Contre le mal, l’esprit
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CONTRE LE MAL, L’ESPRIT. SÉNÈQUE (1)
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L’esprit, l’autre, la culture : antidote

Sénèque (4 av. JC-65 ap. JC)
Pour le courage et la joie de vivre
Les fréquents rhumes qui t'affligent et les petites poussées de fièvre qui les accompagnent quand ils sont devenus chroniques m'affectent d'autant plus que j'ai l'expérience de ce genre de maux. Au début, je n'en faisais pas cas. Ma jeunesse pouvait encore supporter les attaques et affronter vaillamment les maladies. Puis j'ai succombé : ces fluxions m'ont acculé à une maigreur extrême.
Souvent, l'envie m'a pris de m'arracher à la vie. Le grand âge de mon excellent père m'en a empêché. J'ai pensé, en effet, non pas au courage que je montrerais par ma mort mais à celui qui lui manquerait pour supporter ma perte. C'est pourquoi je me suis imposé de vivre. Il est des circonstances où c'est vivre qui est courageux.
Quel fut, à l'époque, mon réconfort, je vais te le dire mais, auparavant, juste un mot : les pensées avec lesquelles j'essayais de m'apaiser ont fait sur moi l'effet d'un véritable médicament. Des consolations de bon aloi se transforment en remède et tout ce qui remonte le moral profite aussi au corps. Ce sont nos chères études qui m'ont sauvé. C'est grâce à la philosophie que je me suis relevé et que j'ai pu me rétablir. Je lui dois la vie, rien de moins.
Mes amis aussi ont beaucoup contribué à ma guérison. Leurs encouragements, leurs veilles à mes côtés, leurs paroles m'ont soutenu. Rien de tel, Lucilius, toi le meilleur des hommes, pour épauler un malade, que l'affection de ses amis. Rien de tel pour le délivrer de l'attente et de la crainte de la mort. Les laissant tous en vie, je n'avais pas l'impression de mourir. Je pensais, je te l'avoue, que j'allais vivre désormais non pas avec eux, mais à travers eux. Il me semblait non pas rendre mon dernier souffle, mais le leur transmettre. Cela me donna la force de me venir en aide et d'affronter les souffrances. Sans cela, on est le plus malheureux des hommes : on n'a ni le courage de mourir, ni celui de vivre.
Tourne-toi vers ces remèdes. Le médecin, lui, te prescrira la marche à pied et de l'exercice. Il te dira de ne pas te laisser aller à la paresse, travers fréquent chez les malades, de lire à voix haute pour faire travailler les voies respiratoires obstruées, de faire de l'aviron pour secouer tes viscères grâce à ce doux balancement. Il te dira quel régime suivre, quand recourir aux propriétés requinquantes du vin et quand t'en abstenir afin d'éviter de provoquer ou d'aggraver ta toux. Pour ma part, je te donne le conseil suivant (remède utile non seulement pour cette maladie mais pour toute la vie) : méprise la mort. Délivré de cette peur, plus de tristesse.
En toute maladie, trois éléments sont à prendre en compte : la crainte de la mort, la douleur physique, l'interruption des plaisirs. La mort, nous en avons assez parlé. Je n'ajouterai qu'une chose : cette peur ne vient pas de la maladie, mais de notre nature. Nombreux sont ceux à qui la maladie a prolongé la vie et qui ont dû leur salut au sentiment qu'ils avaient d'être en train de mourir. Tu ne mourras pas parce que tu es malade, mais parce que tu es en vie. Même guéri, une telle échéance t'attend. Une fois rétabli, tu auras échappé non pas à la mort mais à la maladie.
Revenons maintenant à ce qui constitue le véritable inconvénient de la maladie : les grandes souffrances qu'elle provoque, leur discontinuité les rend supportables. En effet, une crise aiguë ne dure pas. On ne peut souffrir beaucoup et longtemps à la fois. La nature, dans sa grande bienveillance, nous a disposés de sorte que la douleur soit tolérable ou brève.
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La partie supérieure
Et c'est l'aspect rassurant des grandes douleurs : l'excès de souffrance finit par empêcher de les ressentir. En revanche, ce qui accable les ignares dans les souffrances physiques, c'est qu'ils n'ont pas l'habitude des satisfactions spirituelles : ils ne s'occupent que de leur corps. L'homme d'envergure, l'homme sage, distingue l'âme du corps et se consacre pleinement à sa partie supérieure et divine, tandis qu'à l'autre, plaintive et fragile, il n'accorde que le strict nécessaire.
« Mais, dira-t-on, c'est pénible de se passer des plaisirs habituels, de se priver de nourriture, d'avoir faim et soif. » Dans un premier temps, certes, de telles privations sont dures à supporter. Ensuite, les désirs s'affaiblissent parce que les causes mêmes qui les provoquaient s'épuisent et s'étiolent. De ce fait, l'appétit se perd, et ceux qui avaient toujours faim voient désormais la nourriture avec dégoût. Les désirs mêmes venant à mourir, on n'a aucune peine à se passer de ce que l'on a cessé de désirer.
Ajoute qu'il n'est pas de douleur qui ne s'interrompe ou, tout au moins, ne s'atténue. Il est également possible de la prévenir, d'affronter sa venue par des remèdes. Il existe toujours des signes avant-coureurs, surtout pour les maladies chroniques. Et l'on peut supporter la maladie quand on est indifférent à ses pires menaces.

