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8 novembre 2020 7 08 /11 /novembre /2020 16:11

POÉSIE ENGAGÉE

Léon-Gontran Damas, Hoquet

 

« Hoquet

Et j'ai beau avaler sept gorgées d'eau
trois à quatre fois par vingt-quatre heures
me revient mon enfance dans un hoquet secouant
mon instinct
tel le flic le voyou
Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils très bonnes manières à table
les mains sur la table
le pain ne se coupe pas
le pain se rompt
le pain ne se gaspille pas le pain de Dieu
le pain de la sueur du front de votre Père
le pain du pain
Un os se mange avec mesure et discrétion
un estomac doit être sociable
et tout estomac sociable se passe de rots
une fourchette n'est pas un cure-dents
défense de se moucher
au su
au vu de tout le monde
et puis tenez-vous droit
un nez bien élevé ne balaye pas l'assiette
Et puis et puis
et puis au nom du Père
du fils
du Saint-Esprit
à la fin de chaque repas
Et puis et puis
et puis désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils mémorandum
si votre leçon d'histoire n'est pas sue
vous n'irez pas à la messe dimanche avec
vos effets de dimanche
Cet enfant sera la honte de notre nom
cet enfant sera notre nom de Dieu
Taisez-vous
vous ai-je dit qu'il vous fallait parler français
le français de France
le français du Français
le français français

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils
fils de sa mère
Vous n'avez pas salué voisine
encore vos chaussures de sales
et que je vous y reprenne dans la rue
sur l'herbe ou sur la Savane
à l'ombre du monument aux morts
à jouer
à vous ébattre avec untel
avec untel qui n'a pas reçu le baptême

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

 

Ma mère voulant d'un fils très do
très ré
très mi
très fa

 

très sol
très si
très do
ré-mi-fa
sol-la-si
do
Il m'est revenu que vous n'étiez encore pas
à votre leçon de violon
un banjo
vous dites un banjo
comment dites-vous
un banjo vous dites bien un banjo
Non monsieur
vous saurez qu'on ne souffre chez nous
ni ban
ni jo
ni gui
ni tare
les
mulâtres ne font pas ça

laissez donc ça aux nègres. »
                                   
Léon-Gontran Damas, Pigments, Guy Lévi-Mano, 1937, Réédition Présence africaine, 1962.

Léon-Gontran Damas, né à Cayenne (Guyane) en 1912, mort à Washington en 1978, est un écrivain, poète et homme politique français.
Issu d’un père guyanais et d’une mère martiniquaise, le jeune Léon-Gontran appartient à une famille créole aisée.
Cependant il s’engagea pleinement aux côtés de Léopold Sedar Senghor et Aimé Césaire dans la création, l’animation et l’émergence du Mouvement de la Négritude, dont il fut un des chantres reconnus pour son dynamisme et sa création littéraire, tout particulièrement deux œuvres : Pigments et Retour de Guyane.

 

Sa formation, son éloquence firent de lui un partenaire apprécié de la négritude.
Après de brillantes études secondaires à Cayenne, il poursuit des études universitaires en droit et en langues (russe, japonais, baoulé (une des principales langue de Côte d’Ivoire) à l’École des langues orientales à Paris, où il rencontre de nombreux intellectuels et artistes noirs, tous militants de la reconnaissance des valeurs de la culture noire, incarnée par le négritude.

 

Avec Senghor et Césaire notamment il prend position contre l’assimilation et critique la colonisation.
Cette lutte inspire son œuvre littéraire dont la Revue du Monde noir (1931-1932) puis Veillées noires, contes nègres de Guyane…

 

Ses acticités littéraires bien fournies ne l’empêchent pas de s’engager brièvement en politique. Député de la Guyane de 1948 à 1951.  Il est proche du Parti communiste et à la section française de l’Internationale ouvrière.
Il effectue de nombreux voyages en Afrique « pour faire connaître et promouvoir les cultures africaines, afin de faire émerger un sentiment d’appartenance à une identité africaine. »

Léon-Gontran Damas (1912-1978)

 

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1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 09:06

OBSERVATION ET RÉFLEXION

Hier, aujourd’hui, demain

 

Extrait de

Tidiane Diakité, Dialogues impromptus à une voix,
                           Archéologie d’une conscience, 2001.

« Ce siècle a incontestablement du bon. Qui le nierait ? Même si ses nouvelles valeurs, au rang desquelles l'intempérance, sous toutes ses formes : la vitesse, la consommation, les technologies de l'information... sont sujets de préoccupation. On veut aller vite, trop vite, on veut consommer vite, trop vite, on veut vivre vite, trop vite... Ainsi, les fruits sont-ils « mûris » et consommés avant terme ; de même les veaux, moutons, volailles... Toutes valeurs qui ont écrasé les vieilles valeurs non marchandes. On va d'autant plus vite que l'on vit dans un monde sans repères. De ce point de vue, à la devise olympique universellement admise "plus vite, plus fort, plus haut", je substituerais "plus fort, plus haut, mais moins vite". En voulant aller plus vite, trop vite, deux notions qui sont deux données fondamentales de notre existence, la patience et la durée se perdent ; perte aux conséquences incalculables. On perd le sens de la patience. Or sans patience, il n'est guère de durée, ni de persévérance ou de constance, ni résistance. On ne sait plus attendre, on ne sait plus désirer, ni se désirer. On veut tout, tout de suite. On veut brûler le temps. En brûlant le temps, on se brûle.

On a tendance à oublier qu'il faut d'abord apprendre à marcher avant de courir ou sauter, et que la meilleure façon de marcher, c'est de mettre un pied devant l'autre et de recommencer. Se voulant le siècle de la vitesse, notre siècle est aussi devenu celui de l'instantané. Ainsi nous ne vivons plus que sur des ressorts émotionnels et instantanés. Un événement chasse l'autre en l'espace de quelques heures au mieux ; une mode chasse l'autre, une réforme chasse l'autre, une invention chasse l'autre... Bref, nous assistons à un ping-pong vertigineux de l'esprit, de la réflexion, qui ne permet plus la pensée dense, mûrie et clairement élaborée. On confond vitesse et action, on confond technique et vitesse alors que technique, du grec tekhnikos, formé sur tekhnê, signifie art, art manuel. Or, l'art est lenteur et profondeur, lenteur d'exécution et profondeur de sens. Quelle mentalité individuelle, collective ou sociale cela engendre-t-il ? Quel sort cela fait-il subir à la hiérarchie des valeurs, à la valeur des choses, au sens de la durée, de la fidélité, en un mot de la vie ? L'échelle des valeurs en est brouillée en bien des cerveaux.

