SÉNÈQUE : ENTRE RICHESSE ET PAUVRETÉ, TROUVER LA TRANQUILLITÉ DE L’ÂME

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SÉNÈQUE : ENTRE RICHESSE ET PAUVRETÉ, TROUVER LA TRANQUILLITÉ DE L’ÂME
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Quelle parade aux injustices du sort ?

Sénèque
(philosophe latin, 4 av JC-65 ap JC)
Rien ne saurait autant plaire à l'âme qu'une amitié douce et fidèle. Quel bonheur de rencontrer des cœurs capables de recevoir, en toute discrétion, n'importe quel secret, des confidents plus sûrs encore que nous-mêmes, des compagnons dont les conversations nous rassurent, dont les avis nous guident, dont la gaieté dissipe nos idées noires, dont la vue elle-même nous comble de joie ! Ces amis, bien entendu, nous les choisirons autant que possible exempts de passions ; car les vices rampent, sautent de proche en proche et sont contagieux par simple contact.
En période d'épidémie, il faut éviter de rester à proximité d'individus déjà contaminés et malades, car nous risquons de contracter la maladie par le simple fait de nous approcher d'eux ; de même, lorsque nous choisirons nos amis, nous veillerons à ce qu'ils soient le plus sains possible : car en mêlant les individus en bonne santé et les malades, on propage la maladie. Cela étant, je ne vais pas non plus te prescrire de ne fréquenter que le sage, de n'avoir personne d'autre que lui pour ami : car où donc le trouveras-tu, cet homme que nous cherchons depuis des siècles ? Mais, à défaut du meilleur, choisis le moins mauvais.
A peine pourrais-tu faire un choix plus heureux si tu cherchais tes amis parmi les Platon, les Xénophon et toute la noble descendance de Socrate, ou si tu pouvais remonter, pour le faire, jusqu'au siècle de Caton1, qui vit naître tant d'hommes dignes d'être les contemporains de Caton — mais aussi bon nombre de scélérats, qui commirent les plus grands crimes. Pour être reconnu à sa juste valeur, Caton avait besoin des uns et des autres : il lui fallait à la fois des hommes de bien, pour mesurer son mérite à leur aune, et des hommes mauvais, pour éprouver sa force contre eux. Mais aujourd'hui, face à une telle pénurie d'hommes de bien, il faut être moins difficile dans son choix.
Contentons-nous surtout d'éviter les gens moroses, qui déplorent toujours tout et ne manquent jamais une occasion de se plaindre. Tout bienveillant et fidèle qu'il puisse être, un ami de nature inquiète et qui geint à tout propos est l'ennemi de notre tranquillité.
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L’Ami
Venons-en à présent à la richesse, source principale des misères humaines. De fait, si l’on compare tous les autres maux qui nous tourmentent — deuils, maladies, craintes, regrets, souffrances et épreuves — avec ceux que génère l'argent, c'est nettement de ce dernier côté que penchera la balance.
Aussi, songeons combien la douleur de ne pas posséder est plus légère que celle de perdre, et nous comprendrons que la pauvreté est d'autant moins sujette aux tourments qu'elle est à l'abri des risques. Tu te trompes si tu penses que les riches supportent plus courageusement les dommages qu'ils subissent : que l'on soit grand ou petit, la douleur d'une blessure est la même.
Bion2 dit avec finesse que se faire arracher les cheveux est tout aussi pénible pour un homme presque chauve que pour un chevelu. Il en est de même, sache-le, pour les pauvres et pour les riches : leur tourment est le même ; leur argent fait corps avec eux et ne peut leur être arraché sans douleur. Mais, comme je le disais, on tolère plus facilement de ne pas avoir que de perdre, et c'est la raison pour laquelle tu trouveras plus de félicité chez ceux que la Fortune n'a jamais regardés que chez ceux qu'elle a abandonnés.
C'est ce que vit bien Diogène3, cet homme remarquable, qui fit en sorte que rien ne pût lui être arraché. Appelle cela comme tu veux, pauvreté, dénuement, misère... Donne à cette sécurité n'importe quel qualificatif avilissant : pour ma part, j'estimerai Diogène malheureux le jour où tu auras trouvé un homme qui ne puisse être dépouillé de rien. Sauf erreur de ma part, c'est bien vivre en roi que d'être entouré d'avares, de félons, de brigands, de voleurs en étant le seul auquel on ne puisse porter atteinte.
Si l'on doute du bonheur de Diogène, on peut tout aussi bien douter de la condition des dieux immortels et se demander s'ils ne sont pas malheureux de n'avoir ni propriétés, ni jardins, ni terres mises en valeur par le travail d'autrui, ni capitaux prêtés à taux d'usure sur le forum. N'as-tu pas honte de rester en admiration devant la richesse ? Allons, regarde le ciel : tu verras des dieux nus, qui donnent tout sans rien posséder. Est-il donc pauvre, selon toi, ou semblable à un dieu, l'homme qui s'est dépouillé de tous les biens qui dépendaient du hasard ?
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Entre richesse et pauvreté, le bonheur ?
Estimes-tu plus heureux Démétrius4, l'affranchi de Pompée, qui n'eut pas honte de devenir plus opulent que son ancien maître ? On lui faisait chaque jour un rapport sur le nombre de ses esclaves, comme on rapporte à un général le nombre de ses soldats, alors qu'il aurait dû depuis longtemps se considérer comme riche avec deux esclaves de bas étage et une chambre un tant soit peu spacieuse.
Diogène, à l'opposé, n'avait qu'un esclave ; un jour que celui-ci s'était enfui, il estima qu'il ne valait pas la peine de le reprendre, bien qu'on lui eût révélé où il se trouvait. « Ce serait bien le comble, disait-il, que Manès pût vivre sans Diogène, mais que Diogène ne pût pas vivre sans Manès ! » Pour moi, c'est comme s'il avait dit : « Poursuis ton œuvre ailleurs, Fortune, tu n'as désormais plus rien en dépôt chez Diogène : mon esclave s'est enfui, mais c'est bien moi qui m'en suis trouvé libéré. »
Quand on a du personnel, il faut l'habiller, le nourrir ; il faut satisfaire le ventre de tous ces animaux affamés5, leur acheter des vêtements, surveiller leurs mains rapaces, avoir recours enfin aux services de gens qui ne nous servent qu'en se lamentant et en nous détestant. Comme on est plus heureux lorsqu'on ne doit rien à personne, sinon à quelqu'un à qui l'on peut très facilement opposer un refus, à savoir soi-même !
Mais puisque nous manquons de force d'âme pour parvenir à cela, contentons-nous déjà de réduire notre patrimoine, afin d'être moins exposés aux revers de fortune. À la guerre, les soldats de petite taille, qui peuvent se replier sous leur bouclier, sont mieux lotis que ceux qui dépassent et que leur taille expose de toute part aux blessures. En matière d'argent, le mieux est de ne pas tomber dans la pauvreté mais de ne pas trop s'en éloigner non plus.
Mais cette mesure ne nous plaira que si nous avons d'abord acquis le goût de l'épargne, sans laquelle les richesses sont toujours insuffisantes ou excessives. Cela est d'autant plus vrai que le remède est à notre portée et que la pauvreté elle-même, si elle est secondée par la simplicité, peut se transformer en richesse.
Habituons-nous à tenir le luxe à distance et à évaluer les choses non d'après leur faste, mais d'après leur utilité. Mangeons pour assouvir notre faim, buvons pour étancher notre soif, satisfaisons notre désir charnel dans la limite de nos besoins ; apprenons à nous servir de nos jambes, à choisir nos habits et notre alimentation non d'après la mode, mais d'après les exemples des anciens. Apprenons à accroître notre tempérance, à réfréner notre goût du luxe, à modérer notre amour de la gloire, à apaiser notre colère, à considérer la pauvreté d'un œil serein, à cultiver la simplicité, quand bien même cela déplairait aux imbéciles ; apprenons à satisfaire à peu de frais nos désirs naturels, à maintenir enchaînées nos ambitions débridées et notre âme toujours à l'affût de ce qui va se passer, à travailler enfin à attendre la richesse de nous-mêmes plutôt que de la Fortune.
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Simplicité, gage de tranquillité ?
Face à de tels caprices, à de telles injustices du sort, on aura beau se prémunir, on devra essuyer de nombreuses tempêtes si l'on a largement déployé les voiles ; il faut réduire la toile afin que les traits que lance la Fortune tombent à côté de leur cible. C'est ainsi que, parfois, l'exil et le malheur se muent en remèdes et que des atteintes légères en guérissent de plus graves. Lorsqu'une âme n'est pas réceptive aux préceptes et ne peut être guérie par des remèdes plus doux, pourquoi ne pas prendre soin d'elle en l'exposant à la pauvreté, à l'infamie, à la déchéance, en opposant un mal à un autre ? Habituons-nous donc à prendre nos repas en petit comité, à ne nous asservir qu'à un nombre réduit d'esclaves, à n'utiliser des vêtements que pour l'usage auquel ils sont destinés et à nous loger plus modestement. Ce n'est pas seulement dans les courses de chars et les compétitions du cirque qu'il faut savoir prendre la corde, mais aussi dans l'arène de la vie.
Venons-en aux dépenses d'ordre culturel, les plus nobles qui soient : là encore, elles ne sont raisonnables que dans une certaine mesure. A quoi bon accumuler dans des bibliothèques des livres en si grand nombre qu'une vie entière suffit à peine à en lire les titres ? L'accumulation de livres surcharge l'esprit au lieu de l'instruire, et il vaut bien mieux se consacrer à un petit nombre d'auteurs que vagabonder sans cesse de l'un à l'autre.
[…]
Combien de gens ignares, dépourvus de la plus élémentaire culture, possèdent des livres qu'ils n'ont pas l'intention de lire, et dont la seule vocation est d'orner leur salle à manger ! Acquérons plutôt le nombre de livres dont nous avons besoin, sans superflu.
« Et pourtant, me diras-tu, mieux vaut dépenser son argent ainsi qu'en vases de Corinthe et en tableaux. » Non, car dans quelque domaine que ce soit, l'excès est un vice. Pourquoi te montrer indulgent envers un homme qui se met en quête de bibliothèques de thuya et d'ivoire, qui part à la recherche des œuvres complètes d'auteurs inconnus ou mineurs pour bâiller au milieu de tant de milliers d'ouvrages et n'en apprécier que les reliures et les étiquettes ?
C'est ainsi que tu trouveras chez les paresseux les plus notoires la collection complète des orateurs et des historiens, rangée sur des rayons qui atteignent le plafond. Aujourd'hui, on trouve à côté des thermes et des bains une bibliothèque : c'est le nouvel ornement de rigueur d'une maison. Je serais tout à fait indulgent si ce travers venait d'un goût excessif pour la culture ; mais en vérité, ces œuvres précieuses des génies sacrés de l'humanité, classées avec le portrait de leur auteur, c'est pour les exposer et pour orner les murs qu'on en fait l'acquisition.
Sénèque, La tranquillité de l’âme.
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1. Caton : il s’est suicidé à la suite d’une défaite militaire pour ne pas perdre sa liberté en devenant esclave.
2. Bion : philosophe du IVe siècle av. JC.
3. Diogène : philosophe du IVe siècle av. JC. Il rejetait tout bien extérieur comme autant d’entraves à sa liberté. Il avait choisi un tonneau comme demeure.
4. Démétrius : esclave de Pompée ; affranchi par son maître, il amassa une fortune colossale.
5. Animaux affamés : c'est-à-dire les esclaves.
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COLONISATION ET TRAVAIL, LE « DEVOIR DE CIVILISER »