...
Il est également profitable de détourner son esprit de la douleur en l'orientant vers d'autres pensées. Songe à ce que tu as accompli d'honnête et de courageux. Examine les belles choses de ta vie. Convoque en ta mémoire les actions que tu as le plus admirées. Alors, tu retrouveras les figures les plus courageuses, celles qui ont triomphé de la douleur : celui qui, tout en offrant ses varices au scalpel, poursuivait sa lecture, celui qui n'arrêtait pas de rire pendant que ses tortionnaires exaspérés essayaient sur lui les instruments de leur cruauté. La douleur ne serait pas terrassée par la raison alors qu'elle l'a été par le rire ?
« Mais, dira-t-on, la maladie m'empêche de faire quoi que ce soit, elle m'interdit toute occupation. » La maladie frappe ton corps, pas ton âme. C'est pourquoi elle entrave les pieds du coureur, freine la main du cordonnier ou de l'artisan. Mais, si tu as l'habitude d'exercer ton esprit, tu pourras continuer à donner des conseils, à enseigner, à écouter, à apprendre, à poser des questions, à te souvenir. Comment ? Tu crois que c'est ne rien faire que d'être un malade plein de tempérance ? Tu montreras qu'on peut surmonter la maladie ou, tout au moins, la supporter.
Crois-moi, même sur un lit de souffrance, il y a place pour la vertu. Il n'y a pas que sur les champs de bataille qu'on peut faire preuve d'une bravoure indomptable. Même sous les couvertures, on le reconnaît, l'homme courageux. Tu as de quoi faire : lutter pied à pied contre la maladie. Si elle ne peut rien t'arracher, ni par la violence, ni par les plaintes, tu auras donné un bel exemple. Ah, comme il y aurait matière à gloire si on nous observait quand nous sommes malades ! Sois ton propre spectacle ! Fais ton propre éloge !
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« À y bien regarder, l’essentiel de la vie s’écoule à mal faire, une bonne partie à ne rien faire, et toute la vie à faire autre chose que ce qu’il faudrait faire. »
Sénèque, Apprendre à vivre. Lettres à Lucilius, Arléa.
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QU’EST-CE QUE PHILOSOPHER ?

QU’EST-CE QUE PHILOSOPHER ?

Philosopher
Philosopher, c'est donner la raison des choses, ou du moins la chercher ; car tant qu'on se borne à voir et à rapporter ce qu'on voit on n'est qu'historien. Quand on calcule et mesure les proportions des choses, leurs grandeurs, leurs valeurs, on est mathématicien ; mais celui qui s'arrête à découvrir la raison qui fait que les choses sont, et qu'elles sont plutôt ainsi que d'une autre manière, c'est le philosophe proprement dit.

Telle est la saine notion de la philosophie ; son but est la certitude, et tous ses pas y tendent par la voie de la démonstration. Ce qui caractérise donc le philosophe et le distingue du vulgaire, c'est qu'il n'admet rien sans preuve, qu'il n'acquiesce point à des notions trompeuses et qu'il pose exactement les limites du certain, du probable et du douteux. [...] Il aime beaucoup mieux faire l'aveu de son ignorance toutes les fois que le raisonnement et l'expérience ne sauraient le conduire à la véritable raison des choses.

Le plus grand philosophe est celui qui rend raison du plus grand nombre de choses, voilà son rang assigné avec précision : l’érudition par ce moyen n'est plus confondue avec la philosophie. La connaissance des faits est sans contredit utile, elle est même un préalable essentiel à leur explication ; mais être philosophe, ce n'est pas simplement avoir beaucoup vu et beaucoup lu, ce n'est pas aussi posséder l'histoire de la philosophie, des sciences et des arts, tout cela ne forme souvent qu'un chaos indigeste ; mais être philosophe, c'est avoir des principes solides, et surtout une bonne méthode pour rendre raison de ces faits, et en tirer de légitimes conséquences.
Deux obstacles principaux ont retardé longtemps les progrès de la philosophie : l'autorité et l'esprit systématique.
Encyclopédie des Lumières, 1765
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Cultiver et embellir
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Cultiver et embellir
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«L'homme naît barbare, il ne se rachète de la condition des bêtes que par la culture ; plus il est cultivé, plus il devient homme. C'est à l'égard de l'éducation que la Grèce a eu droit d'appeler barbare tout le reste du Monde. Il n'y a rien de si grossier que l'ignorance ; ni rien qui rende si poli que le savoir. Mais la science même est grossière, si elle est sans art. Ce n'est pas assez que l'entendement soit éclairé, il faut aussi que la volonté soit réglée, et encore plus la manière de converser. Il y a des hommes naturellement polis, soit pour la conception, ou pour le parler ; pour les avantages du corps, qui sont comme l'écorce ; ou pour ceux de l'esprit, qui sont comme les fruits. Il y en a d'autres, au contraire, si grossiers que toutes leurs actions, et quelquefois même de riches talents qu'ils ont, sont défigurés par la rusticité de leur humeur. »
Baltasar Graciàn (1601-1658)
À Bahia, au Brésil, heurt des mémoires
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À Bahia, au Brésil, heurt des mémoires
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Blancs et Noirs. Étrangers ?
Regards croisés
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L'étranger
« Les gens de Bahia n'aiment pas les étrangers. Pour l'Africain, l'étranger est celui qui est venu à travers la mer, pour piller, arracher les enfants à leurs familles, qui tuait les faibles, fléchissait les forts et les entassait dans les bateaux.
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Pour les Blancs, les maîtres à Bahia, les étrangers ce sont ces mêmes Africains, qui, la haine aux yeux, maigres, rongés par des maladies, arrivaient pour être vendus, forcés au travail, usés, exploités, anéantis, dangereux et à craindre.
[…]
Une autre expérience du monde ne serait-elle pas possible ?
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Ou
Attendre, au milieu d'un monde et de ce qui s'y passe, jusqu'à ce que l'étranger vienne à notre rencontre et s'ouvre à nous ? »
Hubert Fichte, Xanjo. Les religions afro-américaines.
Et
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ELLE A PASSE, LA JEUNE FILLE de Gérard de Nerval
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Elle a passé, la jeune fille
Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau :
A la main une fleur qui brille,
A la bouche un refrain nouveau.
C'est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D'un seul regard l'éclaircirait !
Mais non, — ma jeunesse est finie…
Adieu, doux rayon qui m'as lui, —
Parfum, jeune fille, harmonie…
Le bonheur passait, — il a fui !
Gérard de Nerval, Poésies