A l'inverse, ceux qui ne peuvent suivre cette course endiablée constitue une catégorie à part qui, ayant perdu le sens de l'instant, soit se réfugient dans la contemplation nostalgique passive et recueillie du passé, soit sont tétanisés par la peur du futur, l'angoisse du lendemain, pain béni pour les charlatans en passe de constituer une classe sociale nouvelle, aux effectifs sans cesse en hausse et à la science chaque jour mieux élaborée.

           Ce monde, avec la connivence de la science et des techniques sous toutes leurs formes balance entre deux pôles : le pôle de l'excessivement complexe et celui de la simplification extrême, le pôle de la "perfection des moyens et celui de la confusion des sens". Il devient ainsi d'une part difficile de faire simple dans un monde de tumulte et de fracas où l'écume des vagues empêche de percevoir le mécanisme profond des marées, où le superficiel recouvre les tendances lourdes, l'image et le virtuel, la réalité profonde. De l'autre, la simplification excessive de certains actes quotidiens de la vie suscite des interrogations : de son fauteuil, appuyer sur un bouton pour avoir son petit déjeuner, appuyer sur un autre pour faire ses courses toujours sans bouger de sa chaise, ou demain, voter à toutes les élections sans sortir de chez soi... En tuant tout effort, en éliminant tout goût et toute raison d'agir du corps et de l'esprit, ne tue-t-on pas un peu la vie ? Il est un autre risque à mon sens : la coupure inégale du monde entre la très petite minorité de ceux qui conçoivent ces machines sophistiquées, ces "machines de vie" et l'immense majorité de consommateurs passifs, de corps et d'esprit.

          Ces nouvelles valeurs ont leurs nouveaux maîtres et leurs nouveaux prêtres parmi lesquels l'argent trône à une place de choix. De son piédestal, il régente à sa guise le monde et les mœurs. Une société n'a de valeur que par rapport à la valeur qu'elle accorde à l'homme. Or, la recherche de l'argent pour l'argent, tout comme celle de la science pour la science, tend vers la négation de l'homme. Devenu une valeur en soi qui prime sur l'essentiel, il se livre et se livrera encore longtemps au massacre impuni des vieilles valeurs, celles qui ont régi le monde depuis des millénaires : celles de partage, de solidarité, de respect de la vie humaine... Il sévit jusque dans le sport où l'idéal olympique des Anciens s'est vu tordre le cou en glissant de la noblesse de la couronne de laurier ou de fleurs remise au vainqueur à la médaille monnayable en espèces clinquantes et sonores. Continuant sa marche inexorable et triomphale, il s'insinue dans toute catégorie de sport et en vicie l'esprit et les principes. C'est donc lui qui, plus que jamais donne le ton à ce monde débridé en folie où l'on consomme de plus en plus sans savoir comment produire, ni qui produit quoi. Avec la complicité de l'audimat et de la publicité, nos sociétés sont à ses pieds. Vous avez dit Audimat ? Car la télévision est bien l'un de ses nouveaux maîtres, nouvelle Pythie des temps modernes, oracle des oracles, encensée par ses desservants attitrés, les "Grands Prêtres", elle ne se contente pas de perturber la messe du dimanche (pour ce faire la science avait déjà depuis le seizième siècle fait l'essentiel du chemin et à présent le confessionnal à émigré de l'église au studio de télévision), elle décide de la vie des foyers, unissant et désunissant, mais assénant à tous son enseignement et sa bonne parole. Les formateurs d'aujourd'hui (ceux des enfants comme des adultes), impuissants face à son flot verbal intarissable tentent — mais avec des outils dérisoires — de la dompter en la soumettant aux règles et à l'art de la pédagogie. Jusqu'où ne montera-t-elle pas, couplée à l'informatique et ses réseaux ?

          Ainsi, l'une des différences entre la société d'hier et celle d'aujourd'hui, c'est qu'hier, on sortait de chez soi pour "aller aux nouvelles", tandis que de nos jours, on rentre chez soi pour "aller aux nouvelles". Hier, on sortait de chez soi pour aller à la messe du curé aujourd'hui, on rentre chez soi pour subir le prêche des médiats. Cela change tout ; par cette magie, on connaît mieux ceux qui vivent à des milliers de kilomètres alors qu'on ignore tout du voisin le plus proche. On ne sait ni son nom, ni sa profession, ni ses goûts ou ses soucis... J'ai la conviction que si les sociétés occidentales coulent, ce sera le fait de cet individualisme forcené qui mène à toutes les formes de lâcheté et à tous les degrés de l'incivisme. La télévision, sans contrôle est facteur de désocialisation. Monde du virtuel, monde du paraître, elle contribue au dysfonctionnement social en noyant les consciences sous des flots d'images sans messages.

Dans ce monde ballotté entre les extrêmes, entre la culture de l'argent et la culture de mort, les ratés sont légion. En économie tout d'abord, ce qui serait de nature à susciter interrogation et inquiétude (donc inciter à la réflexion prospective et constructive), c'est que nous entrons de plus en plus dans un système où la richesse crée la pauvreté et la misère. Plus certaines entreprises réussissent et grossissent leurs chiffres d'affaires de façon faramineuse, plus elles développent en leur sein et autour d'elles chômage, misère et désolation. Dans le même ordre d'idée, nos villes sont de plus en plus peuplées de morts-vivants sociaux qu'on nomme "exclus", c'est-à-dire la masse des laissés-pour-compte de la consommation sans compter les infirmes du désir car, la consommation de tout, la consommation pour la consommation est l'une des formes de la servitude : la servitude moderne, qui nous couvre de chaînes quand nous nous croyons libres, qui nous consume quand nous croyons consommer. L'alternative est simple : ou il s'instaurera au niveau mondial un système plus concret et plus ouvert de coopération et d'harmonisation de l'économie et des systèmes économiques, ou on va vers une nouvelle forme de barbarie engendrée par l'abondance de biens. Cette concurrence économique effrénée entre les nations du monde a comme aboutissement logique l'intensification du chômage, car le risque ultime, c'est l'économie pour l'économie, l'économie sans les hommes et contre les hommes. Plus une entreprise prospère, plus ses actions sont florissantes à la Bourse, plus elle licencie de travailleurs et fait des malheureux, brise des vies et instaure le désarroi. Tant que la compétition exacerbée implique la compétitivité à tous crins, celle-ci, avec la complicité de celle-là, mènera au productivisme qui nécessitera plus de délocalisations et plus de licenciements, ce qui ne peut qu'aviver les tensions de toutes sortes au sein des nations et entre nations, car cette compétition sans limites ni lois est aussi une forme de guerre qui ruine les bases de l'entente et de la paix. »

 

 

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25 octobre 2020 7 25 /10 /octobre /2020 08:33

Édith SCHUSS, Chardon bleu
(https://edith-artiste-peintre-intuitive.com/)

ART ET TECHNIQUE

Que devons-nous à l’art ?

