ADAM ET ÉVE AU PARADIS
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ADAM ET ÈVE AU PARADIS

Heureux ou malheureux ?
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Petite sortie philosophique
« À l’origine, Adam et Ève étaient aussi heureux qu’il est possible de l’être quand on n’a ni travail à faire, ni impôt sur le revenu, ni avocat, ni médecin, ni enfant, ni chien. »
Doit-on considérer Adam et Ève heureux au Paradis ?
parce que
sans travail à faire, sans impôt sur le revenu, seuls sans amis, sans enfants ?
***
Chassés du Paradis
Ou
malheureux au Paradis
parce que
sans travail à faire, sans médecin, sans impôt sur le revenu, sans enfant, ni avocat ni amis ?
N’auraient-ils pas, avec un travail, des amis… probablement évité la tentation du Serpent ? Ne serait-ce pas par la présence du chien ?

SÉNÈQUE : LA SIMPLICITÉ COMME RÈGLE DE VIE
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SÉNÈQUE : LA SIMPLICITÉ COMME RÈGLE DE VIE

Contre l’apologie de l’abondance et du plaisir

Il est nécessaire de s'habituer à vivre de peu : de nombreuses difficultés liées aux lieux ou aux circonstances surgiront devant nous, fussions-nous riches et bien armés pour le plaisir, dont elles nous priveront. On ne peut jamais avoir tout ce que l'on veut. Ce qui est possible, c'est de ne pas vouloir ce que l'on n'a pas, et de profiter gaiement de ce qui s'offre. Notre liberté dépend pour une bonne part d'un estomac bien réglé et capable de supporter un contretemps. On ne peut concevoir quel plaisir j'éprouve à laisser ma fatigue passer toute seule : ni masseurs, ni bains, ni aucun autre remède : je n'ai besoin que du temps. L'effet de la fatigue disparaît avec du repos. Quel qu'il soit, ce repas sera pour moi plus agréable qu'un dîner officiel. J'ai en effet soumis mon âme à une épreuve improvisée, d'autant plus sincère et authentique. En effet, quand on s'est préparé à l'endurance, quand on se l'est prescrite, on ne voit pas aussi bien de quelle fermeté on est capable. Les indices les plus certains apparaissent dans une situation imprévue, quand on regarde les ennuis sans changer de visage et même avec sérénité ; quand on ne se laisse pas embraser par la colère ; quand on supplée à ce qui nous était dû en ne le regrettant pas, avec l'idée que c'est l'habitude qui subit un manque, et non soi-même.
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Superflu ou nécessité ?
Bien des choses sont superflues : nous ne le comprenons qu'au moment où nous en sommes privés. Nous en usions parce que nous les avions et non parce qu'elles étaient nécessaires. Que d'objets nous achetons parce que d'autres les ont achetés, parce qu'on les voit chez tout le monde ou presque ! L'une des causes de nos malheurs est que nous vivons en prenant exemple sur autrui : nous ne nous réglons pas sur la Raison, mais nous laissons détourner par les usages. Une coutume adoptée par une poignée de gens, nous refuserions de la prendre à notre compte ; la mode s'en généralise-t-elle, nous la suivons, comme si qualité était synonyme de quantité : on tient une voie sans issue pour le droit chemin, lorsque tout le monde la suit !

Une bonne vie ou une bonne réputation ?
Il faut éviter d'écouter tous ces gens-là : ce sont eux qui transmettent les vices et les répandent d'un endroit à un autre. On pensait que la pire engeance était celle des colporteurs de médisances. Voici maintenant les colporteurs de vices ; leurs propos sont éminemment nuisibles : en effet, même s'ils ne font pas tout de suite effet, ils laissent des germes dans notre âme et le mal nous poursuit, une fois que nous nous sommes séparés de ceux qui le professent, prêt à renaître plus tard. Les auditeurs qui sortent d'une salle de concert emportent avec eux le rythme et les douces harmonies qui gênent leurs pensées et les empêchent de s'appliquer à des sujets sérieux : de même les propos des flatteurs et des apologistes du vice restent-ils fixés en nous après que nous les avons entendus. Or il n'est pas facile d'arracher de son âme un son plein de charme : il nous accompagne, il persiste et revient par intervalles. Il faut donc fermer ses oreilles aux paroles pernicieuses, et les fermer tout de suite : dès qu'elles ont fait leur entrée et se sont installées, elles sont plus hardies. Et on en arrive à des discours de ce genre :
« Vertu, philosophie, justice : vain cliquetis de mots !
Le seul bonheur, c'est de profiter de la vie ; manger, boire, jouir de son patrimoine, c'est cela, vivre, c'est cela, se rappeler qu'on est mortel ! Les jours passent et la vie fuit inexorablement. Et nous hésitons ? A quoi bon être sage, et, tandis que nous sommes à l'âge où l'on goûte les plaisirs, où on les réclame, nous imposer la frugalité ? Nous ne serons pas toujours jeunes ! A quoi bon courir au-devant de la mort et s'interdire dès à présent tout ce qu'elle va emporter ? Tu n'as pas de maîtresse, pas de petit amant pour exciter la jalousie de ta maîtresse. Chaque jour tu sors de chez toi à jeun. Tes repas sont ceux d'un homme qui doit présenter à son père le journal de ses dépenses : cela n'est pas vivre, mais rester à côté de la vie. Quelle folie d'accumuler pour son héritier et de tout se refuser à soi-même, pour que cette grande fortune que tu laisses te fasse un ennemi d'un ami ! Car plus le legs sera important, plus le légataire se réjouira de ta mort. Ces tristes sires, censeurs rébarbatifs de la vie d'autrui et ennemis de la leur, ces mentors du peuple, ne leur accorde pas un sou de crédit ; entre une bonne vie et une bonne réputation, choisis la première sans hésiter ! »
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Suivre un chemin sans détours
Ces voix, il faut les fuir comme celles qu'Ulysse ne voulut affronter que pieds et poings liés. Leur pouvoir est le même : elles nous détournent de notre patrie, de nos parents, de nos amis, de la vertu, et nous jettent dans la honte d'une vie misérable si on ne sait leur résister. Comme il vaut mieux suivre un sentier sans détours et s'acheminer jusqu'au point où seul le bien nous sera agréable ! Nous pourrons l'atteindre si nous reconnaissons qu'il existe deux sortes d'objets : ceux qui nous attirent et ceux qui nous rebutent. Parmi les premiers on trouve les richesses, les plaisirs, la beauté, l'ambition, tout ce qui flatte et séduit ; parmi les seconds, le labeur, la mort, la douleur, l'infamie, une vie réglée. Nous devons donc nous exercer à ne pas craindre les uns, à ne pas convoiter les autres. Il faut lutter en prenant deux directions contraires ; tourner le dos aux attraits de la séduction, résister de toutes ses forces aux attaques. Regarde la position d'un homme qui descend une côte et d'un autre qui la gravit : le premier penche le corps en arrière, le second le penche en avant. Faire porter le poids de son corps en avant dans la descente et le ramener en arrière dans la montée, c'est faire un pacte avec le mal, Lucilius. Pour atteindre les plaisirs, on descend ; pour affronter les épreuves, il faut escalader une pente escarpée : dans un cas, nous retiendrons notre corps, dans l'autre nous le lancerons vers l'avant.
Sénèque (4 av. JC-65 ap. JC), Lettres à Lucilius.