.
PARITÉ HOMMES-FEMMES
PARITÉ HOMMES-FEMMES
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Au-delà de la loi

.Premier vote féminin, 29 avril 1945
Un premier mur tombe
Les élections départementales des 22 et 29 mars 2015 ont la particularité (outre le nom : départementales et non cantonales) de présenter des candidats en tandem : un homme et une femme, dans le même attelage, pour affronter le suffrage des citoyens.
C’est certes un pas vers la parité effective hommes-femmes dans les instances de gestion de la chose publique, mais qui devra être consolidé par une pédagogie active, constante et méthodique, afin de déraciner définitivement le socle de la Bastille du machisme, si profondément ancré dans la culture et dans nombre d’esprits, des siècles durant.
Pour ce faire, cette pédagogie de déconstruction des mythes et préjugés doit tout particulièrement et prioritairement s’exercer auprès des jeunes esprits, de la maternelle au lycée, et s’incarner dans des programmes élaborés et des enseignements dispensés en fonction de cet objectif.

.Classe de maternelle
L’école, le tremplin ?
L'arithmétique peut-elle faire évoluer les mœurs ? L'auteur de l'article de l'Express (20/06/2002) sur la loi de parité hommes et femmes de 2002, s'interroge:
« Aux législatives de 2002, il y eut 38% de femmes candidates contre 22% en 1997, dont les trois quarts ont été battues. Peu de formations politiques ont investi les 50% de femmes, comme l'impose la loi, préférant braver la sanction financière plutôt que de s'y conformer. L'adage « mieux vaut un homme élu qu'une femme battue » semble toujours de mise ; le vote de la loi de parité n'y change rien. » Certains partis ont rendu les femmes responsables de leur mauvais score au lendemain des élections.
Le déficit de candidatures féminines a été particulièrement observé dans les grands partis classiques. Pourquoi la main du législateur politique est-elle si légère en ce domaine ? Pourquoi ne pas faire porter la sanction financière sur le nombre d'élues plutôt que sur le nombre de candidates ?

Les femmes à la Bastille, 1789.
Pour la liberté et l’égalité
À la Bastille, le 14 juillet 1789, les femmes côtoyaient les hommes à égalité et les tricoteuses de la Révolution ont autant de mérite que les tribuns des assemblées révolutionnaires. Le 5 octobre 1789, des femmes au nombre de six à sept mille, parties du faubourg Saint-Antoine et du quartier des Halles à Paris, décidèrent une marche mémorable sur Versailles, réclamant à Louis XVI, non sa tête, mais du pain.

.L’impératrice Théodora (527-548)
Bon sens et liberté au service du pouvoir
Plus généralement, des femmes furent de tous les combats pour la liberté et parmi elles, Théodora (VIe siècle). En effet, l'un des plus grands empereurs byzantins de tous les temps, Justinien, aurait-il été ce qu'il fut sans son épouse, l'impératrice Théodora (527-548) ? Sans les conseils et l'action éclairés, frappés à la fois du sceau du réalisme et de la générosité de celle, pour qui la monnaie la plus précieuse de toutes, qui jamais n'entra ni ne sortit des caisses de l'Etat, c'est la liberté ?
En convainquant l'empereur d'inciter les riches Patriciens byzantins à libérer leurs esclaves afin qu'ils se sentent membres de l'Empire et participent ainsi à sa défense, elle fit du droit l'un des fondements du pouvoir ainsi que le ciment de la nation. Ce faisant, elle fit de Justinien le restaurateur des lois anciennes dont la somme constituera plus tard le Corpus juris civilis, base des études juridiques en Occident durant des siècles. Théodora fit comprendre à son empereur de mari que la science du gouvernement de l'Etat le plus accompli ne résidait pas dans la seule aptitude au maniement des armes, mais aussi dans l'art de gérer, dans l'équité, les relations privées entre les hommes régies par le droit.
(Voir : Tidiane Diakité, France que fais-tu de ta République ?)
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Marianne républicaine
VOLTAIRE. TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE
VOLTAIRE. TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE
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Prière à Dieu
Pour tous les Hommes de tous les temps
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Voltaire (1694-1778)
« Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s’enorgueillir.
Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant. »
Voltaire, Traité sur la tolérance
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justice et tolérance!
« Je sème un grain qui pourra un jour produire une moisson. » (Voltaire)

ESCLAVAGE, TRAITE ET COLONISATION ②

ESCLAVAGE, TRAITE ET COLONISATION ②

Une abolition inachevée ?
Survivances et esclavage contemporain
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A la différence de l’esclavage classique ancien, l’esclavage contemporain présente des formes multiples et n’est pas toujours facile à identifier ou à mesurer.
Il présente cependant les principales caractéristiques qui définissent l’esclavage, à savoir, le travail imposé au profit d’autrui et la privation de liberté : travail forcé, enfants soldats, servitude pour dette, jeunes femmes mariées de force, esclavage sexuel… Un esclavage déguisé, généralement clandestin, pratiqué à l’abri des regards, derrière les murs des maisons, dans des ateliers souterrains…
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Dans le monde
Rares sont les régions du monde qui échappent à cette forme « moderne » de l’esclavage. Plusieurs sources dont l’ONG Walk-Free, basée en Australie et considérée comme l’une des plus fiables, arrivent aux mêmes conclusions que l’UNICEF, en 2013-2014 :
30 millions de personnes dans le monde seraient victimes de cet esclavage contemporain, avec une répartition inégale selon les régions du monde. La France aussi est citée par l’ONG comme abritant 8500 esclaves ou « personnes vivant dans les conditions de l’esclavage ». Elle est classée 139e sur les 160 pays du palmarès. Il s’agit le plus souvent de jeunes femmes étrangères employées comme « domestiques » dans des familles elles-mêmes généralement d’origine étrangère.