Pierre Francastel (1900-1970)

Pierre Francastel ((Paris, 1900 – 1970), un historien et critique d'art français est issu par son père, d'une famille d'artistes et de journalistes et par sa mère, d'une famille de la noblesse belge.
Études littéraires classiques à la Sorbonne et attaché au service d'architecture du château de Versailles.
Thèse de doctorat en 1930 sur la sculpture du domaine royal de Versailles.
Il fut aussi chroniqueur dans plusieurs revues et auteur de nombreux ouvrages.
Il est une figure majeure de l'histoire de l'art au XXᵉ siècle, considéré comme un des fondateurs de la sociologie de l'art.

Pierre Francastel fut un innovateur de talent dans le domaine de l’étude de l’art. Il est l’inventeur de la « sociologie historique comparative » Pour lui « l’art n’est pas seulement un pur plaisir esthétique, mais, une production sociale en relation étroite avec son environnement politique, social, religieux et scientifique ».
Ses nombreux ouvrages développent pour l’essentiel cette philosophie de l’art. Entre autres :

-Art et Sociologie
-Art et peinture
-Histoire de la peinture française
-Art et Technique…

Place de l’art dans la société

« Les développements du machinisme et l'industrialisation d'une part, les progrès des sciences spéculatives et appliquées d'autre part, ont abouti à une transformation complète de l'univers.
La question se pose donc de savoir quels sont les rapports nouveaux qui se sont établis dans la civilisation contemporaine entre les arts et les autres activités fondamentales, particulièrement les activités techniques, de l’homme.
La réponse habituellement donnée à cette question est assez curieuse. Les critiques et les historiens ont tendance à affirmer que l'art s'est séparé de l'humain. (...)

L'opposition de l'Art et de la Technique se résout dès qu'on constate que l'art est lui-même, dans une certaine mesure, une technique sur le double plan des activités opératoires et figuratives. Prétendant expliquer l'art en fonction de sa fidélité à la représentation du réel, les critiques et les historiens ont faussé les points de vue. On n'explique pas un langage en fonction des choses qu'il nomme ou des rapports d'idées qu'il exprime. Le but de l’art n'est pas de constituer un double maniable de l'univers ; il est, à la fois, de l'explorer et de l’informer d'une manière nouvelle. La pensée plastique qui existe à côté des pensées scientifique ou technique appartient, à la fois, au domaine de l'action et de l'imagination. L'art ne libère pas l'homme de toutes les contraintes, il ne lui offre pas le moyen d’appréhender et de traduire dans l'absolu des sensations, il constitue un mode de connaissance et d'expression mêlé à l’action. Il existe aussi dans l'ordre de l'imaginaire une fusion de la logique et du concret. A travers les images l'homme découvre, à la fois, l'univers et son besoin de l'organiser. Entre l'art et la technique il ne s'agit donc pas d'une opposition ni d'une identification globale. Le conflit surgit lorsqu'on prétend soustraire au réel l'ordre de l’imaginaire. C'est dans la technique que se rencontrent l'art et les autres activités spécifiques de l'homme. Le domaine de l'art, ce n'est pas l'absolu, mais le possible. Par l’art, les sociétés rendent le monde un peu plus commode ou un peu plus puissant et elles parviennent parfois à le soustraire aux régies de fer de la matière ou aux lois sociales et divines pour le rendre momentanément un peu plus humain. (...) »

L’art et la technique : opposition ou complémentarité dans l’évolution des sociétés ?

« Les artistes ne jouent pas dans une société un rôle d'isolés, indépendamment des techniciens et des penseurs. A la conception d'histoires séparées des différentes disciplines et des différentes activités humaines, il convient de substituer une conception enfin globale des capacités d’expression d'une société qui se modèle en s exprimant. L'art moderne n'a pas le caractère d’un jeu solitaire et gratuit. Adoptant un mode d'expression spécifique un homme ne se retranche pas de la communauté. Les artistes sont aussi des hommes qui créent des Objets. Ces objets peuvent être étudiés comme représentatifs de sensations et d'actions qui ne sont pas nécessairement contradictoires, avec les impressions et les structures qui permettent à d'autres catégories d'individus, dont le corps est formé dans le même milieu technique et naturel, de s’exprimer et de créer aussi des objets de civilisation. A travers l'objet d'art, il est légitime de rechercher des formes et des notions caractéristiques de l'homme entier d'aujourd'hui. L'art n'est pas le domaine des valeurs de refuge, ouvertes à l'homme qui craint la destinée. (...) »

L’art joue-t-il un rôle pacificateur des esprits ?

« Les produits de la pensée technique peuvent être objectivement confrontés avec ceux des pensées scientifique ou plastique dans un même système de compréhension. L'artiste qui compose un tableau ou qui élabore une sculpture produit des objets de civilisation qui, d’un certain point de vue, possèdent des caractères communs avec les œuvres issues de l'activité la plus spéculative, la plus expérimentale ou la plus mécanique de la société. Dans tous les cas il y a production de choses possédant une extériorité par rapport au producteur, utilisables par d'autres et à l'occasion desquelles se produisent des interférences de jugement et d'action. (...)

L'œuvre d'art est, en effet, un objet au sens le plus matériel, le plus concret du terme. Elle est, si l'on veut, une chose. Un tableau se situe dans notre entourage familier comme un meuble ; il se déplace, il se manie, il s'entretient, il s'échange, il s'altère. Il est réel, concret et utile au même titre qu'un ustensile quelconque de la vie courante. En même temps, les uns n'y voient qu'un signe d'éducation ou de richesse, mais les autres y voient, en outre, un ensemble d'éléments ou de signes suggestifs soit de méditation soit de signification qui tantôt conduisent au plaisir de la contemplation et tantôt engendrent des opinions immédiatement utilisables dans le comportement journalier. Par conséquent, l'œuvre d'art est le produit unique d'une activité qui se situe, à la fois, sur le plan des activités matérielles et des activités imaginaires d'un groupe social donné. Dans les deux cas, au surplus, elle possède un double caractère sociologique et individuel, au même titre que la personnalité de l'homme qui l'a produite. »  (Pierre FRANCASTEL, Art et technique, bib. Médiations)

Paul SCHUSS, Le Manoir en Hiver
(Lien : http://www.adagp.fr/fr/banque-images#/?q=cGF1bCBzY2h1c3M%3Dhttp://www.adagp.fr/fr/banque-images#/)

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18 octobre 2020 7 18 /10 /octobre /2020 08:23

LA NATURE HUMAINE (1)
CONSCIENCE DE SOI ET CONNAISSANCE DE SOI

Peut-on se connaître ?
Peut-on réellement connaître l’autre ?

