigueur. Léonard de Vinci s’y trouvait parfaitement à l’aise.

Il a incarné pleinement les idées nouvelles de la période, par-dessus tout, la liberté nouvelle de l’artiste, émancipé des cadres professionnels anciens. Pour lui, cette soif de liberté devait permettre à l’artiste de s’émanciper de ces cadres et dominer, par la réflexion scientifique et philosophique, l’empirisme des métiers.

C’est ainsi que Léonard de Vinci devint l’interlocuteur des grands de l’époque à travers l’Europe.

Son génie infatigable et singulier « déborde les préoccupations objectives et sereines de la première renaissance ».

 

Sa biographie atteste une activité prodigieuse qui n’est pas toujours menée à terme, suscite des reproches et se retrouve de bonne heure colorée par la légende, son œuvre écrite connaît un sort étrange : ses recherches théoriques donnent des proportions inconnues à la doctrine d’ « l’art-science ».

Il touche à tous les arts en suggérant partout un idéal de rigueur et de complexité qu’illustre, en peinture un petit nombre d’œuvres souvent inachevées.

 

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« Plus on connaît, plus on aime » (Léonard de Vinci)

 

**

 

Quelques éléments de sa vie :

 

Né en 1452 à Vinci (Italie), près de Florence, il est le fils naturel d’un notaire Piero da Vinci et d’une jeune paysanne. Il est élevé dans la maison paternelle à Vinci et choyé par sa jeune belle-mère (ce qui nuance les spéculations de Freud sur la pénible condition du bâtard, car Ser Piero se maria quatre fois mais n’eut un second enfant qu’en 1476).

Son père l’inscrit à 10 ans, à Florence, dans une « scuola d’abaco » et ensuite dans l’atelier de Verrocchio.

Il y apprend les mathématiques, l’architecture, la perspective mais aussi la peinture le dessin et la sculpture.

Il y côtoie Botticelli et Pérugin, entre autres.

En 1472, L. de Vinci devient membre de la corporation des peintres de Florence. Il reste cependant au service de Verrocchio jusqu’en 1482.

 

Léonard de Vinci débute sa propre carrière par des portraits, tableaux religieux…

Il réalise surtout des commandes passée par les monastères et notables de Florence.

Afin de se mettre à l’abri du besoin, il cherche un mécène. Apprenant que le duc de Milan, Ludovic Sforza (dit Ludovic le More) veut ériger la statue équestre de son père, Léonard part pour Milan (1482) où il se consacre à la création de cette statue pendant 16 ans. Mais faute de bronze elle ne sera pas réalisée.

Il peint cependant les portraits suivants :

Portrait de Cesilia Gallerani (maîtresse du duc de Milan), La Vierge aux Rochers, La Dame à L’Hermine.

Il est nommé « Maître des arts et ordonnateur des fêtes » et invente des machines de théâtre.

À la chute du duc de Milan, Léonard quitte la ville. Pendant 15 ans il voyage entre Florence, Rome, Milan.

Génie touche à tout, il se fit connaître, partout, par l’importance et la diversité de son œuvre: peinture, sculpture, littérature, dessin, portrait, travaux de mathématiques, décors de théâtre…

 

Vers 1490 Léonard de Vinci, dessine « L’Homme de Vitruve », célèbre dessin inspiré des écrits de l’architecte romain Vitruve qui a travaillé sur les proportions idéales du corps humain.

Il montre un homme placé dans un cercle avec pour centre le nombril ; œuvre symbolique de la Renaissance, de l’humanisme et de la science. (L’homme est au centre de tout).

 

Dessin-invention de Léonard de Vinci

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Léonard de Vinci en France

 

À la fin de 1516, Léonard de Vinci est invité par le roi de France, François Ier (vainqueur de Marignan et arbitre de l’Italie).

Il a pris soin d’emporter avec lui ses tableaux et ses cahiers de notes qu'il laisse en totalité à son élève et compagnon fidèle, Francesco Melzy.

 

En 1517 il réside à Amboise, au Manoir de Cloux (actuel Château de Clos Lucé) et est nommé « premier peintre et architecte du roi ».

Il reprend des projets de canalisation pour Romorantin, et donne, en même temps des décors pour la fête de cour du printemps de 1518.

 

Léonard de Vinci meurt le 2 mai 1519, à Amboise.

**

 

« Comme une journée bien remplie nous donne un bon sommeil, de même une vie bien remplie nous mène à une mort paisible » (Léonard de Vinci)

 

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Statue de Léonard de Vinci à Florence (Italie)

 

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5 avril 2022 2 05 /04 /avril /2022 10:34

 

UN ÉCRIVAIN SOUCIEUX DE L’UNITÉ DE L’EUROPE
VICTOR HUGO

 

Victor Hugo (1802-1885)

 

¤ Lettre à l’armée russe

Cette lettre s’inscrit bien dans l’actualité ; presque deux siècles séparent l’invasion de la Pologne et de l’Ukraine ; et toujours une certaine sauvagerie de l’armée russe.

***

« Soldats russes, redevenez des hommes.
           
Cette gloire vous est offerte en ce moment, saisissez-la.
           