COLONISATION ET TRAVAIL, LE « DEVOIR DE CIVILISER »

Civiliser par le travail, credo de la colonisation française en Afrique

Le thème du travail est récurrent dans les rapports des observateurs européens en Afrique aux 19e et 20e siècles. Il est intimement lié à celui de la paresse supposée des Africains, au Nord comme au Sud du Sahara. Pour le colonisateur, éduquer les indigènes au travail est partie intégrante du « devoir de civiliser ».
Il est en effet attribué à l’indigène un trait de caractère dominant qu’il faut impérativement éradiquer avant de le civiliser et l’assimiler : la paresse, c’est-à-dire le refus, voire l’horreur du travail. L’extrait suivant de l’ouvrage de Balensi (1931) plante d’emblée le décor :
« En Afrique noire, "assommer les nègres de travail est une légende que l’on pourrait réfuter en répondant seulement qu’ils sont assommants… à force d’essayer par toutes les ruses, de ne pas travailler. »
Les indigènes d’Afrique du Nord ne sont pas mieux lotis. Ainsi, lit-on dans un manuel scolaire datant de 1901, où il est question de l’Algérie, la remarque suivante :
« On voit tout de suite la différence entre notre sillon, droit, régulier, profond, et le sillon tortueux, à fleur de terre de l’Arabe… »

