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11 décembre 2022 7 11 /12 /décembre /2022 09:48

 

HUMEUR ET HUMOUR (3)

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FRANCE ET AFRIQUE ?

 

 

Deux vieux amis, tous deux enseignants retraités, Jean-Jacques, le Français et Alioune, ressortissant de l’Afrique de l’Ouest.

Jean-Jacques a longtemps enseigné la psychologie dans plusieurs universités africaines.

Alioune, quant à lui a aussi enseigné longtemps en Afrique, puis en France.

Ils devisent sur quelques traits caractéristiques du tempérament français et africain ainsi qu’on le voit dans le dialogue ci-dessous.

 

 

Jean-Jacques : Sans céder au catastrophisme intégral, force est de constater que ce phénomène a également cours en France sous bien des aspects (même si en ce domaine la comparaison ne peut se faire avec le cas africain) pour ne parler que de la montée de la spéculation parfois jusque dans les sphères dirigeantes de notre société, ainsi que dans des groupes organisés pour la fuite des capitaux ou pour peser sur les décisions de l'Etat, sinon sur des élus en général au moyen de la pression par l'argent. Les intérêts particuliers primant ainsi sur l'intérêt commun, cette situation aboutit à la longue à une dilution du tissu social et du sens civique. Or, le sens civique constitue précisément le ciment de la cohésion sociale. Une société n'est pas un assemblage d'individus, mais un encastrement de corps et d'esprits, un enchevêtrement de destins. De ce point de vue, on peut affirmer que les années 1960 ont signé l'acte de décès d'une certaine France, une France sans doute agraire et paysanne, mais aussi plus authentique, plus vraie où les Français étaient certainement encore plus proches les uns des autres. Mais, chez nous, la montée du phénomène est autrement plus ancienne qu'en Afrique. Ce phénomène prend son essor au XVIIIe siècle et accélère le pas dans la seconde moitié du XXe siècle. L'argent est en passe de devenir l'indicateur social privilégié et sa possession, le critère absolu du statut social. On assiste ainsi aux ravages de l'esprit de profit qui n'est pas seulement générateur de corruption et de concussion, mais aussi du mépris de l'autre et de l'individualisme forcené. Loin de nous l'antique pratique du « don et contre don » des premiers siècles médiévaux. On a oublié qu'au départ, l'argent n'était qu'une simple unité de troc.

Il est des sociétés où, avec de l'argent on est libre en droit et en fait, d'autres où, sans argent, on est libre en droit mais pas en fait. D'autres encore où sans argent on est libre en droit et en fait. Il s'agit de savoir dans quel type de société l'on est. Les propos qui suivent d'Alfred Grosser sont assez édifiants en la matière :

 

« ... Mais à cette époque, l'élève du primaire aspirait facilement à devenir instituteur comme signe d'ascension sociale. Aujourd'hui, l'instituteur ou même le professeur de collège qui recommande à ses élèves de faire comme lui ne soulève pas l'enthousiasme de la classe (sauf si elle pense qu’on évite au moins le chômage quand on est fonctionnaire).

Les instituteurs, les assistantes sociales, les infirmières, les agents des administrations sans lesquels la France ne serait pas gouvernée, pas gérée, ont toujours été habitués à être relativement mal payés. Mais nombre d'entre eux pouvaient à bon droit se sentir considérés.

Or, à mesure que l'argent prend le caractère de critère central de la réussite et même de valeur humaine, la considération s'en va et l'assistante sociale peut avoir l'impression que son métier peu estimé consiste simplement à faire tenir tranquille les déshérités, dont la révolte mettrait en cause la réussite des puissants de la société, donc de l'argent.

Le tableau est assurément trop noir, mais la tendance semble indéniable. L'exemple pernicieux vient très souvent de haut. Des hauteurs de l'Etat ou du sommet du département ou de la région dont les nouveaux immeubles de prestige rappellent peu la rue de Martignac ! » 

                      Alfred GROSSER (cité par Ouest France)

L'argent prend ainsi donc de plus en plus valeur de « critère central de la valeur » humaine, d'étalon unique de la réussite.

 

***

 

Il nous faut désormais veiller à ce que l'argent ne tue pas le civisme, que les droits n'éclipsent pas les devoirs. Il nous faut réapprendre le sens de l'autre, cultiver celui du bien commun et en définitive, promouvoir une « politique de civilisation » qui mène au respect de l'autre et du bien commun. Bref, enseigner la notion de citoyen. Une société qui perd le sens de la solidarité est une société qui perd celui de la responsabilité. Une société qui perd le sens de la solidarité et le sens de la responsabilité est une société qui perd de sa substance. Sans le sens de la solidarité et celui de la responsabilité la République est en danger.

À propos de civisme, j'ai relevé, au hasard de mes lectures cette « confession » dans l'hebdomadaire Télérama (du 31 mai 1995) d'un maire d'une petite commune rurale de cent quatre vingt dix habitants. Ce maire, ancien instituteur qui jette l'éponge, renonçant à briguer un nouveau mandat confie :

« ... Il y a quelques années encore, tout le monde se sentait responsable : quand, à la suite d'un orage il fallait déboucher un fossé, pousser une pierre tombée sur la route, les voisins y allaient tout naturellement. Les gens se prennent moins en main...

Il y a quelques années, même les bêtises des enfants étaient prises en main de manière plus collective. Maintenant, c'est chacun chez soi, et si un jeune dérape, c'est moins toléré... » Tandis qu'un autre maire d'une ville de cent vingt cinq mille habitants confirme :

« Actuellement, il y a un manque frappant de civisme. Chacun cherche à tirer la couverture à soi. »

Alioune : Le civisme social est ciment de la société. La vacuité civique est une menace pour la démocratie.

J.J. : Je ne puis m'empêcher de faire allusion encore une fois à l'Afrique malade d'elle-même. J'ai trouvé son auteur bien naïf en certains chapitres, notamment ceux où les rapports entre l'Etat et le citoyen constituent le thème principal. L'auteur y parle de cette espèce d'émulation entre des fonctionnaires qui consistait à savoir « qui volera le plus l'Etat... » Sais-tu qu'en France, on n'est pas toujours exempt de la même tentation, celle de se servir aux dépens de l'Etat, c'est-à-dire de se servir au lieu de servir ? Naturellement, il faut se garder de toute généralisation, les hommes et femmes intègres sont légion dans ce pays fort heureusement. C'est à ces serviteurs consciencieux, intègres et dévoués parfois jusqu'à l'abnégation que la France doit aussi sa force et sa solidité en tant que nation. Ce constat ne doit pas empêcher par ailleurs de déceler parfois, parmi une certaine catégorie de Français cette espèce de surenchère à l'incivisme. C'est alors à qui respectera le moins les règlements, à qui contournera le mieux les lois...Cela va du conducteur de véhicule sur l'autoroute qui foule aux pieds le code de la route au petit artisan qui cherche tous les moyens détournés possibles pour payer moins d'impôts qu'il ne doit. Là-bas, chez toi, quand les gens volent l'Etat, c'est sans doute parce qu'ils ont faim, qu'ils ont des besoins incompressibles : besoin de se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner (dans ces pays sans sécurité sociale), bref, besoin de vivre décemment ; tandis que chez nous, ce ne sont pas toujours les « petits » ou les « moyens » qui s'adonnent le plus à ce genre de sport. Comment expliquer cette espèce de jubilation intime que certains Français éprouvent à enfreindre les règlements et à se plaindre quand ils sont manifestement dans le tort ? C'est à qui trouvera les meilleurs « trucs » pour déclarer le moins de revenus possible. Et que dire lorsque ce sport singulier est celui auquel se livrent volontiers les moins mal lotis de la société, les plus gâtés par le sort ?

 : Phénomène curieux.

 

***

 

J.J. : Tous ces petits jeux d'incivisme ajoutés les uns aux autres me semblent de nature à nuire à la bonne marche de la démocratie ; car il existe quelques signes forts qui ont valeur de symbole, au sens où, symbole signifie petits signes chargés de sens : parmi lesquels ce manque d'égard vis-à-vis des autres, dans la conduite automobile certes, mais aussi l'injure facile aux hommes et aux institutions, le plaisir manifeste de s'asseoir dans une jubilation béate sur les règlements et lois qui régissent la société.

En France, le droit est en voie de tuer le devoir et c'est là qu'il faut aussi chercher la source de bien des maux de ce pays. Ce mal vient parfois de loin, du fond de l'histoire.

A. : Oui, je crois que les illustres auteurs de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de septembre 1789 auraient dû coupler ce texte historique fondamental avec celui de la déclaration des devoirs du citoyen, expressément mis en exergue. A présent le problème semble sans issue.

J.J. : Si. La pédagogie !

Je garde en mémoire — comme incarnation de cet esprit de dénaturation de la démocratie — le fait que, par deux fois, j'aie vu des personnes — des jeunes et des vieux — siffler, injurier publiquement un président de la République en fin de mandat, quittant définitivement le palais de l'Elysée après avoir remis les clefs de la nation à son successeur.

D'où vient l'utilité de ces injures, comment les justifier dès lors que le peuple — c'est-à-dire ces mêmes citoyens — s'est exprimé majoritairement pour un homme par le moyen du suffrage des urnes ? A quoi sert donc le suffrage universel s'il ne peut éviter la violence et les agressions physiques et morales à l'égard des élus de la nation ? S'il ne peut adoucir les mœurs politiques ? Le fait que le sortant ait perdu ne suffit-il pas ? Faut-il encore l'injurier ? Cette injure n'est-elle pas d'abord adressée à la démocratie ? A cet égard, la comparaison s'impose avec ce qui se passe autour de nous, dans des systèmes politiques comparables au nôtre, c'est-à-dire dans des régimes authentiquement démocratiques. Je pense aux Etats-Unis ou plus près de nous à l'Espagne, au Royaume-Uni, à l'Allemagne... Dans ces pays de telles manifestations sont ignorées (question de culture politique ?) à l'occasion d'une alternance politique, ou à l'égard de perdants à l'issue d'élections.

Serions-nous moins civilisés ? Moins démocrates ? Sommes-nous un peuple de démocratie mûre ou en maturation démocratique ? Sommes-nous tout simplement un peuple civilisé ?

A. : Sans aucun doute. Le peuple français est un peuple civilisé qui a amplement sa place au sein des peuples les plus évolués du monde, mais qui doit simplement s'exercer à la pratique d'une démocratie apaisée. La démocratie avancée se nourrit de l'humilité républicaine.

J.J. : Soit. En fin de compte la France et l'Afrique ont quand même quelques points communs.

A. : Ce sont deux vieilles connaissances.

Je constate cependant un certain étiolement de plus en plus perceptible dans les relations entre la France et ses anciennes colonies comme avec l'Afrique en général.

J.J. : « Les nations sont comme les individus. Elles ne sont ouvertes aux autres que quand elles sont bien en elles-mêmes, dans leur tête, dans leur peau. »

 

 

 

 

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6 décembre 2022 2 06 /12 /décembre /2022 09:33

HUMEUR ET HUMOUR (2)

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ET L’AFRIQUE ?

 

 

Deux vieux amis, tous deux enseignants retraités, Jean-Jacques, le Français et Alioune, ressortissant de l’Afrique de l’Ouest.

Jean-Jacques a longtemps enseigné la psychologie dans plusieurs universités africaines.

Alioune, quant à lui a aussi enseigné longtemps en Afrique, puis en France.

Ils devisent sur quelques traits caractéristiques du tempérament africain ainsi qu’on le voit dans le dialogue ci-dessous.

 

 

Alioune : Que dire des sociétés africaines en ce domaine ? L'impact de l'argent, ses ravages et désastres n'y sont-ils pas encore plus sensible ?