 

L’Homme, un mystère complet, une énigme insondable ?
Pensées convergentes

Blaise Pascal (1623-1662)

 

Blaise Pascal (Clermont-Ferrand, 1623-Paris, 1662). Philosophe, savant, écrivain français, fut d’une précocité intellectuelle exceptionnelle.
À 16 ans, il écrit un traité sur les coniques.
À 19 ans il invente la machine d’arithmétique (la Pascaline).
À partir de 1646, il mène des travaux et entreprend une expérience sur l’existence du vide.
Puis à partir de cette date, s’enchaînent expériences, inventions et travaux de grande qualité : mathématiques, physique…
Ses pensées philosophiques, d’une grande nouveauté, complètent une œuvre aussi impressionnante que variée.
Ses « pensées » sont une mine digne d’un véritable génie.

« Il faut se connaître soi-même. Quand cela ne servirait pas à trouver le vrai, cela au moins sert à régler sa vie, et iI n'y a rien de plus Juste. » (Blaise Pascal) 

 

Théodule Ribot (1839-1916)

 

Théodule Ribot, (Guingamp, 1839-Paris, 1916), fut un psychologue et un philosophe français de grand renom. Agrégé de philosophie, enseigna à la Sorbonne après la soutenance d’un doctorat de psychologie, puis au Collège de France
Féru de novations variées, passionné par le métier d’enseignant, il fut également à l’origine de méthodes pédagogiques et didactiques toujours appréciées.
Décoré de la Légion d’honneur, il fut auteur d’une œuvre essentiellement consacrée à l’Humain, dans toutes ses dimensions…
Parmi sa riche production littéraire, trois ouvrages apparaissent comme des outils d’introspection et de connaissance l’autre d’un grand intérêt philosophique :

-les maladies de la mémoire
-les maladies de la volonté

-les maladies de  la personnalité

« La conscience ne nous révèle à chaque instant notre moi que sous un seul aspect, entre plusieurs possibles. (...)

Pour saisir la personnalité réelle, concrète et non une abstraction qui prend sa place, il ne s'agit pas de se renfermer dans sa conscience, les yeux clos, et de l'interroger obstinément ; il faut au contraire ouvrir les yeux et observer. L'enfant, le paysan, l'ouvrier, les millions de gens qui courent les rues ou les champs, (...), qui n'ont jamais lu de dissertations sur le moi et le non-moi, ni même une ligne de psychologie, ont chacun leur personnalité bien nette et à chaque instant l'affirment instinctivement. Depuis cette époque oubliée où leur moi s'est constitué, c'est-à-dire s'est formé comme un groupe cohérent au milieu des événements qui l'assaillent, ce groupe se maintient sans cesse, en se modifiant incessamment. Pour une grande part, il est composé d'états et d'actes presque automatiques qui constituent chez chacun le sentiment de son corps et la routine de la vie, qui servent de support à tout le reste, mais dont toute altération, même courte et partielle, est immédiatement sentie. Pour une bonne part encore, il est composé d'un ensemble de sensations, images, idées représentant le milieu habituel où l'on vit et se meut, avec les souvenirs qui s'y rattachent. Tout cela représente des états organisés, solidement liés entre eux, se suscitant les uns les autres, formant corps. (...)

La personnalité réelle s'affirme non par la réflexion, mais par les actes.

Voyons maintenant la personnalité factice ou artificielle. Lorsque le psychologue, par l'observation intérieure, essaye, comme il dit, de se saisir lui-même, il tente l'impossible. Au moment où il se met à la tâche, ou bien il s'en tient au présent, ce qui ne l'avance guère ; ou bien, étendant sa réflexion vers le passé, il s'affirme le même qu'il y a un an, dix ans ; il ne fait qu'exprimer savamment et laborieusement ce qu'un paysan sait aussi bien que lui. Avec l'observation intérieure, il ne peut saisir que des phénomènes fugitifs, et je ne sache pas qu'on ait rien répondu à ces remarques si justes de Hume : "Pour ma part, lorsque j'entre au plus intime de ce que j'appelle moi, je me heurte toujours à telle ou telle perception particulière de froid, de chaud, de lumière ou d'ombre, d'amour ou de haine, de plaisir ou de peine. Je ne surprends jamais mon moi dépouillé de toute perception ; je n'observe jamais rien que la perception..."

Chercher par l'analyse à saisir un tout synthétique comme la personnalité ou, par une intuition de la conscience qui dure à peine quelques secondes, à embrasser un complexus comme le moi, c'est se poser un problème dont les données sont contradictoires. Aussi, en fait, les psychologues ont procédé autrement. Ils ont considéré les états de conscience comme accessoires et le lien qui les unit comme l'essentiel, et c'est ce mystérieux dessous qui, sous les noms d'unité, d'identité, de continuité est devenu le véritable moi. Il est clair cependant que nous n'avons plus ici qu'une abstraction ou, plus exactement, un schéma. A la personnalité réelle s'est substituée l'idée de la personnalité, ce qui est tout autre chose. Cette idée de la personnalité ressemble à tous les termes généraux formés de la même manière (sensibilité, volonté, etc.) ; mais elle ne ressemble pas plus à la personnalité réelle que le plan d'une ville à la ville elle-même.

En résumé, réfléchir sur son moi, c'est prendre une position artificielle qui en change la nature ; c'est substituer une représentation abstraite à une réalité. Le vrai moi est celui qui sent, pense, agit, sans se donner en spectacle à lui-même ; car, il est par nature, par définition, un sujet ; et, pour devenir un objet, il lui faut subir une réduction, une adaptation à l'optique mentale qui le transforme et le mutile. » (Th. RIBOT, Les maladies de la personnalité. Ed. Félix Alcan. 1907.)

