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13 octobre 2019 7 13 /10 /octobre /2019 07:39

LANGAGE ET SCIENCE, L’UN SANS L’AUTRE.
EXPERTISE DE L’ÉMINENT SCIENTIFIQUE, LOUIS DE BROGLIE

Pour l’un comme pour l’autre, une exigence de qualité

Louis de Broglie (1892-1987)

Broglie (Louis, prince, puis duc de). Avant d’être le mathématicien, physicien de renommée, il passe une licence d’histoire mais, attiré par les sciences, il s’adonne à la mathématique et à la physique, devenues pour lui, de véritables passions.
En 1924, il soutient une thèse très remarquée. Il entreprend des recherches sur la théorie des quanta.
Il reçoit le prix Nobel de physique en 1929.
En 1932, il obtient une chaire de théories physiques à la faculté des Sciences de Paris, et est reçu à l’Académie des Sciences en 1933, dont il devient le secrétaire perpétuel en 1942.
Ses inventions, travaux et découvertes, au nombre impressionnant, font de lui un des scientifiques français les plus célèbres dans le monde scientifique.

                                                      

La qualité de la langue et du langage, conditions de la recherche, de l’élaboration des théories et de la vulgarisation scientifique

« Même dans les branches les plus précises, les plus évoluées de la Science, le maniement du langage usuel reste le plus précieux des auxiliaires. A plus forte raison en est-il de même dans les sciences telles que les sciences naturelles et biologiques où la possibilité d'employer le langage algébrique reste encore aujour­d'hui exceptionnelle. A l'heure actuelle, on se préoccupe beaucoup et à juste titre de faire pénétrer dans l'esprit du grand public les idées fondamentales et les idées essentielles de la Science contemporaine : dans cette œuvre de diffusion de la pensée scientifique, le rôle du langage ordinaire est essentiel, et il faut en bien posséder toutes les ressources si l'on veut pouvoir faire comprendre sous une forme exacte des problèmes toujours difficiles à un public cultivé, mais non spécialisé. L'importance de la langue employée par les savants pour traduire leur pensée, de ses qualités et de sa souplesse, apparaît ainsi en pleine lumière.
Or, les différentes langues actuellement parlées à la surface du globe possèdent à ce point de vue des avantages et parfois des inconvénients très divers. L'état présent de ces langues, leur structure, leur aptitude à traduire les nuances de la pensée et du sentiment sont le résultat d'une longue histoire. Des circonstances très variées, géographiques, ethniques et linguistiques ont présidé à leur naissance et à leur évolution : elles reflètent toute l'histoire matérielle et intellectuelle du peuple qui les emploie. Certaines d'entre elles, parlées par des peuples dont la civilisation est restée rudimentaire ou ne s'est développée que tardivement, sont peu aptes à exprimer les raffinements de la pensée ; d'autres, employées par des groupes humains plus enclins aux fantaisies de l'imagination ou aux allégories des symboles qu'à la précision des raisonnements logiques, se prêtent difficilement à l'exposé des idées scientifiques.
 »

Le français, langue qualifiée pour l’expression des sentiments humains et l’analyse scientifique

« Même parmi les langues qu'utilisent les nations que l'on peut considérer comme étant à la tête de la civilisation contemporaine, des différences sensibles peuvent de ce point de vue être notées. Les unes possèdent une structure grammaticale compliquée, se prêtent aisément à la formation de mots composés ou d'adjectifs nouveaux et s'expriment volontiers en phrases très longues chargées d'incidences diverses : elles se montreront particulièrement adaptées à l'expression un peu imprécise, mais profonde, des grandes doctrines philosophiques, ainsi qu'à l'examen détaillé, parfois un peu lourd, mais souvent très instructif, de tel ou tel chapitre de la Science. D'autres, aux formes grammaticales écourtées, à la syntaxe particulièrement simple, instrument verbal créé par des peuples à tendance pragmatique tournés vers l'action et l'efficacité, seront remarquablement aptes à exprimer les idées scientifiques sous une forme claire et concise et à fournir des règles précises pour prévoir les phénomènes et agir sur la nature sans trop se préoccuper de pénétrer tous ses arcanes. »

La langue et le langage comme outils de prédilection du scientifique

« Parmi ces moyens d'expression, la langue française tient une place à part et en quelque sorte moyenne. Sa grammaire exigeante, sa syntaxe assez rigoureuse constituent une sorte de frein aux fantaisies et aux excès de l'imagination. Moins souple que d'autres langues, elle assigne aux mots à l'intérieur des phrases une place presque nécessaire et ne se prête que difficilement à ces inversions qui, en rapprochant certains mots ou en les isolant, permettent d'obtenir des effets inattendus et donnent à certaines langues comme le latin la faculté de réaliser ainsi des contrastes d'une saisissante beauté littéraire. De plus, le français répugne aux longues périodes chargées de propositions incidentes, ce qui le prive aussi de certaines possibilités : sans doute maints auteurs et non des moindres ont cependant su avec talent employer un style de ce genre, mais c'est là une sorte de prouesse, car ce style n'est pas très conforme au génie de la langue française. Mais, si cette langue est peut-être moins que d'autres susceptible d'exprimer par des artifices de construction d'émouvants contrastes ou de suivre tout au long de phrases à multiples ramifications les obscurs dédales d'une pensée complexe, elle reprend tout son avantage quand il s'agit d'exprimer avec précision, en suivant le fil d'un raisonnement logique, un enchaînement d'idées claires et distinctes. Et ce n'est pas par hasard que reviennent ainsi naturellement sur mes lèvres des mots qui de nouveau évoquent invinciblement la grande figure de René Descartes, car le profond philosophe qui écrivit le Discours de la méthode et qui fut aussi, ne l'oublions pas, un grand savant créateur de la géométrie analytique, appartenait à ce XVIIe siècle français dont l'un des caractères essentiels fut d'être le siècle de la raison. Or, la langue française qui, au XVIe siècle, rude et savoureuse, cherchait encore sa voie, s'est stabilisée, sous la forme qu'elle a à peu près conservée depuis lors, au cours du XVIIe et du XVIIIe siècles. Au XVIIe siècle, époque du premier grand essor de la Science moderne, les grands maîtres de la littérature classique française sont tous des "hommes de raison" qui veulent toujours déduire, démontrer et convaincre, et spontanément ils cherchent à faire de la langue qu'ils utilisent un instrument parfaitement adapté à l'expression des idées claires et distinctes. Et le français se stabilise alors en se coulant dans un moule de rationalité. Puis vient le XVIIIe siècle qui, jusqu'à la réaction romantique, sera lui aussi épris de rationalité, voire de rationalisme, et saura plus encore que le siècle précédent faire preuve d'un esprit critique assez souvent teinté de scepticisme et d'ironie. Notre langue, tout en gardant son aptitude à traduire la pensée déductive, va acquérir ainsi plus de finesse dans les analyses et plus de souplesse pour traduire les nuances. Et, au cours de ce siècle des lumières qui verra déjà un grand développement de toutes les sciences mathématiques, physiques et naturelles et de leurs applications, le langage scientifique français deviendra un magnifique instrument prêt à remplir les tâches les plus difficiles. C'est là sans aucun doute une des raisons (il y en a certainement d'autres aussi) qui ont assuré à la France un rôle particulièrement brillant dans le progrès des sciences au cours de la période de cinquante ans allant de 1780 à 1830, période qui marque un des apogées de la pensée scientifique dans notre pays. Depuis Lavoisier et Coulomb jusqu'à Augustin Fresnel, André-Marie Ampère et Sadi-Carnot en passant par Laplace, Lagrange, Haüy, Lamarck, Cauchy, Fourier et bien d'autres encore, la liste des grands savants français est alors particulièrement éclatante, et l'on y trouve des noms qui sont à l'origine de toutes les principales branches de la Science moderne. Il suffit de parcourir leurs œuvres maîtresses écrites le plus souvent dans un style d'une pureté classique pour comprendre à quel point leur pensée géniale a été aidée dans son œuvre par l'admirable instrument d'expression que lui fournissait la langue française à eux léguée par les siècles précédents... »

Le français et son évolution au cours des siècles, au service de la rigueur scientifique

« J'ai été souvent amené à réfléchir sur les conditions dans lesquelles se produisent les grandes découvertes scientifiques, et je pense qu'on doit leur donner pour origine une sorte d'illumination brusque qui se produit dans l'esprit du savant et qui a pour condition un rapprochement, une analogie, une idée synthétique, dont il prend subitement conscience. Ce phénomène, décrit par de très grands savants comme Henri Poincaré et Max Planck, est ce qu'on peut appeler le "trait de lumière" qui éclaire brusquement tout un domaine demeuré obscur : dans le cas des très grandes découvertes, ce trait de lumière, c'est l'éclair de génie.
Or, le Français a depuis longtemps la réputation d'être souvent un homme d'esprit, et peut-être cette réputation lui a-t-elle quelquefois un peu nui, car avoir de l'esprit dans la conversation, c'est quelque chose qui peut paraître un peu frivole. La langue française, dont les bases se sont consolidées à une époque où les conversations brillantes jouaient un grand rôle dans les relations sociales et en particulier dans ce XVIIIe siècle qui fut le siècle de Voltaire, de Marivaux et de Beaumarchais, a acquis une grande aptitude à prendre ce tour vif et rapide qui parvient à suivre les méandres d'une pensée fine et spirituelle. Mais, me direz-vous, quel rapport y a-t-il entre la tendance, souvent futile et parfois irritante, à "faire de l'esprit" et les chemins qui, vus de loin, paraissent si austères, de la découverte scientifique ? Ce rapport existe cependant. Qu'est-ce en effet qu'avoir de l'esprit, si ce n'est être capable d'établir soudainement des rapprochements inattendus qui instruisent ou qui amusent ? Une langue alerte qui s'adapte aisément à de tels rapprochements pourra favoriser la découverte scientifique, et cela parce que le "trait d'esprit" des ironistes et le "trait de lumière" des grands découvreurs dont je parlais plus haut relèvent au fond d'agilités intellectuelles qui ne sont pas sans parenté. De ce point de vue encore, la langue française aussi apte à traduire les intuitions rapides et les fines remarques d'un esprit pénétrant qu'à exposer les raisonnements précis ou les analyses minutieuses a été et reste un instrument précieux pour l'expression de la pensée scientifique.
 »

Louis de Broglie, Sur les chemins de la Science, Albin Michel, 1960.

Voir aussi l’article de blog, « QUE SAVONS-NOUS DE L’IMMENSITÉ DES TÉNÈBRES DE L’UNIVERS ? » du 11 mars 2018.

 

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6 octobre 2019 7 06 /10 /octobre /2019 08:15

Clio, muse de l’histoire

LE MÉTIER D’HISTORIEN : COMMENT ÉCRIT-ON L’HISTOIRE ?(2)

Les limites du témoignage humain en histoire : analyse éclairée de Georges Mongrédien

Georges Mongrédien, écrivain français, spécialiste de l’histoire sociale et littéraire de la France sous le règne de Louis XIV : théâtre, musique, ballets, opéra…
Il fut le premier à révéler la richesse insoupçonnée de la littérature, des arts et spectacles de cette période
.

