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10 juin 2018 7 10 /06 /juin /2018 07:15

FAUT-IL INSTRUIRE LES INDIGÈNES DES COLONIES FRANÇAISES D’AFRIQUE ? (5)

L’enseignement colonial en Afrique : programmes, bilan, réflexions critiques

AOF-AEF

Les programmes élaborés pour l’instruction des indigènes dans les colonies françaises d’Afrique ont fait l’objet de réflexions et de critiques plus ou moins acerbes depuis les origines, dès le 19e siècle. L’essentiel des critiques et de leurs auteurs sont français, parfois même administrateurs ou responsables coloniaux. La nouveauté, c’est que les remarques concernant l’enseignement colonial en général (méthodes, objectifs, personnel…) proviennent de plus en plus d’intellectuels africains formés par l’école française en France pour la plupart.

 

Bilan et réflexions critiques

Au-delà des programmes et méthodes, les critiques portent surtout sur le bilan d’ensemble de l’enseignement colonial.

Ainsi, au tout début du 20e siècle (la première école française  ayant été ouverte à Saint-Louis du Sénégal en 1817).

« En 1907, l'A.O.F. entière ne compte que 76 écoles de village, 33 écoles régionales (les deux tiers des cercles en sont donc dépourvus) et 12 écoles urbaines.

En 1912, les effectifs scolaires publics s'élèvent à 11.000 élèves, auxquels s'ajoutent 2.600 élèves de l'enseignement privé. » (Dans J. Suret-Canale, déjà cité).

Le même informateur ajoute :

« A la fin de 1914, les effectifs scolaires sont estimés à 17.000 en A.O.F. (Sénégal : 4.500 ; Haut-Sénégal et Niger : 3.000 ; Guinée : 2.600 ; Côte d'Ivoire : 3.400 ; Dahomey : 3.000 ; Niger : 400 ; Mauritanie : 100).

Mais les crédits consacrés à l'enseignement en A.O.F. demeurent faibles (moins de 2 millions en 1914).

La guerre bloque les progrès enregistrés de 1912 à 1914. En 1922, les effectifs scolaires d'A.O.F. s'élèvent à 25.000 pour les écoles publiques, auxquels il faut ajouter un peu moins de cinq mille élèves dans les écoles privées.

En 1944, ils atteindront 57.000 pour les écoles publiques, 19.000 pour les missions. »

Puis

« En 1944, les effectifs sont les suivants : 18.000 pour l'enseignement public (dont 2.000 filles), 16.000 pour l'enseignement privé reconnu, plus de 100.000 pour les "écoles de catéchisme".

C'est la situation de l'A.E.F. qui demeure la plus lamentable. Un arrêté de 1925 prévoit une organisation semblable à celle de l'A.O.F. mais n'est pas appliqué. 14 instituteurs sont recrutés de 1920 à 1924, 21 de 1926 à 1930.

Au Tchad, en 1921, la situation rappelle (en pire) celle du Soudan avant 1900 : une école avec 50 ou 60 élèves fonctionne à Fort-Lamy. Mais elle est restée fermée six mois en raison du départ en congé de l'unique instituteur. Il s'y ajoute dix "écoles de circonscription" confiées à des agents des services civils, des sous-officiers, ou des moniteurs africains dont les connaissances sont des plus sommaires. »

Déjà en 1846, un rapport sur l’instruction publique au Sénégal, signé des 7 noms de la Commission dépêchée là-bas à cette fin concluait :

« La France les a dominés, mais ne les a pas instruits. Les Européens les ont traités comme des instruments sans intelligence, bons à la satisfaction de leurs passions, à écouler les marchandises… ils ont négligé l’avenir intellectuel et moral d’une population intéressante à plus d’un titre… »2

 

Les effectifs ne sont pas seuls en cause

Ainsi

« Pour le régime colonial, l'instruction des masses présente un double péril : en élevant la qualification de la main-d'œuvre, elle la rend plus coûteuse ; d'autre part elle conduit les masses colonisées à prendre conscience de l'exploitation et de l'oppression auxquelles elles sont soumises.

Mais d'autre part l'appareil d'exploitation économique, d'oppression administrative et politique, ne peut fonctionner sans un minimum de cadres subalternes autochtones, courroies de transmission et agents d'exécution entre 1' "encadrement" européen et les masses. Avec l'extension de l'économie de traite, avec le progrès de la technique — si lent soit-il à se manifester — avec le perfectionnement (ou l'alourdissement) de la machine administrative, la colonisation est obligée de former de tels cadres en nombre croissant.

La politique coloniale en matière d'enseignement s'explique par cette contradiction.

Pour la colonisation, l'instruction est un mal nécessaire. On s'efforcera donc de limiter sa diffusion au minimum strictement indispensable, en quantité comme en qualité.

Et, puisqu'on ne peut se passer de l'enseignement, on cherchera à l'utiliser au mieux des intérêts de la colonisation. La dépersonnalisation culturelle entre ici dans les moyens de cette politique. On donnera à ces agents subalternes une formation purement française, on les convaincra de la supériorité exclusive de cette culture européenne dont ils ont le privilège d'obtenir quelques miettes, et on leur inculquera qu'elle les place bien au-dessus de leurs frères restés " sauvages", "incultes".

En même temps on s'efforcera de les modeler suivant les règles du "bon esprit" : ils doivent reconnaître la supériorité du Blanc, de sa civilisation qui les a sauvés de la cruauté sanguinaire des "roitelets barbares", lui vouer respect, reconnaissance et surtout obéissance.

[…]

Ainsi, l'A.O.F. de 1945 ne comportait aucun cadre autochtone ayant suivi l'enseignement supérieur. Médecins africains diplômés de l'école de Médecine de Dakar et instituteurs diplômés de Ponty constituaient la couche supérieure de l'élite intellectuelle. L'école normale W. Pontv comptait 281 élèves (dont 42 dans la section enseignement), l'école de Médecine de Dakar 106 élèves.

Le seul agrégé africain avait fait ses études en France, et y enseignait dans un lycée de province1.

[…]

Le bilan est simple : en 1945 on peut estimer que partout la proportion des illettrés dépasse 95 % de la population. En A.O.F., le pourcentage des enfants effectivement scolarisés par rapport aux enfants en âge de fréquenter l'école est de 3,34 % : par territoire, il varie de 0,82 % (Niger) à 4,25 % pour le Sénégal et 7,8 % pour le Dahomey. Encore faut-il tenir compte, pour expliquer ce dernier pourcentage, comme pour ceux de l'A.E.F. (6,1 %) du Togo (16,1 %) et au Cameroun (17,3 %) des effectifs considérables des écoles privées, dont le niveau est extrêmement bas. »

Ce qui inspire cette réflexion de l’inspecteur général Delage, à propos des méthodes d’enseignement et des contenus jusque-là en vigueur dans les colonies d’Afrique :

« Notre enseignement colonial (ne pourra) en aucun cas, se limiter à un simple dressage. Il ne s'agira pas de donner aux Noirs les quelques notions de langage, d'écriture, de calcul et d'hygiène destinées à faciliter la compréhension des ordres du Blanc.

Il ne s'agira pas de perfectionner un automate à notre service. Notre école africaine ne saurait être conçue comme une école de boys. »

Les griefs à l’encontre du système d’enseignement sont nombreux et variés.

Abdou moumouni (1929-1991)

Professeur Abdou Moumouni (1929-1991), Nigérien, agrégé de Physique en 1956, fait partie de ces intellectuels africains qui ont mené une réflexion approfondie sur le système d’enseignement colonial, [voir L’Éducation en Afrique, Editions MASPERO (1964)]. Il fut Consultant de l'UNESCO sur les questions d'éducation en Afrique ,et occupa de nombreuses fonctions internationales.

 

20e siècle, entrée en scène d’intellectuels africains.1924-1946.

Dans son ouvrage, L’Éducation en Afrique, Abdou Moumouni cite G. Hardy :

« Jusqu’en 1924 donc, pont d’école "obligatoire pour tous" à la Jules Ferry, encore moins de classes calquées sur leurs homologues françaises, mais en terre africaine. On ne saurait être plus explicite que ces quelques extraits de texte officiels :

"Deux ou trois ans de scolarité, une cinquantaine d’élèves par classe. Nous n’avons pas de temps à perdre. Allons aux besognes essentielles ?... Dans les écoles de villages ! il est bien entendu que ce français (langue commune) sera simple autant que possible, et limité à l’expression d’idées courantes, à la désignation d’objets visuels, sans raffinement de syntaxe et sans prétention à l’élégance. Et ce sera avant tout du français parlé. »

L.S. Senghor

Les premières élites africaines contre les programmes, les méthodes et les objectifs de l’enseignement colonial

En effet, ces premières élites formées en France, ont, comme aspiration principale pour la plupart,l’« assimilation » miroitée par la IIIe République et souvent présentée comme objectif majeur de la colonisation.

De tous ces « évolués », le plus connu, en France notamment, c’est le député sénégalais, Léopold Sedar Senghor, élu sous la IVe République, Senghor apparaît comme le véritable porte-étendard, le plus constant de la lutte contre l’enseignement colonial, qu’il qualifie d’« enseignement au rabais ». Son objectif, c’est l’unification définitive des programmes scolaires, en gommant toute différenciation entre programmes métropolitains et programmes scolaires en Afrique.

Sont vœu ne fut exaussé qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

En effet, jusque-là, seul le Sénégal connaissait un système d’enseignement digne de ce nom ; il fut la seule colonie rebelle à l’école rurale.

Les élites coloniales d’alors, les premiers députés à siéger au Palais Bourbon, à l’exemple de Senghor, ont réclamé, partout, en AOF notamment, un système d’enseignement qui garantisse aux jeunes Africains, l’accès à la culture et à la promotion sociale.

Les programmes scolaires de la métropole et ceux des colonies unifiées, l’AOF fut rattachée à l’Académie de Bordeaux jusqu’à la fin de la colonisation.

Georges Hardy  (1884-1972)

1924 : loi de scolarité obligatoire en Afrique francophone

         Inversion des hiérarchies traditionnelles

Sous l’impulsion de Georges Hardy, alors tout puissant responsable de l’enseignement colonial, les « lois Jules Ferry » : scolarité obligatoire, furent introduites en Afrique. Mais pour l’essentiel, ce sont des fils d’esclaves ou ceux de catégories sociales « mineures » qui furent envoyés à l’école, les anciens aristocrates ou anciens chefs refusant de « donner leurs enfants aux Blancs ». C’était pour eux une manière de résister à la domination coloniale. ( Tout comme lors de la Première Guerre mondiale, pour le recrutement de soldats africains, le chef de canton, ou  le chef de village, simple exécutant de l’administration coloniale, n’envoyait, pour l’’essentiel ,que des recrues de « condition  sociale inférieure »).

Mais à l’accession à l’indépendance, le colonisateur parti, les fils d’anciens esclaves, scolarisés, formés à l’école française, devinrent les responsables politiques des nouveaux États, au grand dam des descendants de familles de classe élevée.

Un bilan de l’école coloniale ? Pour qui ? Les Français ou les Africains ?

       Ce qu’ils ont gagné (les uns et les autres) vaut-il ce qu’ils ont perdu ?

Tout d’abord il convient de rendre justice aux premiers instituteurs pionniers de l’instruction en Afrique.

Qu’ils soient métropolitains ou autochtones, blancs ou noirs, ils méritent la reconnaissance publique, vu les conditions dans lesquelles ils ont exercé leur métier.

Par ailleurs l’apprentissage de la langue française fut pour les Africains une ouverture au monde, mais aussi et surtout, le brassage des populations de l’Afrique francophone, (ouverture de l’Afrique à l’Afrique par conséquent) en brisant les multiples barrières linguistiques.

Quant à la France, en niant ou méprisant les langues et cultures africaines, le colonisateur s’est privé d’une ouverture sur une richesse culturelle et humaine inestimable, car, une langue (ou une culture), quelle que soit son importance ou l’étendue de sa sphère de diffusion, exprime une vision spécifique du monde. L’apprendre, ou la reconnaître, c’est enrichir sa propre culture. Cette richesse aurait sans doute permis d’enrichir davantage le français et le Français, de même que les relations entre Africains et Français, hier et aujourd’hui.

1. Il s’agit de L. S. Senghor, futur président du Sénégal et membre de l’Académie française.

2. Archives nationales du Sénégal : Instruction des indigènes.

 

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3 juin 2018 7 03 /06 /juin /2018 07:08

FAUT-IL INSTRUIRE LES INDIGÈNES DES COLONIES FRANÇAISES D’AFRIQUE ? (4)

Programmes, bilan, réflexion critique de l’enseignement colonial

AOF-AEF

Programmes et objectifs

Les programmes, de même que les méthodes d’enseignement, sont fonction des objectifs de l’enseignement colonial en Afrique.

Les textes officiels, de 1817 à 1945, mettent en adéquation programmes, méthodes et objectifs. Ces textes demeurent en conséquence les matériaux premiers de toute réflexion sur l’instruction des indigènes dans les colonies d’Afrique.

Ainsi, celui promulgué par le gouverneur général de l’AOF, Camille Guy en 1922, fixe l’orientation générale :

« De l'air, avant tout de l'air ! s'écrie le gouverneur Camille Guy. Les bons programmes ne s'obtiennent qu'en élaguant, non en ajoutant. Enseignement du français, des sciences élémentaires, des travaux professionnels et enseignement technique approprié au milieu et c'est suffisant. A agir autrement on ne prépare pas des citoyens français, mais des déclassés, des vaniteux, des désaxés, qui perdent leurs qualités natives et n'acquièrent que les vices des éducateurs. C'est par ce système qu'on crée de toutes pièces des René Maran et qu'un beau jour apparaît un roman comme Batouala, très médiocre au point de vue littéraire, enfantin comme conception, injuste et méchant comme tendances. »1

Dans la lignée de ce texte, un autre gouverneur général de l’AOF précise en 1924 :

« Si nos écoles ainsi conçues (avec des programmes voisins de ceux utilisés en France. J.S.-C.) nous donnèrent de nombreux collaborateurs d'un loyalisme éprouvé, elles formèrent aussi, hélas, un contingent important de déracinés aigris qui devinrent nos contempteurs et nos ennemis.

Fallait-il les fermer comme d'aucuns le conseillaient ? Une solution aussi radicale, outre qu'elle n'était pratiquement pas réalisable, aboutissait à abandonner à leur propre inspiration l'éducation de nos sujets, ou, ce qui serait plus dangereux encore, aux initiatives des adversaires de la colonisation.

Il ne s'agissait donc pas d'abandonner, il fallait réformer l'enseignement. »2

Qu’apprennent-ils à l’école, concrètement ?

 "Dans l’esprit du temps l’enseignement dont l’intention majeure reste pourtant la même (reproduire le système colonial et favoriser l’exploitation des richesses) ne cherche nullement à accélérer le processus de scolarisation, ni à développer l’enseignement de qualité", selon A. Tirefort  (déjà cité).

Et le texte promulgué,émanant du gouverneur général  de L'A.O.F.précise:

« Considérons l’instruction comme chose précieuse qu’on ne distribue qu’à bon escient et limitons-en les bienfaits à des bénéficiaires  qualifiés. Choisissons nos élèves tout d’abord parmi les fils de chefs et notables… » (Gouverneur général Roume, 1924).

