CONSTAT : DE SIÈCLE EN SIÈCLE, L’HOMME ÉLARGIT SON HORIZON ET GAGNE SUR LA NATURE.POUR LE MEILLEUR ?

CONSTAT : DE SIÈCLE EN SIÈCLE, L’HOMME ÉLARGIT SON HORIZON ET GAGNE SUR LA NATURE.POUR LE MEILLEUR ?
Du 18e au 20e siècle, vision, du scientifique au poète

Georges-Louis Leclerc comte de Buffon (1707-1788).
Naturaliste, biologiste, mathématicien français (Académie des Sciences).


Des conquêtes de la science, au service du bonheur de l’Homme
« La vraie gloire de l'homme
Ce n'est que depuis environ trente siècles que la puissance de l'homme s'est réunie à celle de la Nature et s'est étendue sur la plus grande partie de la terre ; les trésors de sa fécondité jusqu'alors étaient enfouis, l'homme les a mis au grand jour ; ses autres richesses, encore plus profondément enterrées, n'ont pu se dérober à ses recherches et sont devenues le prix de ses travaux : partout, lorsqu'il s'est conduit avec sagesse, il a suivi les leçons de la Nature, profité de ses exemples, employé ses moyens, et choisi dans son immensité tous les objets qui pouvaient lui servir ou lui plaire. Par son intelligence les animaux ont été apprivoisés, subjugués, domptés, réduits à lui obéir à jamais ; par ses travaux, les marais ont été desséchés, les fleuves contenus, leurs cataractes effacées, les forêts éclaircies, les landes cultivées ; par sa réflexion, les temps ont été comptés, les espaces mesurés, les mouvements célestes reconnus, combinés, représentés, le ciel et la terre comparés, l'univers agrandi, et le Créateur dignement adoré ; par son art émané de la science, les mers ont été traversées, les montagnes franchies, les peuples rapprochés, un nouveau monde découvert, mille autres terres isolées sont devenues son domaine ; enfin la face entière de la terre porte aujourd'hui l'empreinte de la puissance de l'homme, laquelle, quoique subordonnée à celle de la Nature, souvent a fait plus qu'elle, ou du moins l'a si merveilleusement secondée que c'est à l'aide de nos mains qu'elle s'est développée dans toute son étendue, et qu'elle est arrivée par degrés au point de perfection et de magnificence où nous la voyons aujourd'hui...
Et que ne pourrait-il pas sur lui-même, je veux dire sur sa propre espèce, si la volonté était toujours dirigée par l'intelligence ? Qui sait jusqu'à quel point l'homme pourrait perfectionner sa nature, soit au moral, soit au physique ? Y a-t-il une seule nation qui puisse se vanter d'être arrivée au meilleur gouvernement possible, qui serait de rendre tous les hommes, non pas également heureux, mais moins inégalement malheureux, en veillant à leur conservation, à l'épargne de leurs sueurs et de leur sang par la paix, par l'abondance des subsistances, par les aisances de la vie et les facilités pour leur propagation ? Voilà le but moral de toute société qui chercherait à s'améliorer. Et pour le physique, la médecine et les autres arts dont l'objet est de nous conserver sont-ils aussi avancés, aussi connus que les arts destructeurs enfantés par la guerre ? Il semble que de tout temps l'homme ait fait moins de réflexions sur le bien que de recherches pour le mal ; toute société est mêlée de l'un et de l'autre ; et comme, de tous les sentiments qui affectent la multitude, la crainte est le plus puissant, les grands talents dans l'art de faire du mal ont été les premiers qui aient frappé l'esprit de l'homme, ensuite ceux qui l'ont amusé ont occupé son cœur, et ce n'est qu'après un trop long usage de ces deux moyens de faux honneur et de plaisir stérile, qu'enfin il a reconnu que sa vraie gloire est la science, et la paix son vrai bonheur. »
Buffon, Des Époques de la Nature

Victor Hugo (1802-1885)
Poète, dramaturge, prosateur et dessinateur romantique français (œuvre dense et prolixe); militant acharné de la liberté et des idées républicaines.


Le 19e siècle : siècle de progrès scientifiques, promesse de bonheur
Ce siècle est grand et fort
Ce siècle est grand et fort. Un noble instinct le mène.
Partout on voit marcher l'idée en mission.
Et le bruit du travail, plein de parole humaine,
Se mêle au bruit divin de la création.
Partout, dans les cités et dans les solitudes,
L'homme est fidèle au lait dont nous le nourrissions
Et dans l'informe bloc des sombres multitudes
La pensée en rêvant sculpte des nations.
[…]
Pierre à pierre, en songeant aux vieilles mœurs éteintes,
Sous la société qui chancelle à tous vents,
Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes,
Le respect des vieillards et l'amour des enfants.
[…]
L'austère vérité n'a plus de portes closes,
Tout verbe est déchiffré. Notre esprit éperdu,
Chaque jour, en lisant dans le livre des choses,
Découvre à l'univers un sens inattendu.
O poètes ! le fer et la vapeur ardente
Effacent de la terre, à l'heure où vous rêvez,
L'antique pesanteur, à tout objet pendante,
Qui, sous ses lourds essieux, broyait les durs pavés.
L'homme se fait servir par l'aveugle matière.
Il pense, il cherche, il crée ! A son souffle vivant
Les germes dispersés dans la nature entière
Tremblent comme frissonne une forêt au vent !
Oui, tout va, tout s'accroît ; Les heures fugitives
Laissent toutes leur trace. Un grand siècle a surgi.
Et, contemplant de loin de lumineuses rives,
L'homme voit son destin comme un fleuve élargi.
Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante,
Dans tout ce grand éclat d'un siècle éblouissant,
Une chose, ô Jésus, en secret m'épouvante,
C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant.
Victor Hugo, Les Voix intérieures.

Pierre Emmanuel
(Pseudonyme de Noël Mathieu, 1916-1984). Poète français.
Dans ses recueils poétiques, il fait le bilan de ses expériences durant sa vie, sa jeunesse, sa vie d‘homme mûr et d’une ascèse spirituelle.


L’homme blesse la Nature
Le progrès scientifique et technique hypothèque le bien-être de l’homme, à terme, son bonheur
« Désert de l'homme
…
Ils iront déranger le rêve des planètes
Et voler le métal des soleils endormis
…
Ils feront de l'éther un champ de convoitise
Et couvriront le chant des sphères de leur bruit
Mais dans leur univers saturé de sottise
Plus ils seront partout plus ils seront petits.
Car ils auront perdu la mesure des choses
Le monde aura cessé d'être leur compagnon
L'humble et vaste savoir qu'un arbre leur propose
Leur cœur gonflé de mots n'en saura plus le nom.
Ils parleront entre eux le jargon des machines
Mais quand ils seront seuls ils resteront muets
Le verbe intérieur notre unique racine
Ces savants en auront oublié l'alphabet.
Qui nommera la fleur et la source et l'abeille ?
Quel regard feuillera les branches du printemps ?
Quel miroir se prendra d'amour à la merveille
D'un monde qu'il invente en le réfléchissant ?
…
Pierre Emmanuel, Visage, nuage.

AIDE AU DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE : UNE PRATIQUE RÉNOVÉE ET ADAPTÉEE S’IMPOSE

AIDE AU DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE : UNE PRATIQUE RÉNOVÉE ET ADAPTÉE S’IMPOSE

Aider l’Afrique à se développer ou aider pour aider ?
Aider l’Afrique ou se faire aider par l’Afrique ?

Source : Cent dessins pour les Droits de l’Homme, Le Cherche Midi Éditeur, (Honoré))

Car enfin, l’aide internationale au développement, décrétée dès les indépendances des anciennes colonies européennes du continent au début des années 1960, cause internationale par les Nations unies et nationale par les pays développés du monde, mérite, en 2018, au moins un état des lieux ou un bilan d’étape, ne serait-ce que sommaire.
L’aide a-t-elle atteint ses objectifs ? Les atteindra-t-elle dans un avenir plus ou moins prévisible ?


L’aide au développement à l’aune de l’actualité
Le spectacle devenu familier, quoique dramatique, de jeunes Africains dans la force de l’âge, pleins de vigueur et d’espérance, fuyant leur continent pour venir se fracasser sur les rivages froids de l’Europe sont-ils un indice de bonne santé de l’Afrique de 2018 ?
L’aide y pouvait-elle, y peut-elle quelque chose ?
Si l’aide internationale au développement (ou les donateurs) ne peut être tenue pour responsable de l’état actuel de l’Afrique, ou de la faillite de nombre de ses États (« souverains »), du moins, le spectacle répété de cet exode de la misère et de la brutalité des autorités des États doit être l’occasion d’une double réflexion :

Réflexion sur l’état réel du continent aidé, menée avec objectivité, sans faux-fuyant.

Réflexion sur la pertinence ou non à réformer en profondeur la pratique de l’aide en cours depuis ses origines jusqu’à nos jours.
Les multinationales aussi qui opèrent en Afrique dans des domaines variés, notamment l’extraction des richesses du sous-sol : pétrole, gaz, cuivre, fer, or, cobalt, uranium… activités qui génèrent des profits colossaux, contribuent-elles aussi à l’aide au développement ?