Marc Bloch (1886-1944)

Un analyste soucieux du respect des principes et règles de l’histoire
      Réflexions sur le témoignage en histoire

« Les véritables grands maîtres sont exemplaires de toutes les manières. Marc Bloch avait contribué à renouveler nos conceptions traditionnelles de l'histoire en les élargissant vers le domaine social et économique. Il avait donné les preuves de la rigueur de sa méthode dans sa grande étude des "Caractères originaux de l'histoire rurale française". Partant de ce principe que l'histoire est celle de l'homme et non d'événements anonymes, il avait demandé aux régimes sociaux successifs, aux événements économiques, d'éclairer l'histoire des groupes humains. Ainsi, pour lui, l'histoire était-elle un véritable humanisme. »

Lucien Febvre (1878-1956)

L’histoire, c’est le regard sur l’homme dans la société et dans son environnement physique et humain, hier et aujourd’hui, à travers les lieux, les âges et les siècles

« Et puis, ce fut la guerre. On sait dans quelles circonstances tragiques, après de longs mois de prison sans défaillance, Marc Bloch fut fusillé par les Allemands. Son collègue et ami Lucien Febvre, avec qui il avait fondé ces Annales d'histoire économique et sociale, où se retrouvaient leurs communs disciples, publie aujourd'hui un ouvrage posthume de Marc Bloch, commencé, semble-t-il, pendant la guerre, poursuivi en 1941 et 1942 et resté inachevé. Cette Apologie pour l'histoire ou métier d'historien (A. Colin) est un véritable Discours de la méthode en histoire. Mais, en dépit de sa densité et de sa richesse, l'œuvre garde une aisance de bon ton et reste loin du genre "manuel" ; l'ironie même n'en est pas absente. C'est le véritable testament spirituel d'un historien qui parle de son "métier" avec amour, mais aussi avec clairvoyance, et cherche à en préciser les fins et les moyens. Les règles de l'observation, de la critique et de l'analyse historiques y sont exposées, sans dogmatisme, mais d'une manière vivante, éclairée d'exemples les plus divers et souvent savoureux.
Je voudrais m'arrêter un peu à ce que Marc Bloch nous dit du "témoignage" en histoire, et plus particulièrement de ce qu'il appelle le témoignage volontaire, par opposition au témoignage involontaire qui ne résulte pas d'un document destiné à nous renseigner, mais qui n'en est pas moins utile pour cela. L'archéologie et l'épigraphie, les monuments, les peintures, les objets révélés par les fouilles nous en disent plus long, et surtout plus vrai, que Tite-Live ou Suétone sur l'histoire romaine.

Le témoignage volontaire, récit, mémoires, correspondance, reste, avec les documents d'archives, le principal outil des historiens de l'époque moderne. Que la critique en soit souvent difficile, nous le savons, et Marc Bloch nous donne des règles d'or pour évaluer la valeur du témoignage. »

Le témoignage humain au crible des principes intangibles de l’histoire

« Il y a d'abord le témoignage apocryphe, le faux intégral : on sait combien de faux mémoires parurent sous la Restauration. Une fois décelé, il n'y a plus qu'à l'écarter. Il y a ce que j'appellerai le demi-faux, qui peut contenir une part de vérité, par exemple les Mémoires de d'Artagnan dus à Sandraz de Courtils. On pourra utiliser les témoignages de ce genre, mais avec la plus grande circonspection. Supposons éliminées ces premières sources d'erreur. Il reste que, authentique et même sincère, le témoignage, étant humain, est d'abord sujet aux passions humaines, première cause évidente d'altération de la vérité, objet final de l'historien.
Je sais que le cardinal de Retz a été un acteur des événements de la Fronde ; j'ai donc tout lieu de penser que ses
Mémoires seront d'abord une apologie de cette action ou qu'au moins ils s'en ressentiront. Avant de m'en servir pour écrire une histoire de la Fronde, je les confronterai donc avec d'autres récits des mêmes événements, pour les contrôler.
L'historien futur, qui écrira l'histoire de la dernière guerre, sur laquelle les mémoires commencent à affluer, voudra les confronter et en faire une critique serrée, qui sera souvent bien nécessaire.
Or, à partir du moment où plusieurs témoignages s'offrent sur un même fait, des divergences apparaissent, légères ou fondamentales, parfois irréductibles. Même si la bonne foi et l'objectivité des divers témoins peuvent être admises ou même démontrées, chacun d'eux aura observé les événements avec sa personnalité, son caractère, et parfois ses préjugés, porté son attention sur tel point précis qui l'intéressait particulièrement ou relevait davantage de sa compétence ; il aura peut-être ainsi omis de noter un fait plus important que celui qui a retenu son attention. En histoire, il y a souvent des documents concordants, qui se recouvrent exactement, il n'y a jamais de témoignages concordants, car tous tiennent, par quelque côté, de l'humaine nature, qui est diversité.
Il me souvient qu'en septembre 1939 mon bataillon participa à l'opération de la forêt de la Warndt. Ce fut, pour nous, une opération assez simple : elle dura deux jours et deux nuits, sans autre incident qu'un coup de feu dans la nuit, je ne parle pas des accidents, hélas! mortels, dus aux mines. Tous les officiers du bataillon y avaient pris part. Tous avaient été des témoins de bonne foi. Or, chaque fois qu'on évoquait cette affaire à la popote, renaissaient d'interminables discussions sur les détails de l'opération : l'homme n'est ni un appareil enregistreur de sons, ni un appareil photographique. Cette expérience, et quelques autres, m'ont notamment appris qu'il est extrêmement difficile, la nuit, même pour un observateur de sang-froid, de distinguer ce qu'on voit de ce que l'on croit voir.
On arrive ainsi à cette conclusion absurde, mais fatale : en histoire, un fait est d'autant mieux connu qu'il nous en reste moins de témoignages ; la certitude absolue n'est acquise que par un témoin unique qu'on ne peut contrôler. 
»

La fragilité du témoignage humain : une des difficultés majeures de l’écriture de l’histoire
     Ego et histoire : incompatibilité

« Et cependant l'adage nous dit, avec raison, "Testis unus, testis nullusl1". Alors, comment sortir de cette impasse ? Par la critique des témoignages, évidemment. On confrontera les témoins, on les rapprochera des sources d'information involontaires. Si neuf témoins sur dix sont d'accord sur un point, il y a bien des chances pour que le dixième se soit trompé. Si un témoin est en accord avec un document authentique, il aura évidemment la préférence sur celui qui contredit ce document. Bref, la critique interne du témoignage, seule, nous permettra de faire le choix nécessaire et d'établir des conclusions valables.

Ainsi apparaît que le profane se trompe quand il place la recherche du document ou du témoignage à la base du travail de l'historien. Pour découvrir le témoignage (il y a peu de trouvailles totalement fortuites), il faut savoir où aller le chercher ; quand on l'a trouvé, il faut savoir quoi lui demander, qui ne coïncide pas forcément avec ce qu'a voulu dire le témoin ; quand on sait quoi lui demander, il faut apprécier la valeur du renseignement donné. Dans toutes ces opérations, l'essentiel n'est pas le document ou le témoignage en soi, c'est l'intelligence qui le découvre, l'interprète et le contrôle. "Au commencement est l'esprit", dit très justement Marc Bloch, qui ajoute : "Jamais, dans aucune science, l'observation passive n'a rien donné de fécond". Là est la justification de l'histoire et de l'historien.

La recherche matérielle du témoignage elle-même demande intelligence et initiative. Marc Bloch définit exactement en deux pages les conditions générales d'une recherche historique sur un village de France. Un historien averti sait où il a chance de découvrir le document qu'il cherche, le témoignage humain qui l'éclairera.

Sans doute, beaucoup de ces textes ont-ils disparu, emportés dans les mille catastrophes qui jalonnent le cours de l'histoire. Pourtant — et c'est encore une remarque judicieuse de Marc Bloch — les catastrophes elles-mêmes viennent parfois au secours de l'historien. "Seule, l'éruption du Vésuve a préservé Pompéi... Ce sont les révolutions qui forcent les portes des armoires de fer et contraignent les ministres à la fuite, avant qu'ils n'aient trouvé le temps de brûler leurs notes secrètes". La prise de la Bastille a fait disparaître une partie de ses archives sans doute, mais ce qu'il en reste est aujourd'hui à la disposition de tous, à la Bibliothèque de l'Arsenal.

Malgré toutes les causes d'erreur qui subsistent dans l'interprétation des documents et témoignages, et qui doivent nous rendre prudents et modestes, l'historien a tout de même le sentiment d'appréhender une partie du réel, de l'humain et de ne pas consacrer vainement sa vie à une "pauvre petite science conjecturale"2 »

Georges Mongrédien, Revue « L’Éducation Nationale »,avril 1950

1-Un seul témoin, aucun témoin.
2-Expression d’Ernest Renan

Hérodote, IVe S av J.C.

 

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29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 07:29

Clio, muse de l’histoire

LE MÉTIER D’HISTORIEN : COMMENT ÉCRIT-ON L’HISTOIRE ?(1)

L’analyse historique selon Marc Bloch
Un exercice exigeant

Marc Bloch (1886-1944)

Marc Bloch, historien français (1886-1944). Maître de conférences d’histoire du Moyen Âge à la faculté de Strasbourg, puis professeur d’histoire économique à la Sorbonne, il entra dans la Résistance en 1942 et fit partie du Comité directeur de « Franc-Tireur ».
Il fut, avec Lucien Febvre, le promoteur des études d’histoire économique et sociale, et le fondateur de la Revue Annales (Économies, Sociétés, Civilisations).

Parmi ses principaux ouvrages :

Les Rois thaumaturges (thèse , 1920).
Caractères originaux de l’histoire rurale française.
La société féodale.
L’apologie pour l’histoire ou le Métier d’historien.

Les « 
Souvenirs de la drôle de guerre » ont été publiés sous le titre « L’Étrange Défaite » (1946).

Une exigence de probité et d’intelligence : comprendre plus et juger moins

« Un mot domine et illumine nos études : "comprendre". Ne disons pas que le bon historien est étranger aux passions ; il a du moins celle-là. Mot lourd de difficultés mais aussi d'espoirs. Mot surtout chargé d'amitié. Jusque dans l'action nous jugeons beaucoup trop. Il est si commode de crier "au poteau" ! Nous ne comprenons jamais assez. Qui diffère de nous — étranger, adversaire politique — passe presque nécessairement pour un méchant. Même pour conduire les inévitables luttes, un peu plus d'intelligence des âmes serait nécessaire ; à plus forte raison pour les éviter quand il est temps encore. L'histoire, à condition de renoncer elle-même à ses faux airs d'archange, doit nous aider à guérir ce travers. Elle est une vaste expérience des variétés humaines, une longue rencontre des hommes. La vie, comme la science, a tout à gagner à ce que cette rencontre soit fraternelle. »

Comprendre plus et juger moins pour favoriser la rencontre et l’échange à travers les âges, les Hommes, les civilisations et les cultures

