ESCLAVAGE, TRAITE ET COLONISATION ①
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ESCLAVAGE, TRAITE ET COLONISATION ①
Une abolition inachevée ?
Survivances et esclavage contemporain
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Esclavage, possession d’une personne corps et biens par une autre, son maître. Ainsi compris, l’esclavage c’est par définition, la négation de la liberté et des droits de la personne possédée, reléguée au rang d’objet, d’« outil animé ».
L’esclavage précède la traite. De l’esclavage à la traite, c’est un changement d’échelle.
Traite : toute activité se rapportant au transport et au commerce organisé d’esclaves en masse.
Les deux systèmes imprègnent profondément la vie économique et sociale des anciens temps. Dans les sociétés « pré modernes », de l’Antiquité au XVe siècle, l’idée d’abolir le travail servile était inconcevable, car cela semblait inhérent à l’ordre normal des choses.
Les hommes de la Renaissance, en Europe, ne se sont pas préoccupés de la question de l’esclavage, s’alignant en cela sur les enseignements des classiques grecs, d’Aristote en particulier, pour qui l’esclavage est inhérent à la nature humaine, et l’esclave un simple « outil animé », et sur Rome, où l’esclavage était considéré comme un système inique certes, mais nécessaire.
Et, lorsque l’on commença timidement à remettre en question les fondements moraux, religieux et juridiques de l’esclavage et de la servitude en général, en Amérique et en Europe à partir du XVIIe siècle, les avis furent partagés et les débats âpres.
Cependant, de plus en plus de voix s’élevèrent pour contester le bien-fondé du système esclavagiste et la traite, cette dernière concernant tout particulièrement l’Afrique (du VIIe au XIXe siècle, pour la traite arabo-musulmane et du XVIe au XIXe siècle pour la traite atlantique ou européenne).

Caravane d’esclaves dans le désert saharien
L’essentiel du commerce arabo-musulman d’esclaves africains s’effectuait par le Sahara, par où transitaient les esclaves provenant de l’ouest du continent, tout particulièrement de la zone soudano-sahélienne ; les esclaves prélevés à l’est suivaient la voie des mers, par l’océan Indien, vers le Moyen-Orient et l’Extrême-Orient.

Traite arabo-musulmane
Des côtes occidentales du continent partaient les navires négriers en direction du Nouveau Monde ou de l’Europe (commerce triangulaire).

Navire négrier
Afrique : la saignée
À partir du XVIe siècle, en effet, l’esclave noir supplanta l’esclave « slave » et l’esclave « schismatique » et l’Afrique noire devint l’unique réservoir d’esclaves de traite au monde.

Dans l’Egypte pharaonique comme au XVIe siècle, en Arabie, ou au XVIIIe siècle dans les plantations des Antilles, l’esclave se définit d’abord par le travail imposé et la privation de liberté : caractéristique universelle et intemporelle du système esclavagiste.

Esclaves au travail en Égypte
Les esclaves étaient voués à toutes sortes de travaux, de tâches et d’occupations dans les campagnes comme dans les demeures.