 

Paul Valéry (1871-1945)
 

Paul Valéry (Sète, 1871- Paris, 1945), est un écrivain  français prolixe, auteur d’une œuvre fort riche.
De la poésie, il passe à l’art, à la musique, aux mathématiques, tout en s’intéressant à la philosophie, à la connaissance de soi et du monde. « Les carnets » sont un reflet de cet éclectisme caractéristique de son œuvre couronnée par des distinctions prestigieuses : Grand  officier de la Légion d’Honneur, Prix Louis-Barthou…

« Peut-être l'accroissement de la conscience de soi, l'observation constante de soi-même conduisent-ils à se trouver, à se rendre divers ? L'esprit se multiplie entre ses possibles, se détache à chaque instant de ce qu'il vient d'être, reçoit ce qu'il vient de dire, vole à l'opposite, se réplique et attend l'effet... se connaître n'est que se prévoir, se prévoir aboutit à jouer un rôle...
Il ne faut jamais oublier que dans l'observation que nous faisons de nous, il entre infiniment d'arbitraire. (...) Le vrai que l'on favorise se change par là insensiblement sous la plume dans le vrai qui est fait pour paraître vrai. Vérité et volonté de vérité forment ensemble un instable mélange où fermente une contradiction et d'où ne manque jamais de sortir une production falsifiée. » (Paul Valery. Variété II.)

« Nous ne pensons jamais que ce que nous pensons nous cache ce que nous sommes. » (Paul Valery, Monsieur Tesle.)

 

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11 octobre 2020 7 11 /10 /octobre /2020 07:56

INFLUENCE DE LA SCIENCE ET DE LA TECHNIQUE SUR LA CIVILISATION OCCIDENTALE

Que serait l’Occident aujourd’hui sans la science et la technique ?

André Siegfried (1875-1959)

Un  avis autorisé : André Siegfried

André Siegfried, né au Havre le 21 avril 1875 et mort à Paris le 28 mars 1959, est à la fois géographe, sociologue, historien, économiste et écrivain français. Il enseigne à partir de 1911 à  l’École libre des sciences politiques. Premier président d'honneur de l'Institut havrais de sociologie économique et de psychologie des peuples (fondé en 1937), il est élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1932. En 1944, André Siegfried est élu à l’Académie française et  devient le premier président de la Fondation nationale des sciences politiques en 1945.
En 1954, il fonde l’Institut des sciences et techniques humaines, classe préparatoire aux grandes écoles.

Auteur prolifique et d’une grande érudition : quelques ouvrages : Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République, Le Canada, Puissance internationale, Les États-Unis d’aujourd’hui

L’homme et la machine ou   (L’homme inventa la  machine)

« Il me semble, quant à moi, que la civilisation occidentale repose sur un triple fondement : une conception de la connaissance, une conception de l'individu et une conception de la technique...

La conception technique de l'Occident moderne est venue de la révolution industrielle du machinisme, que nous plaçons symboliquement en 1767 avec la découverte de la machine à vapeur parce qu'elle a consisté essentiellement dans l'utilisation par l'homme des forces de la nature. Jusque-là, l'homme avait travaillé simplement avec l'outil qui était limité par la force du muscle, mais à partir de ce moment les forces de la nature ont été au service de l'homme d'une manière illimitée. De ce fait, la puissance de l'homme s'est trouvée en quelque sorte sans limite ; l'homme a pu faire quantitativement n'importe quoi. L'outil conduit par le muscle se fatigue, l'animal conduit par l'homme se fatigue, mais la fatigue n'existe pas pour la machine. Et l'homme est arrivé à cette conception — confirmée par les faits en quelque sorte — qu'il est capable de tout, que rien n'est impossible à l'homme. »

La science et la technique libèrent l’homme de tâches physiques difficiles, soulagent ses bras et ses muscles, et l’homme, à son tour domine la nature et la met à son service

Pour le meilleur ou pour le pire?

« Mais en même temps que cette conception de la technicité se modifiait, la conception de la science s'est modifiée, de même que la conception de son utilisation et son fondement moral. Vous savez que, pour les Grecs, la science est surtout une question de curiosité intellectuelle ; ce qu'elle était pour Renan : connaître le monde, découvrir les secrets de la Terre, de l'Univers, voir comment se comportent les phénomènes, non pas seulement pour s'en servir mais surtout pour les comprendre. Vous vous rappelez qu'Archimède, qui est le plus grand inventeur de tous les temps et le maître de l'efficacité et de la productivité moderne, s'excusait auprès de ses concitoyens d'avoir fait servir la science à un but matériel et à un but pratique, défendre sa patrie contre les Romains.

Dans la vie moderne, la conception de la science est devenue tout à fait différente ; pour nous, la science est devenue une occasion de production et de productivité et, dans beaucoup de cas, elle s'est confondue avec la technique. Dans l'époque moderne, nous ne considérons pas seulement la science comme un but de connaissance, mais comme un but d'amélioration des conditions de l'existence, d'amélioration du niveau de vie... »

Dans l’Antiquité grecque, science signifie curiosité : pas de science sans curiosité.
Le but de la science moderne : soulager l’homme et lui permettre de s’affirmer face à la nature

Pour le meilleur ou  pour le pire ?

« De là une conséquence extrêmement importante : cette science que, pour reprendre les termes de Nietzsche, nous pouvons appeler "apollinienne" au temps des Romains ou des Anciens, c'est-à-dire désintéressée, philosophique et poétique en quelque sorte, est devenue un instrument d'amélioration humaine et un instrument de puissance ; elle est devenue « dionysienne » et a échappé au contrôle de la raison, et toutes les tentations de la puissance et de l'impérialisme se sont présentées à celui qui détenait la science. Elle n'est donc pas seulement restée un instrument de connaissance, elle est devenue un instrument de puissance et, dans une certaine mesure, elle a intoxiqué notre conception générale de la science. »

Évolution de la science et de la technique. La science et la technique, bref, la machine au service de l’homme ou l’homme esclave de la machine ?