Jean-Jacques : J'en conviens. En vingt ans d'intervalle, j'ai pu constater une évolution considérable de la mentalité africaine vis-à-vis de l'argent. A mon arrivée en Afrique vers les années soixante, l'argent était loin d'avoir ce caractère sacré qu'on lui connaît dans les années quatre-vingts, principalement dans les campagnes, mais aussi les villes évidemment. Maints services autrefois rendus à des voisins par des voisins, à des parents voire à des inconnus l'étaient à titre purement gracieux. Pour certains services importants rendus à autrui, une noix de cola dans les pays de savane, ou une mesure de vin de palme dans les pays de forêt constituait le seul salaire requis. De nos jours, tout cela semble définitivement révolu, oublié. Partout, y compris dans la brousse la plus profonde et la plus fermée, l'espèce sonnante et trébuchante semble le prix incontournable de tout service si infime soit-il. Du coup, l'effet le plus sensible de ce phénomène qu'il m'est arrivé de mesurer fut la perte d'une certaine convivialité naturelle, la perte du sourire africain. La fête est finie au village. Ce qui rejaillit sur tous les autres aspects dans les rapports humains. Comment l'expliques-tu ?

A. : C'est une perte inestimable. J'ai pu voir aussi, hélas, la montée inexorable de l'esprit mercantile avec son cortège de ravages dans les cœurs et les esprits au sein des sociétés africaines.

              La pratique de l'impôt de capitation généralisée à partir du début du XXe siècle par la colonisation a sans doute constitué un moment privilégié de l'éveil des Africains à l'argent au sens moderne du terme. Cet impôt de plus en plus exigé en espèces au fil des ans a abouti à une véritable déstructuration des sociétés traditionnelles. Pour avoir de l'argent afin de payer l'impôt annuel et échapper ainsi à la rigueur implacable de la loi qui s'abat inéluctablement sur tout défaillant, il fallait user de tous les moyens licites et illicites, d'où les migrations de travail à travers toute l'Afrique, de la savane à la forêt, de la brousse vers la ville, de colonie à colonie ; car ne pas pouvoir payer l'impôt à la date fixée par l'Administration coloniale équivalait à une véritable condamnation à la déchéance sociale, à une damnation, à l'humiliation suprême.

De plus, par cette exigence de l'impôt en argent, les colonisateurs (français, anglais, belges ou portugais) ont introduit des modifications majeures, en imposant à leur profit des cultures industrielles dont avaient besoin leurs industries, au détriment des cultures vivrières traditionnelles. L'intérêt était double pour eux. D'une part cela permettait d'ancrer davantage dans l'esprit des Africains la nécessité de gagner de l'argent, donc de pouvoir acheter les produits d'importation provenant d'Europe, d'autre part, en plus de l'approvisionnement à bon compte des industries européennes en matières premières, la pratique de ces cultures, en désorganisant les sociétés africaines, les rendaient plus insécurisées, donc plus malléables... Le producteur africain, mû par l'intérêt mercantile en même temps que contraint, fut amené à s'adonner aux cultures industrielles spéculatives : cacao, café, coton, arachides... ou au travail des mines en Afrique du Sud, mais aussi au Congo belge ou dans les colonies portugaises... l'Administration coloniale française décida d'introduire le cacao en Côte d'Ivoire, les Britanniques ayant tenté la même opération dans leur colonie de Gold Coast (Ghana) comme culture forcée en 1908. Ce fut en Côte d'Ivoire comme au Ghana, un échec total au début de l'initiative (de même au Sénégal avec l'arachide dont la culture fut encouragée dès le milieu du XIXe siècle par Faidherbe, gouverneur de la colonie), les paysans africains désemparés refusant la culture de la nouvelle plante. C'est alors que l'impôt jusque là en nature : denrées, céréales, gomme de caoutchouc, peaux de bêtes... changea d'aspect et l'obligation de sa perception en espèces fut étendue dans toutes les colonies européennes d'Afrique. En conséquence, l'impôt étant désormais exclusivement perçu en espèces, les paysans africains s'engagèrent-ils alors de façon déterminée pour certains, dans la production de ces nouvelles cultures. Plus ils les pratiquaient, alléchés par l'appât de l'argent, plus ces cultures prenaient de l'importance aux dépens des cultures vivrières traditionnelles. Le développement de ces cultures industrielles connut d'autant plus de succès qu'il comblait un vide créé par la suppression officielle de la traite esclavagiste. Elles permettaient d'acquérir les produits des industries européennes, de plus en plus préférés aux productions locales qui périclitaient en conséquence. On entrait ainsi peu à peu dans ce cercle vicieux, véritable engrenage aux effets amplificateurs. Ce fut le même processus au Ghana, au Nigeria, en Côte d'Ivoire...L'une des conséquences en est que ces cultures industrielles ont pris le dessus en s'érigeant au rang de monoculture de nos jours. Toute l'économie de nombre de ces pays producteurs se trouve de ce fait tributaire du cours de ces produits sur le marché international. Quand le prix du café ou du cacao chute, c'est l'économie de ces pays qui plonge. Le malheur veut que le cours de ces produits soit fixé chaque année au niveau mondial à Londres ou Chicago par les pays développés consommateurs. Dans ce domaine également — comme ailleurs — une réflexion s'impose en vue d'une diversification des cultures de sorte que l'économie des pays africains ne soit pas indéfiniment prise en otage par le capitalisme international.

En Afrique du Sud, une législation spécifique élaborée dès 1903, obligeait les Africains à aller s'engager dans les mines ; législation appuyée sur la mise en place d'un impôt de capitation très lourd en espèces bien entendu. Le résultat de cette initiative fut qu'en 1909, quatre vingt pour cent des travailleurs mâles Zoulou étaient des travailleurs « immigrés » dans les régions minières du pays. L'agriculture africaine traditionnelle se voyait dès lors confinée à l'autosubsistance et chargée en particulier de nourrir les familles des travailleurs restées au village. Un schéma quasi identique prévalut également dans les colonies belges, principalement au Congo alors doté de riches régions minières.

Cet impôt en argent exclusivement, mis en place par la colonisation fut considéré après les indépendances comme une merveilleuse trouvaille et conservé comme telle. De même, ainsi que tu viens de le constater, des services jadis rendus au titre du bénévolat et sans la moindre idée de contrepartie sont désormais rétribués en argent. Parallèlement à l'obligation de se soumettre aux nouvelles charges fiscales, la société africaine était et reste inondée de produits étrangers consécutivement à la création de besoins nouveaux, le plus souvent factices, jugés cependant indispensables et préférés aux produits et productions locaux qui entraient de ce fait peu à peu dans une éclipse sans doute irréversible. Le goût pour ces produits se perdait ainsi et avec lui les techniques qui y sont liées.

L'argent sur-apprécié en tant que tel par rapport aux valeurs traditionnelles se révèle un ferment majeur de déstructuration sociale et culturelle. Ainsi se met en place l'engrenage dans lequel l'Africain perdra peu à peu son âme en devenant étranger à lui-même.

 

 

(Suite prochainement)

 

 

 

 

 

 

 

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28 novembre 2022 1 28 /11 /novembre /2022 10:24

HUMEUR ET HUMOUR (1)

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LES FRANÇAIS EN PROIE

À

UNE NOUVELLE ÉPIDÉMIE ?

 

 

Deux vieux amis, tous deux enseignants retraités, Jean-Jacques, le Français et Alioune, ressortissant de l’Afrique de l’Ouest.

Jean-Jacques a longtemps enseigné la psychologie dans plusieurs universités africaines.

Alioune, quant à lui a aussi enseigné longtemps en Afrique, puis en France.

Ils devisent sur quelques traits caractéristiques du tempérament français ainsi qu’on le voit dans le dialogue ci-dessous.

 

 

Jean-Jacques : Les Français apparaissent en général comme des gens qui vivent perpétuellement sur la défensive, prisonniers de leur ego, ce qui amène chacun à vivre dans son monde au lieu de vivre dans le monde. Ceci ne favorise ni l'ouverture, ni la communication.

Alioune : Je plains les Français, atteints d'un mal qui sévit sous forme d'épidémie en passe de devenir endémie : le stress, le mal du siècle, qui ronge la population du pays. Mal nouveau qui menace tous les pays développés du monde — semble-t-il — mais dont la France constitue incontestablement le pays d'élection et de prédilection, ce qui se traduit par un record de consommation de médicaments, précisément d'antidépresseurs et autres tranquillisants ou somnifères. 

Personnellement, j'ai connu une famille dans mon voisinage (alors que j'habitais une ville du centre-est de la France) qui se situait — si j'en jugeais par les apparences — largement dans la tranche sociale la plus aisée du pays. Par une occasion fortuite, j'eus l'honneur d'être reçu à dîner dans cette famille. L'occasion me fut ainsi donnée de l'observer dans des conditions idéales. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que tout le monde y était malade parce que atteint du stress. Le chef de famille, P D G. d'une moyenne entreprise internationale assez bien cotée, avait le stress parce que les statistiques du mois qui venait de s'écouler indiquaient un léger fléchissement du chiffre d'affaires de son entreprise. Sa secrétaire (également conviée à dîner ce jour) m'a certifié que le mois précédent, il était en proie au même mal parce que ce même chiffre avait progressé au point de faire l'objet des louanges d'une revue économique spécialisée. Le P D G. redoutait alors la concurrence.

La maîtresse de maison souffrait également du stress parce que le bulletin scolaire du petit dernier, élève de cinquième au collège, n'était pas très brillant. Elle était en même temps rongée du même mal parce que sa fille aînée avait un flirt un peu poussé avec un jeune chômeur du quartier.

Quant aux enfants, ils étaient encore plus atteints que leurs parents. Le plus jeune parce qu'il fallait se lever tôt chaque matin (à sept heures trente) pour aller au collège dans la voiture conduite par le « chauffeur de papa ». Quant à la fille, le stress qui la rongeait depuis de longs mois avait pour origine le regard peu approbateur de son père qu'elle croisait chaque fois que ses petits copains, invités à la maison, faisaient du bruit ou buvaient de l'alcool un peu plus que de raison.

Enfin, selon la maîtresse de maison, le chien et le chat étaient, à leur tour, malades du stress tout simplement parce que leurs maîtres étaient victimes de ce mal.

J.J. : Cette famille ne constitue pas une exception. Ceux qui parlent le plus de stress n'en sont pas toujours les vraies victimes. J'en connais plusieurs qui leur ressemblent. Pis, je mets quiconque au défi de me citer un seul foyer de ce pays dont un membre n'est pas, n'a pas été ou ne sera pas un jour ou l'autre atteint de ce mal ravageur qu'est le stress. Et c'est sans espoir, sans remède... 

A. : Mais si ! Il faut tuer le mal. 

J.J. : Penses-tu. C'est comme l'hydre de la légende ; coupez une tête, il en repoussera aussitôt deux, cinq, dix !  

A. :C'est vrai que la nature a horreur du vide. Je vois une solution au mal, à mon sens radicale.

J.J. : Laquelle ?

A. : Emasculer le stress.

J.J. : Par quel moyen ?

A. : La pédagogie. La thérapie du rire, le rire vrai, naturel, communicatif, car les Français — semble-t-il — ne rient plus que cinq minutes en moyenne par jour contre vingt il y a cinquante ans. Plutôt le rire que les antidépresseurs ou autres béquilles chimiques.

J.J. : Excellent. Il est grand temps de se pencher sur le mal en effet ; on en arrive au point où les Français deviennent incapables d'humour, cette « politesse du désespoir ! ». Et lorsqu'on est incapable d'humour élémentaire, la haine n'est pas loin. Or, on ne construit rien de beau, de grand sur la haine. La haine, avec la violence qui la symbolise, est un facteur de désagrégation sociale. J'ai été témoin direct ou indirect de quelques scènes caractéristiques à cet égard.

Un touriste anglais circulant sur une route départementale du centre de la France constate que le coffre de la voiture qui le précède, conduite par un Français, est ouvert et qu'il s'en échappe divers objets qui jonchent la chaussée. Il croit bon d'avertir ce conducteur au moyen d'appels de phares et de grands signes de la main. Brusquement, le Français arrête sa voiture, sans chercher à comprendre, sort un fusil, le montre à celui qui l'avertit en le menaçant et proférant des injures grossières.

L'humeur de certaines personnes en est au point où elle interdit de leur être serviable car tout geste de sympathie devient de facto casus belli.

Je fus aussi témoin de cette autre scène où, à une intersection, un automobiliste ne respectant pas l'obligation d'arrêt au stop, faillit provoquer un grave accident. Pour l'éviter, celui à qui revenait la priorité de passage avertit le premier au moyen d'un coup de klaxon. C'est alors que l'automobiliste fautif bondit de son véhicule qu'il arrêta en catastrophe, se jeta sur celui qui avait — dans son droit — usé du klaxon et le cribla de coups de poing d'une fureur bestiale. Comment qualifier ce geste sinon de geste dicté par la haine ?  