La concubine et l’eunuque
Abolitionnistes et antiabolitionnistes
Entre abolitionnistes et antiabolitionnistes, le débat dura pratiquement deux siècles, du XVIIe au XIXe siècle. Pour les opposants à l’esclavage et à la traite, il ne suffisait pas de démontrer l’immoralité du système, il fallait aussi convaincre de la moralité de l’antiesclavagisme.
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Abolition de l’esclavage
Abolition : débats et lois
Angleterre figure de proue
Incontestablement, l’Angleterre joua un rôle majeur et décisif dans la lutte pour l’abolition de la traite. C’est à son initiative que les puissances européennes, lors du Congrès de Vienne en 1815, condamnèrent la traite et décrétèrent son interdiction. Et, quand cette mesure fut officiellement décrétée, le gouvernement britannique veilla, avec une détermination et une constance remarquables à son application par toutes les nations et sur toutes les mers. Le Parlement anglais avait voté l’abolition de la traite dès 1807, après le Danemark, (1803), et en même temps que les États-Unis, mais ceux-ci n’aboliront l’esclavage qu’en 1865, alors que l’Angleterre l’a aboli en 1833. La France, à son tour, interdit la traite en 1818, et abolit l’esclavage en 1848.
Cependant, si la Grande-Bretagne, puis l’Europe, finirent par se coaliser pour mener la bataille de l’abolition, et entraîner le reste du monde dans leur sillage, il serait injuste d’ignorer ou de minorer l’action des Quakers nord-américains, principalement ceux de Pennsylvanie, véritables pionniers de la lutte antiesclavagiste, de même que les esclaves eux-mêmes, qui, par leurs révoltes de plus en plus fréquentes et violentes, surtout à partir du XVIIIe siècle, ébranlèrent le système.
Les arguments des partisans et des adversaires du trafic négrier furent nombreux et variés. L'argument économique vint opportunément conforter les motifs humanitaires et juridiques déjà exprimés et renforcer ainsi l'arsenal abolitionniste. Les travaux de l'économiste Adam Smith démontraient que « le travail accompli par des hommes libres coûte finalement moins cher que celui effectué par des esclaves ».
William Pitt le jeune, Premier ministre britannique, fit un discours à la Chambre des communes en avril 1792, plaidant pour l’abolition. Son vibrant appel à la conscience humaine est un condensé du plaidoyer pour l'arrêt de la traite :
« S'il est évident que cet exécrable trafic est aussi contraire à l'utilité qu'aux préceptes de la pitié, de la religion, de l’équité et à tous ceux qui doivent remuer la poitrine [...] comment pouvons-nous balancer un instant à abolir ce commerce de chair humaine qui défigure depuis trop longtemps notre pays, exemple qui contribuera sans doute à l'abolir à chaque coin du globe. »
Pour lui, la traite « est le plus grand mal effectif qui eût jamais frappé l'espèce humaine. »
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William Wilberforce
Cette lutte exceptionnelle, qui finit par faire de l'abolition de la traite une cause nationale, fut menée et portée pendant deux décennies par des hommes d'exception : Palmerston (même s'il était « plein de mépris pour les Noirs »), William Pitt, Clarkson et surtout Wilberforce. Au terme de ces 20 ans de lutte quotidienne acharnée et de débats harassants, de 1787 à 1807, ils virent triompher officiellement la condamnation de la traite par leur nation.
La loi votée le 23 février 1807, et appliquée à partir du 1er mai 1807, ouvrait la première brèche importante dans l'édifice multiséculaire de la traite atlantique.
Au discours du Premier ministre, W. Pitt, devant le Parlement, répondait, devant la même Assemblée, celui du Lord Chancellor, après le vote historique de la loi d'abolition :
« C'était notre devoir à l'égard de Dieu et de notre pays, le phare de l'Europe éclairée, dont la fierté et la gloire consistaient à accorder la liberté et la vie commune, à apporter l'humanité et la justice à toutes les nations, de remédier à ce mal. »
Dans ces deux discours, Dieu, la justice, l'humanité sont les principes autour desquels s'est opéré le ralliement des Britanniques pour abolir chez eux le trafic d'esclaves noirs. Ces mêmes principes faisaient désormais obligation à la nation anglaise de porter la bannière d'une croisade internationale afin d'obtenir de toutes les nations l'arrêt définitif du commerce d'êtres humains.
L'Angleterre se tourna donc vers ces nations, en tout premier lieu celles d'Europe. Ce fut une autre étape, d'une autre dimension, associant diplomatie et armes. La France, le Portugal et l'Espagne restaient à convaincre, tout particulièrement les deux dernières où le commerce entre l'Afrique et le Brésil pour la première et entre l'Afrique et Cuba pour la deuxième, apparaissait depuis si longtemps, mais plus encore vers la fin du XVIIIe siècle, non seulement comme une priorité économique, mais aussi comme un élément de stabilité politique. Ce furent en conséquence les Etats les plus déterminés à poursuivre la traite et où la diplomatie britannique se heurta aux obstacles les plus enracinés et les plus irréductibles. Incontestablement, l'Angleterre aura été la figure de proue de la lutte antiesclavagiste ; elle initia l'objection et même la guerre contre la traite atlantique, en jouant le rôle de gendarme, en ralliant les autres puissances à sa cause, car elle était désormais convaincue « que le devoir et la mission d’abolition lui incombaient d'utiliser l'influence et la puissance qu'il a plu à Dieu de lui donner pour sortir l'Afrique de la poussière et la mettre à même d'abattre par ses propres moyens l'esclavage et le commerce des esclaves. »
Ainsi par un curieux retournement de l'histoire, la nation qui exerça sa suprématie de façon incontestée sur le commerce des esclaves en Afrique durant tout le XVIIIe siècle devenait, à la fin de ce siècle, la championne de la lutte contre la traite. De toutes les nations, elle fut celle qui fournit les efforts les plus grands et les plus constants. Ses penseurs, ses philosophes et écrivains, ses religieux et industriels épousèrent la nouvelle cause :
« Si l'on a pu évoquer l'Écriture pour justifier la traite, le libre arbitre qui libère les consciences contribua plus facilement que dans le monde catholique à utiliser la même Écriture pour la combattre. Dans l'Angleterre protestante, la philanthropie et l'esprit de la Réforme se donnèrent ainsi la main pour créer des œuvres charitables. »
À contre courant
Les résistances en Afrique
Quand la Grande-Bretagne réussit, non sans mal, à convaincre les nations récalcitrantes d’Europe à suivre son exemple en abolissant d’abord la traite, puis l’esclavage, elle se heurta de front à une résistance déterminée de plusieurs souverains de la côte africaine.
Cependant, si les voix les plus fortes contre l'esclavage et la traite furent surtout des voix extérieures à l'Afrique, dans ce continent même, de tout temps, des voix s'élevèrent, des cris furent également poussés contre le fléau de la traite. Ces voix trop faibles, ces cris vite étouffés, ne purent aboutir à ébranler le système et ne suscitèrent rien de comparable à l'élan mobilisateur en Europe contre le trafic d'esclaves noirs, encore moins contre l'esclavage. L'ancien esclave Ottobach Cuguano écrivait dans son livre autobiographique :
« Mais, je dois avouer, à la honte de mes propres compatriotes, qu'à l'origine, j'ai été enlevé et trahi par des hommes de ma couleur, et qu'ils ont été la cause première de mon exil et de mon esclavage ; mais sans acheteurs, il n'y aurait pas de vendeurs. »
Quand ces acheteurs européens cessèrent enfin d'acheter, les vendeurs cessèrent-ils pour autant de vendre ?
D'une manière générale, l'accueil réservé par les rois côtiers, et les trafiquants esclavagistes autochtones aux mesures d'interdiction de la traite fut à la mesure des résistances opposées de l'autre côté de l'Atlantique à l'abolition de ce commerce. Pour ces Africains, les raisons de leur résistance étaient différentes de celles qui s'exprimaient en Europe, aux États-Unis, à Cuba ou au Brésil, car en Afrique, des royaumes étaient nés ou s'étaient développés sur la base de la traite des esclaves qui constituait leurs seuls fondements : Royaumes du Dahomey, royaume d'Oyo, du Bénin, confédération Ashantis, etc.
Ce fut d'abord la perplexité pour nombre de souverains africains impliqués dans la traite, tel Obi Ossai, roi d'Abo (Nigeria) en 1841, tâchant de mettre en évidence les incohérences de l'attitude des Européens à l'égard du trafic négrier, il constatait :
« Jusqu'à présent nous pensions que c'était la volonté de Dieu que les Noirs soient les esclaves des Blancs. Les Blancs nous ont d'abord dit que nous devions leur vendre des esclaves. Si les Blancs renoncent à acheter, les Noirs renonceront à vendre. »
Si certains rois africains acceptèrent de signer avec la Grande-Bretagne des contrats prohibant le commerce d'esclaves, moyennant finance et mise en place de nouvelles activités économiques, d'autres en revanche restèrent sourds à toute proposition amiable. Pour ceux-là, les Anglais durent employer la force. De fait, il fallut livrer en Afrique une nouvelle bataille, non plus pour se procurer des esclaves via les intermédiaires africains, mais contre les trafiquants autochtones hier fournisseurs d'esclaves des négriers européens. Cette bataille ne fut pas des plus aisées car quatre siècles et demi de traite esclavagiste avaient marqué les lieux et les esprits, conditionné les existences tant et si bien qu'ils ne pouvaient être effacés du jour au lendemain, à la faveur d'une loi votée en Europe. Comme certains trafiquants européens, des souverains africains et nombre d'auxiliaires et d'agents attitrés restèrent sourds au cri de la conscience humaine.
Certains rois africains avancèrent des arguments curieux.
Le virus de la traite avait si profondément affecté le corps social africain sur la côte que les dollars et les livres sterling ne pouvaient facilement éradiquer le mal. Le roi Ghézo le confessait en 1840 :
« La traite a constitué le principe directeur de mon peuple. C'est la source de sa gloire et de sa richesse. Ses chants célèbrent nos victoires et la mère endort son enfant avec des accents de triomphe en parlant de l'ennemi réduit en esclavage. Puis-je, en signant [...] un traité, changer les sentiments de tout un peuple ? »
En conséquence, Ghézo « se déclara prêt à faire tout ce que le gouvernement britannique lui demanderait, sauf renoncer à la traite, car tous les autres commerces de substitution lui semblaient sans objet. »
Ce roi, visiblement importuné par l'insistance des Anglais pour l'amener à cesser son trafic proposa, pour avoir la paix, « d'offrir en retour deux jeunes esclaves pour laver le linge de la reine Victoria. » Le malentendu entre les Britanniques et le roi du Dahomey demeurait entier, même si ce dernier se convertit par la suite au « commerce légitime », celui de l'huile de palme. Cette résistance de certains souverains africains à l'abolition de la traite s'était manifestée très tôt, et bien avant le vote britannique de 1807. C'est ainsi que lors des tout premiers débats à la Chambre des communes de Londres, le roi du Dahomey, Agadja, fit lire par un député britannique, défenseur convaincu de la traite et comptant parmi les plus hostiles à toute idée d'abolition, une longue lettre dans laquelle il s'opposait à l'interdiction du commerce négrier et développait une argumentation tendant à démontrer que l'intérêt des esclaves africains résidait dans leur déportation en Amérique.
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Roi Glélé
Cet autre roi d’Abomey, Glélé, fils de Ghézo, reçut l’envoyé spécial britannique qui lui tint ces propos :
« L'Angleterre a fait de son mieux pour arrêter la traite dans ce pays. On y a consacré beaucoup de moyens et maintes vies ont été sacrifiées dans ce but désirable, mais sans succès jusqu'ici. Je suis venu vous demander de mettre un terme à ce trafic et conclure un traité avec moi. »
Le roi lui retourna l'argument si souvent évoqué par les acteurs africains de la traite au XIXe siècle : « Si des Blancs quittent leur pays pour venir jusqu'ici acheter des esclaves, pourquoi m'empêcherai-je de leur en vendre ? » A quoi l'envoyé britannique répondit en lui demandant « quel serait son prix si on devait le vendre comme esclave ».
Glélé répondit :
« Aucune somme ne m'achètera [...]. Je ne suis pas comme les rois de Lagos et du Bénin. Il n'y a que deux rois en Afrique, Achanti et Dahomey : je suis le roi de tous les Noirs. Rien ne compensera pour moi [la perte de la traite] ». Il n'en démordit point, et précisa : « Si je ne puis vendre les prisonniers de guerre, je dois les tuer, et ce n'est certainement pas la volonté des Anglais ».
Le dialogue de sourds persista. C’est alors qu’un vaste mouvement constitué d’abolitionnistes américains et européens : politiques, religieux, philosophes, penseurs humanistes… se dessina et poussa les principales nations d’Europe à occuper le continent africain afin de mettre un terme au commerce d’êtres humains.
Cette occupation, qui devint colonisation, survenait dans le contexte géopolitique particulier de la deuxième moitié du XIXe siècle : l’affirmation et la radicalisation des nationalismes en Europe, par conséquent, l’impératif du renforcement de la défense de la nation, bref, le temps du nationalisme sourcilleux et chatouilleux, plutôt belliqueux.
Et, par-dessus tout, l’impératif économique : la recherche de ressources naturelles et de débouchés (conséquence logique de la révolution industrielle), transformait l’occupation aux fins d’éradication de l’esclavage en une course effrénée aux colonies et une farouche compétition entre Européens en Afrique. La possession de colonies devint à la fois moyen d’affirmer sa puissance, condition du développement de ses industries et celle du développement économique.
Ces impératifs firent passer au second plan l’objectif de la lutte contre l’esclavage sur le continent.
Par ailleurs, afin de faciliter la « pacification » et l’implantation du pouvoir colonial, il fallut composer avec des chefs traditionnels influents dont beaucoup réagirent négativement à l’interdiction de l’esclavage, qui fut dès lors loin de représenter une priorité, d’où sa persistance pendant et après l’« ère coloniale ».
Certes, quelques actions furent menées ici et là, mais, en réalité, bien timides, eu égard à l’importance du phénomène et son enracinement dans les esprits et les mœurs.
Pour approfondir : voir Tidiane Diakité,
La traite des Noirs et ses acteurs africains.
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ARISTOTE : l’HOMME, ANIMAL POLITIQUE