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Ces observations, parmi tant d’autres, sous-entendent qu’il est indispensable, pour faire de l’indigène un « civilisé », de lui apprendre le travail et l’obliger à travailler.
Pour le colonisateur européen, par conséquent, apprendre à travailler, inculquer par tous les moyens le goût du travail à l’indigène, constituent bel et bien un aspect essentiel de sa « mission de civiliser ».
« Faire sentir à l’indigène engourdi dans une paresse millénaire, que la condition première pour devenir un homme civilisé, c’est de travailler ; lui inculquer cette notion de travail obligatoire, comme l’inculquer à nos enfants, ce n’est pas faire œuvre de garde-chiourme, mais œuvre de civilisation. » (Le Monde colonial illustré, Travail et civilisation, 1930)
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Dès lors, inculquer le goût du travail et apprendre à travailler deviennent, dans les colonies, un impératif, aussi bien dans le secteur public que dans le privé. L’administration coloniale et les commerçants, entrepreneurs, planteurs, exploitants forestiers… français ne parlent plus que d’une même voix, concernant les moyens d’atteindre cet objectif. Des théoriciens et spécialistes qualifiés, dûment mandatés, sont mis à contribution, car éduquer les indigènes au travail devient aussi un objectif essentiel pour la réussite de l’œuvre coloniale.
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Comment amener l’indigène au travail ?
Les propositions de solution furent nombreuses à cet égard, dont la plus commode et la plus immédiate fut l’instauration de l’impôt payé en espèces, alors qu’il n’était jusque-là payé qu’en nature.
Le changement fut radical. L’irruption brutale de l’argent, du numéraire, dans la vie de sociétés de troc, celle de l’obligation rigoureuse et intransigeante du paiement de l’impôt de capitation tous les ans, entraînèrent un ébranlement aux conséquences multiples dans les sociétés. Le système, d’une efficacité terrifiante, amena les gens à bouger, à prendre l’habitude de se rendre dans les territoires voisins comme travailleurs saisonniers : du Soudan français (actuel Mali) vers le Sénégal pour occuper un emploi de saisonnier dans les champs d’arachide, ou ceux de la Haute Volta (Burkina Faso), prenant d’assaut les plantations de café ou de cacao en Côte d’Ivoire ou au Ghana… Tout est bon désormais pour se procurer l’argent nécessaire afin de s’acquitter de l’impôt, devenu la terreur de la population.
Des travailleurs se firent également enrôler massivement dans les commerces et exploitations des Français résidant dans les colonies.
L’argent produisit le miracle espéré./http%3A%2F%2Fwww.chez.com%2Flesoutilsduwebmestre%2F%2Fpuces%2Fpuceani%2Fpucea239.gif)
L’organisation de la vie sociale s’en trouva bouleversée, de même que la répartition des tâches au sein des familles. Les gens devaient désormais chercher l’argent où ils pouvaient en trouver, avec le souci permanent de l’impôt à payer en espèces. Peu à peu, l’argent s’introduisit dans les habitudes, les coutumes ancestrales. La dot, par exemple, devait se payer non plus en nature, mais en espèces sonnantes. C’est aussi le début des voyages lointains en quête de travail qui rapporte de l’argent : en France principalement. Certaines ethnies en firent une spécialité dès le début des années 50, dans une France en pleine reconstruction, où le besoin de main-d’œuvre était criant.
Les spécialistes qui avaient préconisé, afin d’amener les indigènes au travail, de leur « créer des besoins » ont eu raison. Par ce remède miracle, l’argent s’insinuait partout dans la vie des populations, créant des besoins, mais aussi des envies et désirs nouveaux, de même qu’il permettait le développement rapide du travail salarié.
« Créer et développer les besoins personnels de l’indigène —préconisait un spécialiste— à mesure qu’il agrandira sa case, la meublera, il sentira la nécessité de se mieux vêtir, lui, sa femme et ses enfants, le besoin de mieux s’alimenter. Ses besoins s’accroîtront naturellement, et il travaillera plus naturellement pour les satisfaire. »
« C’est également le moyen le plus sûr —affirme-t-on— de faire avancer la civilisation, condition de tout progrès. »
Sur l’ensemble de ces thèmes, eut lieu à Paris, en 1930, une célèbre conférence, qui marqua durablement les esprits ; le sujet :
« L’avènement du consommateur dans les colonies ».
La conférence traita largement du thème du commerce avec les colonies, de la question des débouchés pour les produits de la métropole, des marchés coloniaux, des moyens de susciter chez les indigènes le goût des produits français…
On y relève quelques propos savoureux du conférencier qui sut capter l’attention et l’intérêt d’un public nombreux :
« Vous allez trouver un nègre, vous lui dites : je veux faire des échanges avec toi ; tu vas me donner des arachides, de la kola, de l’huile de palme, du caoutchouc, des produits de ton pays ; en échange, je vais te donner ce que je produis, moi, c’est-à-dire des chaussures, des faux-cols, des vêtements européens.
Le même nègre acceptera un bout de cotonnade, mais pas de faux-col, ni de souliers, et, quand il aura acheté ce qui lui convient, ses besoins étant satisfaits, il ne travaillera plus et n’apportera plus rien à la factorerie… »
En attendant, « les usines marchent et attendent les matières premières nécessaires à leur approvisionnement ; elles ne peuvent attendre que le nègre ait besoin d’un autre bout de cotonnade, ou que, désireux de plaire à quelque beauté du pays, il ait envie de se procurer un faux-col, le Noir ne travaillera qu’à ses heures. » (Conférence de Francis Delaisi publiée dans le Bulletin du Comité national de l’Organisation française pour les Colonies, 1930).
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Deux visions de l’existence, deux philosophies
Pour beaucoup d’autochtones, quand l’argent nécessaire pour payer l’impôt est réuni, s’arrête le besoin de travailler, d’où l’intérêt pour eux du travail saisonnier ou ponctuel, et non un salariat prolongé dans le temps. Cet aspect constitua un véritable point d’achoppement entre Blancs et Africains dans les colonies. Suit un autre extrait de la fameuse conférence de 1930 :
« Quand le Noir a touché son argent, il n’y a plus rien à faire : il retourne dans sa tribu natale, achète deux ou trois femmes, et une douzaine de bœufs, le problème est résolu : les femmes cultivent la terre, les enfants gardent les bœufs, et lui fume le calumet sous l’arbre : il est rentier, sans crainte de dévalorisation de ses titres, c’est, à coup sûr, un sage. Allez lui proposer de revenir à la mine, il ne comprendra pas et vous enverra quelques bouffées à la figure.
[…]
L’indigène dit : "jouissons", le jour même où il a reçu de quoi jouir, et il n’attend pas que la mort le prenne en chemin. "Carpe diem" écrivait Horace ; le Nègre bantou cueille son argent, décampe, et on l’a assez vu !... »
(Même présentée sous une forme quelque peu caricaturale, l’analyse n’est pas dénuée de tout fondement.)
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« La Civilisation, c’est nous »
Dans l’esprit des Français comme des Européens du 19e siècle en général (sans doute encore de nos jours), le mot Civilisation ne peut s’écrire ni se prononcer autrement qu’avec C majuscule car, elle est unique et indivisible.
La Civilisation, c’est celle de l’Occident européen.
Pour beaucoup d’Européens, leurs sociétés sont à l’apogée de l’évolution de l’espèce humaine. Ils ne peuvent par conséquent imaginer qu’il puisse exister une autre civilisation que la leur. Et si, par hasard, il en existait une autre, ailleurs qu’en Europe, elle ne pouvait être qu’inférieure.
Ainsi échoit à l’Européen, la mission de mener progressivement les autres peuples de l’état « sauvage » à l’état civilisé.
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En Occident.
Révolution industrielle, usine, cadence, temps
Les Européens qui commencent à coloniser l’Afrique au 19e siècle, ne sont plus ceux du 15e ou 16e siècle. La révolution industrielle à transfiguré les villes et les campagnes et profondément imprégné les esprits et les modes de vie.
À l’heure du clocher d’église se joint désormais celle de l’usine et du chantier. Le temps lui-même revêt une dimension nouvelle. On en évalue l’apport, car il a un prix. (« Time is money », le temps c’est de l’argent.)
Prix également évalué en rendement, journalier, mensuel, annuel… on va vite parce qu’il faut aller vite, pour être à l’heure, parce que la machine tourne, être à l’heure à l’usine, sur le chantier, au bureau…
La montre, instrument de délivrance autant que de torture, ornement et arme, s’impose au monde du travail comme au reste de la société. Nouvel oracle, elle rythme le mouvement, les activités et les instants de la vie.

Choc de cultures
Tout le contraire de l’Afrique endormie à l’ombre de l’arbre du village, ou celle de ses cocotiers, où l’on ignore le temps, surtout la montre.
Albert Schweitzer, le célèbre médecin de Lambaréné (Gabon), témoigne dans les années 30 :
« Nous sommes tous usés par les formidables conflits entre l’Européen, pour qui le travail est une nécessité intérieure, qui est chargé de responsabilités et n’a jamais le temps, et le primitif qui ignore les responsabilités et a toujours le temps. »
Afrique indolente, assoupie, lente, où l’on vit, non à l’heure de l’horloge, mais à l’heure du soleil et de la lune, en symbiose avec la nature, où l’heure et son instrument, la montre, ne disposent d’aucun pouvoir sur l’homme qui les ignore.
Ici on regarde la lune et le soleil, non les aiguilles d’une montre, et l’on va à son rythme, imperturbable, celui que l’on a choisi.
On vit au rythme du temps long, au pas lent. Ici aucune volonté de dominer la nature, encore moins de la vaincre, pour la soumettre à la volonté des hommes. En accord avec cette philosophie de l’existence, l’homme n’est pas fait pour dominer la nature qui est source de vie. Quand elle est blessée, l’homme souffre. (Du moins à l’époque !).
Mais, cette vie à l’ombre de l’arbre du village, cette vie sans montre est-elle aujourd’hui la voie idéale pour s’insérer dans ce monde du 21e siècle, dans le tourbillon de la mondialisation, y prendre toute sa place, dans le sens de la marche de l’Histoire ?
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Sur cet aspect, voir T. Diakité, 50 ans après, l’Afrique, Arléa, 2011.