Pendant qu’il en est temps encore, écoutez :

Si vous continuez cette guerre sauvage ; si, vous, officiers, qui êtes de nobles cœurs, mais qu’un caprice peut dégrader et jeter en Sibérie ; si, vous, soldats, serfs hier, esclaves aujourd’hui, violemment arrachés à vos mères, à vos fiancées, à vos familles, sujets du knout, maltraités, mal nourris, condamnés pour de longues années et pour un temps indéfini au service militaire, plus dur en Russie que le bagne ailleurs ; si, vous qui êtes des victimes, vous prenez parti contre les victimes ; si, à l’heure sainte où la Pologne vénérable se dresse, à l’heure suprême ou le choix vous est donné entre Petersburg où est le tyran et Varsovie où est la liberté ; si, dans ce conflit décisif, vous méconnaissez votre devoir, votre devoir unique, la fraternité ; si vous faites cause commune contre les polonais avec le czar, leur bourreau et le vôtre ; si, opprimés, vous n’avez tiré de l’oppression d’autre leçon que de soutenir l’oppresseur ; si de votre malheur vous faites votre honte ; si, vous qui avez l’épée à la main, vous mettez au service du despotisme, monstre lourd et faible qui vous écrase tous, russes aussi bien que polonais, votre force aveugle et dupe ; si, au lieu de vous retourner et de faire face au boucher des nations, vous accablez lâchement, sous la supériorité des armes et du nombre, ces héroïques populations désespérées, réclamant le premier des droits, le droit à la patrie ; si, en plein dix-neuvième siècle, vous consommez l’assassinat de la Pologne, si vous faites cela, sachez-le, hommes de l’armée russe, vous tomberez, ce qui semble impossible, au-dessous même des bandes américaines du sud, et vous soulèverez l’exécration du monde civilisé ! Les crimes de la force sont et restent des crimes ; l’horreur publique est une pénalité.

Soldats russes, inspirez-vous des polonais, ne les combattez pas.

Ce que vous avez devant vous en Pologne, ce n’est pas l’ennemi, c’est l’exemple. »

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 11 février 1863.

 

(Article paru le 11 février 1863 dans le journal La Presse.)

 

 

 

« Il vient une heure où la protestation ne suffit pas, après la philosophie, il faut l’action. » (Victor Hugo)

 

 

¤ Bref rappel de la vie de Victor Hugo

Victor Hugo, écrivain français, est né à Besançon en 1802 et mort à Paris en 1885.
        Fils d’un général d’Empire, il montre très tôt un goût prononcé pour les lettres (la littérature).

À ses débuts, très tôt, avant l’âge de 20 ans, il semble tenté par la rigueur classique et fait preuve d’un « certain conservatisme en politique », sensible dans ses premières œuvres :

-les Odes (1822).

-les Ballades (1826).

Mais, le jeune écrivain va vite vers d’autres formes littéraires, avant d’évoluer vers le romantisme qui semble plus convenir à son tempérament.

Cette évolution littéraire s’accompagne d’un pendant prononcé  pour la politique.

 

 

À partir de la publication des « Orientales », il fait de la liberté un élément indispensable de la création artistique (toutes les formes de l’Art)

 

Dès lors Victor Hugo, s’impose comme le chef de file du romantisme, surtout avec la représentation de sa pièce « Hernani »

À partir de 1831 il multiplie les recueils de poésie :

-Les feuilles d’Automne

-Les chants du crépuscule

-Les Voies intérieures

-Les Rayons et les Ombres

 

La gloire littéraire d’Hugo le pousse à se lancer dans la publication de romans historiques

-Notre-Dame de Paris

-Les Misérables

-Quatre-vingt-treize

-Les Travailleurs de la mer

 

À ces activités littéraires, il ajoute un autre penchant, la politique.

Louis-Philippe le nomme Pair de France (1845) en tant que Vicomte Hugo.

1848, il est élu député.

Mais opposé au coup d’État de 1851, il s’exile d’abord à Jersey puis Guernesey (où il écrit « Lettre à l’armée russe » en 1863.

Durant son exil (19 ans) il rédige une bonne partie de son immense œuvre (entre 1851 et 1870, date de la chute de Napoléon II.

Cette œuvre monumentale et diversifiée à souhait, fait sans doute de lui, l’écrivain français le plus lu de son temps, comme par la postérité.

Inspiré et prolixe jusqu’à la fin de sa vie, Hugo a fait montre d’un génie, d’un talent et d’une activité exceptionnels.

 

 

« Une guerre entre Européens est toujours une guerre civile. » (Victor Hugo)

 

Dans le ton de la « Lettre à l’armée russe », le poème « Amis, un dernier mot » que Victor Hugo publia en 1831.