« Il reste à étudier dans quelle mesure ces trois fondements ont des relations l'un avec l'autre. Dans une conception saine et classique de notre civilisation occidentale, la technique devient un moyen au service de la connaissance qui est elle-même au service de l'individu. Mais vous pouvez avoir une perversion de ces relations, une hiérarchie entièrement différente dans laquelle la technique, au lieu d'être un moyen, tend à devenir un but. C'est une tendance naturelle à l'homme, car vous avez dû observer que, dans tous les domaines, au bout d'un certain temps, le moyen tend à devenir un but ; c'est ce qui explique les dangers de l'expert et les dangers du virtuose : le virtuose croit que c'est son violon qui est le but et non la musique, et il oublie que le but est non de montrer son talent et sa virtuosité, mais de créer une sensation musicale. Vous retrouverez la même tendance avec le savant et la technique : la technique tend à devenir un but et dans ces conditions — vous n'avez qu'à voir ce qu'est notre civilisation — la technique, dans beaucoup de cas, n'est pas au service de l'homme, c'est l'homme qui est au service de la machine, qui devient le prisonnier et l'esclave de la machine. Et la connaissance elle-même n'est pas au service de l'individu, elle passe au service de la technique appliquée, avec tous les dangers et toutes les tentations de la puissance. Je ne vous dis pas que c'est la règle générale, nous connaissons assez de savants désintéressés, et le véritable savant est toujours désintéressé, mais il est pris en main par les États, il perd sa liberté d'action, ou bien il est pris par l'industrie avec les tentations du gain, les tentations de la réalisation qui sont plus nobles que celles du gain, mais moins nobles que les tentations de la connaissance. Tout un problème nouveau s'est présenté qui est bien le problème de notre temps et qui peut se résumer dans les relations de la technique et de la culture. »

                                           André Siegfried, Technique et culture dans la civilisation du XXe siècle, Conférence prononcée le 6 janvier 1953.

« La machine a gagné l’homme : l’homme s’est fait machine. Il fonctionne et ne vit plus ». (Gandhi)

(Gandhi)

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4 octobre 2020 7 04 /10 /octobre /2020 06:46

MÉDITONS

JOHN DONNE
NUL HOMME N’EST UNE ÎLE

John Donne (1572-1631)

John Donne (1572-1631) : poète et prédicateur anglais sous le règne de Jacques 1er.
Élevé dans une famille catholique, il se convertit à l’anglicanisme en 1590.
Sa mère était la fille de l’écrivain et poète John Heywood et d’Elizabeth Rastell, petite-nièce de Sir Thomas More.
Il est considéré comme le chef de file de la poésie métaphysique. Son œuvre est variée : poèmes d’amour, sonnets religieux, épigrammes, élégies, chansons, sermons, traductions du latin.

Nul homme n'est une île…

« Qui ne tend l’oreille à une cloche qui sonne pour n’importe quel événement ?

Mais qui peut l’éloigner de la cloche qui fait passer une part de lui-même hors de ce monde ?

Nul homme n’est une île, complète en elle-même ;

Chaque homme est un morceau du continent, une part de l’ensemble ;

Si un bout de terre est emporté par la mer, l’Europe en est amoindrie,

Comme si un promontoire l’était, comme si le manoir de tes amis ou le tien l’était.

La mort de chaque homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité.

N’envoie donc jamais demander pour qui la cloche sonne : elle sonne pour toi. »

John Donne, Méditations en temps de crise, « Méditation XVII » (1624), traduction de Franck Lemonde © Rivages, 2002

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27 septembre 2020 7 27 /09 /septembre /2020 07:38

.  ;

UN PEU DE POÉSIE PAR CES TEMPS DIFFICILES

Maurice Carême, né 12 mai 1899 à Wavre et mort le 13 janvier 1978 à Anderlecht,
poète et écrivain belge de langue française

.  ;

PONCTUATION

- Ce n’est pas pour me vanter,
Disait la virgule,

Mais, sans mon jeu de pendule,
Les mots, tels des somnambules,
Ne feraient que se heurter.

- C’est possible, dit le point.
Mais je règne, moi,
Et les grandes majuscules,
Se moquent toutes de toi,
Et de ta queue minuscule.

- Ne soyez pas ridicules,
Dit le point-virgule,
On vous voit moins que la trace
De fourmis sur une glace.
Cessez vos conciliabules,
Ou tous deux, je vous remplace !

                                                                                                                                                          Maurice Carême, Au Clair de la lune.

 

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20 septembre 2020 7 20 /09 /septembre /2020 07:56

LA JEUNESSE FRANÇAISE ET L’ATTRAIT DE LA TECHNIQUE,
JACQUES DUQUESNE,

POINT DE VUE

UNE SPÉCIALITÉ FRANÇAISE ?

Jacques Duquesne (Dunkerque, 1930-), journaliste et écrivain français.
Il mène une carrière brillante et riche comme journaliste dans de nombreux journaux et revues dont La Croix, le Pont, L’Express…
Et conjointement comme écrivain, auteur d’une œuvre littéraire prodigieuse et d’une infinie variété : religieuse, laïque, romans, essais… qui lui valent plusieurs distinctions

Les jeunes et la technique

« S'il est un pays où la jeunesse retient aujourd'hui l'attention des générations précédentes, c'est bien la France. De multiples enquêtes, colloques, reportages, conférences le prouvent : la société française s'interroge sur sa jeunesse...
Jeunes du monde moderne, la technique a pour eux une extrême importance et exerce une grande séduction. Cette séduction se marque de mille manières.
Par exemple, ces jeunes qui évitent généralement le conflit avec les adultes acceptent celui-ci dans un seul cas : ils tombent souvent en désaccord avec leurs collègues de travail plus âgés parce qu'ils estiment que ceux-ci n'utilisent pas assez, dans leur métier, les ressources que la technique moderne met à leur disposition. On cite souvent le cas du fils d'agriculteur qui souhaite mécaniser l'exploitation familiale alors que son père s'y oppose. Mais ce phénomène est bien plus vaste. Il atteint tous les milieux. »

Pourquoi les jeunes Français sont-ils autant attirés par les techniques ?

« Autre phénomène qui marque l'attrait de la technique : la "sacralisation" du moteur. "Une auto ou rien", répondait un jeune Parisien à qui l'on demandait ce qu'il attendait de la vie. Et ce sentiment est largement partagé. A vingt-quatre ans, un homme sur quatre est personnellement propriétaire d'une voiture (ce qui est bien supérieur à la moyenne nationale, toutes générations confondues). Pour la France, il s'agit d'une révolution, et relativement récente.