DESCARTES : BONHEUR, RAISON ET LIBRE ARBITRE
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DESCARTES : BONHEUR, RAISON ET LIBRE ARBITRE
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Bonheur et volonté
Peut-on être heureux sans le vouloir ?
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Comme, lorsque j'ai parlé d'une béatitude qui dépend entièrement de notre libre arbitre et que tous les hommes peuvent acquérir sans aucune assistance d'ailleurs, vous remarquez fort bien qu'il y a des maladies qui, ôtant le pouvoir de raisonner, ôtent aussi celui de jouir d'une satisfaction d'esprit raisonnable ; et cela m'apprend que ce que j'avais dit généralement de tous les hommes, ne doit être entendu que de ceux qui ont l'usage libre de leur raison, et avec cela qui savent le chemin qu'il faut tenir pour parvenir à cette béatitude. Car il n'y a personne qui ne désire se rendre heureux ; mais plusieurs n'en savent pas le moyen ; et souvent l'indisposition qui est dans le corps, empêche que la volonté ne soit libre. Comme il arrive aussi quand nous dormons ; car le plus philosophe du monde ne saurait empêcher d'avoir de mauvais songes, lorsque son tempérament l'y dispose.
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Moyen et causes du bonheur
Enfin on peut dire généralement qu'il n'y a aucune chose qui nous puisse entièrement ôter le moyen de nous rendre heureux, pourvu qu'elle ne trouble point notre raison ; et que ce ne sont pas toujours celles qui paraissent les plus fâcheuses, qui nuisent le plus.
Mais afin de savoir exactement combien chaque chose peut contribuer à notre contentement, il faut considérer quelles sont les causes qui le produisent, et c'est aussi l'une des principales connaissances qui peuvent servir à faciliter l'usage de la vertu ; car toutes les actions de notre âme qui nous acquièrent quelque perfection, sont vertueuses, et tout notre contentement ne consiste qu'au témoignage intérieur que nous avons d'avoir quelque perfection. Ainsi nous ne saurions jamais pratiquer aucune vertu (c'est-à-dire faire ce que notre raison nous persuade que nous devons faire), que nous n'en recevions de la satisfaction et du plaisir. Mais il y a deux sortes de plaisirs : les uns qui appartiennent à l'esprit seul, et les autres qui appartiennent à l'homme, c'est-à-dire à l'esprit en tant qu'il est uni au corps ; et ces derniers se présentant confusément à l'imagination paraissent souvent beaucoup plus grands qu'ils ne sont, principalement avant qu'on les possède, ce qui est la source de tous les maux et de toutes les erreurs de la vie.
C'est pourquoi le vrai office de la raison est d'examiner la juste valeur de tous les biens dont l'acquisition semble dépendre en quelque façon de notre conduite, afin que nous ne manquions jamais d'employer tous nos soins à tâcher de nous procurer ceux qui sont, en effet, les plus désirables ; en quoi, si la fortune s'oppose à nos desseins, et les empêche de réussir, nous aurons au moins la satisfaction de n'avoir rien perdu par notre faute, et ne laisserons pas de jouir de toute la béatitude naturelle dont l'acquisition aura été en notre pouvoir.
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Bonheur et passions
Au reste, le vrai usage de notre raison pour la conduite de la vie ne consiste qu'à examiner et considérer sans passion la valeur de toutes les perfections, tant du corps que de l'esprit, qui peuvent être acquises par notre conduite, afin qu'étant ordinairement obligés de nous priver de quelques-unes, pour avoir les autres, nous choisissions toujours les meilleures. Et pour ce que celles du corps sont les moindres, on peut dire généralement que, sans elles, il y a moyen de se rendre heureux. Toutefois, je ne suis point d'opinion qu'on les doive entièrement mépriser, ni même qu'on doive s'exempter d'avoir des passions ; il suffit qu'on les rende sujettes à la raison, et lorsqu'on les a ainsi apprivoisées, elles sont quelquefois d'autant plus utiles qu'elles penchent plus vers l'excès.
René Descartes (1591-1650), Correspondance avec Elisabeth, 1645.
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QU’EST-CE QUE LA FRANCE ?
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QU’EST-CE QUE LA FRANCE ?
La France dans le monde, hier et demain
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La France n'est ni une simple province du monde, ni un simple quartier du village planétaire. La France, c'est le monde, par la géographie, l'histoire, la culture, par l'impact du génie français sur l'univers tout entier. À y regarder de près, rares sont les nations du monde qui ne retrouveraient pas un peu de leur histoire dans l’histoire de France. La première raison de cet universalisme est sans doute géographique. L'espace national français couvre le monde entier. Cette présence planétaire lui confère le deuxième espace maritime mondial ainsi que le bénéfice d'une diversité climatique unique : tous types de climat, flore et faune. Une telle position l'associe implicitement à la gestion et à la coresponsabilité du monde, liant son sort à celui du reste de la planète. Sa langue est en conséquence l'une des langues internationales après avoir été la première langue de la diplomatie et de la culture pendant plus de trois siècles, jusqu'au traité de Versailles en 1919, au lendemain de la Première Guerre mondiale ; 180 millions de personnes vivant pour la plupart dans d'anciennes colonies françaises l'utilisent quotidiennement et prioritairement. La France a inventé des formes originales de liens politiques avec des pays d'Afrique et les États francophones du monde, matérialisées par les institutions des sommets France-Afrique et la Francophonie. La France maintient en permanence des troupes en maintes régions du globe, pour le pire ou le meilleur.
Elle possède le quatrième commerce extérieur du monde, et occupe la troisième place pour les investissements dans le monde. Elle est en retour le troisième pays d'accueil pour les investissements étrangers. Les entreprises françaises détiennent une participation dans plus de 16 000 entreprises dans le monde ; ces filiales emploient 2 550 000 salariés. Un Français sur quatre est concerné par les activités de la France avec l'étranger. Cette diversité française unique en Europe et dans le monde fait de la France le pays le plus visité au monde avec en moyenne 70 millions de touristes par an (83,7 millions en 2014), devant les États-Unis.
La deuxième raison qui identifie la France au monde est historique au sens large, au-delà de l'histoire de la colonisation ; elle est aussi culturelle et scientifique. Qu'est-ce qui différencie fondamentalement la France des autres nations d'Europe et du monde ? Les valeurs fondatrices de la société française et de la République mettent en avant ce qui unit les hommes et les élève vers plus d'humanité. Une étude comparée succincte des grandes révolutions politiques qui ont marqué l'histoire des nations du XVIIe au XXe siècle permet de percevoir la spécificité du cachet français. Nous retiendrons dans cette perspective les révolutions anglaises du XVIIe siècle, la révolution américaine du XVIIIe siècle et la révolution bolchevique de 1917.
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Au service de l’universel
L'Angleterre connut deux révolutions au XVIIe siècle. Au cours de la première en 1649, les Anglais décapitèrent leur roi, soit plus d'un siècle avant l'exécution de Louis XVI en France, en 1793. Beaucoup, par « révolution » n'entendent que la Révolution française de 1789. Or, les Anglais eurent deux révolutions de la même importance. La seconde en 1688 donna lieu un an plus tard à la rédaction de la Déclaration des droits qui signa la fin de l'absolutisme dans ce pays. Mais avant, il y eut la Grande charte de 1215, qui fut en réalité une charte des droits seigneuriaux imposée au roi Jean Sans Terre par ses barons révoltés. Cette charte fut considérée comme le premier texte constitutionnel de l'Angleterre et de ses libertés. L'Habeas Corpus de 1679 fut aussi un moment important de l'aspiration des Anglais à plus de droits et de libertés. Cette institution eut en effet pour objet de garantir la liberté individuelle en mettant un terme à la pratique des arrestations et des détentions arbitraires dans le pays.
Les Américains, par leur Déclaration du 4 juillet 1776 fondant les Etats-Unis d'Amérique, s'affranchissent du joug anglais et proclament dans le préambule de ce texte fondamental que Tous les hommes naissent égaux ; que leur Créateur leur a donné certains droits inaliénables parmi lesquels sont la vie, la liberté et la recherche du bonheur ; que pour garantir ces droits, les hommes instituent des gouvernements dont le pouvoir légitime provient du consentement des gouvernés... . Texte capital dont s'inspireront les révolutionnaires français treize ans plus tard.