« Comprendre, cependant, n'a rien d'une attitude passive. Pour faire une science, il faudra toujours deux choses : une matière, mais aussi un homme. La réalité humaine, comme celle du monde physique, est énorme et bigarrée. Une simple photographie, à supposer même que l'idée de cette reproduction mécaniquement intégrale eût un sens, serait illisible. Dira-t-on qu'entre le passé et nous les documents interposent déjà un premier filtre ? Sans doute, ils éliminent souvent à tort et à travers. Presque jamais, par contre, ils n'organisent conformément aux besoins d'un entendement qui veut connaître. Comme tout savant, comme tout cerveau qui simplement perçoit, l'historien choisit et trie. En un mot, il analyse. Et d'abord il découvre, pour les rapprocher, les semblables.
J'ai sous les yeux une inscription funéraire romaine : texte d'un seul bloc, établi dans un seul dessein. Rien de plus varié cependant que les témoignages qui, pêle-mêle, y attendent le coup de baguette de l'érudit.
Nous attachons-nous aux faits de langage ? Les mots, la syntaxe diront l'état du latin, tel qu'en ce temps et en ce lieu on s'efforçait de l'écrire, et par transparence nous laisseront entrevoir le parler de tous les jours. Notre prédilection, au contraire, va-t-elle à l'étude des croyances ? Nous sommes en plein cœur des espoirs d'outre-tombe. Au système politique ? Un nom d'empereur, une date de magistrature nous combleront d'aise. A l'économie ? L'épitaphe peut-être révélera un métier ignoré. Et j'en passe. Au lieu d'un document isolé, considérons maintenant, connu par des documents nombreux et divers, un moment quelconque dans le déroulement d'une civilisation. Des hommes qui vivaient alors, il n'en était aucun qui ne participât simultanément à de multiples manifestations de la vitalité humaine ; qui ne parlât et ne se fît entendre de ses voisins ; qui n'eût ses dieux ; qui ne fût producteur, trafiquant ou simple consommateur ; qui, faute de tenir un rôle dans les événements politiques, n'en subît du moins les contrecoups. Toutes ces activités différentes, osera-t-on les retracer, sans choix ni regroupement, dans l'enchevêtrement même où nous les présente chaque document
ou chaque vie, individuelle ou collective ? Ce serait sacrifier la clarté non à l'ordre véritable du réel — qui est fait de naturelles affinités et de liaisons profondes —, mais à l’ordre purement apparent du synchronisme. Un carnet d'expériences ne se confond pas avec le journal de ce qui se passe, minute par minute, dans le laboratoire.
Aussi bien quand, dans le cours de l'évolution humaine, nous croyons discerner entre certains phénomènes ce que nous appelons une parenté, qu'entendons-nous par là, sinon que chaque type d'institutions, de croyances, de pratiques ou même d'événements, ainsi distingué, nous paraît exprimer une tendance particulière, et jusqu'à un certain point stable, de la société ou de l'individu ? Niera-t-on, par exemple, qu'à travers tous les contrastes il n'y ait entre les émotions religieuses quelque chose de commun ? Il en résulte nécessairement qu'on comprendra toujours mieux un fait humain, quel qu'il soit, si on possède déjà l'intelligence d'autres faits de même sorte. C'est ce qui justifie certaines spécialisations, en quelque sorte, verticales ; dans le sens (cela va de soi) où les spécialisations ne sont jamais légitimes, c'est-à-dire comme remèdes contre le manque d'étendue de notre esprit et la brièveté de nos destins. »

Il y a plus. A négliger d'ordonner rationnellement une matière qui nous est livrée toute brute, on n'aboutirait, en fin de compte, qu'à nier le temps, par suite l'histoire même. Car telle structure de la propriété, telle croyance n'étaient pas assurément des commencements absolus. Dans la mesure où leur détermination s'opère du plus ancien au plus récent, les phénomènes humains se commandent avant tout par chaînes de phénomènes semblables. Les classer par genres, c'est donc mettre à nu des lignes de force d'une efficacité capitale.
Mais, s'écrieront certains, les distinctions que vous établissez ainsi, en tranchant à travers la vie même, ne sont que dans votre intelligence, elles ne sont pas dans la réalité où tout s'emmêle. Vous usez donc d'abstraction. D'accord ; pourquoi avoir peur des mots ? Aucune science ne saurait se passer d'abstraction. Pas plus d'ailleurs que d'imagination. Il est significatif, soit dit en passant, que les mêmes esprits qui prétendent bannir la première manifestent généralement envers la seconde une égale mauvaise humeur. C'est, des deux parts, le même positivisme mal compris. Les sciences de l'homme ne font pas exception. En quoi la fonction chlorophyllienne est-elle plus "réelle", au sens de l'extrême réalisme, que la fonction économique ? Seules les classifications qui reposeraient sur de fausses similitudes seraient funestes. Affaire de l'historien d'éprouver sans cesse les siennes, pour mieux prendre conscience de leurs raisons d'être et, s'il y a lieu, les réviser. Dans leur commun effort pour cerner le réel, elles peuvent d'ailleurs partir de points de vue très différents...
Dans la discipline qu'on s'est habitué à nommer "géographie humaine", l'enquête se centre sur un type de liaisons communes à un grand nombre de phénomènes sociaux. Elle étudie les sociétés dans leurs relations avec le milieu physique : échange à double sens, où l'homme sans cesse agit sur les choses en même temps que celles-ci sur lui. On n'a donc rien de plus ni rien de
moins qu'une perspective, dont la légitimité se prouve par sa fécondité, mais que d'autres perspectives devront compléter. Tel est bien en effet, en tout ordre de recherche, le rôle de l'analyse. La science ne décompose le réel qu'afin de mieux l'observer, grâce à un jeu de feux croisés dont les rayons constamment se combinent et s'interpénètrent. Le danger commence seulement quand chaque projecteur prétend à lui seul tout voir ; quand chaque canton du savoir se prend pour une patrie...
Or
homo religiosus, homo oeconomicus, homo politicus, toute cette kyrielle d'hommes en us dont on pourrait à plaisir allonger la liste, le péril serait grave de les prendre pour autre chose que ce qu'ils sont en vérité : des fantômes commodes à condition de ne pas devenir encombrants. Le seul être de chair et d'os est l'homme, sans plus, qui réunit à la fois tout cela. »

 

Écrire l’histoire : rigueur et probité
     Faire abstraction de ses goûts, de ses sentiments…
     Un seul témoignage n’est pas l’histoire
     Un seul document n’est pas l’histoire

« Certes les consciences ont leurs cloisons intérieures, que certains d'entre nous se montrent particulièrement habiles à élever. Gustave Lenôtre s'étonnait inlassablement de rencontrer parmi les Terroristes tant d'excellents pères de famille. Même si nos grands révolutionnaires avaient été d'authentiques buveurs de sang, cette stupeur ne persisterait pas moins à trahir une psychologie assez courte. Que d'hommes mènent sur trois ou quatre plans différents plusieurs vies qu'ils souhaitent distinctes et parviennent quelquefois à maintenir telles !

De là cependant à nier l'unité foncière du moi et les constantes interpénétrations de ses diverses attitudes, il y a loin. Étaient-ils l'un pour l'autre des étrangers, Pascal mathématicien et Pascal chrétien ? Ne croisaient-ils jamais leurs chemins, le docte médecin Rabelais et le maître conteur de pantagruélique mémoire ? Lors même que les rôles alternativement tenus par l'acteur unique semblent s'opposer, il se peut qu'à y bien regarder cette antithèse soit seulement le masque d'une solidarité plus profonde. On s'est gaussé de l'élégiaque Florian qui, paraît-il, battait ses maîtresses. Peut-être ne répandait-il dans ses vers tant de douceur que pour mieux se consoler de ne pas réussir à en mettre davantage dans sa conduite. Quand le marchand médiéval, après avoir, à longueur de journée, violé les commandements de l'Église sur l'usure et le juste prix, allait s'agenouiller benoîtement devant l'image de Notre-Dame, puis, au soir de sa vie, accumulait les pieuses et aumônières fondations, cherchait-il seulement, comme on le dit d'ordinaire, à contracter contre les foudres célestes une assez basse assurance, ou bien, sans trop se l'exprimer, contentait-il aussi les secrets besoins du cœur que la dure pratique quotidienne l'avait contraint à refouler ? Il est des contradictions qui ressemblent fort à des évasions.

Passe-t-on des individus à la Société ? Comme celle-ci, de quelque façon qu'on la considère, ne saurait être autre chose (ne disons pas qu'une somme, ce serait trop peu dire) qu'un produit de consciences individuelles, on ne s'étonnera pas d'y trouver le même jeu de perpétuelles interactions... Pas plus qu'au sein de n'importe quelle conscience personnelle, les rapports à l'échelle collective ne sont simples. On n'oserait plus écrire aujourd'hui, tout uniment, que la littérature est l'expression de la société. Du moins ne l'est-elle nullement au sens où un miroir exprime l'objet reflété. Elle peut traduire des réactions de défense aussi bien qu'un accord. Elle charrie presque inévitablement un grand nombre de thèmes hérités, de mécanismes formels appris, d'anciennes conventions esthétiques, qui sont autant de causes de retardement. "A la même date", écrit avec sagacité Henri Focillon, "le politique, l'économique, l'artistique n'occupent pas forcément la même position sur leurs courbes respectives". Mais c'est de ces décalages précisément que la vie sociale tient son rythme presque toujours heurté.

Michelet expliquait en 1837 à Sainte-Beuve : "Si je n'avais fait entrer dans la narration que l'histoire politique, si je n'avais point tenu compte des éléments divers de l'histoire (religion, droit, géographie, littérature, art, etc.) mon allure eût été tout autre. Mais il fallait un grand mouvement vital, parce que tous ces éléments divers gravitaient ensemble dans l'unité du récit". En 1880, Fustel de Coulanges, à son tour, disait à ses auditeurs de la Sorbonne : "Supposez cent spécialistes se partageant, par lots, le passé de la France ! Croyez-vous qu'à la fin ils aient fait l'histoire de la France ? J'en doute beaucoup. Il leur manquera au moins le lien des faits : or ce lien aussi est une vérité historique". Mouvement vital, lien, l'opposition des images est significative ; leur accord fondamental n'en rend qu'un son plus plein. Ces deux historiens étaient trop grands pour l'ignorer : pas plus qu'un individu, une civilisation n'a rien d'un jeu de patience, mécaniquement assemblé ; la connaissance des fragments étudiés successivement, chacun pour soi, ne procurera jamais celle du tout ; elle ne procurera même pas celle des fragments eux-mêmes. »

L’Histoire :
     Des individus à la Société

     Croisements et entrecroisements      

« Mais le travail de recomposition ne saurait venir qu'après l'analyse. Disons mieux : il n'est que le prolongement de l'analyse comme sa raison d'être. Dans l'image primitive, contemplée plutôt qu'observée, comment eût-on discerné des liaisons puisque rien n'était distinct ? Leur réseau délicat ne pouvait apparaître qu'une fois les faits d'abord classés par lignes spécifiques. Aussi bien, pour demeurer fidèle à la vie dans le constant entrecroisement de ses actions et réactions, il n'est nullement nécessaire de prétendre l'embrasser tout entière par un effort ordinairement trop vaste pour les possibilités d'un seul savant. Rien de plus légitime, rien souvent de plus salutaire que de centrer l'étude d'une société sur un de ses aspects particuliers, ou, mieux encore, sur un des problèmes précis que soulève tel ou tel de ses aspects : croyances, économie, structure des classes ou des groupes, crises politiques, etc. Par ce choix raisonné les problèmes ne seront pas seulement, à l'ordinaire, plus fermement posés : il n'est pas jusqu'aux faits de contact et d'échange qui ne ressortiront avec plus de clarté. A condition, simplement, de vouloir les découvrir. »

MARC BLOCH, Apologie pour l'histoire

Hérodote, IVe S av J.C.

