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28 janvier 2023 6 28 /01 /janvier /2023 10:52

 

LA FEMME, L’HOMME, L’AMOUR

DE

L’OCCIDENT ANCIEN À NOS JOURS

QUELLE PLACE, QUEL ORDRE DANS LA SOCIÉTÉ ? (1)

 

 

Éternel débat

 

????

 

**Qui ? Pourquoi ? Comment ?

Peut-on parler de l’histoire du rôle de la femme dans le couple et dans la société, de nos jours, sans évoquer ce que fut le débat des Anciens sur cette épineuse question ?

La Femme est-elle inférieure, supérieure ou égale à l’homme ?

 

***

 

« Le poète a toujours raison,

qui voit plus haut que l'horizon
Et le futur est son royaume
Face à notre génération, je déclare avec Aragon
La femme est l'avenir de l'homme…
 »
(Jean Ferrat)

 

***

 

« La femme est l’avenir de l’homme » dit Jean Ferrat, dans sa chanson, s’inspirant de Louis Aragon, lequel a écrit dans son poème « Le Fou d’Elsa » :

 

« L'avenir de l'homme est la femme.

Elle est la couleur de son âme.

Elle est sa rumeur et son bruit.

Et sans elle, il n'est qu'un blasphème. »

 

Cette affirmation est-elle valable pour tous et de tout temps ?

Et l’ère des sorcières ?

 

***

 

« Je ne réclame aucune faveur pour les femmes, tout ce que je demande à nos frères, c’est qu’ils retirent leur pied de notre nuque ».( Ruth Bader Ginsburg)

 

***

La vision de la vie et du monde imprimée par le XXe siècle finissant est une vision comptable, la vision statistique de l'existence humaine faite d'additions et de soustractions, vision mesurée, chronométrée à la seconde, au millième de seconde. C'est la vision du travail productif calculé, asservissant l'homme y compris dans sa vie privée, dans son intimité.

Dans ce siècle qui s'achève — siècle cartésien et siècle des utopies — et pour le XXIe siècle débutant, que souhaiter pour les Fils de la Terre ? Doit-on espérer un nouveau Messie ? L'Église, depuis longtemps atone est à présent aphone. La science a déjà donné : il y a longtemps qu'on l'a vue à l'œuvre.

Et l'homme ? Ce vingtième siècle finissant compte plus de pantalons que d'hommes.

Et la Femme ? Pour paraphraser Malraux, je pense que le XXIe siècle sera celui de la Femme ou ne sera pas.

Puisse ce siècle futur nous faire la grâce d'une vision plus humaniste, adoucie par le rêve, la poésie, l'amour fraternel et universel. Formons le vœu que le XXIe siècle soit celui de la Femme enfin ! Que ce siècle libère l'homme, réinvente, réhabilite et sanctifie l'Amour en le débarrassant des relents mercantilistes imposés par l'esprit du XXe siècle. « L’avenir de l’homme est la femme » a dit le poète Aragon. Puisse-t-elle le devenir plus que jamais.

 

 

L'Amour, c'est un très grand mot, sans doute le plus beau et le plus noble. C'est un concept aux contours infinis. Comment parler d'amour sans parler de la femme ? Comment parler de la femme sans évoquer le sexe. Comment parler d'amour sans l'allusion au mariage, à l’homme, à la famille ?...

Sujet inépuisable et délicat, l'amour est aussi un mystère absolu. C'est sans doute l'une des rares permanences de la création, donc éternelle et universelle. J'entends amour physique comme amour sublimé, car l'amour conjugue le corps et l'esprit. Il est la communion de la beauté du corps et de la splendeur de l'esprit. Mais il peut aussi y avoir amour sans corps et amour sans esprit. Sans entrer plus loin dans ces subtilités, un souvenir se présente à moi qui constitue en soi un symbole.

Lors de mes débuts en tant qu’enseignant, je me trouvais à une heure printanière et matinale dans une classe, face à des élèves de sixième. Soudain, alors que j'étais en pleine explication au tableau, je constatai que mes élèves avaient tous le regard rivé du côté de la cour et étaient subitement devenus sourds, aveugles et muets à mes questions. J'ai donc suivi instinctivement la direction de leur regard et qu'ai-je vu ? Un chien et une chienne en pleins ébats sur la pelouse de la cour, sur laquelle donnaient toutes les fenêtres basses de la salle. Quel spectacle ! J'étais à la fois partagé par celui du dehors et par celui offert par ces petites têtes blondes (garçons et filles) concentrées sur un objet unique, et rouges jusqu'aux oreilles.

Mais le plus important se passait sans doute dans ma tête car je me suis mis à délibérer sur la conduite à tenir. Fallait-il priver les enfants de ce spectacle et les obliger à suivre une leçon qui, du coup, perdait peut-être pour eux tout intérêt, au risque de provoquer chez eux une auto culpabilisation d'avoir bravé un « interdit », de s'être livrés à une jouissance non prévue et non autorisée, d'avoir volé un bref instant d'un bonheur qui ne leur était pas dû ?

Ma conscience de pédagogue, prise à défaut, se révoltait à cette idée. Alors, j'ai tout de suite pensé à rentabiliser didactiquement cet instant, à en faire une sorte de séance d'éducation active ou d'éveil. Mais, sur quelle substance ? En accord avec quelle partie du programme d'histoire-géographie ou d'éducation civique de sixième ? Avec quels objectifs et quelle méthode d'évaluation en conformité avec les Instructions officielles des Autorités de l'Éducation Nationale ?

Tiens, l'éducation sexuelle ! Seulement, j'ai aussitôt pris conscience de mes insuffisances, des failles de ma propre formation en la matière. Rien dans les programmes ni dans ma formation d'enseignant ne mentionne cette éducation sexuelle. Or, devant des élèves de sixième, face à une matière humaine aussi délicate que fragile, on ne dit pas n'importe quoi, on n'emploie pas n'importe quel mot n'importe comment. On pense au présent et au futur, aux acquis des élèves, et surtout aux conséquences de toute action et de tout propos. En la circonstance, l'adéquation du propos à l'objectif, ainsi qu'à la formation et à l'éducation doit être parfaite. Ce fut alors à mon tour de baisser les yeux et de me culpabiliser sur mes lacunes car je me sentais incapable de trouver le mot juste adapté à la circonstance. Pour qu'une intervention de ma part en guise d'initiation ou d'éducation puisse atteindre son but, il aurait fallu qu'elle passionne ces enfants au moins autant, sinon davantage que le spectacle que le hasard leur offrait sans frais ni contrainte.

Pris par ces réflexions, je voulus tout de même réagir sans la moindre certitude que la solution que j'allais adopter serait la bonne ; peut-être était-elle d'ailleurs la plus maladroite qui soit. Brusquement, je tirai les rideaux des fenêtres et m'adressant aux enfants je leur dis :

« Je ferme, non pas parce que je vous reproche de regarder dehors, mais parce que j'ai envie qu'on termine la leçon déjà commencée car la fin de l'heure approche ».

Les élèves obtempérèrent sans discussion mais visiblement contrariés. Cette maladresse fut à son comble lorsque, un quart d'heure environ après, pensant que ces « acteurs » inespérés étaient partis, j'entrouvris un pan de rideau afin de m'en assurer (car les rideaux tirés, nous étions obligés d'allumer les lampes, ce qui en cette journée de printemps où nous bénéficiions de rayons de soleil généreux, faisait plutôt triste à côté de la lumière naturelle, sans parler du gaspillage d'énergie). Constatant que le couple de chiens était toujours là, en pleine action, je refermai d'un geste brusque le rideau. L'effet que cela fit dans la classe sur mes jeunes auditeurs fut délirant. Il aurait fallu voir ces petits garçons et filles se tordre de rire ! soulevés par une hilarité tout à fait inhabituelle, eux que j'avais jusqu'à présent connus si timides... Décidément, cette fois, le coup était manqué pour de bon. Il fallut en prendre son parti.

Enfin la sonnerie de midi retentit. Les élèves partis, je ne fus pas pour autant délivré de mes tourments et de mes réflexions. Je méditai alors, tête basse, derrière mon bureau sur mon incapacité à faire face de manière positive à cette situation.

- S'il s'était agi d'enfants d'une grande ville (la commune où j'exerçais compte quelque huit mille habitants), de Paris, placés dans les mêmes conditions, auraient-ils réagi différemment que ces enfants ?

  • S'il s'était agi de petits Anglais du même âge, d'une petite commune du Yorkshire ou d'une grande ville comme Londres, auraient-ils eu une attitude différente ?
  • S'il s'était agi de petits Russes, de petits Chinois, de petits Africains d'une commune rurale ou d'une grande ville, auraient-ils eu une autre réaction ?

Autre question :

  • Si au lieu d'un chien et d'une chienne nous avions eu affaire à des humains, à un homme et une femme, tous ces enfants, d'ici, de là ou d'ailleurs réagiraient-ils autrement ?
  • Si à la place de petits garçons et de petites filles de dix - douze ans nous avions de jeunes adultes de vingt - trente ans, des personnes plus âgées, de quarante à quatre vingt-dix ans, regarderaient-ils ces chiens et ces humains ? Rougiraient-ils comme mes petits élèves de sixième ? Mais aussi :
  • Si au lieu de petits enfants de cette fin de vingtième siècle nous avions dans la même classe, dans les mêmes circonstances, de petits contemporains de Confucius, de Jules César, de Louis XIV, de Soundiata, de Samory, de Béhanzin ou de petits Européens, de petits Chinois ou de petits Africains de l'an 5020 ? Le fil conducteur de tout cela étant le même phénomène : l'Amour. Quel mystère ! Ainsi donc l'Amour, en tout temps et en tout lieu, fait subir sa loi, aux humains : le faire, le dire, en vivre, en mourir.

L’amour est mystère, quelles que soient sa forme et sa nature.

Peut-on le définir ? Qu'est-ce que l'Amour ?

Et  qu'est-ce qui distingue l'amour de l'amitié ?

 

***

 

Seul l'amour peut garder quelqu'un vivant. (Oscar Wilde)

 

***

L'Amour, c'est la rencontre de l'âme et du corps. L'Amitié, c'est la rencontre de l'âme et de l'âme. Il faut aussi de l'émotion qui est l'expression sensible et visible de l'amour, c'est-à-dire de la vie. Le propre de l'amour c'est d'irradier le corps et l'esprit de vie, c'est de permettre de s'émerveiller des différences. La griserie de l'amour n'a rien de comparable avec celle du pouvoir. L'amour en soi est plénitude, il se suffit à lui-même ; il est complet en soi au contraire du pouvoir qui n'est jamais plénitude, qui n'est jamais complet en soi. Le pouvoir une fois atteint, celui qui s'y installe vise autre chose, il a d'autres soifs, soif d'autres choses, ce peut-être, justement soif d'amour et de tendresse. Mais l'amour et le pouvoir coexistent mal car l'amour entre deux êtres, pour mériter son nom et sa dignité, exige l'égalité, le partenariat dans son sens le plus noble alors que le pouvoir pour être, doit dominer.

Bien entendu toute réflexion sur l'amour et sa nature implique une allusion à la femme, mais aussi à l'homme, aux différences qui ne se situent pas uniquement au niveau du sexe.

Et à ce propos quelle place ce dernier occupe-t-il en Amour ?

 

 

Depuis Saint-Augustin (vers 450 après J.C.), le sexe, c'est le péché, vu de l'Église. C'est le péché originel. Mais au-delà du sexe, en comparaison de l'homme et de la femme, cette dernière me semble plus proche de la vérité que l'homme, plus lumineuse, plus céleste donc plus proche de la nature. Sa constitution anatomique et sa physiologie en fournissent une confirmation. Ses règles mensuelles, ses grossesses... mais aussi le fait qu'elle donne naissance à un petit être qui a été pendant neuf mois une partie de son propre corps, de sa chair et dont elle suit les premiers pas et l'évolution jour après jour, lui confère un mode de fonctionnement, un temps (ou calendrier) plus proche de la vraie nature avec ses cycles.

La mère et la terre sont les manifestations d'un même principe, « d'un même mystère, celui de la germination, de la fécondité et de la vie », donc de la nature. Aussi la femme est-elle plus proche de la réalité des choses et de la vie que l'homme. A cela s'ajoute un certain acquis provenant de la société et de l'éducation. Sans dresser un tableau de l'éducation comparée du jeune garçon et de la jeune fille dans nos sociétés occidentales depuis l'Antiquité et le Moyen Age, on peut simplement se référer à deux traits de la vie quotidienne. Cette habitude entre autres de distinguer le petit garçon de la petite fille dès l'âge de deux à trois ans par ces termes

- Ne pleure pas, tu es un garçon ; un garçon ne pleure pas ; tu n'es pas une petite fille. Allons, voyons !

Ce qui a pour conséquence que dans sa vie future, l'homme passera son temps à cacher et à se cacher, à masquer ses émotions, ses sentiments, les plus pénibles comme les plus heureux, s'éloignant ainsi de l'état de nature vérité. L'homme cache et se cache.

 

 

 

Pour extrapoler à un niveau plus terre à terre, je verrai cette différence jusque dans l'habillement.

Entre l'homme et la femme, il y a ceci : lorsqu'un homme veut séduire une femme, il a recours à tout ce qui cache le mieux sa nature physique.

 

Quant à la femme, pour séduire l'homme de ses rêves ou les hommes en général, elle accorde la primauté au naturel (au sens premier du terme), aux dépens des accoutrements qui sont autant de masques. Elle a recours à la minijupe qui donne l'avantage aux mollets et aux genoux. La consigne expresse dictée à la jupe, fut-elle mini, maxi ou fendue, c'est de garantir aux jambes absolue liberté et naturel, liberté d'expression aux mollets et chevilles, liberté de mouvement aux jambes et hanche.

La chaussure sera choisie en fonction de son aptitude à laisser apparaître les chevilles, et la robe est appréciée pour ce quelle laisse aux épaules leur liberté de s'exposer à l’air libre et aux regards, le décolleté faisant loi. Sauf dans les pays où l’on contraint la femme à se couvrir des orteils aux cheveux.

 

Je me suis toujours demandé quelles étaient les principales motivations de l'homme dans l'existence. Autrement dit, qu'est-ce qui met les humains en mouvement sur terre ? Je sais que Freud met le sexe au centre de tout. Mais quoi d'autre ? Je vois aussi un besoin sécuritaire, inné en chaque individu, homme et femme. C'est ce besoin de sécurité qui explique pour une bonne part les formidables mouvements des peuples à travers toutes les périodes de l'histoire. C'est incontestablement l’un des moteurs du monde. Mais il est encore plus fort semble-t-il chez l'individu pris isolément et tout particulièrement la femme. La psychologie de la femme est dominée par un impérieux besoin sécuritaire, par un besoin de sécurité maximum. Elle ne supporte ni l’inconfort, ni l'insécurité. Ainsi, face à deux hommes, elle ira comme par instinct du côté de celui susceptible de lui garantir une certaine sécurité : soit par la force musculaire, soit par l’avoir, soit par l'intellect, ou tout simplement parce que celui qui n'est ni physiquement fort, ni riche, ni intelligent, possède une aptitude prononcée à la roublardise (qui confère une certaine aura, partant, un certain pouvoir). Peut-être aussi par la beauté qui, dans certains cas impose quelque respect, sinon l'admiration, donc confère en son genre un certain pouvoir ; la beauté est force.

De même le bouffon (ou tout simplement l'original, voire l'excentrique), qui, par ses propos, ses facéties ou ses clowneries permet d'occulter ou d'oublier le poids, l'inconfort du présent.

 

***

« La réussite, ce n’est pas combien d’argent vous gagnez. C’est l’impact que vous avez sur la vie des gens. » (Michelle Obama)

 

 

 

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11 décembre 2022 7 11 /12 /décembre /2022 09:48

 

HUMEUR ET HUMOUR (3)

**

FRANCE ET AFRIQUE ?

 

 

Deux vieux amis, tous deux enseignants retraités, Jean-Jacques, le Français et Alioune, ressortissant de l’Afrique de l’Ouest.

Jean-Jacques a longtemps enseigné la psychologie dans plusieurs universités africaines.

Alioune, quant à lui a aussi enseigné longtemps en Afrique, puis en France.

Ils devisent sur quelques traits caractéristiques du tempérament français et africain ainsi qu’on le voit dans le dialogue ci-dessous.