(Source : Cent dessins pour les Droits de l’Homme, Le Cherche Midi Éditeur)

Les multinationales en Afrique : en terre conquise ?
Les appels répétés du CCFD Terre solidaire, via les stations de radio, pour une action solidaire, en vue d’éradiquer la faim dans le monde, rend compte de l’action de certaines multinationales sur ce continent.
« Vous entendez ce bruit « tap, tap, tap » ? c’est Fatou qui bêche le lopin de terre qui lui reste après avoir été expulsée de son champ par une multinationale… ».
Et au bruit fait par Fatou, répond celui des tronçonneuses qui détruisent la forêt pour vendre le bois et remplacer la forêt par des plantes industrielles d’apport dont ne profiteront ni Fatou, ni sa famille ni ses concitoyens.
En Afrique, détruire la forêt, c’est arracher les racines et les bourgeons du développement.
De quelle aide ce continent a-t-il aujourd’hui besoin ? Comment l’aider ? A-t-il besoin de billets de banque pour se nourrir, pour se développer ? Ces billets sont-ils la solution unique et définitive ?
Les propos de Mao Tse Tong ont ici toute leur pertinence :
« Donner du poisson à manger à celui qui a faim, c’est bien. Lui apprendre à pêcher, c’est mieux. »
Et si la meilleure aide à apporter à Fatou était :

dans l’immédiat, la rétablir dans ses droits, sur sa terre dont elle a été spoliée ?

lui apprendre à mettre en valeur ses terres, à s’organiser pour ne plus jamais souffrir de la faim ?

enfin, la former pour lui permettre d’acquérir les outils de son émancipation : formation multiple : intellectuelle (alphabétisation), pratique, ouverture au monde, à ses droits, poids démographique, planning familial…


Au-delà du cas de Fatou. Comment aider un continent aussi richement doté en ressources primaires par Dame Nature ?
Richesse et pauvreté, le paradoxe africain
« La chance de l'Afrique, c'est d'être prodigieusement dotée des produits bruts les plus recherchés actuellement sur le marché mondial. Le premier d'entre eux, le pétrole, permet au continent d'occuper une des toutes premières places parmi les principaux producteurs et exportateurs, avec 11 % de la production mondiale. L'Afrique détient 9,5 % des réserves mondiales de pétrole et 8 % de celles de gaz naturel. Ce qui en fait une région géostratégique de première importance. Ce pétrole est assez équitablement réparti entre les différentes régions du continent.
La prospection et l'exploitation des hydrocarbures favorisent de nombreux investissements qui justifient la présence ainsi que les activités de nombreuses sociétés pétrolières étrangères. La prospection pétrolière et gazière connaît ainsi un mouvement de hausse continue depuis le milieu des années 1990 ; la production suit la même courbe ascendante, celle du pétrole passant de 7,4 millions de barils en 1986, à plus de 10 millions en 2006, et celle du gaz de 80 millions à 162 millions 400 000 tonnes au Cours de la même période. »
[…]
« D'autres ressources naturelles contribuent également à faire de ce continent une région de plus en plus courtisée par les principales puissances du monde.
De fait, l'Afrique occupe en 2009 la deuxième place mondiale pour la production d'or, et fournit 60 % des diamants produits dans le monde. A la quantité s'ajoute la diversité. En effet, avec plus de soixante types de métaux et minerais recensés dans son sous-sol, l'Afrique possède 30 % des réserves minières mondiales : 89 % pour le platine, 81 % pour le chrome, 61 % pour le manganèse, 60 % pour le cobalt, 40 % pour l'or, 30 % pour la bauxite, 24 % pour le titane et 9 % pour le cuivre. »
[…]
« La République démocratique du Congo (RDC) à elle seule justifierait l'expression "scandale géologique". En effet, ce pays dispose d'un potentiel de ressources naturelles des plus impressionnants, une des plus importantes réserves au monde de diamant, or, cuivre. La province du Katanga est sans doute unique au monde pour ses réserves. Parmi les plus importantes et les plus exploitées : le cobalt, 10 % des réserves mondiales ; 30 % des réserves mondiales de diamant. Le Katanga renferme à lui seul 60 % des réserves mondiales de cuivre. Le pays fournit en quantités importantes étain, bauxite, fer, manganèse, charbon, pétrole, gaz (méthane), schiste bitumeux, colombo-tantalite (ou coltan). »
(Voir Tidiane Diakité, 50 ans après, l’Afrique, Arléa)


Des pauvres parmi les plus pauvres de la planète
« Une des spécificités de l'Afrique, au nord comme au sud du Sahara, par rapport aux autres régions du monde, c'est l'écart entre cette dotation exceptionnelle en ressources naturelles et l'état des populations. Ce paradoxe, ou cette inconséquence, se lit aussi bien dans les statistiques que dans le quotidien de la majorité de la population.
La comparaison des indicateurs de développement humain des Etats du continent avec ceux d'autres régions du monde met en relief le caractère poignant de ce paradoxe. Pour l'année 2005, le palmarès de l'indicateur de développement des États du monde (publié en 2007) du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), classe les États en trois catégories.
En tête, la catégorie "développement humain élevé", puis suit la catégorie "développement humain moyen", enfin la catégorie "développement humain faible".
Dans ce rapport, l'indicateur de développement humain (IDH) du monde est de 0,743. Les pays de l'OCDE occupent le sommet de la pyramide avec 0,968, puis suivent, dans l'ordre, l'Europe centrale et de l'Est, CEI à 0,808 ; l'Amérique latine et les Caraïbes à 0,803 ; l'Asie de l'Est et l'Océanie à 0,771 ; les États arabes à 0,699 ; l'Asie du Sud à 0,611 ; les pays en développement à 0,691.
Les pays les moins avancés (PMA) occupent le bas du tableau à 0,488 dont l'Afrique subsaharienne avec 0,493. »
(Voir Tidiane Diakité, 50 ans après, l’Afrique, Arléa)

Et le Niger, comme d’habitude, ferme la marche, en bon dernier, assis sur ses gisements d’uranium.


Comment apporter une aide qui permette de sortir du sous-développement … enfin ?
Il n’existe pas d’exemple dans l’Histoire, de pays qui se soit développé par l’octroi de billets de banque aux responsables nationaux, ou aux populations, sur le modèle de la pratique de l’aide à l’Afrique depuis plus de 58 ans.
Il n’est pas certain que l’Afrique échappe à cette règle.
De quelle aide ce continent a-t-il le plus besoin en 2018 ?

De mettre hors d’état de nuire toutes ces sangsues voraces qui sucent impunément et depuis si longtemps son sang par toutes sortes de manipulations et manœuvres frauduleuses, avec ou sans la complicité d’Africains.

Mettre en demeure les sociétés et entreprises étrangères qui œuvrent sur place, notamment dans l’extraction des ressources du sous-sol : pétrole, gaz, cuivre, cobalt… de payer au juste prix ces produits exploités, soumettre ces entreprises ou sociétés à des contrôles réguliers par des organismes internationaux (ONU, OCDE…), ainsi qu’à des évaluations régulières de leurs activités, leurs chiffres d’affaires, ainsi que les bénéfices réalisés.
Après l’aide consacrée à la neutralisation des prédateurs et prévaricateurs qui sévissent en toute impunité contre les intérêts du continent, l’essentiel de l’aide portera sur l’avenir : la formation des futurs cadres nationaux à qui incombera la lourde mission de « rédemption » de l’Afrique, pour en faire un acteur à part entière de la marche du monde.
Cette tâche essentielle consistera à créer des écoles et des systèmes de formation authentiques, en Afrique, qui prennent en compte ses intérêts et ses besoins.


Écoles de qualité, enseignants qualifiés pour construire l’avenir
Des écoles et des centres de formation dédiés aux jeunes filles et aux jeunes garçons, où l’enseignement dispensé les ouvre à eux-mêmes autant qu’il les forme au monde.
Des lieux de formation qui soient des lieux de formation à l’esprit critique, à la liberté ; en même temps des lieux d’acquisition de compétences intellectuelles, technique juridiques, culturelles, pratiques…
Une école qui libère l’esprit et la pensée, bref, une école qui émancipe, non un lieu de dressage des jeunes cerveaux.
Ceux qui aident l’Afrique depuis si longtemps, consentiront-ils à accomplir cette révision (sans doute difficile) des pratiques anciennes, comme le préconise Jacques Giri :
« Le problème est que jusqu'à présent beaucoup de sources d'aide, installées dans le confort intellectuel, se sont limitées à des idées reçues sur le développement en Afrique. On peut se demander même si certaines ne sont pas plus préoccupées de conserver leur "clientèle" africaine que du développement réel du continent, plus préoccupées d'éviter de soulever des problèmes épineux que de l'avenir à long terme. Peu, en tout cas, ont entrepris une réflexion en profondeur sur les racines de la crise africaine. Si des réflexions de ce type étaient entreprises et menées à leur terme, elles déboucheraient nécessairement sur des révisions, peut-être déchirantes, des politiques d'aide. Les idées nouvelles émises par les Universités ou débattues au sein d'organisations informelles comme le Club du Sahel se diffusent, mais elles se diffusent lentement et mettent bien du temps à arriver jusqu'aux décideurs des sources d'aide. »
(Voir Jacques Giri, L’Afrique en panne, Vingt-cinq ans de "développement")

Enfin, et surtout, comment aider l’Afrique sans les Africains ?

LES VRAIES RICHESSES (2) LE MOUVEMENT DE SOI VERS L’AUTRE, LE MEILLEUR CHEMIN POUR ARRIVER À SOI

LES VRAIES RICHESSES (2)
LE MOUVEMENT DE SOI VERS L’AUTRE, LE MEILLEUR CHEMIN POUR ARRIVER À SOI

La liberté, l’amitié, la solidarité : la voie de la « vie heureuse »

Lamennais, André Gide, Montaigne
Guides de l’élévation de l’esprit, de nous aux autres
Félicité Robert de Lamennais
Félicité Robert de Lamennais, prêtre, penseur, écrivain français (1782, Saint-Malo – 1854, Paris).


