NOIR EN LIBYE
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Noir en Libye. Immigré hier, mercenaire aujourd'hui, damné toujours
Noir = mercenaire
C’EST UN SUJET qui n'intéresse personne, ou presque. Ni les chefs d'État africains réunis en sommet à Malabo, ni les médias – ou si peu –, ni Abdoulaye Wade en visite à Benghazi, ni MM. Sarkozy et Juppé, ni Bernard-Henri Lévy, ni Kaddafi dans son bunker. Pas opportun, pas d'audimat, politiquement incorrect. Des scories de la petite Histoire sans impact aucun sur la grande, des anonymes aux semelles de vent à peine bons à remplir de leurs témoignages tragiquement répétitifs les rapports des ONG. L'une d'entre elles, la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), de notre amie Souhayr Belhassen, vient pourtant de publier une enquête fouillée et accablante, malheureusement passée inaperçue, sur ces damnés de la terre que sont les immigrés d'Afrique subsaharienne, victimes collatérales, dont nul n'a cure, de la guerre en Libye. Et elle n'y va pas par quatre chemins : les exactions à caractère raciste – assassinats, viols, lynchages, pillages – commises à l'encontre des Tchadiens, Nigériens, Soudanais, Nigérians dans la zone libérée par les rebelles du Conseil national de transition (CNT) sont à ce point « massives et systématiques » qu'elles peuvent être qualifiées de « crimes de guerre relevant de la Cour pénale internationale (CPI ». En cause : l'assimilation mortelle Noir = mercenaire de Kaddafi, mais aussi, en filigrane, le rejet viscéral du tropisme africain du « Guide » honni, perçu comme la source de tous les maux, du sida à la drogue en passant par la folie des grandeurs et le gaspillage des pétrodinars.
« De Tobrouk à Benghazi, les gens nous regardent comme des chiens », confie un ouvrier agricole. C'est que le mal est à la fois profond et ancien. Le dictateur traqué ayant toujours considéré cette main-d’œuvre servile et privée de droits comme une soupape de sûreté, les Libyens étant en quelque sorte « autorisés » à déclencher des pogroms ponctuels, histoire de trouver un exutoire à leurs frustrations. Boucs émissaires hier, boucs émissaires aujourd'hui. En cinq mois d'exercice du pouvoir, les insurgés du CNT n'ont toujours pas ouvert la moindre enquête officielle sur ces violations, ni même prononcé une seule déclaration appelant leur peuple à cesser de voir en chaque immigré à peau sombre un mourtazaka (« mercenaire ») en puissance. Pour des dirigeants censés incarner la « nouvelle Libye », c'est inquiétant.
(Jeune Afrique, 3-9 juillet 2011, Éditorial)
Abandonnés de tous, des Nations unies, de l’Union africaine, de l’OTAN… de leurs propres nations, ces « hors-monde » souffrent, parfois meurent en silence… aucun recours, aucune voix, aucune pensée pour eux. Seules quelques ONG étrangères osent donner de la voix, une voix vite étouffée dans le désert libyen.
ECRITURE DE L'HISTOIRE
Peut-on écrire l'histoire de l'Afrique ?
Question maintes fois posée. Pendant la colonisation et encore aujourd'hui. Certains se demandent si une histoire de l'Afrique est possible. Et si oui, comment l'écrire.
La question n'a rien de provoquant car selon la conception que beaucoup d'Européens ont de l'histoire, il n'y a pas de civilisation sans écriture et pas d'histoire sans documents écrits.
La phrase du professeur allemand, Hegel, prononcée lors d'un cours dispensé en 1830 : "L'Afrique n'est pas une partie historique du monde", a eu un impact considérable sur les universitaires européens. D'éminents historiens lui ont emboîté le pas. Puisque l'Afrique (l'Afrique subsaharienne s'entend) n'avait pas de documents écrits, on ne pouvait par conséquent ni écrire, ni enseigner son passé. On en déduisit qu'elle n'avait tout simplement pas d'histoire.
La notoriété du professeur Hegel a ainsi doublement nui à la connaissance et à l'écriture de l'histoire africaine. Non seulement les universitaires européens ont baissé les bras dès qu'il était question d'histoire africaine, mais également, aucun effort ne fut fait pour s'intéresser à l'oeuvre de pionniers européens de cette histoire. En effet, bien avant la colonisation du XIXe siècle, des recherches intéressantes avaient été faites et des ouvrages furent publiés sur l'histoire de l'Afrique noire, au XVIIIe siècle notamment. Parmi ces pionniers, l'abbé français, Demaret, dont l'ouvrage : Nouvelle histoire de l'Afrique française (1767), est fort instructif. Celui du Père Labat, également : Nouvelle Relation de l'Afrique occidentale. Ou encore le livre bien documenté du Britannique Archibald Dalzel : History of Dahomey (1792).