 

 

Jean-Jacques : Sans céder au catastrophisme intégral, force est de constater que ce phénomène a également cours en France sous bien des aspects (même si en ce domaine la comparaison ne peut se faire avec le cas africain) pour ne parler que de la montée de la spéculation parfois jusque dans les sphères dirigeantes de notre société, ainsi que dans des groupes organisés pour la fuite des capitaux ou pour peser sur les décisions de l'Etat, sinon sur des élus en général au moyen de la pression par l'argent. Les intérêts particuliers primant ainsi sur l'intérêt commun, cette situation aboutit à la longue à une dilution du tissu social et du sens civique. Or, le sens civique constitue précisément le ciment de la cohésion sociale. Une société n'est pas un assemblage d'individus, mais un encastrement de corps et d'esprits, un enchevêtrement de destins. De ce point de vue, on peut affirmer que les années 1960 ont signé l'acte de décès d'une certaine France, une France sans doute agraire et paysanne, mais aussi plus authentique, plus vraie où les Français étaient certainement encore plus proches les uns des autres. Mais, chez nous, la montée du phénomène est autrement plus ancienne qu'en Afrique. Ce phénomène prend son essor au XVIIIe siècle et accélère le pas dans la seconde moitié du XXe siècle. L'argent est en passe de devenir l'indicateur social privilégié et sa possession, le critère absolu du statut social. On assiste ainsi aux ravages de l'esprit de profit qui n'est pas seulement générateur de corruption et de concussion, mais aussi du mépris de l'autre et de l'individualisme forcené. Loin de nous l'antique pratique du « don et contre don » des premiers siècles médiévaux. On a oublié qu'au départ, l'argent n'était qu'une simple unité de troc.

Il est des sociétés où, avec de l'argent on est libre en droit et en fait, d'autres où, sans argent, on est libre en droit mais pas en fait. D'autres encore où sans argent on est libre en droit et en fait. Il s'agit de savoir dans quel type de société l'on est. Les propos qui suivent d'Alfred Grosser sont assez édifiants en la matière :

 

« ... Mais à cette époque, l'élève du primaire aspirait facilement à devenir instituteur comme signe d'ascension sociale. Aujourd'hui, l'instituteur ou même le professeur de collège qui recommande à ses élèves de faire comme lui ne soulève pas l'enthousiasme de la classe (sauf si elle pense qu’on évite au moins le chômage quand on est fonctionnaire).

Les instituteurs, les assistantes sociales, les infirmières, les agents des administrations sans lesquels la France ne serait pas gouvernée, pas gérée, ont toujours été habitués à être relativement mal payés. Mais nombre d'entre eux pouvaient à bon droit se sentir considérés.

Or, à mesure que l'argent prend le caractère de critère central de la réussite et même de valeur humaine, la considération s'en va et l'assistante sociale peut avoir l'impression que son métier peu estimé consiste simplement à faire tenir tranquille les déshérités, dont la révolte mettrait en cause la réussite des puissants de la société, donc de l'argent.

Le tableau est assurément trop noir, mais la tendance semble indéniable. L'exemple pernicieux vient très souvent de haut. Des hauteurs de l'Etat ou du sommet du département ou de la région dont les nouveaux immeubles de prestige rappellent peu la rue de Martignac ! » 

                      Alfred GROSSER (cité par Ouest France)

L'argent prend ainsi donc de plus en plus valeur de « critère central de la valeur » humaine, d'étalon unique de la réussite.

 

***

 

Il nous faut désormais veiller à ce que l'argent ne tue pas le civisme, que les droits n'éclipsent pas les devoirs. Il nous faut réapprendre le sens de l'autre, cultiver celui du bien commun et en définitive, promouvoir une « politique de civilisation » qui mène au respect de l'autre et du bien commun. Bref, enseigner la notion de citoyen. Une société qui perd le sens de la solidarité est une société qui perd celui de la responsabilité. Une société qui perd le sens de la solidarité et le sens de la responsabilité est une société qui perd de sa substance. Sans le sens de la solidarité et celui de la responsabilité la République est en danger.

À propos de civisme, j'ai relevé, au hasard de mes lectures cette « confession » dans l'hebdomadaire Télérama (du 31 mai 1995) d'un maire d'une petite commune rurale de cent quatre vingt dix habitants. Ce maire, ancien instituteur qui jette l'éponge, renonçant à briguer un nouveau mandat confie :

« ... Il y a quelques années encore, tout le monde se sentait responsable : quand, à la suite d'un orage il fallait déboucher un fossé, pousser une pierre tombée sur la route, les voisins y allaient tout naturellement. Les gens se prennent moins en main...

Il y a quelques années, même les bêtises des enfants étaient prises en main de manière plus collective. Maintenant, c'est chacun chez soi, et si un jeune dérape, c'est moins toléré... » Tandis qu'un autre maire d'une ville de cent vingt cinq mille habitants confirme :

« Actuellement, il y a un manque frappant de civisme. Chacun cherche à tirer la couverture à soi. »

Alioune : Le civisme social est ciment de la société. La vacuité civique est une menace pour la démocratie.

J.J. : Je ne puis m'empêcher de faire allusion encore une fois à l'Afrique malade d'elle-même. J'ai trouvé son auteur bien naïf en certains chapitres, notamment ceux où les rapports entre l'Etat et le citoyen constituent le thème principal. L'auteur y parle de cette espèce d'émulation entre des fonctionnaires qui consistait à savoir « qui volera le plus l'Etat... » Sais-tu qu'en France, on n'est pas toujours exempt de la même tentation, celle de se servir aux dépens de l'Etat, c'est-à-dire de se servir au lieu de servir ? Naturellement, il faut se garder de toute généralisation, les hommes et femmes intègres sont légion dans ce pays fort heureusement. C'est à ces serviteurs consciencieux, intègres et dévoués parfois jusqu'à l'abnégation que la France doit aussi sa force et sa solidité en tant que nation. Ce constat ne doit pas empêcher par ailleurs de déceler parfois, parmi une certaine catégorie de Français cette espèce de surenchère à l'incivisme. C'est alors à qui respectera le moins les règlements, à qui contournera le mieux les lois...Cela va du conducteur de véhicule sur l'autoroute qui foule aux pieds le code de la route au petit artisan qui cherche tous les moyens détournés possibles pour payer moins d'impôts qu'il ne doit. Là-bas, chez toi, quand les gens volent l'Etat, c'est sans doute parce qu'ils ont faim, qu'ils ont des besoins incompressibles : besoin de se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner (dans ces pays sans sécurité sociale), bref, besoin de vivre décemment ; tandis que chez nous, ce ne sont pas toujours les « petits » ou les « moyens » qui s'adonnent le plus à ce genre de sport. Comment expliquer cette espèce de jubilation intime que certains Français éprouvent à enfreindre les règlements et à se plaindre quand ils sont manifestement dans le tort ? C'est à qui trouvera les meilleurs « trucs » pour déclarer le moins de revenus possible. Et que dire lorsque ce sport singulier est celui auquel se livrent volontiers les moins mal lotis de la société, les plus gâtés par le sort ?

 : Phénomène curieux.

 

***

 

J.J. : Tous ces petits jeux d'incivisme ajoutés les uns aux autres me semblent de nature à nuire à la bonne marche de la démocratie ; car il existe quelques signes forts qui ont valeur de symbole, au sens où, symbole signifie petits signes chargés de sens : parmi lesquels ce manque d'égard vis-à-vis des autres, dans la conduite automobile certes, mais aussi l'injure facile aux hommes et aux institutions, le plaisir manifeste de s'asseoir dans une jubilation béate sur les règlements et lois qui régissent la société.

En France, le droit est en voie de tuer le devoir et c'est là qu'il faut aussi chercher la source de bien des maux de ce pays. Ce mal vient parfois de loin, du fond de l'histoire.

A. : Oui, je crois que les illustres auteurs de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de septembre 1789 auraient dû coupler ce texte historique fondamental avec celui de la déclaration des devoirs du citoyen, expressément mis en exergue. A présent le problème semble sans issue.

J.J. : Si. La pédagogie !

Je garde en mémoire — comme incarnation de cet esprit de dénaturation de la démocratie — le fait que, par deux fois, j'aie vu des personnes — des jeunes et des vieux — siffler, injurier publiquement un président de la République en fin de mandat, quittant définitivement le palais de l'Elysée après avoir remis les clefs de la nation à son successeur.

D'où vient l'utilité de ces injures, comment les justifier dès lors que le peuple — c'est-à-dire ces mêmes citoyens — s'est exprimé majoritairement pour un homme par le moyen du suffrage des urnes ? A quoi sert donc le suffrage universel s'il ne peut éviter la violence et les agressions physiques et morales à l'égard des élus de la nation ? S'il ne peut adoucir les mœurs politiques ? Le fait que le sortant ait perdu ne suffit-il pas ? Faut-il encore l'injurier ? Cette injure n'est-elle pas d'abord adressée à la démocratie ? A cet égard, la comparaison s'impose avec ce qui se passe autour de nous, dans des systèmes politiques comparables au nôtre, c'est-à-dire dans des régimes authentiquement démocratiques. Je pense aux Etats-Unis ou plus près de nous à l'Espagne, au Royaume-Uni, à l'Allemagne... Dans ces pays de telles manifestations sont ignorées (question de culture politique ?) à l'occasion d'une alternance politique, ou à l'égard de perdants à l'issue d'élections.

Serions-nous moins civilisés ? Moins démocrates ? Sommes-nous un peuple de démocratie mûre ou en maturation démocratique ? Sommes-nous tout simplement un peuple civilisé ?

A. : Sans aucun doute. Le peuple français est un peuple civilisé qui a amplement sa place au sein des peuples les plus évolués du monde, mais qui doit simplement s'exercer à la pratique d'une démocratie apaisée. La démocratie avancée se nourrit de l'humilité républicaine.

J.J. : Soit. En fin de compte la France et l'Afrique ont quand même quelques points communs.

A. : Ce sont deux vieilles connaissances.

Je constate cependant un certain étiolement de plus en plus perceptible dans les relations entre la France et ses anciennes colonies comme avec l'Afrique en général.

J.J. : « Les nations sont comme les individus. Elles ne sont ouvertes aux autres que quand elles sont bien en elles-mêmes, dans leur tête, dans leur peau. »

 

 

 

 

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6 décembre 2022 2 06 /12 /décembre /2022 09:33

HUMEUR ET HUMOUR (2)

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ET L’AFRIQUE ?

 

 

Deux vieux amis, tous deux enseignants retraités, Jean-Jacques, le Français et Alioune, ressortissant de l’Afrique de l’Ouest.

Jean-Jacques a longtemps enseigné la psychologie dans plusieurs universités africaines.

Alioune, quant à lui a aussi enseigné longtemps en Afrique, puis en France.

Ils devisent sur quelques traits caractéristiques du tempérament africain ainsi qu’on le voit dans le dialogue ci-dessous.

 

 

Alioune : Que dire des sociétés africaines en ce domaine ? L'impact de l'argent, ses ravages et désastres n'y sont-ils pas encore plus sensible ?

Jean-Jacques : J'en conviens. En vingt ans d'intervalle, j'ai pu constater une évolution considérable de la mentalité africaine vis-à-vis de l'argent. A mon arrivée en Afrique vers les années soixante, l'argent était loin d'avoir ce caractère sacré qu'on lui connaît dans les années quatre-vingts, principalement dans les campagnes, mais aussi les villes évidemment. Maints services autrefois rendus à des voisins par des voisins, à des parents voire à des inconnus l'étaient à titre purement gracieux. Pour certains services importants rendus à autrui, une noix de cola dans les pays de savane, ou une mesure de vin de palme dans les pays de forêt constituait le seul salaire requis. De nos jours, tout cela semble définitivement révolu, oublié. Partout, y compris dans la brousse la plus profonde et la plus fermée, l'espèce sonnante et trébuchante semble le prix incontournable de tout service si infime soit-il. Du coup, l'effet le plus sensible de ce phénomène qu'il m'est arrivé de mesurer fut la perte d'une certaine convivialité naturelle, la perte du sourire africain. La fête est finie au village. Ce qui rejaillit sur tous les autres aspects dans les rapports humains. Comment l'expliques-tu ?

A. : C'est une perte inestimable. J'ai pu voir aussi, hélas, la montée inexorable de l'esprit mercantile avec son cortège de ravages dans les cœurs et les esprits au sein des sociétés africaines.

              La pratique de l'impôt de capitation généralisée à partir du début du XXe siècle par la colonisation a sans doute constitué un moment privilégié de l'éveil des Africains à l'argent au sens moderne du terme. Cet impôt de plus en plus exigé en espèces au fil des ans a abouti à une véritable déstructuration des sociétés traditionnelles. Pour avoir de l'argent afin de payer l'impôt annuel et échapper ainsi à la rigueur implacable de la loi qui s'abat inéluctablement sur tout défaillant, il fallait user de tous les moyens licites et illicites, d'où les migrations de travail à travers toute l'Afrique, de la savane à la forêt, de la brousse vers la ville, de colonie à colonie ; car ne pas pouvoir payer l'impôt à la date fixée par l'Administration coloniale équivalait à une véritable condamnation à la déchéance sociale, à une damnation, à l'humiliation suprême.

De plus, par cette exigence de l'impôt en argent, les colonisateurs (français, anglais, belges ou portugais) ont introduit des modifications majeures, en imposant à leur profit des cultures industrielles dont avaient besoin leurs industries, au détriment des cultures vivrières traditionnelles. L'intérêt était double pour eux. D'une part cela permettait d'ancrer davantage dans l'esprit des Africains la nécessité de gagner de l'argent, donc de pouvoir acheter les produits d'importation provenant d'Europe, d'autre part, en plus de l'approvisionnement à bon compte des industries européennes en matières premières, la pratique de ces cultures, en désorganisant les sociétés africaines, les rendaient plus insécurisées, donc plus malléables... Le producteur africain, mû par l'intérêt mercantile en même temps que contraint, fut amené à s'adonner aux cultures industrielles spéculatives : cacao, café, coton, arachides... ou au travail des mines en Afrique du Sud, mais aussi au Congo belge ou dans les colonies portugaises... l'Administration coloniale française décida d'introduire le cacao en Côte d'Ivoire, les Britanniques ayant tenté la même opération dans leur colonie de Gold Coast (Ghana) comme culture forcée en 1908. Ce fut en Côte d'Ivoire comme au Ghana, un échec total au début de l'initiative (de même au Sénégal avec l'arachide dont la culture fut encouragée dès le milieu du XIXe siècle par Faidherbe, gouverneur de la colonie), les paysans africains désemparés refusant la culture de la nouvelle plante. C'est alors que l'impôt jusque là en nature : denrées, céréales, gomme de caoutchouc, peaux de bêtes... changea d'aspect et l'obligation de sa perception en espèces fut étendue dans toutes les colonies européennes d'Afrique. En conséquence, l'impôt étant désormais exclusivement perçu en espèces, les paysans africains s'engagèrent-ils alors de façon déterminée pour certains, dans la production de ces nouvelles cultures. Plus ils les pratiquaient, alléchés par l'appât de l'argent, plus ces cultures prenaient de l'importance aux dépens des cultures vivrières traditionnelles. Le développement de ces cultures industrielles connut d'autant plus de succès qu'il comblait un vide créé par la suppression officielle de la traite esclavagiste. Elles permettaient d'acquérir les produits des industries européennes, de plus en plus préférés aux productions locales qui périclitaient en conséquence. On entrait ainsi peu à peu dans ce cercle vicieux, véritable engrenage aux effets amplificateurs. Ce fut le même processus au Ghana, au Nigeria, en Côte d'Ivoire...L'une des conséquences en est que ces cultures industrielles ont pris le dessus en s'érigeant au rang de monoculture de nos jours. Toute l'économie de nombre de ces pays producteurs se trouve de ce fait tributaire du cours de ces produits sur le marché international. Quand le prix du café ou du cacao chute, c'est l'économie de ces pays qui plonge. Le malheur veut que le cours de ces produits soit fixé chaque année au niveau mondial à Londres ou Chicago par les pays développés consommateurs. Dans ce domaine également — comme ailleurs — une réflexion s'impose en vue d'une diversification des cultures de sorte que l'économie des pays africains ne soit pas indéfiniment prise en otage par le capitalisme international.