Enfant-esclave dans une plantation de cacao
En Afrique
L’Afrique occupe (avec l’Asie du Sud-est) une place de choix dans ce triste palmarès de l’esclavage contemporain.
Le commerce des êtres humains est devenu un véritable fléau qui fait des centaines de milliers de victimes en Afrique, selon la rapporteuse spéciale sur la traite des personnes du Haut-Commissariat aux droits de l’homme, de l’ONU, la nigériane Joy Ezeilo, qui estime à 2,5 millions le nombre de victimes de la traite en 2008, dont plus d’un million d’enfants. Elle déclare :
« Je peux affirmer que la traite des personnes est un sujet extrêmement préoccupant pour l’Afrique, elle-même devenue un réservoir important de victimes de la traite dans le monde. […]. Le problème en Afrique est que la diversité des formes de la traite, conjuguée à la perméabilité des frontières et à la carence des organismes chargés de faire appliquer les lois, rendent ce phénomène pratiquement impossible à arrêter. »
Sur les 25 pays classés comme les premiers pays esclavagistes du monde, l’Afrique en compte 17. Et, d’une manière générale, l’Afrique subsaharienne est la région la plus « esclavagiste », avec 38 pays se situant dans les 50 premiers du palmarès de l’ONG, comme dans le classement de l’UNICEF.
Proportionnellement à la population, la Mauritanie demeure le 1er pays esclavagiste au monde, avec 150 000 esclaves sur une population de 3,7 millions d’habitants. Selon les sources, ce pays est celui où se pratique l’« esclavage absolu », où l’on vend des esclaves au grand jour et où vivent des hommes et des femmes soumis à la fois aux formes anciennes et « modernes » de l’esclavage. Des hommes, des femmes, des enfants sont la propriété de leur maître. Ils peuvent être vendus, loués, échangés, offerts ; et l’esclavage y est souvent héréditaire.
Le Bénin est le second pays africain mis en relief par l’ONG Walk-free, qui le qualifie de « Pays d’enfants esclaves ». Le pays se classe au 7e rang sur 160 pays esclavagistes répertoriés.
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D’autre part les stigmates de la condition servile continuent de se transmettre de génération en génération dans ce pays comme dans la plupart des pays esclavagistes d’Afrique.
Dans certains pays, on naît et on meurt esclave si l’on est d’ascendance servile. Tout comme dans certaines sociétés où la religion joue un rôle déterminant, on prétend tirer la légitimité de l’asservissement des individus de l’islam ; se perpétuent en conséquence des inégalités en vigueur jadis (héritage, propriété, mariage, capacité juridique…).
La possession de la terre et du bétail était interdite à l’esclave ; aujourd’hui encore, dans ces sociétés, l’accès au foncier est toujours interdit aux descendants d’esclaves qui sont, en outre, soumis à des contraintes économiques : exigence de redevances et de services notamment.
La survivance de cette forme de servitude met en évidence l’incapacité (ou le manque de volonté) des États à éradiquer ces hiérarchies statutaires d’un autre âge.
Une lecture réactionnaire du Coran amène des familles d’anciens maîtres d’esclaves à refuser de considérer comme abrogée, d’un point de vue musulman, l’institution elle-même ; ce qui alimente, ici ou là, le discours sur la « légalité » de l’esclavage. Dans des pays à majorité musulmane (Mauritanie, Niger, Soudan…), l’esclave ou le descendant d’esclave ne peut épouser plus de deux femmes ; il ne peut partager le même cimetière que les anciens maîtres, ni diriger une prière…
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Esclavagisme mercantile
En Afrique, là où l’esclavage contemporain n’est pas justifié par la religion, il est motivé par l’appât du gain, et la cupidité mercantile. C’est le cas dans plusieurs pays : Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Nigeria entre autres.
Les stratagèmes ou appâts sont quasi identiques sans cependant exclure toujours la violence ou l’intimidation : une promesse mirobolante pour endormir l’attention et susciter la confiance, comme l’exemple qui suit :
Lorsque I. A., âgée de 20 ans, s'est vu offrir en 2000 un emploi en Italie, elle a sauté sur l'occasion. La vie chez elle, au Nigéria, était pénible et les perspectives de travail pour les jeunes femmes rares. Elle savait qu'il lui faudrait entrer illégalement dans le pays et accomplir un travail mal rémunéré et subalterne. Mais cela valait mieux que de rester chez soi et la personne qui lui avait proposé du travail s'engageait à organiser son voyage et à en assumer les frais qu'elle rembourserait de ses gains.
Ce n'est qu'après son arrivée en Italie que les choses ont mal tourné, a-t-elle raconté en 2008 à la station de télévision Al-Jazeerah. A peine débarquée, on lui a fait savoir que « les étrangères démunies d'un titre de séjour n'avaient d'autre choix que de faire le trottoir. »
Le refus de travailler ou le fait de ne pas rapporter assez d'argent étaient sanctionnés par des sévices corporels, a-t-elle précisé, soulignant qu'elle était restée trois jours dans le coma après avoir été passée à tabac. Les femmes qui tentaient de s'échapper étaient souvent tuées pour servir d'exemple aux autres. « J'ai été une esclave sexuelle. On m'a trompée en me faisant venir en Italie pour un emploi qui n'existait pas.
On veut tirer de la personne réduite à l’état d’objet, une rentabilité matérielle maximale.
Ainsi, des enfants sont astreints à une corvée sans proportion avec leur âge, exploités, affamés, brutalisés, ou razziés et enrôlés dans des armées de guerres civiles ou de rébellions ; des femmes réduites en esclaves sexuelles.
L’Organisation internationale pour les migrations (OIM), estime que rien qu’en Italie, 10 000 à 15 000 Nigérianes sont forcées de travailler dans l’industrie du sexe.
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Réactions