ARISTOTE : l’HOMME, ANIMAL POLITIQUE
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L’État : et le devoir du bien-vivre ensemble
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Aristote (384-322 av. JC)
Pour Aristote, le service rendu par les uns aux autres, pour le bien-être de tous et de chacun, constitue la raison d’être de l’État.
Un État ne saurait être cet agrégat d’individus sans liens réels et sans projet commun. Pour lui, la justice et l’amitié sont le ciment de la pérennité de l’Etat.
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Dans la première partie du traité « L’homme animal politique » où se trouve défini ce qui a rapport à l'économie domestique et à l'autorité absolue du maître, nous avions indiqué (...) que l'homme est par nature un animal politique (et de là vient que, même quand ils n'ont pas besoin les uns des autres, les hommes n'en désirent pas moins vivre en société), ce qui n'empêche pas que l'utilité commune ne contribue aussi à les réunir, en proportion de la part de bonheur qui en rejaillit sur chaque individu. C'est même certainement cette vie heureuse qui est la fin principale d'une société, à la fois pour tous ses membres pris collectivement et pour chacun d'eux en particulier. Mais c'est aussi dans le simple but de vivre que les hommes se réunissent et maintiennent la communauté politique : car sans doute y a-t-il déjà quelque chose de moralement louable dans le seul fait de vivre pris en lui-même, aussi longtemps du moins que les difficultés de l'existence n'excèdent pas par trop la mesure. (...)
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Tous pour chacun
Chacun pour tous
Que les choses se passent réellement de cette façon, cela est manifeste. Supposons, en effet, qu'on réunisse en un seul les territoires de deux cités, Mégare et Corinthe par exemple, de façon que leurs murailles forment une enceinte continue : il n'y aurait pas pour autant une seule cité, même si les habitants s'alliaient entre eux par des mariages, ce qui est pourtant un des actes de communauté caractérisant particulièrement les États. Pas davantage on ne serait en présence d'un État véritable, si des hommes habitaient à l'écart les uns des autres, non pas toutefois assez loin pour n'avoir entre eux aucune relation, mais qu'ils fussent soumis à des lois les empêchant de se causer mutuellement du tort dans leurs transactions. Supposons, par exemple, l'un d'entre eux charpentier, un autre laboureur, un autre cordonnier, un autre enfin exerçant un métier analogue; leur nombre atteignît-il dix mille, s'ils n'ont néanmoins d'autres rapports entre eux que ceux qui résultent d'opérations telles que le troc ou une alliance défensive, ce ne sera pas encore là un État. (...) On voit donc que la cité n'est pas une simple communauté de lieu, établie en vue d'empêcher les injustices réciproques et de favoriser les échanges. Sans doute, ce sont là les conditions qui doivent être nécessairement réalisées si l'on veut qu'un État existe ; néanmoins, en supposant même présentement réunies toutes ces conditions, on n'a pas pour autant un État. Mais l'État, c'est la communauté du bien-vivre et pour les familles et pour les groupements de familles, en vue d'une vie parfaite et qui se suffise à elle-même. (...)
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Poséidon
La mission des chefs : servir, créer le lien
Nous devons donc poser en principe que la communauté politique existe en vue de l'accomplissement du bien, et non pas seulement en vue de la vie en société. C'est précisément pourquoi ceux qui apportent la contribution la plus importante à une société fondée sur ces bases ont dans l'État une part plus grande que ceux qui, tout en leur étant égaux ou même supérieurs en liberté et en naissance, leur sont inégaux en vertu civique, ou que ceux qui, tout en les dépassant en richesses, leur sont inférieurs en vertu.
Aristote, Politique, Livre III.
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Jean Jaurès, Lettre aux instituteurs et institutrices
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Lettre aux instituteurs et institutrices
(La Dépêche de Toulouse, 15 janvier 1888)
Vous tenez en vos mains l'intelligence et l'âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie.
Les enfants qui vous sont confiés n'auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d'une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu'est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu'ils aient une idée de l'homme, il faut qu'ils sachent quelle est la racine de nos misères : l'égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fermeté unie à la tendresse. Il faut qu'ils puissent se représenter à grands traits l'espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l'instinct, et qu'ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s'appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l'âme en éveillant en eux le sentiment de l'infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c'est par lui que nous triompherons du mal, de l'obscurité et de la mort.
Eh ! Quoi ? Tout cela à des enfants !
— Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler… J'entends dire : « À quoi bon exiger tant de l'école ? Est-ce que la vie elle-même n'est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d'une démocratie ardente, l'enfant devenu adulte, ne comprendra pas de lui-même les idées de travail, d'égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même ? »
— Je le veux bien, quoiqu'il y ait encore dans notre société, qu'on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d'abord, amitié avec la démocratie par l'intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l'âme de l'homme, à l'idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d'orgueil blessé ou de misère subie, un ressentiment ou une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à nos cœurs tout neufs ? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d'enfance, c'est-à-dire de générosité pure et de sérénité.
Comment donnerez-vous à l'école primaire l'éducation si haute que j'ai indiquée ? Il y a deux moyens. Tout d'abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu'ils ne puissent plus l'oublier de la vie, et que dans n'importe quel livre leur œil ne s'arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c'est la clef de tout… Sachant bien lire, l'écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée très haute de l'histoire de l'espèce humaine, de la structure du monde, de l'histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l'humanité. Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l'esprit ; il n'est pas nécessaire qu'il dise beaucoup, qu'il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu'il leur donnera concourent nettement à un tableau d'ensemble.
De ce que l'on sait de l'homme primitif à l'homme d'aujourd'hui, quelle prodigieuse transformation ! Et comme il est aisé à l'instituteur, en quelques traits, de faire, sentir à l'enfant l'effort inouï de la pensée humaine ! Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu'il enseigne. Il ne faut pas qu'il récite le soir ce qu'il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu'il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu'il se soit émerveillé tout bas de l'esprit humain qui, trompé par les yeux, a pris tout d'abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l'infini de l'espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d'une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l'émotion de son esprit. Ah ! Sans doute, avec la fatigue écrasante de l'école, il est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d'une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l'ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l'intelligence s'éveiller autour de vous.
Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l'enseignement aux enfants que de le rapetisser. Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est indéniable : « Les enfants ont en eux des germes de commencements d'idées. » Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre ; il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur.
Je dis donc aux maîtres pour me résumer : lorsque d'une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque, d'autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d'éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront.
Jean Jaurès (1859-1914)
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AUX ORIGINES DE L’ABSOLUTISME EN FRANCE ③