La Fraternité, ciment de la construction de l’homme et de la structuration de la société (rappel de l’article du 12 novembre 2017)
Que serait un peuple sans fraternité ?
Que serait un homme concentré uniquement en lui-même par l'égoïsme, ne nuisant à personne directement et ne servant non plus personne, ne songeant qu'à soi, ne vivant que pour soi ? Que serait un peuple composé d'individus sans liens, où nul ne compatirait aux maux d'autrui, ne se tiendrait obligé d'aider ses frères et de les secourir ; où tout échange de services, tout acte de miséricorde et de pitié ne serait qu'un calcul d'intérêt ; où la plainte de celui qui souffre, les gémissements de la douleur, le sanglot de la détresse, le cri de la faim s'exhaleraient dans les airs comme un vain bruit ; où rien ne se répandrait de chacun en tous et de tous en chacun, par une secrète impulsion de l'amour, qui ne sait pas ce que c'est que posséder, parce qu'il ne jouit que de ce qu'il donne ?
F. Lamennais, Le livre du Peuple, (1837).

André Gide
André Gide (1869-1951), écrivain français. Son œuvre est caractérisée par la passion de la liberté, la justice, surtout par la volonté d’engagement, et l’humanisme

"J'ai besoin du bonheur de tous..."
Il y a sur terre de telles immensités de misère, de détresse, de gêne et d'horreur, que l'homme heureux n'y peut songer sans prendre honte de son bonheur.
Tout bonheur me paraît haïssable qui ne s'obtient qu'aux dépens d'autrui et par des possessions dont on le prive (...). Pour moi, j'ai pris en aversion toute possession exclusive : c'est de don qu'est fait mon bonheur, et la mort ne me retirera des mains pas grand-chose. Ce dont elle me privera le plus, c'est des biens épars, naturels, échappant à la prise et communs à tous ; d'eux surtout, je me suis soûlé. Quant au reste, je préfère le repas d'auberge à la table la mieux servie, le jardin public au plus beau parc enclos de murs, le livre que je ne crains pas d'emmener en promenade, à l'édition la plus rare, et, si je devais être seul à pouvoir contempler une œuvre d'art, plus elle serait belle, et plus l'emporterait sur la joie la tristesse.
Mon bonheur est d'augmenter celui des autres. J'ai besoin du bonheur de tous pour être heureux.
André Gide, Les Nouvelles Nourritures, Ed. Gallimard.

Michel de Montaigne


L’amitié, la sève de la vie
"Qu’un ami véritable est une douce chose !"
Ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi ».
Il y a, au-delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire particulièrement, ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports ; je crois, par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms ; et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre...
Qu'on ne me mette pas en ce rang ces autres amitiés communes : j'en ai autant de connaissance qu'un autre, et des plus parfaites en leur genre, mais je ne conseille pas qu'on confonde leurs règles : on s'y tromperait. Il faut marcher en ces autres amitiés la bride à la main, avec prudence et précaution ; la liaison n'est pas nouée en manière qu'on n'ait aucunement à s'en défier...
En ce noble commerce, les offices et les bienfaits, nourriciers des autres amitiés, ne méritent pas seulement d'être mis en compte : cette confusion si pleine de nos volontés en est cause. Car tout ainsi que l'amitié que je me porte ne reçoit point augmentation pour le secours que je me donne au besoin, quoique disent les Stoïciens, et comme je ne me sais aucun gré du service que je me fais : aussi l'union de tels amis étant véritablement parfaite, elle leur fait perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d'entre eux ces mots de division et de différence : « bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement », et leurs pareils. Tout étant, par effet, commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, enfants, honneur et vie, et leur convenance n'étant qu'une âme en deux corps, selon la très propre définition d'Aristote, ils ne se peuvent ni prêter ni donner rien... Si, en l'amitié de quoi je parle, l'un pouvait donner à l'autre, ce serait celui qui recevrait le bienfait qui obligerait son compagnon. Car cherchant l'un et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bienfaire, celui qui en prête la matière et l'occasion est celui-là qui fait le libéral, donnant ce contentement à son ami, d'effectuer en son endroit ce qu'il désire le plus...
L'ancien Ménandre disait celui-là heureux, qui avait pu rencontrer seulement l'ombre d'un ami. Il avait certes raison de le dire, même s'il en avait tâté. Car, à la vérité, si je compare tout le reste de ma vie, quoiqu'avec la grâce de Dieu je l'aie passée douce, aisée et, sauf la perte d'un tel ami, exempte d'affliction pesante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant pris en paiement mes commodités naturelles et originelles sans en rechercher d'autres ; si je la compare, dis-je, toute, aux quatre années qu'il m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis,
Quem semper acerbum, Semper honoratum (sic, Di, voluistis) habebo, [Jour qui pour moi sera toujours amer, toujours sacré (Dieux, vous l’avez voulu ainsi)]
je ne fais que traîner languissant ; et les plaisirs mêmes qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout ; il me semble que je lui dérobe sa part.
Nec fas esse ulla me voluptate hic frui Decrevi, tantisper dum Me abest meus particeps. [J’ai décidé que je ne saurais plus goûter aucun plaisir, maintenant que j’ai perdu celui qui partageait tout avec moi]
J'étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout qu'il me semble n'être plus qu'à demi. (Montaigne,I, XXVIII, De l'amitié)

Diderot (1747-1765)
Romancier, essayiste, dramaturge français, Diderot occupe une place prépondérante parmi les philosophes français du 18e siècle. L’un des principaux inspirateurs et rédacteur de l’« Encyclopédie des Lumières », il doit sa renommée tardive à l’acuité de son esprit critique et à sa grande érudition.


La Paix, résultante de la liberté, de l’amitié, de la solidarité
La guerre est un fruit de la dépravation des hommes ; c'est une maladie convulsive et violente du corps politique ; il n'est en santé, c'est-à-dire dans son état naturel, que lorsqu'il jouit de la paix ; c'est elle qui donne de la vigueur aux empires ; elle maintient l'ordre parmi les citoyens ; elle laisse aux lois la force qui leur est nécessaire ; elle favorise la population, l'agriculture et le commerce ; en un mot, elle procure au peuple le bonheur qui est le but de toute société. La guerre, au contraire, dépeuple les Etats ; elle y fait régner le désordre ; les lois sont forcées de se taire à la vue de la licence qu'elle introduit ; elle rend incertaines la liberté et la propriété des citoyens ; elle trouble et fait négliger le commerce ; les terres deviennent incultes et abandonnées. Jamais les triomphes les plus éclatants ne peuvent dédommager une nation de la perte d'une multitude de ses membres que la guerre sacrifie. Ses victoires même lui font des plaies profondes que la paix seule peut guérir.
Si la raison gouvernait les hommes, si elle avait sur les chefs des nations l'empire qui lui est dû, on ne les verrait point se livrer inconsidérément aux fureurs de la guerre. Ils ne marqueraient point cet acharnement qui caractérise les bêtes féroces. Attentifs à conserver une tranquillité de qui dépend leur bonheur, ils ne saisiraient point toutes les occasions de troubler celle des autres. Satisfaits des biens que la nature a distribués à tous ses enfants, ils ne regarderaient point avec envie ceux qu'elle a accordés à d'autres peuples ; les souverains sentiraient que des conquêtes payées du sang de leurs sujets ne valent jamais le prix qu'elles ont coûté. Mais, par une fatalité déplorable, les nations vivent entre elles dans une défiance réciproque ; perpétuellement occupées à repousser les entreprises injustes des autres ou à en former elles-mêmes, les prétextes les plus frivoles leur mettent les armes à la main. Et l'on croirait qu'elles ont une volonté permanente de se priver des avantages que la Providence ou l'industrie leur ont procurés. Les passions aveugles des princes les portent à étendre les bornes de leurs Etats ; peu occupés du bien de leurs sujets, ils ne cherchent qu'à grossir le nombre des hommes qu'ils rendent malheureux. Ces passions, allumées ou entretenues par des ministres ambitieux ou par des guerriers dont la profession est incompatible avec le repos, ont eu, dans tous les âges, les effets les plus funestes pour l'humanité. L'histoire ne nous fournit que des exemples de paix violées, de guerres injustes et cruelles, de champs dévastés, de villes réduites en cendres.
L'épuisement seul semble forcer les princes à la paix ; ils s'aperçoivent toujours trop tard que le sang du citoyen s'est mêlé à celui de l'ennemi ; ce carnage inutile n'a servi qu'à cimenter l'édifice chimérique de la gloire du conquérant et de ses guerriers turbulents ; le bonheur de ses peuples est la première victime qui est immolée à son caprice ou aux vues intéressées de ses courtisans.
Diderot, Article de l’encyclopédie

LES VRAIES RICHESSES : LIBERTÉ, PAIX, FRATERNITÉ (1) DIDEROT, GANDHI, VICTOR HUGO, CONVERGENCES

LES VRAIES RICHESSES : LIBERTÉ, PAIX, FRATERNITÉ (1)
DIDEROT, GANDHI, VICTOR HUGO, CONVERGENCES

Des voix d’ici et d’ailleurs, pour tous les enfants de la Terre
Liberté, paix, fraternité
Les voies du Bonheur
Diderot (1747-1765)
Romancier, essayiste, dramaturge français, Diderot occupe une place prépondérante parmi les philosophes français du 18e siècle. L’un des principaux inspirateurs et rédacteurs de l’« Encyclopédie des Lumières », il doit sa renommée tardive à l’acuité de son esprit critique et à sa grande érudition.