Outre la présence et l’action de nombreuses ONG étrangères (canadiennes, américaines, européennes notamment), de plus en plus de mouvements, d’associations ou de communautés d’anciens esclaves (ou descendants d’esclaves) se créent sur le continent, et mènent un combat difficile mais persévérant, contre l’esclavage et ses survivances et pour leurs droits.
C’est le cas au Mali, de l’association TEMEDT (en tamasheq ou touareg : solidarité, fraternité et équité).
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Témoignages : esclaves et maître au Mali aujourd’hui
Témoignage 1 : Afadai Cissé
J'ai quarante cinq ans. Je suis esclave de Kel Insar dont la Fraction [le domaine] porte le même nom. Je suis toujours esclave de mon maître. Mes parents sont d'origine sonrhaï. Une partie de mes parents est restée à Goundam et l'autre partie est ici. Je pratique l'agriculture et l'élevage pour mon maître et pour moi-même. Je n'ai pas de salaire mensuel.
Ma femme s'occupe de son ménage et m'aide dans les travaux champêtres.
Mes enfants ne vont pas à l'école. Ils m'aident à faire les travaux champêtres et à garder les animaux du maître. Les filles aident leur mère à faire les travaux domestiques et les garçons vont au champ et conduisent les animaux. En cas de décès mes biens reviennent à mes enfants et à leur mère.
Ce système est devenu une coutume et on est obligé de se soumettre. Je ne peux rien oublier de ce que nous font subir les maîtres.
J'ai entendu parler de cette association (TEMEDT), mais c'est ma première fois (sic) de prendre contact avec vous. Je veux être libre et avoir les moyens de travailler la terre et d'élever des animaux.
Témoignage 2 : Gaichata Walet Ingall
Je suis dans une Fraction de marabout Kel Oussouk, dans l'Azaouaek. Je suis esclave par ascendance : c'est-à-dire, esclave née de père et de mère esclaves.
Nous sommes des « domestiques », nous nous occupons de tous les petits travaux domestiques : la cuisine, la surveillance des petits ruminants, des vaches et des chameaux. Mais le travail que je déteste le plus, c'est lorsque je dois laver la Maîtresse car, elle pèse très lourd, elle peut se déplacer à peine.
Je lui apporte toutes les nuits dix litres de lait de chamelle qu'elle consomme avant le matin. Je dors à côté de son lit, et toutes les heures, elle me réveille pour lui servir une tasse de lait. Cette corvée est suivie d'une autre, celle de l'assister chaque fois qu'elle doit aller aux besoins.
La Maîtresse nous instruit qu'un esclave doit toujours obéir à son maître pour avoir sa bénédiction et prétendre au paradis dans l'au-delà. Je ne connais aucun de mes parents, peut-être qu'ils sont en vie quelque part, réduits en esclavage dans une autre partie du pays !
Témoignage 3 : Hassey Sinayoko (ancien propriétaire d'esclaves)
« Moi personnellement, j'ai possédé des esclaves et ce jusqu'à maintenant. Je les ai hérités de ma grand-mère (la mère de mon père). Ce sont les descendants des esclaves de ma grand-mère. Bien que je ne réside pas à Djenné, les descendants de la servante de ma grand-mère viennent me rendre visite jusqu'ici à Konna. Chaque année, j'en reçois un contingent chez moi ici (hommes et femmes). Ils sont tous issus de la servante de ma grand-mère. Quand ils débarquent chez moi ici à Konna, les rapports sont très clairs : ils se savent esclaves et moi je me sens leur maître et en même temps leur propriétaire et leur protecteur, même si nous ne résidons pas ensemble dans la même localité. Ils respectent beaucoup les liens qui nous unissent. Ils font tout pour mes femmes et pour moi ici : travail domestique (cuisine, vaisselle, linge) et toute autre activité y afférente. En revanche, je les respecte dans l'exercice de leur statut d'esclave, statut défini et caractérisé par leur comportement fait d'une certaine impudeur dans les faits et gestes quotidiens : injures, trop peu regardants sur la moralité, basse besogne, etc.
Une année, [la visite d’] un de mes esclaves a coïncidé avec le mariage de ma propre fille ici à Konna. Il s'en est bien réjoui car, c'est en de telles occasions qu'un esclave peut faire montre de son utilité. Quand le cortège, se rendait dans la belle famille (la famille du mari), c'est lui qui portait sur sa tête la malle qui contenait les affaires de la mariée. Ce genre de prestation est exclusivement réservé aux esclaves dans notre zone ici. Tout le monde le sait. Cet esclave n'a pas dissimulé son statut social, il en était d'ailleurs fier. Après la cérémonie, il a reçu beaucoup de cadeaux.
Ce type d'esclavage ne disparaîtra jamais dans notre société, malgré les vicissitudes du temps. Moi, je ne peux pas les affranchir car je les ai hérités de mes parents, un héritage est sacré. Ces esclaves eux-mêmes ont accepté leurs conditions qui leur sont presque congénitales. Je suis descendant du propriétaire de leur ascendante. Ni eux, ni moi ne pouvons rien y changer ».
Témoignage 4 : Mori Coulibaly
Je suis l'esclave de Moussa Diawara. Nous sommes natifs de Nioro et nous ne quitterons jamais la terre de nos ancêtres pour continuer à servir nos maîtres. Mon père fut l'esclave de son père, mon grand-père fut l'esclave de son grand-père et mon fils sera l'esclave de son fils. Donc, je suis fier et j'exécuterai aveuglement tout ce qu'il me demandera.
Laissez-nous dans notre statut d'esclave et ne revenez plus nous sensibiliser pour être ce que vous appelez homme libre. Dans mon statut d'esclave, je me sens plus à l'aise que toi homme libre mais qui souffres ; à peine tu arrives à subvenir à tes besoins.
Chez mon maître, je ne manque de rien, il me met dans toutes les conditions, je mange à ma faim, ma femme, mes enfants aussi. Alors qui dit mieux, vous, homme libre, que tirez-vous de votre liberté ? De grâce, ne revenez plus ici, car vous ne pouvez pas mettre fin à ce bonheur que Dieu nous a envoyé.
(TEMEDT, Esclavage au Mali. Des victimes témoignent, L’Harmattan, 2014)

