CRAN
8 Juillet 2006 , Rédigé par Tidiane Diakite Publié dans #SOCIETE
¯ Le CRAN ou ECRAN ?
Il est des « détails » qui mériteraient plus d'attention et d'interrogation parmi ce foisonnement infini des faits d'actualité. La création du « Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) » est de ceux-là.
Le 26 novembre 2005, dans une salle de l'Assemblée nationale, les responsables d'une soixantaine d'associations de défense des droits des Africains et de collectifs Antillais ont lancé ce « conseil » d'un genre nouveau en France. Que l'Assemblée nationale soit le berceau de ce mouvement est en soi lourd de sens quant à l'état de la République et de la société française de nos jours.
A mon sens, la création d'un tel mouvement dans ce pays est une erreur, une voie sans issue qui ne pourra qu'approfondir davantage le malaise, voire le mal-vivre à l'origine de cette initiative, laquelle s'apparente à un véritable suicide social. Son effet premier sera d'élargir le fossé entre les « Noirs » et les « Blancs », les premiers s'enferrant dans une fausse identité inhibitrice. La couleur de peau ne pouvant en aucune manière tenir lieu d'identité. Il conviendrait par conséquent de le dissoudre rapidement afin de pouvoir s'immerger dans la nation par des voies plus appropriées.
Mais comment ne pas comprendre ses promoteurs ? Pour ces frères de « couleur », la coupe du mépris et des humiliations quotidiennes est sans doute pleine. Beaucoup de Noirs en France sont des concentrés de souffrances ambulants, des blessés permanents du cœur et de la mémoire. Comment ne pas comprendre la violence extrême de cette jeunesse à la mémoire confisquée et à l'avenir hypothéqué ? Ces adultes désarmés et dépouillés de l'essentiel : leur dignité ? Dès lors, ce cri surgi des profondeurs, longtemps étouffé, devient « CRAN », en réalité « écran », qui isole et appauvrit. Car au sortir de leur assemblée, les membres de cette « confédération noire » auront-ils à leur service exclusif, une administration noire, des commerces et des transports noirs, des hôtels et des écoles noirs... ? Ont-ils d'autres choix que le partage du quotidien, voulu ou contraint, avec tous les autres enfants de la République ?
Cette même République a-t-elle rempli le contrat qui la lie à tous ses enfants ? Comment concilier la naissance d'une confédération de Noirs au sein de la République avec les valeurs fondatrices de celle-ci ? Bien des Français vivent encore dans la mentalité coloniale. Le regard qu'ils portent ainsi sur le Noir ou l'Arabe est celui du colonialiste au colonisé. Ce regard colonial, éternel poison corrosif, crée indubitablement la distance, en rongeant le tissu social et l'esprit de nation, celui de partage et de justice.
C'est moins par racisme invétéré que par conservatisme mental que ceux désignés aujourd'hui par le vocable de « minorités visibles », tout particulièrement les colonisés et descendants d'anciens colonisés, sont mis en marge de la société. Le peuple français est l'un des plus conservateurs au monde. La mentalité française reste encore fortement imprégnée des réflexes de la société d'Ancien Régime, société d'ordres (noblesse, clergé, tiers état), hiérarchisée et inégalitaire. Les anciens colonisés y constituent une sous-catégorie spéciale : les sous-ordres, qui ne peuvent accéder aux ordres supérieurs quels que soient leurs talents et leurs mérites.
La France se soucie-t-elle réellement de l'insertion effective de ses minorités dites visibles ?
La banalisation en France de l'insidieuse expression « black, blanc, beur » n'est-elle pas en soi un indice révélateur de la dissolution de l'esprit de nation et de la notion même de « peuple français » ? Elle dissocie et stigmatise de la façon la moins valorisante les éléments constitutifs de la nation en « blanc, beur, black. » Ce dernier, de consonance anglo-saxonne est impropre à la culture française. Il imprègne le mental des jeunes Noirs, les éloignant ainsi de la culture originelle du milieu dans lequel ils évoluent.
Cette segmentation de la nation selon la couleur de peau s'inscrit insidieusement dans les consciences et les réflexes. Les seules couleurs reconnues et honorées comme telles doivent demeurer celles de l'emblème national : bleu, blanc, rouge.
Le CRAN, comme « black, blanc, beur », demeure une plaie béante au flanc de la République.
Tidiane DIAKITE, professeur agrégé.
[*] Voir ouvrage de l'auteur qui vient de paraître aux Editions L'Harmattan : France, que fais-tu de ta République ?
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