En Afrique du Sud, une législation spécifique élaborée dès 1903, obligeait les Africains à aller s'engager dans les mines ; législation appuyée sur la mise en place d'un impôt de capitation très lourd en espèces bien entendu. Le résultat de cette initiative fut qu'en 1909, quatre vingt pour cent des travailleurs mâles Zoulou étaient des travailleurs « immigrés » dans les régions minières du pays. L'agriculture africaine traditionnelle se voyait dès lors confinée à l'autosubsistance et chargée en particulier de nourrir les familles des travailleurs restées au village. Un schéma quasi identique prévalut également dans les colonies belges, principalement au Congo alors doté de riches régions minières.

Cet impôt en argent exclusivement, mis en place par la colonisation fut considéré après les indépendances comme une merveilleuse trouvaille et conservé comme telle. De même, ainsi que tu viens de le constater, des services jadis rendus au titre du bénévolat et sans la moindre idée de contrepartie sont désormais rétribués en argent. Parallèlement à l'obligation de se soumettre aux nouvelles charges fiscales, la société africaine était et reste inondée de produits étrangers consécutivement à la création de besoins nouveaux, le plus souvent factices, jugés cependant indispensables et préférés aux produits et productions locaux qui entraient de ce fait peu à peu dans une éclipse sans doute irréversible. Le goût pour ces produits se perdait ainsi et avec lui les techniques qui y sont liées.

L'argent sur-apprécié en tant que tel par rapport aux valeurs traditionnelles se révèle un ferment majeur de déstructuration sociale et culturelle. Ainsi se met en place l'engrenage dans lequel l'Africain perdra peu à peu son âme en devenant étranger à lui-même.

 

 

(Suite prochainement)

 

 

 

 

 

 

 

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28 novembre 2022 1 28 /11 /novembre /2022 10:24

HUMEUR ET HUMOUR (1)

**

LES FRANÇAIS EN PROIE

À

UNE NOUVELLE ÉPIDÉMIE ?

 

 

Deux vieux amis, tous deux enseignants retraités, Jean-Jacques, le Français et Alioune, ressortissant de l’Afrique de l’Ouest.

Jean-Jacques a longtemps enseigné la psychologie dans plusieurs universités africaines.

Alioune, quant à lui a aussi enseigné longtemps en Afrique, puis en France.

Ils devisent sur quelques traits caractéristiques du tempérament français ainsi qu’on le voit dans le dialogue ci-dessous.

 

 

Jean-Jacques : Les Français apparaissent en général comme des gens qui vivent perpétuellement sur la défensive, prisonniers de leur ego, ce qui amène chacun à vivre dans son monde au lieu de vivre dans le monde. Ceci ne favorise ni l'ouverture, ni la communication.

Alioune : Je plains les Français, atteints d'un mal qui sévit sous forme d'épidémie en passe de devenir endémie : le stress, le mal du siècle, qui ronge la population du pays. Mal nouveau qui menace tous les pays développés du monde — semble-t-il — mais dont la France constitue incontestablement le pays d'élection et de prédilection, ce qui se traduit par un record de consommation de médicaments, précisément d'antidépresseurs et autres tranquillisants ou somnifères. 

Personnellement, j'ai connu une famille dans mon voisinage (alors que j'habitais une ville du centre-est de la France) qui se situait — si j'en jugeais par les apparences — largement dans la tranche sociale la plus aisée du pays. Par une occasion fortuite, j'eus l'honneur d'être reçu à dîner dans cette famille. L'occasion me fut ainsi donnée de l'observer dans des conditions idéales. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que tout le monde y était malade parce que atteint du stress. Le chef de famille, P D G. d'une moyenne entreprise internationale assez bien cotée, avait le stress parce que les statistiques du mois qui venait de s'écouler indiquaient un léger fléchissement du chiffre d'affaires de son entreprise. Sa secrétaire (également conviée à dîner ce jour) m'a certifié que le mois précédent, il était en proie au même mal parce que ce même chiffre avait progressé au point de faire l'objet des louanges d'une revue économique spécialisée. Le P D G. redoutait alors la concurrence.

La maîtresse de maison souffrait également du stress parce que le bulletin scolaire du petit dernier, élève de cinquième au collège, n'était pas très brillant. Elle était en même temps rongée du même mal parce que sa fille aînée avait un flirt un peu poussé avec un jeune chômeur du quartier.

Quant aux enfants, ils étaient encore plus atteints que leurs parents. Le plus jeune parce qu'il fallait se lever tôt chaque matin (à sept heures trente) pour aller au collège dans la voiture conduite par le « chauffeur de papa ». Quant à la fille, le stress qui la rongeait depuis de longs mois avait pour origine le regard peu approbateur de son père qu'elle croisait chaque fois que ses petits copains, invités à la maison, faisaient du bruit ou buvaient de l'alcool un peu plus que de raison.

Enfin, selon la maîtresse de maison, le chien et le chat étaient, à leur tour, malades du stress tout simplement parce que leurs maîtres étaient victimes de ce mal.

J.J. : Cette famille ne constitue pas une exception. Ceux qui parlent le plus de stress n'en sont pas toujours les vraies victimes. J'en connais plusieurs qui leur ressemblent. Pis, je mets quiconque au défi de me citer un seul foyer de ce pays dont un membre n'est pas, n'a pas été ou ne sera pas un jour ou l'autre atteint de ce mal ravageur qu'est le stress. Et c'est sans espoir, sans remède... 

A. : Mais si ! Il faut tuer le mal. 

J.J. : Penses-tu. C'est comme l'hydre de la légende ; coupez une tête, il en repoussera aussitôt deux, cinq, dix !  

A. :C'est vrai que la nature a horreur du vide. Je vois une solution au mal, à mon sens radicale.

J.J. : Laquelle ?

A. : Emasculer le stress.

J.J. : Par quel moyen ?

A. : La pédagogie. La thérapie du rire, le rire vrai, naturel, communicatif, car les Français — semble-t-il — ne rient plus que cinq minutes en moyenne par jour contre vingt il y a cinquante ans. Plutôt le rire que les antidépresseurs ou autres béquilles chimiques.

J.J. : Excellent. Il est grand temps de se pencher sur le mal en effet ; on en arrive au point où les Français deviennent incapables d'humour, cette « politesse du désespoir ! ». Et lorsqu'on est incapable d'humour élémentaire, la haine n'est pas loin. Or, on ne construit rien de beau, de grand sur la haine. La haine, avec la violence qui la symbolise, est un facteur de désagrégation sociale. J'ai été témoin direct ou indirect de quelques scènes caractéristiques à cet égard.

Un touriste anglais circulant sur une route départementale du centre de la France constate que le coffre de la voiture qui le précède, conduite par un Français, est ouvert et qu'il s'en échappe divers objets qui jonchent la chaussée. Il croit bon d'avertir ce conducteur au moyen d'appels de phares et de grands signes de la main. Brusquement, le Français arrête sa voiture, sans chercher à comprendre, sort un fusil, le montre à celui qui l'avertit en le menaçant et proférant des injures grossières.

L'humeur de certaines personnes en est au point où elle interdit de leur être serviable car tout geste de sympathie devient de facto casus belli.

Je fus aussi témoin de cette autre scène où, à une intersection, un automobiliste ne respectant pas l'obligation d'arrêt au stop, faillit provoquer un grave accident. Pour l'éviter, celui à qui revenait la priorité de passage avertit le premier au moyen d'un coup de klaxon. C'est alors que l'automobiliste fautif bondit de son véhicule qu'il arrêta en catastrophe, se jeta sur celui qui avait — dans son droit — usé du klaxon et le cribla de coups de poing d'une fureur bestiale. Comment qualifier ce geste sinon de geste dicté par la haine ?  

A. : La haine est un sentiment qui use et qui enlaidit.

 

***

J.J. : Et que dire des deux faits divers suivants tels que rapportés par le quotidien Ouest-France ?

« Accès de violence entre automobilistes

Un pistolet sur la tempe

Grosse frayeur pour un jeune automobiliste rennais dans la nuit de jeudi à vendredi. Pour avoir roulé trop lentement, il a été rattrapé par l'automobiliste trop impatient qui le suivait et... s'est trouvé avec un pistolet sur la tempe.

Il était 0h30, jeudi soir, rue Legraverend, à sens unique. Au volant de sa voiture, un étudiant se dirige vers le centre-ville. Il a quatre passagers à bord. Il cherche une place de stationnement pour faire un créneau et roule donc très lentement. Trop lentement doit penser le conducteur d'une Renault qui survient derrière lui.

Dans cette dernière voiture, deux hommes sont assis à l'avant et deux femmes à l'arrière. Le conducteur manifeste son impatience par des jeux de phare, des coups de klaxon répétés, le poing menaçant puis entreprend finalement de doubler. Arrivé à la même hauteur, le passager avant à côté du chauffeur pointe un pistolet à grenailles vers l'autre automobiliste qui prend peur et ralentit.

Les deux hommes armés font une queue de poisson et s'arrêtent pour immobiliser les cinq étudiants. Le conducteur, qui a repris le pistolet à son passager descend de sa voiture et se dirige rapidement vers l'autre voiture. Il braque le pistolet à bout touchant sur la tempe gauche de l'automobiliste et profère des insultes. Puis avec la crosse de l'arme, il brise la vitre de la portière gauche, la faisant voler en éclats. Il repart furieux, remonte dans sa voiture et démarre en trombe laissant les cinq étudiants très choqués. ...» (Ouest-France, 4 mai 1996)

 

Et cet autre fait divers ?

« Il emmène l'automobiliste énervée ... sur son capot

Un mois de prison pour les coups

Garder son calme en voiture. Le tribunal a voulu, hier, donner une leçon aux automobilistes trop violents. Un mois de prison ferme pour avoir porté des coups à une femme un peu énervée.

Le 8 janvier à 17h, une jeune femme circule rue Alphonse Guérin. Elle a à son bord deux jeunes enfants. Soudain une R14 quitte un stop sous son nez. Visiblement, la R14 a tout juste eu le temps de passer. Mme P. ne l'entend pas ainsi. Vexée, furieuse, elle joue de ses phares, frappe son volant, fait des gestes.

Le conducteur de la R14, M. C. 25 ans tout aussi nerveux veut montrer à la dame que lui non plus ne s'en laisse pas compter. Il ralentit, roule à 10km/h, ce qui énerve encore plus la conductrice. Jusque là rien de trop grave.

Mais les choses s'accélèrent quand les voitures s'arrêtent. Selon Mme P. M. C. descend de sa voiture, la saisit au collet et la jette à terre. Elle se relève, se place devant la R14 qui démarre. Elle a juste le temps de sauter sur le capot et... de s'accrocher aux essuie-glaces.

L'énervement collectif

La voiture roule et, quelques dizaines de mètres plus loin, s'arrête dans le parking du vélodrome. Coup de frein, glissement à terre de la passagère clandestine.

Ce n'est pas fini ! M.C. quitte à nouveau son volant et rattrape Mme P. qui comprenant enfin que la situation tourne mal s'enfuit en criant au secours. Saisie par les cheveux, elle encaisse un coup de poing au visage et des coups de pied. M.C. lui prend la jambe et la tord.

Mme P. s'en tire avec une fracture du nez, une entorse à la cheville et une plaie à la lèvre... J.G » (Ouest-France 7 janvier 1993).

**

Il est assez curieux qu'en France on ait perdu à ce point le goût de se parler pour se comprendre. Qu'on ne se donne pas cette peine élémentaire de se parler pour faire savoir et pour dire ce qu'on veut, ce qu'on ne veut pas. Que soient tombés si bas le devoir et le sens de l'élémentaire courtoisie. Que tout, entre Français, se règle par des injures et des coups.

          Que signifie donc ce retour inexorable à la morale des cavernes ? 

A. : Une main ouverte tendue est toujours préférable à un poing fermé. Il est tout de même étonnant que les choses les plus simples ne puissent pas se dire simplement. Ces faits divers nous laissent la fâcheuse impression d'une atmosphère de guerre civile permanente entre Français. Comment peut-on en arriver à cette extrémité dans un pays civilisé ? La réflexion de J. Fouché en 1815 « on croirait que la France renferme deux nations aux prises l'une avec l'autre » serait-elle encore d'actualité aujourd’hui ?

J.J. : C'est une France de la haine.  

A. : Non. Une nation de haine ne peut être une grande nation. Or, la France est une grande nation. Sais-tu que la France est le deuxième pays au monde où l'on adopte des enfants étrangers, c'est-à-dire une nation parmi les toutes premières au monde qui acceptent d'accueillir de petits enfants étrangers en mal d'amour et ce, sans distinction d'origine géographique ni de couleur de peau ? Comment expliquer un tel geste sans une forte dose de générosité de cœur et d'âme, et sans cet humanisme à toute épreuve ? 

J.J. : C'est effectivement là une question à poser et à méditer. S'agirait-il alors de cette haine courtoise qui n'exclut nullement les élans de générosité sincères, ni la solidarité vraie aux heures critiques ?

A. : Je crois qu'il se passe pour les Français ce qu'il est loisible de constater au niveau de chaque famille. Je pense qu'en France on s'aime, mais qu'on ne se le dit pas où qu'on ne sait pas se le dire. Raymond Aron, parlant de la France la qualifie de « société de satisfaction querelleuse » à moins que ce ne soit tout simplement une société de discorde fraternelle permanente. C'est peut-être aussi tout cela.

J.J. : Je crois trouver un autre facteur d'explication de cette humeur morose des Françaises et des Français, de cette semi-guerre civile franco-française, dans l'impact de plus en plus visible de l'argent sur notre société et sur ses valeurs. C'est là à mon sens un sujet de préoccupation certain...

 

 

(Suite prochainement)

 

 

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23 octobre 2022 7 23 /10 /octobre /2022 09:03

 

ECOLE DU VILLAGE (2)

 

 

Souvenirs : chansons CM1-CM2

 

 

À la rentrée, en CM1 et en CM2, le grand bâtiment est toujours en place, et domine le village. Il est fréquenté par le même public, toujours aussi nombreux et bruyant ; tout ce qu’il y a de plus normal pour l’unique école du cercle (canton). (L’école française n’était toujours pas obligatoire à cette époque.)

Au Mali, l’école ne devient obligatoire qu’en 1992, soit 32 ans après l’indépendance et plus d’un siècle après les lois Jules Ferry, en France (1885).

 

Cependant les changements sont perceptibles dans les programmes de CM1 et CM2, qui s’accompagnent d’une exigence plus grande des maîtres à l’égard des élèves.

Le plus important était l’introduction du « symbole » : c’était une planchette illustrée d’une tête d’âne que recevait l’élève surpris en train de parler sa langue maternelle.

À lui de remettre ce symbole à un camarade surpris à s’exprimait en français et ainsi de suite.

En fin de semaine, au dernier cours, le détenteur du symbole était puni.

Ces exigences et ces nouveautés : programme plus lourd, symbole … faisaient que beaucoup d’élèves quittaient l’école, d’autant plus que beaucoup de parents étaient opposés à l’école française.

J’étais particulièrement sensible à ces défections car à la fin du CM1 déjà, tous mes camarades de mon village étaient partis, en accord avec leurs parents, cultivateurs, hostiles à l’école française, qui avaient besoin de bras pour les travaux des champs.

 

 

Également, les thèmes des chansons apprises en CM1, CM2, changeaient quelque peu par rapport à ceux de CP-CE2.

Maintenant nous chantions des chansons se rapportant essentiellement à la France, devenue notre patrie, qu’il fallait connaître, aimer et défendre.

Avant tout La Marseillaise, chantée à tous les niveaux mais aussi beaucoup d’autres.

En voici trois, parmi tant d’autres, qui me viennent à l’esprit :

 

L A FRANCE EST BELLE

La France est belle ;

Ses destins sont bénis :

Vivons pour elle ;

Vivons unis.

 

 Passez les monts, passez les mers ;

Visitez cent climats divers :

Loin d'elle, au bout de l'univers,

Vous chanterez fidèle :

La Franc e est belle, …

 

Faut-il défendre nos sillons

Voyez cent jeunes bataillons

S'élancer, brûlants tourbillons,

Où la foudre étincelle !

L a France est belle, ...

 

De nos états jadis rivaux,

Le temps, au prix de longs travaux,

Fonda, pour des siècles nouveaux,

L'unité fraternelle.

L a Franc e est belle, ...