On peut encore citer parmi les ouvrages de référence, L'histoire de Loango de l'abbé Proyart (1776).
Certes, dans ces ouvrages on croise parfois une description pittoresque de "peuples réputés sauvages", mais on s'y intéresse aussi à la vie de ces peuples, aux gouvernements africains, aux royaumes et à leur fonctionnement. On admire leur richesse et leur puissance. On s'extasie devant les techniques de tissage et la métallurgie précoce, bref, devant la qualité de l'artisanat et des oeuvres d'art.
La colonisation intervenue au XIXe siècle ne favorisa ni n'encouragea la recherche sur l'histoire africaine. Cependant, des personnes isolées : administrateurs, missionnaires, médecins... s'intéressèrent à l'Afrique et son histoire, firent des recherches qui aboutirent à des oeuvres remarquables malheureusement méconnues parce que ces auteurs n'étaient pas des universitaires ou étaient des historiens "amateurs", méprisés par l'Université.
Parmi ces historiens amateurs, quelques figures se détachent nettement par la qualité de la recherche et celle des publications. Parmi eux, Maurice Delafosse (1870-1926), administrateur colonial français, qui mena des recherches approfondies, publia plusieurs ouvrages sur les langues et les cultures africaines, dont :
- Les peuples d'Afrique noire (1922).
- Essai sur le peuple et la langue Sara (bassin du Tchad) (1897).
- Les civilisations négro-africaines (1922).
L'oeuvre de Maurice Delafosse reste encore aujourd'hui incontournable pour tout historien s'engageant dans l'écriture de l'histoire africaine, ou toute personne désireuse de connaître cette histoire dans ses profondeurs.
Cela étant, il est indéniable que l'écriture de l'histoire africaine présente des difficultés spécifiques, voire des défis majeurs.
Si l'histoire européenne est une belle route goudronnée, facile à suivre, l'histoire africaine est une piste fort mal aisée, mais nullement impraticable.
Le premier défi, c'est effectivement le manque de documents écrits propres à l'Afrique, notamment avant le XVe siècle. Mais ce défaut peut être en partie compensé par la richesse et la densité des traditions orales, même si l'exploitation de celles-ci exige rigueur, critique, recoupement. La chronologie constitue également une faiblesse majeure, car si les traditions orales sont abondantes, elles ignorent la datation précise. (Le temps n'a pas la même signification culturelle pour l'Africain que l'Européen ou l'Asiatique. Le temps mathématique, qui est un consentement universel abstrait, n'a pas encore pénétré la vie quotidienne en Afrique.)
Cependant, l'histoire ne se fait pas qu'avec des documents écrits ; beaucoup d'autres matériaux y concourent. L'archéologie et la tradition orale y ont leur légitimité. Selon l'historien français Marc Bloch : "Le bon historien ressemble à l'ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier."
En d'autres termes, l'historien doit trouver ses sources dans tout ce qui touche à l'humain.
Une certaine difficulté de l'écriture de l'histoire africaine réside dans le fait que les premiers documents écrits des XIVe, XVe siècles sont de sources arabes ; et les documents écrits européens du XVIe au XXe siècle, ceux de la colonisation principalement, se trouvent dans les archives à Lisbonne, à Londres, à Paris, à Bruxelles...
Depuis les années 1960, les choses ont heureusement évolué, Les rayons des librairies sont à présent fournis en ouvrages sur l'Afrique.
Grâce aux nouvelles techniques et technologies, l'histoire de l'Afrique n'apparaît plus comme une entreprise impossible. Cette histoire ne doit pas non plus demeurer l'affaire des seuls historiens (même si les historiens africains ont une sensibilité particulière au passé de l'Afrique), c'est un immense travail collectif qui requiert le concours de tous, spécialistes ou non, africains ou non, car l'histoire africaine appartient bien à l'histoire universelle et constitue à cet égard un pan important et spécifique du patrimoine de l'humanité.