A. : La haine est un sentiment qui use et qui enlaidit.

 

***

J.J. : Et que dire des deux faits divers suivants tels que rapportés par le quotidien Ouest-France ?

« Accès de violence entre automobilistes

Un pistolet sur la tempe

Grosse frayeur pour un jeune automobiliste rennais dans la nuit de jeudi à vendredi. Pour avoir roulé trop lentement, il a été rattrapé par l'automobiliste trop impatient qui le suivait et... s'est trouvé avec un pistolet sur la tempe.

Il était 0h30, jeudi soir, rue Legraverend, à sens unique. Au volant de sa voiture, un étudiant se dirige vers le centre-ville. Il a quatre passagers à bord. Il cherche une place de stationnement pour faire un créneau et roule donc très lentement. Trop lentement doit penser le conducteur d'une Renault qui survient derrière lui.

Dans cette dernière voiture, deux hommes sont assis à l'avant et deux femmes à l'arrière. Le conducteur manifeste son impatience par des jeux de phare, des coups de klaxon répétés, le poing menaçant puis entreprend finalement de doubler. Arrivé à la même hauteur, le passager avant à côté du chauffeur pointe un pistolet à grenailles vers l'autre automobiliste qui prend peur et ralentit.

Les deux hommes armés font une queue de poisson et s'arrêtent pour immobiliser les cinq étudiants. Le conducteur, qui a repris le pistolet à son passager descend de sa voiture et se dirige rapidement vers l'autre voiture. Il braque le pistolet à bout touchant sur la tempe gauche de l'automobiliste et profère des insultes. Puis avec la crosse de l'arme, il brise la vitre de la portière gauche, la faisant voler en éclats. Il repart furieux, remonte dans sa voiture et démarre en trombe laissant les cinq étudiants très choqués. ...» (Ouest-France, 4 mai 1996)

 

Et cet autre fait divers ?

« Il emmène l'automobiliste énervée ... sur son capot

Un mois de prison pour les coups

Garder son calme en voiture. Le tribunal a voulu, hier, donner une leçon aux automobilistes trop violents. Un mois de prison ferme pour avoir porté des coups à une femme un peu énervée.

Le 8 janvier à 17h, une jeune femme circule rue Alphonse Guérin. Elle a à son bord deux jeunes enfants. Soudain une R14 quitte un stop sous son nez. Visiblement, la R14 a tout juste eu le temps de passer. Mme P. ne l'entend pas ainsi. Vexée, furieuse, elle joue de ses phares, frappe son volant, fait des gestes.

Le conducteur de la R14, M. C. 25 ans tout aussi nerveux veut montrer à la dame que lui non plus ne s'en laisse pas compter. Il ralentit, roule à 10km/h, ce qui énerve encore plus la conductrice. Jusque là rien de trop grave.

Mais les choses s'accélèrent quand les voitures s'arrêtent. Selon Mme P. M. C. descend de sa voiture, la saisit au collet et la jette à terre. Elle se relève, se place devant la R14 qui démarre. Elle a juste le temps de sauter sur le capot et... de s'accrocher aux essuie-glaces.

L'énervement collectif

La voiture roule et, quelques dizaines de mètres plus loin, s'arrête dans le parking du vélodrome. Coup de frein, glissement à terre de la passagère clandestine.

Ce n'est pas fini ! M.C. quitte à nouveau son volant et rattrape Mme P. qui comprenant enfin que la situation tourne mal s'enfuit en criant au secours. Saisie par les cheveux, elle encaisse un coup de poing au visage et des coups de pied. M.C. lui prend la jambe et la tord.

Mme P. s'en tire avec une fracture du nez, une entorse à la cheville et une plaie à la lèvre... J.G » (Ouest-France 7 janvier 1993).

**

Il est assez curieux qu'en France on ait perdu à ce point le goût de se parler pour se comprendre. Qu'on ne se donne pas cette peine élémentaire de se parler pour faire savoir et pour dire ce qu'on veut, ce qu'on ne veut pas. Que soient tombés si bas le devoir et le sens de l'élémentaire courtoisie. Que tout, entre Français, se règle par des injures et des coups.

          Que signifie donc ce retour inexorable à la morale des cavernes ? 

A. : Une main ouverte tendue est toujours préférable à un poing fermé. Il est tout de même étonnant que les choses les plus simples ne puissent pas se dire simplement. Ces faits divers nous laissent la fâcheuse impression d'une atmosphère de guerre civile permanente entre Français. Comment peut-on en arriver à cette extrémité dans un pays civilisé ? La réflexion de J. Fouché en 1815 « on croirait que la France renferme deux nations aux prises l'une avec l'autre » serait-elle encore d'actualité aujourd’hui ?

J.J. : C'est une France de la haine.  

A. : Non. Une nation de haine ne peut être une grande nation. Or, la France est une grande nation. Sais-tu que la France est le deuxième pays au monde où l'on adopte des enfants étrangers, c'est-à-dire une nation parmi les toutes premières au monde qui acceptent d'accueillir de petits enfants étrangers en mal d'amour et ce, sans distinction d'origine géographique ni de couleur de peau ? Comment expliquer un tel geste sans une forte dose de générosité de cœur et d'âme, et sans cet humanisme à toute épreuve ? 

J.J. : C'est effectivement là une question à poser et à méditer. S'agirait-il alors de cette haine courtoise qui n'exclut nullement les élans de générosité sincères, ni la solidarité vraie aux heures critiques ?

A. : Je crois qu'il se passe pour les Français ce qu'il est loisible de constater au niveau de chaque famille. Je pense qu'en France on s'aime, mais qu'on ne se le dit pas où qu'on ne sait pas se le dire. Raymond Aron, parlant de la France la qualifie de « société de satisfaction querelleuse » à moins que ce ne soit tout simplement une société de discorde fraternelle permanente. C'est peut-être aussi tout cela.

J.J. : Je crois trouver un autre facteur d'explication de cette humeur morose des Françaises et des Français, de cette semi-guerre civile franco-française, dans l'impact de plus en plus visible de l'argent sur notre société et sur ses valeurs. C'est là à mon sens un sujet de préoccupation certain...

 

 

(Suite prochainement)

 

 

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25 septembre 2022 7 25 /09 /septembre /2022 09:16

 

VILLE OU VILLAGE ?

 

 

Autrefois (au 20e siècle), les jeunes surtout, quittaient la campagne pour s’installer en ville (cf. la chanson de Jean Ferrat La Montagne).

Aujourd’hui, après le Covid, c’est le chemin inverse que beaucoup suivent en retournant s’installer à la campagne.

 

Voici de beaux textes parlant de la campagne ou de la ville.

 

 

>> UN PAUVRE VILLAGE DE MONTAGNE

 

"On arrive, et le chemin devient une espèce de rue très étroite où passe tout juste un mulet chargé ! Elle s'en va tout de travers, toute tordue par des façades qui avancent ou bien qui reculent…

D'un côté de la rue, par l'effet de la pente, les maisons sont en contrebas, montrant seulement leur toit ; de l'autre, au contraire, elles se dressent tout entières et semblent d'autant plus hautes.

On trouve d'abord la fontaine qui est creusée dans un gros tronc, où l'on voit toujours des femmes qui lavent. A côté, il y a le four qui ouvre à l'air sa gueule noire dans un tas de pierres qui penchent, mal façonnées ; c'est là qu'on cuisait le pain de là-haut, noir et dur. Un peu plus loin, il y a la chapelle ; elle est blanche et toute petite, elle servait du temps où l'église n'était pas bâtie ; à présent, elle ne sert plus. Elle a bien toujours une petite cloche pendue dans une espèce de clocheton qui branle tout entier et qui craque sitôt qu'on commence à sonner ; mais à présent, dans la chapelle, ils mettent les cibles pour les exercices de tir, la pompe, la civière, et les araignées sont venues, qui ont fait leurs toiles au plafond.

[...] Tout le reste du village, c'est des maisons. Elles se suivent le long du chemin, un peu penchées, s'appuyant de l'épaule comme si elles avaient sommeil Il y a des petits enfants partout, assis ou qui se roulent par terre ; on voit, par les portes ouvertes dans l'intérieur des cuisines, et c'est parfois un escalier ou un haut perron de pierre où un homme se tient debout, mais des montagnes tout est caché, et rien non plus ne se voit du ciel qu'en haut, entre les toits, un autre petit chemin bleu.

Alors, on arrive à la maison du juge, la plus belle de toutes… Puis, tout à coup, les pentes reparaissent, les pâturages, les rochers : c’est qu'on est arrivé au bout du village. Il cesse soudain : point de maison isolée ; les vents sont trop forts, elles auraient peur, et peur aussi des grandes neiges. Elles ont fait entre elles comme une alliance, se prêtant aide et protection."

                                    (C.F. Ramuz, Le village dans la montagne, Editions Bernard Grasset.)

 

 

>> LA VILLE EUROPEENNE

 

[…]

 

"C'était donc cela, une grande ville européenne : des maisons blanches ayant leurs murs et leurs grilles sur le même alignement, des avenues bordées d'arbres et baignées d'ombre, des rues qui, toutes, fuyaient, coupées à angle droit par d'autres rues semblables, plus ou moins longues, plus ou moins larges ?... C'était cela : l'église, dont la flèche aiguë s'effile vers le ciel, le cercle avec ses tennis et ses pelouses, l'hôpital, son parc et ses allées sablées, l'école et le tumulte de ses voix enfantines aux heures de récréation, la gare enfin avec son bruit métallique, ses sifflets grinçants et le halètement de ses machines et puis, d'autres monuments encore, également entourés de verdure, et pareillement troués de fenêtres alignées le long des façades ?"

[…]

                                                              (Jean d’Esme, Thi-Bâ, Editions de France)

 

 

>> "CONNAIS-TU MON BEAU VILLAGE ?

 

Connais-tu mon beau village

Qui se mire au clair ruisseau ?

Encadré dans le feuillage,

On dirait un nid d’oiseau.

Ma maison, parmi l’ombrage

Me sourit comme un berceau.

Connais-tu mon beau village,

Qui se mire au clair ruisseau ?

 

Loin du bruit de la grand-ville,

A l’abri du vieux clocher,

Je cultive un champ fertile,

Un jardin près d’un verger ;

Sans regret ni vœu stérile,

Mon bonheur vient s’y cacher,

Loin du bruit de la grand-ville,

A l’abri du vieux clocher.

 

Quand ta voix, cloche argentine,

Retentit dans nos vallons,

Appelant sur la colline

Les bergers et leurs moutons

Moi, joyeux, je m’achemine

En chantant vers mes sillons,

Quand ta voix, cloche argentine,

Retentit dans nos vallons."

                                                 (F. Bataille, Les trois Foyers, Juven Editions.)

 

 

 Brève biographie des auteurs :

 

Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947)

***

>> Le premier texte est de C.F. Ramuz

Charles Ferdinand Ramus (1878-1947), écrivain et poète suisse, est né à Lausanne en 1878. Son père tenait une épicerie coloniale et de vin. Sa mère affichait une certaine proximité avec l’église protestante libre.

Jeune, Ramuz vit à Lausanne puis à Cheseaux-sur-Lausanne et poursuit ses études dans des établissements vaudois.

Après l’école primaire, Ramus entre au Gymnase classique de Lausanne et réussit sa « maturité » en 1896. Puis il passe une licence de lettres à l’université de Lausanne en 1900. Ensuite il enseigne au collège d’Aubonne.

Il marque un intérêt pour la littérature et les disciplines artistiques et écrit ses premiers poèmes en 1896 lors d’un voyage à Karlsruhe et prends alors la résolution de devenir écrivain.

A 20 ans il part pour Paris, son objectif étant d’y poursuivre sa formation en préparant une thèse de doctorat dont le sujet porte sur l’œuvre du poète français Maurice Guérin. Jusqu’en 1904 les débuts parisiens de Ramuz sont difficiles et solitaires et il abandonne rapidement son projet de thèse.

Ramuz est en fait transformé au contact des lettres classiques françaises et commence à y découvrir son rapport à la « langue vaudoise », une forme de français marquée par un rythme et des intonations particuliers.