Et Georges Hardy (voir article 2 du blog du 20 mai 2018), principal responsable de l’enseignement colonial dans l’entre-deux-guerres fixe le cap :

« L’école sera tout bonnement préparatoire à toutes sortes d’apprentissages agricole, industriel, commercial. Civiliser une population indigène, ce n’est pas la faire entrer brusquement dans les cadres, et les habitudes de notre vieille société ; la moindre expérience permet d’affirmer qu’une telle entreprise ne peut aboutir, qu’elle n’est pas exempte de dangers. »

En conséquence, les programmes proposent un enseignement pratique, autour de l’apprentissage du français, comme précisé ci-dessous :

« Éviter que l'enseignement des indigènes ne devienne un instrument de perturbation sociale

Le français doit être imposé au plus grand nombre d'indigènes et servir de langue véhiculaire dans toute l'étendue de l'Ouest africain français. Son étude est rendue obligatoire pour les futurs chefs, et cette mesure constitue une innovation de l'arrêté3. Il n'est pas admissible, après quarante ans d'occupation, que tous les chefs sans exception, avec lesquels nos relations de service sont journalières, ne puissent entrer en conversation directe avec nous. » (Dans J Suret-Canale, déjà cité).

L’enseignement agricole, une place de choix dans les programmes, derrière le français

Selon une voix autorisée, Jean Suret-Canale, spécialiste de ce sujet :

« L'enseignement « agricole » devient obligatoire, et l'on y consacre jusqu'à la moitié des horaires, la classe proprement dite étant réduite à quatre heures et demie par jour.

Des champs, des plantations, des troupeaux, sont annexés à l'école et leur entretien devient la préoccupation essentielle. C'est d'après leur état et leur rendement qu'on note les instituteurs

Un document officiel donne de ce système l’appréciation suivante :

"Les résultats de l'école de village ne furent guère brillants. Dans ces écoles, l'enfant, parfois recruté de force, devait souvent collaborer à l'exploitation de la ferme annexée à l'école où il exerçait des travaux pénibles et le plus souvent dépourvus de valeur éducative. C'est pourquoi certains préféraient prendre la fuite." (L’enseignement dans les territoires d’outre-mer, Documentation française, Notes et Études documentaires, n° 1896).

 

Dépourvues de tout matériel moderne, ces écoles ne peuvent donner aucun enseignement agricole valable ; quant à l'agriculture traditionnelle, les jeunes élèves qui la pratiquent avec leurs parents depuis le plus jeune âge n'ont rien à apprendre en cette matière et en savent souvent plus que leurs maîtres.

L' "enseignement agricole" se réduit ainsi à des corvées manuelles. »

 

Malgré la place de choix attribuée aux deux matières considérées comme les plus importantes des programmes scolaires, le français et l’agriculture, les résultats révélés par différentes enquêtes officielles font état d’un déficit chronique de la seconde.

Nonobstant la réforme du gouverneur général des Colonies, Jules Brévié, en 1935, l’enseignement agricole paraît en grande difficulté par rapport aux objectifs à atteindre.

 

D’une manière générale, au-delà de l’échec de l’enseignement agricole, c’est l’ensemble du système scolaire mis en place dans les colonies qui est en cause, pour de multiples raisons.

Les réflexions critiques sur son bilan se font jour, de plus en plus nombreuses et incisives, y compris parmi les administrateurs coloniaux, les penseurs et intellectuels français, de même que les premières élites africaines, sorties de l’école française.

Le premier, Charles Régismanset , haut fonctionnaire du ministère des colonies(voir article 2 du blog du 20 mai 2018), en dévoilant des intentions cachées de l’action coloniale de la France en Afrique, sème le doute, peut-être inconsciemment, sur l’engagement réel de la France pour le progrès matériel, social, culturel de ses indigènes.

C’est sans doute que les premiers intéressés, les indigènes, et plus précisément leurs premières élites formées, mettent en parallèle cette déclaration et les intensions proclamées dès le début de la colonisation au 19e siècle. D’autant plus que des voix encore plus autorisées abondent dans le sens de Régismanset, tout spécialement Maurice Delafosse (voir blog article « Galerie de portraits de colonisés français au XIXe siècle (2) », 17/11/2017).

Maurice Delafosse (1870-1926)

Historien, administrateur colonial, humaniste

Maurice Delafosse écrit  ainsi en 1921 :

« Si nous condescendons à être francs vis-à-vis de nous-mêmes, nous sommes bien forcés d’avouer que ce n’est pas l’altruisme qui nous a conduits en Afrique, au moins en tant que nation. Que de pieux missionnaires, ayant voué leur vie au salut de l’âme de leurs semblables, soient allés là-bas dans le seul but d’être utiles à leurs frères noirs, en l’autre vie sinon en celle-ci, je l’admets volontiers. Mais ce ne sont point de pareils motifs qui nous ont amenés à planter notre pavillon au Sénégal et sur les côtes de Guinée, ni à batailler avec les indigènes pour leur faire accepter notre autorité.

Tantôt nous voulions assurer des débouchés à notre commerce ou des ressources de matières premières à notre industrie, tantôt nous éprouvions le besoins de protéger la sécurité de nos nationaux ou le besoin de ne pas nous laisser devancer par des rivaux étrangers, tantôt nous étions mus par le désir obscur et inconscient de procurer un peu de gloire ou de grandeur à notre patrie, tantôt nous obéissions simplement aux caprices du hasard ou suivions la trace d’un explorateur, parce que nous croyions ne pas pouvoir faire autrement. En aucun cas je ne découvre, comme mobile de notre expansion coloniale en Afrique, la volonté réelle et raisonnée de contribuer au bonheur des populations que nous sommes allés subjuguer. C’est là une excuse que nous donnons facilement après coup, ce ne fut jamais un dessein…

Loin de moi de jeter la pierre à ceux qui ont poussé la France dans cette voie… Mais la générosité de leurs intentions n’a pas dépassé les frontières de la patrie française et l’action nationale qu’ils ont mise en mouvement, pour admirable qu’elle ait été et qu’elle demeure du point de vue national, n’en fut pas moins égoïste du point de vue humain. »4.

1. C. Guy, A.F., 1922, n° 1, p. 43. René Maran, administrateur colonial antillais, avait dans son roman Batouala, qui obtint le prix Goncourt en 1922, dénoncé l'atroce condition des Noirs du Congo et dépeint avec réalisme le milieu administratif. Il souleva la colère des coloniaux. L'auteur devait finir, d'ailleurs, dans la plus parfaite orthodoxie coloniale.

2. Communication à l'Académie des Sciences coloniales de M. le gouverneur général Jules Brévié, le 13 octobre.

3. Arrêté du 1er mai 1924.

4. Maurice Delafosse, Sur l’orientation de la politique indigène de l’Afrique noire, A.F., R.C., 1921.

 

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27 mai 2018 7 27 /05 /mai /2018 07:34

FAUT-IL INSTRUIRE LES INDIGÈNES DES COLONIES FRANÇAISES D’AFRIQUE ? (3)

Écoles, enseignants

Maîtres autochtones et maîtres métropolitains

Coexistence et hiérarchie

AOF-AEF

Écoles : la diversité est la règle

       —Diversité des noms ou appellations.

       —Diversité des statuts des établissements et du personnel.

On distingue ainsi :

       —L’école de village (la moins bien dotée).

       —L’école du canton (école cantonale).

       —L’école de la région (école régionale)…

Mais aussi :

       —École des fils de chefs.

       —École des otages…

(Écoles des otages, écoles des fils de chefs, crées par Faidherbe, gouverneur du Sénégal à partir de 1854. Etablissements où sont scolarisés de force des fils de chefs ou de notables ayant résisté à la domination coloniale, l’objectif étant d’en faire des auxiliaires dociles. Le Sénégal et le Soudan (actuel Mali) furent les principales régions d’implantation de ces écoles).

Enfants de l'École des otages créée  à Saint-Louis (Sénégal) par Faidherbe  

On distingue également des écoles sans nom : celles fondées par des militaires au cours de la conquête coloniale : de 1854 à 1900 ce sont pour la plupart des écoles éphémères, dont le destin est lié à l’histoire de la guerre et la conquête des régions d’implantation, en conséquence, des plus précaires.

On distingue aussi les écoles de Nomades (Peuls, Touaregs…). Écoles itinérantes, sans implantation fixe, où l’instituteur se déplace avec les propriétaires et les troupeaux, au quotidien. L’instituteur doit s’adapter ou démissionner (ou déserter).

Jean Suret-Canale (1921-2007) professeur français  d’histoire

 

Architecture générale de l’école française d’Afrique

« La structure établie était la suivante.

L'enseignement primaire élémentaire serait donné dans trois sortes d'écoles :

  • au niveau inférieur, l’école de village où enseigneraient des moniteurs indigènes. On y apprend les « rudiments de la langue française et du calcul » et l'on se propose d'y « initier les enfants aux travaux agricoles » ;
  • au niveau supérieur, l’école régionale, sise au chef-lieu cercle, comprenant outre les classes préparatoire et élémentaire tenues par des adjoints, un cours moyen tenu par un instituteur européen remplissant les fonctions de directeur. Les études y sont sanctionnées par un certificat d'études primaires élémentaires (C.E.P.E.) local, d'un niveau inférieur à celui de la métropole ;

— parallèlement, l’école urbaine, aux chefs-lieux de colonies et dans les grands centres, donnera aux enfants de la population européenne et assimilée un enseignement suivant les programmes français conduisant au C.E.P.E.

L'enseignement professionnel se limita à une école, l’école Pinet-Laprade, à Gorée, qui fonctionna de 1904 à 1924. Elle formait des contremaîtres, mais devait donner sa formation pratique à l'extérieur, « dans des ateliers publics et privés ».

L'enseignement primaire supérieur et commercial fut donné par l’école Faidherbe à Saint-Louis. Les écoles primaires supérieures (dont une seule était alors créée) devaient recruter au niveau du C.E.P.E. ; la durée des études était de deux ans, mais pouvait être réduite à une année selon les besoins de recrutement en personnel subalterne.

Enfin une école normale à Saint-Louis, formera pour toute l'A.O.F. les cadres africains dans deux sections, section normale (instituteurs) et section administrative (interprètes, chefs). Elle recrute parmi les meilleurs élèves des E.P.S. et la durée des études y est de trois ans. C'est la vieille « Ecole des fils de chefs » qui en tiendra lieu. » (Jean Suret-Canale, Afrique noire, occidentale et centrale, 1961)

Les écoles des congrégations religieuses qui, en plusieurs régions précédèrent l’école publique, sont implantées au Sénégal, mais surtout en Afrique équatoriale pour la plupart.

« Les lois sur les congrégations amenèrent l'administration coloniale, en 1903, à retirer aux religieux la gestion des écoles publiques. Ceux-ci conservèrent toutefois celles qui étaient attachées en propre aux missions et créèrent par la suite des écoles privées, que l'administration subventionna au moins en A.E.F.

Conduit pour la première fois à s'occuper des choses de l'enseignement, le gouvernement général de l'A.O.F., par trois arrêtés du 24 novembre 1903, institua un système scolaire qui devait durer, à quelques détails près, aussi longtemps que le régime colonial lui-même. » (id)

 

Saint-Louis du Sénégal, berceau de l’école publique laïque en Afrique

En matière d’enseignement, le Sénégal fut un véritable laboratoire. Ce qui fut implanté à Saint-Louis (première possession française d’Afrique depuis Louis XIV), s’étendit peu à peu sur l’ensemble du Sénégal, puis sur l’ensemble de l’A.O.F et plus tard, sur l’A.E.F.

En effet, la 1ère école française fut fondée à Saint-Louis du Sénégal par l’instituteur bourguignon Jean Dard (voir plus loin).

 

Saint-Louis du Sénégal (19e S)

Jean Dard, instituteur français, né le 21 juin 1789 en Côte d’Or, mort à Saint-Louis du Sénégal en 1833, à 44 ans,a ouvert la première école française d’Afrique noire en 1817.

Deux ans plus tard, en 1819, s’installait à Saint-Louis, la congrégation des religieuses de Saint-Joseph de Cluny, fondée par la mère Javouhey.

Les maîtres : recrutement et fonction

« Faute de personnel, on continua à recruter comme instituteurs un peu n'importe qui (colons ou commerçants ruinés, agents de factoreries licenciés par leurs patrons), et, en marge de leurs fonctions, on fit appel aux militaires et fonctionnaires.

En 1906, on comptait en Guinée 12 écoles régionales (tous les cercles n'en possédaient pas), une école urbaine et une école de filles à Conakry, et trois écoles de village seulement. En tout 1.345 élèves, dont 243 filles, fréquentaient les écoles publiques. Les pères tenaient en outre 3 écoles, avec 83 élèves. Le personnel comptait 13 instituteurs et 6 institutrices européens, 18 moniteurs et 2 monitrices africains.

En 1907, l'A.O.F. entière ne compte que 76 écoles de village, 33 écoles régionales (les deux tiers des cercles en sont donc dépourvus) et 12 écoles urbaines.

En 1912, les effectifs scolaires publics s'élèvent à 11.000 élèves, auxquels s'ajoutent 2.600 élèves de l'enseignement privé.

Quant à l'A.E.F., elle continue à ignorer à peu près complètement le problème de l'enseignement, qui est abandonné aux missions.

Le premier crédit budgétaire ouvert à ce titre (12.000 francs) le sera en 1906, au Gabon, pour l'établissement d'une école laïque à Libreville. Au budget de 1911, le Gabon avait prévu, sur 2.200.000 francs, 25.000 francs pour l'enseignement. Il n'en sera utilisé que 5.406,84 francs, trois des quatre écoles existant en 1910 ayant été fermées faute d'instituteurs. A celle de Libreville, seule demeurée ouverte, l'enseignement était donné par des agents des services civils, moyennant une indemnité supplémentaire. La même année, le Moyen-Congo avait consacré à l'enseignement un peu moins de 20.000 francs; l'Oubangui et le Tchad, absolument rien.

Un arrêté du 4 avril 1911 avait prévu la création d'un cadre du personnel enseignant : il ne fut pas appliqué.

De 1910 à 1919, cinq instituteurs seulement furent recrutés pour l'A.E.F.

C'est seulement en 1912 que l'A.O.F. fit un premier pas vers la réalisation des principes posés en 1903.

Il est alors créé un service de l'Enseignement, dirigé par le gouverneur général (qui ainsi n'abdique pas) assisté par un inspecteur de l'Enseignement de l'A.O.F. Le premier inspecteur sera Georges Hardy, agrégé d'histoire et de géographie, ancien élève de l'Ecole normale supérieure.

L'école normale, l'école Pinet-Laprade, l'école administrative Faidherbe et l'école des pupilles mécaniciens de la Marine (Dakar) sont placées sous son autorité directe et prennent un caractère fédéral. L'école normale, jusque-là simple « section normale » créée en 1904 à l'école des fils de chefs, est transférée de Saint-Louis à Gorée : elle prendra bientôt le nom d'école normale William Ponty. » (id)

Un pionnier méconnu : Jean Dard.

Le premier instituteur du Sénégal, Jean Dard, apprend le wolof, rédige le premier dictionnaire français-wolof, la première grammaire wolof, et plaide pour l’enseignement de base en wolof, mais il ne fut pas suivi.

L’intention de Dard de faire du wolof une langue écrite et enseignée était originale et d’ailleurs en contradiction avec les intentions de ses protecteurs parisiens. Il fut donc rappelé en France.

L’idée de commencer l’instruction en langue maternelle des jeunes autochtones dans les possessions françaises d’Afrique occidentale fut définitivement abandonnée, du moins dans l’enseignement public.