La paix
« Laisse-nous en paix
"Pleurez, malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de l'arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l'autre, vous enchaîner, vous égorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console ; je touche à la fin de ma carrière ; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. O Tahitiens ! mes amis ! vous auriez un moyen d'échapper à un funeste avenir ; mais j'aimerais mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu'ils s'éloignent et qu'ils vivent. "
S'adressant à Bougainville, le vieillard ajouta : "Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur.
Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien... Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu ? Tu es le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n'es pas esclave : tu souffrirais la mort plutôt que de l'être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, le Tahitien est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton vaisseau ? t'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t'avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs : elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles les commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos.
"Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques." »
Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, II. Les Adieux du Vieillard.

Gandhi
Le Mahatma Mohandas Karamchand Gandhi : homme politique indien, philosophe, apôtre de la non-violence et de la désobéissance civile.


CREDO : L’Humanité au-dessus de la Nation
« La liberté que nous voulons est universelle »
« La liberté que nous voulons
...Ma mission ne sera pas terminée le jour où tous les Indiens s'aimeront comme des frères. Elle ne prendra pas fin non plus avec la libération de l'Inde, bien qu'à l'heure actuelle, j'y consacre le plus clair de mes forces et de mon temps. Mais ce que je cherche à travers la libération de l'Inde, c'est à conduire tous les hommes à ne plus faire qu'une seule communauté fraternelle. Mon patriotisme ne connaît aucune exclusive. Il est prêt à accueillir le monde entier. Je ne peux que rejeter toutes ces formes de patriotisme qui tirent leur force des malheurs et de l'exploitation des autres nations. Mon patriotisme perd toute sa signification s'il ne cherche pas, en permanence et sans la moindre exception, à promouvoir le maximum de bien pour l'humanité tout entière. Mais il y a plus. C'est toute vie que je cherche à embrasser grâce à ma religion et, par voie de conséquence, grâce à mon patriotisme...
Je suis un humble serviteur de l'Inde et, en essayant de servir l'Inde, c'est à l'humanité entière que je rends service... Après environ cinquante années de vie publique, je suis en mesure de dire aujourd'hui que, plus que jamais, je suis persuadé qu'il n'y a aucune incompatibilité entre le service de sa nation et celui de toute l'humanité. Cette certitude a du bon. En tenir compte est la seule condition pour créer une détente dans le monde et mettre un terme à ses accès de jalousie qui dévorent les nations de notre globe...
Nous voulons la liberté pour notre pays, mais à condition de ne pas porter préjudice aux autres nations, de ne les exploiter en rien et de ne les avilir en aucune manière. Je ne veux pas pour mon pays d'une liberté qui entraînerait la déchéance de l'Angleterre ou l'extermination des Anglais. Je souhaite, au contraire, que la libération de l'Inde permette à d'autres pays d'apprendre quelque chose de mon pays libre et que ses ressources puissent servir au bien de l'humanité. De même que le culte du patriotisme nous apprend aujourd'hui que l'individu doit mourir pour la famille, la famille pour le village, le village pour le district, le district pour la province et celle-ci pour le pays, de même un pays doit être libre pour mourir, le cas échéant, dans l'intérêt du monde.
En vertu de l'amour que je porte à mon pays ou de l'idée que je me fais du nationalisme, j'admets que mon pays puisse devenir libre pour être à même de mourir si ce sacrifice devait permettre à l'humanité de vivre. Que notre nationalisme ne nous autorise pas le moindre racisme.
Gandhi, Tous les hommes sont frères.

Victor Hugo (1802-1885)
Poète, dramaturge, prosateur et dessinateur romantique français (œuvre dense et prolixe); militant acharné de la liberté et des idées républicaines.

« Tous les hommes sont l'Homme
Tous les hommes sont l'Homme ; et pas plus que les cieux
Le droit n'a de rivages ;
Ma sombre liberté sent le poids monstrueux
De tous les esclavages.
Avec tout prisonnier je me sens enfermé ;
Ses chaînes sont les nôtres ;
Guerre aux rois ! Délivrance ! Un seul peuple opprimé
Opprime tous les autres.
Victor Hugo, Dernière gerbe

« Sauver la liberté pour sauver le reste ». (Victor Hugo)


Liberté, valeur suprême !
La liberté, comprise comme celle qui garantit la liberté des autres, est la première des valeurs humaines ; elle conditionne toutes les autres : solidarité, paix, égalité, tolérance, fraternité…
Valeur imprescriptible, la liberté, c’est la liberté de corps et d’esprit, la liberté de mouvement, la liberté de choix, de dire oui ou non... toutes les libertés qui font l’Homme et le Citoyen, qui n’ont d’autres frontières que la liberté d’autrui, et les normes communes du VIVRE ENSEMBLE.
Si pour Victor Hugo « la solidarité est au-dessus de la fraternité », la liberté, elle, est au-dessus de toutes les valeurs.
Pour Jean-Jacques Rousseau enfin, « renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme ».

QUE SAVONS-NOUS DE L’IMMENSITÉ DES TÉNÈBRES DE L’UNIVERS ?

QUE SAVONS-NOUS DE L’IMMENSITÉ DES TÉNÈBRES DE L’UNIVERS ?

Fragilité de l’homme face à l’épais mystère de l’Inconnu.
La Science ?

Louis de Broglie
Louis (duc de) de Broglie (1892-1987). Mathématicien, physicien et grand chercheur français. À l’origine de la mécanique quantique. Prix Nobel de physique en 1929.


« La science : une petite clairière ? »
« Quelle que soit la variété des conceptions et des tendances qui interviennent dans les spéculations théoriques, un fait capital s'impose à notre admiration : c'est le prodigieux agrandissement de nos connaissances sur le monde physique qui résulte de cet immense travail et qui s'accroît sans cesse à un rythme qui va s'accélérant. Il est bien loin le temps où, au XVII siècle, la découverte du microscope optique permettait aux hommes d'apercevoir pour la première fois ce qui se passe à l'échelle du dixième et du centième de millimètre et de compléter ainsi dans le sens de la petitesse les données insuffisantes de nos sens. Non seulement des procédés nouveaux, microscope électronique ou contraste de phase, nous permettent maintenant de voir des objets dont les dimensions dépassent à peine le millionième de millimètre, mais la Physique atomique nous a fait connaître, par des méthodes il est vrai plus indirectes mais fort certaines, les phénomènes qui ont leur siège dans la périphérie des atomes, c'est-à-dire qui se déroulent à l'échelle du dix millionième ou du cent millionième de millimètre. Puis est venue la Physique nucléaire qui étudie les phénomènes dont les noyaux des atomes sont le théâtre dans des régions de l'espace dont les dimensions sont inférieures au millionième de millionième de millimètre. Voilà bien pour les connaissances humaines, si l'on peut accoupler ainsi des mots qui semblent se contredire, un énorme agrandissement dans le sens de la petitesse ! »


Plus l’homme de science sait, plus il s’estime ignorant.
La science le convainc de sa petitesse
« Dans le sens de la grandeur, c'est une autre science, l'Astronomie, qui est venue nous révéler l'immensité des espaces stellaires, grâce à elle, nous savons aujourd'hui que certaines nébuleuses à peine visibles dans les plus puissants télescopes sont à des distances de notre Terre telles que la lumière qu'elles nous envoient met plus de cent millions d'années à nous parvenir, et cela bien que la lumière parcoure trois cent mille kilomètres par seconde. La Physique a d'ailleurs beaucoup contribué à rendre possibles ces vertigineuses évaluations des dimensions de l'univers stellaire, car c'est toujours par l'intermédiaire de la lumière que nous connaissons les astres et ce sont les physiciens qui ont analysé les propriétés de la lumière et permis ainsi aux astronomes de déchiffrer les messages qu'elle nous apporte du fond des insondables abîmes du firmament étoilé. »


Au centre de la forêt obscure, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand
« En présence d'un tel accroissement de nos connaissances dont le rythme va sans cesse en s'accélérant, ne pourrait-on pas croire que bientôt le monde physique n'aura plus de secrets pour nous ? Ce serait là tomber dans une bien grande erreur : chaque progrès de nos connaissances pose plus de problèmes qu'il n'en résout et dans ce domaine chaque nouvelle terre découverte nous fait entrevoir d'immenses continents encore inconnus.
Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, une belle fresque due à Puvis de Chavannes nous montre dans une vaste clairière des personnages, un peu stylisés selon la manière habituelle de l'artiste, qui représentent l'humanité se livrant aux plus hautes et aux plus belles joies de l'intelligence, les Lettres, les Sciences et les Arts ; mais, tout autour de cette tache de lumière, la limite ténébreuse d'une vaste forêt, cerne la clairière et nous indique symboliquement que, malgré les plus brillantes conquêtes de notre pensée, nous restons de toute part environnés par le mystère des choses.
Oui, nous sommes placés au centre d'une immense et obscure forêt. Peu à peu, nous avons défriché autour de nous un peu de terrain et nous avons créé une petite clairière. Et maintenant, grâce aux progrès de la science, nous en reculons sans cesse, et de plus en plus rapidement les limites. Cependant, toujours nous retrouvons devant nous cette orée mystérieuse de la forêt, de la forêt impénétrable et sans bornes de l'Inconnu. »
Louis de Broglie « Sur les sentiers de la science »