Il passe de longs séjours à Paris entrecoupés de vacances en Suisse et s’affirme en tant que Vaudois.

 

Après l’abandon de ses études, Ramuz écrit ses premiers textes.

  • Le Petit Village (poésie)
  • Aline (roman)

 

A partir de 1904 Ramuz partage son temps entre Paris, la Suisse romande et des voyages.

A Paris il fréquente le salon d’Edouard Rod qui l’aide à publier son roman « Aline ». Il fréquente également de nombreux écrivains et artistes suisses ou français : Charles-Albert Cingria, René Auberjonois, Henry Spiess, Adrien Bovy, André Gide…

Il collabore à la « Gazette de Lausanne », le « Journal de Genève », la « Bibliothèque universelle » et crée la revue « La Voile latine ».

Il reçoit le Prix Goncourt et le Prix Rambert

 

En 1913, il épouse Cécile Cellier, artiste peintre et en 1914 la famille quitte définitivement Paris pour s’installer à Lausanne où Ramuz continue sa carrière littéraire.

Ramuz s’intéresse aussi à d’autres formes artistiques : la peinture, la musique. A partir de cette époque son style s’affirme et évolue, ses thèmes sont plus sombres et spirituels : la mort, la fin du monde, le mal, la guerre ou les miracles.

Cependant ses écrits sont peu prisés du public et de la critique et Ramuz est progressivement isolé.

 

Quelques ouvrages parmi les nombreuses œuvres de Ramuz

  • 1903 : Le Petit Village
  •  1907 : Les Circonstances de la Vie
  • 1911 : Aimé Pache
  •  1915 : La Guerre dans le Haut-pays
  • 1917 : Le Règne de l’esprit malin
  • 1917 : La Guérison des maladies
  • 1927 : La Beauté sur la Terre

****

Jean d’Esme (1894-1966)

***

>> Le deuxième texte est de Jean d’Esme

Jean d’Esme, journaliste et écrivain français, de son vrai nom Jean Marie Henri d’Esmenard, vicomte, est né en 1894 à Shanghai et mort en 1966 à Nice.

Son père, fonctionnaire des douanes en Indochine était originaire de La Réunion.

Jean fait ses études à Paris et en 1914 entre à la section indochinoise de l’École coloniale.

Il s’oriente vers le journalisme et prend le pseudonyme de Jean d’Esme. 

Il travaille à la rédaction ou la direction des journaux Je sais tout, Le Matin et L’Intransigeant.

Puis Jean d’Esme devient un spécialiste du roman colonial dont le plus connu est Les Dieux rouges, roman fantastique qui se passe en Indochine.

1936 : il tourne La Grande Caravane, film sur le voyage d’une caravane vers les mines de sel de Bilma.

Directeur de Paris-Soir, il part pour un reportage en Espagne ; là, il est emprisonné par les troupes franquistes pour avoir filmé dans les zones interdites.

 

1941 : il réalise le film Quatre de demain, à Ramatuelle, à la demande du Secrétariat à la jeunesse du Gouvernement de Vichy. Thème du film : l’histoire d’un village français qui reprend confiance malgré la défaite, et ce grâce à la visite d’un groupe de scouts des Compagnons de France.

Esme écrit beaucoup de livre pour enfants dans la collection Bibliothèque verte (Hachette).

 

Jean d’Esme est

  • membre de l’Académie des sciences d’outre-mer
  • président de la Société des Écrivains maritimes et coloniaux
  • président de la Société des gens de lettres

 

A La Réunion, un collège à Sainte-Marie, porte son nom.

 

Jean d’Esme fut un écrivain prolifique.

 

Quelques ouvrages parmi ses écrits très nombreux :

  • Thi-Bâ
  • Les Dieux Rouges
  • L’Homme des sables
  • Les Maîtres de la Brousse
  • Les Chevaliers sans éperons
  • La Grande Horde
  • Leclerc
  • De Gaulle
  • Les Chercheurs de mondes

****

Frédéric Bataille (1850-1946)

***

>> Le 3e texte est un poème de Frédéric Bataille

 

Frédéric Bataille, poète et fabuliste français (Comtois), enseignant et mycologue, est né à Mandeure dans le Doubs en 1850 et mort à Besançon en 1946.

Issu d’une famille de paysans protestants, il est formé au métier d’instituteur à l’École modèle de Montbéliard.

Libre penseur et républicain, il déplaît aux parents d’élèves, malgré ses qualités pédagogiques.

1881, il est admis à la Société des gens de Lettres, puis en 1884, enseigne au lycée Michelet à Vanves.

 

Il se lance alors dans l’étude des champignons et cuisine.

1899, il entre à la Société mycologique de France et se révèle un mycologue exceptionnel. Il rédige plus de 40 mémoires dans le bulletin de la SMF et quelques uns dans le Bulletin de la Société d’Histoire naturelle du Doubs.

Il est décoré : Chevalier de la Légion d’Honneur et  Officier de l’Instruction Publique.

Il devient vice-président de la Société mycologique de France et acquiert une certaine renommée.

1905 : prix de l’Académie des Sciences.

A partir de 1908 il se consacre presque exclusivement à l’étude des champignons de sa région.

 

Quelques ouvrages :

  • Le Pinson de la Mansarde
  • Poèmes du soir
  • Les Trois Foyers
  • Pages d’Automne
  • Anthologie de l’Enfance
  • Monographie des Amanites et Lépiotes
  • Monographie des Astérosporés
  • Flore analytique des morilles et des helvelles
  • Flore monographique des Hydnes terrestres
  • Les réactions macrochimiques chez les champignons

 

Ces textes nous plongent dans la beauté de la nature, nous ressourcent, en contraste avec la ville plus oppressante pour beaucoup.

Et vous, Chers lecteurs, qu’en pensez-vous ?

 

 

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17 juillet 2022 7 17 /07 /juillet /2022 07:31

L’IMMIGRATION EN FRANCE

 

 

Colonisation, immigration, intégration

 

 

> Après les Tente Glorieuses, la crise économique et sociale ?

Cette crise constitue pour la France, une épreuve : le retour du temps des « vaches maigres » qui rappelle la grande crise économique de l’entre-deux guerres des années 30 au déclanchement de la Deuxième Guerre mondiale.

Curieusement, elle rappelle des mots, des images que l’on croyait définitivement bannis de nos mémoires.

Ce ressac fut l’occasion de prendre rapidement des mesures auxquelles on ne pensait plus : chômage massif, fermeture des frontières, renvoi chez eux des travailleurs immigrés dont on ne voulait plus et qui devenaient, du jour au lendemain, ces indésirables qu’il fallait renvoyer chez eux, des « empêcheurs de vivre en paix» qui venaient nous « manger notre pain ».

 

S’il fut plus facile pour les travailleurs immigrés européens (italiens, Polonais, Russes, Portugais…) de rentrer chez eux, ou de s’intégrer par naturalisation, car plus proches par la culture, donc jugés plus facilement assimilables, les autres, Arabes et Noirs, rencontrèrent plus de difficultés, parce que originaires pour la plupart de l’ancien Empire colonial français d’Afrique (?).

Ce fut l’ère des « charters » pour conduire les récalcitrants dans leur pays d’origine.

Ceux qui voulurent rester coûte que coûte en France, choisirent la clandestinité et devinrent des « clandestins », des « sans-papiers », souvent enfermés dans les trop fameux « centres de rétention », dans l’attente de leur expulsion du pays.

Ces clandestins, sans papiers, contribuèrent, depuis, sans doute, à enrichir le vocabulaire généralement appliqué à cette catégorie ; ils sont à l’origine des métamorphoses du terme « travailleurs immigrés » qui devint « immigrés clandestins », puis « clandestin », certains assimilés aux délinquants ou de trafiquants de produits interdits par la loi.

Dans le même temps, surtout à partir du début des années 1990, on assista à une certaine détérioration des relations entre la France et des Etats africains.

Quelques personnalités françaises, notamment des ambassadeurs ou anciens ambassadeurs, qui s’inquiétaient de l’état de dégradation des relations entre l’Afrique et l’ancienne métropole, s’en sont émus, pour l’avenir des relations franco-africaines, principalement du sort du français, majoritairement parlé dans ces pays, et partant, du rayonnement de la France dans le monde, au moment où des nations autres qu’européennes, rodaient autour du continent africain.

 

 

Ainsi, « Le point de vue de M. Gérard Simon, ancien ambassadeur de France, publié récemment dans une revue africaine sous le titre La langue française, une espèce menacée en Afrique ? est riche d'enseignement. Son analyse commence par l'avenir prévisible à moyen terme du français en Afrique et dans le monde.

M. Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de la francophonie, affirme, par l'article publié sous sa signature dans le Figaro du 20 mars 2002, « qu'à l'horizon 2005-2010, 52% des francophones du monde seront africains. » Ces propos sont bien présomptueux. Ils relèvent de la simple spéculation quantitative, fondée sur l'extrapolation du rythme démographique. Mais ils ne prennent pas en compte, à l'évidence, les hypothèques pesant aux plans humains, politiques et économiques, sur les relations de la France, clé de voûte et élément moteur de l'édifice francophone, avec ses partenaires de l'Afrique subsaharienne. Rares sont ceux, en effet, dans lesquels l'opinion publique ne déplore, à tous les niveaux socio-économiques, l'irréversible déclin et la banalisation accélérés des relations traditionnellement privilégiées avec la France. C'est pourquoi, prenant leur parti de cet amer constat, les jeunes élites africaines se tournent résolument désormais, vers l Amérique du Nord, malgré le coût élevé des études. Les Etats-Unis et le Canada accueillent, maintenant, plus d'étudiants africains francophones que la France. De sorte qu’en dépit de toutes les déclarations circonvenues du personnel politique français, les dimensions historiques, culturelles, économiques de nos relations avec l'Afrique francophone ne cessent de se dégrader dans l'indifférence d'une opinion publique essentiellement préoccupée par la gestion matérialiste du quotidien. Cependant, il faut reconnaître que la France a bien plus à perdre que l'Afrique dans ce lâche et frileux repli égocentrique sur l'Hexagone. Que sera notre pays, à l'horizon d'une génération, privé de l'appui des dimensions culturelles, économiques, politiques, de cet espace francophone ? Ni plus ni moins qu'une nation de troisième ordre, du niveau de l’Italie ou de l'Espagne, peinant à s'affirmer dans une Europe élargie, confrontée, avec ses seuls atouts, à la concurrence féroce de la mondialisation. Il sera bien temps de se demander alors : « Qui a perdu l’Afrique ? » Nos partenaires africains en francophonie constatent que la générosité protectrice et l'intimité patrimoniale de la France se sont quelque peu taries au cours de ces dernières années en dépit des effets d'annonce affichés par Paris.

L'ambassadeur en apporte la démonstration irréfutable dans la coopération avec l'Afrique qui n'a de réalité et d'efficacité que dans les discours des dirigeants français notamment des différents ministres qui se succèdent à la tête du Ministère de la Coopération. Mais ce qu'il a surtout tenu à mettre en exergue, c'est cette propension française à écarter systématiquement les Africains de toute participation à la mise en œuvre de cette coopération instituée en leur nom. Tout comme hier, les élites africaines dans les colonies furent écartées et tenues loin de l'Administration coloniale sur leur sol, et il affirme :

De nos jours, quarante ans après les indépendances, la France se distingue singulièrement de tous les autres intervenants, bi ou multilatéraux en Afrique car, elle est bien la seule à ne pas avoir intégré de jeunes diplômés nationaux dans les services chargés de la gestion des projets de développement. Aucun autre bailleur de fonds, il faut le souligner, ne se livre à un tel ostracisme corporatif à l'égard des jeunes élites africaines que nous avons cependant contribué à former. Contrairement à ce que l'on pouvait espérer, la fusion intervenue entre le personnel de la rue Monsieur (c’est-à-dire le Ministère de la Coopération) et celui des Affaires étrangères n'a modifié en rien cet état d'esprit confinant le personnel de recrutement local dans les emplois subalternes de plantons et chauffeurs. Toutes les fonctions d'exécution restent tenues par des expatriés dont les rémunérations sont très supérieures, dans la proportion de I à 10, à celles qui seraient susceptibles d'être servies à des diplômés africains de haut niveau avec lesquels le dialogue, au quotidien, aurait une toute autre signification.