AUX ORIGINES DE L’ABSOLUTISME EN FRANCE ③

Colbert, une volonté et une vision pour l’État et le roi
La grandeur et la puissance de l’État.
Pour la gloire du roi

Colbert (1619-1683)
Commis de banque passé au service de Mazarin qui en fit l’intendant de sa fortune personnelle, et l’utilisa pendant la Fronde comme intermédiaire entre la régente Anne d’Autriche et lui-même lorsqu’il se trouvait en exil, Colbert deviendra un des principaux piliers du règne de Louis XIV.
Peu avant sa mort, Mazarin le recommanda à ce dernier, auquel Colbert s’imposa très vite par l’étendue de ses compétences, sa force de travail et son acharnement à mener à bien tout ce qu’il croit bon pour la prospérité du royaume, la puissance de l’État et la gloire du roi. Sincèrement dévoué au roi et à l’État, il met à leur service son intelligence claire et méthodique, sa puissance de travail.
Si Louis XIV ne voulut pas de Premier ministre, de peur qu’il lui fasse de l’ombre, Colbert remplit amplement cette fonction sans le titre, en cumulant plusieurs charges importantes.
Devenu Contrôleur général des Finances après l’éviction de Fouquet, il cumula cette fonction avec deux secrétariats d’État dont celui de la Marine. Il fut ainsi, quinze ans durant, chargé de l’essentiel de la politique intérieure de la France.
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Blason de la famille Colbert
Le 3e grand artisan du centralisme et de l’absolutisme
Colbert parachève l’œuvre de Richelieu et de Mazarin, mène à la perfection la centralisation de l’État et l’affirmation de la toute puissance du roi. Louis XIV en sera la parfaite incarnation.
L’objectif prioritaire du ministre, auquel tout doit être subordonné, c’est bien la richesse et la puissance de l’État, condition de la grandeur et de la gloire du roi.
Élever le royaume de France au-dessus de tous les autres royaumes, passe par l’abaissement des autres royaumes d’Europe. Pour Colbert, l’augmentation de la puissance en argent, plus précisément en or, est l’unique moyen de parvenir à la prospérité et à la grandeur de l’État et d’assurer la gloire du roi.
Ces objectifs ambitieux nécessitent à la fois obéissance et soumission au roi, à l’intérieur et à l’extérieur, une guerre sans relâche contre les royaumes concurrents.

Grenadier sous Louis XIV
La gloire par les armes
Pendant les 54 années de règne personnel de Louis XIV, la France connaît 29 années de guerre sans répit ! C’est que le roi aime la guerre et est avide de victoires, et pour Colbert, la guerre est un moyen de gagner des marchés, de conquérir des territoires, d’accumuler de l’or tout en affaiblissant les autres. Il invente ainsi une nouvelle forme de guerre : la guerre économique. La marine, dont Richelieu posa les fondements, inexistante sous Mazarin, prend une importance majeure sous l’impulsion de Colbert qui en fait un outil essentiel de conquête, de diplomatie et de commerce.
Il initie une politique coloniale active et agressive, appuyée sur la marine.
Les principaux ennemis de la France sont alors les Hollandais et les Anglais, puissances commerçantes et maritimes, par conséquent, ennemies naturelles, chacune d’elles prétendant exercer la suprématie économique et commerciale en Europe et dans le monde.
C’est notamment sous l’impulsion de Colbert que la France s’engagea pleinement dans le commerce d’esclaves noirs sur les côtes d’Afrique, trafic qu’il qualifiait de « commerce le plus avantageux de tous ». Il amena ainsi le roi à l’élever au rang de « service d’Etat » dès 1670 ; autre motif de confrontation longue et âpre avec les Hollandais et les Anglais, chacune des trois nations voulant s’assurer le monopole de ce commerce.
À l’intérieur : l’objectif de Colbert est atteint : le règne de Louis XIV voit l’apogée de l’absolutisme de droit divin.

Bossuet, Politique tirée des propres paroles de l’Ecriture sainte, paru en 1709.
Le roi, lieutenant de Dieu sur terre
***
Le triomphe de l’absolutisme.
La monarchie de droit divin.
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Le Roi-Soleil
À l’extérieur : l’armée de Louis XIV, la plus nombreuse d’Europe (230 000 hommes en 1667 et 630 000 en 1714) et la plus puissante sur terre, en impose.
Cette puissance de feu permet à Louis XIV d’annexer des territoires, parmi lesquels l’Artois, l’Alsace, la Franche-Comté, le Roussillon… et d’agrandir ainsi le royaume.
Le coût social de l’absolutisme
Le poids des guerres, le faste royal, la politique de prestige, pèsent lourdement sur la vie du peuple, tout particulièrement sur les paysans soumis à des impôts de plus en plus lourds. Des jacqueries éclatent, vite écrasées par la puissance de l’État.
La masse des paysans sombre dans une affreuse misère. Beaucoup de fermiers sont hors d’état de payer leurs loyers. Quant aux manouvriers, ils sont décimés à chaque disette.