Amis, un dernier mot ! —

 

[…]

 

Je hais l'oppression d'une haine profonde.
Aussi, lorsque j'entends, dans quelque coin du monde,
Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier,
Un peuple qu'on égorge appeler et crier ;
Quand, par les rois chrétiens aux bourreaux turcs livrée,
La Grèce, notre mère, agonise éventrée ;
Quand l'Irlande saignante expire sur sa croix ;
Quand Teutonie aux fers se débat sous dix rois ;
Quand Lisbonne, jadis belle et toujours en fête,
Pend au gibet, les pieds de Miguel sur sa tête ;
Lorsqu'Albani gouverne au pays de Caton ;
Que Naples mange et dort ; lorsqu'avec son bâton,
Sceptre honteux et lourd que la peur divinise,
L'Autriche casse l'aile au lion de Venise ;
Quand Modène étranglé râle sous l'archiduc ;
Quand Dresde lutte et pleure au lit d'un roi caduc ;
Quand Madrid se rendort d'un sommeil léthargique ;
Quand Vienne tient Milan ; quand le lion Belgique,
Courbé comme le bœuf qui creuse un vil sillon,
N'a plus même de dents pour mordre son bâillon ;

Quand un Cosaque affreux, que la rage transporte,
Viole Varsovie échevelée et morte,
Et, souillant son linceul, chaste et sacré lambeau,
Se vautre sur la vierge étendue au tombeau ;
Alors, oh ! je maudis, dans leur cour, dans leur antre,
Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre
Je sens que le poète est leur juge ! je sens
Que la muse indignée, avec ses poings puissants,
Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône
Et leur faire un carcan de leur lâche couronne,
Et renvoyer ces rois, qu'on aurait pu bénir,
Marqués au front d'un vers que lira l'avenir !
Oh ! la muse se doit aux peuples sans défense.

J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance,
Et les molles chansons, et le loisir serein,
Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain !

 

 

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30 janvier 2022 7 30 /01 /janvier /2022 11:40

SOUVENIR D’ÉCOLE D’UNE ENFANT PENDANT LA GUERRE

Ce poème est tiré de la revue « D’une rive à l’autre » ; revue de l’Association « Poésie et Nouvelles en Normandie ».
Revue n° 68.
Le thème de cette revue : « Souvenirs d’École ».

 

« Chez Louise

 

C'était un matin un peu gris

Ma mère jeta dehors un œil surpris

Et puis elle est rentrée très vite

J'ai demandé sans doute : « c'est qui ? »

« il y a les allemands »

Ils étaient là le long de la route

Rangés sur le bas coté

Les camions bâchés ; les jeeps vert de gris

A perte de vue

Ils étaient arrivés pendant la nuit

On avait rien entendu.

 

Les Allemands occupèrent les écoles

Privée et publique

Qui généralement se faisaient la nique

Aux murs des portraits d'Hitler, leur idole.

Pour nous c'était comme des vacances

Nos classes s'étaient transportées

Dans les arrières salles de cafés

Nous avions bien de la chance

Dans le bourg il y avait une quantité

-douze ou treize bistrots -chacun sa spécialité.

 

Dans le « café charcuterie » de Louise

Aux bretelles de tablier croisées dans le dos.

Le matin il arrivait qu'on puise

Nos forces dans les fumets de pâté

Ou de saucisse en traversant la salle saupoudrée

De sciure de bois fraîche

Ce qu'enseignait madame Garlantézec

Ne paraissait pas trop revêche

Malgré sa main leste

Elle était un peu pète sec.

 

Nous savions bien que c'était la guerre

Nous avions entendu le sinistre tocsin

Et vu les pleurs de nos mères

Quelques mois plus tôt.

Nos pères étaient prisonniers de guerre

Et ne reviendraient pas de si tôt.

On recevait des taloches

La tuberculose sournoise enlevait nos proches

Le cochon criait sous le couteau

Du charcutier qui l'égorgeait.

 

I1 y avait des jours où nos sabots de bois

Étaient à la fête allez savoir pourquoi !

Je me souviens d'un certain mercredi

Pendant la pause de midi

Nous étions appuyées au muret au bord de la route

Un paquet de fillettes - presque toutes -

Qui chantions des chansons à boire

Les repas de communion ou de mariage

Sont des sources notoires

De ce genre de dévergondage

 

Ce qui devait arriver arriva

Notre maîtresse sut dans l'heure

Que nous avions fait scandale et brouhaha;

Ce qui était enjeu, son honneur

Et l'honneur de l'école publique

Aux yeux des habitants du village

Les punitions n'étaient pas automatiques.

Dans notre vieille école il y avait bien le nettoyage

Mais chez Louise ! pas possible, Alors ?

Alors nous irions ramasser les doryphores. »

                                                                                Adrienne GARNIER, in D’une rive à l’autre.

 

¤¤¤

 

« PS : tâche très ingrate, munies d'une boite de conserve nous ramassions les doryphores, leurs larves oranges et les feuilles de pommes de terre où étaient collés les œufs dans les grands champs désignés par les paysans, Nous ramenions notre récolte à la mairie qui s'occupait de la détruire. »

 

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12 décembre 2021 7 12 /12 /décembre /2021 11:19

 

DÉFORESTATION
DÉJÀ À L’ÉPOQUE DE RONSARD, AU MOYEN ÂGE

 

 

Le problème de la déforestation ne date pas d’aujourd’hui, comme nous le verrons dans le poème de Ronsard ci-dessous.

De tout temps, l’homme a abattu ou brûlé des arbres : pour se faire de la place, pour se chauffer et cuire ses aliments, pour se construire des abris, des bateaux, des meubles, pour augmenter ses terres de culture, d’élevage…

Mais cette déforestation n’avait pas l’ampleur qu’elle a de nos jours, où elle est devenue mondiale et s’accélère. Et les problèmes dus à la déforestation sont multiples de nos jours : réchauffement climatique, dégradation du cycle de l’eau, érosion des sols, disparition de nombreuses espèces (faune et flore) et même de certains peuples indigènes.