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22 septembre 2019 7 22 /09 /septembre /2019 08:30

LES OBJETS TECHNIQUES COMME JOUETS D’ENFANT : APPRENTISSAGE ET ÉVEIL

En quoi ces jouets sont-ils source d’éducation, d’éveil et d’apprentissage
L’avis d’une spécialiste, Mme Bandet

« L'enfant ne se distingue pas des choses, à plus forte raison ne s'oppose-t-il pas à elles. Lorsqu'il s'en sert, il "est" son avion, sa voiture, ses armes. Il vit dans une sorte de symbiose avec le monde des objets, dans une sorte de fraternité avec la matière et avec les forces. Les acquisitions qu'il fait ainsi sont toutes intuitives et mènent immédiatement à l'action, elles sont très difficilement formulables par lui et ne se traduisent que par ce qu'il fait avec les objets ; il ne sait ni décrire cet usage par la parole, ni même représenter exactement par le dessin la machine qui lui est pourtant familière. Dans la première rencontre avec l'objet technique, rien n'est réfléchi, tout est empirique ; cette connaissance pragmatique et quasi mystique des objets appartient en propre à l'enfance.
Tous les produits de la fabrication humaine sont si bien incorporés à l'existence de l'enfant moderne, qu'il ne peut imaginer sans les aides de notre civilisation technicienne la vie d'un homme isolé ou historiquement lointain. L'homme seul devant la nature, tel Robinson dans son île, est difficilement concevable par lui et, racontant ses actions, il succombe sans cesse à la tentation de le doter des instruments qu'il voit quotidiennement utiliser.
 
»

 

Premier contact avec les jouets techniques : stade de l’empirisme et de l’identification à l’objet

« Ainsi donc, l'objet technique fait partie de lui-même et du monde dans lequel il vit, et il le considère comme un élément naturel de ce milieu. N'est-il pas remarquable que, dans son langage, il décrive souvent la nature en la comparant aux machines, à l'inverse de l'adulte qui, dans ses métaphores, va plus volontiers de l'objet fabriqué aux êtres naturels ? Pour nos petits élèves, les feuilles d'automne "tournent comme des hélicoptères", l'oiseau file dans le ciel "comme un avion à réaction", la fleur de tournesol, "c'est un phare d'auto". Pour l'enfant toutefois "le recours à l'hypothèse naturaliste est tout aussi fréquent pour expliquer les processus techniques que l'hypothèse artificialiste pour expliquer les processus naturels. C'est qu'entre elles deux, il n'a pas établi la distinction à laquelle nous nous attendons. Le moteur de l'auto a des réactions qui sont semblables à celles d'un être vivant et l'électricité est un phénomène animé" (Ph. Malrieu). Si la première attitude de l'enfant devant la machine est, par les perceptions qu'elle entraîne et les habitudes qu'elle crée, celle d'un utilisateur, elle est aussi, on le voit, par cette ambiguïté de la représentation, celle d'un poète. A l'école maternelle le mécanisme ne détruit pas le merveilleux. »

                                                 

 

Manipuler, c’est apprendre, former le corps et l’esprit

« Ne nous étonnons pas que le comportement de l'enfant à l'égard des choses soit si mêlé d'éléments affectifs. Dans certains cas existe ce que l'on a appelé "la timidité" devant les machines : intérêt très vif mais crainte aussi, résultant de consignes familiales, de la dureté des matières, de l'imprévu des déclenchements. Mais le sentiment le plus fréquent est une sorte de possession des objets et par les objets. Il sympathise avec eux, les manipule avec joie, désire se les approprier.
Surtout, il tire de cette appartenance une grande fierté et une valorisation certaine de lui-même.

Le premier contact avec les objets entraîne rapidement de nouvelles conquêtes, plus intellectuelles cette fois. Il faut remarquer que la structure d'une machine ou d'un instrument mène l'enfant vers un effort d'analyse, puis de reconstruction. L'objet technique lui apparaît non comme un tout, mais comme un assemblage. Les diverses pièces, solidaires dans leur fonctionnement, ont un rôle propre que leur mouvement permet de percevoir avec facilité. En dehors de l'utilisation de l'objet pour ses fins particulières, l'enfant arrive très vite à le démonter et à le rétablir. Parfois même il en imite la fabrication avec d'autres matériaux, soit en copiant ceux qu'il possède, soit en inventant d'autres dispositions. Même lorsque l'appareil ne peut fonctionner, il sait y trouver la ressemblance avec celui "qui marche". "Je veux que nous fassions nous-mêmes nos machines", disait déjà Rousseau. L'objet étant devenu un ensemble, les relations des parties et du tout se dégagent et se précisent. En même temps, l'espèce de vie propre que possède l'objet technique lui donne une existence en soi et, plus facilement qu'avec les choses compactes et immobiles, l'enfant parvient à se dégager de lui, à se poser en face de lui.

Ainsi se forme l'habitude de considérer d'une façon syncrétique et non plus globale, objective et non plus subjective, le milieu qui l'entoure. On devine combien est importante cette démarche de l'esprit pour les apprentissages de base que sont la lecture et le calcul.

L'acquisition de notions nouvelles, en particulier celles du temps et de l'espace, est aidée par la manipulation des objets techniques. En se servant d'un appareil mécanique, l'enfant apprend comment des actions, régulièrement, se succèdent, quelles sont les causes et quels sont les effets. La préparation d'un mouvement, l'attente, la réalisation précisent des étapes : avenir, présent, passé. L'enfant utilise en agissant un langage qui, par les temps des verbes en particulier, fixe les relations temporelles. Les notions essentielles de succession, de simultanéité, de durée se constituent, semble-t-il, plus rapidement chez l'enfant d'aujourd'hui, sans doute par la complexité de sa vie sociale, mais aussi parce que ses expériences techniques l'amènent à se situer d'une façon toujours nouvelle dans le temps. »

Connaître, apprendre, se former en manipulant, en jouant : un acte pédagogique de premier plan

« On sait d'ailleurs que, parmi les effets que les machines produisent, celui qui agit le plus fortement sur l'enfant, c'est la vitesse. Les petits garçons invitent leur père à presser sur l'accélérateur, admirent les exploits des cosmonautes et connaissent la rapidité des fusées. Cette passion pour la vitesse et la foi dans l'homme qui la crée ont d'importantes conséquences pour la structure mentale de l'enfant. "Tandis que les vitesses s'accroissent, l'Univers se rapproche"; la représentation des pays lointains, du monde tout entier, se transforme. Les voies sur lesquelles il se déplace, avec leurs directions et leurs sens, les changements de plans de la télévision facilitent la prise de conscience d'un espace, qui pas plus que le temps n'est une donnée, mais une création liée au mode de vie ; les tentatives pour atteindre la Lune, Mars ou Neptune viennent redonner aux astres, en milieu urbain, dans la représentation imaginaire de l'Univers, l'importance que les trop fréquents et rapides déplacements en plan, sur la Terre, risqueraient de réduire.
La connaissance de la structure de l'objet, les gestes à effectuer pour sa mise en marche permettent donc la formation de cadres pour la pensée de l'enfant. Il y a plus : le besoin d'explication des mécanismes apparaît très tôt et, après avoir agi, il veut comprendre. Certes, il se satisfait de peu et cette explication est bien souvent verbale. Moteur, courant, essence, hélice, sont des mots-forces et il suffit que l'enfant ait désigné ces puissances pour qu'il croie avoir compris leur action. N'y aurait-il pas aussi, chez les plus jeunes, une explication anthropomorphique sous-jacente au langage ? La voix sortant du disque ou du magnétophone fait imaginer aux petits qu'un être vivant y est enfermé, et bien souvent il croit savoir comment fonctionne une machine parce qu'il l'a humanisée. Imagination, magie, rêve sont des moyens de comprendre à l'âge d'enfance.
Cependant, on trouve aussi à cette période de la vie une vision plus nette de la nature des objets techniques ; et cette conquête est fixée moins aux véritables appareils que leur taille et leurs dangers séparent de l'enfant, qu'aux jouets qui sont faits pour lui. On a vu, par une exposition récente, quel puissant intérêt prenait l'enfant à observer et à faire mouvoir les "jouets scientifiques". Un très grand nombre de jeux utilisent à l'heure actuelle des accessoires qui méritent ce nom : poupées animées, véhicules de toutes sortes, appareils ménagers. La plupart des jouets ne sont plus maintenant destinés à "faire semblant". Ils imitent, dans leur aspect, mais plus encore dans leur fonctionnement, les véritables objets. Moteurs, commandes et transmissions des machines d'adultes se retrouvent dans des jouets d'enfants. Ceux-ci sont devenus, fait extrêmement important, des modèles réduits de ceux-là, mais semblables dans leur mécanisme ; aussi l'enfant, en s'amusant, fait les gestes des grandes personnes, constate les mêmes effets, et sans doute pressent-il ainsi la véritable connaissance.
 
»

                                   

 

Avec le concours bienveillant et éclairé de l’adulte

« On pourrait se demander, partant de là, si la nouvelle forme de jouets ne modifie pas la nature même du jeu. Certes, on y trouve toujours ce qui est essentiel dans cette activité : imitation des adultes, déploiement de l'imagination dans et par les mouvements exécutés, participation profonde aux objets-supports du jeu, plaisir de vivre dans la liberté du corps et de la pensée. Mais des caractères nouveaux apparaissent ou s'y affirment. L'objet technique réel, précis, organisé, est plus favorable à l'action qu'au rêve. On ne peut pas, à volonté, le métamorphoser et en changer la valeur symbolique ; il reste ce qu'il est, et son usage est orienté par sa constitution ; en quelque manière, il fixe le jeu dans ses actions extérieures. Mais cette limitation du rêve ne le supprime pas. L'enfant charge sa personne de la force et des pouvoirs de son jouet et se valorise en transférant à lui-même cette puissance. Possesseur et maître d'un instrument dont il sait l'efficacité, il se sent capable d'actions étonnantes et c'est alors qu'il peut de nouveau rêver, non plus vers de vagues et diffuses aventures, mais dans le monde exaltant des exploits. Il est semblable ici à l'adulte conducteur d'automobile qui s'attribue la puissance de sa voiture, se croit au volant invulnérable et invincible et, quel que soit son caractère, devient toujours un peu "superman". Ainsi c'est moins le jouet que l'imagination de l'enfant transforme au cours du jeu, que lui-même ; ce faisant, il prend conscience de sa personne et de sa valeur et, à l'âge de l'ignorance et de la faiblesse, il se rassure sur lui-même. Il se rapproche aussi des adultes dont il joue le rôle, se haussant vers ceux qu'il admire ou qu'il aime, dépassant par ces jeux sa condition d'enfant, s'identifiant aux héros de la vie moderne que les récits, les images de la télévision, les livres illustrés ne cessent d'imposer à son attention. Dans ce va-et-vient entre l'usage réel des objets et la transfiguration de sa propre personne, dans cette place donnée inconsciemment à l'adulte dans des actions et des rêveries techniciennes, il y a matière, on le devine, à une action éducative qui préservera ou exploitera ces plaisirs d'enfant... »

                                 

L’adulte comme guide et partenaire pour l’éveil aux techniques et aux métiers…

« L'assimilation, dans le jeu technique, de l'action des enfants à celle des adultes rapproche insensiblement le jeu du travail, de ce travail qui, à l'aide de machines, garde un caractère ludique non négligeable. Le petit élève joue-t-il ou travaille-t-il quand il se livre à ces exercices qu'il aime (fabrications diverses, travaux ménagers, mise en marche d'un appareil) où, muni d'outils, il peut, avec une très faible dépense d'énergie, produire des résultats appréciables ? En agissant, il est obligé de regarder l'instrument dont il se sert, d'être attentif à son fonctionnement, de placer la pile comme il convient, de tourner la vis dans le bon sens. Nous sommes ici au bord de l'apprentissage de la véritable connaissance. C'est le moment de diriger l'observation et la réflexion de l'enfant sur la véritable structure et le fonctionnement précis de l'objet technique. Des rapprochements entre outils à usage commun, le rappel des diverses formes qu'ils ont prises avant leur agencement actuel font deviner aux jeunes enfants leur mécanisme. C'est ici que l'adulte intervient, pour répondre aux questions, pour enseigner les gestes à faire, pour mieux préciser les relations de causalité, pour exploiter les tâtonnements et les expériences enfantines, pour apprendre en un mot.