La misère des paysans
Racines lointaines de l’embrasement révolutionnaire
Il est communément admis que les principaux théoriciens de la Révolution de 1789 furent les philosophes du XVIIIe siècle : Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Diderot…
Leurs idées et leur vision de la société ainsi que du mode de gouvernement seront les armes dont se serviront les révolutionnaires de 1789, au nom de la justice, de l’égalité, et des droits. Certes.
Cependant, plus d’un siècle avant, furent incontestablement semés les germes du mouvement révolutionnaire.
Faut-il à cet égard rappeler les revendications de l’aristocratie parlementaire de janvier 1647, puis de mars 1648, « pour servir le public et le particulier, et réformer les abus de l’État ». Dans 27 propositions adressées au roi, les parlementaires prétendaient donner une Constitution au pays et proposaient que « les impôts ne puissent plus être légalement perçus que s’ils ont été discutés et enregistrés, avec la liberté de suffrage par le Parlement de Paris ».
En outre, ils réclamaient « des garanties sérieuses en faveur de la liberté individuelle, la suppression des lettres de cachet… que toute personne arrêtée par ordre du roi soit interrogée dans les 24 heures ou relâchée… ».
Toutes doléances qui rappellent singulièrement celles contenues dans les cahiers de doléances rédigés en 1788-1789 par le peuple, principalement le tiers état, à la demande de Louis XVI.
Pour Richelieu, le peuple est comparable au mulet : plus il est chargé, plus il est docile et se tient tranquille, donc facile à manier. Autrement dit, plus le peuple est chargé d’impôts, plus il se soumet et se tait.
Cependant, quand la charge devient trop lourde à porter, il arrive que le mulet s’arrête, n’avance plus, ou plutôt cherche à renverser la charge qui l’accable.
Or, de Richelieu à Mazarin et à Colbert, le nombre considérable d’impôts, leur lourdeur et l’injustice qui les caractérisa, furent une constante.
« À bas les impiots ! » proclament les paysans du tiers état dans leurs cahiers de doléances.
Quant à Colbert, le dernier artisan de l’avènement de la monarchie absolue en France, la puissance de l’État et la gloire du roi avaient aussi d’autres dimensions que le fracas des armes et la loi du marché. Pour lui comme pour ses devanciers, Richelieu et Mazarin, l’essor des Arts et des Lettres, la vitalité culturelle, étaient aussi partie constitutive de la puissance, du rayonnement de la nation et, comme tels, participaient à la gloire du souverain. Aussi porta-t-il une attention particulière à l’essor culturel de la France.
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L’impulsion culturelle
Ainsi Colbert, ce travailleur acharné et méthodique, puisa dans l’art et les lettres, en parfaite complicité avec Louis XIV, l’inspiration d’une œuvre culturelle impressionnante dont suivent quelques éléments.
l’Académie des inscriptions.
l’Observatoire de Paris.
la réorganisation du Jardin des Plantes.
les Beaux-arts.
La restauration de l’Académie de peinture.
la création de l’Académie d’architecture et de musique.
l’Académie de France à Rome.
La création du cabinet des médailles…
Il n’est guère de grandes institutions culturelles, littéraires, artistiques, où l’on ne retrouve trace de son action ou son inspiration. En cela, il rejoint ses devanciers, Richelieu et Mazarin.

Tombeau de Colbert

AUX ORIGINES DE L’ABSOLUTISME EN FRANCE ②

AUX ORIGINES DE L’ABSOLUTISME EN FRANCE ②

L’État chevillé au corps : deux pionniers du centralisme de l’État français : Richelieu et Mazarin ②
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Le cardinal Mazarin (1602-1661)
Le favori de la reine. Un Premier ministre souple et zélé
À la mort de Louis XIII, son fils, le futur Louis XIV, a moins de 5 ans. Le testament du défunt roi confie la régence à la reine Anne d’Autriche, en plaçant cependant auprès d’elle un conseil qui doit décider de toutes les affaires du royaume, à la « pluralité des voix ».
Mais, Anne d’Autriche fit casser ce testament par le Parlement (si durement traité par Richelieu et qui voyait son heure venue de relever enfin la tête). Il laisse toute liberté à la régente « avec pourvoir pour la reine, de faire choix de telles personnes que bon lui semblerait pour délibérer sur les affaires qui leur seraient proposées ».
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Anne d’Autriche
Cependant, contre toute attente et au grand dam du Parlement et des Grands du royaume, Anne d’Autriche porte son choix sur Jules Mazarin (issu d’une ancienne famille de Sicile, installée à Rome), ami de Richelieu honni naguère de ces mêmes Grands et parlementaires, et duquel elle fit son Premier ministre. Là réside la source d’un long conflit opposant le cardinal à ces coriaces adversaires.

Anne d’Autriche et Mazarin
L’entente cordiale
Entre la régente et son Premier ministre, c’est l’entente parfaite. Régnant en maître sur l’esprit et le cœur de la reine, Mazarin est bien plus maître de la France que ne l’a jamais été Richelieu.
Le jeune Louis XIV lui voue par l’entremise de sa mère, déférence et soumission.
Négligeant l’éducation livresque du jeune roi, Mazarin s’occupe, en revanche, au plus haut point, et avec un soin particulier, de son éducation politique ; là est sans doute le secret de sa puissance.
Mazarin procède, comme jadis Richelieu, à la mise au pas du Parlement et des Grands, ce qui va de pair avec l’affirmation de l’autorité de l’État, c’est-à-dire celle du roi.
Mais l’opposition au cardinal est puissante. Elle s’incarne dans un mouvement très complexe de contestation : la Fronde, terme qui désigne une période de troubles et de guerre civile s’étendant de 1648 à 1652, pendant la minorité de Louis XIV, l’enjeu étant le partage du pouvoir, une lutte sans merci entre le projet de monarchie absolue et la volonté des Grands et du Parlement d’obtenir une partie du pouvoir, et décider de la conduite des affaires du pays.
D’autre part, les impôts, toujours plus divers et plus lourds, nourrissent le ressentiment du peuple à l’égard du cardinal.
L’opposition à la personne de Mazarin et à sa politique alimente ainsi cette guerre civile et explique sa durée et son âpreté.
Souple, mais tenace dans ses convictions, très ambitieux, le cardinal subit sans se troubler, les pires affronts ; avide de biens matériels et de profits juteux pour lui-même et pour sa nombreuse famille, il se constitue une immense fortune et marie ses nièces dans les plus grandes familles du royaume.
Fin diplomate, Mazarin a su mettre ses qualités au service du roi et triompher de la Fronde comme des ennemis de l’extérieur. Malgré tout, son impopularité reste grande dans le pays.
Les nombreuses chansons qu’inspire l’hostilité à sa personne et à sa politique disent assez cette immense impopularité.
Les Mazarinades, expression d’une impopularité
Une « MAZARINADE »
Adieu donc, pauvre Mazarin…
Adieu, peste du carnaval.
Adieu, beau, mais méchant cheval.
Adieu, l’oncle aux Mazarinettes (1)
Adieu, cause de nos ruines…
Adieu, l’abbé à vingt chapitres. (2)
Adieu, seigneur à mille titres. (2)
Adieu, des ministres le chef.
Adieu, gouvernail de la nef.
Adieu, timon de ma brouette.
Adieu, ma plaisante chouette
Adieu, l’esprit de fourberie.
Par un blocus depuis deux mois,
Par la cherté de la farine,
Par la crainte de la famine,
Par la perte de nos trafics,
Par la réforme des tarifs,
Dont nous gardons le souvenir…
Enfin par toutes nos misères
Allez sans jamais revenir.
(1) Allusion aux nièces du cardinal.
(2) Mazarin cumulait de nombreux « bénéfices » ecclésiastiques, ainsi que les titres des terres nobles qu’il avait achetées.
(Texte composé après la première fuite de Mazarin, lors de la Fronde du Parlement, 1648. La deuxième fuite a lieu en 1651, lors de la Fronde des Princes.)
Si l’image du cardinal subit longtemps les affres de la Fronde, Louis XIV, en revanche, en tira la leçon qui guidera la pratique future de son métier de roi. En accédant au pouvoir personnel en 1661 (date de la mort de Mazarin), il prit la résolution de contenir les parlements, d’écarter la noblesse de la politique et de faire de la monarchie absolue de principe, une monarchie personnelle, où le roi, par son Conseil, administre directement le royaume et impose l’obéissance à tous ses sujets, au premier rang desquels les nobles et les parlementaires. Louis XIV définit ainsi lui-même sa politique et la philosophie de son action.