 

Pourtant déjà au Moyen Âge certains s’en inquiétaient. Depuis toujours certains êtres humains se sont sentis en harmonie avec la nature et ont cherché à la défendre. Ronsard est de ceux-là et nous le dit si joliment dans son poème contre les bûcherons de la forêt de Gastine.

 

« Contre les bûcherons de la forêt de Gastine

Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras !
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de détresses,
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ?

 

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d'été ne rompra la lumière.
Plus l'amoureux pasteur, sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous percé,
Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Jeannette.
Tout deviendra muet, Écho sera sans voix,
Tu deviendras campagne, et, en lieu de tes bois
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue ;
Tu perdras ton silence, et, haletants d'effroi,
Ni Satyres ni Pans ne viendront plus chez toi.

 

Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphyre,
Où premier j'accordai les langues de ma lyre,

Où premier j'entendis les flèches résonner
D'Apollon, qui me vint tout le cœur étonner ;
Où premier, admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jeta,
Et de son propre lait Euterpe m'allaita.
Adieu, vieille forêt, adieu, têtes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le dédain des passants altérés,
Qui, brûlés en l'été des rayons éthérés,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent tes meurtriers et leurs disent injures.

 

Adieu, chênes, couronne aux vaillants citoyens
 Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnâtes à repaître ;
Peuples vraiment ingrats, qui n'ont su reconnaître
les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers
de massacrer ainsi leurs pères nourriciers !
Que l'homme est malheureux qui au monde se fie §

O dieux, que véritable est la philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin périra,
Et qu'en changeant de forme une autre vêtira !
De Tempé la vallée un jour sera montagne, 
Et la cime d'Athos une large campagne ; 
Neptune quelquefois de blé sera couvert ; 
La matière demeure et la forme se perd."

                                         (Elégie, XXIV (V.19-68))                                                                         

Pierre de Ronsard (1524-1585)

****

> Un bref résumé de la vie de Ronsard.

Pierre de Ronsard est né au château de la Poissonnière en Vendômois, de vieille souche noble. Hormis 6 mois d’études à Paris, il a passé les 12 premières années de sa vie au milieu de la nature vendômoise où il a trouvé plus tard une source inépuisable de souvenirs et d’impressions.

En 1536, il est attaché comme page au dauphin François (fils de François Ier) qui meurt 3 jours après. Il sera page de Charles d’Orléans puis de Madeleine de France (enfants de François Ier).

Il suit Madeleine de France, devenue reine d’Écosse après son mariage avec Jacques Stuart, roi d’Écosse, mais elle meurt en 1537.

Il reste quelques temps en Écosse puis regagne la France en passant par l’Angleterre et la Flandre.

1540 : il séjourne quelques temps en Allemagne auprès de son cousin, le diplomate Lazare de Baïf, grand humaniste et qui lui a sans doute donné le goût des lettres antiques. Ronsard était promis à une brillante carrière diplomatique mais à son retour d’Allemagne suite à une grave maladie, il devient à demi-sourd et il doit se retirer à la Poissonnière.

Isolé à cause de sa surdité, Ronsard se consacre à la poésie.

1543 : il a reçu la tonsure, non pas pour devenir prêtre mais pour s’assurer le revenu de bénéfices ecclésiastiques.

 

Désireux d’imiter Horace et conscient de ses lacunes dans sa formation humaniste, Ronsard se met pendant cinq ans à l’étude des lettres antiques au collège de Coqueret avec Du Bellay et Jean Antoine de Baïf sous la direction de Dorat. Ils forment la Brigade, plus tard la Pléiade (Ronsard, du Bellay, de Baïf, Jodelle, Belleau, Dorat, Peletier, Pontus de Tyard). Leur ambition : renouveler et perfectionner la langue française.

 

1558, Ronsard devient conseiller et aumônier ordinaire du roi Henri II. 1560, à partir de l’avènement de Charles IX, il est largement pensionné.
1574, à la mort de Charles IX, il tombe en demi-disgrâce, le nouveau roi, Henri III ayant ramené de Pologne son poète favori, Desportes. Ronsard se retire dans ses prieurés à partir de 1575

 

Quelques-unes de ses œuvres  :

1550 :les Odes
1552 : Amours de Cassandre
1553 : Folastreries
1554 : Bocage
1555 : Continuation des Amours
1556 : Nouvelle Continuation des Amours
En 1560 il publie une édition collective de ses œuvres, classant ses poésies en quatre volumes : Amours, Odes, Poèmes, Hymnes.
1578 : Sonnet sur la mort de Marie, Sonnet pour Hélène.

 

Il travaillait sans relâche à rééditer ses œuvres complètes mais il était tourmenté et souvent alité par la goutte ; ses derniers sonnets, poignants, évoquent ses douleurs physiques, ses insomnies, ses préoccupations de l’au-delà.

1585 : il meurt à Saint-Cosme.