 

Maint peuple, sortant du sommeil,

Salue, à l'horizon vermeil,

Les trois couleurs de ton soleil,

O reine universelle !

L a Franc e est belle, ...

 

Bon ange, elle aime à protéger

Le proscrit du bord étranger :

Il vit sans trouble et sans danger,

Murmurant sous son aile :

« La Franc e est belle.

« Ses destins sont bénis :

« Vivons chez elle,

« Heureux bannis ! »

 

Et nous, ses fils, avec ardeur

Nous travaillons pour sa grandeur,

Offrant à Dieu, son créateur,

Des cœurs brûlants de zèle.

La France est belle, ...

 

Le Régiment de Sambre et Meuse (Paroles d’Armand Mestral)

 

Le Régiment de Sambre et Meuse
Marchait toujours au cri de «Liberté»
Perçant la route glorieuse
Qui l'a conduit à l'immortalité

Tous ces fiers enfants de la Gaule
Allaient sans trêve et sans repos
Avec leur fusil sur l'épaule
Courage au cœur et sac au dos
La gloire était leur nourriture
Ils étaient sans pain, sans souliers
La nuit, ils couchaient sur la dure
Avec leur sac pour oreiller

Le Régiment de Sambre et Meuse
Marchait toujours au cri de «Liberté»

Perçant la route glorieuse
Qui l'a conduit à l'immortalité

Pour nous battre, ils étaient cent mille
A leur tête, ils avaient des rois
Le général, vieillard débile
Faiblit pour la première fois,
Voyant certaine la défaite
Il réunit tous ses soldats
Puis il fit battre la retraite
Mais eux ne l'écoutèrent pas

Le Régiment de Sambre et Meuse
Marchait toujours au cri de «Liberté»
Perçant la route glorieuse
Qui l'a conduit à l'immortalité

Le choc fut semblable à la foudre

Ce fut un combat de géants
Ivres de gloire, ivres de poudre,
Pour mourir, ils serraient les rangs
Le régiment, sous la mitraille
Était assailli de partout
Pourtant, la vivante muraille
Impassible, tenait debout

Le Régiment de Sambre et Meuse
Marchait toujours au cri de «Liberté»
Perçant la route glorieuse
Qui l'a conduit à l'immortalité

Le nombre eut raison du courage
Un soldat restait le dernier
Il se défendit avec rage
Mais bientôt fut fait prisonnier
En voyant ce héros farouche

L'ennemi pleura sur son sort
Le héros prit une cartouche
Jura puis se donna la mort

Le Régiment de Sambre et Meuse
Reçut la mort au cri de «Liberté»
Mais son histoire glorieuse
Lui donne droit à l'immortalité

 

 

L E CHANT DU DEPART (1794. M. J. CHENIER)

 

La victoire en chantant nous ouvre la barrière ;

La liberté guide nos pas ;

Et du nord au midi la trompette guerrière

A sonné l'heure des combats.

 

Tremblez, ennemis de la France,

Rois, ivres de sang et d'orgueil ;

Le peuple souverain s'avance,

Tyrans, descendez au cercueil.

 

La république nous appelle :

Sachons vaincre, ou sachons périr.

Un Français doit vivre pour elle,

Pour elle un Français doit mourir.

 

 

 

Malgré tout, ces chants nous ont ouvert l’esprit et permis de connaître mieux la France car ces chansons s’accompagnaient par l’étude géographique et historique de la France.

  • En fin de CM2 nous étions capables de dessiner la carte de France à main levée, avec les principales montagnes, cours d’eau…
  • En histoire nous étions également informés et connaissions les principales mutations de la monarchie à la République…

 

 

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8 octobre 2022 6 08 /10 /octobre /2022 08:54

ECOLE DU VILLAGE (1)

 

 

Souvenirs : chansons CP-CE

 

En arrivant à l’école pour la première fois, le jour de la rentrée, ce qui m’a le plus marqué fut tout d'abord la vue d’une grande bâtisse grise avec de grandes fenêtres.

Puis, la cour, très grande aussi, où grouillait une foule d’élèves bruyants, courant dans tous les sens, mis à part un groupe isolé et calme : les nouveaux sans doute.

Et en entrant dans la classe l’effet était encore plus frappant : au moins une cinquantaine d’élèves, entassés sur des bancs face à de longues tables.

Mais, le plus marquant qui me reste de ces années du CP au CM2 de l’école primaire du village (école publique coloniale française), furent les chansons apprises pendant cette période et chantées au rythme de deux à trois par semaines.

Ce fut pour nous une véritable découverte ! Car nous chantions tous ensemble, en français pour la première fois, langue que pratiquement personne ne parlait ni n’entendait ou comprenait.

Elle nous différenciait de nos camarades non scolarisés et surtout de nos parents qui, eux non plus ne parlaient pas cette langue.

Exemples de chansons.

En voici trois qui me viennent à l’esprit et que je fredonne encore de temps en temps.

 

Le Vieux Chalet  (Paroles : Joseph Bovet / Marie Harbach)

 

Là-haut sur la montagne l'était un vieux chalet
Murs blancs toit de bardeaux
Devant la porte un vieux bouleau
Là-haut sur la montagne l'était un vieux chalet

 

Là-haut sur la montagne croula le vieux chalet
La neige et les rochers
S'étaient unis pour l'arracher
Là-haut sur la montagne croula le vieux chalet

 

Là-haut sur la montagne quand Jean vint au chalet
Pleura de tout son cœur
Sur les débris de son bonheur
Là-haut sur la montagne quand Jean vint au chalet

 

Là-haut sur la montagne l'est un nouveau chalet
Car Jean d'un cœur vaillant
L'a rebâti plus beau qu'avant
Là-haut sur la montagne l'est un nouveau chalet

 

 

Ma cabane au Canada (Paroles : Loulou Gasté / Mireille Brochet ; compositeur : Désiré Dondeyne)

 

Ma cabane au canada
Est blottie au fond des bois
On y voit des écureuils sur le seuil
Si la porte n'a pas de clé
C'est qu'il n'y a rien à voler
Sous le toit de ma cabane au Canada
Elle attend engourdie sous la neige
Elle attend le retour du printemps

 

Ma cabane au canada
C'est le seul bonheur pour moi
La vie libre qui me plaît
La forêt
À quoi bon chercher ailleurs
Toujours l'élan de mon cœur

Reviendra vers ma cabane au Canada
Mais je rêve d'y emmener
Celui qui voudra me suivre

Viens avec moi si tu veux vivre
Au cher pays où je suis née

 

Ma cabane au Canada
J'y reviendrai avec toi
Nous rallumerons le feu tous les deux
Nous n'aurons pas de voisins
Parfois seul un vieil Indien
Entrera dans ma cabane au Canada
Je te dirai le nom des fleurs sauvages
Je t'apprendrai le chant de la forêt


Ma cabane au Canada
Tant que tu y resteras
Ce sera le paradis
Mon chéri
À quoi bon chercher ailleurs
Je sais bien que le bonheur
Il est là
Dans ma cabane au Canada

 

(© Patick Baude)

 

Bergeronnette (poème de Charles Dovalle (1807-1829))

 

Pauvre petit oiseau des champs,
Inconstante bergeronnette.
Qui voltiges, vive et coquette,
Et qui siffles tes jolis chants ;

Bergeronnette si gentille,
Qui tournes autour du troupeau.
Par les prés sautille, sautille,
Et mire-toi dans le ruisseau !

Vas, dans tes gracieux caprices,
Becqueter la pointe des fleurs,
Ou poursuivre, au pied des génisses,
Les mouches aux vives couleurs.

Reprends tes jeux, bergeronnette,
Bergeronnette au vol léger ;
Nargue l'épervier qui te guette !
Je suis là pour te protéger ;

Si haut qu'il soit, je puis l'abattre...
Petit oiseau, chante !... et demain,
Quand je marcherai, viens t'ébattre,
Près de moi, le long du chemin.

C'est ton doux chant qui me console,
Je n'ai point d'autre amis que toi !
Bergeronnette, vole, vole,
Bergeronnette, devant moi !...

 

 

Ces chansons apprises avec l’ardeur de nos jeunes voix, portaient pour l’essentiel sur la campagne, la vie paisible de la campagne, les animaux qui y vivent paisiblement aux côtés des paysans travaillant dans leurs champs. Une nature bienfaisante et disponible que nous respirions avec gourmandise.

Elles nous éloignaient des comptines traditionnelles chantées par nos mères car elles bénéficiaient de l’attrait de l’inconnu et du charme de la nouveauté.

 

 

 

 

 

 

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25 septembre 2022 7 25 /09 /septembre /2022 09:16

 

VILLE OU VILLAGE ?

 

 

Autrefois (au 20e siècle), les jeunes surtout, quittaient la campagne pour s’installer en ville (cf. la chanson de Jean Ferrat La Montagne).

Aujourd’hui, après le Covid, c’est le chemin inverse que beaucoup suivent en retournant s’installer à la campagne.

 

Voici de beaux textes parlant de la campagne ou de la ville.

 

 

>> UN PAUVRE VILLAGE DE MONTAGNE

 

"On arrive, et le chemin devient une espèce de rue très étroite où passe tout juste un mulet chargé ! Elle s'en va tout de travers, toute tordue par des façades qui avancent ou bien qui reculent…

D'un côté de la rue, par l'effet de la pente, les maisons sont en contrebas, montrant seulement leur toit ; de l'autre, au contraire, elles se dressent tout entières et semblent d'autant plus hautes.

On trouve d'abord la fontaine qui est creusée dans un gros tronc, où l'on voit toujours des femmes qui lavent. A côté, il y a le four qui ouvre à l'air sa gueule noire dans un tas de pierres qui penchent, mal façonnées ; c'est là qu'on cuisait le pain de là-haut, noir et dur. Un peu plus loin, il y a la chapelle ; elle est blanche et toute petite, elle servait du temps où l'église n'était pas bâtie ; à présent, elle ne sert plus. Elle a bien toujours une petite cloche pendue dans une espèce de clocheton qui branle tout entier et qui craque sitôt qu'on commence à sonner ; mais à présent, dans la chapelle, ils mettent les cibles pour les exercices de tir, la pompe, la civière, et les araignées sont venues, qui ont fait leurs toiles au plafond.

[...] Tout le reste du village, c'est des maisons. Elles se suivent le long du chemin, un peu penchées, s'appuyant de l'épaule comme si elles avaient sommeil Il y a des petits enfants partout, assis ou qui se roulent par terre ; on voit, par les portes ouvertes dans l'intérieur des cuisines, et c'est parfois un escalier ou un haut perron de pierre où un homme se tient debout, mais des montagnes tout est caché, et rien non plus ne se voit du ciel qu'en haut, entre les toits, un autre petit chemin bleu.

Alors, on arrive à la maison du juge, la plus belle de toutes… Puis, tout à coup, les pentes reparaissent, les pâturages, les rochers : c’est qu'on est arrivé au bout du village. Il cesse soudain : point de maison isolée ; les vents sont trop forts, elles auraient peur, et peur aussi des grandes neiges. Elles ont fait entre elles comme une alliance, se prêtant aide et protection."

                                    (C.F. Ramuz, Le village dans la montagne, Editions Bernard Grasset.)

 

 

>> LA VILLE EUROPEENNE

 

[…]

 

"C'était donc cela, une grande ville européenne : des maisons blanches ayant leurs murs et leurs grilles sur le même alignement, des avenues bordées d'arbres et baignées d'ombre, des rues qui, toutes, fuyaient, coupées à angle droit par d'autres rues semblables, plus ou moins longues, plus ou moins larges ?... C'était cela : l'église, dont la flèche aiguë s'effile vers le ciel, le cercle avec ses tennis et ses pelouses, l'hôpital, son parc et ses allées sablées, l'école et le tumulte de ses voix enfantines aux heures de récréation, la gare enfin avec son bruit métallique, ses sifflets grinçants et le halètement de ses machines et puis, d'autres monuments encore, également entourés de verdure, et pareillement troués de fenêtres alignées le long des façades ?"

[…]

                                                              (Jean d’Esme, Thi-Bâ, Editions de France)

 

 

>> "CONNAIS-TU MON BEAU VILLAGE ?

 

Connais-tu mon beau village

Qui se mire au clair ruisseau ?

Encadré dans le feuillage,

On dirait un nid d’oiseau.

Ma maison, parmi l’ombrage

Me sourit comme un berceau.

Connais-tu mon beau village,

Qui se mire au clair ruisseau ?

 

Loin du bruit de la grand-ville,

A l’abri du vieux clocher,

Je cultive un champ fertile,

Un jardin près d’un verger ;

Sans regret ni vœu stérile,

Mon bonheur vient s’y cacher,

Loin du bruit de la grand-ville,

A l’abri du vieux clocher.

 

Quand ta voix, cloche argentine,

Retentit dans nos vallons,

Appelant sur la colline

Les bergers et leurs moutons

Moi, joyeux, je m’achemine

En chantant vers mes sillons,

Quand ta voix, cloche argentine,

Retentit dans nos vallons."

                                                 (F. Bataille, Les trois Foyers, Juven Editions.)

 

 

 Brève biographie des auteurs :

 

Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947)

***

>> Le premier texte est de C.F. Ramuz

Charles Ferdinand Ramus (1878-1947), écrivain et poète suisse, est né à Lausanne en 1878. Son père tenait une épicerie coloniale et de vin. Sa mère affichait une certaine proximité avec l’église protestante libre.

Jeune, Ramuz vit à Lausanne puis à Cheseaux-sur-Lausanne et poursuit ses études dans des établissements vaudois.

Après l’école primaire, Ramus entre au Gymnase classique de Lausanne et réussit sa « maturité » en 1896. Puis il passe une licence de lettres à l’université de Lausanne en 1900. Ensuite il enseigne au collège d’Aubonne.

Il marque un intérêt pour la littérature et les disciplines artistiques et écrit ses premiers poèmes en 1896 lors d’un voyage à Karlsruhe et prends alors la résolution de devenir écrivain.

A 20 ans il part pour Paris, son objectif étant d’y poursuivre sa formation en préparant une thèse de doctorat dont le sujet porte sur l’œuvre du poète français Maurice Guérin. Jusqu’en 1904 les débuts parisiens de Ramuz sont difficiles et solitaires et il abandonne rapidement son projet de thèse.

Ramuz est en fait transformé au contact des lettres classiques françaises et commence à y découvrir son rapport à la « langue vaudoise », une forme de français marquée par un rythme et des intonations particuliers.

Il passe de longs séjours à Paris entrecoupés de vacances en Suisse et s’affirme en tant que Vaudois.

 

Après l’abandon de ses études, Ramuz écrit ses premiers textes.

  • Le Petit Village (poésie)
  • Aline (roman)

 

A partir de 1904 Ramuz partage son temps entre Paris, la Suisse romande et des voyages.

A Paris il fréquente le salon d’Edouard Rod qui l’aide à publier son roman « Aline ». Il fréquente également de nombreux écrivains et artistes suisses ou français : Charles-Albert Cingria, René Auberjonois, Henry Spiess, Adrien Bovy, André Gide…

Il collabore à la « Gazette de Lausanne », le « Journal de Genève », la « Bibliothèque universelle » et crée la revue « La Voile latine ».

Il reçoit le Prix Goncourt et le Prix Rambert

 

En 1913, il épouse Cécile Cellier, artiste peintre et en 1914 la famille quitte définitivement Paris pour s’installer à Lausanne où Ramuz continue sa carrière littéraire.

Ramuz s’intéresse aussi à d’autres formes artistiques : la peinture, la musique. A partir de cette époque son style s’affirme et évolue, ses thèmes sont plus sombres et spirituels : la mort, la fin du monde, le mal, la guerre ou les miracles.

Cependant ses écrits sont peu prisés du public et de la critique et Ramuz est progressivement isolé.

 

Quelques ouvrages parmi les nombreuses œuvres de Ramuz

  • 1903 : Le Petit Village
  •  1907 : Les Circonstances de la Vie
  • 1911 : Aimé Pache
  •  1915 : La Guerre dans le Haut-pays
  • 1917 : Le Règne de l’esprit malin
  • 1917 : La Guérison des maladies
  • 1927 : La Beauté sur la Terre

****

Jean d’Esme (1894-1966)

***

>> Le deuxième texte est de Jean d’Esme

Jean d’Esme, journaliste et écrivain français, de son vrai nom Jean Marie Henri d’Esmenard, vicomte, est né en 1894 à Shanghai et mort en 1966 à Nice.