 

Une hiérarchie bien établie

Une hiérarchie quasi implicite s’établit entre maîtres autochtones et maitres métropolitains, dès l’arrivée de ces derniers sur le continent.

En 1919, une réforme fut tentée par l’instituteur français Dupont, alors directeur de l’École Normale William Ponty. Il fit prendre un décret dont l’objet était d’amener les instituteurs autochtones à préparer et obtenir les mêmes diplômes que leurs collègues français. « Cette décision souleva un tollé des milieux coloniaux, et tout spécialement de certains instituteurs européens, estimant inadmissible que les futurs instituteurs africains puissent avoir les mêmes titres qu'eux (voire, pour certains des titres supérieurs) et prétendre ainsi à 1 'égalité de situation et de traitement ». Dupont rappelé en France, l'arrêté ne fut jamais appliqué.

Jean Suret-Canale explique ainsi l’hostilité des instituteurs français à l’application de ce décret. Pour lui « Mais il y avait aussi des instituteurs européens compétents et ayant l'amour du métier. Même marqués par l'empreinte coloniale, ils ne pouvaient, de par leurs origines et leurs fonctions, partager intégralement les conceptions régnant en milieu administratif ; ils croyaient à la « mission civilisatrice » de la France ; ils croyaient à leur tâche d'éducateurs chargés de former des « Français Africains » et ces vues, en dépit de leurs aspects paternalistes, les conduisaient souvent à aller dans leur enseignement au-delà des limites fixées par la prudence coloniale »

Jean Suret-Canale justifie aussi cette différence de traitement entre Français et Africains :

« Mais il y avait aussi des instituteurs européens compétents et ayant l'amour du métier. Même marqués par l'empreinte coloniale, ils ne pouvaient, de par leurs origines et leurs fonctions, partager intégralement les conceptions régnant en milieu administratif ; ils croyaient à la « mission civilisatrice » de la France ; ils croyaient à leur tâche d'éducateurs chargés de former des « Français Africains » et ces vues, en dépit de leurs aspects paternalistes, les conduisaient souvent à aller dans leur enseignement au-delà des limites fixées par la prudence coloniale »

La différence de condition et de traitement entre Européens et Africains persistera encore longtemps, et ne fut remise en cause que bien après la Deuxième Guerre mondiale.

 

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20 mai 2018 7 20 /05 /mai /2018 07:31

FAUT-IL INSTRUIRE LES INDIGÈNES DES COLONIES FRANÇAISES D’AFRIQUE ? (2)

En France, un débat long et âpre : 1878- 1946.

L’Afrique après le partage : 1885. Afrique britannique, française, allemande, portugaise, belge.

 

La perspective de l’ouverture des études supérieures aux autochtones des colonies ébranla sans doute  la conscience de quelques membres des gouvernements successifs, de même que des intellectuels de haut rang.

 

Les doctrinaires de l’enseignement différencié

         Diversité et convergence des arguments

 

De tous les opposants à l’instruction des indigènes en langue française, Louis Vignon (1859-1932), professeur à l’École coloniale, fut sans aucun doute le plus déterminé, le plus constant et le plus prolixe. Il fut surtout celui qui développa l’argumentaire le plus riche et le plus varié, et surtout, le plus incisif.

Pour lui, s’il faut, malgré tout, instruire les indigènes, cela doit se faire uniquement dans leur langue et cette instruction doit se placer « au seul point de vue utilitaire ».

Concrètement, pour Vignon « une grosse difficulté est la résistance que présente l’intelligence même des autochtones »

Une autre difficulté pour lui se présente dans le coût financier, « le poids de la dépense que représenterait l’instruction dispensée aux indigènes en français, notamment le recrutement des maîtres en métropole ».

Louis Vignon a un autre souci, de nature philosophique et culturel, celui de « dénationaliser nos sujets par une instruction trop européenne ».

Le professeur Vignon s’indigne par ailleurs de constater que la question de l’instruction des indigènes ne figurait pas initialement dans le projet et dans le programme de colonisation de la France avant 1892. « Et voilà que tout à coup, en cette année 1892, un cri est jeté : il faut instruire nos indigènes ! ».

Et Vignon de s’en prendre à ceux qu’il nomme « les zélés de l’instruction des indigènes ». Le premier visé est Jules Ferry. Sous l’impulsion de ce dernier en effet, dans la foulée des réformes qui ont abouti aux lois scolaires de 1881-1882, quelques écoles aux ambitions limitées : enseignement d’un français sommaire associé à une « légère formation professionnelle », furent initiées en Kabylie (Algérie).

Les responsables fanatiques de cette tendance sont : « Jules Ferry, Burdeau, Léon Bourgeois, Combes qui se montrèrent parmi les plus ardents ».

Vignon semble ne pas croire un seul instant à l’intérêt de cette instruction des indigènes en français, n’y voyant que des inconvénients pour la France ainsi que pour les indigènes eux-mêmes à terme.

Prenant le contre-pied d’un partisan de l’instruction des indigènes en français, il écrit :

« Encore Albin Rozet, Paul Bourde jugeaient-ils hier le mouvement trop lent. « Le jour, écrivait le premier, où notre Nord-Africain parlera français, il sera véritablement une terre française et un prolongement de la patrie. Il sentira et pensera comme la France. » Et Bourde dans le Temps : « L'enseignement des indigènes est la clef de voûte de notre œuvre au delà de la Méditerranée. De lui dépend l'avenir de notre nation elle-même, car ce n'est que par l'instruction que la France peut espérer absorber les 15 millions d'indigènes qu'elle va désormais porter logés dans ses flancs. »

Ce sont là, hélas, des attitudes, des mots et, pour partie, des illusions ! La question est loin d'être aussi simple parce qu'au fond, et tréfonds, on rencontre l'irréductible opposition des mentalités, des civilisations ; que ces mentalités sont édifiées à travers les âges. Africains et Asiatiques ne sont point, comme le croient les assimilateurs idéologues, des « attardés » qu'il suffit de prendre par la main pour .en faire des Français ; ce sont d'autres hommes. La seule présence des européens, leur mode de vivre, leur action économique troublent déjà les indigènes profondément, et sur tous les points du monde. Leur porter avec précipitation langue, livres, idées, les troublera bien davantage. S'il ne s'agissait que de mettre le Noir, l'Arabo-Berbère, l'Annamite en état d'échanger avec son administrateur, son employeur, les mots usuels nécessaires : réclamations, explication de la feuille d'impôt, conditions d'engagement de travail, taux du salaire... cela ne soulèverait aucune objection. Une question seulement se poserait, qui, suivant les possessions, recevrait différentes réponses : sur tant de millions d'indigènes, combien en est-il de centaines ou de milliers qui aient suffisamment chance de rencontrer administrateurs ou colons pour qu'il soit nécessaire de leur donner ce petit bagage ? et pour, l'ayant acquis, l'entretenir et le conserver ? Mais, — et voici la grosse préoccupation, le danger, — l'enseignement de notre langue ne portera pas à nos sujets que des mots, il leur portera aussi des idées, idées tout à fait différentes des leurs, élaborées peu à peu à travers les siècles par des cerveaux autrement construits, travaillant autrement. »

 

De toute évidence, Vignon ne croit guère aux arguments des partisans de l’assimilation par le truchement de la langue française.

Scepticisme ainsi exprimé :

« avant de songer à jeter dans le courant de la civilisation européenne des esprits qui en sont si éloignés, il serait mieux de s’inquiéter de la place que pourront prendre "nouveaux instruits" et "intellectuels" dans leur propre pays. D’abord, pourquoi le dissimuler ? Il n’est pas certains que, du moins pendant un temps, ils reçoivent au sortir de nos écoles bon accueil de la part de leurs coreligionnaires. En q’y rendant, ne se sont-ils pas, en quelque sorte, mis hors de la communauté ? »

Poursuivant son argumentation, de l’Afrique du Nord à l’Afrique noire :

« En Afrique noire, la question se présente sous d'autres aspects. Ici, comme au Maghreb, la nécessité d'une langue véhiculatrice se fera peu à peu sentir, — nécessité économique, politique aussi, pour cette raison qu'à des tribus différentes, parlant cent dialectes et qui se battaient hier, nous avons imposé la paix française. Poussés par la nécessité, les Noirs de quelques parties du Sénégal, ont essayé, un temps, d'écrire leurs parlers avec les caractères arabes, mais outre l'imperfection du système, il ne serait pas sage de favoriser dans nos possessions la propagation de la langue en laquelle s'écrit le Coran. »

Et, comme prenant à témoin la conscience nationale, aujourd’hui et demain, il présente sa réflexion et son point de vue sur cette question sinon comme un devoir, du moins comme service rendu à sa patrie.

« Les préoccupations n’ont cessé d’apparaître à chaque ligne de cette étude, comme le souci de tenir à une juste mesure — mesure que nos gouverneurs tentent toujours de passer. La difficulté, pour nos sujets, de prendre d'un coup l'instruction française, de retenir ce qui leur aura été enseigné ; celle, pour les gouvernements coloniaux, de recruter de bons maîtres ; puis, encore, la préoccupation de résister à l'élévation des dépenses afin de boucler leur budget, constitueront des "surfaces de flottement" qui modéreront la "fureur scolaire". Si, — et en quelle mesure, — nos indigènes se modifieront au contact des idées nouvelles ; s'ils se rapprocheront ou éloigneront de leurs éducateurs, l'avenir le dira. Une seule chose apparaît dès maintenant certaine au sociologue, c'est que l'instruction primaire, professionnelle, secondaire, supérieure, technique ne transformera nulle part Noirs, Arabo-Berbères et Jaunes en des Français : déterminés physiologiquement et psychologiquement dans leur mentalité par l'hérédité, le milieu, la société, ils demeureront ce qu'ils sont, des Noirs, des Arabo-Berbères, des Jaunes, n'évolueront que suivant les possibilités et les modes de représentation de leurs cerveaux. »

Puis,

« Ainsi la France est la seule nation coloniale qui, obéissant au sentiment, méconnaissant les faits, a, dès la première heure, donné à ses sujets des droits politiques extraordinaires ; la seule qui convie leurs élus non seulement dans des assemblées locales, mais encore dans les assemblées métropolitaines. Ce faisant elle expose ses colons, sa domination, aux plus graves dangers en même temps qu'elle dévoye les populations ; ce faisant elle refuse de tenir compte des enseignements de la nature. »

Enfin, Louis Vignon clôt son long exposé, dense et argumenté par une mise en cause générale de la politique coloniale de la France au début du 20e siècle.

« Une chose est apparue bien nettement : la confusion des méthodes et des principes, l'incohérence des solutions, la contradiction des résultats. »

Sans avoir la densité, la variété et la force de conviction de l’argumentation du professeur Vignon, Georges Hardy est aussi un farouche défenseur de l’enseignement différencié. Pour lui, c’est une véritable aberration que d’enseigner le même programme aux élèves de métropole et à ceux des colonies.

Georges Hardy (1884-1972)

Georges Hardy, professeur d’histoire, haut fonctionnaire de l’Enseignement colonial. Il est l’artisan d’une réforme profonde de l’enseignement dans les colonies françaises.

 

Plaidoyer pour un enseignement différencié dans les colonies

         École de l’élite

         École de la masse

 

Sa philosophie de l’instruction des indigènes est des plus simples et des plus limpides.

Pour lui « les écoles coloniales ne doivent former, parmi les indigène qu’un petit nombre d’élites dont les autorités ont besoin pour faire fonctionner les rouages de la colonisation en dispensant à la masse un enseignement minimal. »

Georges Hardy considérait en effet, comme « dangereux pour le système colonial donc pour la métropole, la formation d’élites indigènes nombreuses, surnuméraires, qui s’insurgeraient si l’on ne pouvait leur offrir d’emplois à la hauteur de leur qualification. Elles nourriraient un sentiment de frustration qui les pousserait à embrasser la cause nationaliste ou indépendantiste ».

Il écrivait à ce propos en 1932, dans la revue L’Afrique française, s’agissant du système d’enseignement colonial

« il faut prévoir, pour les autres, c’est-à-dire la majorité, un vaste "terre-plein" qui restera au niveau de la vie indigène et qui la refléterait fidèlement. Autrement, établir une séparation nette entre les écoles destinées à former des élites, et une école populaire, une bonne école toute simple, pas savante pour un sou, exclusivement consacrée à améliorer le genre de vie traditionnel, soucieuse avant tout de ne pas déraciner, de ne pas désaxer, de ne pas déséquilibrer… »

Simple et pragmatique à souhait, cette philosophie de Georges Hardy rallia nombre de suffrages dans les rangs des opposants à l’enseignement unifié.

Parmi toutes les voix plaidant pour un enseignement différencié et spécifique aux colonies, la plus éminente fut celle dAlbert Sarraut, le deuxième plus grand théoricien de la colonisation française avec Jules Ferry, par sa longévité politique. Avocat, député radical-socialiste  de 1902 à 1924 ,puis sénateur radical-socialiste de 1926 à 1940, plusieurs fois ministre, notamment ministre des colonies de 1920 à 1931, puis de 1932 à 1933, il eut la haute main sur l’enseignement colonial pendant toute la durée de l’entre-deux-guerres et fut unanimement considéré comme le principal responsable de ce département jusqu’en 1940.

Sa personnalité et ses principales responsabilités politiques et gouvernementales (gouverneur général de l’Indochine : 1926-1928,puis de 1934 à  1935 ; président du Conseil  octobre-novembre 1933, puis janvier-juin 1936), firent de lui, le mieux placé de tous pour faire admettre la nécessité de prévoir pour les colonies, un enseignement différent de celui de la métropole.

Albert Sarraut (1872-1962)

Le triomphe de l’enseignement différencié dans les colonies

 

C’est donc tout naturellement qu’Albert Sarraut, ministre des Colonies fixe le cap.

« Instruire les indigènes est assurément notre devoir... Mais ce devoir fondamental s'accorde par surcroît avec nos intérêts économiques, administratifs, militaires et politiques les plus évidents.

L'instruction en effet, a d'abord pour résultat d'améliorer la valeur de la production coloniale en multipliant dans la foule des travailleurs indigènes la qualité des intelligences et le nombre des capacités ; elle doit en outre, parmi la masse laborieuse, dégager et dresser les élites de collaborateurs qui, comme agents techniques, contremaîtres, surveillants, employés ou commis de direction, suppléeront à l'insuffisance numérique des Européens et satisferont à la demande croissante des entreprises agricoles, industrielles ou commerciales de colonisation... »

C’est également A. Sarraut qui mit un terme au long débat sur l’ouverture de l’enseignement supérieur aux autochtones. Là, comme ailleurs, sa voix fut prépondérante. Il fixa les règles et sa philosophie en ce domaine.

« Les hautes spéculations sont un vin capiteux qui tourne facilement les têtes. Certains tempéraments n’offrent aucune résistance aux excitants… l’enseignement supérieur suppose, avec hérédité préparatoire, un équilibre des facultés réceptives, un jugement dont seule une faible minorité de nos sujets et protégés sont encore capables… »

 

 

Quelques années plus tôt, un autre haut fonctionnaire du ministère des Colonies, Charles Régismanset (1877-1945), écrivait dans un essai (1907):

« Je ne souhaite point que l’éducation noire soit poussée trop avant… tant que les populations  seront les plus faibles, elles admettront le droit du plus fort. Le jour où le "plus fort" désarmerait, le jour où elles auraient compris l’admirable mensonge de toutes ces abstractions, elles auraient tôt fait — les Amanites nous en donnent déjà un avant-goût — de dénoncer ce prétendu "contrat d’association", de s’insurger contre la tutelle et l’exploitation européennes ».