Quant à la révolution russe de 1917, elle eut pour vocation première d'abattre le régime tsariste et de libérer l'homme du joug du capitalisme. Mais elle proclama aussi la révolution dans un seul pays.
1789 : le droit
Les Français ont la parole
La Révolution française de 1789 tranche par son audace, sa profondeur, sa complexité et ses prolongements. Même si le système politique établi en Angleterre au XVIIe siècle devient le modèle des philosophes du XVIIIe (Voltaire notamment) et que la révolution américaine proclama que tous les hommes naissent égaux, aucune de ces révolutions antérieures à 1789 n'eut à l'instar de la française, autant de retentissement et ne fit preuve d'autant de générosité universelle. La France fut la seule nation au monde qui se soit mis en tête de faire sa révolution nationale pour l'Humanité entière, d'étendre à l'ensemble des peuples du monde le bénéfice de la liberté et des droits de l'Homme, parmi lesquels le droit au bonheur. Bref, elle voulut faire de sa révolution nationale une révolution universelle, pour tous les hommes de tous les temps. C'est la seule nation du monde qui, sortie de chez elle, se lança dans une croisade titanesque pour libérer l'homme de l'oppression et lui garantir le bonheur. Qu'elle l'ait fait au son du canon et au cliquetis des sabres, qu’elle ait, ce faisant commis des erreurs, parfois des fautes lourdes, voire des crimes, en totale contradiction avec l’idéologie humaniste proclamée, n'enlève rien au fonds d'ardente générosité qui l'anima.