ESCLAVAGE, TRAITE, HISTOIRE ET MEMOIRE

ESCLAVAGE, TRAITE, HISTOIRE ET MEMOIRE :
une réécriture nécessaire
La traite des Noirs (orientale et atlantique) constitue un des chapitres les plus importants de l'histoire de l'Humanité, un de ceux qui ont le plus profondément bouleversé les rapports entre les continents et les nations, en marquant durablement les relations entre les hommes. C'est, en même temps, sans doute le chapitre le plus mal connu de l'histoire. La force des passions et une certaine forme de déni d'histoire qu'il suscite, ont fini par le recouvrir du manteau sombre du tabou. Or le tabou ne permet pas à l'histoire d'avancer. Il recouvre des plaies anciennes mal refermées et en provoque sans cesse de nouvelles.
Les Européens (en général) pratiquent le refus de l'histoire et de la mémoire : cette obstination à vouloir gommer tout souvenir des réalités de la traite et de l'esclavage, ces vérités qui dérangent. Ou au mieux à en rejeter les responsabilités sur les Noirs eux-mêmes qui "ont vendu leurs frères". La réalité est plus complexe.
Les Africains (en général) ont l'épiderme sensible et manifestent ostensiblement une irritation, sinon une hostilité visible dès qu'il est question de participation d'Africains au commerce négrier.
Or, nous sommes là face à l'histoire, face à un passé partagé. Ce n'est pas une question de mémoire, mais une question d'histoire qui, elle, transcende les susceptibilités et les amours propres.
Avant de réagir ou de contester, il faut connaître. Avant de juger et condamner, il faut comprendre. Face à l'histoire, l'humilité s'impose comme la voie salutaire permettant de dompter son ego en vue de s'ouvrir à la connaissance des faits passés et leurs effets sur le présent. Cela est valable aussi bien pour les Européens que pour les Africains. L'histoire de tout peuple et de toute nation comporte des pages sombres qu'il faut tâcher de déchiffrer pour comprendre. Ne pas les regarder en face, c'est se condamner à les revivre ou à subir durablement leurs effets les plus pernicieux.
Il faut lever le tabou par la recherche de la "vérité historique". Cette tâche, à mon sens, incombe aujourd'hui aux historiens contemporains, européens et africains, qui doivent de concert, procéder aux recherches qui s'imposent, à une relecture débouchant sur une réécriture de l'histoire de la traite et de l'esclavage.
Du côté africain, la réflexion doit partir d'un constat : la traite des Noirs (arabo-musulmane et européenne), c'est du IXe au XIXe siècle, soit dix siècles de trafic humain entre l'Afrique et le reste du monde. Les Africains feraient avancer leur propre histoire en se posant ces questions simples : Pourquoi des Noirs ? Pourquoi si longtemps ?
Cette réécriture de l'histoire a pour finalité non de plaire aux uns ou aux autres, mais la seule vérité historique, recherchée de concert et validée de concert.
Elle accordera une place centrale aux témoins et victimes d'hier et d'aujourd'hui, qui ne sont jamais interrogés ni entendus, sur leur parcours de vie, leur vécu, leur mémoire. L'écriture de cette nouvelle histoire concertée s'attellera donc à creuser pour aller au plus profond des faits, afin de connaître et comprendre. Elle devra procéder à une réévaluation aussi précise que possible de l'impact démographique, économique, sociologique et culturel du phénomène.
Il ne s'agit en aucune manière d'une oeuvre d'autoflagellation ou de recherche de coupables. Les propos de l'ancien esclave libéré, originaire du Nigeria, Olaudah Equiano, extraits de son ouvrage autobiographique, pourraient servir de support à la réflexion des historiens africains et européens :
"Mais, je dois avouer, à la honte de mes propres compatriotes, qu'à l'origine, j'ai été enlevé et trahi par des hommes de ma couleur, et qu'ils ont été la cause première de mon exil et de mon esclavage ; mais sans acheteurs, il n'y aurait pas de vendeurs." (La véridique histoire d'Olaudah Equiano, Africain, esclave aux Caraïbes, homme libre par lui-même, Londres, 1787)
Il ne s'agit en aucune manière de rouvrir de vieilles plaies ou des blessures anciennes, mais précisément, de rechercher avec une nouvelle vision de l'histoire et des peuples, les voies les mieux appropriées pour refermer à jamais ces plaies et soigner ces blessures.
C'est le devoir des historiens du XXIe siècle de revoir les travaux de leurs homologues du XIXe et début du XXe siècle.