RDC OU CONGO DIT RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE, MODÈLE ACHEVÉ DU PARADOXE AFRICAIN

RDC OU CONGO DIT RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE, MODÈLE ACHEVÉ DU PARADOXE AFRICAIN

Des pauvres assis sur une montagne de richesses naturelles

République Démocratique du Congo

En Afrique, ressources minières abondantes : attention danger ! Dangers multiples !

danger de guerre civile et de désintégration du pays

aggravation du niveau de corruption

aggravation des inégalités sociales

Risque d’appauvrissement accru
(Rares sont les pays du continent, riches en ressources du sous-sol : pétrole, gaz naturel, cuivre, diamant, or, uranium… qui échappent à ces fléaux multiples)
Le Congo, ancienne colonie belge, fut de tout temps (pendant, comme après la colonisation) considéré comme une des régions les plus riches en ressources naturelles, nombreuses et variées, qu’on en juge :
« Sans faire partie des principaux États pétroliers du continent, la République démocratique du Congo (RDC) à elle seule justifierait l'expression « scandale géologique ». En effet, ce pays dispose d’un potentiel de ressources naturelles des plus impressionnants, une des plus importantes réserves au monde de diamant, or, cuivre. La province du Katanga est sans doute unique au monde pour ses réserves. Parmi les plus importantes et les plus exploitées : le cobalt, 50% des réserves mondiales ; 30 % des réserves mondiales de diamant. Le Katanga renferme à lui seul 60 % des réserves mondiales de cuivre. Le pays fournit en quantités importantes étain, bauxite, fer, manganèse, charbon, pétrole, gaz (méthane), schiste bitumeux, colombo-tantalite (ou coltan).
Ce dernier produit, très précieux (dont le prix a été multiplié par sept entre 2000 et 2004) est un élément indispensable dans la miniaturisation des appareils électroniques ; il entre comme matériau de base dans la fabrication des ordinateurs et téléphones mobiles, caméra digitale, lecteur mp3, composants des jeux vidéo, consoles de jeu... Le pays fournit à lui seul plus de la moitié de l'approvisionnement mondial et détient environ 50 à 60 % des réserves mondiales de ce produit hautement stratégique. (La seule province du Kivu fournit 10 % de la production mondiale.) La RDC exerce de ce fait une forte attraction sur les multinationales, sur les pays industrialisés ainsi que sur la Chine, tous en quête de ce produit qui fait et fera de plus en plus partie de notre quotidien.
La RDC possède également un potentiel exceptionnel de bois précieux et de ressources hydrauliques inestimables avec le fleuve Congo, un des plus puissants du monde.
[…]
Cependant la République Démocratique du Congo figure dans les dernières places mondiales pour le bien-être matériel. 80% de ses habitants vivent avec moins d’un dollar par jour ; un enfant sur cinq meurt avant l’âge de cinq ans et l’espérance de vie atteint à peine 44 ans. »
(Voir Tidiane Diakité, 50 ans après, l’Afrique, Arléa.)

L’hebdomadaire Jeune Afrique renchérit dans sa publication « INVESTIR RD Congo 2015 »
« Dotée de richesses naturelles considérables et d'une population de plus de 70 millions d'habitants, la République démocratique du Congo présente un potentiel de développement exceptionnel. Son immense territoire, d'une superficie égale à la moitié de celui de l'Union européenne, occupe une position géographique et commerciale stratégique au cœur du continent africain.
Avec un taux de croissance de 8,9 % en 2014, attendu à 10 % en 2015, supérieur à la moyenne africaine… »


Un pays de rêve ?
En effet, que manque-t-il à ce pays pour être le moteur du développement de l’Afrique ? Ou, à tout le moins, pour se suffire à lui-même, pour être en mesure d’amorcer un processus de développement qui l’affranchit de l’aide extérieure ?


D’autres chiffres, d’autres réalités
Des chiffres qui comptent

population (2017) : 77,3 millions

croissance démographique : 3,2%

PIB par habitant : 466,40 dollars

alphabétisation : 77,2%

Indice de développement humain (IDH) palmarès mondial (2017), rang : 135e sur 188 pays.(Ce palmarès est fondé sur 3 éléments : le revenu, le niveau d’instruction, l’espérance de vie à la naissance).


« Dans l’enfer du cobalt »
Ce minerai aujourd’hui si prisé est considéré comme le minerai du monde d’aujourd’hui ; la RDC occupe une place éminente dans sa production : 60% de la production mondiale. Son prix a triplé en 2017 et ne cesse d’augmenter sur le marché mondial.
Qui, en RDC, profite de cette manne ?
À quoi sert-elle ?
Qu’apporte-t-il au développement du pays et au bien-être de ses habitants ?


Des craquements. La fronde des Prélats
L’Église catholique, dans ce pays majoritairement de confession chrétienne, a pris, depuis quelques mois, l’initiative et la tête d’une fronde de protestation pour le non-respect des institutions du pays par le chef d’État. Le mandat de ce dernier a officiellement expiré depuis 2016. Il refuse depuis de quitter le pouvoir. Cette fronde des religieux n’est-elle pas le symptôme d’un malaise social et politique profond ? De même que la fuite de cerveaux réfractaires et indignés, comme, celle de bras valides réduits à la misère, méprisés et sans espoir ?
De quoi ce pays souffre-t-il ? Dans ce malaise « national » quelle responsabilité incombe aux politiques ?

Déni de démocratie ?

Mépris pour le citoyen ? Pour l’homme ? Ses valeurs ? Ses droits ?
« Des experts d'organismes internationaux, ceux du Fonds Monétaire International (F.M.I.) ou de la Banque Mondiale, font certes état d'un « léger mieux » dans certains secteurs de l'économie des États africains : balance commerciale, redressement financier... [Aujourd’hui il est surtout question de croissance, comme si la croissance faisait le développement, et comme si on ignorait ce qui fait la croissance en Afrique]. Or, toute analyse de l'état actuel des pays d'Afrique, toute projection sur leur avenir qui ne prendrait pas en compte la dimension humaine des problèmes de ce continent aurait sur les consciences africaines l'effet d'un tranquillisant, agréable peut-être mais dangereux parce que de nature à anesthésier la réflexion en oblitérant le jugement sur les réalités profondes spécifiquement d'ordre structurel.
Les responsables africains ont-ils gagné en qualité depuis l’indépendance ? Ont-ils gagné en conscience ? En humanisme ? Ont-ils gagné en raison ? Les Africains laisseront-ils enfin germer ou renaître en eux ce fonds d'humanité et de liberté indispensable à l'accomplissement de l'homme ? Car c'est là que résident aussi les maux de l'Afrique contemporaine. Celle-ci saura-t-elle se montrer capable du sursaut nécessaire pour secouer les pesanteurs de l'histoire ? Car la faillite dont il est question est moins économique qu'humaine, et sur cette faillite-là ni le Fonds Monétaire International ni la Banque Mondiale n'ont aucune prise. Il appartient aux Africains de se prendre en charge, d'apprendre à exister ensemble et d'intégrer dans leur culture cette qualité essentielle sans laquelle aucun progrès ne saurait s'accomplir : celle de se remettre en question.
Le marasme économique et le retard de l'Afrique dans son évolution proviennent pour un quart de facteurs naturels et externes et pour trois quarts de facteurs humains propres aux Africains eux-mêmes, car comment peut-on parler de développement lorsque l'on bâillonne son peuple et le réduit en esclavage ?
Comment peut-on parler de progrès lorsqu'on contraint à l'exil les meilleurs cerveaux de la nation ?
Comment peut-on parler de développement lorsqu'on laisse pourrir dans les fonds des prisons les bras les plus valides du pays ?
Comment peut-on parler de développement et de progrès lorsqu'on transforme la jeunesse, force vive de la nation, en une meute de mendiants courant les rues ou lorsqu'on les embrigade et les intoxique de slogans creux et inhibiteurs ?
Comment peut-on parler de progrès et de développement lorsqu'on fait des paysans les parias de la société ?
Comment peut-on parler de progrès enfin lorsqu'on cultive dans le peuple « l'esprit de jouissance immédiate, et de torpeur » qui le maintien au stade de l'immédiateté, et de l’aliénation par le culte de l’argent (facile) qui gangrène l’esprit.
[…]
Les principaux fléaux qui pérennisent le sous-développement en Afrique ont pour nom : analphabétisme, déficit de scolarisation et de formation, démographie non maîtrisée, corruption, violation des droits de l’homme, incurie des dirigeants (sans doute le plus grave).
En définitive, la clef de ces problèmes auxquels ce continent se trouve confronté aujourd'hui se trouve dans les mains des Africains eux-mêmes. »
(Voir Tidiane Diakité, L’Afrique malade d’elle-même, 1986.)

LÉVI-STRAUSS : « AUCUNE SOCIÉTÉ N’EST PARFAITE »

LÉVI-STRAUSS : « AUCUNE SOCIÉTÉ N’EST PARFAITE »

Lévi-Strauss (1908-2009)
Anthropologue et ethnologue français, Lévi-Strauss effectua plusieurs missions en Amérique du Sud (principalement au Brésil).
Il est l’un des représentants les plus qualifiés de l’école ethnologique française et, à ce titre, il exerça une influence considérable sur les sciences anthropologiques et ethnologiques en France, dans la 2e moitié du s XXe siècle.
Admis à l’Académie française en 1973.