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ESCLAVAGE, TRAITE ET COLONISATION ①
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ESCLAVAGE, TRAITE ET COLONISATION ①
Une abolition inachevée ?
Survivances et esclavage contemporain
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Esclavage, possession d’une personne corps et biens par une autre, son maître. Ainsi compris, l’esclavage c’est par définition, la négation de la liberté et des droits de la personne possédée, reléguée au rang d’objet, d’« outil animé ».
L’esclavage précède la traite. De l’esclavage à la traite, c’est un changement d’échelle.
Traite : toute activité se rapportant au transport et au commerce organisé d’esclaves en masse.
Les deux systèmes imprègnent profondément la vie économique et sociale des anciens temps. Dans les sociétés « pré modernes », de l’Antiquité au XVe siècle, l’idée d’abolir le travail servile était inconcevable, car cela semblait inhérent à l’ordre normal des choses.
Les hommes de la Renaissance, en Europe, ne se sont pas préoccupés de la question de l’esclavage, s’alignant en cela sur les enseignements des classiques grecs, d’Aristote en particulier, pour qui l’esclavage est inhérent à la nature humaine, et l’esclave un simple « outil animé », et sur Rome, où l’esclavage était considéré comme un système inique certes, mais nécessaire.
Et, lorsque l’on commença timidement à remettre en question les fondements moraux, religieux et juridiques de l’esclavage et de la servitude en général, en Amérique et en Europe à partir du XVIIe siècle, les avis furent partagés et les débats âpres.
Cependant, de plus en plus de voix s’élevèrent pour contester le bien-fondé du système esclavagiste et la traite, cette dernière concernant tout particulièrement l’Afrique (du VIIe au XIXe siècle, pour la traite arabo-musulmane et du XVIe au XIXe siècle pour la traite atlantique ou européenne).