ALAIN, LES MALADES DE L’IMAGINATION
ALAIN, LES MALADES DE L’IMAGINATION
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Les mauvais tours de l’imagination. Quand l’imagination crée le malade.
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(Émile Chartier dit), philosophe français, 1868-1951)
Il n'est pas question ici de ceux qui se croient malades sans l'être, et qui sont rares. Il s'agit de ceux qui aggravent leurs maladies par l'inquiétude d'imagination, ce qui est le cas de presque tous et aussi de ceux qui sont malades par peur de l'être et qui sont nombreux. Cette puissance de l'imagination est bien connue, et a été amplement étudiée dans ses effets. Mais, pour les causes, il semble que chacun s'étudie à être ignorant. Certes nous ne savons pas comment nos idées se traduisent par des mouvements corporels, et même nous ne le saurons jamais ; nous savons seulement que nous ne formons jamais d'idées sans des mouvements corporels. En considérant seulement dans cette liaison ce qui est le plus connu, à savoir que par jugement nous faisons marcher nos muscles, on explique déjà la plus grande partie des effets de l'imagination, et peut-être tous. Nous pouvons nous tuer par couteau ou pendaison, ou en nous jetant au précipice ; les actions retenues n'ont guère moins de puissance, quoiqu'elles agissent plus lentement.
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Effets de l’imagination sur le corps
Un malade peut s'aider à guérir par massage ou friction ; il peut se nuire par mouvements d'impatience ou de fureur ; ce sont là réellement des effets de l'imagination à proprement parler, qui n'a de réel, dans ses fantaisies, que les mouvements du corps qui les font naître. Mais d'autres mouvements que ceux-là, bien que moins sensibles aux yeux, agissent tout autant sur la santé. Les mouvements de la respiration sont ralentis, gênés et même suspendus par toute attente et préparation. Cela tient à notre mécanique, qui exige, pour tout effort, que le thorax soit bien rempli d'air, afin d'offrir une attache plus solide à tous nos muscles. Au reste cela se fait naturellement, les muscles s'éveillant les uns les autres par voisinage et communications nerveuses ; mais un faux jugement y ajoute quelquefois, comme lorsque nous montons une côte assez longue ou un grand escalier ; nous prenons alors une espèce de résolution qui paralyse notre souffle ; et le cœur aussi réagit par mécanisme. Cet exemple fait voir qu'une attente craintive ralentit réellement la vie. Puisqu'une crainte nous oppresse, on voit que la crainte d'étouffer ajoute au mal. Quand on s'étrangle en buvant, il se produit comme une terreur en tumulte dans tout le corps, que l'on peut arriver à dompter par gymnastique, comme chacun peut l'essayer, comme aussi de ne point se frotter l'œil quand un moucheron s'y met.
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Paralysie de l’action et de la volonté
Dans les maladies plus graves et plus lentes, il y a une surveillance de soi et une attente des signes qui nuit par une volonté de guérir mal gouvernée. L'anxiété et même la simple attention à soi ne vont point sans un resserrement de tous les muscles, qui ralentit la nutrition et l'élimination. On se retient de vivre, par la peur de mourir. Il y a tout un système musculaire sur lequel la volonté n'a point d'action directe, c'est celui qui règle les mouvements de digestion ; mais il est impossible que ces muscles ne prennent point de contracture ou de spasme par la contagion des autres. Ajoutons que le sang, outre qu'il se trouve moins baigné d'oxygène, s'encrasse encore par tout ce travail inutile ; l'inquiétude contenue ne remue point le corps, mais elle fatigue autant qu'un violent effort. Ces effets agissent à leur tour comme des signes ; les effets de la crainte augmentent la crainte ; la pensée étrangle la vie.
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L’insomnie, une maladie ?
L'insomnie est une étrange maladie qui souvent résulte seulement d'une condamnation de soi. La veille n'a rien de pénible par elle-même, si l'on ne pense pas à soi ; mais souvent le passionné attend le sommeil comme un repos ; et, même sans pensées pénibles, il arrive que l'on s'étonne de ne pas dormir, et que l'on prend de l'inquiétude ; d'où une contracture d'impatience, et bientôt des mouvements qui éloignent le sommeil ; car s'inquiéter c'est s'éveiller, et vouloir c'est s'éveiller. Le souvenir de cette lutte pénible occupe même les heures du jour, et la nuit est mauvaise par prédiction, que dis-je, par prédilection, car l'idole fataliste est adorée. J'ai connu des malades qui s'irritaient quand on leur prouvait qu'ils avaient dormi. Le remède est de comprendre d'abord l'insomnie par ces causes, et de se délivrer ainsi du soin de dormir. Mais on peut apprendre à dormir presque dès qu'on le veut, comme on apprend à faire n'importe quelle action. D'abord rester immobile, mais sans aucune raideur ni contracture, et s'appliquer à bien reposer toutes les parties du corps selon la pesanteur, en assouplissant et relâchant tous les muscles ; aussi en écartant les pensées désagréables, si l'on en a ; et cela est plus facile qu'on ne croit ; mais j'avoue que si on ne le croit pas possible, c'est alors impossible.
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Penser pour vivre
Je viens au mélancolique, qui n’a point d'autre maladie que sa tristesse ; mais entendez que tristesse est réellement maladie, asphyxie lente, fatigue par peur de la vie. J'avoue qu'il ne manque pas de malheurs réels, et que celui qui les attend ne tarde pas à avoir raison ; mais s'il y pense trop, il trouve de plus un mal certain et immédiat dans son corps inquiet ; et ce pressentiment aggrave la tristesse et ainsi se vérifie aussitôt ; c'est une porte d'enfer. Par bonheur la plupart en sont détournés par d'autres causes et n'y reviennent que dans la solitude oisive. Contre quoi ce n'est pas un petit remède de comprendre que l'on est toujours triste si l'on y consent. Par où l'on voit que l'appétit de mourir est au fond de toute tristesse et de toute passion, et que la crainte de mourir n'y est pas contraire. Il y a plus d'une manière de se tuer, dont la plus commune est de s'abandonner. La crainte de se tuer, jointe à l'idée fataliste, est l'image grossie de toutes nos passions, et souvent leur dernier effet. Dès que l'on pense, il faut apprendre à ne pas mourir.
Alain, Éléments de philosophie.
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MARC-AURÈLE : DU BON USAGE DE L’EXISTENCE
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MARC-AURÈLE : DU BON USAGE DE L’EXISTENCE
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Savoir quitter le navire quant vient l’heure

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Propos d’un stoïcien : la pureté de mœurs
Il ne faut pas seulement considérer que la vie chaque jour se consume et que la part qui reste diminue d'autant. Mais il faut encore considérer ceci : à supposer qu'un homme vive longtemps, il demeure incertain si son intelligence restera pareille et suffira dans la suite à comprendre les questions et à se livrer à cette spéculation qui tend à la connaissance des choses divines et humaines. Si cet homme, en effet, vient à tomber en enfance, il ne cessera ni de respirer, ni de se nourrir, ni de se former des images, ni de se porter à des impulsions, ni d'accomplir toutes les autres opérations du même ordre ; mais la faculté de disposer de soi, de discerner avec exactitude tous nos devoirs, d'analyser les apparences, d'examiner même s'il n'est point déjà temps de sortir de la vie, et de juger de toutes les autres considérations de ce genre qui nécessitent une raison parfaitement bien exercée, cette faculté, dis-je, s'éteint la première. Il faut donc se hâter, non seulement parce qu'à tout moment nous nous rapprochons de la mort, mais encore parce que nous perdons, avant de mourir, la compréhension des questions et le pouvoir d'y prêter attention.
Il faut encore prendre garde à ceci : les accidents mêmes qui s'ajoutent aux productions naturelles ont quelque chose de gracieux et de séduisant. Le pain, par exemple, en cuisant par endroits se fendille et ces fentes ainsi formées et qui se produisent en quelque façon à l’encontre de l'art du boulanger, ont un certain agrément et excitent particulièrement l'appétit. De même, les figues, lorsqu'elles sont tout à fait mûres, s'entrouvrent : et, dans les olives qui tombent des arbres, le fruit qui va pourrir prend un éclat particulier. Et les épis qui penchent vers la terre, la peau du front du lion, l'écume qui s'échappe de la gueule des sangliers, et beaucoup d'autres choses, si on les envisage isolément, sont loin d'être belles, et pourtant, par le fait qu'elles accompagnent les œuvres de la nature, elles contribuent à les embellir et deviennent attrayantes. Aussi, un homme qui aurait le sentiment et l'intelligence profonde de tout ce qui se passe dans le Tout, ne trouverait pour ainsi dire presque rien, même en ce qui arrive par voie de conséquence, qui ne comporte un certain charme particulier. Cet homme ne prendra pas moins de plaisir à voir dans leur réalité les gueules béantes des fauves qu'à considérer toutes les imitations qu'en présentent les peintres et les sculpteurs. Même chez une vieille femme et chez un vieillard, il pourra, avec ses yeux de philosophe, apercevoir une certaine vigueur, une beauté tempestive, tout comme aussi, chez les enfants, le charme attirant de l'amour. De pareilles joies fréquemment se rencontrent, mais elles n'entraînent pas l'assentiment de tous, si ce n'est de celui qui s'est véritablement familiarisé avec la nature et ses productions.