Le principe d’universalité ou la relativité de la vie morale ?
Aucune société n'est parfaite. Toutes comportent par nature une impureté incompatible avec les normes qu'elles proclament et qui se traduit concrètement par une certaine dose d'injustice, d'insensibilité, de cruauté. Comment évaluer cette dose ? L'enquête ethnographique y parvient. Car, s'il est vrai que la comparaison d'un petit nombre de sociétés les fait apparaître très différentes entre elles, ces différences s'atténuent quand le champ d'investigation s'élargit. On découvre alors qu'aucune société n'est foncièrement bonne ; mais aucune n'est absolument mauvaise ; toutes offrent certains avantages à leurs membres, compte tenu d'un résidu d'iniquité dont l'importance paraît approximativement constante et qui correspond peut-être à une inertie spécifique qui s'oppose, sur le plan de la vie sociale, aux efforts d'organisation.
Cette proposition surprendra l'amateur de récits de voyages, ému au rappel des coutumes « barbares » de telle ou telle peuplade. Pourtant, ces réactions à fleur de peau ne résistent pas à une appréciation correcte des faits et à leur rétablissement dans une perspective élargie. Prenons le cas de l'anthropophagie qui, de toutes les pratiques sauvages, est sans doute celle qui nous inspire le plus d'horreur et de dégoût. On devra d'abord en dissocier les formes proprement alimentaires, c'est-à-dire celles où l'appétit pour la chair humaine s'explique par la carence d'autre nourriture animale, comme c'était le cas dans certaines îles polynésiennes. De telles fringales, nulle société n'est moralement protégée ; la famine peut entraîner les hommes à manger n'importe quoi : l'exemple récent des camps d'extermination le prouve.


Mythe et réalité
Savoir pour comprendre ou comprendre pour juger ?
Restent alors les formes d'anthropophagie qu'on peut appeler positives, celles qui relèvent de causes mystique, magique ou religieuse : ainsi l'ingestion d'une parcelle du corps d'un ascendant ou fragment d'un cadavre ennemi pour permettre l'incorporation de ses vertus ou encore la neutralisation de son pouvoir; outre que de tels rites s'accomplissent le plus souvent de manière fort discrète, portant sur de menues quantités de matière organique pulvérisée, ou mêlée à d'autres aliments, on reconnaîtra, même quand elles relèvent des formes plus franches, que la condamnation morale de telles coutumes implique soit une croyance dans la résurrection corporelle qui serait compromise par la destruction matérielle du cadavre, soit l'affirmation d'un lien entre l'âme et le corps et le dualisme correspondant, c'est-à-dire des convictions qui sont de même nature que celles au nom desquelles la consommation rituelle est pratiquée et que nous n'avons pas de raison de leur préférer. D'autant plus que la désinvolture vis-à-vis de la mémoire du défunt, dont nous pourrions faire grief au cannibalisme, n'est certainement pas plus grande, bien au contraire, que celle que nous tolérons dans les amphithéâtres de dissection.
Mais surtout, nous devons nous persuader que certains usages qui nous sont propres, considérés par un observateur relevant d'une société différente, lui apparaîtraient de même nature que cette anthropophagie qui nous semble étrangère à la notion de civilisation. Je pense à nos coutumes judiciaires et pénitentiaires. A les étudier du dehors, on serait tenté d’opposer deux types de sociétés : celles qui pratiquent l'anthropophagie. c'est-à-dire qui voient dans l'absorption de certains individus détenteurs de forces redoutables, le seul moyen de neutraliser celles-ci et même les mettre à profit; et celles qui, comme la nôtre, adoptent ce qu'on pourrait appeler l’anthropoémie (du grec émein, vomir) ; placées devant le même problème, elles ont choisi la solution inverse, consistant à expulser ces êtres redoutables hors du corps social en les tenant temporairement ou définitivement isolés, sans contact avec l'humanité, dans des établissements destinés à cet usage. A la plupart des sociétés que nous appelons primitives, cette coutume inspirerait une horreur profonde ; elle nous marquerait à leurs yeux de la même barbarie que nous serions tentés de leur imputer en raison de leurs coutumes symétriques.
c. lévi-strauss, Tristes Tropiques, Paris, Pion, 1955.

SÉNÈQUE : COMMENT SE METTRE À L’ABRI DES COUPS DU SORT

SÉNÈQUE : COMMENT SE METTRE À L’ABRI DES COUPS DU SORT

Les principes de conduite du philosophe

Sénèque (4 av. JC-65 ap. JC)

Architecte ou esclave de son corps ?
J'avoue qu'est implanté en nous un attachement à notre propre corps ; j'avoue que nous en assumons la tutelle. Je ne nie pas qu'il faille lui complaire, je nie qu'il faille en être l'esclave ; on sera, en effet, l'esclave de bien des gens si l'on est celui de son corps, si l'on craint trop pour lui, si l'on rapporte tout à lui.
Nous devons nous comporter non pas dans la pensée que nous devons vivre pour le corps, mais que nous ne le pouvons pas sans le corps ; à trop l'aimer, nous sommes troublés de craintes, chargés d'inquiétudes, exposés aux humiliations ; l'honorable est sans valeur pour qui en attache trop au corps. Qu'on en prenne très grand soin, tout en se faisant un devoir, cependant, quand l'exigera la raison ou la dignité ou la fidélité, de le livrer aux flammes.
Néanmoins, autant que nous le pouvons, évitons aussi les incommodités, pas seulement les périls, et réfugions-nous en lieu sûr, n'ayant de cesse d'inventer les moyens de chasser les sujets de crainte. Il y en a de trois genres, si je ne me trompe : on craint d'être sans ressources, on craint d'être malade, on craint de subir les violences de plus puissant que soi.
De tous ces maux, aucun ne nous ébranle davantage que celui dont nous menace la puissance d'autrui ; c'est que beaucoup de bruit et d'alarme accompagnent sa venue. Les malheurs naturels que j'ai mentionnés, l'absence de ressources et la maladie, se faufilent en silence et ne frappent nullement de terreur ni les yeux ni les oreilles. Énorme est le cortège qui suit l'autre malheur : autour de lui il y a le fer, les flammes, les chaînes et une foule de bêtes féroces qu'on lance sur les entrailles humaines.
Dans ce domaine, pense au cachot, aux croix, aux chevalets, au croc, au pieu dont on empale un homme pour qu'il ressorte par la bouche, aux membres écartelés par des chars qu'on tire en sens contraire, et à cette fameuse tunique enduite et tissée de matières inflammables (1), ainsi qu'à toutes les autres trouvailles de la sauvagerie.


Savoir éviter les incommodités de l’existence qui dépendent de nous
C'est pourquoi il n'est pas étonnant que le plus grand sujet de crainte soit celui-là, qui présente une grande diversité et un appareil terrible. Car de même que le bourreau obtient d'autant plus de résultats qu'il a étalé plus d'instruments de torture (leur vue, en effet, triomphe de ceux qui auraient résisté à la souffrance), de même, parmi les maux qui subjuguent et domptent nos âmes, ont plus d'efficacité ceux qui ont quelque chose à montrer. Il y a des fléaux qui ne sont pas moins graves – je veux parler de la faim, de la soif, des ulcères organiques, de la fièvre qui embrase jusqu'aux entrailles – mais ils sont cachés, ils n'ont aucune arme à brandir, à mettre en avant. Les précédents, comme dans les grandes batailles, doivent leur triomphe au spectacle de leurs préparatifs.
C'est pourquoi tâchons de nous abstenir de toute offense. Tantôt c'est le peuple que nous devrions craindre ; tantôt, si la constitution de la cité veut que la plupart des affaires passent par le Sénat, les hommes en crédit dans ce conseil ; tantôt chacun des individus auxquels a été confié le pouvoir du peuple sur le peuple. Avoir tous ces gens-là pour amis est une tâche ardue, il suffit de ne pas les avoir pour ennemis. C'est pourquoi le sage ne provoquera jamais la colère des puissants, mieux, il la contournera, tout à fait comme un orage lorsqu'on navigue.
Quand tu t'es rendu en Sicile, tu as traversé le détroit. Un pilote téméraire a méprisé les menaces de l'Auster (c'est ce vent qui soulève la mer de Sicile et la fait tourbillonner) ; il n'est pas allé chercher la côte sur sa gauche mais cet endroit tout près duquel Charybde brasse les mers. Au contraire, le pilote avisé interroge ceux qui ont l'expérience des lieux sur le courant, sur les indications que donnent les nuages ; il maintient sa course loin de cette zone qui doit sa mauvaise réputation à ses tourbillons. Le sage fait de même : il évite la puissance qui risque de lui nuire, prenant garde avant tout de ne pas paraître l'éviter ; pour une part, en effet, la sécurité réside aussi dans le fait de ne pas la rechercher de façon déclarée parce que ce que l'on fuit, on le condamne.
II nous faut donc regarder autour de nous pour savoir comment nous pouvons nous protéger du vulgaire. D'abord, ne partageons aucun de ses désirs : c'est une querelle entre rivaux. Ensuite, ne possédons rien qui puisse faire gagner gros au brigand à l'affût : porte sur toi le moins de choses possibles à dérober. Nul ne verse le sang pour le sang, ou très rarement ; en général, les gens calculent plus qu'ils ne haïssent. Le voleur laisse passer l'homme nu ; même quand on a bloqué la route, on laisse le pauvre en paix.