            Que de similitude aveuglante avec ce que fut naguère l’attitude des Français dans leurs colonies d’Afrique à l’égard des élites autochtones ! Le regard colonial toujours à l’œuvre ? Ou vision néocoloniale de l’Afrique ? L’ambassadeur et passe en revue tous les aspects des rapports contemporains entre la France et l’Afrique aussi bien sur le sol français que sur le sol africain et dans ces lieux privilégiés d’observation de ce rapport que sont les chancelleries françaises en Afrique :

 

Désormais et alors qu'un Français n'est pas encore tout à fait étranger en Afrique francophone, un Africain francophone doit, en revanche, subir d'innombrables tracasseries administratives, vides de toute amitié mutuelle, avant même d'accéder à notre sol. Rares sont les chancelleries diplomatiques et consulaires françaises de l’Afrique francophone qui ne sont pas quotidiennement le théâtre d'incidents avec des demandeurs de visas humiliés par le caractère inquisitorial des justifications exigées. Depuis l'entrée en vigueur de la Convention de Schengen, en mars 1995. nos partenaires africains sont traumatisés affectivement et psychologiquement par une politique de contrôle de nos frontières appliquée d'une manière excessivement rigide et technocratique. En transférant sa part de souveraineté en matière de visas, la France a perdu les capacités de nuances et de flexibilité qui s'imposent vis-à-vis de nos partenaire africains francophones habitués, jusqu'alors, à la spontanéité naturelle des échanges. Nos amis africains ne manquent donc pas de constater, avec amertume, que pendant que les ressortissants de leurs pays restent confinés sur les « liste sensibles » de l'immigration, Bruxelles exerce la « Préférence européenne » vis-à-vis des citoyens de l'Europe de l'Est. [Revue Afrique Éducation n° 108, mai 2002].

Drôle de divorce (entre la France et ses « amis » africains) qui n’ose pas dire son nom, qui n’est ni séparation à l’amiable par consentement mutuel, ni rupture consécutive à un procès équitable mais unilatéral, abrupt, sans appel, le fait du prince qui, du jour au lendemain, précipite dans la fosse commune de l’histoire, l’Afrique, les Africains, et, avec eux le passé et le futur par-dessus, pour bâtir la maison commune des frères européens.

Cet aspect particulier des choses est certainement celui qui mérite le plus réflexion et commentaire. L’Afrique victime de Schengen ! Je me souviens de ces propos d'une personnalité politique française qui fut Premier ministre au début des années 90 :

Il faut que nous fermions un peu nos portes à ceux du Sud pour les ouvrir un peu plus à ceux de l’Est, c'est-à-dire les ressortissants des anciens pays du bloc de l'Est après la dislocation de l'Union soviétique. Quel retournement de l'histoire ! » [Tidiane Diakité, France que fais-tu de ta République ?, L’Harmattan, 2004].

 

 

> D’hier à demain, l’Afrique

Demain, l’Afrique, une province chinoise ou indienne ? Une zone d’influence russe ?...

Et quid de la francophonie ?

Quelle place pour la France, demain ?

 

                                                       

                                                         

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3 juillet 2022 7 03 /07 /juillet /2022 10:51

 

IMMIGRATION, IMMIGRÉ

DEUX VIEUX MOTS

SANS DOUTE PARMI LES PLUS UTILISÉS

DANS LE MONDE HIER ET AUJOURD’HUI (1)

 

istockphoto.com

 

Deux vieux mots qui recouvrent un même phénomène

(déplacement de personnes et des réalités différentes).

 

 

°Un monde en mouvement depuis la nuit des temps, de l’homme de Neandertal jusqu’à celui du XXIe siècle.

Après la création d’un État, le premier souci de ses habitants étaient de le protéger des invasions éventuelles. Pour cela ils créèrent des frontières et émirent des lois pour réguler l’entrée des nouveaux arrivants dans leurs villes et villages.

Malgré les États, les frontières et les lois, les hommes ont toujours été en mouvement, partout et pour diverses raisons : échanges de produits, de savoir-faire…

 

 

Gérard Noiriel, dans son ouvrage, Atlas de l’immigration en France, nous montre le début et l’extension de ce mouvement des peuples.

 

« Les migrations : une histoire ancienne.

Dans l'Antiquité, c'est grâce aux migrations que les grandes civilisations ont pu s'épanouir, dans le bassin méditerranéen ou en Asie…

À partir du XVIe siècle, les progrès économiques et techniques de l'Europe occidentale fournissent à ses habitants les moyens de coloniser les autres peuples du monde. On peut distinguer deux grandes périodes. La première, celle des “temps modernes“, encadrée par deux grandes dates symboliques : 1492 (“découverte“ de l'Amérique par Christophe Colomb) et 1789 (début de la Révolution française) correspond à l'ère de la navigation à voile et de l'exploration du globe. L'émigration des Européens vers les autres continents reste limitée. En Asie, en Afrique et en Océanie, un petit nombre d'aventuriers, de marins et de commerçants installent des comptoirs en bordure des océans. Seule l'émigration vers l'Amérique présente un caractère de masse, conduisant à l'asservissement des cultures et au massacre des peuples des mondes précolombiens. L'histoire des migrations humaines débouche ainsi sur des formes de barbarie qui sont aggravées par le développement du “commerce triangulaire“, fondé sur la mise en esclavage de population africaine et sur la traite des Noirs. » (Gérard Noiriel, Atlas de l’immigration en France)

 

 

L’étude des migrations, quelles que soient les raisons ou l’aspect sous lequel on la mène, ou les régions du monde considérées, exige une vision globale du phénomène migratoire en rapport avec l’évolution des peuples et des nations, mais aussi de l’économie, des techniques…

L’Europe et la France en particulier, ont longtemps été considérées comme des régions d’immigration. Cette situation s’est amplifiée à partir du commencement du 19e siècle avec le début de l’industrialisation. Pour développer leurs industries, les Européens devaient aller chercher ailleurs la main-d’œuvre et la matière première indispensable au bon fonctionnement de leurs usines. Ils devaient également trouver à l’extérieur, des débouchés pour leurs produits manufacturés.

Pour cela ils colonisèrent les régions du monde qui leur étaient utiles, particulièrement en Afrique, en Amérique, en Asie.

 

 

° L’amplification de ce mouvement s’amorce au 19e siècle pour culminer de nos jours : flux de personnes, de produits, de techniques, d’idées...

Au début du 19e siècle, la France apparaît comme le principal État d’immigration en Europe comme on le voit sur la carte ci-dessous.

Des ressortissants de divers pays d’Europe convergent vers la France, surtout pour y trouver du travail.

(Gérard Noiriel, Atlas de l’immigration en France)

 

° L’industrialisation de la fin du 19e siècle, et des crises sociales entraînent le départ de nombreux Européens vers l’Amérique, devenue un pôle d’attraction.

 

(Gérard Noiriel, Atlas de l’immigration en France)

 

Cependant la France reste un pays d’immigration surtout pour les ressortissants des colonies françaises.

Le texte ci-dessous de Gérard Noiriel, tiré du même ouvrage, en est un bon résumé.

 

« LA SINGULARITE DE LA FRANCE.

Pendant la première période de l'histoire coloniale, la France, État le plus peuplé d'Europe, est un grand pays d'émigration. Des ports comme Nantes et Bordeaux ont bâti leur prospérité initiale sur le commerce triangulaire, participant activement à la traite négrière. Des milliers de colons français s'installent au Québec, en Louisiane, dans les Caraïbes. Des comptoirs français se créent sur les rives de tous les autres continents.

Au cours du XIXe siècle, pendant la deuxième phase de la colonisation, la IIIe République s'engage, comme les autres grands États européens, dans la course aux possessions coloniales, sous l'impulsion de Jules Ferry (que ses ennemis appellent le «Tonkinois»). À partir des «têtes de pont» établies dans les siècles antérieurs, l'empire français s'étend en Afrique, en Asie et en Océanie.

Mais, si l'on compare cette seconde période de l'histoire coloniale française à la première, on constate un changement essentiel : l'émigration des colons s'affaiblit. En raison du déclin démographique qui touche l'Hexagone dès le milieu du XIXe siècle, les départs sont juste suffisants pour fournir les cadres de l'empire colonial et la France devient, dès cette époque, un grand pays d'immigration.

La pluriactivité qui avait permis un vigoureux essor de l'économie française, sans pour autant aggraver l'exode rural, est condamnée par le développement de l'industrie lourde dans les dernières décennies du xix' siècle. Désormais, le recours massif aux travailleurs étrangers s'impose. »

 

 

° Les « Trente Glorieuses »

En France, la période comprise entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale de 1945 à 1975 environ, est connue sous le nom des « Trente Glorieuses ».

Ce fut, en effet, une période de reconstruction du pays pour lui permettre de se relever des ruines et des affres du conflit mondial destructeur.

Ce fut aussi l’époque d’un développement et d’une modernisation de la France.

 

 

Ce prodigieux développement et cette modernisation sans précédent furent rendus possibles par l’afflux important de travailleurs étrangers provenant principalement des colonies ou anciennes possessions françaises d’Afrique et d’Asie.

Puis la France procéda au licenciement massif de ces travailleurs étrangers et à leur rapatriement par divers moyens.

Certains parmi eux voulurent échapper à ce départ forcé, et devinrent donc des « clandestins ».

(Voir article du blog du 26 mai 2012 : immigration, clandestins d’hier et d’aujourd’hui).

(Voir également d'autres articles du blog sur le même thèmes)

 

Un si long chemin

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15 mai 2022 7 15 /05 /mai /2022 09:05

Cathédrale de Chartres (Vitrail de Charlemagne)

 

**

 

PARIS AU MOYEN-AGE : MÉTIERS ET CORPORATIONS

 

 

Après l’An Mil, dans les villes et les bourgs, les artisans s’organisent en associations professionnelles, les corps de métiers. (Guildes ou Hanses, selon les lieux).

Les corporations étaient composées d’artisans d’une même profession (taverniers, cervoisiers, forgerons, tisserands, boulangers, charpentiers…).Chaque corporation était organisée selon une hiérarchie stricte : apprentis, compagnons, maîtres (patrons).

La plupart des métiers d’artisans étaient régis par une corporation qui avait pour rôle de réglementer la durée de la formation, la procédure, pour obtenir le titre d’artisan.

C’est aussi la corporation qui fixait les prix, des marchandises et assurait la protection de ses membres.

 

***

Ci-dessous deux exemples qui illustrent le rôle des corporations au 13e siècle, rapportés par Étienne Boileau dans son ouvrage Le Livre des Métiers.

 

« Corporation des taverniers

Peuvent être taverniers à Paris ceux qui le veulent, s'ils en ont les moyens, en payant le chantelage (droit que prélevait le seigneur sur le vin vendu en gros.) au roi, les mesures aux bourgeois et les crieurs. Chaque tavernier doit acheter tous les ans ses mesures aux bourgeois de Paris. Les bourgeois les vendent plus à l'un, moins à l'autre, selon leur caprice. Quiconque vend à Paris du vin en tonneau doit avoir un crieur.

Tous les taverniers de Paris peuvent vendre le vin qu'ils veulent, au prix qu'ils veulent. Cependant ils ne doivent pas augmenter leurs prix; par contre, ils peuvent le baisser et avoir du vin en tonneau autant qu'il leur plaît. Qu'ils aient des mesures justes ; si quelqu’un utilise de fausses mesures, le roi fixera l'amende à lui infliger.

 

Marchand de vin rouge (Tacuinum sanitatis, 15e S)

 

Corporation des cervoisiers (brasseurs.)

Nul cervoisier ne peut ni ne doit faire de la cervoise (sorte de bière) avec autre chose que de l'eau et du grain, c'est-à-dire de l'orge, du méteil (mélange de seigle et de froment) et de la drèche (résidu de la distillation des grains). Si on y mettait autre chose, genièvre, piment, pour la rendre plus forte, et si on était pris sur le fait, on payerait au roi une amende de vingt sous de Paris. Les prud'hommes du métier disent que tout n'est pas bon à entrer dans la composition de la cervoise, car il y a des choses malsaines et mauvaises pour la tête, pour le corps, pour les gens affaiblis et malades.