Le pouvoir absolu selon Louis XIV
La marche vers l’absolutisme
Mazarin lui en a sans doute facilité la tâche par les leçons et préceptes prodigués au jeune roi. Comme Richelieu (qui créa les intendants, « l’œil et l’oreille du roi en sa province » (ancêtres des actuels préfets), il fit de ces intendants un instrument du pouvoir royal et de sa centralisation, après les avoir rétablis.
La création des intendants par Richelieu fut en effet une véritable révolution dans l’administration des provinces. Mazarin profita de cet outil exceptionnel de surveillance étroite du royaume, support incontestable de la centralisation et de l’absolutisme.
Le cardinal promoteur de la culture
Mais, le cardinal Premier ministre ne fut pas un simple manœuvrier au service du roi ; il imprima aussi sa marque sur l’histoire du pays par l’attention constante portée aux Arts et aux Lettres ainsi qu’au raffinement culturel.
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La Mazarine
En cela le cardinal fut aussi l’émule de son éminent devancier.
Il s’illustra de façon ostensible comme protecteur des lettres, accorda une pension à des écrivains, Descartes entre autres, même pendant la retraite de celui-ci en Hollande.
Il créa une magnifique bibliothèque : la « Mazarine » pour « la commodité des gens de Lettres et du savoir ».
Il fonda le collège des Quatre Nations (actuel Palais de l’Institut), destiné à recevoir les élèves de l’Université appartenant aux provinces espagnole, italienne, allemande et flamande, nouvellement réunies au royaume de France.
Le cardinal avait un goût prononcé pour les arts et se plaisait à collectionner merveilles et curiosités.
Il fit venir d’Italie un grand nombre de tableaux, mais aussi des acteurs, des machinistes, qui introduisirent l’opéra en France.
Il fonda en 1655, l’Académie de peinture et de sculpture.
Il fonda l’Académie des Sciences de Paris.
Avant sa mort, le 9 mars 1661, il prit soin de présenter à Louis XIV, son collaborateur Jean-Baptiste Colbert, qui sera lui aussi un favori de grand talent, un commis hors norme, autre pilier de l’absolutisme au service du roi et de l’État.
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Le tombeau de Mazarin

POURQUOI L’HOMME FAIT-IL DU MAL À L’HOMME ?

POURQUOI L’HOMME FAIT-IL DU MAL À L’HOMME ?
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Le regard d’Onésime Reclus
« L’homme n’est-il pas injuste, rapace et perfide ?
Il ne faut pas lui en vouloir : la Nature l’a fait ainsi ; ni le dogme, ni la morale, ni la philosophie, ni l’enseignement de l’histoire ne l’ont encore transformé ; on peut désespérer qu’il se transforme jamais du tout au tout, et qu’il passe du guerroiement à la paix profonde.
De par la loi cruelle, mais il semble bien que ce soit la loi, l’on mange pour n’être pas mangé, l’on attaque pour n’être pas assailli. On dresse en bataille son injustice contre l’injustice des autres. »
Onésime Reclus, géographe français (1837-1916)
L’homme n’a-t-il que ce visage ?
Peut-on briser ce cercle infernal ?
Comment ?

AUX ORIGINES DE L’ABSOLUTISME EN FRANCE ①

AUX ORIGINES DE L’ABSOLUTISME EN France ①
L’État chevillé au corps :
Deux pionniers du centralisme de l’État français :
Richelieu et Mazarin
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*****
Les cardinaux de Richelieu et Mazarin ne manquèrent pas de détracteurs, de leur vivant, mais aussi après leur disparition de la scène politique, à leur mort.
Leurs détracteurs ne manquent pas d’arguments ni d’inspiration. Il s’agit ici de porter un éclairage succinct sur une des facettes des deux personnages : la prééminence de l’État et le culte de la puissance royale, mais aussi leur action en faveur de la culture.
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Richelieu (1585-1642)
Le cardinal de fer : le canon et l’épée
En 1624, Richelieu devient le Premier ministre de Louis XIII. Il conçoit une philosophie de l’action politique qu’il s’efforce de mettre immédiatement en œuvre.
La pensée de Richelieu est fondée avant tout sur l’idée que la puissance est la seule chose nécessaire à l’État. Le roi ne peut et ne doit supporter aucune opposition et doit réunir entre ses mains tous les instruments de la puissance, dont l’armée et les finances.
Pour accomplir sa mission politique, le pouvoir royal exige d’être absolu, c’est-à-dire délivré de toute obligation et sans aucune limite.
Le roi ne doit reconnaître comme seule limite à son action que la raison d’État, à savoir que l’intérêt de l’État prime sur tout le reste.
La conception politique de Richelieu qui guide son action d’homme d’État pourrait se résumer en ces quelques mots : « soumettre tout le monde à la puissance du Roi, accroître la puissance de celui-ci, au-dedans et au dehors du royaume ». Ces mots constituent la ligne directrice de l’action du cardinal Premier ministre, dont il ne déviera en aucune manière, quels que soient le poids de l’opposition (parlementaire et nobiliaire) et les difficultés de la tâche.
Son programme politique se décline en quatre points :
Ruiner le parti protestant.

Siège de La Rochelle (1627-1628)
Rabaisser l’orgueil des Grands.
*
Le programme politique de Richelieu (testament)
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Exécution du comte de Chalais, un Grand du royaume (1626)
Aucun Grand, si puissant soit-il, ne peut espérer échapper à la rigueur de la justice du ministre cardinal dès lors qu’il est soupçonné d’atteinte au pouvoir du roi et à la dignité de la charge.
Bien des Grands l’apprirent à leurs dépens et, parmi eux, l’un des premiers dignitaires du royaume, le duc de Montmorency, filleul d’Henri IV et gouverneur du Languedoc.
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Exécution du duc de Montmorency
Contraindre tous les sujets à l’obéissance.
Un des moyens de contraindre le peuple à l’obéissance était la soumission à l’impôt. Pour Richelieu, l’impôt à un double rôle : celui de fournir des ressources à l’État et celui de tenir le peuple dans l’obéissance. Il aimait souvent comparer le peuple à un mulet « qui se gâte par un long repos, plus que par le travail ».
Faire du roi de France le souverain le plus puissant d’Europe.
C’est précisément ce dernier point qui justifie sa politique économique, sa conception de la diplomatie française, et naturellement les guerres. Richelieu est ainsi l’initiateur d’une politique coloniale systématique : conquête de la Martinique, de la Guadeloupe…, début d’installation au Canada, au Sénégal, à Madagascar. Il crée une marine de commerce appuyée par une marine de guerre, en relation avec la création des premières grandes compagnies maritimes de commerce à privilèges, qui posent les jalons du premier empire colonial français.
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Installation de l’Académie française par Richelieu, 1635
En habit de lumière. L’Académie française
Le cardinal de fer n’a pas eu que le goût de l’épée et de la puissance ; il a eu aussi celui des Arts et des Lettres. Plusieurs institutions et établissements culturels de France, de nos jours, datent de son ministère, de sa volonté et de son inspiration.
L’Académie française en 1635, destinée à « gouverner » la langue et à régler le goût littéraire.
La reconstruction de la Sorbonne où sera installé son tombeau.
La construction du collège du Plessis et le « Palais-cardinal » (Palais-Royal).
L’imprimerie royale.
Le Jardin des plantes, pour l’instruction des étudiants en médecine.
Il montre pour la première fois une grande déférence pour les écrivains, pensionne des savants, des peintres et des poètes, dont Corneille. Le Cid date de 1636, et le Discours de la Méthode de Descartes, de 1637.
L’amélioration de la poste qui, avant lui, était réservée au courrier du roi. Désormais la poste est ouverte aux courriers privés, ceux du peuple.
D’un cardinal à l’autre
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Richelieu et Mazarin
Le cardinal ministre s’éteint en 1642, non sans avoir présenté et recommandé au roi un autre cardinal, Jules Mazarin, italien d’origine, son disciple et le dépositaire de ses pensées. Louis XIII meurt six mois après son Premier ministre, ouvrant ainsi la voie à Mazarin.
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Le tombeau de Richelieu