Certes, il faut éviter tout anachronisme en voulant juger le passé avec les arguments d'aujourd'hui. Mais s'agissant de la traite et de l'esclavage, les héritages de ce passé pèsent encore sur le monde et pervertissent les relations humaines à bien des égards.
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PAROLES D'HIER

Pour gens d'aujourd'hui
Fragments sur l’esclavage
Si A peut prouver, de façon plus ou moins concluante, qu'il peut, de droit, asservir B, alors pourquoi est-ce que B ne pourrait pas, se saisissant du même argument, prouver qu'il peut asservir A ?
Mais, dites-vous, A est blanc et B est noir. C'est donc une affaire de couleur – le plus clair ayant le droit d'asservir le plus foncé ? - Méfiez-vous, car, à ce jeu, vous êtes voué à devenir esclave du premier homme rencontré qui aura la peau plus claire que la vôtre.
Ce n'est pas exactement de couleur que vous vouliez parler ? Vous vouliez dire que les Blancs sont intellectuellement supérieurs aux Noirs et ont de ce fait le droit de les asservir ? Méfiez-vous à nouveau, car, à ce jeu, vous êtes voué à devenir esclave de tout esprit supérieur au vôtre.
Mais non, dites-vous, c'est une affaire d'intérêt : si la chose répond à votre intérêt, vous avez le droit d'asservir autrui. Fort bien, mais si la chose répond aux intérêts de l'autre, alors celui-là a également le droit de vous réduire en esclavage.
Abraham Lincoln, 1 juillet 1854 (président des Etats-Unis de 1860 à 1865)

A LIRE
A lire
Une aventure vécue

LEÇON AMERICAINE A L'AFRIQUE
Accusés, levez-vous !
Assurément, l'administration Obama aime bien l'Afrique.
Après le magistral discours prononcé au Ghana par Obama, président des Etats-Unis, lors de son premier voyage en Afrique (voir article du blog : "Tapis rouge à la Maison Blanche", du 29 août 2010), voici celui de sa secrétaire d'Etat, Hillary Clinton, à Addis Abeba, siège de l'Union africaine, le 13 juin 2011.
Le ton de ces deux discours est sensiblement le même ; l'objectif également : appeler les dirigeants africains à leurs responsabilités... à leur conscience.
Plus qu'un simple discours, c'est une leçon assénée aux responsables africains (qui n'apprécient guère le genre).
Morceaux choisis du discours de Hillary Clinton :
« Remarks at African Union. Je conseille vivement à tous les États africains d'exiger la démission de Kaddafi. Je vous conseille vivement de suspendre les activités des ambassades de Kaddafi dans vos propres pays, d'expulser les diplomates pro-Kaddafi et d'accroître vos contacts avec le Conseil national de transition.
Certes, il est vrai que, pendant des années, Kaddafi a aidé financièrement nombre de nations et d'institutions africaines, y compris l'Union africaine. [...] Mais le temps où il pouvait rester au pouvoir est écoulé depuis des lustres.
Dans le monde d'aujourd'hui, on ne peut plus gouverner comme dans celui d'hier ; ce changement, ou bien on le subit, ou bien on le précède et on l'accompagne. Ce que nous voyons éclore dans les pays arabes a déjà pris racine dans nombre de pays africains. [...] Le message est clair : le statu quo, c'est fini ; les vieilles façons de gouverner ne sont plus acceptables. Il est temps pour les chefs de rendre des comptes, de traiter leurs peuples avec dignité, de respecter leurs droits et d'obtenir des résultats économiques. S'ils ne le font pas, il est temps pour eux de partir.
Trop de gens en Afrique vivent encore sous la houlette de dirigeants au long cours, d'hommes qui se préoccupent trop de leur longévité et pas assez de l'héritage qu'ils vont laisser à leur pays. Certes, quelques-uns proclament leur attachement à la démocratie, une démocratie qui se résume pour eux à une seule élection une seule fois. [...] Pour ces chefs qui s'accrochent au pouvoir à tout prix, qui suppriment les voix discordantes, qui s'enrichissent, eux et leurs partisans, au détriment de leur peuple, le "printemps arabe" a une signification toute particulière. Changez s'il en est encore temps ou vous serez changés, changez ou le temps se chargera de vous démontrer que vous êtes du mauvais côté de l'Histoire.