Nul ne peut ni ne doit vendre de la cervoise ailleurs qu'en la brasserie. Car ceux qui sont revendeurs de cervoise ne la vendent pas si bonne que ceux qui la fabriquent chez eux, et ils la vendent aigre et tournée : en effet, ils ne savent pas la mettre au point ; de plus, ceux qui ne la fabriquent pas chez eux, quand ils la font vendre en deux ou trois endroits dans Paris, ne sont pas là et leurs femmes pas davantage : ils la font vendre par leurs petits garçons et dans les rues des faubourgs. »  (Boileau Étienne, Le Livre des métiers, in Maxime Roux, Textes relatifs à la civilisation matérielle et morale du Moyen âge)

 

Boileau Etienne (1200-1270)
                       
Statue de l'Hôtel de ville de Paris

*

Etienne Boileau (1200-1270)

Il reçoit de Louis IX la première magistrature de Paris, vers 1254.

Louis IX le nomme Prévôt de Paris de 1261 à 1270.

Il est sévère et redouté. Il réprime les abus, rétablit les revenus royaux, réorganise les corporations d’arts et métiers. Il fait inscrire leurs coutumes et règlements ainsi que les octrois perçus et les juridictions de Paris sur un registre, le « Livre des métiers » rédigé en 1268.

 

Le Livre des métiers qu'il fait compiler vers la fin de sa carrière est un recueil de règlements établis et de règles spontanées qui tirent leur force de l'usage, et dont l'objet principal était de protéger l'artisanat et le petit commerce parisiens contre la concurrence déloyale et le chômage. Bien qu'il ne s'agisse en rien d'une œuvre originale, on y dénote un souci de cohérence et d'harmonisation. La plupart des dispositions du Livre des métiers sont la base de la réglementation professionnelle à Paris, jusqu'à la fin du Moyen Âge.

C’est un recueil des statuts de métiers parisiens (publié en 1837, pour la première fois).

 

Étienne Boileau est installé au Châtelet et cumule les fonctions de receveur des finances, d’officier de police, de juge et d’administrateur. Son traitement est fixé à 300 livres par an.

C’est avec beaucoup de fermeté qu’il exerce ses fonctions et va même jusqu'à tenir tête au chapitre de Notre-Dame pour défendre les droits du roi.

 

Étienne Boileau a appliqué la justice sans considération pour la richesse ou le rang et il a débarrassé la cité de tous ses voleurs et criminels, selon Jean de Joinville.

 

 

Le métier de crieur illustré par Jean Bodel dans le « jeu de Saint-Nicolas ».

Le crieur est au service du tavernier qu’il relaie dans la rue. Son rôle est de vanter le vin servi dans cette taverne.

 

13e siècle, un crieur de rue

« Raoulet. Vin nouvellement mis en perce ! A plein lot, à plein tonneau ! honnête et buvable, franc et corsé, courant comme écureuil au bois, sans aucune saveur de pourri ni d'aigre, courant sur lie, sec et vif, clair comme larme de pécheur, s'accrochant à la langue du gourmet ! Nul autre n'y doit goûter ! Voyez comme il tire son rideau de mousse, voyez comme il monte, étincelle et pétille ! Gardez-le dans la bouche, sa saveur vous ira jusqu'au cœur !»  (Jean Bodel, in Maxime Roux, Textes relatifs à la civilisation matérielle et morale du Moyen âge)

 

***

Jean Bodel (1165-1210)

*

Jean Bodel (1165-1210) vécut à Arras. C’est un trouvère qui s’est illustré dans la chanson de geste et le fabliau.

En 1202, Jean Bodel contracta la lèpre et entra dans une léproserie où il finira ses jours.

 

Il est l’auteur d’un certains nombre d’écrits :

  • La Chanson des Saisnes qui relate la guerre de Charlemagne contre les Saxons et leur chef Widukind (que Bodel appelle Guiteclin).
  • Le Jeu de Saint-Nicolas qui narre la façon dont Saint-Nicolas a forcé des voleurs à rendre un trésor volé.

 

Il fut le premier à avoir classé les thèmes légendaires et les cycles littéraires connus par la littérature médiévale dans

  • La matière de Rome (contes de l’antiquité classique)
  • La matière de Bretagne (concernant le Roi Arthur)
  • La matière de France (concernant Charlemagne et ses paladins).

 

Dans ses « Congés » Bodel, malade, fait ses adieux à sa ville natale et à ses amis. Le poème n’est plus sur la mort en général, mais sur sa mort.

 

Avec « Les Vers de la mort » d’Hélinand de Froidmont, il ouvre la voie à une poésie personnelle, « le dit ». Rutebeuf en est un célèbre représentant.

 

Il a aussi écrit des fabliaux comme « Brunain la vache au prêtre »


 

 

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22 mars 2022 2 22 /03 /mars /2022 08:50

 

REGARD SUR LA GUERRE

 

Jean de la Bruyère (1645-1696)

 

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Jean de La Bruyère, homme de son temps

 

**

 

« La critique souvent n’est pas une science ; c’est un métier où il faut plus de santé que d’esprit, plus de travail que de capacité, plus d’habitude que de génie. » (La Bruyère)

 

*

Jean de la Bruyère,  homme de lettres et moraliste français, né en 1645 à Paris et mort à Versailles en 1696, fils d’un Contrôleur Général de Paris, s’exerça à plusieurs métiers avant de devenir un des grands noms de la littérature française.

Après de brillantes études il obtient la licence de Droit et devient avocat au Parlement de Paris, mais plaide peu.

Il achète ensuite un office de Trésorier des Finances de la Généralité de Caen. Sa charge l’occupant peu, il passe le plus clair de son temps à lire, surtout à observer le monde de l’époque, principalement celui de sa classe et celui de la classe au-dessus. Il observe, écoute, regarde.

 

Un de ses biographes dira de lui :

« Il peut méditer, lire, observer à loisir. Il mène en somme, jusqu’en 1684, la vie d’un sage, très modéré dans ses ambitions, très jaloux de son indépendance. Chez ce bourgeois de Paris, de la même race qu’un Boileau, qu’un Voltaire, sommeillent encore des dons de perspicacité réaliste et d’ironie caustique, qu’un brusque changement dans sa destinée va lui permettre de révéler. »

 

Ce changement intervient effectivement. Le 15 août 1688, La Bruyère, sur la recommandation de Bossuet, est nommé professeur d’histoire, précepteur du Duc de Bourbon, petit fils du Grand Condé, au château de Chantilly.

Ainsi, un large champ d’observation s’ouvre « à son regard aigu : il voit, de près et dans l’intimité, les grands seigneurs auxquels se mêlent parfois des parvenus, plus orgueilleux encore que les princes de sang ».

 

Dans « Les Caractères » La Bruyère poursuit un double objet :

—Peindre ses contemporains d’après nature et les amener ainsi à prendre conscience de leurs défauts et les corriger.

—Mais, comme La Fontaine, Molière, La Rochefoucauld, il vise aussi à discerner chez les Français du 17e siècle, des traits éternels de la nature humaine.

*

Le texte de La Bruyère ci-dessous contre la guerre, nous présente ce double objet.

*

« La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie à rendre l’autre misérable. » (La Bruyère)

 

*

La Bruyère a horreur de la guerre. Avec une ironie indignée il en dénonce le caractère atroce et surtout l’absurdité, montrant qu’elle ravale l’homme au-dessous des bêtes.

 

« La guerre a pour elle l’antiquité ; elle a été dans tous les siècles : on l’a toujours vue remplir le monde de veuves et d’orphelins, épuiser les familles d’héritiers, et faire périr les frères à une même bataille…

De tout temps, les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s’égorger les uns les autres ; et, pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu’on appelle l’art militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide réputation ; et ils ont depuis enchérie de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. De l’injustice des premiers hommes comme de son unique source est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu s’abstenir du bien de ses voisins, on avait pour toujours la paix et la liberté.

*

« L’homme, (est) toujours plus avide du pouvoir à mesure qu’il en a davantage, et qui ne désire tout que parce qu’il possède beaucoup. » (La Bruyère)

 

*

Petits hommes hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous enfermez aux foires comme géants, et comme des pièces rares dont il faut acheter la vue, dès que vous allez jusques à huit pieds ; qui vous donnez sans pudeur de la hautesse et de l’éminence, qui est tout ce que l’on pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel et qui voient les nuages se former au-dessous d’elles ; espèce d’animaux glorieux et superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même comparaison avec l’éléphant et la baleine, approchez, hommes, répondez un peu à Démocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe : des loups ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe ? Et vous autres, qui êtes-vous ? J’entends corner sans cesse à mes oreilles : l’homme est un animal raisonnable. Qui vous a passé cette définition ? Sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l’êtes accordée à vous-mêmes ? C’est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux, vos confrères, ce qu’il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu’il y a de meilleur. Laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez comme ils s’oublieront et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur petit train, et qui suivent sans varier l’instinct de leur nature ;  mais écoutez-moi un moment. Vous  dites d’un tiercelet de faucon qui est fort léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix : "Voilà un bon oiseau" ; et d’un lévrier qui prend un lièvre corps à corps : "C’est un bon lévrier ". Je consens aussi que vous disiez d’un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l’atteint et qui le perce : "Voilà un brave homme". Mais si vous voyez deux chiens qui s’aboient, qui s’affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites : "Voilà de sots animaux" ; et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l’on vous disait que tous les chats d’un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu’après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; que de cette mêlée il est demeuré de part et d’autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l’air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas "Voilà le plus abominable sabbat dont on ai jamais ouï parler" ? Et si les loups en faisaient de même : "Quels hurlements ! quelle boucherie !" Et si les uns ou les autres vous disaient qu’ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu’ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce ? ou, après l’avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur  de l’ingénuité de ces pauvres bêtes ? » (Extraits de La Bruyère, Les Caractères.)

*

« Le trop d’attention qu’on met à observer les défauts d’autrui fait qu’on meurt sans avoir eu le temps de connaître les siens. » (La Bruyère)

 

 

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4 mars 2022 5 04 /03 /mars /2022 09:44

 

GUSTAVE GAUTHEROT, UN ANTIBOLCHÉVIQUE RÉSOLU (2)

 

 

Les Bolchéviks dans les possessions françaises d’Afrique, par Gustave Gautherot

 

 

Gustave Gautherot était persuadé que les bolchéviks s’adonnaient à une œuvre mondiale de subversion minutieusement programmée qui commence par les possessions françaises d’Afrique (Nord et Sud du continent), comme on peut le constater dans l’extrait ci-dessous.

 

 

Le texte est un extrait de « Le Bolchévisme aux colonies » :

 

« Le Bolchévisme en Afrique

 

Le 4 mars 1928, en installant la commission interministérielle chargée d'étudier les projets relatifs à l’extension des droits politiques des indigènes de l’Algérie et des colonies, le Ministre de l’Intérieur, M André Tardieu, après avoir observé que « tout se tenait dans l’unité française », a donné ce solennel avertissement :

« Sur tous les points de ce vaste empire, mais plus particulièrement en Afrique, nous avons d’autre part à compter avec deux forces, dont l’une est ancienne et l’autre récente ; dont l’une a prouvé qu’elle comporte avec notre génie de mutuelles et fécondes adaptations, dont l’autre démontre chaque jour qu’elle est inassimilable ; dont la première fut et demeure créatrice de civilisation et dont la seconde ne serait que dissociante et destructive. La première est l’Islam, la seconde est le bolchévisme. Vous compterez avec toutes les deux. »

Entre l’Islam et la civilisation européenne, entre leur spiritualisme, leur morale, leurs principes sociaux élémentaires, il existe en effet des points de contact et des possibilités de collaboration. La muraille qui les séparait ressemble à ces antiques remparts qui courent aujourd’hui à travers les cités sans entraver la commune activité. Bien avant les gouvernements franco-tunisiens et franco-marocains, l’amitié franco-musulmane a prouvé qu’au fond rien n’empêchait d’anciens ennemis de se tendre une main loyale et de travailler ensemble, dans le mutuel respect de leurs croyances héréditaires, aux œuvres de paix. Nous ne sommes d’ailleurs qu’aux premières décades de cette heureuse collaboration, et il y a lieu d’espérer qu’elle multipliera ses fruits. En tout cas, le fanatisme musulman a les meilleures chances de s’assouplir à notre contact ; les vertus des races qui, dans le passé, furent si fécondes, et qu’une sorte de maladie du sommeil immobiliserait ne seront pas étouffées, mais revigorées par notre génie en plein essor ; et se sera tout profit pour l’humanité.