Et il résume sa philosophie en cette formule lapidaire : « assimilation irréalisable ou association hypocrite, deux systèmes également en contradiction flagrante avec le fait. »

 

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13 mai 2018 7 13 /05 /mai /2018 07:15

FAUT-IL INSTRUIRE LES INDIGÈNES DES COLONIES FRANÇAISES D’AFRIQUE ? (1)

En France, un débat long et âpre : 1878- 1946.

L’Afrique après le partage : 1885. Afrique britannique, française, allemande, portugaise, belge.

C’est la IIIe République qui ressuscita l’ambition coloniale de la France, même si la présence française en Afrique est antérieure à son avènement.

Des objectifs précis de l’expansion de la France en Afrique

Objectifs économiques

Objectifs civilisationnels : diffuser les Lumières et les principes de la Révolution de 1789.              

               -le Devoir de civiliser

           -éduquer pour assimiler

           -promouvoir l’« Africain français »

Discours et projets coloniaux : les différents points de vue

français

Discours de Jules Ferry 28 juillet 1885, à la Chambre des députés :

« Au point de vue économique, pourquoi des colonies ? … La forme première de la colonisation, c’est celle qui offre un asile et du travail au surcroit de population des pays pauvres ou de ceux qui renferment une population exubérante.

Mais il y a une autre forme de colonisation. Les colonies sont pour les pays riches, un placement de capitaux des plus avantageux. Au temps où nous sommes et dans la crise que traversent toutes les industries européennes, la fondation d’une colonie, c’est la création d’un débouché…

Messieurs, il y a un second point, un second cadre d’idées que je dois également aborder… C’est le côté humanitaire et civilisateur de la question… Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures…parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures…

À l’heure qu’il est, vous savez qu’un navire de guerre ne peut pas porter, si parfaite que soit son organisation, plus de quatorze jours de charbon, et qu’un navire qui n’a plus de charbon est une épave, sur la surface des mers, abandonnée au premier occupant. D’où la nécessité d’avoir sur les mers des rades d’approvisionnement, des abris, des ports de défense et de ravitaillement. »

britannique

Discours de Chamberlain, Premier ministre britannique, 1886

« Une nation est comme un individu ; elle a des devoirs à remplir et nous ne pouvons plus déserter nos devoirs envers tant de peuples remis à notre tutelle…

C’est notre domination qui, seule, peut assurer la paix, la sécurité et la richesse à tant de malheureux qui, jamais auparavant, ne connurent ces bienfaits. Et c’est en achevant cette œuvre civilisatrice que nous remplirons notre mission nationale, pour l’éternel profit des peuples à l’ombre de notre sceptre impérial. »

allemand

Discours de Leo von Caprivi chancelier allemand, 1890

« Un peuple a besoin de terre pour son activité, de terre pour son alimentation. Aucun peuple n’en a autant besoin que le peuple allemand qui se multiplie si rapidement, et dont le vieil habitat est devenu dangereusement étroit. Si nous n’acquérons pas bientôt de nouveaux territoires, nous irons inévitablement à une effrayante catastrophe. Que ce soit au Brésil, en Sibérie, en Anatolie ou dans le sud de l’Afrique, peu importe, pourvu que nous puissions de nouveau nous mouvoir en toute liberté et fraîche énergie, pourvu que nous puissions à nouveau offrir à nos enfants la lumière et de l’air d’excellente qualité, en quantité abondante. »

[…]

NB. Le discours de Jules Ferry, un des principaux théoriciens et idéologues de la colonisation française sous la IIIe République, est le symbole d’une synthèse rassemblant économie et devoir de civiliser. Par rapport aux autres discours, il apparaît que la France seule a pour ambition de « civiliser » et d’assimiler les indigènes.

Le projet de colonisation de la IIIe République, comme l’a rappelé Léopold Mabilleau (1853-1941), professeur et économiste français, lors du Congrès colonial de 1906 :

« La France n’a pas voulu, dans la création de ses colonies, une simple extension de sa domination commerciale. Elle y a vu un moyen de faire pénétrer chez les peuples restés en dessous du mouvement de la civilisation générale, celle de ses idées qui l’on mise précédemment en tête de la civilisation du monde […]

Quand on dit que la Franc conquiert une colonie nouvelle, cela signifie que la démocratie française prend en charge un peuple nouveau. »

Pour Alain Tirefort (thèse d’État),

« Cette "Mission" exprimée par le credo colonial voulant être comprise comme un acte de délivrance autant des tyrannies que de l’ignorance et des superstitions […] La ténébreuse et primitive Afrique trouve tout logiquement sa place au plus bas de l’échelle, attendant de l’œuvre coloniale, les clefs pour entrer dans l’orbite de la Civilisation… »

Denise Bouche corrobore cette place spécifique de la France parmi les nations d’Europe au 19e siècle :

« Les Français se sont fait, très tôt, une haute idée de la valeur de leur civilisation… Ancienne, la vocation à une mission civilisatrice a revêtu des formes variables selon les possibilités et l’idéologie du moment… »

Enfin, pour quelques théoriciens de l’expansion française en Afrique noire, le « devoir de civiliser » c’est aussi assurer un devoir d’humanité : devoir de nourrir ceux que l’on voudrait civiliser, devoir de les délivrer de l’« l’esclavage de la misère », les soigner, les instruire.

 

Précisément, l’instruction (ou l’éducation) des indigènes d’Afrique constitua un autre point de friction ou de crispation entre partisans et opposants à l’expansion française en Afrique.

Faut-il instruire les indigènes ? Faut-il leur apprendre le français, et les instruire dans notre langue ? [Comment, par qui ? Par des maîtres autochtones, ou par des maîtres recrutés spécialement en métropole à cette fin ? (ces questions trouveront leur réponse plus loin)].

 

Le débat fut encore plus vif quand il s’est agi d’instruire les petits indigènes dans la langue française.

L’État trancha en faveur de l’instruction de ses sujets coloniaux, et en français, car en matière d’enseignement dans les colonies l’État exerce un pouvoir sans partage contrairement à d’autres pays, comme le Royaume-Uni ou la Belgique, où l’enseignement colonial est aux mains des missions religieuses, protestantes ou catholiques.

 

L’État considérait, en effet, cet enseignement comme une mission essentielle et publique.

Par ailleurs, comment civiliser sans instruire ? Comment assimiler des indigènes sans éducation à la France ? Toutes ces questions suscitaient des débats âpres. Débats qui furent clos par la décision du gouvernement français. Clos ? Pas vraiment, ou pas longtemps, car, au même moment, naissaient deux autres controverses d’une virulence insoupçonnée

La première portait sur les programmes scolaires qui seraient appliqués dans les écoles coloniales. Seraient-ils identiques à ceux des écoles de la métropole ? Ou au contraire, s’agira-t-il d’un programme et d’un enseignement différenciés, adaptés ? Cette lutte opposa longtemps, partisans et adversaires des programmes différenciés.

Le deuxième débat, de tous le plus virulent et le plus long, concernait la question de l’accès ou non des indigènes à l’enseignement supérieure : fallait-il ouvrir les portes de l’université aux autochtones, même avec élimination des programmes de quelques matières comme la philosophie, la psychologie…

Ce débat ne fut pas tranché avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

 

 

Qu’en pensaient les Français dans leur majorité, à la fin du 19e siècle ?

En réalité, « l’enseignement des indigènes malgré la bienveillance de principe qui lui était accordée n’était, pour l’opinion métropolitaine, qu’un souci tout à fait secondaire.

Cependant, à l’occasion de certaines crises politiques, la ferveur civilisatrice pouvait se réveiller et inciter le gouvernement central à pousser les gouvernements coloniaux à développer l’enseignement. Ce fut le cas au début de la révolution de 1848, en 1901-1903, au moment du triomphe de la laïcité et surtout après chacune des guerres mondiales, quand le développement et l’amélioration de l’enseignement apparurent comme l’une des récompenses dues à des populations fidèles à la France. » (Denise Bouche, Thèse d’État).

 

Néanmoins, une fraction de la population demeura hostile à l’instruction des indigènes en français.

 

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24 septembre 2017 7 24 /09 /septembre /2017 09:08

GALERIE DE PORTRAITS DE COLONISÉS FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE (2)

L’image du Jaune, du Noir et de l’Arabe dans la littérature coloniale exotique des 19e et 20e siècles

La "réhabilitation" de l’image des colonisés : de l’ombre à la lumière

Du 19e au 20e siècle, la métamorphose du regard

À la charnière du 19e et 20e siècle, de nouveaux auteurs français : géographes, scientifiques, observateurs divers, présentent une autre image des colonisés français d’Asie, de l’Algérie et de l’Afrique. En réalité, ce changement de regard commence dès le milieu du 19e siècle, de façon timide cependant.

Plus qu’un simple changement de regard, c’est une véritable remise en question de la littérature coloniale et de ses auteurs.

Ainsi, cette littérature coloniale et exotique qui a connu sa période de gloire durant tout le 19e siècle, sert à la fois de source d’inspiration et d’arme de combat pour ses contradicteurs du début du 20e siècle, sans qu’il y ait cependant une extinction subite de la « race » des auteurs de littérature exotique. Néanmoins, la tendance est désormais à des publications ou affirmations étayées par la science ou l’observation critique des hommes et des faits.

On s’aperçoit, subitement, que ces « indigènes », Jaunes, Arabes, Noirs, ne sont pas totalement démunis d’histoire ou de vestiges historiques, dignes de respect.

Temple d'Angkor au Cambodge

Les merveilles culturelles d’Asie

     Le temple d’Angkor, joyau de l’histoire

En Indochine française (Vietnam, Cambodge, Laos) « dès le début de la conquête, des Français firent part de leur émerveillement devant les beautés culturelles de ces  pays conquis ».

Cet émerveillement devant des trésors culturels insoupçonnés aboutit à la certitude « d’avoir affaire à des civilisations respectables ». Un homme compte beaucoup dans cette ouverture à la culture antique asiatique : le docteur Charles Hocquard, qui finit par résider parmi les « indigènes », en se convertissant à leur mode de vie. De retour en France, il témoigne :

« Une civilisation comme celle d’Extrême-Orient, ayant derrière elle des milliers d’années, sa législation, son esthétique, ses livres, ses héros ou braves gens, ayant pièce à pièce construit l’un des organismes politiques et administratifs les plus délicats qui soient au monde, a le droit qu’on ne l’aborde pas sans prudence ni respect. » (1890). (Dans Ruscio).

Le docteur Hocquard fait preuve d’une curiosité sans borne pour la vie culturelle, les mœurs, l’organisation sociale des Vietnamiens, et tient à informer les Français de son expérience et des réalités des peuples asiatiques :

« En France, les Annamites sont encore considérés comme des sauvages par bien des gens ; ils possèdent cependant une civilisation plus ancienne que la nôtre et qui, pour être toute différente n’est ni moins complète, ni moins raffinée. » (1892).

 

Ces témoignages et bien d’autres finiront par provoquer un véritable engouement pour l’Extrême-Orient, en général. La plupart des voyageurs français en Asie, dans la foulée de ces pionniers, s’efforceront à leur tour, de retour au pays, de faire partager leurs découvertes et surtout leur émerveillement.

(La passion d’André Malraux pour les cultures asiatiques « l’épisode du Temple d’Angkor » doit certainement quelque chose à l’œuvre ou à la vulgarisation de ces découvertes des réalités asiatiques.)

Cordoue (Espagne) culture arabo-musulmane

Les splendeurs de la civilisation arabo-musulmane

Vers la fin du 19e siècle, beaucoup de Français découvrent l’Algérie et s’émerveillent devant une richesse culturelle jusqu’alors ignorée. Tout au long de la fin de ce siècle, et du début du 20e, les voyages se multiplient : écrivains, administrateurs, voyageurs indépendants…, et tous rentrent émerveillés de leurs découvertes. Théophile Gauthier écrivait déjà en 1845, peu après la conquête de l’Algérie : « Cette civilisation orientale que nous appelons barbarie avec le charmant aplomb qui nous caractérise… »

Le poète Alphonse de Lamartine, qui entreprend un long voyage en Orient et qui lui fait découvrir le Liban, s’extasie littéralement : « Il faut rendre justice au culte de Mahomet qui n’a imposé que deux grands devoirs à l’homme : la prière et la charité. Ces deux grandes idées sont en effet les deux plus hautes vérités de toute religion. »

Suit l’éloge du poète à la religion de Mahomet, l’islam, qu’il juge « moral, patient, résigné, charitable et tolérant de sa nature… »

D’autres écrivains français dans le même style, font état de leur émerveillement (faut-il citer Charles de Foucauld ?) Victor Hugo lui-même dans « La Légende des siècles » dédie trois poèmes à l’islam.

Napoléon III, à son tour, fait preuve d’une grande mansuétude à l’égard de l’Algérie. Pour lui, l’Algérie ne devait pas être une colonie comme les autres ; il la voyait plutôt comme un « royaume arabe » et non comme une colonie ordinaire.

« Cette nation guerrière – déclare-t-il – intelligente, mérite notre sollicitude : l’humanité, l’intérêt de notre nation, commandent de nous la rendre favorable. Il conviendrait de considérer les Arabes comme Français, tout en demeurant régis par leurs statuts civils, conformément à la loi musulmane… Cependant, ceux qui voudraient être admis au bénéfice de la loi française, seront sans condition d’âge, investis des droits des citoyens français… ».

L’Afrique noire, une "réhabilitation" plus difficile

À la différence du Jaune et de l’Arabe, le Noir n’eut pas cette chance d’attirer le regard des visiteurs sur des joyaux culturels incontestables.

De plus, des trois, dès le début du 19e siècle, il avait été convenu que l’appartenance du Noir à la famille humaine n’allait pas de soi (voir article 1). Parfois il était établi qu’il n’avait ni passé, ni histoire. D’où les deux défis à relever :

prouver que le Noir fait bien partie de la grande famille humaine qui ne se résume pas à la "race" blanche.

prouver que l’Afrique noire avait elle aussi produit des constructions dignes de respect, et surtout dignes d’être inscrits au patrimoine historique du monde.

 

Là, plus qu’ailleurs, il fut très difficile de déconstruire ce qu’avait construit la littérature coloniale, laquelle jouissait toujours de son attrait auprès des Français.

La tâche était d’autant plus ardue que des "spécialistes" connus et appréciés en Europe, s’opposaient à toute réhabilitation des Noirs d’Afrique, et campaient sur leur credo : « l’Afrique noire n’a ni histoire, ni passé, ni civilisation ». Ils continuaient ainsi de s’enfermer dans cette logique, malgré des preuves éclatantes. Un historien nigérian, Ko. Dike, s’en indigne.