Son père, fonctionnaire des douanes en Indochine était originaire de La Réunion.

Jean fait ses études à Paris et en 1914 entre à la section indochinoise de l’École coloniale.

Il s’oriente vers le journalisme et prend le pseudonyme de Jean d’Esme. 

Il travaille à la rédaction ou la direction des journaux Je sais tout, Le Matin et L’Intransigeant.

Puis Jean d’Esme devient un spécialiste du roman colonial dont le plus connu est Les Dieux rouges, roman fantastique qui se passe en Indochine.

1936 : il tourne La Grande Caravane, film sur le voyage d’une caravane vers les mines de sel de Bilma.

Directeur de Paris-Soir, il part pour un reportage en Espagne ; là, il est emprisonné par les troupes franquistes pour avoir filmé dans les zones interdites.

 

1941 : il réalise le film Quatre de demain, à Ramatuelle, à la demande du Secrétariat à la jeunesse du Gouvernement de Vichy. Thème du film : l’histoire d’un village français qui reprend confiance malgré la défaite, et ce grâce à la visite d’un groupe de scouts des Compagnons de France.

Esme écrit beaucoup de livre pour enfants dans la collection Bibliothèque verte (Hachette).

 

Jean d’Esme est

  • membre de l’Académie des sciences d’outre-mer
  • président de la Société des Écrivains maritimes et coloniaux
  • président de la Société des gens de lettres

 

A La Réunion, un collège à Sainte-Marie, porte son nom.

 

Jean d’Esme fut un écrivain prolifique.

 

Quelques ouvrages parmi ses écrits très nombreux :

  • Thi-Bâ
  • Les Dieux Rouges
  • L’Homme des sables
  • Les Maîtres de la Brousse
  • Les Chevaliers sans éperons
  • La Grande Horde
  • Leclerc
  • De Gaulle
  • Les Chercheurs de mondes

****

Frédéric Bataille (1850-1946)

***

>> Le 3e texte est un poème de Frédéric Bataille

 

Frédéric Bataille, poète et fabuliste français (Comtois), enseignant et mycologue, est né à Mandeure dans le Doubs en 1850 et mort à Besançon en 1946.

Issu d’une famille de paysans protestants, il est formé au métier d’instituteur à l’École modèle de Montbéliard.

Libre penseur et républicain, il déplaît aux parents d’élèves, malgré ses qualités pédagogiques.

1881, il est admis à la Société des gens de Lettres, puis en 1884, enseigne au lycée Michelet à Vanves.

 

Il se lance alors dans l’étude des champignons et cuisine.

1899, il entre à la Société mycologique de France et se révèle un mycologue exceptionnel. Il rédige plus de 40 mémoires dans le bulletin de la SMF et quelques uns dans le Bulletin de la Société d’Histoire naturelle du Doubs.

Il est décoré : Chevalier de la Légion d’Honneur et  Officier de l’Instruction Publique.

Il devient vice-président de la Société mycologique de France et acquiert une certaine renommée.

1905 : prix de l’Académie des Sciences.

A partir de 1908 il se consacre presque exclusivement à l’étude des champignons de sa région.

 

Quelques ouvrages :

  • Le Pinson de la Mansarde
  • Poèmes du soir
  • Les Trois Foyers
  • Pages d’Automne
  • Anthologie de l’Enfance
  • Monographie des Amanites et Lépiotes
  • Monographie des Astérosporés
  • Flore analytique des morilles et des helvelles
  • Flore monographique des Hydnes terrestres
  • Les réactions macrochimiques chez les champignons

 

Ces textes nous plongent dans la beauté de la nature, nous ressourcent, en contraste avec la ville plus oppressante pour beaucoup.

Et vous, Chers lecteurs, qu’en pensez-vous ?

 

 

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11 septembre 2022 7 11 /09 /septembre /2022 08:40

 

LA LIBERTÉ DE L’ESPRIT

(selon Paul Valéry) (2)

 

 

Paul Valéry

Entre poésie et philosophie

 

Paul Valéry (1871-1945)

 

****

 

¤ Présentation de l’auteur : voir LA LIBERTÉ DE L’ESPRIT (selon Paul Valéry) (1)

 

« La liberté est un état d'esprit. » (Paul Valéry)

 

 « LA LIBERTÉ DE L'ESPRIT

 

Mais tout ceci créait nécessairement de la liberté de l’esprit, tout en créant des affaires.

Nous trouvons donc étroitement associés sur les bords de la Méditerranée : Esprit, culture et commerce

Mais voici un autre exemple moins banal que celui que je viens de vous donner. Considérez la ligne du Rhin, cette ligne d'eau qui va de Bâle à la mer, et observez la vie qui s'est développée sur les bords de cette grande voie fluviale, depuis les premiers siècles de notre ère jusqu'à la guerre de Trente Ans. Tout un système de cités semblables entre elles s'établit le long de ce fleuve, qui joue le rôle d'un conducteur comme la Méditerranée, et d'un collecteur. Qu'il s'agisse de Strasbourg, de Cologne ou d'autres villes jusqu'à la mer, ces agglomérations se constituent dans des conditions analogues et présentent une similitude remarquable dans leur esprit, leurs institutions, leurs fonctions et leur activité à la fois matérielle et intellectuelle.

Ce sont des villes où la prospérité apparaît de bonne heure ; villes de commerçants et de banquiers ; leur système s'élargissant vers la mer, se relie aux cités industrielles de Flandre, à l'ouest ; aux ports de la Hanse, vers le Nord-Est.

 

« Un chef est un homme qui a besoin des autres. » (Paul Valéry)

 

Là, la richesse matérielle, la richesse spirituelle ou intellectuelle, et la liberté sous forme municipale, s'établissent, se consolident, se fortifient de siècle en siècle. Ce sont des places financièrement puissantes, et ce sont des positions stratégiques de l'esprit. On y trouve à la fois une industrie qui exige des techniciens, de la banque qui exige des calculateurs et des diplomates d'affaires, des gens spécialement voués à l'échange dans une époque où les moyens d'échange et de circulation étaient assez peu pratiques ; mais on y trouve aussi une vitalité artistique, une curiosité érudite, une production de peinture, de musique, de littérature — en somme, une création et une circulation de valeurs toute parallèle à l'activité économique des mêmes centres.

C'est là que l'imprimerie s'invente ; de là, elle rayonne sur le monde ; mais c'est sur le bord du fleuve, et comme élément du commerce engendré par ce fleuve, que l'industrie du Livre peut se développer et atteindre tout l'espace du monde civilisé.

Je vous ai dit que toutes ces villes présentent de remarquables similitudes dans l'esprit, dans les coutumes et l'organisation intérieure ; elles obtiennent ou achètent une sorte d'autonomie.

La richesse et l'amateur s'y rencontrent; le connaisseur n'y manque pas. L'esprit, sous forme d'artistes ou d'écrivains ou d'imprimeurs, y peut vivre : il y trouve un terrain des plus favorables.

C'est un terrain de choix pour la culture, qui exige de la liberté et des ressources.

Ainsi cet ensemble de cités crée le long du fleuve une bande de territoires qui s'épanouissent vers la mer, et qui s'opposent aux régions intérieures de l'Est et de l'Ouest qui sont, elles, des régions agricoles, des régions qui demeurent longtemps de type féodal.

 

Il est bien entendu que je vous fais là un exposé des plus sommaires et qu'il faudrait, pour préciser la vue que je viens d'esquisser, consulter bien des livres et reconstruire toute ma composition d'époque et de lieux. Mais ce que j'en ai dit suffira peut-être à justifier mon opinion sur le parallélisme des développements intellectuels avec le développement commercial, bancaire, industriel des régions méditerranéenne et rhénane.

Ce qu'on appelle le Moyen Age s'est transformé en monde moderne par l'action des échanges — laquelle porte au plus haut point la température de l'esprit. Non pas que ce Moyen Age ait été une période obscure comme on l'a dit. Il a ses témoins qui sont de pierre. Mais ces travaux, ces constructions de cathédrales, ces incomparables ouvrages qu'ont élevés ses architectes, et d'abord les Français, sont pour nous de véritables énigmes si nous nous inquiétons des conditions de leur conception et de leur exécution.

En effet, nous n'avons aucun document qui nous renseigne sur la vraie culture de ces maîtres de l’œuvre, qui devaient cependant avoir une science très développée pour construire des œuvres de cette ampleur et de cette extrême hardiesse. Ils ne nous ont laissé ni traités de géométrie, de mécanique, d'architecture, de résistance des matériaux, de perspective, ni plans, ni épures, rien qui nous apporte la moindre clarté sur ce qu'ils savaient.

Une chose, cependant, nous est connue : c'est que ces architectes étaient des nomades. Ils allaient bâtir de ville en ville. Il semble bien qu'ils se transmettaient de personne à personne leurs procédés théoriques et techniques de construction. Ces ouvriers et leurs chefs ou contremaîtres se formaient en sociétés de compagnons qui se transmettaient leurs procédés de coupe de pierre et d'appareillage, de charpente ou de serrurerie. Mais nul document écrit ne nous est parvenu sur toutes ces techniques. Le célèbre carnet de Villard de Honnecourt est un document tout à fait insuffisant.

 

 « La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force. »  (Paul Valéry)

 

Tous ces voyageurs-constructeurs, ces transporteurs de méthodes et de recettes d'art étaient donc aussi des instruments d'échange — mais primitifs, personnels et d'ailleurs jaloux de leurs secrets et tours de main. Ils gardaient arcane ce qu'une époque d'intense culture tend à répandre le plus possible, et peut-être, à trop répandre.

II y avait aussi une certaine vie intellectuelle dans les monastères. C'est à l'ombre des cloîtres que l'étude de l'antiquité a pu naître, la littérature et les langues, la civilisation des anciens être étudiées, préservées, cultivées pendant quelques tristes siècles...

La vie de l'esprit est, dans tout l'Occident, affreusement pauvre entre le vc et le XIe siècle. Même à l'époque des premières croisades, elle ne se compare pas avec ce qui s'observait à Byzance et dans l'Islam, de Bagdad à Grenade, dans l'ordre des arts, des sciences et des mœurs. Saladin devait être par les goûts et par la culture, très supérieur à Richard Cœur de Lion.

Ce regard sur le Haut Moyen Age ne doit-il pas revenir sur notre temps ? Culture, variations de la culture, valeur des choses de l'esprit, estimation de ses productions, place que l'on donne à leur importance dans la hiérarchie des besoins de l'homme, nous savons à présent que tout ceci est, d'une part, en rapport avec la facilité de la multiplicité des échanges de toute espèce; d'autre part, étrangement précaire. Tout ce qui se passe aujourd'hui doit se rapporter à ces deux points. Regardons en nous et autour de nous. Ce que nous constatons, je vous l'ai résumé dans mes premiers mots.

Je vous disais que d'inviter les esprits à s'inquiéter de l'Esprit et de son destin, c'était là un signe des temps, un symptôme. Cette idée me fût-elle venue si tout un ensemble d'impressions n'eût été assez significatif et assez puissant pour se faire réfléchir en moi, et pour que cette réflexion se fît acte ? Et cet acte, qui consiste à l'exprimer devant vous, l'aurais-je accompli si je n'avais pressenti que mes impressions étaient celles de bien des gens, que la sensation d'une diminution de l'esprit, d'une menace pour la culture ; d'un crépuscule des divinités les plus pures était une sensation qui s'imposait de plus en plus fortement à tous ceux qui peuvent éprouver quelque chose dans l’ordre des valeurs supérieures dont nous parlons.

Culture, civilisation, ce sont des noms assez vagues que l’on peut s'amuser à différencier, à opposer ou à conjuguer. Je ne m'y attarderai pas. Pour moi, je vous l'ai dit, il s'agit d'un capital qui se forme, qui s'emploie, qui se conserve, qui s'accroît, qui périclite, comme tous les capitaux imaginables — dont le plus connu est, sans doute, ce que nous appelons notre corps... 

De quoi est composé ce capital Culture ou Civilisation ?

Il est d'abord constitué par des choses, des objets matériels — livres, tableaux, instruments, etc., qui ont leur durée probable, leur fragilité, leur précarité de choses. Mais ce matériel ne suffit pas. Pas plus qu'un lingot d'or, un hectare de bonne terre, ou une machine ne sont des capitaux, en l'absence d'hommes qui en ont besoin  et qui savent s’en servir. Notez ces deux conditions. Pour que le matériel de la culture soit un capital, il exige, lui aussi, l'existence d'hommes qui aient besoin de lui, et qui puissent s'en servir — c'est-à-dire d'hommes qui aient soif de connaissance et de puissance de transformations intérieures, soif de développements de leur sensibilité; et qui sachent, d'autre part, acquérir ou exercer ce qu'il faut d'habitudes, de discipline intellectuelle, de conventions et de pratiques pour utiliser l'arsenal de documents et d'instruments que les siècles ont accumulé.

Je dis que le capital de notre culture est en péril. Il l’est sous plusieurs aspects. Il l’est de plusieurs façons. Il l’est brutalement. Il l’est insidieusement. Il est attaqué par plus d'un. Il est dissipé, négligé, avili par nous tous. Les progrès de cette désagrégation sont évidents.

J'en ai donné ici même des exemples à plusieurs reprises. Je vous ai montré de mon mieux, à quel point toute la vie moderne constitue, sous des apparences souvent très brillantes et très séduisantes, une véritable maladie de la culture, puisqu'elle soumet cette richesse qui doit s'accumuler comme une richesse naturelle, ce capital qui doit se former par assises progressives dans les esprits, elle la soumet à l'agitation générale du monde propagée, développée par l'exagération de tous les moyens de communication. A ce point d'activité, les échanges trop rapides sont fièvres, la vie devient dévoration de la vie.

 

« Deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre. » (Paul Valéry)

 

Secousses perpétuelles, nouveautés, nouvelles ; instabilité essentielle, devenue un véritable besoin, nervosité généralisée par tous les moyens que l'esprit a lui-même créés. On peut dire qu'il y a du suicide dans cette forme ardente et superficielle d'existence du monde civilisé.

Comment concevoir l'avenir de la culture quand l'âge que l’on a permet de comparer ce qu'elle fut naguère avec ce qu'elle devient ? Voici un simple fait que je propose à vos réflexions comme il s'est imposé aux miennes.

J'ai assisté à la disposition progressive d'êtres extrêmement précieux pour la formation régulière de notre capital idéal, aussi précieux que les créateurs eux-mêmes. J'ai vu disparaître un à un ces connaisseurs, ces amateurs inappréciables qui, s'ils ne créaient pas les œuvres mêmes, en créaient la véritable valeur, c'étaient des juges passionnés, mais incorruptibles, pour lesquels ou contre lesquels, il était beau de travailler. Ils savaient lire : vertu qui s'est perdue. Ils savaient entendre, et même écouter. Ils savaient voir. C'est dire que ce qu'ils tenaient à relire, à réentendre ou à revoir, se constituait, par ce retour, en valeur solide. Le capital universel s'en accroissait.

Je ne dis pas qu'ils soient tous morts et qu'il n'en doive naître jamais plus. Mais je constate avec regret leur extrême raréfaction. Ils avaient pour profession d’être eux-mêmes et de jouir, en toute indépendance, de leur jugement, qu'aucune publicité, aucun article ne touchait.

La vie intellectuelle et artistique la plus désintéressée et la plus ardente était leur raison d'être.

Il n'était pas de spectacle, d'exposition, de livre auquel ils ne donnassent une attention scrupuleuse. On les qualifiait parfois d'hommes de goût, avec quelque ironie, mais l'espèce est devenue si rare, que le mot lui-même n'est plus tenu pour un quolibet. C'est là une perte considérable, car rien n'est plus précieux pour le créateur que ceux qui peuvent apprécier son ouvrage et surtout donner au soin de son travail, à la valeur de travail du travail, cette évaluation dont je parlais tout à l'heure, cette estimation qui fixe, hors de la mode et de l'effet d'un jour, l'autorité d'une œuvre et d'un nom.

Aujourd'hui, les choses vont très vite, les réputations se créent rapidement et s'évanouissent de même. Rien ne se fait de stable, car rien ne se fait pour le stable.