Unification des poids et mesures
Dans la foulée de la révolution politique, la création du système métrique décimal en constitue un symbole éclatant. En effet, dès le début de la Révolution, germa l'idée d'une opération d'une extrême importance : l'instauration du système métrique décimal offert par la République française à tous les hommes, à tous les temps. Cette volonté d'universalité réside dès l'origine dans la conception et la définition même du nouveau système de mesures. C'est le quart du méridien terrestre, c'est-à-dire la terre même et le méridien, communs à tous les hommes : idée de justice et d'égalité à l'échelle du monde incarnée dans un système de mesures uniformes et universelles. Le tout partit du désir de satisfaire les revendications du petit peuple de France souhaitant alléger le poids de ses charges par l'établissement sur toute l'étendue du royaume, de mesures identiques pour éviter l'inégalité et l'injustice de deux poids deux mesures.
Système totalement inédit qui devait surprendre le monde par son envergure et qui allait changer le rapport des hommes à la mesure du monde. La Convention a voulu fabriquer ces mètres qui vont instituer l'égalité dans les échanges et la fraternité entre les peuples. Ainsi, si la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen avait fait les hommes égaux devant la loi, le système métrique les fit égaux devant la mesure des choses. Le génie de la France s'était manifesté en faisant de ce système métrique décimal, le résultat d'une rencontre entre philosophes, hommes politiques et scientifiques, pour la première fois dans l'histoire. Ainsi, en un lieu, pour une cause, se trouvaient donc mêlées la philosophie, la politique, la science pour le service de l'humanité et le rapprochement des esprits sur terre. A cet effet fut créé le Bureau International des Poids et Mesures connu sous le sigle BIPM dans toutes les langues du monde et qui, dès 1875, fut la première organisation internationale abritée par la France.
Aventure unique, en 1791 la France trop heureuse d'offrir ce présent au monde, le mètre, à l'humanité, s'efface devant l'objet qu’elle a créé, et qui, étant à tous, n’est plus à elle seule. Elle se fond dans le concert des nations, qui sont toutes égales. (Denis Guedj, Le Maître du Monde).
Le génie français au service de l'universalisme, généreux et désintéressé généra d'autres actions similaires. La renaissance des jeux olympiques antiques en est un autre exemple. Jaillie du cerveau d'un seul homme, le baron Pierre de Coubertin, cette idée fut mise au service de l'égalité et de la fraternisation des peuples de la terre.
Ce rénovateur réunit en 1894 quatorze nations en France, pour le rétablissement des Jeux Olympiques dont la première compétition de l'ère moderne eut lieu à Athènes en 1896 selon sa volonté : que ces premiers jeux aient lieu non pas en France mais en Grèce. Et là également, la France s'efface devant l'objet qu'elle a recréé et qui, étant à tous, n'est plus à elle seule ; elle se fond dans le concert des nations, qui sont toutes égales. Et comme l'invention du système métrique, l'instauration des jeux olympiques modernes part d'une nouvelle vision du monde, égale, fraternelle et généreuse. Dans la même veine s'inscrit la proclamation de la Déclaration universelle des Droits de l'homme de 1948 sous l'égide de l'Organisation des Nations unies directement inspirée de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789, à l'initiative du juriste français René Cassin qui la fit adopter, de même qu'il prit une part importante à la fondation de l'UNESCO.
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Champollion (1790-1832)
Les Lumières de l’Égypte antique
Faut-il également rappeler l'œuvre de Jean-François Champollion qui, en déchiffrant les hiéroglyphes, a ouvert un nouveau monde, un nouvel univers à la fois géographique et culturel ? Le génie français eut bien d'autres occasions de se manifester en irriguant le monde des fruits de son excellence. Plus contemporaine encore cette initiative française : faire de la médecine un combat humanitaire pour la santé de tous mais aussi pour la liberté, les droits de l'Homme et le droit au bonheur à l'échelle planétaire. A l'instar des soldats de l'An II hier, ces croisés de l'universel en blouse blanche, sortis de leur France natale, se lancèrent à la conquête du bien-être pour tous en sillonnant les routes de la planète entière. C'est cela la France. Dans cette activité, au-delà de la médecine, dans cet idéal d'humanisation du monde, le présent rejoint le passé, dans la fidélité à la vocation de la France : l'Universel marié à l'Humanisme. France rime ainsi avec Humain et Universel.
L'histoire de Médecins sans frontières est donc une autre illustration de cette ouverture de la France au monde, comme si ses frontières nationales se fondaient dans celles du monde entier. Un bref rappel de la naissance et de l'action de ce mouvement permet de le constater. Tout commence avec l'effroyable guerre civile dans la province du Biafra au Nigeria, de 1967 à 1970, avec ces images insoutenables d'enfants squelettiques au ventre démesurément boursouflé. Des médecins français dont Bernard Kouchner, Max Récamier et plusieurs autres s'engagèrent alors dans une action humanitaire d'une grande ampleur en faveur des victimes de cette guerre. C'est ainsi que voit le jour à Paris, en 1971, Médecins sans frontières, le mouvement des French Doctors dont sera issu Médecins du Monde en 1979.
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La médecine pour tous
La scission entre les deux organisations survenue sur fond de divergences internes a, en elle-même, une charge symbolique significative : Médecins sans frontières se sépare de Médecins du monde mais en fait de séparation, on ne perçoit qu'une simple question de forme et de stratégie ; le fond reste scrupuleusement identique. C'est le service offert au monde par des Français mus par un idéal humanitaire. Deux dénominations distinctes pour une action et une vocation identiques. L'action des deux organisations couvre le monde qu'elle sillonne et irrigue, généreuse et désintéressée, altruiste et efficace, porteuse de soins, d'humanité, d'espérance et de foi en l'homme. Aucune partie de l'humanité souffrante n'échappe à cette action : l'Afrique, l'Asie, l'Amérique, l'Europe, du Rwanda au Zaïre, de l'Afghanistan à la Corée du Nord, du Nicaragua au Honduras, de la Tchétchénie à la Bosnie, des Boat people vietnamiens aux réfugiés du Kosovo... Partout où les cataclysmes naturels et la folie des hommes compromettent le droit naturel et légitime des individus à une existence décente et paisible, sans distinction idéologique, culturelle ou religieuse. Partout où l'homme a besoin de l'homme contre les maux du ciel et de la terre, pour une Humanité réconciliée avec elle-même. Dans cette aventure à la fois unique et insensée du cœur et de l'intelligence, l'homme devient le remède de l'homme.
Cette action humanitaire planétaire reconnue comme telle, vaudra à l'organisation des distinctions symboliques comme en 1991 le prix européen des droits de l'Homme, ainsi que la Philadelphia Liberty Medal ou encore, en 1993 la médaille Nansen décernée par le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) honorant son action auprès des réfugiés du monde. Enfin, pour couronner le tout, le prix Nobel de la Paix décerné en 1999 comme une juste récompense d'une cause noble.
En ce domaine comme en bien d'autres par le passé, la France apparaît comme le porteur du flambeau de l'humanitaire, destiné à éclairer le monde, frayant le chemin de la générosité et de la fraternisation universelles que d'autres pays suivirent. C'est alors que sont nés Médecins sans Frontières de Belgique en 1980, Médecins sans Frontières de Suisse en 1981 puis de Hollande en 1984, du Luxembourg et d'Espagne en 1986...
Cette croisade européenne pour une vie meilleure aboutit, à Cracovie en Pologne, à la signature le 31 mars 1990, de la Charte européenne de l'action humanitaire avec pour principes fondateurs le refus de l'exclusion, de la discrimination, de la torture et des manipulations génétiques mais aussi, la réaffirmation de l'engagement de la médecine humanitaire en faveur du respect des équilibres écologiques, de l'assistance à toutes les victimes et du droit international humanitaire. Cette charte émane de la philosophie des médecins français.
Médecins du Monde milite également en faveur de la création de la Cour Criminelle Internationale, qui doit permettre de juger des personnes responsables de génocides, de crimes contre l'humanité et de violation du droit international humanitaire. Faut-il rappeler par ailleurs que de tous les pays du monde, la France est celui où le taux d'adoption d'enfants par rapport à la population est le plus élevé (statistiques 2004)? Ce pays a une tradition d'humanisme et de compassion. Les actes de philanthropie et d'ouverture au monde à l'actif des Français sont légion, l'histoire en est jalonnée, héritage unique à l'échelle du globe.
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Joachim Du Bellay (1522-1560)
« France, mère des arts, des armes et des lois »
Et demain ?
Que faut-il souhaiter à la France du XXIe siècle et des siècles à venir ?
Que l’héritage légué par l’histoire et le passé guide le futur.
>Que ce passé, qui fit sa singularité parmi les nations et fit de la France le porte-drapeau de la liberté et du droit au service de l’universel, lui permette de « réhumaniser » le monde, et tout particulièrement les rapports entre Français.
>Que la France reste la France.
T. Diakité, France que fais-tu de ta République ?, L’Harmattan.
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PASCAL : RADIOSCOPIE OU AUTOPSIE DES SENTIMENTS
PASCAL : RADIOSCOPIE OU AUTOPSIE DES SENTIMENTS