« La justification idéologique de la supériorité culturelle a été l'un des principaux arguments pour le maintien de la domination coloniale. Le système d'éducation était utilisé pour inculquer cette idéologie à la nouvelle élite. Ainsi, les inégalités politiques, économiques et sociales du système colonial étaient-elles renforcées par la doctrine de l'inégalité culturelle. La manière d'enseigner l'histoire était capitale dans ce processus. L'histoire écrite pendant la période coloniale est celle de la période coloniale elle-même. L'histoire enseignée dans les universités européennes et aussi dans les écoles élémentaires d'Afrique occidentale était l'histoire de l'arrivée des Européens en Afrique occidentale, du choc des impérialismes rivaux et de l'établissement des administrations indigènes. La raison en était très simple. On admettait qu'il n'y avait pas d'autre histoire. Un éminent spécialiste anglais pouvait encore écrire en 1951 :

"Jusqu'à la très récente pénétration par l'Europe, la plus grande part du continent (africain) ignorait la roue, la charrue et le transport animal : pratiquement sans maison de pierre et sans vêtement, excepté les peaux, sans écriture et par conséquent sans histoire. "

Pendant le xxe siècle, cependant, les archéologues et les collectionneurs d'art n'ont cessé de faire des découvertes qu'il a bien fallu prendre en considération ; c'est ainsi qu'une certaine attention a été accordée occasionnellement à l'histoire précoloniale. Mais le plus souvent les vestiges découverts étaient attribués à des peuples non négroïdes. On a dit que les anciens empires du Soudan étaient gouvernés par des Juifs ou des Berbères. Des tentatives ont été faites pour prouver que les bronzes du Bénin étaient l'œuvre des Portugais et les têtes Ifé, celle des Egyptiens.

Dans le cas des fameuses ruines de Zimbabwe, découvertes en Afrique centrale, il existe une longue histoire des efforts entrepris pour attribuer cette haute civilisation à la civilisation arabe ou européenne, comme le note l'historien nigérian Ko. Dike :

"De nombreux jugements sur l'Afrique reposent, non sur l'évidence de l'histoire ou de faits vérifiés, mais sur des notions préconçues que les auteurs intéressés rejetteraient, dans tout autre contexte, faute du minimum de détachement objectif."

[…]

Le rôle rempli par de telles versions de l'histoire est évident. Elles-justifiaient la domination coloniale non seulement par la supériorité militaire, mais aussi par sa mission civilisatrice propre. Elles permettaient aux politiques coloniales — et en particulier au système d'éducation — d'être orientés vers la production "d'hommes blancs de seconde zone". »

Il a fallu attendre l’ère des surréalistes, dans le premier tiers de 20e siècle, en France, pour que l’art traditionnel africain soit reconnu comme art à part entière, baptisé « art nègre », alors que des objets d’art africains circulaient en France du temps de Charles Le Téméraire qui, dit-on, en était très friand.

Paul Morand [voir article (1)] à l’issue de son périple africain en 1928, écrit dans son ouvrage ce que ce périple lui a inspiré :

« Il est curieux de voir combien peu de coloniaux sont sensibles aux vertus profondes du Noir. Les uns les nient, les autres se contentent de dire : ce sont de braves gens. Mais le parfait naturel, la bonne humeur, la douceur des nègres, qualités négatives, n'apparaissent plus à ceux qui résident depuis trop longtemps en Afrique. Quant à leur beauté, on n'en parle jamais. »

 

Ces colons, les voient-ils ?

Paul Morand  ajoute :

 

« …la perfection des jambes, la petitesse de la tête. De la mortalité infantile, peut-être, mais presque jamais d'infirmes, de bossus, de mal conformés, comme chez nous. Quelle souplesse de bête, quelle noblesse du repos, des stations, quelle grandeur dans la marche, quelle perfection féline dans la course ! Quand je pense à l'Algérie, aux Arabes, à tous ces peuples emmitouflés dans des serviettes-éponges, dans de vieilles couvertures de lit, comme des serpents, je me dit qu'entre le Noir nu de l'Afrique Centrale et l'athlète nordique des clubs finlandais ou des universités américaines (sauf quelques beaux Chinois), le monde n'est que médiocrité physique.

Auprès du Jaune qui se récuse devant la vie et qui nous déteste, comme le Noir paraît ouvert à tout, avide de connaître, sociable, adorant les voyages, passionné de la vie sous toutes ses formes, mouvements, sons, couleurs. »

 

Si des colons ne voient pas les Noirs parmi lesquels ils vivent, d’autres se chargeront de les voir, de les connaître pour les comprendre, et pour les faire connaître non seulement à leurs contemporains en France, mais au monde et à la postérité par le nombre et la qualité de leurs travaux et de leurs publications.

Parmi eux, des géographes, des scientifiques de diverses disciplines.

Parmi la liste de ces pionniers, trois noms qui font incontestablement figure de pionniers en la matière et dans leurs domaines respectifs.

 

Parmi ces pionniers vulgarisateurs de l’Afrique et ses peuples, des géographes qui ont mis leur science au service de la découverte d’un vieux continent, beaucoup plus proche de l’Europe que l’Amérique et l’Asie.

L’œuvre d’Onésime Reclus (1837-1916) occupe sans doute une place de choix dans cette pénétration raisonnée du continent noir. « Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique », plaide-t-il. (Voir blog article L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS, HIER. L’ASIE OU L’AFRIQUE ? ① du 4 septembre 2016)

 

Mais aussi, Ernest Granger (1844-1914) qui, dans sa Nouvelle Géographie universelle, est sans doute un des tout premiers à procéder à une présentation aussi méthodique que minutieuse des différents peuples habitant ce continent, avec leurs traits physiques et moraux distinctifs…(Ernest Granger, Nouvelle Géographie universelle, Paris, Hachette, 1922.)

André Demaison (1883-1956)

André Demaison, poussé vers l’Afrique par goût de l’aventure, séjourne longtemps sur la côte africaine. Il est également poussé par le désir de savoir, il étudie langues et cultures africaines, publie des ouvrages sur les langues et cultures africaines, dont le plus original : La Nouvelle Arche de Noé (Grasset, 1938) ? :

 

« Ces Noirs, j'ai vécu parmi eux pendant douze ans, j'ai parcouru en tous sens leur continent pendant deux ans, ils se sont battus sous mes yeux pendant la guerre. En maintes occasions, j'ai pu me rendre compte qu'ils avaient le véritable sens de l'honneur. Cette fréquentation à longueur de jours, de mois et d'années, m'a permis de les aimer, de rectifier à leur sujet une foule d'erreurs, de jeter la lumière à travers l'obscurité de l'enseignement d'autrefois, de dissiper des niaiseries aussi persistantes que lamentables. Je serai pleinement heureux si j'ai donné dans ce livre un sentiment de ce qu'ils sont et une idée de leur vie, si j'ai provoqué aussi la sympathie pour ces peuples d'Afrique à la fois si anciens et si jeunes. » (La vie des Noirs d’Afrique, éditions Bourrelier & Cie, dans la collection La joie de connaître, 1936)

Maurice Delafosse (1870-1926)

Mais Delafosse est surtout le plus complet, le plus prolixe et le plus profond, dont l’œuvre est empreinte d’une érudition, d’un souci du détail étonnants. Aucun aspect de la vie des peuples africains ne lui échappe : histoire, culture, mœurs, le tout traité avec une rigueur toute scientifique. Delafosse reste inégalé dans son œuvre et son érudition. (Voir article du 2 juillet 2011 : Peut-on écrire l'histoire de l'Afrique ?)

 

Delafosse et Demaison ont présenté, l’un et l’autre, un portrait du Noir africain, qui n’est ni idyllique, ni surfait : le portrait d’un individu de la grande famille humaine, avec ses défauts mais aussi ses qualités.

André Demaison est aussi du nombre de ces vulgarisateurs curieux et scrupuleux.

 

Du 19e au 21e siècle, les temps ont changé. En France, la littérature exotique ne domine plus les publications littéraires.

Mais le regard sur le colonisé, l’"Indigène", a-t-il changé ? Les préjugés ont la vie dure.

Les stéréotypes et les préjugés meurent-ils ?

 

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17 septembre 2017 7 17 /09 /septembre /2017 07:16

GALERIE DE PORTRAITS DE COLONISÉS FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE (1)

L’image du Jaune, du Noir et de l’Arabe dans la littérature coloniale exotique des 19e et 20e siècles

Le 19e siècle est la période faste de la littérature coloniale, enrichie par l’apport de la chanson coloniale dont des chansonniers célèbres ont fait leurs choux gras du 19e au 20e siècle.

Cette littérature, riche et colorée, qui couvre essentiellement l’Asie et l’Afrique, s’est nourrie de l’image fabriquée du Jaune, du Noir et de l’Arabe, faite de préjugés et stéréotypes, mais aussi de fantasmes, image transmise de génération à génération, du 19e siècle à nos jours.

 

De tous les colonisés français, ceux qui ont reçu la charge la plus lourde sont sans conteste les Noirs et les Arabes, même si les Jaunes aussi en ont reçu leur part non négligeable. En résumé, une riche anthologie qui campe pour la durée, Jaune, Noir et Arabe.

La charge !

Le Jaune : Annamite, Cambodgien, Laotien dans la littérature coloniale.

Morceaux choisis :

Le trait le plus saillant qui ressort du portrait de l’Asiatique, c’est la fourberie : « Le Jaune est fourbe. C’est un fait acquis. »

Il est intelligent, mais « une intelligence au service du mal ».

Le Jaune est surtout – affirment nombre d’auteurs – fourbe, mais « très rusé et très fin ». Il est aussi « dissimulé, fourbe, hypocrite, sans probité, trompeur, voleur », selon le révérend père Charles Émile (1874), cité dans Alain Ruscio.

La charge est loin d’être complète. Pour Marcel Pionnier (1906), l’Asiatique, le Jaune est surtout « obséquieux », « hypocrite ».

Quant à Raoul Postel (1882), il reconnaît dans l’Annamite une véritable supériorité dans le domaine de « la science de la bassesse, de l’intrigue, de la ruse. »

La liste est longue, la charge lourde. En résumé, l’Asiatique apparaît dans le regard du colonisateur comme intelligent, doué de ses mains, mais fermé, dissimulateur, peu fiable. À ce titre, « le Jaune inquiète ».

La charge maximale

Incontestablement, ce sont les Noirs et les Arabes qui reçoivent la charge la plus lourde. Leur image, de ce fait tranche nettement avec celle des Jaunes qui apparaît bien légère quoique stigmatisante à souhait.

Dans cette littérature coloniale foisonnante du 19e siècle, le Noir semble celui qui a le plus inspiré les auteurs, écrivains et chansonniers. Il apparaît ainsi comme une source inépuisable à laquelle se pourvoient aisément et sans frais, écrivains et chansonniers, mais aussi humoristes et cinéastes.

Ses principaux traits supposés forment à eux seuls une anthologie d’une grande richesse, en images et en sons. Bref, l’image du Noir, est le thème de prédilection à succès, y compris pour le plus médiocre des humoristes, car, c’est là qu’on peut puiser sans effort et avec la garantie du succès devant un public blanc.

Les traits les plus saillants relevés chez tous ces auteurs et chansonniers sont, après la paresse, l’excès de sexe, la danse, le tam-tam, mais aussi l’anthropophagie.

La paresse fait l’unanimité, thème abondamment traité au 19e comme au 20e siècle, non seulement par des colons installés en Afrique et des auteurs, mais aussi par des voyageurs ou des missionnaires1.

 

L’excès de sexe, une « tare » souvent évoquée qui a nourri toute une littérature est considéré par quelques auteurs, non des moindres, comme une explication du retard de l’Afrique sur les autres régions du monde.

 

1. Ne s’agirait-il pas plutôt d’un conflit de culture?, de philosophie de l’existence ?  Voir ouvrage en préparation sur ce thème, cette vision opposée du travail ou du  mode de vie.

Raoul Allier (1862-1939)

 

Sexe et arriération ?

Raoul Allier (1862-1939), professeur de philosophie à la faculté de théologie protestante de Paris et écrivain français (par ailleurs ardent dreyfusard) pose la question en apportant la réponse :

« Qu’est-ce qui a mobilisé tant de races africaines et les a fait rétrograder, si ce n’est le déséquilibre produit dans leur vie intérieure par l’abdication devant la luxure ? »2

 

Quant à l’auteur français Paul Morand, il assène ce verdict sans appel :

« Le secret de l’infériorité de la race noire, hébétée par les excès sexuels, se trouve là. »2

Sujet intarissable.

 

Et que dire de la femme des colonies, objet de fantasme à souhait, « aux seins nus, aux fesses à peine couvertes… » ?

Pour un certain nombre d’auteurs ou d’observateurs du 19e siècle, le rire du Noir n’est pas une qualité, la danse encore moins, car, le Noir rit toujours et danse. Il danse toujours et rit…

D’aucuns vont jusqu’à lui dénier sa qualité d’humain.

 

2. Cité dans Alain Ruscio, Le credo de l’homme blanc.

Morceaux choisis

« Les Nègres d’Afrique n’ont reçu de la nature aucun sentiment qui s’élève au-dessus de la niaiserie. » (E. Kant (1724-1804) philosophe allemand).

Quant à Hegel (1770-1851), il balaie d’un regard panoramique le continent africain, son histoire et ses peuples :

« Le continent africain n’est pas intéressant du point de vue de son peuple, de son histoire, mais le fait que nous voyons l’homme dans l’état de sauvagerie et de barbarie, et aujourd’hui encore, il est resté tel. »

 

Le florilège est long et plutôt empreint d’une certaine monotonie, celle du regard porté sur le Noir.

 

Quant à l’anthropophagie, quoique moins évoquée que la paresse ou le sexe, elle reste cependant associée aux mœurs africaines, sans discernement.

 

L’Arabe ne s’en sort pas beaucoup mieux. Son image est sans doute encore plus dégradée dans le regard du colonisateur, notamment des colons vivant en Afrique du Nord.

À la différence du Noir d’Afrique subsaharienne, seule plaide pour l’Arabe la splendeur du passé (du 7e au 13e siècle).

« L’Arabe est incontestablement la bête noire de la pensée coloniale. Si des portraits positifs des Jaunes ou des Noirs émergent parfois, il faut bien reconnaître qu’il en est rarement, très rarement de même pour les Arabes… »

À propos des Arabes d’Algérie, le capitaine Charles Richard écrit en 1846 « au lendemain de la pacification de l’Algérie » :

« Le peuple arabe, on ne saurait trop le dire, est un peuple dans un état de dégradation morale qui dépasse toutes nos idées de civilisé. Le vol et le meurtre dans l’ordre moral, la syphilis et la teigne dans l’ordre matériel, sont les larges plaies qui le rongent jusqu’à le rendre méconnaissable… »

L’Arabe est généralement décrit comme mesquin, traître, querelleur. La qualification de voleur  «lui est généralement et quasi unanimement attribuée».

L’Arabe sous le poids des mots et du regard

Aux métropolitains qui désirent s’établir en Algérie, ce conseil et cette mise en garde :

« L’Arabe est très chapardeur ; il faut, en conséquence, se méfier de lui, ne pas l’admettre chez soi et, par précaution, tout fermer à clé. » (Agence territoriale Algérienne, 1881. In Ruscio)

Guy de Maupassant apporte sa touche en 1883 :

« Qui dit Arabe, dit voleur, sans exception ».