 

La Poissonnière, manoir de Ronsard

 

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17 octobre 2021 7 17 /10 /octobre /2021 09:38

LE MAL
QU’EST-CE QUE LE MAL ? (2)

 

Le philosophe français, Jean-Jacques Rousseau
et
le philosophe allemand Emmanuel Kant
livrent leur avis sur le sujet

J-J Rousseau (1712-1778)

Jean-Jacques Rousseau (né en 1712 et mort en 1778) est une des personnalités de premier plan parmi les « philosophes des Lumières ».µIl a toujours âprement défendu sa vision du mal, de tout temps, sans dévier, jusqu’à sa mort. Pour lui, l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt. (Voir article du blog du 20-12- 2014).

Son œuvre est une démonstration de cette thèse dans l’éducation des enfants. (voir article du blog du 07-06-2020).

Le texte suivant peut être considéré comme un condensé de sa vision globale de l’homme et de la société : à l’origine l’homme est bon mais son « amour de soi » s’efface devant « l’amour propre » qui est une passion sociale. L’homme devient méchant quand il se compare aux autres.

« Le principe fondamental de toute morale [...] est que l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre ; qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. J'ai fait voir que l'unique passion qui naisse avec l'homme, savoir l'amour-propre, est une passion indifférente en elle-même au bien et au mal ; qu'elle ne devient bonne ou mauvaise que par accident et selon les circonstances dans lesquelles elle se développe. J'ai montré que tous les vices qu'on impute au cœur humain ne lui sont point naturels ; j'ai dit la manière dont ils naissent ; j'en ai, pour ainsi dire, suivi la généalogie, et j'ai fait voir comment, par l'altération successive de leur bonté originelle, les hommes deviennent enfin ce qu'ils sont.

 

« Vivre, ce n’est pas respirer, c’est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes. » (J.J. Rousseau)

 

J'ai encore expliqué ce que j'entendais par cette bonté originelle qui ne semble pas se déduire de l'indifférence au bien et au mal, naturelle à l'amour de soi. L'homme n'est pas un être simple ; il est composé de deux substances. [...] Cela prouvé, l'amour de soi n'est plus une passion simple ; mais elle a deux principes, à savoir l'être intelligent et l'être sensitif, dont le bien-être n'est pas le même. L'appétit des sens tend à celui du corps, et l'amour de l'ordre à celui de l'âme. [...] Dans cet état, l'homme ne connaît que lui ; il ne voit son bien-être opposé ni conforme à celui de personne ; il ne hait ni n'aime rien ; borné au seul instinct physique, il est nul, il est bête ; c'est ce que j'ai fait voir dans mon Discours sur l'inégalité

Quand, par un développement dont j'ai montré le progrès, les hommes commencent à jeter les yeux sur leurs semblables, ils commencent aussi à voir leurs rapports et les rapports des choses, à prendre des idées de convenance, de justice et d'ordre ; le beau moral commence à leur devenir sensible et la conscience agit. Alors ils ont des vertus, et s'ils ont aussi des vices, c'est parce que leurs intérêts se croisent et que leur ambition s'éveille, à mesure que leurs lumières s'étendent. Mais tant qu'il y a moins d'opposition d'intérêts que de concours de lumières, les hommes sont essentiellement bons. Voilà le second état.

 

«  Il n’y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat.. » (J.J. Rousseau)

 

Quand enfin tous les intérêts particuliers agités s'entrechoquent, quand l'amour de soi mis en fermentation devient amour-propre, que l'opinion, rendant l'univers entier nécessaire à chaque homme, les rend tous ennemis-nés les uns des autres et fait que nul ne trouve son bien que dans le mal d'autrui, alors la conscience, plus faible que les passions exaltées, est étouffée par elles, et ne reste plus dans la bouche des hommes qu'un mot fait pour se tromper mutuellement. Chacun feint alors de vouloir sacrifier ses intérêts à ceux du public, et tous mentent. [...]

Voilà, Monseigneur, [...] comment l'homme étant bon, les hommes deviennent méchants. » (Jean-Jacques Rousseau, Lettre à Christophe de Beaumont, Œuvres complètes, Gallimard. Voir revue Philosophie magazine, hors série)

 

« Toute méchanceté vient de la faiblesse. L’enfant est méchant parce qu’il est faible ; rendez-le fort, il sera bon » (J.J. Rousseau)

 

 

Emmanuel Kant (1724-1804)

 

Kant, en essayant de conformer sa vie à ses écrits philosophiques, a exercé une profonde et durable influence sur l’idéalisme allemand, la philosophie analytique, la philosophie moderne et la pensée critique en général.
Il est l’auteur d’une œuvre considérable, variée, mais centrée autour de trois types de  critique :
—la critique de la raison pure
—la critique de la raison pratique
—la critique de la faculté de juger.

(Voir articles du blog du 26-03-2017).

Dans l’extrait ci-dessous Kant expose l’idée de mal radical, un mal qui se trouve à la racine de notre conduite. Nous sommes mauvais quand nous faisons passer nos intérêts égoïstes avant la loi morale universelle. Cette perversion nous semble naturelle, tant elle est implantée profondément en nous.