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Quoi, Qui, comment aime-t-on ?
Qu'est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir ? Non, car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu'un à cause de sa beauté, l'aime-t-il ? Non ; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera plus.
Et si on m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s'il n'est ni dans le corps, ni dans l'âme ? Et comment aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.
Qu'on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n'aime personne que pour des qualités empruntées.
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Tout seul ?
Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables : misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas ; on mourra seul. Il faut donc faire comme si on était seul ; et alors, bâtirait-on des maisons superbes, etc.… ? On chercherait la vérité sans hésiter ; et, si on le refuse, on témoigne estimer plus l'estime des hommes, que la recherche de la vérité.
La vie humaine n'est qu'une illusion perpétuelle ; on ne fait que s'entre-tromper et s'entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d'amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et sans passion.
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Et le cœur ?
L'homme n'est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l'égard des autres. Il ne veut pas qu'on lui dise la vérité, il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur.
Tous les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre. On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public ; mais ce n'est que feindre, et une fausse image de la charité ; car au fond ce n'est que haine.
Chaque moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres.
Blaise PASCAL (1623-1662), Les Pensées.
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Paul Valéry : le Progrès
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Paul Valéry : le Progrès
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Le progrès ? Quand ? Où ?
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Quant à nous, nous ne savons que penser des changements prodigieux qui se déclarent autour de nous, et même en nous. Pouvoirs nouveaux, gênes nouvelles, le monde n'a jamais moins su où il allait. (...)

Louis XIV, au faîte de la puissance, n'a pas possédé la centième partie du pouvoir sur la nature et des moyens de se divertir, de cultiver son esprit, ou de lui offrir des sensations, dont disposent aujourd'hui tant d'hommes de condition assez médiocre. Je ne compte pas, il est vrai, la volupté de commander, de faire plier, d'intimider, d'éblouir, de frapper ou d'absoudre, qui est une volupté divine et théâtrale. Mais le temps, la distance, la vitesse, la liberté, les images de toute la terre…
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Un homme aujourd'hui, jeune, sain, assez fortuné, vole où il veut, traverse vivement le monde, couchant tous les soirs dans un palais. Il peut prendre cent formes de vie ; goûter un peu d'amour, un peu de certitude, un peu partout. S'il n'est pas sans esprit (mais cet esprit pas plus profond qu'il ne faut). Il cueille le meilleur de ce qui est. Il se transforme à chaque instant en homme heureux. Le plus grand monarque est moins enviable. Le corps du grand roi était bien moins heureux que le sien peut l'être ; qu'il s'agisse du chaud ou du froid, de la peau ou des muscles. Que si le roi souffrait, on le secourait bien faiblement. Il fallut qu'il se tordît et gémît sur la plume, sous les panaches, sans l'espoir de la paix subite ou de cette absence insensible que la chimie accorde au moindre des modernes affligés.
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Ainsi, pour le plaisir, contre le mal, contre l'ennui, et pour l'aliment des curiosités de toute espèce, quantité d'hommes sont mieux pourvus que ne l'était, il y a deux cent cinquante ans, l'homme le plus puissant d'Europe. (...)
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Je me suis essayé autrefois à me faire une idée positive de ce que l'on nomme progrès. Eliminant donc toute considération d'ordre moral, politique, ou esthétique, le progrès me parut se réduire à l'accroissement très rapide et très sensible de la puissance (mécanique) utilisable par les hommes, et à celui de la précision qu'ils peuvent atteindre dans leurs prévisions. Un nombre de chevaux-vapeur, un nombre de décimales vérifiables, voilà des indices dont on ne peut douter qu'ils n'aient grandement augmenté depuis un siècle. Songez à ce qui se consume chaque jour dans cette quantité de moteurs de toute espèce, à la destruction de réserves qui s'opère dans le monde. Une rue de Paris travaille et tremble comme une usine. Le soir, une fête de feu, des trésors de lumière expriment aux regards à demi éblouis un pouvoir de dissipation extraordinaire, une largesse presque coupable. Le gaspillage ne serait-il pas devenu une nécessité publique et permanente ? Qui sait ce que découvrirait une analyse assez prolongée de ces excès qui se font familiers ? Peut-être quelque observateur assez lointain, considérant notre état de civilisation, songerait-il que la Grande Guerre ne fut qu'une conséquence très funeste, mais directe et inévitable du développement de nos moyens ?
Paul Valéry (1871-1945), Regards sur le monde actuel.
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Dans 100 ans… le progrès... quel regard ?
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LA MODE EN FRANCE VUE PAR UN PHILOSOPHE DES LUMIÈRES
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LA MODE EN FRANCE VUE PAR UN PHILOSOPHE DES LUMIÈRES