Nous avons donc vu l'enfant passer, à propos des objets techniques — instruments ou jouets —, de l'usage pratique à la représentation imaginaire, puis, grâce aux connaissances et à l'aide apportées par l'adulte, à une compréhension sans doute simpliste mais qui amorce une plus lointaine explication scientifique ; il y a dans ce cheminement l'esquisse d'une méthode pour la voie à suivre dans les exercices scolaires qui feront connaître aux enfants nombre d'objets usuels. »

                                                                                                                                                       Mme J. Bandet, Revue L’Éducation nationale, 18 mars 1965.

 

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3 mars 2019 7 03 /03 /mars /2019 08:29

SCIENCE ET ÉTHIQUE
SCIENCE ET CONSCIENCE, CE QU’EN PENSE JEAN ROSTAND

Débat et réflexion
De Rabelais à Nous

Jean Rostand (1894-1977)

Jean Rostand, biologiste et écrivain français (1894-1977). Fils d’Edmond Rostand.
Il est l’auteur d’une œuvre impressionnante ; sa vie fut entièrement partagée entre la science et la littérature. Il en résulte une œuvre d’une grande variété. Cette œuvre reflète pour l’essentiel dans chacun des ouvrages qui la composent,  un souci permanent du rapport entre science et société, science et morale, science et avenir.
Cette œuvre fait également une place importante à la vulgarisation qui fut également un de ses soucis permanents.
Ses travaux scientifiques firent sa renommée par leur rigueur, constamment liée au souci de l’humain, et contribuèrent à faire connaître la génétique au grand public.
Jean Rostand fut par ailleurs un défenseur acharné des valeurs humanistes, du pacifisme et du mondialisme.
Quelques ouvrages sont particulièrement représentatifs du souci permanent du lien entre science et avenir des humains :

-Les idées nouvelles de la génétique.
-L’Homme.
-La biologie et l’avenir humain.
-L’hérédité humaine.
-Ce que je crois.

Il entre à l’Académie française en 1959.

Biologie et éthique
     Évolution


Les progrès de la biologie et la condition humaine

« Jusqu'en ces dernières années, la biologie n'avait d'autre ambition, en ce qui concerne l'homme, que d'améliorer l'état physique ou moral des sujets malades ou anormaux ; son but était de corriger, de guérir, de redresser, en un mot de restituer à l'individu, par la médecine ou par la chirurgie, la plénitude de sa condition normale. Plus vastes sont maintenant ses prétentions ; tournant ses regards sur l'homme bien portant, sur l'homme normal, elle en vient à se demander si, en bien des cas, elle ne pourrait faire mieux que n'avait fait jusqu'ici la nature. Et qui ne voit tout le grave d'un tel programme, qui ne vise à rien de moins qu'à introduire dans le vieux jeu de la nature — jeu imparfait sans doute, mais qui a fait ses preuves par la durée — tous les aléas du neuf et de l'artifice ?

La biologie, par exemple, ne tient nullement pour impossible de prolonger la vie humaine. A cet égard, elle n'a encore obtenu que des succès très modérés ; par l'emploi de certaines substances chimiques, les hormones (hormones sexuelles notamment), on restitue passagèrement un peu de vigueur à de grands vieillards. Mais des progrès plus substantiels sont à attendre dans la voie du rajeunissement, et il n'est pas déraisonnable d'imaginer qu'on arrive à doubler, à tripler le temps de l'existence. Par là, sans doute, on réjouirait l'instinct de durée, si fort en chacun de nous, mais quelle en serait la conséquence pour la collectivité ? Que deviendrait une nation, une humanité ainsi encombrée, et où le rythme du renouvellement vital se trouverait artificiellement ralenti ? On conçoit, de toute façon, que de sérieux ajustements s'imposeraient pour permettre à la société de s'accommoder d'une telle pléthore et, surtout, de ne pas trop pâtir de l'abusive persistance des mêmes individus... »

Biologie et progrès
    Quelles limites ?

« Mais les plus troublantes conséquences de la biologie nous paraissent être celles qui regardent la modification de la personnalité intellectuelle et morale.
Nous savons que les hormones — substances chimiques déversées dans le sang par les glandes à sécrétion interne — exercent une action considérable sur la qualité du psychisme humain. "La vie psychique, écrit Robert Courrier, peut être grandement influencée par les hormones, et les traités de psychologie récente en tiennent un large compte. Il est des faits précis de crétinisme ou de torpeur, d'asthénie ou de dépression, d'agitation ou d'impulsivité, pour lesquels l'origine hormonale ne fait pas de doute ; on peut y voir intervenir la thyroïde, les surrénales, les gonades et l'hypophyse. Des statistiques américaines montrent que, dans certaines maisons de correction, 20 p. 100 des enfants présentent des troubles endocriniens : ainsi se pose le problème délicat de la responsabilité humaine".
De là à trouver des substances hormonales qui rendraient un homme plus intelligent, plus disposé à l'amour du prochain, au comportement social, plus capable de courage et de bonté, il n'y a qu'un pas. Et l'on sent bien ici que c'est tout le problème du mérite intellectuel ou moral qui est en cause. Que vaudraient à nos yeux cette vertu artificielle, à base chimique, cette valeur obtenue à coup d'injections ?
On en dirait autant des modifications de la personnalité morale qui pourraient résulter d'habiles interventions chirurgicales ou d'actions (chimiques, électriques) directement exercées sur le cerveau.
Il faut bien reconnaître que la "thérapeutique de l'esprit" pose à l'esprit des problèmes quelque peu incommodes. Que, demain, la biologie nous dote d'un remède contre l'angoisse, qu'elle guérisse l'anxiété métaphysique comme elle guérit le mal de mer, accepterions-nous le bénéfice d'une telle sédation ? Et ne craindrions-nous pas, en apaisant ainsi l'être humain, de lui ôter un puissant moteur d'activité et d'invention, sinon quelque chose de sa noblesse? »

Biologie et thérapie
    Un lien souhaité
    Mais, science sans conscience…

« Bientôt si puissante sur l'individu, la biologie ne le sera pas moins sur l'espèce. Dès à présent, nous connaissons avec une précision satisfaisante le mécanisme de la transmission d'un grand nombre de tares et de maladies. Nous savons que certaines unions sont dangereuses pour la descendance et que, par exemple, dans le cas de tel ou tel mariage, on peut affirmer que l'enfant a une chance sur deux de recevoir telle malformation ou défectuosité. Cette possibilité de prévoir ne crée-t-elle pas un droit, sinon un devoir, pour l'État, et celui-ci, dans l'intérêt même des générations futures, n'est-il pas fondé à s'immiscer dans les affaires, essentiellement individuelles, de mariage et de procréation ?

Ainsi se pose le grave problème de l'eugénique. La stérilisation légale des grands tarés est déjà pratiquée en divers pays (États-Unis, Suisse, Danemark), et l'on peut faire valoir en sa faveur des arguments sérieux : pourquoi laisser venir au monde des êtres souffrants, mal faits, inaptes au bonheur, et ne pouvant être qu'une charge pour la collectivité ? En revanche, cette offense à l'intégrité de la personne humaine ne va pas sans heurter notre sentiment de la dignité, de la liberté individuelles. Et puis, n'y a-t-il pas de grands hommes parmi les tarés ? Beethoven était sourd, Byron était pied bot, etc.

Plus gênant encore est le problème de l'eugénique dite positive, qui se propose d'élever le niveau de l'espèce humaine en pratiquant une sélection méthodique des germes masculins : il suffirait, pour cela, comme l'a indiqué le célèbre généticien américain H. J. Muller, d'utiliser les procédés perfectionnés de l'insémination artificielle pour donner aux individus supérieurs, aux "hommes de génie", une très nombreuse descendance. »

Les progrès continus de la biologie
    La voie du bonheur assuré ?

« Quelque réserve qu'on doive faire sur la transmission des dons et des aptitudes intellectuelles, il est vraisemblable que de telles mesures auraient statistiquement des effets favorables, et qu'en peu de générations le nombre des individus supérieurs se trouverait sensiblement accru dans la population. Qu'il y ait là un résultat souhaitable, cela ne paraît guère douteux, encore que l'éminent biologiste Rémy Collin se demande s'il est vraiment "indispensable pour le bonheur de l'humanité que le génie coure les rues" et redoute qu'en bouleversant la composition génétique de la population, on ne voue cette dernière à la misère, à la ruine.
Mais, en tout état de cause, ces procédés brutaux de sélection humaine se heurtent, pour le moment, à des objections insurmontables, de l'ordre social comme de l'ordre moral.

Il est enfin une grande possibilité — la plus grande de toutes — que nous n'avons pas le droit d'exclure. Chez les plantes, chez les animaux, la biologie crée de nouvelles races, voire de nouvelles espèces, supérieures au type original : pourquoi ne réussirait-elle pas à créer un homme supérieur à l'homme d'à présent, un "surhomme" ?

Impossible de n'être pas séduit, tenté par la perspective de voir sortir de nous une créature qui nous dépasserait en intelligence et en pouvoir, une créature taillée pour résoudre les problèmes où se heurte en vain notre entendement. Mais, d'autre part, notre instinct de conservation spécifique ne se révolterait-il pas contre la venue de cet Étranger devant qui nous n'aurions qu'à nous incliner et nous effacer ? Le surhomme infligerait une "suprême offense au narcissisme humain", — comme dit le Dr Parcheminey en parlant de la mort. Et c'est bien la mort en effet que, par cette ultime réussite, se serait donnée l'humanité.

Nous n'avons indiqué que très sommairement les multiples répercussions que pourrait avoir le développement des techniques biologiques sur la condition humaine. Mais c'en est assez pour marquer la gravité de la situation, bien faite pour légitimer l'inquiétude de certains esprits traditionalistes, effrayés de voir l'homme s'approcher de l'homme avec ses grosses mains... »

Jean Rostand

 

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22 octobre 2018 1 22 /10 /octobre /2018 18:07

PAUL MONTEL : LA SCIENCE DANS LA VIE MODERNE

La science et la technique occupent-elles tout l’espace dans la vie moderne ?

Paul Montel (1876-1975)

Paul Montel fut un mathématicien français de renom, professeur de mathématiques à la Faculté des sciences de Paris (1911). Il s’est surtout occupé d’analyses mathématiques et a développé la théorie des variables complexes.Ses travaux portent entre autres sur la mécanique, la résistance des matériaux et l’histoire des sciences. Membre de l’Académie des Sciences en 1937.

Quel espace accorder à la science et à la technique ?

« Dire que notre vie de chaque jour est assujettie à la science, ou à la technique qui en est une expression, c'est énoncer une vérité d'autant plus éclatante que l'on se rapproche davantage de l'existence urbaine. La science veille sur notre santé, notre alimentation et notre bien-être ; elle s'efforce de faciliter et de réduire notre travail matériel et jusqu'à nos opérations mentales élémentaires au moyen de machines. Elle va peut-être trop loin dans cette économie de l'effort qui remplace de plus en plus le déplacement horizontal par le transport mécanique, le déplacement vertical par l'usage de l'ascenseur, le déplacement oblique par celui de l'escalier ou du tapis roulant.