Comment voulez-vous que l'artiste ne sente pas sous les apparences de la diffusion de l'art, de son enseignement généralisé, toute la futilité de l'époque, la confusion des valeurs qui s'y produit, toute la facilité qu'elle favorise ?

S'il donne à son travail tout le temps et le soin qu'il peut lui donner, il les donne avec le sentiment que quelque chose de ce travail s'imposera à l'esprit de celui qui le lit; il espère qu'on lui rendra par une certaine qualité et une certaine durée d'attention, un peu du mal qu'il s'est donné en écrivant sa page.

Avouons que nous le payons fort mal... Ce n'est pas notre faute, nous sommes accablés de livres. Nous sommes surtout harcelés de lectures d'intérêt immédiat et violent. Il y a dans les feuilles publiques une telle diversité, une telle incohérence, une telle intensité de nouvelles (surtout par certains jours), que le temps que nous pouvons donner par vingt-quatre heures à la lecture en est entièrement occupé, et les esprits troublés, agités ou surexcités.

L'homme qui a un emploi, l'homme qui gagne sa vie et qui peut consacrer une heure par jour à la lecture, qu'il la fasse chez lui, ou dans le tramway, ou dans le métro, cette heure est dévorée par les affaires criminelles, les niaiseries incohérentes, les ragots et les faits moins divers, dont le pêle-mêle et l'abondance semblent faits pour ahurir et simplifier grossièrement les esprits.

Notre homme est perdu pour le livre... Ceci est fatal et nous n'y pouvons rien.

Tout ceci a pour conséquences une diminution réelle de la culture; et, en second lieu, une diminution réelle de la véritable liberté de l'esprit, car cette liberté exige au contraire un détachement, un refus de toutes ces sensations incohérentes ou violentes que nous recevons de la vie moderne, à chaque instant.

 

« Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n’est rien. » (Paul Valéry)

 

Je viens de parler de liberté... Il y a la liberté tout court, et la liberté des esprits.

Tout ceci sort un peu de mon sujet, mais il faut cependant s'y attarder quelque peu. La liberté, mot immense, mot que la politique a largement utilisé — mais qu'elle proscrit, çà et là, depuis quelques années —, la liberté a été un idéal, un mythe ; elle a été un mot plein de promesses pour les uns, un mot gros de menaces pour les autres ! un mot qui a dressé les hommes et remué les pavés. Un mot qui était le mot de ralliement de ceux qui semblaient le plus faibles et qui se sentaient le plus forts, contre ceux qui semblaient le plus forts et qui ne se sentaient pas le plus faibles.

Cette liberté politique est difficilement séparable des notions d'égalité, des notions de souveraineté ; mais elle est difficilement compatible avec l'idée d'ordre ; et parfois avec l'idée de justice.

Mais ce n'est pas là mon sujet.

J'en reviens à l'esprit. Lorsqu'on examine d'un peu plus près toutes ces libertés politiques, on arrive rapidement à considérer la liberté de pensée.

La liberté de pensée se confond dans les esprits avec la liberté de publier, qui n'est pas la même chose.

On n'a jamais empêché personne de penser à sa guise. Ce serait difficile ; à moins d'avoir des appareils pour dépister la pensée dans les cerveaux. On y arrivera certainement, mais nous n'y sommes pas tout à fait, nous ne souhaitons pas cette découverte-là!... La liberté de pensée, en attendant, existe donc — dans la mesure où elle n'est pas bornée par la pensée même.

C'est très joli d'avoir la liberté de penser, mais encore faut-il penser à quelque chose !...

Mais dans l'usage le plus ordinaire quand on dit liberté de penser, on veut dire liberté de publier, ou bien liberté d’enseigner.

Cette liberté-là donne lieu à de graves problèmes : il y a toujours quelque difficulté qu'elle suscite ; et tantôt la Nation, tantôt l'Etat, tantôt l'Eglise, tantôt l'Ecole, tantôt la Famille, ont trouvé à redire à la liberté de penser en publiant, de penser publiquement ou d'enseigner.

Ce sont là autant de puissances plus ou moins jalouses des manifestations extérieures de l'individu pensant.

Je ne veux pas m'occuper ici du fond de la question. C'est une affaire de cas particuliers. Il est certain que dans tels cas, il est bon que la liberté de publier, soit surveillée et restreinte.

Mais le problème devient très difficile quand il s'agit de mesures générales. Par exemple, il est clair que pendant une guerre, il est impossible de laisser tout publier. Il est non seulement imprudent de laisser publier des nouvelles sur la conduite des opérations ; ceci, tout le monde le comprend, mais il y a d'autre part certaines choses que l'ordre public ne permet pas qu'on publie.

Ce n'est pas tout. La liberté de publier qui fait partie essentielle de la liberté du commerce de l'esprit, se trouve aujourd'hui, dans certains cas, dans certaines régions, sévèrement restreinte et même supprimée de fait.

Vous sentez à quel point cette question est brûlante ; et comme elle se pose un peu partout. Je veux dire en tout lieu où l'on peut encore poser une question quelconque. Je ne suis pas personnellement des plus enclins à publier ma pensée. On peut bien ne pas publier ; qui vous oblige à publier ?... Quel démon ? Pourquoi faire, après tout ? On peut bien garder ses idées. Pourquoi les extérioriser ?... Elles sont si belles dans le fond d'un tiroir ou dans une tête…

Mais enfin, il est des gens qui aiment publier, qui aiment inculquer leurs idées aux autres, qui ne pensent que pour écrire, et qui n'écrivent que pour publier. Ceux-là s'aventurent alors dans l'espace politique. Ici se dessine le conflit.

La politique, contrainte de falsifier toutes les valeurs que l'esprit a pour mission de contrôler, admet toutes les falsifications, ou toutes les réticences qui lui conviennent, qui sont d'accord avec elle et repousse même violemment, ou interdit toutes celles qui ne le sont pas.

En somme, qu'est-ce que c'est que la politique ?... La politique consiste dans la volonté de conquête et de conservation du pouvoir ; elle exige, par conséquent, une action de contrainte ou d'illusion sur les esprits, qui sont la matière de tout pouvoir.

Tout pouvoir songe nécessairement à empêcher la publication des choses qui ne conviennent pas à son exercice. Il s'y emploie de son mieux. L'esprit politique finit toujours par être contraint de falsifier. Il introduit dans la circulation, dans le commerce, de la fausse monnaie intellectuelle ; il introduit des notions historiques falsifiées ; il construit des raisonnements spécieux ; en somme, il se permet tout ce qu'il faut pour conserver son autorité, qu'on appelle, je ne sais pourquoi, morale.

Il faut avouer que dans tous les cas possibles, politique et liberté d’esprit s’excluent. Celle-ci est l’ennemie essentielle des partis, comme elle l'est, d'autre part, de toute doctrine en possession du pouvoir.

C'est pourquoi j'ai voulu insister sur les nuances que ces expressions peuvent revêtir en français.

La liberté est une notion qui figure dans des expressions contradictoires, puisque nous l'employons quelquefois pour dire que nous pouvons faire ce que nous voulons, et d'autres fois pour dire que nous pouvons faire ce que nous ne voulons pas, ce qui est, selon certains, le maximum de la liberté.

Ceci revient à dire qu'il y a plusieurs êtres en nous, mais que ces plusieurs hommes qui sont en nous ne disposant que d'un seul et même langage, il arrive que le même mot (comme liberté) s'emploie à des besognes d'expression fort différentes. C'est un mot à tout faire.

Tantôt on est libre parce que rien ne s'oppose à ce qui se propose à nous et qui nous séduit, et tantôt on se trouvera supérieurement libre parce qu'on se sentira se dégager d'une séduction ou d'une tentation, on pourra agir contre son penchant : c'est là un maximum de liberté.

Observons donc un peu cette notion si fuyante dans ses emplois spontanés. Je trouve aussitôt que l'idée de liberté n'est pas première chez nous; elle n'est jamais évoquée qu'elle ne soit provoquée ; je veux dire qu'elle est toujours une réponse.

Nous ne pensons jamais que nous sommes libres quand rien ne nous montre que nous ne le sommes pas, ou que nous pourrions ne pas l'être. L'idée de liberté est une réponse à quelque sensation ou à quelque hypothèse de gêne, d'empêchement, de résistance, qui s'oppose soit à une impulsion de notre être, à un désir des sens, à un besoin, soit aussi à l'exercice de notre volonté réfléchie.

Je ne suis libre que quand je me sens libre; mais je ne me sens libre que quand je me pense contraint quand je me mets à imaginer un état qui contraste avec mon état présent.

 

« Le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’opinion »  (Paul Valéry)

 

La liberté n'est donc sensible, elle n'est conçue, elle n'est souhaitée que par l'effet d'un contraste.

Si mon corps trouve des obstacles à ses mouvements naturels, à ses réflexions ; si ma pensée est gênée dans ses opérations soit par quelque douleur physique, soit par quelque obsession, soit par l'action du monde extérieur, par le vacarme, par la chaleur excessive ou le froid, par la trépidation ou par la musique que font les voisins, j'aspire à un changement d'état, à une délivrance, à une liberté. Je tends à reconquérir l'usage de mes facultés dans leur plénitude. Je tends à nier l'état qui me le refuse.

Vous voyez donc qu'il y a de la négation dans ce terme de liberté quand on recherche son rôle originel, à l'état naissant.

Voici la conséquence que j'en tire. Puisque le besoin de liberté et l'idée ne se produisent pas chez ceux qui ne sont pas sujets aux gênes et aux contraintes, moins sera-t-on sensible à ces restrictions, moins le terme et le réflexe liberté se produiront.

Un être peu sensible aux gênes apportées à la liberté de l'esprit, aux contraintes que lui imposeront les pouvoirs publics, par exemple, ou les circonstances extérieures quelles qu'elles soient, ne réagira que peu, contre ces contraintes. Il n'aura aucun sursaut de révolte, aucun réflexe, aucune rébellion contre l'autorité qui lui impose cette gêne. Au contraire, dans bien des cas, il se trouvera soulagé d'une vague responsabilité. Sa délivrance, à lui, sa liberté, consistera à se sentir déchargé du souci de penser, de décider et de vouloir.

Vous apercevez les conséquences énormes de ceci : chez les hommes dont la sensibilité aux choses de l'esprit est si faible que les pressions qui s'exercent sur la production des œuvres de l'esprit leur sont imperceptibles, pas de réactions, du moins extérieures.

Vous savez que cette conséquence se vérifie bien près de nous : vous observez à l'horizon les effets les plus visibles de cette pression sur l'esprit, et vous observez du même coup le peu de réaction qu'elle provoque. Ceci est un fait.

Il n'est que trop évident. Je ne veux pas non plus juger, parce qu'il ne m'appartient pas de juger. Qui peut juger des hommes ?... N'est-ce pas se faire plus qu'homme ?

Si j'en parle c'est qu'il n'est pas de sujet pour nous plus intéressant, car nous ne savons pas ce que l'avenir nous réserve, à nous hommes, que j'appellerai hommes de l'esprit, si vous voulez...

J'estime donc à la fois nécessaire et inquiétant d'être obligé aujourd'hui d'invoquer, non pas ce que l’on appelle les droits de l'esprit, ce sont là des mots ! Il n'y a pas de droits, s'il n'y a pas de force, mais d'invoquer l'intérêt, pour tout le monde, de la préservation et du soutien des valeurs de l'esprit.

Pourquoi ?

C'est que la création et l'existence organisée de la vie intellectuelle se trouvent dans une relation des plus complexes, mais des plus certaines et des plus étroites avec la vie — tout court — la vie humaine. Personne n'a jamais expliqué à quoi nous rimions, nous hommes, et notre bizarrerie qui est esprit. Cet esprit est en nous une puissance qui nous a engagés dans une aventure extraordinaire, notre espèce s'est éloignée de toutes les conditions initiales et normales de la vie. Nous avons inventé un monde pour notre esprit — et voulons vivre dans ce monde de notre esprit. Il veut vivre dans son œuvre.

Il s'est agi de refaire ce que la nature avait fait ou la corriger et donc finir par refaire, en quelque sorte, l'homme lui-même.

Refaire dans la mesure de ses moyens qui sont déjà assez grands, refaire l'habitation, équiper la portion de planète qu'il habite ; la parcourir en tous sens, aller vers le haut, vers le bas ; l'exploiter, en extraire tout ce qu'elle contient d'utilisable pour nos desseins. Tout cela est très bien ; et nous ne voyons pas ce que ferait l'homme s'il ne faisait pas cela, à moins de revenir à une condition tout animale.

N'oublions pas ici de dire que toute une activité proprement spirituelle, à côté des aménagements matériels du globe, est en liaison avec eux, c'est là un véritable aménagement de l'esprit, qui a consisté à créer la connaissance spéculative et les valeurs artistiques, et à produire une quantité d'œuvres, un capital de richesse immatérielle. Mais, matériels ou spirituels, nos trésors ne sont pas impérissables. J'ai écrit il y a déjà longtemps, en 1919, que les civilisations sont aussi mortelles que n'importe quel être vivant, qu'il n'est pas plus étrange de songer que la nôtre puisse disparaître avec ses procédés, ses œuvres d'art, sa philosophie, ses monuments, comme ont disparu tant de civilisations depuis les origines — comme disparaît un grand navire qui sombre.

Il a beau être armé de tous les procédés les plus modernes pour se diriger, pour se défendre contre la mer, il a beau s'enorgueillir des machines toutes-puissantes qui le meuvent, elles le meuvent vers sa perte aussi bien que vers le port, et il coule avec tout ce qu'il porte, corps et biens.

Tout cela m'avait frappé alors ; je ne me sens pas aujourd'hui plus rassuré. C'est pourquoi je ne crois pas utile de rappeler la précarité de tous ces biens, que ces biens soient la culture même, que ces biens soient la liberté de l'expression.

Car, où il n'y a pas liberté d'esprit, là, la culture s'étiole... On voit d'importantes publications, des revues (jadis très vivantes) d'au-delà les frontières, qui sont remplies maintenant d'articles d'érudition insupportables ; on sent que la vie s'est retirée de ces recueils, qu'il faut cependant faire semblant d'entretenir la vie intellectuelle.

Il y a là une simulation qui rappelle ce qui se passait autrefois, à l'époque où Stendhal se moquait de certains érudits qu'il avait rencontrés : le despotisme les condamnait à se réfugier dans la discussion de virgules dans un texte d'Ovide...

De telles misères étaient devenues incroyables. Leur absurdité paraissait condamnée sans retour... Mais la voici, toute revenue et toute-puissante, çà et là...

De tous côtés, nous percevons des gênes et des menaces pour l'esprit, dont les libertés en même temps que la culture, sont combattues, et par nos inventions et par nos modes de vie, et par la politique générale, et par diverses politiques particulières, de sorte qu'il n'est peut-être ni vain, ni exagéré de donner l'alarme et de montrer les périls qui entourent ce que nous avons considéré, nous, les hommes de mon âge, comme le souverain bien.

J'ai essayé de dire ces choses ailleurs. Il m'est arrivé récemment d'en parler en Angleterre, et j'ai observé que j'étais écouté avec un grand intérêt, que mes paroles exprimaient des sentiments et des pensées immédiatement saisis par mon auditoire. Ecoutez à présent ce qu'il me reste à vous dire.

Je voudrais, si vous me permettez d'exprimer un vœu, que la France, quoique en proie à de tout autres préoccupations, se fasse le conservatoire, le temple où l'on conserve les traditions de la plus haute et de la plus fine culture, celle du véritable grand art, celle qui se marque par la pureté de la forme et la rigueur de la pensée; qu'elle accueille aussi et conserve tout ce qui se fait de plus haut et de plus libre dans la production des idées : c'est là ce que je souhaite à mon pays !

Peut-être les circonstances sont-elles trop difficiles, les circonstances économiques, politiques, matérielles, l'état des nations, des intérêts, des nerfs, et l'orageuse atmosphère qui nous fait respirer l'inquiétude.

Mais enfin, après tout, j'aurai fait mon devoir si je l'ai dit !