La mode, caprices intemporels
Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver. Mais, surtout, on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode.

Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures ? Une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers, et, avant que tu n'eusses reçu ma lettre, tout serait changé.
Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s'y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger ; il s'imagine que c'est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu'une de ses fantaisies.
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Quelquefois les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'elle-même. Dans un autre, c'était les pieds qui occupaient cette place : les talons faisaient un piédestal, qui les tenait en l'air. Qui pourrait le croire ? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d'élargir les portes, selon que les parures des femmes exigeaient d'eux ce changement, et les règles de leur art ont été asservies à ces caprices. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches, et elles disparaissent toutes le lendemain. Autrefois, les femmes avaient de la taille et des dents ; aujourd'hui, il n'en est pas question. Dans cette changeante nation, quoi qu'en disent les mauvais plaisants, les filles se trouvent autrement faites que leurs mères.
Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes ; les Français changent de mœurs selon l'âge de leur roi. Le Monarque pourrait même parvenir à rendre la Nation grave, s'il l'avait entrepris. Le Prince imprime le caractère de son esprit à la Cour ; la Cour, à la Ville ; la Ville, aux provinces. L'âme du Souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres.
Montesquieu (1689-1755), Lettres persanes.

NI TOUT À SOI, NI TOUT À AUTRUI

NI TOUT À SOI, NI TOUT À AUTRUI

La juste mesure entre soi et autrui
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"L'un et l'autre est une tyrannie toute commune. De vouloir être tout à soi, il s'ensuit que l'on veut tout pour soi. Ces gens-là ne savent rien relâcher de tout ce qui les accommode, non pas même un iota ; ils obligent peu, ils se fient à leur fortune, mais d'ordinaire cet appui les trompe. Quelquefois il est bon de nous quitter pour les autres, afin que les autres se quittent pour nous. Quiconque tient un emploi commun, est par devoir l'esclave commun ; autrement on lui dira ce que dit un jour cette vieille à l'Empereur Hadrien : Renonce donc à ta charge, comme tu fais à ton devoir. Au contraire, il y en a qui sont tout aux autres, car la folie donne toujours dans l'excès, et est très malheureuse en ce point. Ils n'ont ni jour, ni heure à eux, et ils sont si peu à eux-mêmes qu'il y en eut un qui en fut appelé l'Homme-à-tous. Ils sont autres qu'eux jusque dans l'entendement, car ils savent pour tous, et ignorent tout pour eux. Que l'homme d'esprit sache que ce n'est pas lui qu'on cherche, mais un intérêt qui est en lui, ou qui dépend de lui."
Souce : Baltasar Gracian (1601-1658), L’Art de la prudence.

LE SABORDAGE DE L’AFRIQUE EN MÉDITERRANÉE
LE SABORDAGE DE L’AFRIQUE EN MÉDITERRANÉE
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Une fatalité ?

« Naufrages de migrants : l’Europe triple son aide
"Les fonds alloués à la recherche et au sauvetage de migrants en Méditerranée sont multipliés par trois", ont annoncé les dirigeants européens réunis hier soir, en urgence à Bruxelles », titre le quotidien Ouest-France du 24 avril 2015.
Au lieu de tripler l’aide au sauvetage, ne pourrait-on réfléchir aux causes premières (structurelles et conjoncturelles) des motivations au départ de ceux qu’il faut sauver en mer ?
Y a-t-on pensé ?
Y pensera-t-on ?
Comment en est-on arrivé là ?
Il est symptomatique qu’en cette triste circonstance de drames répétés, du spectacle quasi quotidien de noyades et de corps repêchés de milliers de jeunes africains venus s’échouer aux portes de l’Europe, la communauté internationale soit si muette et inactive.
Si le silence de l’Europe et son manque de réaction appropriée peuvent étonner, que dire de l’absence obstinée des chefs d’Etat et responsables africains sur ce front ? Car, contrairement à ce qui est souvent dit et écrit, les Africains constituent l’immense majorité de ces migrants fuyant leur pays qui, pour l’essentiel sont des pays en paix ou sans dictature sanglante reconnue (Sénégal, Mali, Côte d’Ivoire, Ghana, Cameroun, Tchad…)
Il s’agit moins de les empêcher d’aborder les côtes de l’Europe, au péril de leur vie, que de leur donner l’envie et des raisons de vivre chez eux.