L'attrait de la technique s'exprime encore dans les choix professionnels. Lors de l'enquête-sondage effectuée par l'Institut français d'opinion publique, une question portait sur "la profession idéale". On demandait aux jeunes quelle profession ils choisiraient s'ils en avaient encore la possibilité et si aucun obstacle (matériel, social, intellectuel, géographique, etc.) ne limitait le choix. Ils ont classé en premier heu : "ouvrier qualifié et technicien" ; en second lieu : "professions libérales" ; au troisième rang : "ingénieurs et chimistes" ; etc. Les professions techniques viennent donc largement en tête. On notera en outre que, dans ce classement, "ouvrier qualifié" a été préféré à "ingénieur". Puisqu'il s'agissait, somme toute, d'un rêve, on ne comprend pas pourquoi les jeunes interrogés n'ont pas choisi d'emblée la profession la plus brillante. Manque d'ambition ? Il semble, en fait, que ces jeunes ont été incapables de rêver, de répondre dans l'abstrait, d'imaginer une situation où ils pourraient choisir sans obstacles. Ils sont trop réalistes, trop lucides. L'analyse de leurs réponses montre qu'ils se sont déterminés en fonction du possible. La plupart ont indiqué une profession qui leur faisait gravir un échelon, pas plus. Aucun d'entre eux, ou presque, n'a osé manifester ou n'a pu éprouver des ambitions qui pouvaient paraître démesurées. »

L’attrait des jeunes pour la technique et la mécanique : une spécificité française ?

« Les conséquences de l'attrait pour la technique sont multiples. Citons, d'abord, un refus du passé. "Je suis pour la modernisation à tous les points de vue", dit une jeune fille de dix-huit ans, et on peut méditer longtemps sur une telle phrase. Pour ces jeunes, le passé est mort. "Hitler, connais pas", comme dit le titre d'un film sur la jeunesse qui eut un certain succès. Seul l'avenir les intéresse. Et la politique française, dans la mesure où elle fait constamment référence aux querelles du passé, ne les passionne pas.

D'ailleurs, avec le passé sont mortes les idéologies : ces jeunes sont et se veulent réalistes. On peut le regretter, mais ils préfèrent les objets aux mots et aux idées.

Le phénomène des "idoles des jeunes", ces chanteurs qui obtiennent un tel succès de foule (Johnny Halliday en France ou les Beattle's en Grande-Bretagne), témoigne, lui aussi, que le passé est mort. Le passé, c'est le monde des héros. Les "idoles" sont des hommes du présent, qui ont réussi, avec lesquels un garçon de seize ans peut s'identifier. Et les "idoles" représentent en même temps cette part de rêve qui est nécessaire à tout homme, particulièrement à cette génération si terre à terre.

Mais ce monde technique, auquel adhèrent les jeunes, est plutôt effrayant. "Massifié", rangé, organisé, il est quelque peu écrasant. Il ne laisse pas de place aux originaux ou aux rêveurs. Il ne facilite pas la naissance de grands sentiments et, quand on les éprouve, une certaine pudeur gêne leur manifestation. Ce monde technique explique en partie l'inquiétude des jeunes, et leur comportement apparemment inspiré par la recherche de la sécurité personnelle.

La sécurité ! Elle revêt à leurs yeux une importance considérable. On a ainsi interrogé une centaine de jeunes filles, presque toutes issues de la grande bourgeoisie parisienne, en leur demandant ce qu'elles attendaient surtout de la vie. Avec beaucoup de franchise, elles ont d'abord répondu... un mari. Mais elles ont ajouté aussitôt après : la sécurité. »

 

Quel rapport entre attrait de la technique et sécurité, pour les jeunes ?

« Or, étant donné leur milieu social, il ne s'agissait pas pour elles de rechercher la sécurité matérielle. Leurs réponses traduisaient une inquiétude d'un autre ordre.

Dans tous les milieux, on retrouve cette préoccupation, à laquelle s'ajoutent souvent les soucis matériels. Elle explique l'importance de l'argent pour cette génération, argent conçu comme le moyen d'acquérir le confort, mais aussi comme un gage de sécurité. Les dernières enquêtes-sondages ont prouvé, à la grande surprise des adultes, qu'un jeune Français sur deux épargne, met "de l'argent de côté". Et parmi ceux qui épargnent, 50 p. 100 (soit 1/4 du total) indiquent qu'ils agissent ainsi par précaution.

L'attrait du foyer, lui aussi, peut s'expliquer par cette recherche de la sécurité. Le mariage semble avoir plus de succès que jamais et c'est de leur foyer que les jeunes disent attendre les plus grandes satisfactions de leur vie. Mais si l'on poursuit l'investigation un peu plus loin, on s'aperçoit que, pour la plupart, le foyer ne représente pas d'abord l'aventure d'un couple, l'amour. Le foyer est surtout conçu comme un refuge, où l'on est deux à se serrer les coudes pour supporter plus aisément un monde inquiétant.

Les adolescents, ceux qui ne peuvent pas encore penser au mariage, recherchent ce refuge dans la "bande". Le phénomène des bandes de jeunes qui se retrouvent ensemble pour leurs loisirs a pris une extension considérable, à la campagne comme à la ville. On aurait tort de le confondre avec le phénomène de la délinquance juvénile. Non. La bande, le groupe inorganisé, informel, est un phénomène typique de l'adolescence. Que recherche le jeune dans la bande ? Sortir de sa solitude et se rapprocher d'autrui, sans doute. Mais surtout, il y trouve le sentiment d'une puissance qu'il ne pourrait exercer seul. Il peut constater que ses sentiments, ses aspirations, son langage sont partagés par les autres. Cette convergence de sentiments, qu'il trouve dans la bande, le réconforte. En somme — et l'on n'insistera jamais assez sur ce fait — la bande apporte, mais elle n'exige rien en échange, elle ne demande pas d'effort, elle n'engage pas. L'amitié, elle, exige des efforts, elle engage. Mais les jeunes ont peu d'amis. Ils ont surtout des copains...

Ce dont les jeunes ont le plus besoin, c'est qu'on leur laisse quelque chose à faire. Alors, peut-être, pourraient-ils manifester leur dynamisme. Il est certain, en tout cas, que se rétablirait le dialogue entre les générations, dialogue qui est actuellement si pauvre. A travers les mutations si rapides du monde, c'est ce dialogue qu'il faut à tout prix maintenir ou rétablir. » 
                                                                                            Jacques Duquesne, Revue « Le Français dans le Monde », juin 1965.

 

Ce regard porté sur la jeunesse française de 1965 par Jacques Duquesne, est-il en tout point conforme à celui d’un observateur attentif de 2020 ?

 

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6 septembre 2020 7 06 /09 /septembre /2020 09:31

PETITE ESCAPADE ESTIVALE EN MÉMOIRE

L’Ancien Temps
     En France, avant 1789
     Structures administratives, religieuses, culturelles…

les gouvernements

 

 

 

 

 

 

les ressorts de parlements

 

 

 

 

 

 

 

les généralités

 

 

 

 

 

les pays de gabelle

 

 

 

 

 

les diocèses

 

 

 

 

 

 

les familles de langues

Lettre de Fénelon à Louis XIV, 4 mai 1693

 « Cependant, vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque ; les villes et la campagne se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent, vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre état, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au-dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions... C'est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant sous un roi qu'on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le serai en effet si les conseils flatteurs ne l'avaient point empoisonné.