 Pour lui, « l’Arabe ment en permanence. Il ne ment pas, il est le mensonge. »

L’auteur revient sur ces thèmes en 1889 et alourdit la charge :

« C'est là un des signes les plus surprenants et les plus incompréhensibles du caractère indigène : le mensonge. Ces hommes en qui l'islamisme s'est incarné jusqu'à faire partie d'eux, jusqu'à modeler leurs instincts, jusqu'à modifier la race entière et à la différencier des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le nègre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne peut se fier à leurs dires. Est-ce à leur religion qu’ils doivent cela ? Je l'ignore. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien le mensonge fait partie de leur être, de leur cœur, de leur âme, est devenu chez eux une seconde nature, une nécessité de la vie »

 

La littérature coloniale semble avoir, parmi ses objectifs, la satisfaction de l’attente de ses lecteurs : leur donner ce qu’ils veulent entendre, en vue de nourrir et conforter stéréotypes et fantasmes. C’est si commode ! Si reposant pour l’esprit auquel on ne demande pas d’effort de réflexion ou de recherche, encore moins d’autonomie de pensée. C’est surtout si rassurant de savoir que les indigènes d’hier, sont toujours des indigènes. Cette littérature se caractérise par la généralisation hâtive et abusive. On voit l’autre, le colonisé (ou son descendant), non tel qu’il est, mais tel qu’on voudrait qu’il soit, pour l’éternité. Ainsi, le regard porté sur l’universitaire noir, bardé de diplômes, est le même que celui porté sur le Noir analphabète profond, car Noir c’est Noir, comme Arabe c’est Arabe.

 

En définitive, le regard du colonisateur sur les Jaunes, les Noirs, comme les Arabes, anciens colonisés, reste chargé de tares innombrables.

Méditation et débat

Comment de tels schémas ont-ils pu se mettre en place et imprégner aussi longtemps et aussi profondément l’esprit et l’imaginaire collectif des Européens ?

 

 

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21 mai 2017 7 21 /05 /mai /2017 07:08

 

VUE D’AFRIQUE.

 

 

L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE 2017

 

 

Un intérêt certain. Mais quel intérêt ?

Quelle incidence sur la culture politique ?

 

Une élection française plus suivie que les élections nationales. Pourquoi ?

Selon maintes sources autorisées et des observateurs avisés, l’élection présidentielle française de mai 2017, a été suivie avec une certaine effervescence et a suscité plus d’intérêt que les élections organisées en Afrique même, tous pays confondus : de l’Afrique du Nord à l’Afrique subsaharienne, anglophone, lusophone…

Cet intérêt pour l’élection présidentielle française n’a rien d’étonnant cependant pour qui connaît la singularité des rapports entre la France et les États africains (au-delà de ses anciennes colonies).

 

Parmi tous les pays présents en Afrique au titre de la coopération ou de l'aide, aujourd'hui comme hier, la France émerge comme le pays qui, dans ce continent, dispose d'une dimension singulière. C'est de loin le pays qui s'identifie à l'Afrique et auquel l'Afrique s'identifie, au point que, pour nombre d'Africains, l'Europe se trouve en France et se résume à la France. Les propos de ce vieux Malien dont le fils est éboueur à Paris en sont révélateurs à plus d'un titre. Interrogé pour savoir depuis quand son fils était en Europe, il répondit : « Non, il n'est pas en Europe, il est en France ». Ce sentiment singulier fait également que beaucoup d'Africains en France se considèrent, un peu, par réflexe, comme chez eux, y compris des Africains anglophones ou lusophones, donc ressortissants d'anciennes colonies anglaises, portugaises ou belges. La France est ainsi le pays du monde dont les Africains parlent le plus, en bien ou en mal.

 

L'histoire a érigé la statue de la France au cœur de l'Afrique, et dans le cœur des Africains. Personne en Afrique (de l'Est comme de l'Ouest, du Nord comme du Sud) n'est indifférent à ce qui se dit ou se fait en France, soit qu'on l'approuve, soit qu'on le désapprouve. La France et l'Afrique sont comme unies par les liens d'un mariage non déclaré, mais consommé. C'est sans doute en raison de cette spécificité que la coopération française revêt une signification particulière et sert de réfèrent à la coopération et à l'aide internationales en Afrique. Cette position spécifique reste un acquis à la France. Grandeur ou servitude ? Sans jugement de valeur. Chacun appréciera à l'aune de sa sensibilité et de sa vision de l'histoire.

 

Mais, à l’évidence, l’élection présidentielle française de 2017 semble avoir suscité plus de ferveur, d’intérêt et de commentaires en Afrique qu’aucune autre élection présidentielle par le passé, en France. Serait-ce l’effet Macron ? Son jeune âge ? Son charisme ? La nouveauté de son message politique, nationale et internationale ? Sa volonté et son ambition de refondation de la politique ?, bref, sa vision du monde e du futur ?

 

Emmanuel Macron

Président de la République française (2017)

 

Un effet probable (ou souhaitable) sur les mœurs politiques du continent ?

Quel pourrait être l’effet positif escompté pour les populations et les pays africains ?

Une refondation de la culture politique ? Dans ces cultures où le plus âgé, parce qu’il est le plus âgé, a toujours raison, quoiqu’il dise, quoi qu’il fasse.

Où l’aîné, quel qu’il soit, quoi qu’il fasse, à tous les droits sur le plus jeune. Son avis, quel qu’il soit, ne se discute pas.

Où, enfin, le chef, parce qu’il est chef (fût-il « démocratiquement » élu), est l’oint du Ciel, et, à ce titre, dispose d’un pouvoir absolu, de droit divin.

 

L’effet d’une telle culture de gouvernement n’est pas toujours heureux. Il n’est pas exceptionnel dans ces conditions, de voir des personnages atteints de débilité sénile, s’accrocher désespérément au pouvoir, faisant ainsi fi de l’intérêt du pays et de celui de la fonction.

Vous imaginez alors aisément l’effet Macron : élu président de la République à 39 ans, pour un mandat de 5 ans, durée qu’il est contraint de respecter, en conformité avec les Institutions en vigueur et la culture politique du pays. Cela ne peut manquer de faire son effet sur nombre d’esprits en Afrique.

Imaginez un peu : Macron avait un an et demi quand Obiang Nguema [président de Guinée équatoriale] s'est emparé du pouvoir, un an et neuf mois lorsque Dos Santos [Angola] a succédé à Neto, deux ans et demi quand Robert Mugabe [président du Zimbabwe] a remporté sa première élection, moins de cinq ans le jour où Paul Biya [Cameroun] s'est installé au Palais d'Etoudi... Sur un continent où les aînés ne lâchent ni leur pouvoir ni leur tutelle sur les cadets, qu'ont-ils en commun et qu'auront-ils à se dire ?

Hebdomadaire Jeune Afrique, 14-20 mai 2017

 

 

La galaxie des présidents dinosaures ?

Le continent africain se caractérise effectivement par la longévité exceptionnelle du mandat des chefs d'État. On y compte à ce jour dix-sept chefs d'État au pouvoir depuis plus de vingt ans ; quatre depuis plus de trente ans ; une bonne dizaine depuis plus de quinze ans. Record du monde ; Omar Bongo, décédé en juin 2009, après 41 années de pouvoir, sans discontinuer. Combien de temps y serait-il resté s'il ne s'était pas éteint en 2009 ?

Si au moins une telle longévité à la tête de leur pays se justifiait par des actes, des réalisations apportant aux populations bien-être, développement et épanouissement ! Si la prospérité d'un pays était fonction de la longévité du pouvoir du chef de l'État, il y a longtemps que l'Afrique serait sortie du sous-développement. Mais c'est le contraire : le plus souvent, le bilan global est inversement proportionnel au nombre d'années passées au pouvoir.

Tidiane Diakité, 50 ans après, l’Afrique, Arléa, Paris, 2011.

 

 

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16 avril 2017 7 16 /04 /avril /2017 07:15

LA POLICE DES NOIRS EN FRANCE AU XVIIIe SIÈCLE

SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI ②

 

La déclaration royale (1777).

Les interdits de mariage.

La résistance

 

 

Après la déclaration royale de 1777 et les édits royaux qui la complètent sous le règne de Louis XVI, les Noirs et « gens de couleur » furent interdits de mariage dans le royaume.

De nombreux documents d’archives municipales et départementales font état de résistances plus ou moins acharnées et plus ou moins structurées, à la volonté royale.

 

 

Lex Rex , le Roi c’est la loi

Les opposants aux édits royaux interdisant ces mariages se divisent grosso modo en deux camps. D’un côté,

La Grande noblesse

La Grande bourgeoisie

L’Église

De l’autre,

Les philanthropes

Les philosophes et autres penseurs humanistes.

On compte dans leurs rangs des personnalités bien connues qui s’engagèrent ouvertement dans la défense des Noirs, tels l’Abbé Raynal, l’Abbé Grégoire, J.J. Rousseau [Voir article LA POLICE DES NOIRS EN FRANCE AU XVIIIe SIÈCLE SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI ①]

 

Selon une disposition de l'Édit de 1777 sur la police des Noirs, mais aussi de celui de 1778, il fut formellement interdit aux Noirs libres ou non de contracter aucun mariage sur le sol du royaume de France. Cela avivait l'opposition des grandes familles nobles ou bourgeoises, mais aussi impliquait l'Église pour la célébration de telles unions. [L'Edit de 1716 autorisait ces mariages sous la réserve de l'accord préalable des maîtres d'esclaves ou de Noirs.]

L'Ordonnance du Siège de l'Amirauté de Nantes concernant les Noirs ou Mulâtres datée du 22 Janvier 1777 rappelle aussi cet article de l'Edit :

Il requiert pareillement qu'il soit fait très expresses inhibitions et défenses à tous Nègres libres et non libres, de l'un et de l'autre sexe, qui peuvent être dans le ressort de ce siège, à leurs maîtres d'y donner leur consentement ; et à tous Prêtres et Secteurs, de faire faire de semblables mariages, sous quelque prétexte que ce puisse être ; il lui sera provisoirement décerné commission (au Procureur du Roi), pour appeler et poursuivre les Recteurs qui se sont plusieurs fois ingérés de faire ces mariages. Au surplus, il sera permis au Procureur du Roi de faire imprimer, publier, lire et afficher la présente remontrance et l'Ordonnance du siège, partout où besoin sera, dans l'étendue de son ressort... .

 

 

Contrats et célébrations de mariages interdits

Ces mesures vont plus loin ; afin de mieux contrôler l'application effective de l'interdiction des mariages de Noirs, il fut décidé de rendre obligatoire partout dans le royaume, les déclarations de grossesses du fait de Noirs. Ces déclarations nombreuses au début, diminuent au fur et à mesure que se durcit la législation concernant les Noirs, soit que cette législation a été suivie, appliquée, soit que les personnes concernées par de telles déclarations évitent de procéder à ces formalités de peur de représailles. On note parallèlement, dans la même période, un accroissement du nombre d'enfants abandonnés, fruits de telles grossesses et d'amours prohibées, de même qu'une augmentation d'accouchements clandestins, au point que des Arrêts du Conseil du roi faisaient défenses aux chirurgiens et matrones de donner asile dans leurs maisons aux filles et femmes grosses, lesquels chirurgiens et matrones étaient également tenus par les mêmes règlements, de donner les noms et demeures des filles ou femmes grosses.

Dans ces déclarations de grossesses étaient mentionnés les nom et qualité des parents de la fille, les nom et âge de la fille, les nom et qualité de l'auteur de la grossesse, éventuellement les nom et qualité de son maître, ainsi que l'âge de la grossesse. Au fur et à mesure du durcissement de la législation, dans bien des déclarations était mentionné le caractère accidentel de la grossesse, l'auteur de l'acte était alors un inconnu qui a abusé de la fille... ainsi qu'on le constate dans le cas suivant :

Anne Sorin, fille de Jacque Sorin, de la paroisse de ... laquelle a déclaré être âgée d'environ vingt-deux ans, et être grosse d'environ cinq mois du fait d'un inconnu qui l'a abusée forcément au troisième étage de la maison de Louis Guérin...[Archives municipales de Nantes]

Autre exemple de déclaration :

Perrine Tremeau, fille d'un cuisinier, enceinte des œuvres de Louis dit Polidor, nègre de nacion (sic) demeurant chez le Sieur de la Villestreux père, négociant à la Fosse....

Les grossesses de femmes noires devaient également faire l'objet d'une déclaration quel qu'en soit l'auteur, Blanc ou Noir, la déclaration suivante en donne un exemple :

Hélène, négresse, chez le Sieur Guillodeu, négociant à la Fosse, enceinte du fait d'Antoine, nègre chez le même.

Ou encore :

Anne, mulâtresse esclave, grosse des œuvres de Ratier, quarteron

 

 

Mariages mixtes interdits

Quant aux mariages entre personnes de race noire et de race blanche et vice-versa, ou seulement entre personnes de race noire, leur interdiction posa un certain nombre de difficultés surtout du côté de l'Église qui était depuis fort longtemps habituée à célébrer de tels mariages, et qui ne faisait point de discrimination, la seule condition exigée étant pour elle que les époux fussent baptisés et catholiques. Mais, la rigueur de la loi, la pression de l'administration furent telles que l'Église fut au fil des années contrainte de céder. Sa position passe par un certain nombre de phases, qui vont de la célébration clandestine de mariages, à l'obéissance passive, pour aboutir ensuite à une peur panique des représailles qui entraîne le refus pur et simple de la célébration de ces unions. Deux exemples sont assez significatifs de cette attitude de l'Église face à la pression de l'administration royale. Le premier de ces exemples est un échange de lettres entre l'Intendant de Montpellier et le curé de Villefranche de Laurangais dans le département de Toulouse. Il y aurait eu à Villefranche de Laurangais le mariage d'une mulâtresse répondant au nom de Marie-Claire, en contravention à l'Arrêt du 5 Avril 1778. Le curé répond qu'il ignore cet Arrêt relatif au mariage des Noirs, mulâtres et gens de couleur avec des blancs ; qu'il s'agit de son prédécesseur le curé Gélis, qui a voulu marier sa nièce Marie-Claire amenée des Isles par son frère décédé, qui lui a laissé une dot de 6 000 livres avec le Sieur Pierre Veres, chirurgien, que le curé Gélis est décédé. Il n'est pas dit clairement si le mariage a eu lieu. Il n'est sans doute pas inutile de reproduire ici l'essentiel de cette correspondance et tout d'abord la lettre de l'Intendant de Languedoc au subdélégué de Toulouse dont la teneur est la suivante :

 

Montpellier le 7 Mai 1778

Vous trouverez ci-joint Monsieur, un nombre d'exemplaires de l'Arrêt que SA Majesté vient de donner relativement aux mariages des Noirs, mulâtres et autres gens de couleur avec les Blancs ; je vous prie de le faire publier et afficher dans les principales villes et gros lieux de votre département jusqu'à concurrence du nombre que je vous envoie. Vous voudrez bien tenir aussi la main à son exécution...

 

Le subdélégué de l'Intendance du Languedoc écrit à son tour au Consul [magistrat élu dans les villes du Sud du royaume, chargé de l’administration municipale sous l’Ancien régime] de Villefranche et lui fait part de ce qui suit en ces termes :

 

Vous trouverez ci-joint, Monsieur, une lettre du curé de Dapse (?) communauté de Villefranche de Laurangais par laquelle il m'informe du mariage entre les nommés Marie-Claire, mulâtre (sic) avec un blanc, malgré les dispositions de l'Arrêt du Conseil du Roi du mois d'Avril 1778, qui vous est connu. Je vous prie de vous informer et de me marquer depuis quel temps cette mulâtresse est revenue en France, si le don dont le curé parle est réel, avec la substitution annoncée en faveur des pauvres ; s'il a été passé un contrat de mariage, si le mariage a été béni, qui a signé la dispense de deux bans, et donné la permission d'épouser devant le premier prêtre requis ; le nom, la qualité et la demeure du mari, l'endroit où ils seront...