>Pourquoi partent-ils ?
>Quel bilan de l’aide publique (et privée) au développement ?
Ces drames affreux d’embarcations englouties par les flots et de corps repêchés sont aussi l’occasion de s’interroger sur la raison d’être et les résultats de l’aide publique au développement en Afrique, depuis plus d’un demi-siècle.
En effet, de toutes les régions du monde, l’Afrique subsaharienne est celle qui reçoit la part la plus importante de l’aide au développement. Naturellement, il faut aussi chercher la réalité cachée derrière les chiffres et statistiques concernant cette aide. Mais, la mesure du montant de l’aide et les réalités sont les mêmes pour toutes les autres régions du monde bénéficiaires de l’aide publique au développement.
Par ailleurs, l’Afrique subsaharienne est également la région qui compte le plus grand nombre d’ONG et d’associations privées de toutes sortes engagées dans des projets de partenariat en Afrique.
Comment tous ces acteurs de l’aide publique et privée évaluent-ils leur action, parfois sur plus de 30 ans, à l’aune du nombre croissant de ressortissants des pays aidés qui fuient le continent ?
Bien sûr, le montant de l'aide accordée est insuffisante et sera toujours insuffisante, eu égard aux besoins colossaux de ces pays en tous domaines. Mais, qu'a-t-on fait de celle déjà octroyée ?
En a-ton fait l'évaluation et établi le bilan ? En a-t-on tiré les leçons qui s'imposent en vue de progresser ?

>Comment aide-t-on et qui aide-t-on ?
Certes, « il n’y a pas de petite ni de grande solidarité », comme le proclame à juste titre le secours populaire français. Il est simplement besoin d’une aide intelligente pour une solidarité efficiente.
L’aide au développement, telle qu’elle est pratiquée en Afrique, mérite une réflexion sereine et approfondie. Dans l’histoire, cette forme d’aide n’a jamais permis à un pays de se développer. Si ce système d’aide (publique et privée) était pertinent, l’Afrique n’en serait pas où elle est aujourd’hui, et ses fils, déshérités, ne se feraient pas ramasser par milliers sur les côtes de la Méditerranée tels de vulgaires objets rejetés par la mer.
Comment aider l’Afrique sans les Africains ?
Comment aider l’Afrique sans une juste appréciation des réalités africaines ?
Comment soigner et guérir le malade si l’on ignore ses conditions existentielles et la nature du mal dont il souffre ?
Comment faire, enfin, pour que les ressources fabuleuses, matérielles et humaines, de ce continent soient considérées comme les ferments de son développement et employées à cette fin ?
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>Veut-on, peut-on développer l’Afrique en vase clos ?
Si les acteurs (publics et privés) du développement continuent de faire preuve d’autant de fermeture d’esprit, de cécité, d’inconscience ou de mauvaise foi, il y aura sans nul doute encore plus de migrants africains demain. Le pire est alors à venir, pour l’Afrique, pour l’Europe et pour le monde, car l’Afrique ne coulera pas seule.
Qui sont les empêcheurs de développer l’Afrique ?
L’amateurisme, la routine, la cécité qui mènent au refus de regarder la réalité en face, de chercher et rechercher les modes d’action les plus appropriés à un contient d’une exceptionnelle complexité, ne peuvent que nuire au projet du développement réel, lequel ne saurait se réduire aux seuls statistiques et taux de croissance.
Que valent ces taux de croissance mirobolants clamés et exhibés à longueur d’année par les médias ou autres spécialistes de l’Afrique, en rapport avec ces masses de migrants fuyant à corps perdu un continent devenu pour eux invivable ?
Parmi les acteurs de l’aide à l’Afrique, tout particulièrement dans de petites associations ou structures privées, il est des hommes et des femmes de grande probité, animés d’une foi admirable, d’une réelle volonté d’aider à réussir, et surtout dotés d’une prodigieuse générosité mais qui, dans leur élan de générosité et d’humanisme, portent sans doute peu l’attention à des aspects essentiels dont la connaissance constitue le préalable nécessaire à la réussite et la pérennité de leur action.
Pour beaucoup, malheureusement, l’aide se confond avec l’assistanat, lequel crée la dépendance permanente, tout le contraire de l’aide au développement. Toute aide à l’Afrique doit avoir pour finalité le développement, y compris l’aide humanitaire.
Une deuxième catégorie d’« aidants » est constituée de ceux qui arrivent avec dans leurs bagages et leur tête les plans préconçus pour développer l’Afrique et qui, fermés à tout ce qui ne vient pas d’eux, ne voient ni n’entendent. Ces ayatollahs de l’aide (publique comme privée), omniscients, continuent de faire comme ils ont l’habitude de faire — en décidant de chez eux ce qui est bon pour l’Afrique — depuis 10, 30 ou 50 ans ! Ils continuent comme avant, sans évaluation de leur action, sans connaissance réelle du milieu sur lequel ils prétendent agir, sans remise en question des méthodes et des idées, en suivant la voie facile de la routine et en se croyant armés pour aider l’Afrique à se développer, malgré l’évidence et contre l’élémentaire humilité, ainsi que la nécessaire exigence de rigueur de pensée et d’action. Ceux-ci seront, demain, également comptables des difficultés du continent à émerger.

CONTRE LE MAL, L’ESPRIT. SÉNÈQUE ②
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CONTRE LE MAL, L’ESPRIT. SÉNÈQUE ②
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L’esprit, l’autre, la culture : antidote