La philosophie comme antidote ?
II y a, ensuite, trois sentiments, d'après un vieux précepte, que l'on doit principalement éviter : la haine, l'envie, le mépris. Comment y réussir, la sagesse seule l'indiquera ; il est difficile, en effet, de doser, et l'on doit redouter que la crainte de faire envie n'aboutisse à nous faire mépriser, qu'en refusant de piétiner, nous ne paraissions pouvoir être piétinés. Chez bien des gens pouvoir être craint a apporté des raisons de craindre. Prenons du recul de tous côtés : être méprisé ne nuit pas moins qu'être admiré.
II faut donc chercher refuge dans la philosophie ; ces écrits, je ne dis pas sur les hommes bons mais sur ceux qui sont moyennement mauvais, tiennent lieu de bandelettes. Car l'éloquence du forum comme toute autre qui émeut le peuple a ses adversaires ; elle, elle est au calme et ne peut être méprisée pour son affaire, honneur lui est rendu par tous les arts, même chez les hommes les plus mauvais. Jamais la méchanceté n'atteindra un tel développement, jamais on ne conspirera à tel point contre les vertus que le nom de philosophie ne demeure pas vénérable et sacré. Du reste, la philosophie elle-même est une occupation qui réclame tranquillité et modestie.
« Quoi donc, dis-tu, il te paraît philosopher avec modestie, M. Caton, quand, en donnant son avis, il contient la guerre civile ? Quand il s'interpose entre des chefs armés en délire ? Quand, tandis que les uns s'en prennent à Pompée, les autres à César, il les attaque tous deux ensemble ? »
On peut discuter pour savoir si, en ce temps-là, le sage devait ou non embrasser le service de l'État. À quoi prétends-tu, Marcus Caton ? Il ne s'agit plus de la liberté : elle a, depuis longtemps, été jetée dans l'abîme. La question est de savoir qui, de César ou de Pompée, prendra possession de l'État. Qu'as-tu à voir avec ce conflit ? Tu n'as aucun rôle à jouer. On choisit un maître : que t'importe lequel des deux triomphera ? Il se peut que le meilleur triomphe, il ne se peut pas que ce ne soit pas le pire qui ait triomphé. Je n'ai touché qu'au dernier rôle de Caton ; mais les années précédentes ne furent pas, elles non plus, pour autoriser le sage à cette mise au pillage de l'État. Que pouvait faire d'autre Caton que de pousser des cris, de prononcer des paroles sans effet, lorsque, soulevé par les mains du peuple et couvert de crachats, on le traînait pour l'expulser du forum, lorsqu’on le conduisait du Sénat en prison ?
Mais nous verrons plus tard si le sage doit consacrer son activité à l'État ; en attendant, je t'invite à suivre ces stoïciens qui, s'étant exclus des affaires de l'État, se sont retirés pour cultiver l'art de vivre et pour fonder les droits du genre humain sans faire offense à plus puissant qu'eux. Le sage ne dérangera pas les mœurs de la collectivité et n'attirera pas sur lui les regards du peuple par l'originalité de sa vie.
« Quoi donc ? On sera dans tous les cas en sûreté, si l'on réalise ce projet ? » Je ne peux pas plus te le promettre qu'une bonne santé chez un homme tempérant, et pourtant, c'est la tempérance qui fait la bonne santé. Il arrive qu'un navire sombre dans le port, mais, toi, que crois-tu qu'il se produise en pleine mer ? Combien ne courrait-il pas plus de danger, celui qui fait et remue beaucoup de choses, quand, pour lui, même le loisir n'est pas sûr ? Périssent parfois des innocents (qui le nie ?), pourtant plus souvent des coupables. Il conserve son art, celui qui a reçu un coup à travers son armure.
Enfin, dans toutes les entreprises, c'est l'intention que le sage regarde, non l'issue ; les débuts sont en notre pouvoir, la fortune juge du résultat, sans que je lui accorde le droit de donner un avis sur moi. « Mais elle apportera quelque violence, quelque adversité ? » Le voleur ne condamne pas quand il tue.
A présent tu tends la main pour la piécette quotidienne. Je te la remplirai d'une pièce d'or, et comme il a été fait mention d'or, voici une manière de s'en servir et d'en jouir qui pourra être pour toi plus gratifiante : « On jouit le plus des richesses quand on est le moins dépendant des richesses. » « Cite l'auteur », demandes-tu. Sache comme je suis libéral : mon projet est de louer les biens d'autrui ! Elle est d'Épicure, ou de Métrodore, ou de quelqu'un d'autre de leur fameuse officine.
Et qu'importe qui l'a dit ? Il l'a dit pour tout le monde. Qui dépend des richesses craint pour elles ; or personne ne jouit d'un bien qui l'inquiète. Il s'applique à y ajouter quelque chose. Pendant qu'il pense à les accroître, il a oublié de s'en servir. Il reçoit les comptes, use le pavé du forum, feuillette son échéancier : de maître, il devient gérant. Porte-toi bien.

(1) Vêtement de papyrus enduit de poix dans lequel on brûlait certains condamnés.

AIDE INTERNATIONALE AU DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE : 1960-2018

AIDE INTERNATIONALE AU DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE : 1960-2018

Qui aide ? Comment ? Pourquoi ?


Avant-propos
Depuis 5 siècles, depuis le 16e siècle plus précisément, l’Afrique a perdu la maîtrise de son destin, entrant ainsi dans l’ombre de l’Histoire.
Qui d’autre qu’elle-même pour en sortir ?
Si des nations, de par le monde, lui proposent leur concours bienveillant, une main secourable, elle n’a, a priori, aucune raison objective de refuser cette main. Cependant l’Afrique doit être consciente que le développement ne se niche guère au milieu des masses de billets de banque provenant de l’extérieur, encore moins dans des modèles de développement préfabriqués, clés en main, mais dans les cerveaux, et surtout dans la volonté, la détermination affirmée de sortir du trou du sous-développement.

(Source : dessins pour les Droits de l’Homme, Pièm, Le Cherche Midi Éditeur)

Comment en est-on arrivé là ?
Les réalités de l’indépendance
Et pourtant, l’Afrique dans son ensemble, a le privilège insigne de faire partie de ces régions de la planète dotées de ressources naturelles et humaines considérables de nature à lui assurer les moyens d’un développement endogène, sans apport de l’extérieur, ou, tout au moins, sans dépendance continue de l’aide internationale.


Comment ce paradoxe africain se justifie-t-il ?
Les anciennes colonies européennes d’Afrique sont allées à l’indépendance dans les années 1960, sans plan de développement, ni même la conscience du développement. Les slogans forgés par les premiers leaders politiques durant la période de domination coloniale, principalement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, réclamant l’indépendance à grand renfort de bruit, ont éclipsé la nécessaire réflexion sur l’organisation du pays : politique, économique, sociale… Bref, ces leaders ont oublié l’essentiel : le prix et les promesses de l’indépendance.


Et l’ancien colonisateur ?
La main tendue aux anciens colonisés ?
Les anciennes puissances coloniales ayant lâché leurs colonies à regret, la plupart pour obéir au vent de l’Histoire et se mettre dans son sens, n’ont pas été d’un grand secours. Certaines ont même tenté de leur enfoncer la tête sous l’eau pour se venger de l’audace de ceux qui se sont lancés dans « cette aventure insensée », et leur prouver que sans l’ancien colonisateur il n’y a point de salut. D’autres se sont résignés : « Ah ! Nous avons perdu nos belles colonies ! », se lamentent quelques nostalgiques.
Ce fut la bouderie de la plupart des Occidentaux qui eurent l’ingéniosité de contribuer à mettre à la tête de ces nouveaux États indépendants, des régimes ou des chefs investis de la mission de sauvegarder les intérêts de l’ancienne puissance, parfois contre ceux de leurs concitoyens et ceux du pays. Cette « stratégie » permettait à cette dernière, de continuer à dominer et exploiter ses colonies comme par le passé (et sans les obligations de les entretenir). Mais les nouveaux émancipés furent, eux, portés par un autre vent, soufflant de l’Est.
Le bloc de l’Est leur tendit la main, mais, sans assouvir la faim de développement. Et les Occidentaux, eux, exigeaient désormais le prix fort pour toute aide.


Abandonnés par l’Ouest, déçus par l’Est ?
Pourvus par l’Ouest de machines rouillées et de plans de développement inadaptés, d’équipements tout aussi inadaptés en provenance de l’Est (l’épisode des chasse-neige en pays tropicaux n’est pas foncièrement une fable), les nouveaux dirigeants ne sont toujours pas conscients de la nécessité, ni de l’urgence de forger une politique autonome de développement. Ballottés entre Est et Ouest, ils se sont reposés sur l’aide extérieure, bénéficiant artificiellement de l’antagonisme entre les deux blocs : Est et Ouest, et perdant de ce fait le contact avec leurs réalités propres. Les nouveaux États africains ont tiré ainsi de la guerre froide une rente qu’ils croyaient inépuisable et garantie sans limite, mais dont ils furent victimes à moyen et long terme.


L’Afrique chinoise
L’abandon par l’Ouest et la déception par l’Est entraînèrent l’entrée triomphale des Chinois sur le continent dès la fin des années 1970. Ces derniers adoptèrent à l’égard des responsables africains, « la diplomatie du chéquier », laquelle se révéla d’une efficacité redoutable. Leur influence grandissant d’année en année, ils s’implantent de plus en plus, au point de déloger méthodiquement les anciens partenaires du continent de leur chasse gardée.