Caravane d’esclaves dans le désert saharien
L’essentiel du commerce arabo-musulman d’esclaves africains s’effectuait par le Sahara, par où transitaient les esclaves provenant de l’ouest du continent, tout particulièrement de la zone soudano-sahélienne ; les esclaves prélevés à l’est suivaient la voie des mers, par l’océan Indien, vers le Moyen-Orient et l’Extrême-Orient.

Traite arabo-musulmane
Des côtes occidentales du continent partaient les navires négriers en direction du Nouveau Monde ou de l’Europe (commerce triangulaire).

Navire négrier
Afrique : la saignée
À partir du XVIe siècle, en effet, l’esclave noir supplanta l’esclave « slave » et l’esclave « schismatique » et l’Afrique noire devint l’unique réservoir d’esclaves de traite au monde.

Dans l’Egypte pharaonique comme au XVIe siècle, en Arabie, ou au XVIIIe siècle dans les plantations des Antilles, l’esclave se définit d’abord par le travail imposé et la privation de liberté : caractéristique universelle et intemporelle du système esclavagiste.

Esclaves au travail en Égypte
Les esclaves étaient voués à toutes sortes de travaux, de tâches et d’occupations dans les campagnes comme dans les demeures.

La concubine et l’eunuque
Abolitionnistes et antiabolitionnistes
Entre abolitionnistes et antiabolitionnistes, le débat dura pratiquement deux siècles, du XVIIe au XIXe siècle. Pour les opposants à l’esclavage et à la traite, il ne suffisait pas de démontrer l’immoralité du système, il fallait aussi convaincre de la moralité de l’antiesclavagisme.
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Abolition de l’esclavage
Abolition : débats et lois
Angleterre figure de proue
Incontestablement, l’Angleterre joua un rôle majeur et décisif dans la lutte pour l’abolition de la traite. C’est à son initiative que les puissances européennes, lors du Congrès de Vienne en 1815, condamnèrent la traite et décrétèrent son interdiction. Et, quand cette mesure fut officiellement décrétée, le gouvernement britannique veilla, avec une détermination et une constance remarquables à son application par toutes les nations et sur toutes les mers. Le Parlement anglais avait voté l’abolition de la traite dès 1807, après le Danemark, (1803), et en même temps que les États-Unis, mais ceux-ci n’aboliront l’esclavage qu’en 1865, alors que l’Angleterre l’a aboli en 1833. La France, à son tour, interdit la traite en 1818, et abolit l’esclavage en 1848.
Cependant, si la Grande-Bretagne, puis l’Europe, finirent par se coaliser pour mener la bataille de l’abolition, et entraîner le reste du monde dans leur sillage, il serait injuste d’ignorer ou de minorer l’action des Quakers nord-américains, principalement ceux de Pennsylvanie, véritables pionniers de la lutte antiesclavagiste, de même que les esclaves eux-mêmes, qui, par leurs révoltes de plus en plus fréquentes et violentes, surtout à partir du XVIIIe siècle, ébranlèrent le système.
Les arguments des partisans et des adversaires du trafic négrier furent nombreux et variés. L'argument économique vint opportunément conforter les motifs humanitaires et juridiques déjà exprimés et renforcer ainsi l'arsenal abolitionniste. Les travaux de l'économiste Adam Smith démontraient que « le travail accompli par des hommes libres coûte finalement moins cher que celui effectué par des esclaves ».
William Pitt le jeune, Premier ministre britannique, fit un discours à la Chambre des communes en avril 1792, plaidant pour l’abolition. Son vibrant appel à la conscience humaine est un condensé du plaidoyer pour l'arrêt de la traite :
« S'il est évident que cet exécrable trafic est aussi contraire à l'utilité qu'aux préceptes de la pitié, de la religion, de l’équité et à tous ceux qui doivent remuer la poitrine [...] comment pouvons-nous balancer un instant à abolir ce commerce de chair humaine qui défigure depuis trop longtemps notre pays, exemple qui contribuera sans doute à l'abolir à chaque coin du globe. »
Pour lui, la traite « est le plus grand mal effectif qui eût jamais frappé l'espèce humaine. »
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William Wilberforce
Cette lutte exceptionnelle, qui finit par faire de l'abolition de la traite une cause nationale, fut menée et portée pendant deux décennies par des hommes d'exception : Palmerston (même s'il était « plein de mépris pour les Noirs »), William Pitt, Clarkson et surtout Wilberforce. Au terme de ces 20 ans de lutte quotidienne acharnée et de débats harassants, de 1787 à 1807, ils virent triompher officiellement la condamnation de la traite par leur nation.
La loi votée le 23 février 1807, et appliquée à partir du 1er mai 1807, ouvrait la première brèche importante dans l'édifice multiséculaire de la traite atlantique.
Au discours du Premier ministre, W. Pitt, devant le Parlement, répondait, devant la même Assemblée, celui du Lord Chancellor, après le vote historique de la loi d'abolition :
« C'était notre devoir à l'égard de Dieu et de notre pays, le phare de l'Europe éclairée, dont la fierté et la gloire consistaient à accorder la liberté et la vie commune, à apporter l'humanité et la justice à toutes les nations, de remédier à ce mal. »
Dans ces deux discours, Dieu, la justice, l'humanité sont les principes autour desquels s'est opéré le ralliement des Britanniques pour abolir chez eux le trafic d'esclaves noirs. Ces mêmes principes faisaient désormais obligation à la nation anglaise de porter la bannière d'une croisade internationale afin d'obtenir de toutes les nations l'arrêt définitif du commerce d'êtres humains.
L'Angleterre se tourna donc vers ces nations, en tout premier lieu celles d'Europe. Ce fut une autre étape, d'une autre dimension, associant diplomatie et armes. La France, le Portugal et l'Espagne restaient à convaincre, tout particulièrement les deux dernières où le commerce entre l'Afrique et le Brésil pour la première et entre l'Afrique et Cuba pour la deuxième, apparaissait depuis si longtemps, mais plus encore vers la fin du XVIIIe siècle, non seulement comme une priorité économique, mais aussi comme un élément de stabilité politique. Ce furent en conséquence les Etats les plus déterminés à poursuivre la traite et où la diplomatie britannique se heurta aux obstacles les plus enracinés et les plus irréductibles. Incontestablement, l'Angleterre aura été la figure de proue de la lutte antiesclavagiste ; elle initia l'objection et même la guerre contre la traite atlantique, en jouant le rôle de gendarme, en ralliant les autres puissances à sa cause, car elle était désormais convaincue « que le devoir et la mission d’abolition lui incombaient d'utiliser l'influence et la puissance qu'il a plu à Dieu de lui donner pour sortir l'Afrique de la poussière et la mettre à même d'abattre par ses propres moyens l'esclavage et le commerce des esclaves. »
Ainsi par un curieux retournement de l'histoire, la nation qui exerça sa suprématie de façon incontestée sur le commerce des esclaves en Afrique durant tout le XVIIIe siècle devenait, à la fin de ce siècle, la championne de la lutte contre la traite. De toutes les nations, elle fut celle qui fournit les efforts les plus grands et les plus constants. Ses penseurs, ses philosophes et écrivains, ses religieux et industriels épousèrent la nouvelle cause :
« Si l'on a pu évoquer l'Écriture pour justifier la traite, le libre arbitre qui libère les consciences contribua plus facilement que dans le monde catholique à utiliser la même Écriture pour la combattre. Dans l'Angleterre protestante, la philanthropie et l'esprit de la Réforme se donnèrent ainsi la main pour créer des œuvres charitables. »
À contre courant
Les résistances en Afrique
Quand la Grande-Bretagne réussit, non sans mal, à convaincre les nations récalcitrantes d’Europe à suivre son exemple en abolissant d’abord la traite, puis l’esclavage, elle se heurta de front à une résistance déterminée de plusieurs souverains de la côte africaine.