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La liberté et la raison comme guides
N'estime jamais comme utile à toi-même ce qui t'obligera un jour à transgresser ta foi, à quitter la pudeur, à concevoir de la haine pour quelqu'un, à suspecter, à maudire, à dissimuler, à désirer ce qui a besoin de murs et de tentures. L'homme qui, avant tout, a opté pour sa raison, son génie et le culte dû à la dignité de ce génie, ne joue pas la tragédie, ne gémit pas et n'a besoin ni d'isolement ni d'affluence. Suprême liberté : il vivra sans rechercher ni fuir quoi que ce soit. Que son âme reste durant un plus ou moins long intervalle de temps enveloppée dans son corps, il ne s'en fait, de quelque façon que ce soit, aucun souci. S'il fallait, en effet, dès maintenant qu'il s'en aille, il partirait aussi dégagé que pour toute autre de ces besognes susceptibles d'être remplies avec décence et mesure. Le seul souci qu'il a durant sa vie entière est de garder sa pensée de toute façon d'être qui serait impropre à un être raisonnable et sociable.
[…]
Rejette donc tout le reste et ne t'attache qu'à ces quelques préceptes. Mais souviens-toi aussi que chacun ne vit que le moment présent, et que ce moment ne dure qu'un instant ; le reste, il a été vécu ou est dans l'incertain. Petit est donc le temps que chacun vit ; petit est le coin de terre où il le vit, et petite aussi, même la plus durable, est la gloire posthume ; elle ne tient qu'à la succession de ces petits hommes qui mourront très vite, sans se connaître eux-mêmes, bien loin de connaître celui qui mourut longtemps avant eux.
[…]
Si tu remplis la tâche présente en obéissant à la droite raison, avec empressement, énergie, bienveillance et sans y mêler aucune affaire accessoire ; si tu veilles à ce que soit toujours conservé pur ton génie intérieur, comme s'il te fallait le restituer à l'instant ; si tu rattaches cette obligation au précepte de ne rien attendre et de ne rien éluder ; si tu te contentes, en ta tâche présente, d'agir conformément à la nature, et, en ce que tu dis et ce que tu fais entendre, de parler selon l'héroïque vérité, tu vivras heureux. Et il n'y a personne qui puisse t'en empêcher.
Comme les médecins ont toujours sous la main les instruments et les fers nécessaires à donner des soins dans les cas urgents : de même, aie toujours prêts les principes requis pour la connaissance des choses divines et humaines et pour tout accomplir, même l'action la plus insignifiante, en homme qui se souvient de l'enchaînement réciproque de ces deux sortes de choses. Car tu ne saurais bien faire aucune chose humaine, sans la rapporter en même temps aux choses divines, et inversement.
Ne t'écarte plus. Tu n'es pas en situation de relire tes Mémoires, ni les gestes antiques des Romains et des Grecs, ni les extraits d'ouvrages que tu réservais pour ta vieillesse. Hâte-toi donc au but ; renonce aux vains espoirs et porte-toi secours, si tu as, tant que c'est possible encore, quelque souci de toi-même.
On ne sait pas combien d'acceptions ont ces mots : voler, semer, acheter, rester en repos, voir ce qu'il faut faire ; cela ne s'acquiert point avec les yeux, mais par le moyen d'une certaine autre vue.

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Corps, âme, intelligence. Au corps, les sensations ; à l'âme, les impulsions ; à l'intelligence, les principes. Être impressionné par une représentation appartient même aux brutes ; être mû comme par des fils par les impulsions appartient aux fauves, aux efféminés, à Phalaris et à Néron. Mais avoir l'intelligence pour se guider vers ce qui paraît être de notre devoir, appartient même à ceux qui nient les Dieux, délaissent leur patrie et agissent lorsqu'ils ont clos les portes. Si donc tout le reste est commun aux êtres que j'ai dits, ce qui reste en propre à l'homme de bien est d'aimer et d'accueillir avec satisfaction les accidents fortuits et les événements filés en même temps que son destin, de ne jamais embrouiller ni abasourdir par une foule d'images le génie intérieur qui réside au fond de sa poitrine, mais de le conserver dans la sérénité… sans proférer une parole contraire à la vérité, sans jamais rien faire à l'encontre de la justice. Et, même si tous les hommes se refusent à croire qu'il vit avec simplicité, réserve et débonnaireté, il ne s'irrite contre personne, et il ne dévie pas de la route qui mène au terme de la vie, terme qu'il faut atteindre en étant pur, calme, dégagé, et en s'accommodant sans violence à sa destinée.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même.

TRADITIONS, CULTURES ET RELIGION : REMISE EN CAUSE OU NOUVELLE VISION ? QUEL PRÉSAGE POUR DEMAIN ? ②

TRADITIONS, CULTURES ET RELIGION : REMISE EN CAUSE OU NOUVELLE VISION ? QUEL PRÉSAGE POUR DEMAIN ? ②
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Pays-Bas et Gambie, à l’endroit ou à l’envers ?
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Pays-Bas : une tradition populaire et séculaire
La Saint-Nicolas est la tradition la plus fêtée aux Pays-Bas, où elle est sans doute la plus populaire, entraînant enfants, jeunes et moins jeunes dans une kermesse joyeuse et bon enfant, de novembre à décembre.
C’est que Saint-Nicolas, distributeur de cadeaux attendus, n’arrive jamais seul. Il est accompagné d’un ou plusieurs serviteurs noirs, répondant au nom de « Pierre le Noir », l’équivalent du « Père Fouettard » en France.
La présence de Pierre le Noir aux côtés de Saint-Nicolas date du XIXe siècle. Les images restent les mêmes : Saint-Nicolas apparaît entouré de ses acolytes noirs, affublés d’un costume médiéval et coiffés d’une perruque afro sous un chapeau.
Mais, depuis le début de ce XXIe siècle, cette tradition ne fait plus l’unanimité dans le pays. Mieux, elle crée une polémique virulente et des débats passionnés dans tout le pays entre partisans et opposants à cette coutume festive.
Pour les opposants, ces images rappellent le temps où les Néerlandais exploitaient des esclaves dans leurs colonies. De nombreuses manifestations dans les grandes villes comme dans les petites communes du pays sont le signe que l’affrontement entre partisans et opposants n’est pas prêt de faiblir. Les rangs des opposants les plus irréductibles sont composés essentiellement de citoyens néerlandais ou d’étrangers originaires du Surinam, de Curaçao, aux Antilles, pour qui l’image de Pierre le Noir est « raciste et dégradante ».