(La Croix, 2 février 2018)

Désamour Chine-Afrique ?
Qui pour construire le présent et l’avenir de l’Afrique ?
L’école !
100 à 120 élèves par classe !
Ces chiffres, effectifs moyens par classe dans la plupart des écoles du continent, sont révélateurs de la place de l’éducation dans les priorités nationales. Rares sont les pays où l’école est considérée par les dirigeants comme prioritaire dans les projets de développement. C’est une des raisons pour lesquelles l’Afrique ne progresse pas, car l’école et l’éducation ne sont-elles pas moteur de développement ?


En Afrique, le défi de l’éducation
« Tout le monde s'accorde sur l'urgence de mieux instruire les enfants de ce monde. De la prix Nobel de la paix, Malala Yousafzai, au chanteur Bono, cofondateur de l'ONG One, du président français Emmanuel Macron à son hôte du jour et homologue sénégalais Macky Sall. Reste à définir comment arriver à scolariser les 264 millions d'enfants qui ne le sont pas ; comment atteindre l'ambition des États membres des Nations unies de fournir avant 2030 un enseignement primaire et secondaire gratuit à tous ; comment dispenser une éducation de qualité qui développe l'intelligence du monde.
Aujourd'hui, à Dakar, les présidents français et sénégalais participent à la troisième Conférence de reconstitution des fonds du Partenariat mondial pour l'éducation. De nouvelles contributions financières devraient être annoncées. La présidente du Partenariat, l'ancienne première ministre australienne Julia Gillard, appelle à enrayer le déclin de la part de l'éducation dans l'aide publique au développement.
À cette occasion, La Croix donne la parole à trois instituteurs africains, représentatifs de réalités différentes. Ils décrivent la motivation des parents, prouvée par leur investissement financier, les difficultés des enfants pour suivre une éducation de qualité dans de bonnes conditions. »
Certains élèves font 7 km à pied pour venir
« En creux, ils pointent aussi la faiblesse des États, dans leur appui financier et humain aux élèves et aux enseignants.
À l'ONU, en septembre, Emmanuel Macron avait insisté : « La première des priorités est d'investir dans l'éducation, parce que c'est par l'éducation que nous gagnerons cette bataille contre l'obscurantisme, celle qui est aujourd'hui en train de faire basculer des régions entières, en Afrique comme au Proche et Moyen-Orient. » À Ouagadougou, deux mois plus tard, il avait indiqué qu'il demandait à l'Agence française de développement de soutenir « en priorité les programmes visant à la scolarisation des jeunes filles ». »
Pierre Cochez, La Croix, 2 février 2018.

(La Croix, 2 février 2018)
Le Partenariat mondial pour l'éducation [enfin le bon chemin ? Que n’y a-t-on pensé plus tôt ?]
La conférence de Dakar vise à récolter 2,5 milliards d'euros sur la période 2018-2020.
Les 65 pays associés représentent 80% des enfants du monde en âge de fréquenter l'école primaire et secondaire et qui ne sont pas scolarisés.
L'Afrique, premier enjeu
60 % des Africains ont moins de 25 ans.
Neuf des dix pays où l'accès des jeunes filles à l'école est le plus faible sont en Afrique.
Sur le continent, 80 % des enfants achèvent le cycle primaire, mais 93 % n'ont pas acquis les compétences de base en lecture.
Des investissements inégaux
Le Sénégal consacre le quart de son budget à l'éducation, mais le Nigeria, seulement 7 %.
(Source idem)


L’Europe est de retour à partir des années 1990 avec sa « démocratie », ses « Droits de l’Homme » (voir le discours de La Baule, du Président Mitterrand en 1990)
Mais la Chine est désormais le premier partenaire commercial du continent.
Et l’Afrique est mondialisée.
Les places sont plus chères désormais
Aujourd’hui, comment aider l’Afrique ? Que faire ? Comment faire ?
Aider l’Afrique pour aider l’Europe, l’Asie, l’Amérique ?
L’état actuel de l’Afrique n’est-il pas aussi le reflet – non pas de son insuffisance – mais des limites de l’aide internationale ?
Pourquoi l’aide internationale est-elle inopérante depuis les années 60 ?
Les raisons essentielles semblent les suivantes :

son inorganisation

ses incohérences

le manque de concertation entre les pourvoyeurs d’aide d’une part, et d’autre part, entre ces derniers et les destinataires de l’aide.
Mais aussi le caractère intéressé de certaines aides (surtout du temps de la Guerre froide) au bénéfice quasi exclusif du « généreux donateur ».

(Source : Afrique Renouveau, Département de l’Information des Nations Unies, décembre 2013)
Aider l’Afrique, c’est aussi aider à protéger le continent de ses prédateurs potentiels de l’extérieur comme de l’intérieur, notamment contre les fuites de capitaux précieux pour le développement.
En effet, « les chiffres sont stupéfiants : entre 1990 et 2009, l’Afrique a perdu entre 1200 et 1400 milliards de dollars, soit à peu près l’équivalent de son produit intérieur brut actuel. Ces chiffres ne sont pourtant qu’une des facettes d’un système extrêmement complexe et dont la longue histoire rarement évoquée sur la place publique, contraste avec ses conséquences désastreuses… l’hémorragie illicite des ressources de l’Afrique représente près de 4 fois sa dette extérieure », selon un rapport conjoint de la Banque Africaine de Développement (BAD), et de Global Financial Integrity (une ONG américaine).

SCIENCE ET HUMILITÉ : CEUX QUI CROIENT SAVOIR ET CEUX QUI SAVENT

SCIENCE ET HUMILITÉ : CEUX QUI CROIENT SAVOIR ET CEUX QUI SAVENT

Voltaire et Pasteur, regards croisés

Voltaire (1694-1778)

Bornes de l'esprit humain
Elles sont partout, pauvre docteur [homme savant]. Veux-tu savoir comment ton bras et ton pied obéissent à ta volonté, et comment ton foie n'y obéit pas ? Cherches-tu comment la pensée se forme dans ton chétif entendement, et cet enfant dans l'utérus de cette femme. Je te donne du temps pour me répondre. Qu'est-ce que la matière ? Tes pareils ont écrit dix mille volumes sur cet article ; ils ont trouvé quelques qualités de cette substance : les enfants les connaissent comme toi. Mais cette substance, qu'est-ce au fond ? et qu'est-ce que tu as nommé esprit, du mot latin qui veut dire souffle, ne pouvant faire mieux parce que tu n'en as pas d'idée ?
Regarde ce grain de blé que je jette en terre, et dis-moi comment il se relève pour produire un tuyau chargé d'un épi. Apprends-moi comment la même terre produit une pomme au haut de cet arbre, et une châtaigne à l'arbre voisin. Je pourrais te faire un in-folio de questions, auxquelles tu ne devrais répondre que par quatre mots : je n'en sais rien.
Et cependant tu as pris tes degrés [grade dans la hiérarchie des diplômes], et tu es fourré [sa robe et son bonnet sont ornés de fourrure d’hermine comme les magistrats], et ton bonnet l'est aussi, et on t'appelle maître. Et cet autre impertinent qui a acheté une charge1 croit avoir acheté le droit de juger et de condamner ce qu'il n'entend pas !
La devise de Montaigne était : Que sais-je ? et la tienne est « Que ne sais-je pas ? »
Voltaire, Dictionnaire philosophique.

1.Sous l’Ancien Régime, avant la Révolution de 1789, certaines fonctions : avocat, officier de justice, magistrat, officier de finance…, étaient vendues pour le compte du roi, tout comme les titres de noblesse. Certains bénéficiaires de ce système de « vénalité » des offices n’avaient aucune formation pour le métier acheté.

Louis Pasteur (1822-1895)

L'honneur de la science
N'avancez rien qui ne puisse être prouvé d'une façon simple et décisive.
Ayez le culte de l'esprit critique. Réduit à lui seul, il n'est ni un éveilleur d'idées, ni un stimulant de grandes choses. Sans lui tout est caduc. Il a toujours le dernier mot.
Croire que l'on a trouvé un fait scientifique important, avoir la fièvre de l'annoncer, et se contraindre des journées, des semaines, parfois des années à se combattre soi-même, à s'efforcer de ruiner ses propres expériences, et ne proclamer sa découverte que lorsqu'on a épuisé toutes les hypothèses contraires, oui, c'est une tâche ardue.
Mais, quand, après tant d'efforts, on est enfin arrivé à la certitude, on éprouve une des plus grandes joies que puisse ressentir l'âme humaine, et la pensée que l'on contribuera à l'honneur de son pays rend cette joie plus profonde encore.
Deux lois contraires semblent aujourd'hui en lutte : une loi de sang et de mort qui, en imaginant chaque jour de nouveaux moyens de combat, oblige les peuples à être toujours prêts pour le champ de bataille, et une loi de paix, de travail, de salut, qui ne songe qu'à délivrer l'homme des fléaux qui l'assiègent.
L'une ne cherche que des conquêtes violentes, l'autre que le soulagement de l'humanité. Celle-ci met une vie humaine au-dessus de toutes les victoires ; celle-là sacrifierait des centaines de mille existences à l'ambition d'un seul. La loi dont nous sommes les instruments cherche, même à travers le carnage, à guérir les maux sanglants de cette loi de la guerre... Laquelle de ces deux lois l'emportera sur l'autre ? Dieu seul le sait, mais ce que nous pouvons assurer, c'est que la science française se sera efforcée, en obéissant à cette loi d'humanité de reculer les frontières de la vie.
Louis Pasteur

[Extrait du discours prononcé par Louis Pasteur lors de L'inauguration, le 14 novembre 1888, de l'Institut Pasteur, édifié à Paris grâce à une souscription internationale.]