Nous en dirions de même des autres religions africaines, de ces religions « animistes » qui n’excluent pas une remarquable sociabilité. La sauvagerie du continent noir est d’ordinaire le résultat de déchéances qu’il nous appartient de guérir. Entre Français et indigènes, la confiance, la compréhension, l’amitié, s’établissent aisément. Jusqu’au cœur de l’Afrique, nos missionnaires multiplient de significatives conquêtes. L’avenir est plein de fraternelles espérances.

**

Mais voilà que se dresse, sur ce continent renaissant, le « spectre rouge » du bolchévisme : il y inspire, non pas la fraternité, mais la haine ; il y prépare non pas le progrès dans la paix, mais la régression dans la guerre destructrice. Entre l’Islam et la France, il cherche, non pas à aplanir les barrières mais à les relever. Le bolchévisme qui est, en dernière analyse, l’ennemi mortel de toutes les libertés comme de tous les sentiments religieux, prêche l’indépendance nationale, bien plus l’indépendance raciale, la révolte continentale, et prétend constituer contre nous, contre l’Europe, le bloc africain : Afrique noire contre Afrique blanche.

Ce n’est encore qu’un rêve assez lointain. L’U.R.S.S. ne pénètre pas l’Afrique de toutes parts comme elle pénètre l’Asie. Ni par leur densité, ni par leur degré de culture, les deux continents ne sont comparables. Les insurrections chinoises, hindoues ou druses n’ont pas eu encore — (sauf avec Abd-el-Krim) — leurs pendants en Afrique. Mais le plan d’action est nettement tracé ; leurs courants d’idées sont établis ; les conséquences s’en développent régulièrement, favorisées par des rivalités internationales et par des disputes françaises qu’il importe d’abord de caractériser. »

 

Papillon communiste collé sur les murs d'Alger en 1930

 

****

« Rivalités internationales et Problèmes français

 

Le partage de l’Afrique s’est naturellement effectué, au XIXe siècle, entre les puissances qui contribuèrent le plus à découvrir le continent, qui y possédaient déjà des territoires, qui se trouvaient orientées vers lui et en mesure d’y soutenir leurs droits. L’Allemagne sut, après coup, s’y tailler un véritable empire, que lui fit perdre sa défaite de 1918. L’Italie, trop tard venue, et d’ailleurs arrêtée jadis par des opérations malheureuses, se trouve à l’étroit en Tripolitaine. Les Etats non-coloniaux et l’Union Nord-Américaine elle-même estiment aujourd’hui que les débouchés africains ne sauraient rester le monopole de quelques nations. D’où les compétitions dont joue Moscou.

 

LA COLLUSION GERMANO-SOVIÉTIQUE

 

Par les traités de Brest-Litovsk, de Rapallo et de Berlin, le Reich a conclu avec les Soviets — « avec le diable » — des pactes qui, au point de vue économique, ont abouti à de fatales désillusions, et qui, au point de vue politique, ont singulièrement favorisé la bolchévisation de l’Allemagne. Des patriotes aussi éclairés que le général Max Hoffmann [ancien chef d’État-major des armées allemandes en Russie], dès 1919, et le capitaine Ehrhardt [chef nationaliste très actif], à la fin de 1929, ont d’ailleurs condamné une aussi funeste politique.

Si les Alliés victorieux lui avaient laissé ses colonies, le Gouvernement allemand n’en aurait-il  pas profité pour jouer en Afrique aussi la carte de Moscou ? Ou bien la solidarité coloniale ne l’aurait-elle pas rapproché de l’Occident ? Quoi qu’il en soit, dans l’état actuel des choses, la collusion germano-soviétique apparaît de la façon la plus nette sur le terrain colonial.

*

Pangermanistes et internationalistes moscoutaires s’accordent tout au moins pour combattre le traité de Versailles. En ce qui concerne les colonies, au mois d’avril 1929, le Dr H. Schacht, président de la Reichsbank et chef de la délégation allemande à la commission des Réparations, a manœuvré à Paris pour obtenir la restitution du Togo, du Cameroun, du Sud-Ouest et de l’Est-Africain allemands, restitution liée, déclarait-il, à la prospérité économique, et par conséquent à la capacité de paiement du Reich. Il était soutenu en cela par toute la presse d’Outre-Rhin, et par les objurgations de la « Ligue d’Empire des Allemands à l’étranger, des Colonies et des pays frontières dépouillés de leurs biens ». Logiquement, cette attitude est inconciliable avec le bolchévisme — qui réclame l’abolition de toute domination coloniale ; —  mais, outre que la politique germanique s’embarrasse assez peu de pure logique, les colonialistes allemands, repoussés par les Puissances mandataires, les attaquent alors avec des arguments semblables à ceux de Moscou.

*

Pour établir la nécessité du retour en Afrique des colons, des ingénieurs, des médecins, des missionnaires allemands, ils taxent en effet d’insuffisance, voir d’indignité, ceux qui les ont remplacés. Ils proclament la faillite de la colonisation française, anglaise ou belge. Ils prennent la défense des malheureux indigènes. Ils rejoignent alors les purs bolchévistes de la Ligue contre l’Impérialisme et contre l’Oppression Coloniale.

Nous avons suffisamment décrit les origines et l’action germano-soviétique de cette ligue pour qu’il soit utile d’y revenir. Nous n’accusons pas l’ensemble de la nation allemande d’un aussi détestable concours ; mais il est démontré que les mortels ennemis de la civilisation européenne et de son rayonnement à travers le monde ont pu établir leur second quartier général dans un pays dont la culture et la puissance d’expansion devraient, en vérité, servir à d’autres fins.

Pour l’Allemagne elle-même, l’alliance avec les Soviets est une arme à deux tranchants, qui déjà entaille profondément sa propre substance, l’empoisonne et la menace d’une irrémédiable déchéance.

L’AMBITION ITALIENNE

 

Romme et Moscou ne sont-ils pas aux antipodes ? Le « Duce », qui a soustrait la péninsule aux griffes du bolchévisme, réconcilié de Quirinal et le Vatican, et insufflé une âme nouvelle au peuple italien, pourrait-il conspirer en quoi que ce soit avec l’ennemi juré du fascisme ? Ce serait assurément paradoxal. Mais il arrive que les extrêmes se touchent, surtout quand la politique méprise les lois d’un sage équilibre.

Sans attacher plus d’importance qu’il ne convient aux extravagances des thuriféraires qui saluent en M. Mussolini l’ « Empereur des Latins » et vont jusqu’à opposer son triomphant césarisme au « despotisme tremblant d’une France en dissolution », jusqu’à imaginer un « Occident Romain » en révolte contre l’ « Occident usurpateur » dans lequel « la suprématie de Paris n’est qu’une apparence », nous devons constater que les ambitions fascistes sont assez conquérantes pour réclamer, en Europe, la Corse, l’ancien comté de Nice et la Savoie ; en Afrique, les territoires du Borkou et du Tibesti, qui séparent la Tripolitaine du lac Tchad, et même, bien au-delà, le Cameroun, ce qui constituerait, de la Méditerranée au Golfe de Guinée, une Afrique italienne coupant en deux l’Afrique française ! Il s’y ajouterait sans doute la Tunisie, qu’une colonisation non pas seulement économique, mais d’allure politique et agressive, vise à italianiser. On voit tout ce qu’une telle attitude a d’incompatible avec l’amitié franco-italienne et avec l’équilibre européen, tout ce qu’elle présente, par conséquent, d’avantageux pour l’ennemi commun.

*

Une si aveugle activité entraîne de tristes conséquences. Puisqu’on songe à dépouiller la France, ne convient-il pas d’en affaiblir, d’en flétrir la domination coloniale ? Le 31 janvier 1929, le Giornale d’Italia publiait  une correspondance de Paris dont les titres monumentaux sont assez significatifs :

« Premières lueurs sur les mystères de la tragédie africaine : trois millions de noirs en fuite de la colonie française :

17 000 victimes pour 140 kilomètres de chemin de fer.
          
La féroce persécution des travailleurs africains.
          
Cruauté incroyable et massacres en masse. »

 

Que s’était-il passé ? Dans la Haute-Sangha congolaise, où nous n’avons qu’un cadre très restreint de fonctionnaires, le sorcier Karinou avait suscité une certaine effervescence. Le sorcier était mort depuis, et le trouble s’était apaisé. Il s’agissait donc d’incidents sans importance, mais aussitôt grossis par la haine de l’Humanité, qui annonça :

« En A.E.F., les nègres se dressent contre la colonisation sanglante.

La révolte des noirs de la Grande-Forêt.

Le ministre Maginot, actuellement à Dakar, hâte l’organisation des colonnes de répression. »

 

 

Ce vulgaire bourrage de crâne avait été utilisé par le Giornale d’Italia ! Et d’autres journaux italiens imitent, quand il s’agit d’attaquer la colonisation française, la presse de Moscou : par exemple Il Tevere (de Rome), dont une caricature montre un officier français cravachant un pauvre nègre nu et décharné : « Bandit ! crie le Français, cela ne te suffit donc pas d’avoir l’honneur d’être citoyen du grand empire français ! » Sous le titre « Degrés de civilisation », l’A.E.Z. (de Rome) publie « quelques renseignements démographiques recueillis au Congo français d’où il résulte que la mortalité des noirs y est épouvantable », renseignements synthétisés dans ce dialogue illustré entre un obèse colon et un nègre affublé à l’européenne : « Nous nous révoltons parce que nous sommes les plus civilisés des Français. — Comment ? — Certainement ! Nous sommes déjà  arrivés à cent morts pour cinquante naissances ! » Un dessin d’Il Impero (de Rome) représente un officier français donnant des chaussures et un fusil à un indigène : « Tu es idiot, dit le noir, si tu espères que je veux me mettre des souliers pour me faire massacrer sur le Rhin ! ». Sous le titre « Au chic parisien », Il Travaso delle Idee (qu’imprime la Tribuna Romana) offre le 7 juillet 1929 a ses lecteurs ce dialogue entre une acheteuse et un vendeur : «  C’est exagéré ! Un simple petit sac en peau, mille francs ! — Mais, c’est de la peau de maroquin (marocain), et celle-ci coûte très cher aujourd’hui, surtout à nous autres Français. »

Est-ce l’ambassadeur des Soviets à Rome qui fournit les clichés, ou les idées ? En tout cas, il doit en être satisfait, non seulement à l’égard de la France, mais encore à l’égard de l’Italie et de toutes les Puissances colonisatrices.

*

C’est toujours, en effet, l’arme à deux tranchants qui frappe à coup sûr. Si les fascistes dont nous venons de caractériser la manière n’en comprennent pas le danger, leur gouvernement ne saurait fermer les yeux à l’évidence. L’Italie, elle aussi, emploie des troupes noires : « A Bou-Aily, — relatait, lors des opérations militaires de Cyrénaïque, l’Union du 30 janvier 1929, — l’un de nos officiers tombait valeureusement pendant le combat avec dix hommes de couleur. Nous avons eu en outre vingt blessés, tous de couleur ». Lors du mariage du Prince de Piémont avec la Princesse de Belgique, — avec la fille du souverain du Congo, — le défilé des troupes de couleur a d’ailleurs déchaîné l’enthousiasme romain. Comment l’Italie s’assurera-t-elle de leur fidélité, quel rôle pourra-t-elle jouer en Afrique, si elle y détruit elle-même le prestige des blancs, et si elle méconnaît la solidarité coloniale qui — face au bolchévisme — unit nécessairement les puissances européennes ?

Cette solidarité est d’ailleurs battue en brèche par d’autres nations de race blanche.» 
[…]          
                
(Gustave Gautherot, Le Bolchévisme aux colonies, et l’impérialisme rouge)

 

****

Ainsi le professeur Gautherot aura, toute sa vie, lutté avec constance, par la plume, contre ce qu’il nommait l’ « infection des colonies » françaises par ce qu’il considérait comme le mal absolu, le bolchévisme soviétique.