 

Suit la réponse à cette lettre à l'adresse du subdélégué de l'Intendance du Languedoc à Toulouse :

 

Monsieur

Voici les éclaircissements que nous avons pu trouver au sujet de la nommée Marie-Claire et en réponse aux demandes que vous nous faites par votre lettre...

1°- Que cette fille vint avec le Sieur Gélis A., habitant ici, venant des Isles où il avait demeuré fort longtemps. Ledit Sieur Gélis se disait le père de cette fille ; et il y a environ quinze ans de cette arrivée que par lors cette fille avait environ trois ans ; on assure qu'elle était quarteron, et il est évident qu'elle est plutôt blanche que noire.

- Le don de 6 000 livres fait à cette fille par Monsieur Gélis, ancien curé du pays, le frère dudit Sieur Gélis se disant père de cette fille est nullement vrai.

- Il n'est pas de notre connaissance qu'il y ait eu contrat...

- Il n'est pas non plus de notre connaissance que le mariage a été effectué.

- Sur le rapport de notre curé,  ce sont MM. les Grands vicaires qui ont signé la dispense des deux bans.

- Le Sieur P. Veres fiancé de cette fille est chirurgien...

Voilà, Monsieur, tous les renseignements que nous pouvons vous donner touchant cette affaire...

Sabatier-Consul Maire  [Archives départementales de Haute Garonne]

 

 

 

Des exemples nombreux de cas symboliques de la rigueur de la loi

Le deuxième exemple, certes plus complexe, révèle à la fois l'attitude de la grande noblesse et celle de l'Église au stade où la législation ne tolérait la moindre inobservance des prescriptions royales. Ce cas se présente ainsi :

Un nègre âgé de soixante ans et établi depuis près de cinquante ans en France (à la date de 1778) où il est venu enfant a gagné quelques biens au service de ses maîtres... Il allait se retirer et se marier à une paysanne... quand parut la déclaration du 9 Août 1777 qui ordonne aux Noirs de quitter le royaume. Il a satisfait à ce qu'exige l'article X de la déclaration en faisant déclaration au juge royal voisin, ce qui lui permet de rester en France. Mais quoique la déclaration ne défende pas les mariages, M. le marquis de Rumont, héritier des anciens maîtres de ce nègre et seigneur de ses villages, a conseillé à ce nègre de différer son mariage jusqu'à ce qu'il en ait demandé les ordres de M. de Sartine. [Antoine Comte d’Alby, homme d’État français, lieutenant général de la Police. (1759-1774), puis Secrétaire d’État ) à la Marine (1774-1780)].

Il reçut de ce dernier une "réponse prohibitive". L'exempt [ancien officier de la Police sous l’Ancien Régime] de la maréchaussée de Malesherbes a écrit une pareille lettre au Ministre et a reçu la même réponse négative.

Là-dessus, survient l'Arrêt du Conseil du 9 Avril 1778 qui interdit sur toute l'étendue du territoire du royaume, tout mariage de gens de couleur. Dès lors, le mariage n'est point célébré et ne peut plus se faire. Le document relatif à ce cas précise :

 

Cependant, il faut avouer que ce malheureux et la fille qu'il allait épouser ont fait une faute. Dans le temps où leur mariage était convenu et où on ne prévoyait rien qui pût l'empêcher, la fille est devenue grosse. Si cet homme n'avait pas eu le scrupule de demander les ordres du Ministre suivant le conseil de son maître, il serait marié il y a six mois, la fille qu'il devait épouser ne serait pas déshonorée, l'enfant qui naîtra ne serait pas bâtard car aucune loi ne leur défendait de se marier et aucun curé ni notaire ne pouvaient leur refuser leur ministère....

 

S'ensuit alors un long échange de lettres entre le marquis de Malesherbes et d'autres personnages qui pouvaient de près ou de loin être partie prenante dans cette affaire à un titre ou un autre, affaire dont la complexité s'accroissait de jour en jour. Tout d'abord, cette lettre dont l'auteur s'efforce de faire valoir des arguments à la fois d'ordre moral et d'ordre juridique en faisant observer à Monsieur de Sartine :

 

1-qu'il naîtra toujours en France un enfant mulâtre soit qu'il soit bâtard, soit qu'il soit légitime.

2- qu'aucune faute n'est plus excusable que celle de gens qui sont sur le point de se marier.

3- qu'on peut regarder ce mariage comme avant la défense, puisqu'il l'avait été si M. le marquis n'avait pas connu M. de Sartine et dit à ce nègre de différer et qu'il se chargerait d'en parler au Ministre. C'est dans la précaution qu'on lui a fait prendre qu'est la cause de son malheur.

4- que pour cette raison, la dispense qu'on pourrait accorder à ce malheureux ne tirerait à aucune conséquence d'autant plus que je ne crois pas qu'il y ait un seul autre nègre dans le pays.... Il me semble que tous les motifs commencent à rendre cette demande favorable, et j'observe que c'est dans de semblables cas que l'Église a toujours accordé des dispenses pour les mariages prohibés.

Puisqu'il n'y a point de loi qui déclare ces mariages nuls, point de défenses faites aux curés, mais seulement un Arrêt du Conseil qui défend aux partis de contracter mariage sous peine d'être renvoyés aux colonies, une lettre de M. de Sartine à l'Intendant serait suffisante.

 

Ces mêmes arguments d'ordre juridique et humanitaire sont repris par M. de Malesherbes dans une lettre qu'il adressa au curé de Malesherbes, l'exhortant à célébrer ce mariage et dont voici la copie.

 

Voici, Monsieur, ce que je pense sur ce qui concerne votre fonction dans l'exécution de l'Arrêt du conseil du... concernant les mariages des nègres.

La loi défend aux nègres de se marier aux blancs, mais c'est à eux personnellement que cette défense est faite et non aux curés ; et la preuve que M. de Sartine n'a voulu faire aucune injustice personnelle aux curés : résultat premier de la peine annoncée par cet Arrêt qui est d'être renvoyé aux colonies, peine qui ne peut concerner que les contractants ; deuxièmement, la défense est portée par un Arrêt du Conseil ; en effet, si l'intention du roi avait été de faire défense aux curés de les marier, cette défense ne pourrait être consignée que dans une déclaration. La raison en est que suivant les lois expresses de l'Eglise et du royaume, le curé ne peut pas refuser son ministère aux fidèles de sa paroisse qui se présentent pour se marier.

Pour que la différence de couleur fût un obstacle légal, il faudrait que cela fût porté dans une loi authentique, une loi dont le curé peut exiger en justice réglée si son paroissien le somme de le marier.

L'intention du roi à cet égard est encore manifestée dans la réponse très sage que M. de Sartine a faite à M. le Curé de R... Il lui représente qu'il s'en remet à sa prudence, ce ne serait certainement pas ainsi que le Ministre s'expliquerait s'il était question d'une loi à l'exécution de laquelle le curé fût obligé.

L'affaire étant remise à la prudence du curé de procéder à la célébration en avertissant seulement son paroissien du risque qu'il court et à cet effet lui faisant connaître l'Arrêt du Conseil dont le Ministre lui a donné connaissance. C'est alors au Nègre de voir s'il en veut courir les risques... SA Majesté a voulu obvier aux mariages des nègres qui deviennent trop fréquents et pourraient à la longue influencer sur la race des hommes en France, mais en même temps, il a voulu faire réserve d'en excepter ceux qui sont dans un cas aussi favorable qu'un homme comme celui-ci qui est depuis 58 ans établi en France, n'a plus d'autre patrie et cependant veut se marier, à qui le mariage est plus nécessaire (vieillesse) qu'à un Français qui a une famille, des frères. C'est dans cette intention que par un Arrêt du Conseil dont l'exécution reste dans les mains du Ministre qui peut suivant les circonstances fermer les yeux.

Ainsi, c'est un nègre qui veut se marier et pressentir l'Intendant de la province ou le Ministre lui-même et à s'assurer qu'on ne lui fera point subir la peine de la transportation qui serait bien cruelle pour un homme de soixante ans absolument acclimaté en France....

 

Le paysan et son seigneur

Tandis que le premier groupe d’opposants aux mesures royales : grands aristocrates, grands bourgeois et membres de l’Église, multiplient les procédures et les réclamations, notamment auprès des parlements, pour adoucir ou empêcher l’application stricte desdites mesures, le second groupe se structure et développe des idées tendant à remettre en cause le principe même de l’esclavage. Rassemblée autour de personnalités de premier plan, l’association les Amis des Noirs, a comme tête de proue des militants déterminés, parmi lesquels : Lafayette, Mirabeau, La Rochefoucauld, Condorcet, Lavoisier, l’abbé Sieyès, Brissot, Benjamin Constant, madame de Staël, son fils Gustave et son gendre, le duc de Broglie… Ils sont tous menacés de mort par les représentants des grands planteurs des Antilles pour avoir exigé l’abolition de l’esclavage, et pour militer e ce sens.

L’action de l’association, la Société des Amis des Noirs, quoique moins radicale et moins pragmatique que son homologue et modèle britannique, ne fut pas sans incidence dans le débat sur l’abolition de l’esclavage. En effet, ces personnages influents relient le sort des esclaves noirs à celui de toutes ces humanités souffrantes en France : en tout premier lieu les paysans pauvres, sans terre, exploités par les seigneurs, victimes de toutes les formes d’injustices et d’inégalités sociales, accablés d’impôts, de corvées et de misères.

D’où l’idée d’abattre l’ancien système social, politique et économique, prônée par les philosophes des Lumières.

L’idée d’abolition de l’esclavage rejoint ainsi celle de l’abolition des privilèges pour la liberté, la justice et l’égalité pour tous.

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9 avril 2017 7 09 /04 /avril /2017 07:30

LA POLICE DES NOIRS EN FRANCE AU XVIIIe SIÈCLE

SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI 

 

 

Comment interdire l’entrée du royaume aux Noirs et gens de couleur ?

Une remise en question inattendue

 

Une tâche difficile à laquelle se consacrent les successeurs du Roi-Soleil

La première difficulté résulte sans doute de la nouveauté de la mesure d’interdiction d’entrée et de séjour de cette catégorie de la population alors communément désignée par les termes de noirs et gens de couleur.

Une autre difficulté vient aussi de l’avantage que certains Français trouvaient dans la présence, dans le pays, de ces  noirs et gens de couleur.

Par ailleurs, cette France de la deuxième moitié du 18e siècle est aussi celle des Lumières, des philosophes, où naissent et s’épanouissent les notions de droit, justice, liberté…

Alors que les Noirs de France avaient jusque-là bénéficié de la coutume en vigueur dans le royaume depuis l’édit de Louis X le Hutin, du 3 juillet 1315, qui, après avoir rendu leur liberté aux serfs du domaine royal, interdit toute forme de servitude dans le pays, se heurtèrent soudain à une mesure contraire, leur déniant toute liberté dans ce même royaume.

Les termes de l’édit de 1315 étaient cependant sans équivoque sans son libellé :

Selon le droit de nature, chacun doit naître franc… considérant que notre royaume est dit royaume des Francs, et voulant que la chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des gens amande  de nous…

En termes clairs : on naît libre de par la nature ; et toute personne privée de liberté devient libre dès l’instant où elle foule le sol du pays des Francs.

 

Cette coutume ne concernait pas cependant les esclaves vivant hors du royaume, y compris ceux des colonies françaises d’outre-mer. Il suffisait cependant à un esclave voulant recouvrer sa liberté, de se rendre en métropole pour être aussitôt affranchi s’il était esclave auparavant.

 

 

Antinomie : franc et servitude

En conformité avec cette règle, Louis XIV a longtemps bataillé contre les gros planteurs de retour en France (ou en vacances) avec leurs esclaves, qui, de par la coutume ancienne du royaume, étaient déclarés libres. [Voir article de mon blog : Noirs et Africains en France sous les successeurs de Louis XIV, daté du 21 novembre 2011]

 

Louis XIV mourut en 1715. Dès l’avènement de Louis XV (Régence), le nouveau règne crée une police des Noirs en 1716 (édit de 1716), qui sera suivi de bien d’autres édits, sous ce règne et  sous celui de Louis XVI. Cet édit et les suivants durcissent la loi ainsi que la répression contre les récalcitrants, le tout culminant dans l’édit du 9 août 1777 dit Déclaration du roi. Il interdit l’entrée eu royaume à tous les gens de couleur, sauf aux domestiques, et ordonne l’expulsion de ceux qui s’y trouvent.

 

 

Déclaration du roi, 9 août 1777

Déclaration de 1777 sur le séjour des esclaves en France

Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre : à tous, présents et à venir, salut. Par nos lettres patentes du 3 septembre dernier, nous avons ordonné qu’il serait sursis au jugement de toutes causes ou procès concernant l’état des noirs de l’un ou de l’autre sexe, que les habitants de nos colonies ont amenés avec eux en France pour leur service ; nous sommes informés aujourd’hui que le nombre des noirs s’y est tellement multiplié, par la facilité de la communication de l’Amérique avec la France, qu’on enlève journellement aux colonies cette portion d’hommes la plus nécessaire pour la culture des terres, en même temps que leur séjour dans les villes de notre royaume, surtout dans la capitale, y cause les plus grands désordres ; et, lorsqu’ils retournent dans les colonies, ils y portent l’esprit d’indépendance et d’indocilité, et y deviennent plus nuisibles qu’utiles. Il nous a donc paru qu’il était de notre sagesse de déférer aux sollicitations des habitants de nos colonies, en défendant l’entrée de notre royaume à tous les noirs. Nous voulons bien cependant ne pas priver ceux desdits habitants que leurs affaires appellent en France, du secours d’un domestique noir pour les servir pendant la traversée, à la charge toutefois que lesdits domestiques ne pourront sortir du port où ils auront été débarqués, que pour retourner dans la colonie d’où ils auront été amenés. Nous pourvoirons aussi à l’état des domestiques noirs qui sont actuellement en France. Enfin, nous concilierons, par toutes ces dispositions, le bien général de nos colonies, l’intérêt particulier de leurs habitants, et la protection que nous devons à la conservation des mœurs et du bon ordre dans notre royaume.

A ces causes, etc.

Article 1. – Faisons défenses expresses à tous nos sujets, de quelque qualité et condition qu’ils soient, mêmes à tous étrangers, d’amener dans notre royaume, après la publication et enregistrement de notre présente déclaration, aucun noir, mulâtre, ou autres gens de couleur de l’un ou de l’autre sexe, et de les y retenir à leur service ; le tout à peine de 3.000 livres d’amende, même de plus grande peine s’il y échoit.

Article 2. – Défendons pareillement, sous les mêmes peines, à tous noirs, mulâtres ou autres gens de couleur de l’un ou de l’autre sexe, qui ne serait point en service, d’entrer à l’avenir dans notre royaume, sous quelque cause et prétexte que ce soit.

Article 3. – Les noirs ou mulâtres qui auraient été amenés en France, ou qui s’y seraient introduits depuis ladite publication, seront, à la requête de nos procureurs ès sièges des amirautés, arrêtés et reconduits dans le port le plus proche, pour être ensuite rembarqués pour nos colonies, à nos frais, suivant les ordres particuliers que nous ferons expédier à cet effet.

Article 4. – Permettons néanmoins à tout habitant de nos colonies qui voudra passer en France, d’embarquer avec lui un seul noir ou mulâtre de l’un et de l’autre sexe, pour le servir pendant la traversée, à la charge de le remettre, à son arrivée dans le port, au dépôt qui sera à ce destiné par nos ordres, et y demeurer jusqu’à ce qu’il puisse être rembarqué ; enjoignons à nos procureurs des amirautés du port où lesdits noirs auraient été débarqués, de tenir la main à l’exécution de la présente disposition, et de les faire rembarquer sur le premier vaisseau qui fera voile dudit port pour la colonie de laquelle ils auront été amenés.