On devrait pouvoir se réjouir sans réserve de cette invasion de la science : il semble, en effet, que nous disposions ainsi d'un temps plus long pour le repos, le rêve, les joies artistiques et toutes les formes de la culture ; que ce gain obtenu par l'accroissement de la vitesse et la réduction de la fatigue puisse être consacré au culte des valeurs de l'esprit et à ces méditations qu'Anatole France appelait "les silencieuses orgies de la pensée". Mais il n'en est rien parce que, à mesure que nos tâches nous sont rendues plus aisées, nous acceptons d'en remplir un nombre plus grand. A mesure que le confort se développe et nous laisse plus d'heures de liberté, nous nous hâtons de les remplir par une activité accrue. Il ne semble pas que la pensée ait beaucoup plus gagné dans les pays où la mécanisation est intense que dans ceux où la vie est demeurée plus rudimentaire.

Si la science, qui paraît se mettre à notre service, nous rend en réalité victimes de ses facilités, n'existe-t-il pas au moins dans son sein des disciplines assez abstraites pour ne pas sortir du cercle de ceux qui les cultivent ? Plutarque dit qu'Archimède, "dédaignant la science d'inventer des machines, employa son esprit et son étude à écrire seulement des choses dont la beauté et la subtilité ne furent aucunement mêlées avec la nécessité". Nous pouvons peut-être garder l'espoir d'échapper à la tyrannie de quelque science. Il n'en est rien, et la plus abstraite des sciences, la mathématique, nous suit comme notre ombre jusque dans les plus humbles démarches de notre activité. Et ceux qui se défendent de s'en servir ou s'en déclarent incapables sont contraints de l'employer comme les autres... »

Les sciences et l’usage effréné de la technique, nuisent-ils à l’effort physique et intellectuel ?

« Dans l'art de l'habillement, la mathématique joue un rôle considérable s'il n'est pas toujours apparent. Habiller le corps humain, c'est fabriquer une surface qui, surtout lorsque le vêtement est très ajusté, doit reproduire la forme du corps à partir de la surface plane du tissu. Il est donc nécessaire, pour l'équilibre et la non-déformation du tissu, que les fils qui le composent, au moins dans les parties où ils seront tendus, à la taille, aux épaules, soient placés le long des lignes les plus courtes de notre épiderme suivant lesquelles un fil tendu se disposerait naturellement. Un tissu est constitué par des fils entrecroisés, la chaîne et la trame, dessinant un quadrillage. La direction du droit fil est celle de la chaîne ou de la trame ; la direction des diagonales est celle du biais. Quand on tire sur l'étoffe, la déformation est faible en droit fil et forte sur le biais. Le droit fil doit être dirigé, "aux points forts", suivant les lignes les plus courtes, à moins que, au contraire, on n'utilise la déformation du biais pour obtenir d'harmonieux flottements. C'est, dans tous les cas, un difficile problème de géométrie que l'on arrive à résoudre au moyen de la coupe et de l'assemblage.

La fabrication des tissus ordinaires soulève déjà bien des problèmes de mathématiques. On sait que le fil de trame passe tantôt au-dessus et tantôt au-dessous du fil de chaîne et que les étoffes diffèrent par leur "armure", c'est-à-dire par la manière dont sont établis ces enchevêtrements. Leur étude relève d'une discipline que l'on appelle la "géométrie de situation". D'ailleurs, l'armure d'un tissu est aussi en liaison avec une autre théorie : celle des carrés magiques.

Une autre voie introduisant la mathématique dans la vie des individus et des collectivités est celle de la probabilité. La plupart de nos décisions concernant des événements soumis au hasard sont guidées par la notion de probabilité, parfois, il est vrai, sous une forme à peine consciente. C'est aussi la probabilité qui règle diverses mesures collectives concernant la vie économique ou sociale, le fonctionnement d'organismes comme les banques ou les compagnies d'assurance, le dispositif technique de certains appareils comme par exemple le téléphone automatique : il y a une science du hasard. Cette science, par la voie de la statistique, a pénétré dans l'éducation et dans cette psychologie de la technique particulièrement cultivée aujourd'hui...

Nous avons vu comment les mathématiques sont unies aux conditions de la vie matérielle. Elles ne sont pas moins présentes dans les questions qui relèvent du goût, de la sensibilité ou de la vie morale. Leur rôle dans l'art et singulièrement dans l'architecture est bien connu : la beauté des formes résulte de l'existence de rapports simples entre les dimensions. La peinture et la poésie, a-t-on dit, sont des mathématiques voilées. Les notes et les accords musicaux sont aussi en liaison avec des rapports numériques simples.

Ainsi, même en nous bornant à la plus abstraite des sciences, nous la trouvons constamment sur notre chemin. Que dire alors des sciences physiques et naturelles dont le moindre de nos gestes, le plus modeste de nos besoins évoquent la présence et requièrent l'emploi ! Notre vie moderne est enserrée dans le réseau des lois naturelles et soumise à leurs applications. »

Les mathématiques, la physique, la chimie et leurs applications gouvernent la vie moderne. Faut-il le regretter ?

« Puisque la science est mêlée de plus en plus étroitement à notre vie individuelle et sociale, puisqu'elle règle le manger et le boire, le sommeil et la veille, le froid et le chaud, la santé et la maladie, les déplacements dans les trois dimensions de notre espace et dans la durée, il ne nous est plus possible de l'ignorer : il ne suffit plus, pour posséder les rudiments nécessaires à l'existence, de savoir lire ou écrire, il faut aussi savoir compter.

Un problème d'éducation se pose alors : pour donner à l'enfant des connaissances et une culture qui lui rendent la vie plus facile et exaltent en lui la dignité humaine, devons-nous conserver les normes anciennes de notre enseignement ou lui substituer une formation à base scientifique comprenant avant tout les mathématiques et les sciences expérimentales auxquelles seraient adjointes les sciences humaines, l'histoire, la géographie, le droit, la philosophie ?

Notre enseignement secondaire a longtemps reposé sur l'humanisme, sur l'étude approfondie des grandes œuvres littéraires que nous a léguées le passé, la pratique des langues anciennes, la discussion des doctrines philosophiques, la contemplation des œuvres d'art. Pressé par la nécessité de préparer rapidement à des carrières techniques nées des applications de la science, l'éducateur peut-il encore disposer d'un temps suffisant pour assouplir l'intelligence par l'analyse de la pensée et de l'expression des auteurs anciens ? Par un enseignement exclusivement scientifique, nous pourrons bien former d'excellents ouvriers, d'habiles techniciens, nous ne formerons pas des hommes : ni l'intelligence, ni la sensibilité ne seront assez développées. Sans doute, l'étude des sciences enrichit l'esprit de qualités d'ordre, de méthode et surtout de cette clarté si nécessaire : "Malheur au vague, a écrit Renan, il vaut mieux le faux". Mais cette clarté même est tributaire de la langue, et l'étude des grammaires, des chefs-d'œuvre des littératures nous en apprend le mécanisme et le maniement en même temps qu'elle développe en nous le jugement, le goût, le sens de la mesure et des nuances que la vie réclame impérieusement. »

Quelle place accorder aux « sciences dures » dans l’éducation, de nos jours ?

« Les sciences, et surtout celle du monde inanimé et les mathématiques, mettent en jeu un petit nombre de variables dont nous admettons qu'elles suffisent à régler les phénomènes. Lorsque les variables deviennent trop nombreuses ou échappent à nos mesures, nous abdiquons entre les mains du calcul des probabilités qui nous conduit aussi à des lois. Cependant la vie, et déjà les sciences biologiques, introduisent tant de variables qu'il appartient au jugement — ou au génie — de discerner celles qui sont véritablement efficientes : la logique cède le pas à l'intuition.

Les désirs et les passions gouvernent les hommes plus souvent que la raison, et la volonté les sert. Il est bon d'apprendre à les reconnaître et à les discipliner. Les études littéraires, artistiques, la culture physique servent à cette fin. La formation d'un homme exige l'emploi heureusement combiné des disciplines littéraires et des disciplines scientifiques. La compréhension mutuelle des hommes et des peuples nécessite également cette double culture qui permettra de mettre en œuvre la belle et noble pensée de Paul Valéry : "Enrichissons-nous de nos différences mutuelles". »

Paul Montel, Revue « L’éducation nationale », 1964

Complément et point de vue

point de vue en guise de commentaire

Une tête bien pleine

ou

Une tête bien faite ?

L’idéal en ce 21e siècle, pour l’éducation des enfants comme pour toute personne en quête d’élévation et d’ouverture au monde, c’est-à-dire aux autres et à soi, serait l’association étroite des « sciences dures », des lettres , des sciences humaines et des arts, dans un souci d’équilibre de l’’esprit. (Tidiane Diakité)

 

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19 août 2018 7 19 /08 /août /2018 06:59

LA MÉDECINE : UNE SCIENCE OU UN ART ? S’INTERROGE PIERRE DELBET

Pour le médecin, comment concilier science et art ?

Pierre Delbet (1861-1957)

Présentation

Pierre Delbet, médecin chirurgien français, occupe une place importante dans l’histoire de la médecine française dont il fut un des grands noms.

Le Docteur Delbet est surtout connu pour son rôle de pionnier et ses inventions parmi lesquelles le chlorure de magnésium, le traitement de différents types de fractures…

Il s’intéressa également à l’impact de l’agriculture sur la santé humaine et déclara ainsi, en 1934, devant l’Académie de médecine dont il était membre :

« Aucune activité humaine, pas même la médecine, n’a autant d’importance pour la santé de l’homme que l’agriculture. »

Delbet (appareil de), c’est le nom donné à plusieurs appareils de chirurgie utilisés dans le traitement de fractures de l’humérus et du fémur.

Ce terme désigne également un appareil plâtré qui permet le traitement ambulatoire des fractures de la jambe.

Pathologie et statistiques

« Quand une maladie est connue et qu'il s'agit de la décrire pour l'enseigner, au lieu de suivre la marche analytique qui en a permis l'étude, on prend la marche inverse. La méthode déductive a tant de charmes pour l'esprit qu'on l'adopte dès qu'elle est possible.

Mais le médecin qui se trouve en présence d'un malade est obligé de reprendre la méthode analytique, et de repasser par toutes les étapes qu'a franchies la science dans son évolution. Il recueille les symptômes, assigne à chacun d'eux sa valeur relative. Quand il a bien dégagé le complexus symptomatique, en s'appuyant sur les acquisitions du passé qu'il doit connaître, il conclut que ce complexus symptomatique est dû à telle lésion et que cette lésion est déterminée par telle cause, microbienne ou autre. Il a fait un diagnostic.

On demande souvent si la médecine est une science ou un art. Il n'y a pas de réponse à cette question, parce qu'elle est mal posée.