Il croyait ce « virus » capable, en s’infiltrant dans les colonies, d’infester l’esprit des indigènes, les amenant ainsi à toutes sortes de rebellions contre la métropole.

 

 

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22 janvier 2022 6 22 /01 /janvier /2022 09:19

 

JEAN ROSTAND,

SA CONCEPTION DE L’UNIVERS

 

Jean Rostand (1894-1977)

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Jean Rostand, biologiste et écrivain français (1894-1977). Fils d’Edmond Rostand et de la poétesse Rosemonde Gérard.

Il a fait des études supérieures à la Faculté des sciences de Paris.

Il participe à la création de la section de biologie au Palais de la découverte en 1936 puis fonde son propre laboratoire à Ville-d’Avray et se tient à l’écart des structures universitaires qu’il trouve trop contraignantes.

Féru de sciences et de lettres, il fait preuve d’une curiosité exceptionnelle : l’homme, son origine, sa parenté avec l’animal, et surtout la vie sur terre, voire dans l’univers…

 

Il est l’auteur d’une œuvre impressionnante ; sa vie fut entièrement partagée entre la science et la littérature. Il en résulte une œuvre d’une grande variété. Cette œuvre reflète pour l’essentiel dans chacun des ouvrages qui la composent,  un souci permanent du rapport entre science et société, science et morale, science et avenir. Cette œuvre fait également une place importante à la vulgarisation qui fut aussi un de ses soucis permanents. Ses travaux scientifiques firent sa renommée par leur rigueur, constamment liée au souci de l’humain, et contribuèrent à faire connaître la génétique au grand public. Jean Rostand fut par ailleurs un défenseur acharné des valeurs humanistes, du pacifisme et du mondialisme. Il fut aussi féministe et contribua avec Simone de Beauvoir, Christiane de Rochefort … à créer le mouvement féministe « Choisir la cause des femmes ».

Il entre à l’Académie française en 1959.

 

Quelques ouvrages sont particulièrement représentatifs du souci permanent du lien entre science et avenir des humains :

-Les idées nouvelles de la génétique.

-L’Homme.

-La biologie et l’avenir humain.

-L’hérédité humaine.

-Ce que je crois.

 

En politique on ne flétrit le mensonge d'hier que pour flatter le mensonge d'aujourd'hui. (Jean Rostand)

 

 

L’extrait ci-dessous est tiré de l’ouvrage « Ce que je crois ».

 

« Voici donc "ce que je crois", — étant bien entendu qu'on ne peut jamais que croire, et que toute la différence est entre les téméraires qui croient qu'ils savent et les sages qui savent qu'ils croient. Voici ce que je crois, parce qu'on ne peut s'empêcher de croire quelque chose, même quand la raison suprême serait peut-être de suspendre le jugement. Voici ce que je crois, avec mes gènes, mes hormones, mes réflexes, mon passé, mon expérience dérisoire, mon misérable savoir. Voici ce que je crois, quand je suis seul avec moi, et non pas en présence des autres, qui trop souvent nous altèrent en nous provoquant au consentement ou à la contradiction. Voici ce qui, tout compte fait, me paraît le moins impossible, le moins invraisemblable, ce pour quoi, très honnêtement, je parierais si j'avais, sur les grandes et indécidables questions, à tenir un pari, et non pas un pari frauduleux à la Pascal, où on nous fait le coup de l'angoisse et de l'infini, mais un bon pari honnête et paisible où l'on peut garder toute sa tête.

Il se pourrait qu'après tant de précautions, le lecteur ne fût même plus tenté de poursuivre. Peu m'importe ; je ne me fusse jamais résolu à pareille confession si je n'eusse auparavant énoncé nettement ce que je pense de ce que je crois.

 

Je vois beaucoup de gens qui ont la maturité politique, j'en vois moins qui ont la maturité humaine. (Jean Rostand)

 

Disons-le tout de suite, je ne crois pas que l'homme ait à sa disposition d'autre moyen de connaître que sa raison. Moyen imparfait, sans nul doute ; et je conviens que peut-être les jugements où elle nous porte sont, par construction, entachés d'erreur : il se pourrait que rien de valable ne pût éclore d'un cerveau humain, il se pourrait qu'un dieu malicieux se complût à nous abuser par l'entremise de cette raison qu'il eût déposée en nous... Mais ces risques, nous ne saurions faire autrement que de les courir, et je doute que nous ayons quoi que ce soit à gagner à faire d'emblée intervenir l'irrationnel dans le champ de ce qui nous paraît être le connaissable.

De toute manière, je suis incapable de tenir compte d'une « révélation » prétendument faite à nos aïeux dans les temps reculés de notre histoire. Si respectables que me paraissent ce genre de traditions, et quelque rôle qu'elles aient pu jouer dans notre passé moral, je ne puis accepter d'y voir des certitudes de départ. Seules valent, à mes yeux, les croyances qui, à tout moment recréables par l'intelligence, peuvent se former de novo dans l'esprit d'un homme d'aujourd'hui, à partir de matériaux fraîchement fournis par la science ou par la libre réflexion. Ce parti pris d’actualisation philosophique devait être précisé dès l'abord, afin d'éviter toute méprise. Je n'ignore pas que, pour beaucoup, cette décision d'exclure toute une portion du passé humain qu'ils jugent essentielle, ne doive apparaître comme mutilante et génératrice d'erreur ; mais, sur ce point, je ne saurais envisager le moindre compromis. Impossible, pour moi, de croire à une Vérité qui serait derrière nous. La seule vérité à laquelle je crois en est une qui se découvre lentement, graduellement, péniblement, et qui imperceptiblement s'augmente chaque jour.

Ma conviction est que l'homme se trouve tout au début de son aventure intellectuelle, que son « âge mental » est extrêmement bas au regard de celui qu'il est appelé à prendre. Cette notion de l'immaturité, de l'infantilisme de notre espèce suffirait à me convaincre que, d'un très long temps, nous n'avons à espérer que des réponses naïves et grossières aux grandes questions qui nous préoccupent. Il n'est d'ailleurs pas sûr que l'humanité ait assez d'avenir pour épuiser toute la connaissance dont sa condition cérébrale la rendrait capable, et il est extrêmement douteux que cette condition même l'habilite à une compréhension totale de l'univers.

 

 

Je croyais qu'un savant c'était toujours un homme qui cherche une vérité, alors que c'est souvent un homme qui vise une place. (Jean Rostand)

 

Que sommes-nous ? Qu’est-ce que l’homme ? Que représente-t-il dans l’ensemble des choses ? Qu’est-ce qu’une vie humaine ? Qu’est-ce qui s’efface de l’univers quand périt un individu ?

Je n’hésiterai pas à dire que, s’agissant de ces problèmes, j’aurai traversé l’existence dans un état d’incompréhension effarée. Les indications maigres et clairsemées que la science peut nous fournir à cet égard composent un étrange tableau à la Rembrandt, où quelques flaques de lumière ne font que mieux accuser la superficie des noirceurs.

Un univers de dimensions insensées, qui peut-être n’est pas infini, mais qui, de toute façon, n’est pas à notre échelle ; des milliards de nébuleuses, en chacune desquelles fourmillent les soleils, et, autour d’eux, des cortèges de planètes plus ou moins ressemblantes à la nôtre, mais dont nous ne saurons jamais rien, puisque les rêves les plus hardis de la navigation interastrale ne franchissent point les bornes de notre système solaire. Sur la petite planète qu’est notre terre, une profusion d’êtres que, pour les opposer à ce qui les environne, on appelle vivants, sans savoir au juste en quoi consiste cette vie qui les anime, et qu’il est plus facile de reconnaître que de définir. D’entre les millions d’espèces différentes où se manifeste la vie, une — la nôtre —, qui domine sur tout le reste par la vertu de ce qu’elle nomme la pensée, une que sa supériorité détache et isole au point qu’elle serait encline à se targuer d’une origine singulière si tout ne venait lui rappeler qu’elle se relie au vaste peuple des vivants.

On ne s’étonnera pas que le principal de mes croyances s’organise autour des réflexions que me suggère l’étude de la biologie. Or, l’une des choses que je crois avec le plus de force, — l’une des rares dont je sois à peu près sur —, c’est qu’il n’existe, de nous à l’animal, qu’une différence du plus au moins, une différence de quantité et non point de qualité ; c’est que nous sommes de même étoffe, de même substance que la bête. Cette solidarité, cette continuité entre le règne animal — voire tout le monde vivant — et le canton humain, elle me semble devoir s’imposer à toute personne ayant disséqué un insecte, assisté au frémissement d’un protoplasme, vu un œuf se modeler en embryon. Comment penserais-je que quoi que ce fût d’essentiel pût appartenir en propre à l’une seule des millions d’espèces qui peuplent la terre ? Pas un être organisé, si humble soit-il, dont je ne me sente le frère, et non pas affectivement mais rationnellement. Tout ce qui est dans l’homme de plus élevé, de plus rare, de plus spécifiquement humain, tout ce pour quoi nous serions portés à le mettre à part dans la nature, — qu’il s’agisse des plus hauts témoignages de la pensée logique ou des plus pures manifestations du sentiment —, je ne parviens à y voir que l’épanouissement, que l’amplification, que la majoration de ce qui déjà se montre dans la vie pullulante et anonyme des micro-organismes, dans la sensibilité des amibes, dans les tactismes des plasmodes de Myxomycètes qui glissent vers la sciure de bois, dans la micro-mémoire des Paramécies qui apprennent à ne pas ingérer de colorants nocifs.

Oui, c’est bien là, dès ce niveau modeste de la vitalité, que, pour moi, se posent certains des plus graves problèmes, ceux de la vie, de l’organisation, de l’assimilation, de la sensibilité, de la conscience, — de l’esprit. Là donc que se situent la plupart de mes interrogations, de mes étonnements et de mes doutes. Je suis inébranlablement persuadé que, si nous savions à fond le dernier des êtres animés, nous saurions sinon le tout de l’homme, du moins beaucoup plus sur lui que n’en savent ceux qui, dès à présent, se flattent d’en savoir quelques chose.

 

Sur ce point, vraiment fondamental, de l’unité essentielle de la vie, je me trouve donc en plein désaccord avec un biologiste penseur comme Rémy Collin qui, lui, n’hésite pas de faire entre l’humain et l’animal une différence radicale, puisqu’il voit en l’homme non pas seulement l’être le plus intelligent et le plus puissant de la nature, mais encore un être d’une nature spéciale, doué d’attributs incommensurables à ceux de l’animalité, un être qui, par la possession d’une conscience réfléchie, d’une âme libre et immortelle, transcende les purs mécanismes auxquels se réduisent tous les autres vivants.

Une telle conception, je l’avoue, me surprend et me déconcerte, surtout de la part d’un homme rompu à l’étude positive des phénomènes de la vitalité. Sans mésestimer pour autant, ni tâcher à étrécir tendancieusement le fossé qui sépare le psychisme humain du psychisme animal, je ne puis oublier que ce fossé n’a été creusé que par l’extinction d’êtres intermédiaires qui, à coup sûr, vécurent jadis sur notre globe, et dont on eût été bien embarrassé pour décider s’ils possédaient ou non la conscience réfléchie et la liberté.

 

 

Il faut donc aimer quelqu'un pour le préférer à son absence. (Jean Rostand)

 

 

Je ne sais pas ce que c’est que la vie, ni la conscience ni la pensée ; j’ignore l’origine et la nature de ce qui, prenant racine dans la boue cellulaire, s’est épanoui en notre cerveau ; mais, si j’étais aussi sûr que l’est un Rémy Collin que toute la sensibilité, toute la conscience des bêtes se ramenât à de la mécanique, je ne ferais point de difficulté pour étendre cette certitude jusqu’à l’homme lui-même.

La parenté de l’homme avec les animaux ne se peut expliquer rationnellement que dans le cadre de la théorie de l’évolution, ou théorie transformiste, d’après laquelle tous les êtres vivants, y compris l’homme, dérivent d’êtres un peu moins complexes, et ceux-ci d’êtres qui l’étaient un peu moins, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on arrive à des formes extrêmement simples, rudimentaires, qui seraient les ancêtres de toute vie. »

 

 

On peut imaginer une humanité composée exclusivement de femmes, on n'en saurait imaginer une qui ne comptât que des hommes. (Jean Rostand)

 

 

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