C’est un véritable fouet sous la cape diplomatique. Mais la dernière phrase du discours est de nature à ravir le cœur de tous les vrais amoureux de l’Afrique, un vrai bouquet :
Si toutes les femmes africaines, du Cap au Caire, décidaient de s'arrêter de travailler pendant une semaine, toutes les économies du continent s'effondreraient comme un château de cartes.
Quel meilleur hommage rendu à la femme africaine ! Si l’Afrique doit s’en sortir un jour, elle ne le fera que par les femmes.
Après la leçon américaine, à quand la leçon européenne, et … la leçon chinoise ?
Mais surtout, à quand la leçon africaine à l’Amérique, à l’Europe et au monde ?
L’Afrique en a les moyens et les ressources – qui ne sont pas forcément matériels – qui sont à puiser dans ses profondeurs, si elle sait retrouver ses valeurs d’humanisme, et si les Africains consentent à rester eux-mêmes.

(Jeune Afrique, 19 au 25 juin 2011)
HISTOIRE, CULTURE ET CONSCIENCE
La mémoire de l'Afrique
L'histoire a un rôle fondamental à jouer dans la construction des Etats africains et dans celle des identités africaines, après les épisodes majeurs que furent la traite et la colonisation. Le fait de savoir ce qu'était l'Afrique avant le contact avec l'extérieur : l'islam et l'Europe, permet de savoir où aller demain. Pour dégager les voies du futur, il importe de savoir ce qui manque précisément aux peuples africains d'aujourd'hui. Rétablir le passé avant et à partir de la rencontre heurtée avec le monde arabe et le monde européen reste une priorité majeure, y compris dans les objectifs de développement ; car il n'est pas de développement possible sans culture et sans connaissance de soi. On ne peut donc comprendre l'Afrique d'aujourd'hui en ignorant tout cet héritage précolonial et colonial qui a déstructuré ou restructuré un certain nombre d'éléments culturels.
Il est bien entendu hors de question que les Africains s'enferment dans leur passé originel. Il s'agit bien de réaliser une synthèse de tous ces héritages, de l'intérieur et de l'extérieur.
Pour que cette synthèse soit féconde, il est indispensable de retrouver les identités premières afin d'être en capacité de s'ouvrir aux apports extérieurs sans les subir.
Il faut par conséquent restituer la mémoire de l'Afrique afin que les Africains soient eux-mêmes. Toutes les bonnes volontés africaines et non-africaines sont conviées à cette tâche de refondation, hautement salutaire pour une bonne intégration de l'Afrique dans le concert du monde.
Les historiens européens doivent de leur côté, procéder eux aussi à un réexamen, en vue d'une réécriture de l'histoire de l'Afrique telle qu'elle fut écrite et enseignée durant la période coloniale, voire depuis le XVIe siècle, afin de dégager des points de convergence avec la vision des historiens africains sur la même période. De nouveaux objets, de nouvelles sources, écrites mais aussi orales, doivent servir de matériaux de base à cette fin.
Cette coopération entre spécialistes (historiens africains et non-africains) est aussi souhaitable pour une autre raison selon le professeur Jean Devisse (historien médiéviste, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest). Il s'en explique :
Il faut que, du point de vue africain, les Africains aient la liberté, avec le concours mondial, de restituer cette identité culturelle, et que du point de vue mondial, nous y coopérions de notre mieux. Avec humilité.
Mais je crois que cela n'est pas non plus indifférent aux non-Africains et je voudrais ici y insister encore plus pour deux raisons : d'abord en ce qui concerne le monde blanc tout entier, nous ne déracinerons pas toute une série de préjugés culturels, raciaux et autres de l'homme blanc à l'égard de l'Afrique et des Africains, tant que nous n'aurons pas fait une analyse spectrale totale, correcte, des moments où sont apparus tels ou tels phénomènes culturels dans la mentalité de l'Occident ou plus largement dans la mentalité de tous les blancs, à l'égard des non-blancs.
Il y a là un problème qui intéresse au premier chef, l'avenir moral, l'avenir culturel, donc l'avenir politique du monde blanc.
Et d'autre part, dans le dialogue avec l'Afrique et les Africains, il y a des sujets extrêmement brûlants qu'il ne faut pas hésiter à aborder. Le sujet de la traite est un sujet extrêmement important. II faut aller au fond, il faut aller au bout, il faut aller jusqu'au moindre détail de l'analyse ; et tout le monde doit le faire avec une très grande honnêteté et un très grand calme. Ni les uns, ni les autres, nous, hommes du XXe siècle, nous ne sommes responsables de nos ancêtres. Ni les uns, ni les autres. Car nous sommes totalement innocents, les uns et les autres, dans cette affaire. Et les Africains le savent bien, quand ils commencent à travailler sur ce sujet, comme nous le savons nous-mêmes.