 

« La proposition : L’homme est mauvais, ne peut vouloir dire autre chose d'après ce qui précède que : Il a conscience de la loi morale et il a cependant admis dans sa maxime de s'en écarter (à l'occasion). Il est mauvais par nature signifie que ceci s'applique à lui considéré en son espèce ; ce n'est pas qu'une qualité de ce genre puisse être déduite de son concept spécifique (celui d'un homme en général) (car alors elle serait nécessaire), mais, dans la mesure où on le connaît par expérience, l'homme ne peut être jugé autrement. [...] Or, du moment que ce penchant doit lui-même être nécessairement considéré comme mauvais moralement et non par conséquent comme une disposition naturelle, mais comme une chose qui peut être imputée à l'homme ; qu'il doit par conséquent nécessairement consister en maximes de libre arbitre contraires à la loi, et qu'il faut considérer celles-ci, à cause de la liberté, comme en soi contingentes, ce qui, à son tour, ne saurait s'accorder avec l'universalité de ce mal si ce suprême fondement subjectif de toutes les maximes n'était pas d'une manière quelconque lié à l'humanité et s'il n'y était pas en quelque sorte enraciné, nous pouvons appeler ce penchant, un penchant naturel au mal ; et comme il faut qu'il soit toujours coupable par sa propre faute, un mal radical inné dans la nature humaine (que nous avons néanmoins contracté nous-mêmes).

[...]

 

« On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter » (Kant)

 

L'homme (même le meilleur) ne devient mauvais que s'il renverse l'ordre moral des motifs lorsqu'il les accueille dans ses maximes ; à dire vrai, il accueille dans celles-ci la loi morale ainsi que la loi de l'amour de soi ; toutefois, s'apercevant que l'une ne peut subsister à côté de l'autre, mais doit être subordonnée à l'autre, comme à sa condition supérieure, il fait des mobiles de l'amour de soi et de ses inclinations la condition de l'obéissance à la loi morale, alors que c'est bien plutôt cette dernière qui devrait être accueillie comme condition suprême de la satisfaction des autres dans la maxime générale du libre arbitre, en qualité de motif unique.

[...]

 

« La musique est la langue des émotions » (Kant)

 

S'il y a un semblable penchant dans la nature humaine, c'est qu'il existe dans l'homme un penchant naturel au mal ; et ce penchant lui-même qui doit finalement être cherché dans le libre arbitre et qui est en conséquence imputable, est moralement mauvais. Ce mal est radical parce qu'il corrompt le fondement de toutes les maximes, de plus, en tant que penchant naturel, il ne peut être extirpé par les forces humaines ; car ceci ne pourrait avoir lieu qu'au moyen de bonnes maximes, ce qui ne peut se produire quand le fondement subjectif suprême de toutes les maximes est présumé corrompu ; néanmoins, il faut pouvoir le dominer puisqu'il se rencontre dans l'homme, comme être agissant librement.

 

« La possession du pouvoir corrompt inévitablement la raison » (Kant)

 

Par suite, la malignité de la nature humaine ne doit pas, à vrai dire, s'appeler méchanceté si l'on prend ce mot au sens rigoureux ; c'est-à-dire comme intention (principe subjectif des maximes) d'admettre le mal, en tant que mal, comme motif dans sa maxime (car c'est là une intention diabolique), mais plutôt perversion du cœur, et ce cœur, suivant la conséquence, se nomme alors aussi mauvais cœur. » (Kant, La Religion dans les limites de la simple raison,. Voir revue Philosophie magazine, hors série)

 

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3 octobre 2021 7 03 /10 /octobre /2021 07:48

Gottfried Honegger, Hommage à Jacques Monod,
 1974, Dijon, université de Bourgogne.

 

LA VISION DE L’ART DE GOTTFRIED HONEGGER 
DANS SA LETTRE À JEAN ARP

Gottfried Honegger (1917-2016)

 

Gottfried Honegger, né en 1917 à Zurich et mort en 2016 également à Zurich, est un peintre, graphiste publicitaire et collectionneur suisse.
Il a vécu et travaillé à Paris, Zurich, Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes)…
En 1938, il fonde un atelier de graphisme, de décoration et de photographie.
Entre 1939 et 1960, il séjourne dans différents pays puis revient en France en 1960, où il utilise l’informatique pour des dessins programmés par ordinateur.
Honegger réalise des Tableaux-reliefs aux formats monumentaux.
Il est reconnu comme l’un des piliers de l’art concret (mouvement artistique de tendance abstraite).

Pour lui, l’art a une fonction sociale, ce qui le conduit à concevoir un outil pédagogique : Le Viseur. Cet instrument est destiné à l’apprentissage du regard pour l’enfant : améliorer la perception des couleurs, des formes, du rythme. En 2015, Honegger avait initié des activités plastiques pour les enfants handicapés.

En 2000, avec sa dernière épouse, Subil Albers-Barroer, il fait la donation de leur collection d’art (500 œuvres de 160 artistes) à l’État français.