Cependant, si les voix les plus fortes contre l'esclavage et la traite furent surtout des voix extérieures à l'Afrique, dans ce continent même, de tout temps, des voix s'élevèrent, des cris furent également poussés contre le fléau de la traite. Ces voix trop faibles, ces cris vite étouffés, ne purent aboutir à ébranler le système et ne suscitèrent rien de comparable à l'élan mobilisateur en Europe contre le trafic d'esclaves noirs, encore moins contre l'esclavage. L'ancien esclave Ottobach Cuguano écrivait dans son livre autobiographique :
« Mais, je dois avouer, à la honte de mes propres compatriotes, qu'à l'origine, j'ai été enlevé et trahi par des hommes de ma couleur, et qu'ils ont été la cause première de mon exil et de mon esclavage ; mais sans acheteurs, il n'y aurait pas de vendeurs. »
Quand ces acheteurs européens cessèrent enfin d'acheter, les vendeurs cessèrent-ils pour autant de vendre ?
D'une manière générale, l'accueil réservé par les rois côtiers, et les trafiquants esclavagistes autochtones aux mesures d'interdiction de la traite fut à la mesure des résistances opposées de l'autre côté de l'Atlantique à l'abolition de ce commerce. Pour ces Africains, les raisons de leur résistance étaient différentes de celles qui s'exprimaient en Europe, aux États-Unis, à Cuba ou au Brésil, car en Afrique, des royaumes étaient nés ou s'étaient développés sur la base de la traite des esclaves qui constituait leurs seuls fondements : Royaumes du Dahomey, royaume d'Oyo, du Bénin, confédération Ashantis, etc.
Ce fut d'abord la perplexité pour nombre de souverains africains impliqués dans la traite, tel Obi Ossai, roi d'Abo (Nigeria) en 1841, tâchant de mettre en évidence les incohérences de l'attitude des Européens à l'égard du trafic négrier, il constatait :
« Jusqu'à présent nous pensions que c'était la volonté de Dieu que les Noirs soient les esclaves des Blancs. Les Blancs nous ont d'abord dit que nous devions leur vendre des esclaves. Si les Blancs renoncent à acheter, les Noirs renonceront à vendre. »
Si certains rois africains acceptèrent de signer avec la Grande-Bretagne des contrats prohibant le commerce d'esclaves, moyennant finance et mise en place de nouvelles activités économiques, d'autres en revanche restèrent sourds à toute proposition amiable. Pour ceux-là, les Anglais durent employer la force. De fait, il fallut livrer en Afrique une nouvelle bataille, non plus pour se procurer des esclaves via les intermédiaires africains, mais contre les trafiquants autochtones hier fournisseurs d'esclaves des négriers européens. Cette bataille ne fut pas des plus aisées car quatre siècles et demi de traite esclavagiste avaient marqué les lieux et les esprits, conditionné les existences tant et si bien qu'ils ne pouvaient être effacés du jour au lendemain, à la faveur d'une loi votée en Europe. Comme certains trafiquants européens, des souverains africains et nombre d'auxiliaires et d'agents attitrés restèrent sourds au cri de la conscience humaine.
Certains rois africains avancèrent des arguments curieux.
Le virus de la traite avait si profondément affecté le corps social africain sur la côte que les dollars et les livres sterling ne pouvaient facilement éradiquer le mal. Le roi Ghézo le confessait en 1840 :
« La traite a constitué le principe directeur de mon peuple. C'est la source de sa gloire et de sa richesse. Ses chants célèbrent nos victoires et la mère endort son enfant avec des accents de triomphe en parlant de l'ennemi réduit en esclavage. Puis-je, en signant [...] un traité, changer les sentiments de tout un peuple ? »
En conséquence, Ghézo « se déclara prêt à faire tout ce que le gouvernement britannique lui demanderait, sauf renoncer à la traite, car tous les autres commerces de substitution lui semblaient sans objet. »
Ce roi, visiblement importuné par l'insistance des Anglais pour l'amener à cesser son trafic proposa, pour avoir la paix, « d'offrir en retour deux jeunes esclaves pour laver le linge de la reine Victoria. » Le malentendu entre les Britanniques et le roi du Dahomey demeurait entier, même si ce dernier se convertit par la suite au « commerce légitime », celui de l'huile de palme. Cette résistance de certains souverains africains à l'abolition de la traite s'était manifestée très tôt, et bien avant le vote britannique de 1807. C'est ainsi que lors des tout premiers débats à la Chambre des communes de Londres, le roi du Dahomey, Agadja, fit lire par un député britannique, défenseur convaincu de la traite et comptant parmi les plus hostiles à toute idée d'abolition, une longue lettre dans laquelle il s'opposait à l'interdiction du commerce négrier et développait une argumentation tendant à démontrer que l'intérêt des esclaves africains résidait dans leur déportation en Amérique.
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Roi Glélé
Cet autre roi d’Abomey, Glélé, fils de Ghézo, reçut l’envoyé spécial britannique qui lui tint ces propos :
« L'Angleterre a fait de son mieux pour arrêter la traite dans ce pays. On y a consacré beaucoup de moyens et maintes vies ont été sacrifiées dans ce but désirable, mais sans succès jusqu'ici. Je suis venu vous demander de mettre un terme à ce trafic et conclure un traité avec moi. »
Le roi lui retourna l'argument si souvent évoqué par les acteurs africains de la traite au XIXe siècle : « Si des Blancs quittent leur pays pour venir jusqu'ici acheter des esclaves, pourquoi m'empêcherai-je de leur en vendre ? » A quoi l'envoyé britannique répondit en lui demandant « quel serait son prix si on devait le vendre comme esclave ».
Glélé répondit :
« Aucune somme ne m'achètera [...]. Je ne suis pas comme les rois de Lagos et du Bénin. Il n'y a que deux rois en Afrique, Achanti et Dahomey : je suis le roi de tous les Noirs. Rien ne compensera pour moi [la perte de la traite] ». Il n'en démordit point, et précisa : « Si je ne puis vendre les prisonniers de guerre, je dois les tuer, et ce n'est certainement pas la volonté des Anglais ».
Le dialogue de sourds persista. C’est alors qu’un vaste mouvement constitué d’abolitionnistes américains et européens : politiques, religieux, philosophes, penseurs humanistes… se dessina et poussa les principales nations d’Europe à occuper le continent africain afin de mettre un terme au commerce d’êtres humains.
Cette occupation, qui devint colonisation, survenait dans le contexte géopolitique particulier de la deuxième moitié du XIXe siècle : l’affirmation et la radicalisation des nationalismes en Europe, par conséquent, l’impératif du renforcement de la défense de la nation, bref, le temps du nationalisme sourcilleux et chatouilleux, plutôt belliqueux.
Et, par-dessus tout, l’impératif économique : la recherche de ressources naturelles et de débouchés (conséquence logique de la révolution industrielle), transformait l’occupation aux fins d’éradication de l’esclavage en une course effrénée aux colonies et une farouche compétition entre Européens en Afrique. La possession de colonies devint à la fois moyen d’affirmer sa puissance, condition du développement de ses industries et celle du développement économique.
Ces impératifs firent passer au second plan l’objectif de la lutte contre l’esclavage sur le continent.
Par ailleurs, afin de faciliter la « pacification » et l’implantation du pouvoir colonial, il fallut composer avec des chefs traditionnels influents dont beaucoup réagirent négativement à l’interdiction de l’esclavage, qui fut dès lors loin de représenter une priorité, d’où sa persistance pendant et après l’« ère coloniale ».
Certes, quelques actions furent menées ici et là, mais, en réalité, bien timides, eu égard à l’importance du phénomène et son enracinement dans les esprits et les mœurs.
Pour approfondir : voir Tidiane Diakité,
La traite des Noirs et ses acteurs africains.
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