Pierre le Noir contesté
Tous les ans désormais, entre fin novembre et fin décembre, les cortèges de manifestants et les débats reparaissent, pour ou contre cette tradition ; et les arguments restent les mêmes, mêlant histoire et fêtes, opposant désir du maintien de la tradition et volonté de changement.
En 2013, les opposants firent circuler une pétition qui recueillit plus de 2 millions de signatures en moins de 48 heures. Et, depuis cette date, les débats restent également animés au Parlement.
Ce dernier dépêcha une délégation auprès de l’ONU pour expliquer le caractère populaire et historique de cette tradition multiséculaire, apparemment sans grand succès.
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La fracture nationale
Faute de consensus national, villes et communes agissent chacune selon leur inspiration.
De nombreuses petites communes font de la résistance, ne voyant rien de raciste dans cette manifestation populaire. Au contraire, la plupart des grandes villes, comme La Haye ou Utrecht, ont remplacé Pierre le Noir par une version « neutre », avec des visages peints en d’autres couleurs, ou en interdisant la présence de Pierre le Noir traditionnel dans les établissements scolaires comme c’était le cas auparavant. De même les représentations diplomatiques néerlandaises à l’étranger adaptent désormais cette coutume au pays de leur implantation.
La querelle interne a pris une dimension internationale. Des plaintes furent déposées auprès du Haut-commissariat aux Droits de l’Homme des Nations unies, lequel diligenta une enquête dans le pays. Pour ces enquêteurs, la tradition néerlandaise est une « fête raciste » qui perpétue « une vision stéréotypée du peuple africain et des personnes d’origine africaine ». Pour résoudre le problème, elle préconisa une consultation nationale.

La Gambie, à rebours
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La Gambie, ancienne colonie britannique, enclavée au sud du Sénégal et peuplée d’environ 2 millions d’habitants, est dirigée depuis 1994, par Yahya Jameh, arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’État militaire. Le pays est depuis, soumis à un régime autocratique qui détruit, peu à peu, le peu d’acquis démocratique chichement octroyé aux populations depuis l’indépendance en 1965. Après avoir déclaré la guerre à ceux qu’il qualifie de « droitdelhommistes » [= défenseurs de droits de l’homme] à qui il intima l’ordre de quitter le pays, il annonça brutalement, en 2013, le retrait de son pays du Commonwealth qu’il qualifia d’organisation de « colonisation », sans doute lassé des rappels à l’ordre répétés de cette instance au sujet de la brutalité de sa politique à l’égard de ses nationaux et la violation systématique des Droits de l’homme.
Un nouveau palier est franchi dans la gouvernance autocratique depuis le mardi 5 janvier 2016, jour où le président gambien décréta l’obligation du port du voile pour toutes les femmes fonctionnaires, ce, à tous les échelons de l’administration. Ces femmes ont désormais l’obligation de « couvrir leurs cheveux avec un foulard sur leurs lieux de travail ».
Aucune raison ni explication ne fut donnée pour justifier un tel changement, sauf cette déclaration du président :
« Le destin de la Gambie est dans les mains d’Allah. À partir d’aujourd’hui, la Gambie est un État islamique. Nous sommes un État islamique qui respectera les Droits des citoyens. »
(Aucun référendum ne fut envisagé).
"Tel prince, telle religion"
Et la terre continue de tourner !
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TRADITIONS, CULTURES ET RELIGION : REMISE EN CAUSE OU NOUVELLE VISION ? QUEL PRÉSAGE POUR DEMAIN ?①