 

G. Honnegger, sans titre

Ce que Guy Amsellem dit de lui :

« Gottfried Honegger, plasticien, sculpteur, est un des plus éminents représentants de l'art concret international. Son œuvre austère, abstraite, bien que trouvant son inspiration dans l'apparente froideur des figures géométriques, se revendique comme une nouvelle forme d'humanisme. « La laideur nous rend malades ». Rechercher la beauté la plus pure c'est faire œuvre de vérité, d'élucidation (Aufklärung), c'est ouvrir les yeux du public en lui apprenant à voir. La pédagogie, telle est aujourd'hui la mission la plus urgente des arts plastiques. Gottfried Honegger en est à ce point persuadé qu'il a fondé à Mouans-Sartoux, avec sa compagne Sybil Albers-Barrier, l’« Espace de l'art concret ». Outre la plus grande collection française d'art concret, celui-ci offre des ateliers où les écoliers et les collégiens de la région viennent apprendre à voir, et à découvrir ce faisant la créativité en germe en chacun d'eux. » (Guy Amsellem)

Jean Arp, Berger des nuages (1953),

 

Lettre à Jean Arp

« Très cher,

Dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, on peut lire sous le titre « L'art n'est pas libre » que la fondation du centre culturel sarrois veut réorganiser votre musée pour attirer davantage le public. Wolf-Dieter Dube de Berlin, en conservateur expérimenté, a donné aux Sarrois, apparemment incompétents, un conseil audacieux. Il leur a proposé de rendre le musée plus populaire, d'abaisser le niveau, d'offrir plus d'amusements, plus de foule et de chahut. M. Dube du moins est honnête, il dit ouvertement ce que la plupart des politiques et des conservateurs pensent tout bas.

Ainsi par manque d'argent le musée devient lentement un « casino ». La question n'est plus l'art comme notre histoire, l'art vécu comme conviction. Avec le divertissement on croit pouvoir mieux vendre au public l'idée de musée, l'art.
       Les statistiques de fréquentation publiées, le nombre des visiteurs déterminent de nos jours le succès ou l'échec d'une exposition. Récemment, j'ai entendu dire qu'on allait bientôt fêter les mariages, les anniversaires ou les jubilés d'entreprise dans de nobles salles de musée. Cézanne ou Gauguin ou Picasso élèveront sans doute le niveau culturel des participants, ils donneront à la fête l'éclat désiré.

Quand j'ai reposé le journal, mes pensées sont allées à votre œuvre, cher Arp. A l'idée que dans la salle des Arp le Champagne coule à flots, qu'on y fume le cigare, que ça sente la nourriture et qu'on y passe une vidéo aux sons d'une musique légère, je suis malade.

Dans le musée d'Art moderne de la ville de Paris, j'ai assisté aux préparatifs d'une soirée donnée par une boîte d'informatique — devant une grande fresque de Matisse. Je me demande dans quel monde nous vivons, un monde ou tout est jugé selon son rendement ! Déjà la publicité de la plupart des musées me fait plus penser à de la publicité pour des produits commerciaux qu'à de la publicité pour la culture. Rien n'est assez primaire pour attirer le public. On préfère même la langue anglaise.

Je pense à vous, parce que j'ai eu hier dans votre atelier le privilège d'avoir à donner un avis sur des fonts baptismaux auxquels vous travaillez. Encore une fois — ce travail est une sculpture qui tire sa beauté de son évidence, de son silence. La beauté est pour moi le mot clé, ne serait-ce que parce que nous savons que la laideur blesse nos yeux. Vous, mon cher ami, vous avez consacré votre vie à la beauté. Elle est pour vous une nécessité existentielle. Votre art tient du miracle. On essaie de comprendre, d'analyser, de traquer la logique de votre œuvre, et finalement on se retrouve, ravi, au paradis de l'harmonie. Les théoriciens de l'art essaient toujours d'estimer la valeur d'une œuvre, de la mesurer, de la peser, ils voudraient savoir quelle quantité d'art elle contient. Le miracle, oui, nous avons perdu le sens du miracle. Même les gardiens de l'art, les historiens, les conservateurs, les critiques, les artistes eux-mêmes n'opposent plus aucune résistance. Une résistance contre la foire dans les musées. Chacun pour soi, surtout ne vexer personne. Sinon il en irait pour nous comme pour Ernst Gerhard Güse, qui fut longtemps directeur du Musée sarrois. On serait immédiatement congédié. La répression est aujourd'hui omniprésente.

Quand, avec vos amis, vous avez fondé à Zurich le dadaïsme, c'était pour dénoncer la banqueroute des valeurs officielles. Vous refusiez la vision bourgeoise de l'art.

Vous m'avez raconté comment s'est constituée la résistance, comment elle s'est élargie internationalement. Pourquoi, je vous le demande, pourquoi nous taisons-nous, nous les artistes contemporains ? Où peut-on voir une contestation collective ? Que nous manque-t-il aujourd'hui ? Le désir du succès, de l'argent nous a-t-il paralysés ?

Parce que je sens en moi une révolte comme vous autrefois, parce que je ne supporte plus ce vide, cette scène de l'art officiel, je cherche une explication. Je suis devenu artiste pour coopérer, pour apprendre à voir. Parce que je croyais à l'influence de l'art, et y crois toujours, j'ai fondé avec ma compagne Sybil Albers dans le Sud de la France l'Espace de l'art concret. Son succès me prouve que les utopies peuvent devenir réalités. L'Espace de l'art concret essaie par des expositions didactiques d'enseigner le sens et le but de l'art. Les autorités françaises récompensent notre travail par la construction d'un bâtiment destiné à accueillir notre donation. Nous avons rencontré le succès sans pourtant offrir aucune distraction.