                                                                1939. »

(Paul Valéry)                 

 

« Ce qui a été cru partout, par tous et pour toujours, a toutes les chances d’être faux. » (Paul Valéry)

 

 

NB : Voir aussi les autres articles du blog sur Paul Valéry

  • Image de la société française selon Paul Valéry (05/01/2020)
  • Paul Valéry, scrutateur avisé du XXe siècle ( (20/12/2020)
  • Paul Valéry : le progrès (1/06/2015)
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31 août 2022 3 31 /08 /août /2022 13:43

 

LA LIBERTÉ DE L’ESPRIT

(selon Paul Valéry) (1)

 

 

Paul Valéry

Entre poésie et philosophie

 

Paul Valéry (1871-1945)

****

¤ Brève présentation de l’auteur

Écrivain, poète, philosophe français, Paul Valéry [de son vrai nom Ambroise Paul Toussaint Jules Valéry] est né à Sète en 1871 d’un père corse et d’une mère italienne.

Élève au collège de la ville, puis au lycée de Montpellier, de 1884 à 1888.

Son désir : entrer à l’École navale, mais trop faible en mathématique, il s’oriente vers les Beaux-arts et surtout vers la poésie et la littérature. Ses auteurs les plus admirés sont : Victor Hugo (en pleine gloire), Baudelaire, Mallarmé…

1889, il est étudiant à l’université de Montpellier, et s’oriente vers la poésie symbolique. Il se lie d’amitié avec Pierre Louÿs (écrivain, poète bien connu de la Belle Époque) qui lui fait connaître Gide, Heredia, Mallarmé, des poètes consacrés …

Poète confirmé et admiré, Valéry n’est plus un poète solitaire. De plus en plus connu et honoré, sa renommée n’est plus à faire.

 

****

 

¤ Le tournant

   La Nuit de Gênes

   La métamorphose ?

 

Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1892, alors qu’il était en vacances dans la famille de sa mère, à Gènes, Paul Valéry, à la suite d’une grave crise passionnelle, est pris d’une violente crise « existentielle » accompagnée de cauchemars, d’insomnies, avec alternance de chaud et de froid.

Il s’en sort, résolu à changer de mode d’existence et de renoncer définitivement à la poésie et à ce qu’il nomme « les idoles de la littérature, de l’amour, de l’imprécision », et de consacrer désormais le reste de sa vie à ce qu’il nomme « la vie de l’esprit », c’est-à-dire à la réflexion sur le monde et sur lui-même.

 

****

 

¤ La nouvelle existence

   Après la poésie, la philosophie ?

 

Paul Valéry s’installe à Paris où il vivra jusqu’à sa mort en 1945.

Après avoir renoncé à la poésie et à la littérature en général, il change de métier.

Reçu au concours administratif de secrétaire, il devient secrétaire du Ministre de la Guerre.

Cependant il fait un retour remarqué à ses premières amours : la poésie où il excelle et renoue avec la gloire jusqu’à sa mort, après avoir engrangé les marques les plus visibles de la notoriété :

-Professeur au Collège de France

-Élu à l’Académie française…

 

****

 

¤ Quelques ouvrages

-La jeune parque

-Le cimetière marin

-Charmes

-Propos sur l’intelligence

-Discours en l’honneur de Goethe

-Regards sur le monde actuel

****

C’est précisément dans la deuxième partie de sa vie que se situe son ouvrage « Regards sur le monde actuel » dont est tiré l’extrait ci-dessous.

 

« La liberté est un état d'esprit. » (Paul Valéry)

 

« LA LIBERTÉ DE L'ESPRIT

 

C'est un signe des temps, et ce n'est pas un très bon signe, qu'il soit nécessaire aujourd'hui — et non seulement nécessaire, mais qu'il soit même urgent, d'intéresser les esprits au sort de l'Esprit, c'est-à-dire à leur propre sort.

Cette nécessité apparaît du moins aux .hommes d'un certain âge (un certain âge est, malheureusement un âge trop certain), aux hommes d'un certain âge qui ont connu une tout autre époque, qui ont vécu une tout autre vie, qui ont accueilli, qui ont subi, qui ont observé les maux et les biens de l'existence dans un tout autre milieu, dans un monde bien différent.

Ils ont admiré des choses que l'on n'admire presque plus; ils ont vu vivantes des vérités qui sont à peu près mortes ; ils ont spéculé, en somme, sur des valeurs dont la baisse ou l'effondrement est aussi clair, aussi manifeste et aussi ruineux pour leurs espoirs et leurs croyances, que la baisse ou l'effondrement des titres et des monnaies qu'ils avaient, avec tout le monde, tenus autrefois pour valeurs inébranlables.

Ils ont assisté à la ruine de la confiance qu'ils eurent dans l'esprit, confiance qui a été pour eux le fondement, et, en quelque sorte, le postulat de leur vie.

Ils ont eu confiance dans l'esprit, mais quel esprit, et qu'entendaient-ils par ce mot ?...

Ce mot est innombrable, puisqu'il évoque la source et la valeur de tous les autres. Mais les hommes dont je parle y attachaient une signification particulière : ils entendaient peut-être, par esprit, cette activité personnelle mais universelle, activité intérieure, activité extérieure — qui donne à la vie, aux forces même de la vie, au monde, et aux réactions qu'excite en nous le monde —, un sens et un emploi, une application et un développement d'effort, ou un développement d'action, tout autres que ceux qui sont adaptés au fonctionnement normal de la vie ordinaire, à la seule conservation de l'individu.

 

« Un homme compétent est un homme qui se trompe selon les règles. »  (Paul Valéry)

Pour bien comprendre ce point, il faut donc ici entendre par le mot « esprit » la possibilité, le besoin et l'énergie de séparer et de développer les pensées et les actes qui ne sont pas nécessaires au fonctionnement de notre organisme ou qui ne tendent à la meilleure économie de ce fonctionnement.

Car notre être vivant, comme tous les êtres vivants, exige la possession d'une puissance, une puissance de transformation qui s'applique aux choses qui nous entourent en tant que nous nous les représentons.

Cette puissance de transformation se dépense à résoudre les problèmes vitaux que nous impose notre organisme et que nous impose notre milieu.

Nous sommes, avant tout, une organisation de transformation, plus ou moins complexe (suivant l'espèce animale), puisque tout ce qui vit est obligé de dépenser et de recevoir de la vie, il y a échange de modifications entre l'être vivant et son milieu.

Toutefois, cette nécessité vitale satisfaite, une espèce, qui est la nôtre, espèce positivement étrange, croit devoir se créer d'autres besoins et d'autres tâches, que celle de conserver la vie : d'autres échanges la préoccupent, d'autres transformations la sollicitent.

Quelle que soit l'origine, quelle que soit la cause de cette curieuse déviation, l'espèce humaine s'est engagée dans une immense aventure... Aventure dont elle ignore le but, dont elle ignore le terme, et même, dont elle croit ignorer les limites.

Elle s'est engagée dans une aventure, et ce que j'appelle l’esprit lui en a fourni à la fois la direction instantanée, l'aiguillon, la pointe, la poussée, l'impulsion, comme il lui a fourni lès prétextes et toutes les illusions qu'il faut pour l'action. Ces prétextes et ces illusions ont d'ailleurs varié d'âge en âge. La perspective de l'aventure intellectuelle est changeante...

Voilà donc, à peu près, ce que j'ai entendu dire par mes premiers mots.

Je veux encore demeurer sur ce point quelque peu, pour montrer avec plus de précision comment cette puissance humaine se distingue — pas entièrement — de la puissance animale qui s'applique à conserver notre vie et est spécialisée dans l'accomplissement de notre cycle habituel de fonctions physiologiques.

Elle s'en distingue; mais elle lui ressemble, et elle lui est étroitement apparentée. C'est un fait important que cette similitude, qui se trouve, à la réflexion, singulièrement féconde en conséquences.

 

« Les hommes se distinguent par ce qu’ils montrent et se ressemblent par ce qu’ils cachent. » (Paul Valéry)

La remarque en est fort simple : il ne faut pas oublier que quoi que nous fassions, quel que soit l'objet de notre action, quel que soit le système d'impressions que nous recevions du monde qui nous entoure et quelles que soient nos réactions, c'est le même organisme qui est chargé de cette mission, le même appareil de relations, qui s'emploie aux deux fonctions que j'ai indiquées, l'utile et l'inutile, l'indispensable et l'arbitraire.

Ce sont les mêmes sens, les mêmes muscles, les mêmes membres; davantage, ce sont les mêmes types de signes, les mêmes instruments d'échange, les mêmes langages, les mêmes modes logiques, qui entrent dans les actes les plus indispensables de notre vie, comme ils figurent dans les actes les plus gratuits, les plus conventionnels, les plus somptuaires.

En somme, l'homme n'a pas deux outillages; il n'en a qu'un seul, et tantôt cet outillage lui sert à la conservation de l'existence, du rythme physiologique; tantôt, il se dépense aux illusions et aux travaux de notre grande aventure.

Il m'est arrivé souvent, au sujet d'une question toute spéciale, de comparer nos actions, de dire que les mêmes organes, les mêmes muscles, les mêmes nerfs produisent la marche aussi bien que la danse, exactement comme notre faculté du langage nous sert à exprimer nos besoins et nos idées, cependant que les mêmes mots et les mêmes formes peuvent se combiner et produire des œuvres de poésie. Un même mécanisme dans les deux cas est utilisé à deux fins entièrement différentes.

Il est donc naturel quand on parle des affaires spirituelles (en appelant spirituel tout ce qui est science, art, philosophie, etc.), il est donc naturel, parlant de nos affaires spirituelles et de nos affaires d'ordre pratique, qu'il existe entre elles un parallélisme remarquable, qu'on puisse observer ce parallélisme, et parfois en déduire quelque enseignement.

 

« Chaque homme sait une quantité prodigieuse de choses qu’il ignore qu’il sait. »  (Paul Valéry)

On peut simplifier ainsi certaines questions assez difficiles, mettre en évidence la similitude qui existe, à partir des organes d'actions et de relation, entre l'activité qu'on peut appeler supérieure, et l'activité qu'on peut appeler pratique, ou pragmatique...

D'un côté et de l'autre, puisque ce sont les mêmes organes qui s'emploient, il y a analogie de fonctionnement, correspondance des phases et des conditions dynamiques ; tout ceci est d'origine profonde, d'origine substantielle, puisque c'est l'organisme lui-même qui le commande.

Tout à l'heure, je vous disais à quel point les hommes de mon âge sont tristement affectés par l'époque qui se substitue, si promptement et brutalement, à l'époque qu'ils ont connue, et je vous disais tout à l'heure :     je prononçais à ce propos le mot de valeur.

J'ai parlé, il me semble, de la baisse et de l'effondrement qui se fait sous nos yeux, des valeurs de notre vie ; et par ce mot "valeur" je rapprochais dans une même expression, sous un même signe, les valeurs d'ordre matériel et les valeurs d'ordre spirituel.

J'ai dit "valeur" et c'est bien cela même dont je veux parler ; c'est le point capital sur lequel je voudrais attirer votre attention.

Nous sommes aujourd'hui en présence d'une véritable et gigantesque transmutation de valeurs (pour employer l'expression excellente de Nietzsche), et en intitulant cette conférence "Liberté de l'Esprit", j'ai fait simplement allusion à une de ces valeurs essentielles qui semblent à présent subir le sort des valeurs matérielles.

j'ai donc dit "valeur" et je dis qu'il y a une valeur nommée "esprit", comme il y a une valeur pétrole, blé, ou or.

j'ai dit valeur, parce qu'il y a appréciation, jugement d'importance, et qu'il y a aussi discussion sur le prix auquel on est disposé à payer cette valeur : l'esprit.

On peut avoir fait un placement de cette valeur ; on peut la suivre, comme disent les hommes de la Bourse ; on peut observer ses fluctuations, dans je ne sais quelle cote qui est l'opinion générale du monde sur elle.

On peut voir, dans cette cote qui est inscrite en toutes les pages des journaux, comment elle vient en concurrence ici et là avec d'autres valeurs.

Car il y a des valeurs concurrentes. ce seront, par exemple : la puissance politique, qui n'est pas toujours d'accord avec la valeur esprit, la valeur sécurité sociale, et la valeur organisation de l'État.

Toutes ces valeurs qui montent et qui baissent constituent le grand marché des affaires humaines. Parmi elles, la malheureuse valeur esprit ne cesse guère de baisser.

La considération de la valeur esprit permet, comme toutes les valeurs, de diviser les hommes, selon la confiance qu'ils mirent en elle.

Il y a des hommes qui ont tout misé sur elle, tous leurs espoirs, toutes leurs économies de vie, de cœur et de foi.

Il en est d'autres qui s'y attachent médiocrement. Pour eux, c'est un placement qui n'a pas grand intérêt, ses fluctuations les intéressent fort peu.

Il y en a d'autres qui s'en soucient extrêmement peu, ils n'ont pas mis leur argent vital dans cette affaire.

Et enfin, il en est, il faut l'avouer, qui la font baisser de leur mieux.

Vous voyer comme j'emprunte le langage de la Bourse. Il peut paraître étrange, adapté à des choses spirituelles ; mais j'estime qu'il n'y a point de meilleurs, et peut-être, qu'i n'y en a pas d'autre pour exprimer les relations de cette espèce, car l'économie spirituelle comme l'économie matérielle, quand on y réfléchit, se résument l'une et l'autre fort bien dans un simple conflit dévaluations.

J'ai donc souvent été frappé des analogies qui apparaissent, sans qu'on les sollicite le moins du monde, entre la vie de l'esprit et ses manifestations, et la vie économique et les siennes.

Une fois qu'on a perçu cette similitude il est presque impossible de ne pas la suivre jusqu'à ses limites.

Dans l'une et l'autre affaire, dans la vie économique comme dans la vie spirituelle, vous trouverez avant tout les mêmes notions de production et de consommation.

Le producteur, dans la vie spirituelle, est un écrivain, un artiste, un philosophe, un savant ; le consommateur est un lecteur, un auditeur, un spectateur.

Vous trouverez de même cette notion de valeur que je viens de reprendre, qui est essentielle, dans les deux ordres, comme l'est la notion de l'échange, comme l'est celle de l'offre et de la demande.

Tout ceci est simple, tout ceci s'explique aisément ; ce sont des termes qui ont leur sens aussi bien sur le marché intérieur (où chaque esprit dispute, négocie ou transige avec l'esprit des autres) que dans l'univers des intérêts matériels.

D'ailleurs, on peut, des deux côtés, considérer également le travail et le capital ;  une civilisation est un capital dont l'accroissement peut se poursuivre pendant des siècles comme celui de certains capitaux, et qui absorbe en lui ses intérêts composés.

Ce parallélisme paraît frappant à la réflexion ; l'analogie est toute naturelle ; j'irai jusqu'à y voir une véritable  identité, et en voici la raison : d'abord, je vous l'ai dit, c'est le même type organique qui intervient sous les noms de production et de réception  production et réception sont inséparables des échanges ; mais, de plus tout ce qui est social, c'est tout ce qui résulte des relations entre le grand nombre d'individus, tout ce qui se passe dans la vaste système d'être vivants et pensants (plus ou moins pensants) dont chacun se trouve à la fois solidaire de tous les autres  unique, quant à soi, indiscernable et comme inexistant au sein du nombre.

Voilà le point. il s'observe et se vérifie aussi bien dans l'ordre pratique que dans l'ordre spirituel. D'un côté, l'individu ; de l'autre, la quantité indistincte et les choses ; par conséquent, la forme générale de ces rapports ne peut être bien différente, qu'il s'agisse de production, d'échanges ou de consommation de produits pour l'esprit, ou bien de production, d'échanges ou de consommation de produits dans la vie matérielle.

Comment en serait-il autrement ?... Le même problème se retouve ; c'est toujours individu et quantité indistincte d'individus qui sont en relations directes ou indirectes ; surtout indirectes, parce que, dans le plus grand nombre des cas, c'est indirectement que nous subissons la pression extérieure en matière économique comme en matière spirituelle , et réciproquement, que nous exerçons notre action extérieure sur une quantité indéterminée d'auditeurs ou de spectateurs.

Voilà, par conséquent, une double relation qui s'établit. Du moment qu'il doit y avoir échange, d'une part, tandis que, d'autre part, il y a diversité de besoins, diversité des hommes, du moment que la singularité des individus, leurs goûts qui sont incommunicables, ou bien leur savoir-faire, leur industrie, leurs talents, et leurs idéologies personnelles viennent s'affronter sur un marché, qu'il s'agisse de doctrines ou d'idées, de matières premières ou d'objets manufacturés, la concurrence que ces valeurs individuelles se font, compose l'équilibre mobile, équilibre que déterminent, pour un instant seulement, les valeurs à cet instant.