N'aggrave pas tes maux toi-même. Ne les alourdis pas de tes lamentations. La douleur est légère sans la surcharge de nos préjugés. Exhorte-toi en te disant : « Ce n'est rien ou pas grand-chose ! Tenons bon ! Ça va passer ! » Tu rendras le mal léger en le considérant comme tel. Tout ne dépend que de l'idée qu'on s'en fait. Pour ce qui concerne l'ambition, mais aussi la luxure et l'avarice, nous ne souffrons pas des choses, mais de l'opinion que nous en avons. On n'a jamais que le malheur qu'on croit.
On doit, à mon avis, en finir avec les plaintes sur les misères passées, du genre : « Personne n'a jamais rien subi de pire ! Que de tourments j'ai dû endurer ! Personne ne croyait que j'allais me remettre sur pieds. Combien de pleurs mes proches ont versés sur mon sort ! Combien de fois les médecins m'ont donné pour mort ! Aucun supplicié n'a souffert semblables tortures ! » Même si c'était vrai, c'est du passé. À quoi bon revenir sur des douleurs révolues et te rendre malheureux sous prétexte que tu l'as été ?
[…]
Le sage luttera de toutes ses forces. S'il cède, il sera vaincu. Il vaincra s'il s'arme contre sa douleur. Mais la plupart des hommes ne font que s'attirer la catastrophe qu'ils devraient contrer. Le mal qui te menace, te presse, t'écrase ne te lâchera plus si tu commences à t'y dérober. Traqué, tu en seras plus lourdement écrasé. En revanche, si tu l'affrontes avec courage, tu réussiras à le repousser.
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Contre les coups du sort
Combien de coups les athlètes ne prennent-ils pas sur le visage et le corps ! Pourtant, ils supportent les souffrances par désir de gloire et, toutes ces violences, ils ne les endurent pas seulement pendant les combats, mais également au cours des entraînements qui sont en eux-mêmes une souffrance. Nous aussi, triomphons de tous les obstacles ! La récompense qui nous attend : ni la couronne, ni les palmes, ni la proclamation de notre nom au milieu du silence général, mais la vertu, la fermeté d'âme et la paix pour tout le reste une fois la Fortune combattue et vaincue.
« Mais j'ai très mal ! » Et alors ? Tu crois que le mal disparaît quand on se comporte en femmelette ? Un ennemi est plus dangereux quand on le fuit. De même, les coups du sort nous accablent davantage quand, à reculons, nous battons en retraite.
« Mais ça fait mal ! » Et après ? La force nous est-elle donnée pour que nous portions des poids légers ? Tu préfères une maladie longue ou bien violente et brève ? Longue, elle offre des trêves, de vastes plages de temps libre et, de la même façon qu'elle est venue, il lui faudra bien s'en aller. Une maladie brève et brutale n'admet qu'une seule alternative : s'achever ou nous achever. Qu'est-ce que ça peut faire que ce soit elle qui disparaisse ou moi ? Dans les deux cas, fini de souffrir.
[…]
Il y a, en outre, deux genres de plaisirs. Ceux du corps, la maladie les suspend, elle ne les supprime pas. Au contraire, à bien y regarder, elle les stimule. On prend plus de plaisir à boire quand on a soif. La nourriture est meilleure quand on a faim. Les aliments qui rompent le jeûne, on les savoure avec plus d'appétit. En revanche, les plaisirs de l'esprit, plus nobles et plus sûrs, aucun médecin ne les interdit jamais au malade. Qui les estime à leur juste prix peut dédaigner toutes les cajoleries des sens.
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Ni dégoût, ni crainte : la nature des choses
« Oh, le pauvre malade ! » Pourquoi ? Parce qu'il ne fait pas fondre de la neige dans son vin ? Parce qu'il n'a pas rafraîchi sa boisson avec un morceau de glace au fond de sa coupe profonde ? Parce qu'il ne se fait pas ouvrir, à table, des huîtres du lac Lucrin ? Parce que, dans sa salle à manger, il n'est pas entouré d'une troupe de cuisiniers apportant, en plus des plats, les fourneaux eux-mêmes ? En effet, nous avons poussé l'outrance jusque-là : de peur que le repas ne refroidisse et ne semble un peu tiède aux palais blasés, on apporte la cuisine à table !
« Oh, le pauvre malade ! » Il mangera seulement ce qu'il peut digérer. On n'exposera pas à sa vue un sanglier, refusé et renvoyé illico aux cuisines comme viande de dernière catégorie. On ne lui présentera pas non plus sur un plateau une pyramide de poitrines d'oiseaux (la vue des volatiles entiers lui donnerait des nausées !). Quel mal à cela ? Tu mangeras comme mange un malade, ou mieux encore : pour une fois, comme un homme sain devrait manger.
Nous supporterons avec facilité tous ces désagréments : breuvages, eau chaude et tout ce qui paraît insupportable aux petites natures qui sombrent dans la mollesse et qui sont plus malades de l'âme que du corps. Cessons seulement de trembler devant la mort. Pour ce faire, il nous faut savoir nettement distinguer le bien du mal. Alors, seulement, nous n'aurons plus ni dégoût de la vie, ni crainte de la mort.
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Contre les caprices de la Fortune
En effet, on ne peut éprouver la lassitude de soi quand on s'attelle à l'examen de tant de questions variées, importantes, divines. C'est l'oisiveté stérile qui pousse la vie à se rendre odieuse à soi-même. Pour l'homme qui se penche sur la nature des choses, la vérité n'est jamais fastidieuse. Ce sont les mensonges qui dégoûtent.
Si la mort s'approche et appelle, même si elle est prématurée, même si elle fauche cet homme au beau milieu de la vie, il en a déjà recueilli le fruit qu'on tirerait de la plus longue des existences. La nature lui est en grande partie connue et il sait que la valeur morale n'augmente pas avec le temps. La vie semble nécessairement courte à ceux qui la mesurent à l'aune des plaisirs dérisoires et, de ce fait, interminables.
Cherche un soutien dans ces pensées et, pendant ce temps, médite mes lettres. Il finira par arriver, le jour où nous serons à nouveau réunis. Aussi bref soit-il, notre art d'en jouir le prolongera. En effet, comme dit Posidonius : « Une seule journée d'homme instruit dure plus longtemps que la vie de l'ignorant, aussi longue soit-elle. »
En attendant, observe sans en démordre le principe suivant : ne pas succomber à l'adversité, ne pas se fier à la prospérité, ne jamais perdre de vue les caprices de la Fortune (comme si elle devait faire tout ce qui est en son pouvoir). Les maux sont plus légers d'avoir été prévus.
Sénèque, Apprendre à vivre. Lettres à Lucilius, Arléa.
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