DE L'ÂGE

Sur le sentier pierreux
Sur le sentier pierreux serpentant sous les pins
Un vieil homme épuisé à pas très lents gravit.
Ecrasé par les ans, un bâton à la main,
Il avance peinant comme traînant sa vie.
Un chien famélique, sans âge et sans couleur
Marche à ses côtés, la langue pendante, 
Semblant accompagner l'homme en sa douleur
D'être toujours vivant, idée obsédante.
Il se souvient du temps, sur le sentier pierreux,
Courant en ce chemin, au côté de sa mie
Et de ses jeunes enfants. Oh ! qu'ils étaient heureux
En ces beaux jours anciens, marchant emplis de vie.
Ces charmants souvenirs emplissent ses pensées.
Son pas lourd s'allège, il retrouve l'espoir.
Son dos se redresse, il peut recommencer
A marcher, à gravir, il pense les revoir.
Michel Louvel, Rêves et Réalités


La jeunesse
Aimer, d'abord aimer, vivre sans une tune,
Ivre de passion, pour tout ce qui est beau,
Par les monts et les ciels et se jouant de l'eau.
Etre le conquérant, provoquer la fortune.
Plus loin, toujours plus loin, en quête d'horizon,
Fuir la facilité qui conduit au naufrage,
Tourné vers l'aventure avec force et courage,
Sans cesse repartir et changer de maison.
La voie est plus royale aux rives éthérées.
La jeunesse osera s'engager pour longtemps,
Traverser la tempête, espérer le beau temps,
Où les plus belles fleurs pourront être admirées.
Allons ! Ce n'est pas l'âge, à bien y regarder
Qui fait devenir vieux. L'apparence est trompeuse,
La ride du sourire, à tout jamais heureuse,
Est un rire d'enfant qui voulut s'attarder.
Les ans ne comptent pas pour qui veut entreprendre
Et les chants de l'amour vont à qui sait rêver.
Demeurer un peu fou, s'émerveiller, braver,
Conserve la jeunesse avide de surprendre.
Pierre Blondel, Un Homme véritable

IMMIGRATION ET « VIVRE ENSEMBLE » : DE L’INCONNU AU CONNU

IMMIGRATION ET « VIVRE ENSEMBLE » : DE L’INCONNU AU CONNU
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Les conditions du mieux vivre ensemble : la pédagogie de l’autre

L’homme, ce nomade
On ne peut rompre les barrières érigées entre les hommes si l'on ignore leurs fondements. L'étude des migrations, quel que soit l'aspect sous lequel on l'envisage, ou la région où on la mène, exige une vision globale du phénomène au niveau de la France entière en rapport avec son passé, son présent et son évolution socio-économique.
Les migrations de toute nature : travail, économie, famille, culture... sont un des traits saillants de l'histoire nationale, une des données majeures de notre temps, vraisemblablement du futur, et une des clefs de la compréhension de ce siècle.
Les migrations, les mouvements de personnes d'un point à un autre du globe, ne sont pas une nouveauté, même si les discours et les médias tendent à persuader l'opinion publique que l'on assiste à des phénomènes inédits. Ces mouvements sont une constante dans l'histoire. La nouveauté réside sans doute plus dans la relation que l'on fait aujourd'hui du phénomène migratoire que dans sa permanence. Cette relation, amplifiée par le nombre, l'importance et la force des médias ainsi que des moyens de communication, est elle-même fonction de l'ouverture du monde par-delà les frontières, c'est-à-dire la globalisation, qui met les peuples et les esprits en mouvement.
Tidiane Diakité, L’immigration n’est pas une Histoire sans paroles. Les Oiseaux de Papier,2008

Un monde et un contexte nouveaux
Pour Catherine Wihtol de Wenden (spécialiste des migrations),
en ce début de 21e siècle, le monde est entré en migration : du Sud au Nord, du Nord au Nord, du Sud au Sud et du Nord au Sud : un phénomène qui n’est pas massif mais continu, malgré les politiques restrictives mises en place et les pratiques de dissuasion destinées surtout aux opinions publiques.
La situation politique, économique, démographique, culturelle et sociale de nombreuses régions de départ crée une propension structurelle à la migration, moins en raison de la pauvreté et de la croissance de la population, d’ailleurs souvent en baisse, que de l’absence d’espoir chez des jeunes de plus en plus urbanisés, scolarisés, informés grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Ils vivent leur entrée en mobilité comme une odyssée moderne.
D’autres facteurs, comme le chômage massif, l’absence de liberté dans les régimes autoritaires, les changements climatiques, les crises et conflits politiques rendent la migration inéluctable en réponse à l’insécurité politique, économique, sociale, sanitaire qui sévit dans de nombreux pays.
Autrement dit, un monde sans mobilité n’est plus concevable, pas plus que n’est envisageable la fermeture hermétique des frontières étatiques, même si le droit de réguler les flux migratoires sur leur espace national fait implicitement partie des prérogatives régaliennes des États.
Cependant, aucun pays, si riche, si puissant soit-il, ne peut, à lui seul, inverser cette donnée majeure du siècle, et se barricader dans ses frontières.
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Que faire ?
Partant de ces considérations, la recherche de solutions viables, qui concilieraient les intérêts de tous, de ceux qui partent comme de ceux qui accueillent, devient dès lors à la fois cause nationale et cause internationale. C’est une véritable collaboration universelle qu’il s’agit de promouvoir, qui soit à la fois un forum et un socle solide de coopération, réunissant pays riches et pays pauvres, foyers d’émission de flux migratoires, aires de destination de flux.
Une telle coopération, inscrite dans l’agenda des nations comme prioritaire et essentielle, irait au-delà de la seule création de développement dans les pays pauvres et pays émetteurs de flux, viserait l’Homme dans sa globalité : son épanouissement intégral, matériel et moral, culturel et social, politique et sécuritaire.

De ce côté-ci de la frontière
Et pour ceux qui ont franchi la barrière (légalement) et qui sont chez nous ?
Quelle solution ?
Les connaître et se faire connaître d’eux.
Des passerelles vers l’autre
Pour un enrichissement mutuel
Plus que le nombre réel de migrants, cette impression d’envahissement et de dépossession de soi ou de son identité, les incompréhensions, la méfiance ou les exaspérations viennent le plus souvent de l’ignorance, sinon de la méconnaissance réciproque, à commencer par celle des motivations de départ, mais aussi de la façon de vivre, des modes de vie et des manières d’être, bref, des conventions établies, qui régissent le quotidien et influencent le regard porté sur l’autre… l’étranger, celui qui est différent.
Si les migrants sont en moyenne plus qualifiés que la population du pays dans lequel ils arrivent, comme l’affirme De Wenden, si l’on compte effectivement des personnes de plus en plus diplômées et formées, il y a aussi, parmi les arrivants, celles qui, parties de leur village, sont directement arrivées à Marseille, Lyon, Rennes ou Lille…
Par ailleurs, même pauvres, démunis et vivant dans les pires conditions matérielles, ces arrivants gardent pour la plupart leur bonne humeur, leur gaîté et une apparente joie de vivre. Alors qu’en face d’eux, des Français plus riches, vivant dans le confort, à l’abri du besoin vital, apparaissent tristes, d’humeur maussade, le visage fermé, l’air antipathique…
Cette différence de tempérament ou de manière d’être peut en soi constituer une source d’incompréhension, voire de frictions.