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« La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. » (Paul Valéry)

De même que telle marchandise vaut tant aujourd'hui, pendant quelques heures, qu'elle est sujette à de brusques fluctuations, ou à des variations très lentes, mais continues; de même, les valeurs en matière de goût, de doctrines, de style, d'idéal, etc.

Seulement l'économie de l'esprit nous présente des phénomènes bien plus difficiles à définir, car ils ne sont pas mesurables en général, et ils ne sont pas davantage constatés par des organes ou des institutions spécialisés à cet effet.

 

Puisque nous en sommes à considérer l'individu en contraste avec ses semblables, nous pouvons bien rappeler ce dicton des anciens, que des goûts et des couleurs il n'y a pas à disputer. Mais en fait, c'est tout le contraire; on ne fait que cela.

Nous passons notre temps à disputer des goûts et des couleurs. On le fait à la Bourse, on le fait dans les innombrables jurys, on le fait dans les Académies et il ne peut pas en être autrement; tout est marchandage dans tous les cas où l'individu, le collectif, le singulier et le pluriel doivent s'affronter l'un l'autre, et chercher soit à s'entendre, soit à se réduire au silence.

Ici, l'analogie que nous suivons est si frappante qu'elle touche à l'identité.

Ainsi, quand je parle d'esprit, je veux désigner à présent un aspect et une propriété de la vie collective ; aspect, propriété aussi réels que la richesse matérielle, aussi précaire, quelquefois, que celle-ci.

Je veux envisager une production, une évaluation, une économie, laquelle est prospère ou non, laquelle est plus ou moins stable, comme l'autre, laquelle se développe ou bien périclite, laquelle a ses forces universelles, a ses institutions, a ses lois propres et qui a aussi ses mystères.

Ne croyez pas que je me plaise à opérer ici une simple comparaison, plus ou moins poétique, et que, de l'idée de l'économie matérielle, je passe par de simples artifices rhétoriques à l'économie spirituelle ou intellectuelle.

En réalité, ce serait bien tout le contraire, si on voulait y réfléchir. C’est l’esprit qui a commencé, et il ne pouvait pas en être autrement.

C'est le commerce des esprits qui est nécessairement le premier commerce du monde, le premier, celui qui a commencé, celui qui est nécessairement initial, car avant de troquer les choses, il faut bien que l'on troque des signes, et il faut par conséquent que l'on institue des signes.

Il n'y a pas de marché, il n'y a pas d'échanges sans langage ; le premier instrument de tout trafic, c'est le langage, on peut redire ici (en lui donnant un sens convenablement altéré) la fameuse parole : Au commencement était le Verbe. Il a bien fallu que le Verbe précédât l'acte même du trafic.

Mais le verbe n'est pas autre chose que l'un des noms les plus précis de ce que j'ai appelé l’esprit. L'esprit et le verbe sont presque synonymes dans bien des emplois. Le terme qui se traduit par verbe dans la Vulgate, c'est le grec « logos » qui veut dire à la fois calcul, raisonnement, parole, discours, connaissance, en même temps qu'expression.

Par conséquent, en disant que le verbe coïncide avec l'esprit, je ne crois pas dire une hérésie — même dans l'ordre linguistique.

D'ailleurs, la moindre réflexion nous rend évident que dans tout commerce, il faut bien qu'il y ait d'abord de quoi entamer la conversation, désigner l'objet que l'on doit échanger, montrer ce dont on a besoin ; il faut par conséquent quelque chose de sensible, mais ayant puissance intelligible ; et ce quelque chose, c'est ce que j'ai appelé d'une façon générale, le verbe.

Le commerce des esprits précède donc le commerce des choses. Je vais montrer qu'il l'accompagne, et de fort près.

Non seulement il est logiquement nécessaire qu'il en soit ainsi, mais encore ceci peut s'établir historiquement. Vous trouverez cette démonstration dans ce fait remarquable que les régions du globe qui ont vu le commerce des choses le plus développé, le plus actif et le plus anciennement établi, sont aussi les régions du globe où la production des œuvres d'esprit et des ouvrages de l'art ont été le plus précoces et le plus fécondes et le plus diverses.

J'observe en outre que ces régions — là ont été celles où ce qu'on nomme la liberté de l’esprit a été la plus largement accordée, et j'ajoute qu'il ne pouvait pas en être autrement.

Dès que les rapports deviennent plus fréquents, actifs, extrêmement nombreux entre les hommes, il est impossible de maintenir entre eux de très grandes différences, non pas de castes ou de statut, car cette différence peut subsister, mais de compréhension.

La conversation, même entre supérieurs et inférieurs, prend une familiarité et une aisance qui ne se trouvent pas dans les régions où les rapports sont beaucoup moins fréquents; il est connu par exemple que dans l'antiquité, et en particulier à Rome, l'esclave et son patron avaient des rapports tout à fait familiaux, malgré la dureté, la discipline et les atrocités qui pouvaient légalement s'exercer.

Je disais donc que la liberté d'esprit et l'esprit lui-même ont été le plus développés dans les régions où le commerce en même temps se développait. A toute époque, sans exception, toute production intense d'art, d'idées, de valeurs spirituelles se manifeste en des points remarquables par l'activité économique qui s'y observe. Vous savez que le bassin de la Méditerranée a offert, sous ce rapport, l'exemple le plus frappant et le plus démonstratif.

Ce bassin est, en effet, un lieu en quelque sorte privilégié, prédestiné, providentiellement marqué pour que se produisît sur ses bords, s'établît entre ses rives un commerce des plus actifs.

Il se dessine et se creuse dans la région la plus tempérée du globe; il offre des facilités toutes particulières à la navigation; il baigne trois parties du monde très différentes; par conséquent, il attire à lui quantité de races des plus diverses; il les met en contact, en concurrence, en accord ou en conflit; il les excite ainsi aux échanges de toute nature. Ce bassin, qui a cette propriété remarquable que, d'un point à tout autre de son contour, on peut aller ou bien par voie de terre en suivant le littoral, ou par la traversée de la mer, a été le théâtre du mélange et des contrastes, pendant des siècles, de familles différentes de l'espèce humaine s'enrichissant l'une l'autre de leurs expériences de tout ordre.

Là, excitation à l'échange, concurrence vive, concurrence du négoce, concurrence des forces, concurrence des influences, concurrence des religions, concurrence des propagandes, concurrence simultanée des produits matériels et des valeurs spirituelles; cela ne se distinguait point.

Le même navire, la même nacelle apportaient les marchandises et les dieux ; les idées et les procédés.

Combien de choses se sont développées sur les bords de la Méditerranée, par contagion ou par rayonnement. Ainsi s'est constitué ce trésor auquel notre culture doit presque tout, au moins dans ses origines ; je puis dire que la Méditerranée a été une véritable machine à fabriquer de la civilisation. »

 

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » (Paul Valéry)

 

 

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17 juillet 2022 7 17 /07 /juillet /2022 07:31

L’IMMIGRATION EN FRANCE

 

 

Colonisation, immigration, intégration

 

 

> Après les Tente Glorieuses, la crise économique et sociale ?

Cette crise constitue pour la France, une épreuve : le retour du temps des « vaches maigres » qui rappelle la grande crise économique de l’entre-deux guerres des années 30 au déclanchement de la Deuxième Guerre mondiale.

Curieusement, elle rappelle des mots, des images que l’on croyait définitivement bannis de nos mémoires.

Ce ressac fut l’occasion de prendre rapidement des mesures auxquelles on ne pensait plus : chômage massif, fermeture des frontières, renvoi chez eux des travailleurs immigrés dont on ne voulait plus et qui devenaient, du jour au lendemain, ces indésirables qu’il fallait renvoyer chez eux, des « empêcheurs de vivre en paix» qui venaient nous « manger notre pain ».

 

S’il fut plus facile pour les travailleurs immigrés européens (italiens, Polonais, Russes, Portugais…) de rentrer chez eux, ou de s’intégrer par naturalisation, car plus proches par la culture, donc jugés plus facilement assimilables, les autres, Arabes et Noirs, rencontrèrent plus de difficultés, parce que originaires pour la plupart de l’ancien Empire colonial français d’Afrique (?).

Ce fut l’ère des « charters » pour conduire les récalcitrants dans leur pays d’origine.

Ceux qui voulurent rester coûte que coûte en France, choisirent la clandestinité et devinrent des « clandestins », des « sans-papiers », souvent enfermés dans les trop fameux « centres de rétention », dans l’attente de leur expulsion du pays.

Ces clandestins, sans papiers, contribuèrent, depuis, sans doute, à enrichir le vocabulaire généralement appliqué à cette catégorie ; ils sont à l’origine des métamorphoses du terme « travailleurs immigrés » qui devint « immigrés clandestins », puis « clandestin », certains assimilés aux délinquants ou de trafiquants de produits interdits par la loi.

Dans le même temps, surtout à partir du début des années 1990, on assista à une certaine détérioration des relations entre la France et des Etats africains.

Quelques personnalités françaises, notamment des ambassadeurs ou anciens ambassadeurs, qui s’inquiétaient de l’état de dégradation des relations entre l’Afrique et l’ancienne métropole, s’en sont émus, pour l’avenir des relations franco-africaines, principalement du sort du français, majoritairement parlé dans ces pays, et partant, du rayonnement de la France dans le monde, au moment où des nations autres qu’européennes, rodaient autour du continent africain.

 

 

Ainsi, « Le point de vue de M. Gérard Simon, ancien ambassadeur de France, publié récemment dans une revue africaine sous le titre La langue française, une espèce menacée en Afrique ? est riche d'enseignement. Son analyse commence par l'avenir prévisible à moyen terme du français en Afrique et dans le monde.

M. Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de la francophonie, affirme, par l'article publié sous sa signature dans le Figaro du 20 mars 2002, « qu'à l'horizon 2005-2010, 52% des francophones du monde seront africains. » Ces propos sont bien présomptueux. Ils relèvent de la simple spéculation quantitative, fondée sur l'extrapolation du rythme démographique. Mais ils ne prennent pas en compte, à l'évidence, les hypothèques pesant aux plans humains, politiques et économiques, sur les relations de la France, clé de voûte et élément moteur de l'édifice francophone, avec ses partenaires de l'Afrique subsaharienne. Rares sont ceux, en effet, dans lesquels l'opinion publique ne déplore, à tous les niveaux socio-économiques, l'irréversible déclin et la banalisation accélérés des relations traditionnellement privilégiées avec la France. C'est pourquoi, prenant leur parti de cet amer constat, les jeunes élites africaines se tournent résolument désormais, vers l Amérique du Nord, malgré le coût élevé des études. Les Etats-Unis et le Canada accueillent, maintenant, plus d'étudiants africains francophones que la France. De sorte qu’en dépit de toutes les déclarations circonvenues du personnel politique français, les dimensions historiques, culturelles, économiques de nos relations avec l'Afrique francophone ne cessent de se dégrader dans l'indifférence d'une opinion publique essentiellement préoccupée par la gestion matérialiste du quotidien. Cependant, il faut reconnaître que la France a bien plus à perdre que l'Afrique dans ce lâche et frileux repli égocentrique sur l'Hexagone. Que sera notre pays, à l'horizon d'une génération, privé de l'appui des dimensions culturelles, économiques, politiques, de cet espace francophone ? Ni plus ni moins qu'une nation de troisième ordre, du niveau de l’Italie ou de l'Espagne, peinant à s'affirmer dans une Europe élargie, confrontée, avec ses seuls atouts, à la concurrence féroce de la mondialisation. Il sera bien temps de se demander alors : « Qui a perdu l’Afrique ? » Nos partenaires africains en francophonie constatent que la générosité protectrice et l'intimité patrimoniale de la France se sont quelque peu taries au cours de ces dernières années en dépit des effets d'annonce affichés par Paris.

L'ambassadeur en apporte la démonstration irréfutable dans la coopération avec l'Afrique qui n'a de réalité et d'efficacité que dans les discours des dirigeants français notamment des différents ministres qui se succèdent à la tête du Ministère de la Coopération. Mais ce qu'il a surtout tenu à mettre en exergue, c'est cette propension française à écarter systématiquement les Africains de toute participation à la mise en œuvre de cette coopération instituée en leur nom. Tout comme hier, les élites africaines dans les colonies furent écartées et tenues loin de l'Administration coloniale sur leur sol, et il affirme :

De nos jours, quarante ans après les indépendances, la France se distingue singulièrement de tous les autres intervenants, bi ou multilatéraux en Afrique car, elle est bien la seule à ne pas avoir intégré de jeunes diplômés nationaux dans les services chargés de la gestion des projets de développement. Aucun autre bailleur de fonds, il faut le souligner, ne se livre à un tel ostracisme corporatif à l'égard des jeunes élites africaines que nous avons cependant contribué à former. Contrairement à ce que l'on pouvait espérer, la fusion intervenue entre le personnel de la rue Monsieur (c’est-à-dire le Ministère de la Coopération) et celui des Affaires étrangères n'a modifié en rien cet état d'esprit confinant le personnel de recrutement local dans les emplois subalternes de plantons et chauffeurs. Toutes les fonctions d'exécution restent tenues par des expatriés dont les rémunérations sont très supérieures, dans la proportion de I à 10, à celles qui seraient susceptibles d'être servies à des diplômés africains de haut niveau avec lesquels le dialogue, au quotidien, aurait une toute autre signification.

            Que de similitude aveuglante avec ce que fut naguère l’attitude des Français dans leurs colonies d’Afrique à l’égard des élites autochtones ! Le regard colonial toujours à l’œuvre ? Ou vision néocoloniale de l’Afrique ? L’ambassadeur et passe en revue tous les aspects des rapports contemporains entre la France et l’Afrique aussi bien sur le sol français que sur le sol africain et dans ces lieux privilégiés d’observation de ce rapport que sont les chancelleries françaises en Afrique :

 

Désormais et alors qu'un Français n'est pas encore tout à fait étranger en Afrique francophone, un Africain francophone doit, en revanche, subir d'innombrables tracasseries administratives, vides de toute amitié mutuelle, avant même d'accéder à notre sol. Rares sont les chancelleries diplomatiques et consulaires françaises de l’Afrique francophone qui ne sont pas quotidiennement le théâtre d'incidents avec des demandeurs de visas humiliés par le caractère inquisitorial des justifications exigées. Depuis l'entrée en vigueur de la Convention de Schengen, en mars 1995. nos partenaires africains sont traumatisés affectivement et psychologiquement par une politique de contrôle de nos frontières appliquée d'une manière excessivement rigide et technocratique. En transférant sa part de souveraineté en matière de visas, la France a perdu les capacités de nuances et de flexibilité qui s'imposent vis-à-vis de nos partenaire africains francophones habitués, jusqu'alors, à la spontanéité naturelle des échanges. Nos amis africains ne manquent donc pas de constater, avec amertume, que pendant que les ressortissants de leurs pays restent confinés sur les « liste sensibles » de l'immigration, Bruxelles exerce la « Préférence européenne » vis-à-vis des citoyens de l'Europe de l'Est. [Revue Afrique Éducation n° 108, mai 2002].

Drôle de divorce (entre la France et ses « amis » africains) qui n’ose pas dire son nom, qui n’est ni séparation à l’amiable par consentement mutuel, ni rupture consécutive à un procès équitable mais unilatéral, abrupt, sans appel, le fait du prince qui, du jour au lendemain, précipite dans la fosse commune de l’histoire, l’Afrique, les Africains, et, avec eux le passé et le futur par-dessus, pour bâtir la maison commune des frères européens.

Cet aspect particulier des choses est certainement celui qui mérite le plus réflexion et commentaire. L’Afrique victime de Schengen ! Je me souviens de ces propos d'une personnalité politique française qui fut Premier ministre au début des années 90 :

Il faut que nous fermions un peu nos portes à ceux du Sud pour les ouvrir un peu plus à ceux de l’Est, c'est-à-dire les ressortissants des anciens pays du bloc de l'Est après la dislocation de l'Union soviétique. Quel retournement de l'histoire ! » [Tidiane Diakité, France que fais-tu de ta République ?, L’Harmattan, 2004].

 

 

> D’hier à demain, l’Afrique

Demain, l’Afrique, une province chinoise ou indienne ? Une zone d’influence russe ?...

Et quid de la francophonie ?

Quelle place pour la France, demain ?

 

                                                       

                                                         

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