Par conséquent, il y a là des sujets très brûlants qu'il est urgent, important, d'aborder pour la naissance d'un esprit international historique, et ceci en toute clarté.
C'est vrai de la traite. C'est vrai des relations entre l'Islam et l'Afrique. C'est vrai pour bien d'autres questions qui apparaîtront peu à peu.
(Pr Jean Devisse, RFI, 1975)
Cet appel de 1975 est encore d'actualité.
Il s'agit de faire que l'Histoire soit facteur de rencontre et d'enrichissement mutuel, sans rien renier de son essence : la restitution du passé dans sa vérité.

ARNAQUE A LA NATIONALITE
LU POUR VOUS
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Une filière de mariages blancs
Dix prévenus d'origine africaine comparaissent à Rennes.
L'accusation porte sur dix-sept mariages, en France, ou ailleurs.
La responsable d'une agence matrimoniale danoise avait effectivement remarqué, « depuis deux ou trois ans, une augmentation des mariages entre Camerounais et Français ». Ce n'était pas qu'une impression. II s'agissait du versant scandinave d'une véritable filière franco-camerounaise de mariages blancs. Des unions de complaisance organisées dans un seul but : « Faire obtenir la nationalité française au marié d'origine africaine. »
L'affaire est révélée, en mai 2004, par une jeune Rennaise. Elle avoue aux policiers qu'elle s'est mariée deux mois plus tôt, à Silkeborg (Danemark), avec un Camerounais, en échange de 3 000 €. Sept ans plus tard (!), le dossier arrive devant la Juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Rennes, car il s'agit de délinquance en bande organisée. L'audience a débuté hier. Elle s'achèvera demain.
5 000 € par mariage
Dix prévenus dont quatre femmes, Camerounais vivant en France pour sept d'entre eux, sont jugés. Selon l'accusation, le dossier porte sur dix-sept mariages de complaisance, entre 2002 et 2005. Certains ont été célébrés en France, d'autres au Danemark, en Allemagne et aux Pays-Bas.
Le contrat était le suivant : le (ou la) marié (e) d'origine africaine, qui voulait obtenir la nationalité française, devait verser 5 000 €. Le conjoint français recevait 3 000 € pour sa complaisance. Les 2 000 € restants étaient répartis entre les membres du réseau : recruteuse, intermédiaire, chauffeur... L'argent transitait via des mandats de la Western Union.
Sur les dix prévenus, âgés de 28 à 55 ans, sept sont présents et comparaissent libres. Certains reconnaissent, d'autres nient. Cinq prévenus ont effectué de un à sept mois de détention provisoire. Les mariés complaisants auraient pu être poursuivis. Le magistrat instructeur ne l'a pas jugé utile.
Michel TANNEAU. (Ouest-France, 09/06/2011)
On en viendrait presque à regretter qu’Alfred Nobel n’ait pas institué un Nobel de l’Arnaque. Certains individus s’y seraient illustrés de belle manière !!!

INDE ET CHINE EN AFRIQUE
A la conquête du gâteau africain
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Le Premier ministre indien Manmohan Singh, lors de son arrivée à Addis-Abeba, la capitale de l'Ethiopie, pour le 2e sommet Inde-Afrique (23 mai 2011). (ASISH MAITRA/ AFP)
Un phénomène à la fois nouveau et digne d'attention s'observe en ce début de XXIe siècle : l'intérêt soudain de la Chine et de l'Inde pour le continent africain. Les deux géants d'Asie veulent prendre leur part du gâteau africain.
C'est à qui arrivera la première, occupera l'espace le plus vaste, captera les marchés les plus lucratifs, et profitera au maximum des ressources naturelles du continent.
Au XIXe siècle, les principales nations européennes s'étaient adonnées à la même course mais plus ostensiblement sans doute. Aujourd'hui, ce sont de nouveaux compétiteurs qui prennent leurs marques dans les starting-blocks, avec toujours l'Afrique, ce nouvel eldorado pour horizon : Chine, Inde, Brésil, États-Unis...