En toute modestie, les dadaïstes de Zurich, ville où Sybil Albers et moi sommes nés, étaient pour nous un exemple. Nous avons aujourd'hui la paix en Europe. Mais sous couvert de démocratie, se répand l'embrasement mondial du néo-libéralisme, une puissance d'argent qui dévoile le miracle de la vie. Au lieu de la beauté, elle offre le populisme.

Vous voyez, cher Arp, notre conversation me fait à nouveau croire à l'influence de la beauté. » (Gottfried Honegger, Lettres à, Éditions Jacqueline Chambon)

Jean Arp (1886-1926)

 

Jean Arp, né Hans Peter Wilhelm Arp, en 1886 à Strasbourg (alors en Allemagne) est mort à Bâle (Suisse) en 1966. Il fut naturalisé français en 1926.
Il fut peintre, sculpteur, poète allemand, mais aussi écrivain, photographe, designer.
Son père était allemand mais sa mère, alsacienne, l’avait élevé dans la culture française.
Il fut, entre autre, cofondateur du mouvement dada à Zurich, puis il fut proche du surréalisme.
Il épouse Sophie Taeuber et le couple s’installe à Clamart.
Arp est devenu un artiste mondialement connu. Il a reçu de nombreuses décorations.
Paul Éluard, poète surréaliste, lui dédia un poème dans « Capitale de la douleur »

Un grand nombre de ses œuvres sont exposées au musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg.

Sa seconde épouse, Marguerite Hagenbach, a fait de leur maison-atelier de Clamart la fondation Arp.

 

Jean Arp, Feuilles et gouttes

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27 juin 2021 7 27 /06 /juin /2021 08:41

 

L’OFFRANDE À LA NATURE

 

 

L'Offrande à la nature

Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L'eau luisante et la terre où la vie a germé.

 

La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.

 

J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne
Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité
Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés

 

Je suis venue à vous sans peur et sans prudence,
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d'animal.

 

Comme une fleur ouverte ou logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon cœur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.

 

Soumise ainsi que l'onde où l'arbre se reflète,
J'ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.

 

Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.
Ah ! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour
Et que j'aille au pays sans ombre et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l'amour..
.

Comtesse de Noailles, Le cœur innombrable.

Comtesse de Noailles (1876-1933)

 

Anna de Noailles est née Anna Elisabeth Bassaraba de Brancovan en 1876 et morte en 1933. C’est une romancière et poétesse française d’origine roumaine.

La poésie d'Anna de Noailles porte plus tard témoignage de sa préférence pour la beauté tranquille et l'exubérance de la nature, alors encore sauvage, des bords du lac Léman, où sa famille possède une villa, bien qu’elle passe sa vie dans un environnement urbain.

Elle fréquente l'élite intellectuelle, littéraire et artistique de l'époque.

En 1904, elle crée avec d'autres femmes, le prix Vie Heureuse, qui deviendra en 1922 le prix Fémina

Elle est la première femme élevée au grade de commandeur de la Légion d’honneur et la première femme reçue à l'Académie royale de langue et de littérature française de Belgique…  

Elle est auteure de romans et surtout de poèmes.

 

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28 mars 2021 7 28 /03 /mars /2021 07:43

 

 

Un peu de douceur en ce début de printemps

 

 

ÉTUDE DE CHAT

De Maurice Rollinat

 

 

Longue oreille, des crocs intacts, de vrais ivoires,
Le corps svelte quoique râblu,
Son beau pelage court et gris à barres noires
Lui faisant un maillot velu ;

 

 

Des yeux émeraudés, vieil or, mouillant leur flamme
Qui, doux énigmatiquement,
Donnent à son minois le mièvre et le charmant,
D'un joli visage de femme.

 

 

Avec cela rôdeur de gouttières, très brave,
Fort et subtil, tel est ce chat,
Pratiquant à loisir le bond et l'entrechat,
Au grenier comme dans la cave.

 

 

Aujourd'hui depuis l'aube, ayant bien ripaillé
Au vieux château qui le vit naître,
Il est, sur son fauteuil poudreux et dépaillé,
Accroupi devant la fenêtre.

 

 

Il pleuvasse un peu, mais pour ce craintif de l'eau
L'ondée a trop de violence ;
Il reste au gîte, y fait son ronronnant solo
Dans la musique du silence.

 

 

Confit en sa mollesse, il peine à s'étirer,
Piète, sort sa griffe, la rentre ;
Pour le moment, sans puce, et gavé son plein ventre
Il n'a plus rien à désirer.

 

 

Une poussière ayant picoté son nez rose,
Il éternue, et comme un loir,
Il s'étend paresseux, chargé de nonchaloir,
Et genoux pliés se repose.

 

 

L'œil mi-clos, rêvassant plutôt qu'il ne sommeille,
Gardant l'ouïe et l'odorat,
Il guigne le grillon du mur, flaire le rat,
Écoute ronfler une abeille.

 

 

Le temps passe, à la fin, de sieste en somnolence,
Il s'endort, puis, se réveillant,
Se rendort de nouveau, se réveille en bâillant,
Tant qu'il sort de son indolence.

 

 

Il toussote, se mouche et se désassoupit,
Bombe son échine et la creuse
En redressant sa queue alerte, toute heureuse
D'avoir terminé son répit.

 

 

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