De plus, les premiers vivent avec leurs habitudes, leurs manières d’être en public comme en privé. Ils parlent trop fort, voire crient en parlant, en téléphonant, ou entre eux dans la rue, dans les transports en commun, les espaces publics fermés ou les salles d’attente… Certains crachent par terre. Ce qu’ils ont toujours fait chez eux sans y voir le moindre mal.
A ce lot de ruraux déracinés (qui ont tendance à vivre comme au village), il convient d’ajouter une fraction d’éléments marqués par l’échec scolaire et la faillite de l’éducation dans leur pays d’origine.
Une pédagogie du vivre ensemble
En général, dans la culture des immigrés africains tout particulièrement, celui qui garde le visage fermé ou qui ne parle pas, ni ne rit, qui ne prend pas spontanément part à la conversation, même sans y être invité, est considéré comme méchant.
Celui qui se met ostensiblement à l’écart est qualifié d’asocial, donc à fuir.
Pour ceux qui ont choisi la France, qui sont entrés régulièrement sur son sol, qui souhaitent s’installer et vivre avec les Français, il serait souhaitable de créer des structures spécifiques ayant pour objet de les « initier » à la France, sans la prétention de leur imposer le mode de vie des autochtones, mais de les informer des us et coutumes, des manières de vivre et des règles qui régissent la vie en société dans ce pays, le pays d’accueil.
Cette sensibilisation ou imprégnation à la France et aux Français est concevable au moyen d’une pédagogie appropriée, dont les municipalités joueraient les premiers rôles, par l’entremise de bénévoles ou d’associations, de manière que cela ne génère pas un coût budgétaire supplémentaire. Mais, une telle structure exige une pédagogie active, fondée sur le goût de l’autre et le sens de l’intérêt commun.
Concrètement, la tâche ainsi dévolue aux municipalités consisterait tout d’abord à faire prendre conscience que la paix sociale se construit patiemment, par des passerelles jetées entre les natifs et les étrangers. Pour ce faire, il importe que chaque commune moyenne et grande (chaque quartier des grandes agglomérations) dispose d’un lieu de rencontre, qui serait un passage obligé, qui soit en même temps centre d’information et de formation à la civilité : la « maison de la citoyenneté et du vivre ensemble ».
Lieu où l’étranger disposerait librement et facilement de toutes les informations régissant sa vie, comme des informations se rapportant à la vie, à la manière de vivre, aux us et coutumes qui régissent le quotidien des nationaux. Et surtout :
ses droits et obligations.
la culture commune et l’histoire locale.
l’apprentissage de la langue pour les non francophones.
La réussite d’un tel système d’insertion des étrangers, qui soit aussi une véritable passerelle vers l’intégration, implique que l’on ne fasse pas de l’immigration un sujet de politique politicienne aux visées ou arrière-pensées électorales, ce qui compromettrait durablement la paix sociale.
Elle suppose : sens de l’intérêt général, amour de la France, de son présent et de son avenir.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU : LE MAL ET LA LIBERTÉ
JEAN-JACQUES ROUSSEAU : LE MAL ET LA LIBERTÉ

Le mal en nous ou hors de nous ? Ou du bon usage de la liberté

L’homme seul responsable ?
Pour J.J. Rousseau, Dieu n’a aucune responsabilité dans le mal que l’homme se fait à lui-même ou à autrui.
Selon lui, la Nature a fait l’homme libre pour qu’il soit source de bien pour lui-même et pour les autres. Mais, si l’homme fait du bien, il lui arrive aussi de faire du mal et même de le répandre autour de lui. Et, en répandant le mal autour de lui, il finit par devenir lui-même malheureux. Et c’est la liberté conférée à l’homme qui rend ce mal possible.

Mal et liberté
Le principe de toute action est dans la volonté d'un être libre ; on ne saurait remonter au-delà. Ce n'est pas le mot de liberté qui ne signifie rien, c'est celui de nécessité. Supposer quelque acte, quelque effet qui ne dérive pas d'un principe actif, c'est vraiment supposer des effets sans cause, c'est tomber dans le cercle vicieux. Ou il n'y a point de première impulsion, ou toute première impulsion n'a nulle cause antérieure, et il n'y a point de véritable volonté sans liberté. L'homme est donc libre de ses actions, et, comme tel, animé d'une substance immatérielle (...).

Si l'homme est actif et libre, il agit de lui-même ; tout ce qu'il fait librement n'entre point dans le système ordonné de la Providence, et ne peut lui être imputé. Elle ne veut point le mal que fait l'homme, en abusant de la liberté qu'elle lui donne ; mais elle ne l'empêche pas de le faire, soit que de la part d'un être si faible ce mal soit nul à ses yeux, soit qu'elle ne pût l'empêcher sans gêner sa liberté et faire un mal plus grand en dégradant sa nature. Elle l'a fait libre afin qu'il fît non le mal, mais le bien par choix. Elle l'a mis dans un état de faire ce choix en usant bien des facultés dont elle l'a doué ; mais elle a tellement borné ses forces que l'abus de la liberté qu'elle lui laisse ne peut troubler l'ordre général. Le mal que l'homme fait retombe sur lui sans rien changer au système du monde, sans empêcher que l'espèce humaine elle-même ne se conserve malgré qu'elle en ait. Murmurer de ce que Dieu ne l'empêche pas de faire le mal, c'est murmurer de ce qu'il la fit d'une nature excellente, de ce qu'il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, de ce qu'il lui donna droit à la vertu. (...)

L’homme victime de l’homme ?
C'est l'abus de nos facultés qui nous rend malheureux et méchants. Nos chagrins, nos soucis, nos peines, nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage, et le mal physique ne serait rien sans nos vices, qui nous l'ont rendu sensible. N'est-ce pas pour nous conserver que la nature nous fait sentir nos besoins ? La douleur du corps n'est-elle pas un signe que la machine se dérange, et un avertissement d'y pourvoir ? La mort... Les méchants n'empoisonnent-ils pas leur vie et la nôtre ? Qui est-ce qui voudrait toujours vivre ? La mort est le remède aux maux que vous vous faites ; la nature a voulu que vous ne souffrissiez pas toujours. Combien l'homme vivant dans la simplicité primitive est sujet à peu de maux ! Il vit presque sans maladies ainsi que sans passions, et ne prévoit ni ne sent la mort ; quand il la sent, ses misères la lui rendent désirable : dès lors elle n'est plus un mal pour lui. Si nous nous contentions d'être ce que nous sommes, nous n'aurions point à déplorer notre sort ; mais pour chercher un bien-être imaginaire, nous nous donnons mille maux réels. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s'attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une vie déréglée, on la veut rétablir par des remèdes ; au mal qu'on sent on ajoute celui qu'on craint ; la prévoyance de la mort la rend horrible et l'accélère ; plus on la veut fuir, plus on la sent ; et l'on meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant contre la nature des maux qu'on s'est faits en l'offensant.
Homme, ne cherche plus l'auteur du mal ; cet auteur, c'est toi-même. Il n'existe point d'autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l'un et l'autre te vient de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre, et je vois dans le système du monde un ordre qui ne se dément point. Le mal particulier n'est que dans le sentiment de l'être qui souffre ; et ce sentiment, l'homme ne l'a pas reçu de la nature, il se l'est donné. La douleur a peu de prise sur quiconque, ayant peu réfléchi, n'a ni souvenir ni prévoyance. Otez nos funestes progrès, ôtez nos erreurs et nos vices, ôtez l'ouvrage de l'homme, et tout est bien.
j.-j. Rousseau, Profession de foi du Vicaire Savoyard, 1762.



Débattre avec le philosophe
La liberté est-elle effectivement en l’homme comme l’affirme Rousseau ?
Le mal dont l’homme est capable ne change-t-il vraiment rien à l’ordre du monde ?
N’est-ce pas l’essence même de l’homme que de chercher un bien-être, même imaginaire ?
Cette quête du bien-être est-elle condamnable en soi ?