Il faut croire que ce gâteau est particulièrement gros, précieux et alléchant, puisqu'on ne cesse de le convoiter et de vouloir se le partager depuis le XIXe siècle (Berlin, 1885, partage de l'Afrique entre autres partages du même continent).
La Chine semble à ce jour, avoir sur les compétiteurs nouveaux et anciens une avance certaine. Son cas est unique. Jamais dans l'histoire, un pays n'a investi tout un continent avec autant de facilité dans un délai aussi bref. En effet, entre 2000 et 2010, les Chinois ont essaimé sur le continent, y sont partout, et font tout, partout. Cela commença par un sommet historique, lui aussi unique dans les annales des relations entre l'Afrique et les autres continents. Le sommet Chine-Afrique du 4 au 6 novembre 2006 fut à cet égard un événement fondateur. Jamais un pays auparavant n'avait réuni autant de hauts dignitaires africains sur son sol (48 chefs d'Etat et de gouvernement sur 53).
De ce sommet date sans doute le basculement d'un ordre établi des décennies durant dans les rapports entre l'Afrique et le reste du monde. Cependant, cet événement mémorable passa inaperçu en Europe. Les médias l'ignorèrent. Pourtant, par ses effets, il condamnait les anciens partenaires du continent, en tête desquels la France, soit à un retrait contraint, soit à une politique défensive vis-à-vis de la Chine plus que jamais déterminée à occuper la place.
Pékin déploie à cette fin des arguments multiples, parmi lesquels la communauté de destin : "Nous sommes, vous Africains et nous Chinois, des opprimés, des exploités, des humiliés de la colonisation européenne. Unissons-nous à jamais pour être forts, politiquement, économiquement. Nous avons besoin les uns des autres." L'histoire est ainsi appelée à apporter sa contribution.
La Chine et l'Inde se battent à coups d'arguments historiques pour affirmer leurs droits légitimes au gâteau africain. La première finance depuis quelques années des recherches sur la côte orientale du continent à la recherche d'épaves de navires datant des XIVe et XVe siècles censées apporter la preuve matérielle de l'antériorité de ses relations avec l'Afrique, depuis les voyages du célèbre amiral Zheng He, le Christophe Colomb chinois, qui, selon l'histoire officielle, longea les côtes africaines au profit de son empereur Yongle de la dynastie Ming, bien avant les navigateurs européens, Bartolomé Diaz et Vasco de Gama.
L'Inde, à son tour, commença par un sommet Inde-Afrique (2008), qui, lui aussi, se veut historique et chargé de promesses pour le futur des deux régions, lesquelles connurent le même sort, dominées et colonisées par les Européens. Là aussi, l'histoire est prise à témoin, en la personne de Gandhi, le Mahatma ayant vécu plus de 20 ans en Afrique du Sud.
Si la Chine, lors du sommet de 2006 promit d'effacer une bonne partie de la dette des Etats africains, de multiplier les échanges (portant leur volume de 40 milliards d'euros en 2006 à 100 milliards en 2010), l'Inde annonce pour sa part, 3,5 milliards d'euros de prêt au continent. Mais surtout, elle souhaite se démarquer de la Chine en matière d'offre à l'Afrique et "mise sur la formation, le développement agricole, le transfert de compétences et de technologies" (Ouest-France, 27/05/2011) Encore faut-il qu'il y ait en Afrique un terrain propice à la captation et la fécondation de ces compétences !
Que gagne l'Afrique dans cette nouvelle mêlée sur ses terres ?
Beaucoup. Si l'Afrique a la conscience suffisamment éveillée pour faire le tri entre l'imposture et la volonté d'aider à promouvoir le véritable développement, celui qui permet à l'Afrique de se passer de l'aide extérieure. Ce développement n'est pas qu'économique, c'est le développement intégral. Elle gagne sûrement à multiplier les partenaires et les expériences qui permettent de s'ouvrir et s'enrichir au contact d'autres.
En revanche elle perd tout si elle assiste passive, à l'action de ces nouveaux venus, surtout si les dirigeants africains sous-traitent leurs responsabilités aux Chinois, aux Indiens ou à d'autres et que les Africains s'amusent pendant que les Chinois ou les Indiens travaillent. Si l'Afrique n'est pas capable de volonté et de lucidité, elle fera sûrement face à un ouragan dévastateur.