Article 5. – Les habitants desdites colonies, qui voudront profiter de l’exception contenue en l’article précédent, seront tenus, ainsi qu’il a toujours été d’usage dans nos colonies, de consigner la somme de 1.000 livres, argent de France, ès mains du trésorier de la colonie, qui s’en chargera en recette, et de se retirer ensuite par devers le gouverneur général ou commandant dans ladite colonie, pour en obtenir une permission qui contiendra le nom de l’habitant, celui du domestique noir ou mulâtre qu’il voudra emmener avec lui, son âge et son signalement ; dans laquelle permission la quittance de consignation sera visée, à peine de nullité, et seront lesdites permission et quittance enregistrées au greffe de l’amirauté du lieu du départ.

Article 6. – Faisons très expresses défenses à tous officiers de nos vaisseaux de recevoir à bord aucun noir ou mulâtre ou autres gens de couleur, s’ils ne leur représentent ladite permission duement enregistrée, ainsi que la quittance de consignation ; desquelles mention sera faite sur le rôle d’embarquement.

Article 7. – Défendons pareillement à tous capitaines de navire marchand de recevoir à bord aucun noir, mulâtre ou autres gens de couleur, s’ils ne leur représentent la permission enregistrée, ensemble ladite quittance de consignation, dont mention sera faite dans le rôle d’embarquement ; le tout à peine de 1.000 livres d’amende pour chaque noir ou mulâtre, et d’être interdits pendant trois ans de toutes fonctions, même du double desdites condamnations en cas de récidive ; enjoignons à nos procureurs ès sièges des amirautés du lieu de débarquement, de tenir la main à l’exécution de la présente disposition.

Article 8. – Les frais de garde desdits noirs dans le dépôt, et ceux de leur retour dans nos colonies, seront avancés par le commis du trésorier général de la marine dans le port, lequel en sera remboursé sur la somme consignée en exécution de l’article 5 ci-dessus ; et le surplus ne pourra être rendu à l’habitant, que sur le vu de l’extrait du rôle du bâtiment sur lequel le noir ou mulâtre domestique aura été rembarqué pour repasser dans les colonies, ou de son extrait mortuaire, s’il était décédé : et ne sera ladite somme passée en dépenses aux trésoriers généraux de notre marine, que sur le vu desdits extraits en bonne et due forme.

Article 9. – Ceux de nos sujets, ainsi que les étrangers, qui auront des noirs à leur service, lors de la publication et enregistrement de notre présente déclaration, seront tenus dans un mois, à compter du jour de la dite publication et enregistrement, de se présenter par devant les officiers de l’amirauté dans le ressort de laquelle ils sont domiciliés, et, s’il n’y en a pas, par devant le juge royal dudit lieu, à l’effet d’y déclarer les noms et qualités des noirs, mulâtres, ou autres gens de couleur de l’un et de l’autre sexe qui demeurent chez eux, le temps de leur débarquement, et la colonie de laquelle ils ont été exportés : voulons que, passé ledit délai, ils ne puissent retenir à leur service lesdits noirs que de leur consentement.

Article 10. – Les noirs, mulâtres, ou autres gens de couleur, qui ne seraient pas en service au moment de ladite publication, seront tenus de faire, aux greffes desdites amirautés, ou juridictions royales, et dans le même délai, une pareille déclaration de leurs noms, surnom, âge, profession, du lieu de leur naissance, et de la date de leur arrivée en France.

Article 11. – Les déclarations prescrites par les deux articles précédents seront reçues sans aucun frais, et envoyées par nos procureurs èsdit sièges, au secrétaire d’État ayant le département de la marine, pour, sur le compte qui nous en sera rendu, être par nous ordonné ce qu’il appartiendra.

Article 12. – Et attendu que la permission que nous avons accordée aux habitants de nos colonies par l’article 4 de notre présente déclaration, n’a pour objet que leur service personnel pendant la traversée, voulons que lesdits noirs, mulâtres ou autres gens de couleur demeurent, pendant leur séjour en France, et jusqu’à leur retour dans les colonies, en l’état où ils étaient lors de leur départ d’icelles, sans que ledit état puisse être changé par leurs maîtres, ou autrement.

Article 13. – Les dispositions de notre présente déclaration seront exécutées nonobstant tous édits, déclarations, règlements, ou autres à ce contraires, auxquels nous avons dérogé et dérogeons expressément.

Si donnons en mandement à nos amés et féaux conseillers, les gens tenant notre cours de parlement à Paris, etc.

Donné à Versailles, le 9 août 1777

 

Une population partagée

Pour une application stricte de la nouvelle loi, la police sévit de façon extrêmement brutale contre les Noirs et gens de couleur. Des situations et droits acquis de longue date sont remis en cause. Cette déclaration du roi décide la création de lieux de regroupement de Noirs dans des dépôts dénommés dépôts de Noirs, situés dans les ports, en vue d’expulser tous les Noirs vers les îles d’Amérique, sans aucune considération de leur pays d’origine. Ainsi, un Noir originaire de Martinique pouvait se retrouver en Guadeloupe, un Noir originaire de Madagascar en Martinique…

Le dépôt le plus important fut implanté à Brest.

Photographie, Y. Le Douget

in Annick Le Douget, Juges, Esclaves et Négriers en Basse-Bretagne, 1750-1780, l’émergence de la conscience abolitionniste.

 

 

La population est quelque peu désemparée, perplexe.

Les autorités royales, avec la police des Noirs, sont les seules engagées avec détermination et zèle dans ces opérations ; la population, elle, est désemparée, perplexe.

En effet, durant toute la période du règne de ces deux monarques, jusqu’à la Révolution qui mit fin à la police des Noirs, l’attitude de la population fut partagée, de l’étonnement à l’attentisme, puis pour  une fraction, à la résistance et à la désobéissance à la volonté royale.

Ces sentiments mêlés se retrouvent dans l’avis  du Chevalier de Boufflers, ancien gouverneur du Sénégal.

 

Chevalier de Boufflers

Stanislas Jean de Boufflers, marquis de Remiencourt, plus souvent appelé le Chevalier de Boufflers (1738-1815), poète français.

Destiné à l’Église, il refuse d’entrer dans les ordres et opte pour la carrière militaire. Il devient gouverneur du Sénégal en 1785. C’est lui qui a fait de Gorée la capitale de la colonie française du Sénégal qui le restera jusqu’en 1929.

Revenu en France en 1788, il se remet à la poésie. En 1789, envoyé aux États Généraux, à Versailles, au début de la Révolution, il s’y montre enthousiaste et fervent partisan des idées nouvelles. Mais, effrayé par le tourbillon de la Révolution, il émigre après le 10 août 1792, date de la chute de la royauté.

De retour en France en 1800, il se retire dans ses terres et se consacre à la poésie.

 

 

Des arguments caractéristiques d’une situation

Les propos du Chevalier de Boufflers pourraient se résumer ainsi : Il faut les renvoyer du royaume, mais, ils peuvent être utiles à la France.

Sa lettre adressée au responsable de la police des Noirs en 1778, commence par exposer les principales raisons qui militent contre l’introduction des Noirs sur le sol de France, avant un plaidoyer bien argumenté pour montrer le contraire.

A Monsieur le Comte

Principales raisons contre l'introduction des Nègres en France :

1°- Ils prennent en France un esprit indépendant qui devient d'un exemple dangereux et qui a de mauvaises suites à leur retour dans les colonies.

- On trouve dans ces colonies tous les moyens nécessaires pour leur donner l'éducation dont ils peuvent avoir besoin sans qu'on soit obligé de les emmener en France.

- Il faut prévenir les mariages mixtes et le mélange des couleurs.

Motifs pour faire quelques exceptions en faveur de la colonie du Sénégal :

1°- Il est en général d'une sage prévoyance de s'opposer à l'introduction des Nègres en France à cause de l'indiscipline et de l'insolence que les esclaves d'Amérique contractent dans leurs voyages et des suites fâcheuses qui en résultent à leur retour dans les colonies.

Mais, ces raisons sont absolument étrangères à la colonie du Sénégal. Si je propose de faire venir quelques Noirs pour un temps limité, ce ne sont que des habitants libres, et ce n'est que dans l'intérêt de leur donner un commencement d'éducation au service du roi et au commerce de la nation dans nos établissements sur la Côte d'Afrique. Cet objet est d'autant plus intéressant qu'il est presque impossible, dans l'état actuel des choses d'avoir dans ce pays là de bons facteurs et de bons directeurs de comptoirs. Les naturels du pays, par ignorance et leurs vices en sont absolument incapables. Les Blancs de leur côté n'y sont point propres...

- S'il existe dans les colonies d'Amérique assez de maîtres en tout genre pour former les nègres aux talents et aux métiers dont ils sont susceptibles, il n'en est pas de même dans la concession française en Afrique... A l'utilité de cette éducation se joint celle de faire prendre à ces noirs une idée de nos mœurs, de nos arts, de notre luxe, de notre politesse pour qu'une fois retournés dans leurs pays, ils y fixent les regards et l'attention de leurs compatriotes...

Les enfants qui résulteraient de la débauche qu'on prévoit, seraient assez reconnaissables pour ne tromper aucun regard et peuvent au bout de deux ans, être renvoyés dans nos colonies d'Amérique... (Archives Nationales).

 

Rien n’y fait. Les conditions d’application de la Déclaration de 1777 renforcées par celles de l’édit de 1778, ne laissent aucun répit aux personnes concernées, Louis XVI voulant une stricte application de sa volonté.

Pour les esclaves amenés à Paris, la permission délivrée par les administrateurs sera enregistrée au greffe du siège de la Table de Marbre à Paris ; il faudra indiquer d'une manière précise le métier et le maître chargé d'instruire les esclaves (article 3). Les esclaves devant apprendre un métier ne pourront être gardés plus de trois ans en France ; sinon, ils seront confisqués au profit du roi (article 6) ; "les habitants des colonies qui voudront s'établir dans notre royaume ne pourront y garder dans leurs maisons aucuns esclaves de ni l'un ni l'autre sexe, quand bien même ils n'auront pas vendu leurs habitations dans leurs colonies..."(article 7). Pour chaque Nègre non renvoyé, outre qu'il sera confisqué, le maître devra payer 1 000 livres, somme consignée d'avance pour obtenir la permission de l'emmener (article 8). Quant à ceux qui sont actuellement en France, les maîtres seront tenus d'en faire dans trois mois la déclaration au siège de l'Amirauté, en s'engageant en même temps à les renvoyer dans un an (article 9). "Les esclaves nègres qui auront été emmenés en France ne pourront s'y marier, même du consentement de leurs maîtres, nonobstant ce qui est porté par l'article 7 de notre Edit du mois d'Octobre 1716, auquel nous dérogeons quant à ce "article 10". Dans aucun cas, ni sous quelque prétexte que ce puisse être, les maîtres qui auront emmené en France des esclaves de l'un ou de l'autre sexe ne pourront les y affranchir que par testament ; et les affranchissements ainsi faits ne pourront avoir lieu qu'autant que le testateur décidera avant l'expiration des délais dans lesquels les esclaves emmenés en France doivent être renvoyés dans les colonies (article 11). Enfin, il est prescrit d'élever les esclaves dans la religion catholique, apostolique et romaine. (Archives Nationales).

 

 

Les Indésirables

Les méthodes et moyens utilisés à la fois contre les Noirs et gens de couleur et contre les Français réfractaires ou militants actifs opposés à la volonté royale, sont de plus en plus nombreux et considérablement durcis.

Parmi les moyens utilisés : la pression chaque jour plus accrue contre les Français qui contestent la loi d’expulsion : aristocrates, marins établis, parlements, surtout le Parlement de Paris et celui de Bretagne, membres de l’Église : prêtres, curés…

Le comptage des Noirs fut aussi un de ces moyens. Obligation était faite à chaque localité ou ville de donner le nombre de Noirs qui y résidaient, avec indication de l’identité, sexe, âge, adresse…Très souvent, les chiffres fournis par les habitants étaient considérablement minorés. Certains s’y refusaient, s’exposant ainsi aux sanctions encourus.

L’Église se trouvait parfois face à des situations des plus cocasses : une des raisons principales de son entrée en dissidence par rapport à la volonté royale, fut l’interdiction du mariage entre des Noirs entre eux, et entre Noirs et Blancs.

En effet, une ordonnance du roi datée du 5 avril 1778, complétant la Déclaration de 1777, précise :

Sont interdits les mariages entre Noirs et Blancs et il est fait défense à tous notaires de passer aucun contrat de mariage entre eux, et tout curé de célébrer ou bénir ces mariages, à peine d’amende.

À cet égard, les propos résignés d’un curé, frustré après s’être heurté à la rigueur de la loi et avoir de ce fait renoncé au mariage qu’il s’apprêtait à célébrer, sont significatifs de l’impuissance de l’Église face à la volonté royale.

Monsieur et cher confrère.

Tout considéré, je ne puis me déterminer à passer outre pour le mariage de M. Domingue et je suis au désespoir de ne pouvoir effectuer la promesse que j'ai faite avec bien de la peine à M. de Malesherbes que je respecte et honore infiniment : ce serait aller directement contre les intentions de SA Majesté et contrairement à l'Arrêt de son Conseil ; ce n'est point à moi d'appliquer la loi, mais de m'y conformer à la lettre ; je suis vrai, j'aime la paix, je ne veux point d'embarras et je crains de me compromettre ; d'ailleurs mes amis et même mes confrères ne me le conseillent pas.

[…]

       Curé de Rumont

 

[Malesherbes : le seigneur qui avait sollicité le curé pour le mariage de Domingue, le Noir à son service]

 

Par ailleurs, l’objectif visé par la décision royale étant de vider le royaume de toute présence de Noirs, la surveillance constante, la traque permanente, et l’expulsion de toute femme noire enceinte vers les colonies, devient un volet important de l’action de la police des Noirs.

 

Malgré tout quelques Français sont partisans des mesures édictées contre les Noirs, et font preuve de zèle pour les défendre.

Ce sont d’abord des travailleurs blancs qu’inquiète le nombre croissant de Noirs sur le marché du travail. Quelques affrontements ou troubles sont signalés dans des villes, comme à Bordeaux où ce genre d’affrontement semble avoir connu un développement important. (Archives municipales de Bordeaux).

Parmi les soutiens des nouvelles mesures, on compte également, d’après les Archives de la ville de Paris, des femmes blanches des maisons closes, qui protestaient contre la concurrence des femmes noires.  Elles réclamaient bruyamment le renvoi de ces dernières aux colonies, parce qu’elles nuisaient à leur commerce.

Quelques années plus tard, lorsque la Convention décréta l’abolition de l’esclavage, des femmes s’écrièrent sur la place du marché à Paris : Ma foi, on nous fout de belles sœurs noires, nous ne pouvons  jamais vivre avec des femmes comme cela.(Cohen B. William, Français et Africains, Les Noirs dans le regard des Blancs, Gallimard, Paris, 1981).

 

Cependant, en définitive, les mesures royales incarnées par la police des Noirs, n’atteignirent jamais leur objectif, à la mesure de la volonté du roi ; jamais les autorités ne prirent le dessus en ce domaine.

 

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