TRADITIONS, CULTURES ET RELIGION : REMISE EN CAUSE OU NOUVELLE VISION ? QUEL PRÉSAGE POUR DEMAIN ?①
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Paris, Amsterdam, Mogadiscio (Somalie) : avancées ou reculs ?
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Laïcité en débat, hier et demain…
L’Association des maires de France (AMF) a sans doute ouvert la boîte de Pandore, en considérant la présence de crèches de Noël dans les mairies comme « non compatible avec la laïcité », et réclamé le vote d’une loi permettant une clarification à ce sujet.
Au-delà des crèches, cette association a élaboré un « guide de bonne conduite » concernant également les cantines à l’école, les sorties scolaires, les signes religieux dans l’espace public, l’égalité filles garçons, destiné aux élus locaux, afin de les aider à résoudre les questions posées dans ces différents domaines, en rapport avec la laïcité.
Cette prise de position des maires de France est diversement appréciée et soulève un nouveau débat dans le pays autour de la laïcité, ce qui laisse à penser que la question de la laïcité reste un sujet éminemment à débat, et qui n’est sans doute pas prêt de cesser de l’être.
Sur le fond, cette initiative des maires fait-elle avancer ou reculer la cause de la laïcité en France ?
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Amsterdam
Sémantique et histoire, la révolution des mots ?
Initiative inédite
Le Rijksmuseum d’Amsterdam, le plus grand musée des Pays-Bas, a pris l’initiative de changer toutes les notes explicatives et les titres des 22 000 œuvres d’art qu’il renferme depuis des siècles, afin de supprimer tous les termes à connotation péjorative ou dévalorisante. Autrement dit, bannir définitivement des mots hérités de la période coloniale « fabriqués » par les colonisateurs pour désigner certains peuples.
Les mots les plus concernés par cette « révolution muséographique » et sémantique sont : Indiens, mahométans, nègre, nain, hottentot… Ce ne sont pas des noms authentiques, mais « des surnoms » selon la directive du département d’histoire du musée, Martine Gosselink, à l’origine de cette décision spectaculaire et inattendue. Elle précise la philosophie de son acte :
« Il s’agit de ne pas utiliser les surnoms donnés par les Blancs aux autres. Nous, les Néerlandais, sommes parfois appelés « têtes de fromage ». Nous n’aimerions pas aller dans un musée et nous voir décrits comme têtes de fromage ! C’est exactement ce que nous ne voulons pas faire ici. »
Cela nécessite la « répudiation » de mots ainsi catalogués et la reformulation de la présentation des œuvres.
Ainsi le tableau de Simon Maris titré « Jeune négresse » est rebaptisé « Jeune fille à l’éventail ».
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Évolution ou révolution, quel impact ?
Comme en France, la proposition de l’Association des maires de France concernant les crèches en mairies, aux Pays-Bas aussi, les avis sont partagés au sujet de l’initiative du Rijksmuseum d’Amsterdam. Les opposants au changement de nom de tableaux et l’interdiction de mots mis à l’index évoquent la nécessité de maintenir les appellations d’origine car elles « correspondent à la réalité d’une époque ».
Pourquoi ne pas prendre comme arbitres de cette controverse sémantique à consonance historique, les intéressés eux-mêmes : les peuples d’Asie, d’Afrique, d’Orient… ? Recueillir leurs avis, leurs visions de cette question. En France, il existe bien l’expression « tête de nègre » pour désigner une pâtisserie ! qu’en pensent les Noirs d’Afrique ou d’ailleurs ?
Un référendum sur cette question pouvant amener les peuples concernés à se prononcer par rapport à l’initiative du musée d’Amsterdam ne serait sans doute pas dénué de sens, ni sans intérêt.
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Révolution des mots ou révolution dans les esprits ?
Si cette révolution des mots pouvait aller de pair avec une révolution dans les esprits, en Afrique, en Europe et ailleurs dans le monde, et aboutir à une vision commune du passé et du présent, on aura fait un pas décisif vers la rencontre des hommes ainsi que vers la paix des mémoires ; bref, une réconciliation à l’échelle planétaire.
Avant il faut éveiller la conscience des peuples concernés par l’initiative du musée d’Amsterdam, et les inciter à porter un regard à la fois critique et constructif sur un épisode marquant de leur histoire, ce qui donnerait plus de sens à l’initiative audacieuse et novatrice de la directrice du Département d’histoire du musée néerlandais dont la visée humaniste serait ainsi confortée.
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Somalie
À rebours. En Somalie, de l’ouverture à la fermeture
Noël et le Nouvel An bannis
Le gouvernement somalien décrète :
« À partir du 23 décembre 2015, la célébration de Noël et celle du nouvel An sont interdites sur toute l’étendue du territoire somalien.
Toutes les festivités et tous les événements liés à ces fêtes sont contraires à la culture islamique et pourraient nuire à la communauté musulmane. »
Il serait là aussi souhaitable de consulter le peuple somalien dans son ensemble, au moyen d’un référendum démocratiquement organisé, afin de s’assurer que cette décision gouvernementale émane de l’ensemble du peuple somalien. La Somalie n’est pas le seul pays à prendre une telle mesure. En effet, le gouvernement du Tadjikistan et celui de Brunei ont également banni la célébration de Noël et du nouvel An sur leur territoire.
Un monde divers, qui ne semble pas marcher vers le même horizon : certains avançant, d’autres reculant.
Ainsi va notre monde, entre avancées et reculs, ouverture et fermeture, détente et crispation.
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BONNE ANNÉE 2016
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À TOUTES
ET
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BONNE ET HEUREUSE ANNÉE
2016
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NB : Un nouvel article toutes les fins de semaine pour
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Vos commentaires sont les bienvenus
Il y a tant à apprendre les uns des autres !
T.D.
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ALAIN, LA COLÈRE : ORIGINES ET MANIFESTATIONS. DISSECTION
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ALAIN, LA COLÈRE : ORIGINES ET MANIFESTATIONS.
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Alain (Émile Chartier dit), philosophe français, 1868-1951)
La colère, origines et manifestations
La colère naît souvent de la peur. La première occasion d'agir ou seulement de parler oriente alors toute l'agitation musculaire ; mais il reste dans l'action quelque chose du tremblement de la peur ; tous les muscles y concourent, et l'agitation est encore augmentée par ses propres effets, comme on voit si bien dans l'enfant qui crie de toutes ses forces, et crie encore plus par le mal qu'il se donne et par le bruit qu'il entend. Est-ce ici peur ou colère ? On ne sait ; les deux sont mêlés. Chez l'homme fait il y a toujours, dans toute colère, une certaine peur de soi-même, et en même temps un espoir de soulagement comme si la colère nous déliait ; et elle nous délie, si elle tourne à l'action. Mais souvent elle se dépense en gestes et en paroles, non sans éloquence quelquefois. On n'en peut alors juger par le dehors ; car une action vive et difficile offre souvent tous les signes de la colère ; mais les effets supposent de la clairvoyance et une certaine maîtrise de soi, ce qui faisait dire à Platon que la colère peut être au service du courage, comme le chien est au chasseur.
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La colère, mauvaise cavalière ?
Mais la colère n'est pourtant point à mes ordres, comme sont mes jambes, mes bras, ma langue ; et chacun sent bien que la colère l'entraîne toujours plus loin qu'il ne voudrait. Peut-être y a-t-il aussi dans la colère, dès qu'elle n'est plus seulement convulsion ou crise de nerfs, bien plus de comédie qu'on ne l'avoue. On apprend à se mettre en colère et à conduire sa colère comme on apprend à faire n'importe quoi.
Peut-être y a-t-il colère dès que l'on agit en pensant à soi, j'entends sans savoir exactement ce que l'on peut faire en laissant aller toute sa force. Il y a des mouvements que l'escrimeur sait faire ; mais, pour forcer un peu la vitesse et en quelque sorte pour se dépasser lui-même, il faut qu'il délivre l'animal, à tous risques. C'est comme une colère d'un court moment, d'abord préparée par l'attitude et les mouvements, et puis lâchée comme un coup de fusil. Mais il est d'expérience aussi que les mouvements laissés à la colère se dérèglent bientôt. Aussi voit-on que la colère éloquente va par courts accès, interrompus par la réflexion et la reprise de soi. Au reste il est clair que, dès que l'on fait une action nouvelle, on ne sait pas si on la fera, ni comment. Aussi la peur précède la vraie improvisation, et la colère l'accompagne toujours.
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Colère et mensonge
Il y aurait donc un peu de colère toutes les fois que, sans prévoir assez, nous osons. Agir malgré la peur, c'est peut-être la colère même. Cela peut être observé dans les conversations de société ; le moindre frémissement de colère, ou, si l'on veut, d'éloquence dans la voix fait dresser l'oreille aux détourneurs, qui y remédient par quelque occasion innocente de faire rire. C'est que la colère est le signe qu'on improvise, que l'on dit quelque chose de nouveau dont on ne voit pas les suites. Vouloir dire ce qu'on n'ose pas dire, et se mettre en colère, c'est tout un. La rougeur du visage, commune au timide et au menteur, est peut-être une colère rentrée. La colère est souvent la suite d'un long mensonge de politesse ; après la peur qui se tait, c'est la peur qui parle. Mais observez bien que j'entends non pas la peur d'un mal bien défini, mais la peur de l'imprévu, aussi bien dans ce que l'on fera. C'est pourquoi on voit tant de colères dans l'amour vrai, où la crainte de blesser ou de déplaire fait qu'on ne s'y risque qu'avec fureur. Aussi, quelque effet que l'on me fasse voir, je crois difficilement à la haine ; l'amour et la crainte expliquent assez nos crimes.
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La haine, effet ou cause de la colère ?
La colère serait donc toujours peur de soi, exactement peur de ce que l'on va faire, et que l'on sent qui se prépare. Aussi a-t-on souvent de la colère contre ceux qui vous donnent occasion de dissimuler ; le frémissement se connaît alors dans les paroles les plus ordinaires. L'indiscrétion par elle-même offense. Et peut-être l'offense n'est-elle jamais que dans l'imprévu. La colère est donc liée de mille manières à la politesse. Même laissant cette colère qui va avec l'action, et qui est presque sans pensée, je dirais bien que la vraie colère naît de cette contrainte que chacun s'impose en société, par crainte des gestes et des paroles. L'on comprend ainsi comment la colère peut être sans mesure pour de petites causes ; car ce qui met en colère, c'est que l'on se craint soi-même longtemps. Aussi je prends la haine comme étant plutôt l'effet que la cause de la colère. Haïr, c'est prévoir qu'on s'irritera. C'est pourquoi souvent l'on n'arrive pas à avoir de la haine, quoiqu'on trouve des raisons d'en avoir, comme aussi on trouve difficilement des raisons de la haine qui ne soient point faibles à côté. Comprendre cela, ce n'est pas de petite importance pour la paix du cœur. Il est difficile de se garder de la colère, mais de la colère à la haine, c'est un saut que le sage ne fait point.
Alain, Éléments de philosophie.

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LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?
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LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?
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Esclavage, traite, colonisation, des mémoires brouillées