La pathologie est une science. Elle constate des symptômes, des lésions et des agents perturbateurs de l'équilibre organique. Elle établit des relations entre les agents pathogènes et les symptômes par l'intermédiaire des lésions. C'est là une œuvre scientifique. Que cette œuvre soit incomplète, ce n'est pas douteux, mais on ne peut nier qu'elle ait le caractère scientifique. Et même sur quelques points les relations sont déterminées avec assez de précision pour qu'on commence à leur donner une valeur numérique. On a introduit les chiffres dans la mesure de l'agglutination, de l'immunité. Sans exagérer la valeur actuelle de ces chiffres, il faut bien faire remarquer qu'ils constituent un énorme progrès au point de vue philosophique. Car la détermination des rapports numériques entre les phénomènes est la forme la plus élevée de la science. »

 

Dans le diagnostic : le général et le particulier

« Si la pathologie est incontestablement une science, le diagnostic est encore un art. Il est très difficile de s'entendre sur la valeur de ces mots, science et art, qui ont d'ailleurs des sens multiples. Au point de vue qui nous occupe, ce qui caractérise la science, c'est son impersonnalité; ce qui caractérise l'art, c'est l'importance du rôle personnel.

Dans le diagnostic, le rôle personnel du médecin est énorme.

La relation de tel symptôme avec telle lésion est une notion scientifique, le médecin doit la savoir. Mais il lui faut dépister ce symptôme. A ce point de vue, toute nouvelle méthode d'exploration fait faire d'énormes progrès. La découverte de la percussion et de l'auscultation a transformé la médecine des maladies du cœur et du poumon.

Dans l'immense majorité des cas, ce n'est pas un symptôme unique qu'il s'agit de découvrir. Les troubles de la corrélation, de la coordination, produisent un ensemble symptomatique de la plus extrême complexité. Très souvent, le malade trompe involontairement le médecin. Il attire son attention sur un symptôme particulièrement pénible, qu'il juge pour cela prédominant et qui n'a aucune importance pour le diagnostic. Alors intervient ce qu'on appelle le flair ou le sens médical. Ce n'est pas une qualité spéciale qui échappe à toute analyse. Elle est faite de trois éléments : une grande sagacité dans l'observation ; une tournure d'esprit scientifique qu'on appelle généralement le bon sens et qui permet d'attacher à chaque symptôme la valeur relative qu'il a réellement. Reléguer au second plan ceux qui sont sans importance, mettre en vedette les signes capitaux, en d'autres termes établir la subordination des symptômes, c'est là le travail difficile. Ces deux qualités nécessaires, la sagacité, le bon sens scientifique, ne servent de rien sans une troisième. Il faut que le médecin ait une mémoire vaste et sûre. Il faut qu'il soit très instruit et qu'il puisse évoquer instantanément tout ce qu'il sait et tout ce qu'il a vu. »

 

Pour le médecin : science et intuition

     Question d’équilibre , de tact et de bon sens dans l’évaluation

« La pratique de la médecine présente des qualités très spéciales. L'avocat ou l'ingénieur consulté sur un cas difficile peut se retirer dans sa bibliothèque, se documenter et réfléchir. Le médecin, et encore plus le chirurgien, doit être toujours prêt, il doit avoir dans son cerveau toute sa bibliothèque, science et jurisprudence, je veux dire expérience, car il faut à chaque instant qu'il prenne un parti immédiat et que ce parti soit le meilleur.

Le médecin, dès qu'il a vu le malade et posé quelques questions, construit une hypothèse. Sans hypothèse, l'étude des symptômes flotte au hasard, elle est mal conduite. Cette première hypothèse, il est tout prêt à l'abandonner si elle ne cadre pas avec les faits. Dans les cas embarrassants, on passe par plusieurs hypothèses successives avant d'arriver à la bonne.

Le rôle personnel du médecin, le côté artistique du diagnostic se réduira de plus en plus à mesure que l'on connaîtra mieux les modifications internes produites par la maladie et que l'on perfectionnera les moyens d'investigation. De simples manipulations donneront des réponses précises à des questions où la plus subtile analyse n'apportait qu'une solution incertaine. Il était récemment encore à peu près impossible de reconnaître la valeur fonctionnelle relative des deux reins. La séparation des urines nous permet de la déterminer avec précision. Les rayons de Roentgen nous montrent une fracture, un corps étranger, un kyste hydatique. La recherche des microbes dans les crachats permet d'affirmer la nature d'une affection pulmonaire. La réaction de Widal, l'agglutination, révèle à quelle espèce microbienne est due une infection.

La recherche des microbes dans les crachats, celle de l'agglutination peuvent être faites et sont faites, le plus souvent, par des garçons de laboratoire. La réponse à la question posée découle directement de l'exécution correcte de quelques manipulations. Elle ne dépend pas de celui qui exécute les manœuvres. Le diagnostic est devenu impersonnel et il a pris le caractère scientifique.

Mais le diagnostic ne consiste pas seulement à mettre une étiquette sur un malade ; il consiste encore à déterminer toute les conditions du cas particulier de manière à en tirer un pronostic. On entrevoit qu'il sera possible un jour de mesurer l'intensité d'une infection, le degré de résistance de chaque malade. Mais actuellement le pronostic ne peut être établi que par l'analyse minutieuse de tous les symptômes et l'étude de tous les organes du malade.

D'une manière générale, c'est par la méthode statistique qu'on établit la gravité d'une maladie. On a dit beaucoup de mal de la statistique ; on lui a adressé beaucoup de reproches, dont quelques-uns ne sont pas justifiés. "Jamais la statistique", dit Cl. Bernard, qui en était grand ennemi, "n'a rien appris ni ne peut rien apprendre sur la nature des phénomènes". C'est une de ces vérités qui ne déplaisaient pas à M. de La Palice. On n'a pas le droit de reprocher à une méthode de rester stérile sur les questions pour quoi elle n'est point faite. »

La difficulté du diagnostic précis

« La statistique rend de précieux services quand on ne lui demande que ce qu'elle peut donner. Quand on veut savoir la fréquence d'une maladie dans un pays, il n'y a d'autre moyen que d'en compter les cas et d'en faire le pourcentage par rapport à la population ; on arrive ainsi à un résultat certain et précis.

Si l'on veut savoir la gravité moyenne d'une maladie, on compte le nombre des morts sur un très grand nombre de malades. Le pourcentage ainsi obtenu a d'autant plus de valeur que le nombre des cas est plus grand, mais ce n'est jamais qu'une valeur très relative, parce que la gravité n'est pas un caractère constant d'une maladie. Elle diffère beaucoup d'un cas à l'autre, de sorte que les faits accouplés dans la statistique ne sont pas comparables. On compte sur leur grand nombre pour établir une sorte d'équilibre, mais ce nombre, si grand qu'il soit, est insignifiant par rapport à ce que les mathématiciens appellent les grands nombres. La loi des grands nombres n'est pas applicable.

Les renseignements fournis par la statistique, bien que fort peu précis, ont cependant une valeur, et si une compagnie entreprenait d'assurer les malades atteints de fièvre typhoïde, elle pourrait, grâce à la statistique, établir des barèmes qui lui permettraient de réaliser des bénéfices. Mais si un médecin, se basant sur les statistiques, disait d'un malade qu'il a tant de chances de mourir, il prononcerait une phrase à peu près vide de sens.

C'est de l'étude particulière de chaque malade qu'il faut tirer la prévision de l'avenir. Savoir, c'est prévoir. Si l'on connaissait bien le déterminisme d'un cas, on pourrait avec certitude en prédire l'évolution. Il faut donc s'efforcer de le bien connaître pour réduire autant que possible l'imprévu, dont la part restera bien longtemps encore trop considérable. »

Pierre Delbet

 

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5 août 2018 7 05 /08 /août /2018 07:15

GEORGES GUSDORF DÉFINIT LA SANTÉ ET LA MALADIE

Sommes-nous responsables de notre santé ?

Georges Gusdorf (1912-2000)

Présentation

Georges Gusdorf (1912-2000) est issu d’une famille d’origine allemande. Après l’agrégation de philosophie, il enseigne dans des universités françaises, puis aux États-Unis (Texas) et au Québec (université Laval).

Il produit parallèlement, après la Deuxième Guerre mondiale, une œuvre littéraire variée et d’une grande profondeur. Engagé comme soldat, il est fait prisonnier par les Allemands en 1940. L’expérience de cette captivité semble constituer  chez lui une source de réflexion qui donne ce cachet particulier, et cette profondeur humaine à l’ensemble de son œuvre.

Entre autres :

  • La découverte de soi 1948)
  • L’expérience humaine du sacrifice (1948)
  • Traité de l’existence morale (1949)
  • La vertu de force  (1957)
  • Signification humaine de la liberté (1962)
  •  Les sciences humaines et la pensée occidentale(Collection)

Selon Gusdorf, l’homme est conditionné par son corps et le monde (entourage) dans lequel il vit.

Mais ce conditionnement n’est jamais définitif.

L’homme est doté de ressources insoupçonnées. Il est capable de s’extraire de cette « prison », selon les moments de sa vie, son environnement, et surtout par sa volonté.

La santé et la maladie : équilibre et déséquilibre du corps

« La connaissance médicale d'aujourd'hui a appris que l'esprit du patient, son attitude en face de la vie, avant la maladie et pendant, ne sont nullement des quantités négligeables. Les acquisitions de la méthode clinique doivent être reconsidérées à la lumière nouvelle d'une attitude soucieuse de comprendre l'être humain dans sa totalité et dans son unité... Le domaine physique et le domaine psychologique ne se ferment pas chacun sur soi, mais sont largement ouverts l'un à l'autre...

L'esprit n'est pas greffé sur le corps, en manière de superbe couronnement ou de superstructure inutile : l'être humain se fonde, bien au contraire, sur l'alliance originaire des deux domaines dans une unité d'intention et de signification, qui se traduit dans les incessants virements de crédit, ou de débit, d'un registre à l'autre. La conscience n'est pas l'autre du corps, mais le même, et nous le savons tous d'expérience, pour peu que nous renoncions au préjugé selon lequel l'organisme visible serait par nature opposé à l'indivisibilité de l'âme. Un comportement est une pensée, l'expression d'un visage est une attitude mentale, un tempérament correspond à une certaine physiologie morale et intellectuelle en même temps qu'à une structure du corps et à une régulation glandulaire. Une infirmité corporelle, une déficience quelconque prend en même temps le sens d'une lésion affective, d'une atteinte à l'intégrité de l'être, qui agit comme une provocation sur la vie de l'esprit. Inversement, il existe des blessures de la conscience et du sentiment, des traumatismes invisibles qui mettent en question l'équilibre organique, dont ils paralysent le libre développement. Les recherches sur l'hystérie, qui sont à l'origine des découvertes de Freud, ont renouvelé notre compréhension de la vie mentale chez l'enfant et chez l'adulte. Aussi bien, les écrivains, dramaturges et romanciers, avaient parfaitement compris, bien avant les médecins et les philosophes, que les pires violences ne sont pas toujours celles qui s'inscrivent à la surface du corps, et qu'on peut être blessé à mort parce qu'on a la mort dans l'âme, avant de l'avoir dans l'organisme. »

 

La santé est un tout

« Chaque vie personnelle forme un tout, dont l'équilibre ou le déséquilibre dépend de l'accord réalisé entre les diverses fonctions. Santé et maladie caractérisent la configuration d'ensemble ainsi réalisée en un moment donné par la mise en œuvre des ressources individuelles dans une certaine situation. Une existence tend à obtenir, puis à maintenir, un certain contrat entre ses possibilités et la réalité, entre ses besoins et l'environnement, entre ses désirs et leur satisfaction. La santé apparaît donc, en fin de compte, comme l'idée ou plutôt l'idéal, confusément pressenti, d'une certaine intégrité et intégralité de l'être humain, objet de vocation plutôt que de possession. C'est cela sans doute que voulaient dire les Anciens dans leur formule pédagogique : mens sana in corpore sano [Une âme saine dans un corps sain]. La santé du corps ne peut aller sans celle de l'esprit, et réciproquement ; mais la santé de l'esprit n'est pas autre chose que celle du corps ; la santé mentale est consubstantielle à l'harmonie physique.