Il convient d'avoir à l'esprit ce précepte du roi des Belges, Léopold II, en 1877 :
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"Nous devons être à la fois prudents, habiles et prompts à agir afin de nous procurer une part de ce magnifique gâteau africain."
Certains semblent l'avoir entendu et commencent à l'appliquer en Afrique.Prudents, ils le sont. Habiles ils le sont également. Prudents et habiles, mais, surtout intéressés.
Mais les Africains eux-mêmes seront-ils assez prudents, habiles et vigilants pour préserver leur magnifique gâteau ?

CULTURE ECRITE ET HISTOIRE
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Du bâton au canon
Les croisades du Moyen Âge ont renforcé ce sentiment d’unité de « peuple européen » face aux autres, à ceux d’autres religions. Rien de tel en Afrique, qui ne connut aucun de ces liants et où le cloisonnement géographique, renforcé par le défaut de culture écrite, renforça la segmentation des peuples, la méfiance réciproque, le sentiment d’insécurité à l’égard d’autres groupes. Les peuples du Sahel constituent l’exception dans une moindre mesure par l’organisation d’États, royaumes et empires fédérateurs et puissants. Au moment même où l’imprimerie consolide les États naissants de l’Europe des XVe et XVIe siècles, les quelques Etats africains célèbres du Moyen Âge, périclitent, au contact des Européens, vaincus par la science et les techniques militaires filles de l’écriture et du calcul.
Par ailleurs, le lien entre les sciences et la guerre est bien établi depuis les temps les plus anciens. L’équation et la balistique vont de pair. Galilée, qui a ouvert l’ère de la science positive ainsi que celle de la recherche rationnelle, et dont les écrits sont devenus le ferment de l’Europe savante du XVIIIe siècle et des siècles postérieurs, a lancé l’idée que la langue mathématique « permet de lire le grand livre de la nature », et que cette même langue faisait la force des armées. Il mit en effet sa science mathématique et physique ainsi que ses travaux scientifiques en général un temps au service de l’arsenal de la marine de Venise qui lui doit tant de victoires.
Le feu grégeois, utilisé depuis l’Antiquité par les Grecs dans les guerres qui les ont opposés aux Perses, et qui fit la supériorité de leurs armées, fut utilisé par les Byzantins au VIIe siècle après J.C. Ces substances explosives à base de décompositions chimiques résultant de savants calculs, mélange complexe à base de salpêtre, de soufre, de bitume, de pétrole…, firent la force des armées à travers l’histoire tout comme les instruments d’optique permettant d’observer à longue distance.
Les Arabes ont su fabriquer la poudre noire dès le XIIIe siècle et l’ont utilisée comme explosif pour lancer à grande distance des projectiles d’armes portatives.
En Europe, au XIXe siècle, la poudre à canon du moine allemand Berthold Schwartz, améliorée par l’ingénieur français Paul Vielle, lequel mit au point la première poudre sans fumée qui remplaça la poudre noire dans les canons en les perfectionnant, fut à l’origine de la supériorité militaire européenne. C’est avec ces armes, produit de l’écriture, du calcul, de la science chimique, de la technique moderne, qu’au XIXe siècle précisément les Européens l’emportèrent aisément et définitivement sur les Africains, dans une confrontation inégale. Ce sont moins les armes qui ont vaincu les Africains que la science qui les a produites : le calcul, les équations, la physique, l’optique, la chimie … . L’Afrique noire, restée à l’écart des principales aventures de l’esprit scientifique et de la science moderne, de l’écriture et du papier, n’avait aucune chance de faire front. Il en résulte encore d’autres incidences, cette fois imputables aux Africains eux-mêmes et qui seront évoqués plus loin.
Si l’Arabe a fait du Noir un esclave pendant des siècles (la traite orientale), ce n’est pas parce qu’il était plus fort que lui physiquement. Cela vaut également pour l’Européen, qui a réduit l’Africain en esclavage et l’a ensuite colonisé au XIXe siècle. Si l’Arabe et l’Européen l’ont emporté hier, c’est parce que le Noir n’avait pas inventé ni utilisé les armes dont les autres se sont servi pour le vaincre et l’assujettir. Le serait-il encore aujourd’hui face à ceux qui l’ont dominé hier ? Car dès que l’écriture, le papier, les sciences ont permis de produire des armes modernes, les guerres ne sont plus faites au corps à corps ni au bâton.
(Voir Tidiane Diakité, « Des facteurs socioculturels puissants » dans 50 ans après, l’Afrique, Arléa)