La conférence internationale initiée par les Nations unies et tenue à Durban (Afrique du Sud), du 2 au 9 septembre 2001, avait pour objectif de réconcilier les peuples de la Terre, en conciliant les mémoires des uns avec celles des autres, afin d’apaiser les tensions entre populations dans les mêmes États et dans le monde en général. Faire qu’enfin, et pour toujours, les peuples de la Terre, quels qu’aient pu être leur passé, leur action, leur statut ou conditions, puissent s’accepter, se regarder en face, se respecter et s’aimer, non comme anciens bourreaux ou anciennes victimes, anciens maîtres ou anciens esclaves, blancs ou noirs, mais comme Humains, frères, coresponsables de la même planète, aujourd’hui et demain.
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Tous frères sur terre ?
Cette initiative généreuse, cette vision positive de l’Homme, capable, sinon de pardonner, du moins de comprendre, accoucha cependant de fractures douloureuses multiples, en mettant le feu aux poudres des mémoires plurielles.
Le choc des mémoires
La mémoire des uns
Ici, en France, malgré Durban, les mémoires entrent en ébullition en 2005.
Entre amalgames, raccourcis, amnésie réelle ou feinte, déni d’histoire, volonté d’occulter ou méconnaissance des réalités du passé, le « devoir d’histoire » apparaît comme une urgente obligation, avant le « devoir de mémoire », afin de réduire la fracture entre mémoires et donner plus de sens aux « commémorations ».
En février 2005, à la faveur d’une loi votée par le Parlement, affirmant la reconnaissance de la Nation pour l’œuvre coloniale, ainsi qu’une contribution en faveur des rapatriés d’Afrique du Nord, et un amendement engageant les auteurs de manuels scolaires à « reconnaître le rôle positif de la présence française outre-mer », ont suffi pour rallumer le brasier de la querelle mémorielle.
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La mémoire des autres
La colonisation, l’esclavage et la traite
La conférence de Durban offrait à tous, européens, Occidentaux, Asiatiques, Africains, une tribune idéale pour évoquer ressenti et rancœur, justifier ou se justifier. Ainsi, dans ce chaudron qu’on voulait havre de paix et de confiance retrouvée, les passions de ceux qui se considèrent comme victimes se donnent libre cours à travers le verbe libéré, notamment celui des Africains (dont les délégations furent les plus nombreuses) : ONG, ministres, chefs d’État… se firent face.
Pour le ministre tanzanien des Affaires étrangères, « l’esclavage et le colonialisme sont largement responsables de la pauvreté, du sous-développement et de la marginalisation économique de l’Afrique, de ses habitants et leurs descendants de la diaspora. Après plusieurs siècles d’esclavage et de colonisation – souligne-t-il – l’héritage de ces systèmes effroyables d’exploitation est si profond que leurs conséquences continuent et continueront pour de nombreuses années… ».
M. Tioune, l’un des porte-parole des ONG africaines, lui emboîte le pas, réclamant revanche et justice.
« Nous exigeons que l’esclavage et le colonialisme soient reconnus comme un double holocauste et comme crimes contre l’humanité, et nous exigeons réparation de la part de l’Occident pour le pillage de nos matières premières, le déplacement forcé des populations, les traitements inhumains et la pauvreté actuelle de l’Afrique, fruit de cette histoire de crimes et de spoliations… »
Et le réquisitoire des Africains continue, long et acerbe. Ironie suprême, quelques représentants de pays arabes, exigent des réparations pour la traite des Noirs ! Eux, qui ont pratiqué la traite des Noirs et l’esclavage pendant des siècles.
Ainsi, le ministre soudanais de la justice, sans sourciller, demande des réparations pour l’esclavage :
« Il faut tirer les leçons du passé – s’exclame-t-il – et notamment de la traite des esclaves qui constituait une négation de la dignité humaine et qui a permis au monde riche de se développer. Aujourd’hui, ce crime se poursuit dans le phénomène de la mondialisation, qui est injuste et inéquitable.
Nous considérons par ailleurs que les responsables de la traite et de la colonisation doivent assumer leurs responsabilités en payant des réparations. »
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Quelques fissures dans la mémoire africaine
La symphonie se dérègle quelque peu quand, au sein des délégations africaines, quelques voix, il est vrai, isolées, s’élèvent pour lézarder la belle unanimité des réquisitoires. Parmi ces briseurs de consensus, le président Wade du Sénégal, ouvre la première brèche bien timidement cependant :
« Nous subissons encore aujourd’hui les effets de l’esclavage et les effets de la colonisation ; on ne peut pas évaluer ça en termes monétaires. Je trouve cette revendication non seulement absurde, mais aussi insultante de demander des réparations matérielles pour la mort de millions d’hommes. »
Un autre président, celui de l’Ouganda, est lui, porteur de piques, non contre les Occidentaux coupables de traite esclavagiste et de colonisation, mais contre ses frères africains :
« Ce furent aussi les divisions et les complicités africaines dans les traites négrières qui jouèrent un rôle majeur dans le développement de ce phénomène.
Si nous condamnons la cruauté blanche et arabe, alors il nous faut aussi condamner l’avidité et la myopie des chefs africains, qui se faisaient la guerre, capturaient des personnes de la tribu ennemie et les vendaient aux Blancs ou aux Arabes… »
Quant au président nigérian, il craint, à supposer que les Occidentaux s’acquittent des compensations matérielles réclamées, que ces réparations financières « ne détériorent les relations entre les Africains du continent et ceux de la diaspora qui ont souffert de l’esclavage », en l’occurrence les descendants d’esclaves.
Enfin, dans le même registre, l’historienne Nadja Vuckovic (membre du Centre de Recherche historique et secrétaire de l’Association pour la recherche à l’EHESS) affirme : « l’ethnie Yoruba n’a jamais pardonné aux rois de l’ethnie Fond leur complicité dans l’esclavage.
Alors, qui doit-on indemniser, d’autant que la pratique de l’esclavage subsiste encore aujourd’hui dans certains pays africains ? ». [Sur ce thème, voir : Tidiane Diakité, la traite des Noirs et ses acteurs africains, Ed. Berg International, Paris].
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Accusés, levez-vous !
Les pays européens, précisément l’Europe des 15, sont présents à Durban, avec, au premier rang, les principales nations coloniales d’hier. Ils font front face aux accusations et présentent méthodiquement leur défense, réfutant point par point l’argumentaire de leurs accusateurs.
En première ligne, la Belgique, le Portugal, l’Espagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni réfutent les arguments les mettant en cause dans la pratique de la traite et de l’esclavage, mais aussi la colonisation, en développant notamment des arguments juridiques.
« La traite des Noirs et le colonialisme étaient parfaitement légaux lorsqu’ils furent pratiqués – assurent-ils. Dès lors, il n’y a aucune raison que ces politiques donnent droit à des réparations, puisque l’utilisation rétroactive de concepts juridiques n’est pas légale. »
D’où leur refus non seulement de présenter des excuses, mais aussi de payer des réparations.
La France tout en se montrant solidaire des autres nations accusées, semble tout de même se différencier quelque peu par ses efforts de prise de conscience des erreurs du passé. Sa position est ainsi exprimée par le ministre délégué à la Coopération et à la Francophonie, Charles Josselin :
« Le Parlement français a reconnu, en mai 2000, que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien, perpétrées à partir du XVe siècle contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes, sont "un crime contre l’humanité".
Il n’est pas question cependant de réduire la colonisation à ses seuls excès et à des atteintes systématiques à la dignité humaine, mais, ayons le courage d’assumer certaines évidences. Oui, le colonialisme a eu des effets durables sur les structures politiques, économiques des pays concernés. »
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Antillais et Africains, de faux frères ?
Des mémoires brouillées
L’esclavage, la traite des Noirs et la politique d’Israël, principalement ses rapports avec le monde arabe en général, accaparèrent l’essentiel des interventions et des débats de la conférence de Durban.
Cette tribune exceptionnelle, réunissant 200 États et des milliers d’ONG, fut l’occasion d’un déballage inédit de griefs et de rancœurs séculaires, avec des affrontements inattendus. À cet égard, les points de vue antillais et africains furent loin d’afficher l’unanimité attendue, hormis sur la condamnation des Occidentaux.
Pour les premiers « les Antilles ont souffert de l’esclavage et l’Afrique de la traite » : une litote riche de sens.
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À LIRE
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Parution
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NATACHA
Cœur d’exil
de
Danielle Ohana, maîtresse de conférences en sociologie de l’éducation, université Rennes 2, est membre du laboratoire CREAD. Ses travaux et ses enseignements portent sur la sociologie du genre et la formation.
et
Nicole Lucas, agrégée et docteure en histoire, licenciée en histoire de l’art, est membre du laboratoire CERHIO/ CNRS UMR 6258, université Rennes 2. Ses recherches portent sur les manuels scolaires et plus globalement sur l’enseignement de l’histoire, avec une spécialisation sur la place des femmes et du genre dans l’histoire.
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NATACHA :
Toute migration collective traduit, par nature, une somme d’aventures particulières. Hier comme aujourd’hui, celle de Natacha, l’exilée, est à la fois unique et exemplaire. Des bords de la Neva tsariste à la vie parisienne, via Constantinople la cosmopolite, elle prend finalement racine en Bretagne puis en Vendée. Malgré les drames, Nata assume dignement son intégration progressive et réussie. Cette héroïne toute simple, férue d’échanges, trouvera l’amitié inaltérable avec Betty, l’amour vrai avec Jean, la filiation de cœur avec une famille française revenue d’Algérie. Dans l’émeraude symboliquement léguée à une vie naissante, dans les traces volontairement conservées et transmises, elle se livre dans sa vérité complexe et singulièrement attachante. Comme pour tous ses compatriotes d’infortune, l’existence de cette Russe brièvement privilégiée et longtemps déracinée témoigne d’une force d’âme, d’une constance, d’une fidélité peu communes qu’il nous faut méditer dans un siècle toujours en proie aux exils.

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