Encore faut-il prendre conscience de ce qu'il y a d'utopique dans cette fiction du champion olympique, capable en même temps d'emporter tous les prix au Concours général. Socrate, le plus intelligent des Grecs, le plus riche de tous les dons de l'esprit, jusqu'à la générosité de donner sa vie pour la vérité, Socrate n'était pas un athlète complet, et les portraits qui nous restent de lui, dans la littérature ou dans la sculpture, ne lui accordent jamais la parfaite beauté des statues de Phidias. L'intégrité du corps, sa perfection formelle coïncident rarement avec la valeur intellectuelle : les vedettes de cinéma et les mannequins de la haute couture font preuve, à l'ordinaire, d'une indigence spirituelle affligeante, comme si, autour d'un berceau, quelque sorcière devait toujours se mêler aux bonnes fées désireuses de combler le nouveau-né de tous les dons. La plus heureuse et robuste santé risque souvent d'être payée de quelque infirmité de l'âme, d'une sorte de sommeil dogmatique de l'esprit, engourdi dans la béatitude d'un corps satisfait. »

 

La santé, une question d’équilibre général au sein du corps

« Ce qui maintient l'être humain en état de vigilance, c'est l'alternance des excès et des défauts dont la réclamation attire la personne au delà d'elle-même, en lui laissant toujours un mieux-être à désirer. Le déséquilibre provoque une mobilisation des ressources personnelles pour une meilleure adaptation au monde, sous peine d'abdication et de mort. La santé et la maladie, l'esprit et le corps semblent participer aux rythmes de l'incarnation personnelle, chacun contribuant pour sa part au mouvement de la vie qui s'édifie... Il n'est pas sûr, comme on l'imagine trop facilement, que la santé soit toujours un bien et la maladie, l'infirmité, toujours un mal. En fait, pour peu que l'on y songe, il apparaît que les artistes, les écrivains, les grands hommes de toute espèce qui ont manifesté à travers l'histoire un génie créateur, étaient presque tous plus ou moins atteints dans leur intégrité organique ou morale... »

 

L’individu est-il responsable de sa santé ou de sa maladie ?

« Le corps et l'esprit, quelles que soient leurs qualités ou leurs déficiences, ne sont pas imposés à l'homme comme un destin, mais plutôt comme un cahier des charges dont il appartient à chacun de tirer le meilleur parti pour son affirmation personnelle. L'individu conserve un droit de reprise, en seconde lecture, sur les éléments constitutifs de son être ; loin de se trouver soumis passivement aux automatismes de son corps ou aux lois de son esprit, il conserve une sorte de marge par rapport à ces dispositions, dont il peut remettre en question le caractère favorable ou défavorable. En ce sens, il appartient à chacun de faire sa santé ou sa maladie, c'est-à-dire de mettre au point une formule d'équilibre qui lui soit propre. Certes l'anatomie et la physiologie restent valables comme aussi la psychologie et la sociologie, avec leurs diverses exigences. Mais la santé ou la maladie de chacun est une variation sur le thème général de la maladie ou de la santé de tous. En dernière instance, c'est la personne elle-même qui garde le dernier mot, et le droit, ou plutôt le devoir, de créer la figure de sa situation en face du monde. Même si, en fin de compte, tel ou tel déterminisme naturel s'impose, comme une maladie mortelle, il appartient à l'homme de transfigurer ce qui paraissait une impasse, par son refus ou son consentement. S'il n'est pas maître de l'événement, il reste maître du sens.

La maladie, la déficience mentale ou physique apparaît alors comme un défi auquel il faut répondre ; c'est l'écharde dans la chair, selon la parole de saint Paul, qui met à l'épreuve toutes les énergies de l'être, les provoquant à un effort d'autant plus complet que la menace paraît plus vitale. Le malade est "appelé à l'attention", disait Claudel ; et Nietzsche avait tiré de sa propre expérience la leçon que "la maladie rend plus profond". La lutte avec l'ange du génie créateur est ce combat désespéré qui convertit une promesse de mort en une nouvelle possibilité de vie. L'œuvre de Beethoven est une victoire sur la surdité, l'œuvre de Dostoïevski ou celle de Flaubert un triomphe sur l'épilepsie. Certes la maladie ne fait pas le génie, mais le génie se dévoile dans la résistance à l'empêchement de vivre ; il fait de l'obstacle le plus intimement enraciné une occasion pour l'affirmation de la valeur... Le tourment du génie est son meilleur ennemi ; et si quelque nouvelle spécialité médicale permettait un jour de le guérir, il est clair que l'intéressé choisirait son mal, dût-il en mourir, préférant cette mort naturelle de l'être entier, libre de son destin, à la mort spirituelle qui mettrait fin au génie en même temps qu'à la maladie... »

 

Pouvons-nous éviter la maladie ?

« La santé personnelle ne se réduit pas à la santé du corps. Le bon fonctionnement de l'organisme, ou le mauvais, n'est qu'un élément dans la situation au départ de chaque destinée, une qualité qui vient s'inscrire au passif, ou à l'actif, de la vie personnelle... La maladie, le conflit sont des épreuves qui peuvent manifester la réserve de puissance constitutive de la personnalité. Ce rétablissement malgré l'échec initial fait la preuve d'une seconde santé, plus vraie que la première, dans la mesure où elle regroupe l'ensemble de l'être humain, conscience et organisme. La "grande santé", selon le mot de Nietzsche, c'est la capacité de donner du style à sa vie, de la regrouper pour attester en fin de compte la vertu créatrice de chacun.

"Ta vertu, enseigne Nietzsche, est la santé de ton âme. Car, en soi, il n'est point de santé, et tous les essais qu'on a faits pour donner ce nom à quelque chose ont misérablement échoué. Il importe qu'on connaisse son but, son horizon, ses forces, ses impulsions, ses erreurs et surtout l'idéal et les fantômes de son âme, pour déterminer ce que signifie la santé, même pour son corps. Il existe donc d'innombrables santés du corps... Resterait la grande question de savoir si nous pouvons nous passer de la maladie, même pour développer notre vertu, si, notamment, notre soif de connaître, et de nous connaître nous-mêmes, n'a pas besoin de notre âme malade autant que de notre âme bien portante, bref si vouloir exclusivement notre santé n'est pas un préjugé, une lâcheté, et peut-être un reste de la barbarie la plus subtile et de l'esprit rétrograde..."

Non pas donnée et reçue, mais recherchée, inventée, elle se présente comme un être, comme un devoir être, c'est-à-dire comme la vocation propre de chacun à se réaliser dans la plénitude. L'organisme n'est pas un destin, ni l'hérédité, ni la situation sociale ; il appartient à la personne d'équilibrer les divers aspects de sa présence au monde, et de se découvrir à soi-même et aux autres dans l'exercice même de sa liberté. Il arrive qu'une menace de mort corporelle soit transmuée, par un vouloir vivre qui ne renonce pas, en une chance supplémentaire de vie spirituelle. »

D’après Georges Gusdorf, La vertu de force, 1957.

 

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11 mars 2018 7 11 /03 /mars /2018 08:47

QUE SAVONS-NOUS DE L’IMMENSITÉ DES TÉNÈBRES DE L’UNIVERS ?

Fragilité de l’homme face à l’épais mystère de l’Inconnu.

La Science ?

Louis de Broglie

Louis (duc de) de Broglie (1892-1987). Mathématicien, physicien et grand chercheur français. À l’origine de la mécanique quantique. Prix Nobel de physique en 1929.

 

« La science : une petite clairière ? »

« Quelle que soit la variété des conceptions et des tendances qui interviennent dans les spéculations théoriques, un fait capital s'impose à notre admiration : c'est le prodigieux agrandissement de nos connaissances sur le monde physique qui résulte de cet immense travail et qui s'accroît sans cesse à un rythme qui va s'accélérant. Il est bien loin le temps où, au XVII siècle, la découverte du microscope optique permettait aux hommes d'apercevoir pour la première fois ce qui se passe à l'échelle du dixième et du centième de millimètre et de compléter ainsi dans le sens de la petitesse les données insuffisantes de nos sens. Non seulement des procédés nouveaux, microscope électronique ou contraste de phase, nous permettent maintenant de voir des objets dont les dimensions dépassent à peine le millionième de millimètre, mais la Physique atomique nous a fait connaître, par des méthodes il est vrai plus indirectes mais fort certaines, les phénomènes qui ont leur siège dans la périphérie des atomes, c'est-à-dire qui se déroulent à l'échelle du dix millionième ou du cent millionième de millimètre. Puis est venue la Physique nucléaire qui étudie les phénomènes dont les noyaux des atomes sont le théâtre dans des régions de l'espace dont les dimensions sont inférieures au millionième de millionième de millimètre. Voilà bien pour les connaissances humaines, si l'on peut accoupler ainsi des mots qui semblent se contredire, un énorme agrandissement dans le sens de la petitesse ! »

 

Plus l’homme de science sait, plus il s’estime ignorant.

     La science le convainc de sa petitesse

« Dans le sens de la grandeur, c'est une autre science, l'Astronomie, qui est venue nous révéler l'immensité des espaces stellaires, grâce à elle, nous savons aujourd'hui que certaines nébuleuses à peine visibles dans les plus puissants télescopes sont à des distances de notre Terre telles que la lumière qu'elles nous envoient met plus de cent millions d'années à nous parvenir, et cela bien que la lumière parcoure trois cent mille kilomètres par seconde. La Physique a d'ailleurs beaucoup contribué à rendre possibles ces vertigineuses évaluations des dimensions de l'univers stellaire, car c'est toujours par l'intermédiaire de la lumière que nous connaissons les astres et ce sont les physiciens qui ont analysé les propriétés de la lumière et permis ainsi aux astronomes de déchiffrer les messages qu'elle nous apporte du fond des insondables abîmes du firmament étoilé. »

 

Au centre de la forêt obscure, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand

« En présence d'un tel accroissement de nos connaissances dont le rythme va sans cesse en s'accélérant, ne pourrait-on pas croire que bientôt le monde physique n'aura plus de secrets pour nous ? Ce serait là tomber dans une bien grande erreur : chaque progrès de nos connaissances pose plus de problèmes qu'il n'en résout et dans ce domaine chaque nouvelle terre découverte nous fait entrevoir d'immenses continents encore inconnus.

Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, une belle fresque due à Puvis  de Chavannes nous montre dans une vaste clairière des personnages, un peu stylisés selon la manière habituelle de l'artiste, qui représentent l'humanité se livrant aux plus hautes et aux plus belles joies de l'intelligence, les Lettres, les Sciences et les Arts ; mais, tout autour de cette tache de lumière, la limite ténébreuse d'une vaste forêt, cerne la clairière et nous indique symboliquement que, malgré les plus brillantes conquêtes de notre pensée, nous restons de toute part environnés par le mystère des choses.

Oui, nous sommes placés au centre d'une immense et obscure forêt. Peu à peu, nous avons défriché autour de nous un peu de terrain et nous avons créé une petite clairière. Et maintenant, grâce aux progrès de la science, nous en reculons sans cesse, et de plus en plus rapidement les limites. Cependant, toujours nous retrouvons devant nous cette orée mystérieuse de la forêt, de la forêt impénétrable et sans bornes de l'Inconnu. »

Louis de Broglie « Sur les sentiers de la science »

 

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