 

Le peuple même (il faut tout dire) qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l'amitié, la confiance et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus ;  il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez aucune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le Roi, dit-on, avait un cœur de père pour ses peuples, ne mettrait-il pas sa gloire à leur donner du pain, et à les faire respirer après tant de maux, qu'à garder quelques places de la frontière qui causent la guerre ? Quelle réponse à cela, Sire ?...

 

Mais pendant qu'ils manquent de pain, vous manquez vous-même d'argent et vous ne voulez pas voir l'extrémité où vous êtes réduit. Parce que vous avez toujours été heureux, vous ne pouvez vous imaginer que vous cessiez jamais de l'être. Vous craignez d'ouvrir les yeux, vous craignez que l'on vous les ouvre, vous craignez d'être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire. Cette gloire qui endurcit votre cœur vous est plus chère que la justice, que votre propre repos, que la conservation de vos peuples, qui périssent tous les jours des maladies causées par la famine, enfin que votre salut éternel, incompatible avec cette idole de gloire.

 

Voilà, Sire, l'état où vous êtes. Vous vivez comme ayant un bandeau sur les yeux... pendant que vous prenez dans un rude combat le champ de bataille et la canon de l'ennemi, vous ne songez pas que vous combattez sur un terrain qui s'enfonce sous vos pieds, et que vous allez tomber, malgré vos victoires. »

La « révolution » industrielle (une nouvelle société)

  • Naissance des premières sociétés par actions

Statuts de la Compagnie des Houillères et Chemins de fer de Carmaux-Toulouse (1856)

«Article 1 : Il est formé une société par actions entre MM. Mancel père et fils, gérants de ladite société, et toutes personnes qui deviendront propriétaires des actions.

Article 2 : La société a pour objet l'exploitation des mines de houille (charbon) de Carmaux et l'exploitation du chemin de fer de Carmaux à Albi (...).

Article 5 : La société prend nom de Compagnie des Houillères et Chemins de fer de Carmaux-Toulouse.

Article 6 : Le capital est fixé à 17 400 000 francs et divisé en 116 000 actions de 150 francs chacune.

 Article 22 : Il sera formé un conseil de surveillance composé de 11 membres nommés par l'assemblée générale des actionnaires.

Article 28 : L'assemblée générale se compose de tous les actionnaires propriétaires de 40 actions au moins. »

 

  • Création de grandes usines

L’usine se substitue peu à peu à l’atelier, l’ouvrier à l’apprenti, le patron au maître.

Nouvelle usine

 

  • Apparition de grands magasins

Galeries Lafayette, Au Bon Marché, Les Grands Magasins du Louvre, Le Bazar de l’Hôtel de Ville (BHV), La Samaritaine, Le Printemps Haussmann, le Petit Saint-Thomas…

 

  • Apparition des classes sociales (lutte de classes sociales) : bourgeoisie, prolétariat, syndicats…

Le double rôle de la CGT

« La CGT groupe en dehors de toute école politique tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du patronat. Dans l'œuvre quotidienne, le syndicat poursuit l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires... Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'œuvre du syndicalisme ; le syndicat prépare l'expropriation capitaliste : il propose comme moyen d'action la grève générale. Le syndicat n'a pas à se préoccuper des partis qui en dehors et à côté peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale.» (Extrait de la Charte d'Amiens, 1906).

le patron et l'ouvrier

  • Progrès social

          Le progrès social en France aux XIXe -   XXe siècles

1791 : loi Le Chapelier : les syndicats et les grèves sont passibles des tribunaux.

1803 : les ouvriers doivent posséder un livret rempli par les patrons (dates d'embauchés, salaires, comportement), faute de quoi ils peuvent être arrêtés pour vagabondage.

1841 : interdiction du travail des «ouvriers» de moins de 8 ans.

1864 : loi autorisant la grève. Suppression du livret ouvrier.

1874 : création de l'inspection du travail ; interdiction du travail des enfants de moins de 13 ans.

1884 : loi Waldeck Rousseau, accordant la liberté syndicale, sauf aux fonctionnaires.

1892 : travail des adolescents (13-18 ans) ramené à 10 heures par jour. Travail des femmes limité à 11 heures, interdit de nuit.

1898 : loi établissant le principe de la responsabilité du patron en cas d'accident du travail, ce qui entraîne l'obligation pour le patron de verser des indemnités aux accidentés.

1900 : loi Millerand : journée de travail limitée à 10 heures.

1907 : repos hebdomadaire obligatoire.

1910 : loi sur les retraites ouvrières, financées par des cotisations ouvrières, patronales et une contribution de l'État.

1913 : loi sur le repos des femmes en couches.

 

  • Transformation des villes et des campagnes, exode rurale

            L’exode vers Lyon

« Le voisinage d'un puissant bassin houiller a développé les industries nouvelles : la cité vivait jusque-là uniquement par la soierie et la banque ; elle est devenue une gigantesque usine où toutes les productions se rencontrent. Le peuple des commerçants et des tisseurs établis dans la ville ne pouvait suffire pour les nouveaux établissements ; il a fallu faire appel au dehors ; depuis quarante ans un flot continu de Savoyards, de Dauphinois, d'Auvergnats, de Suisses et d'Italiens se porte sur Lyon, noyant les Lyonnais dans leur masse sans cesse croissante. Et l'accroissement se poursuit d’une façon régulière. Chaque jour, des industries nouvelles se créent, recrutant sans peine dans les milliers de bras venus de tous les points de l'immense région que parcourent le Rhône, la Saône, la Loire. »  (V.E. Ardouin-Dumazet, Voyafe en France, 1896.)

 

  • L’expansion : outremer

La chasse aux colonies en Afrique

La révolution ou transformation scolaire et éducative
(Les lois Jules Ferry et leurs effets)
 

1-Toute personne a droit à l’éducation. L’éducation doit être gratuite au moins en ce qui concerne l’enseignement élémentaire et fondamental. L’enseignement élémentaire est obligatoire.   (Déclaration universelle des droits de l'homme (1948)

2-La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle, à la culture.  (Préambule de la Constitution française de 1958.)
 

3-Les États reconnaissent le droit de l’enfant à l’éducation, et en particulier, en vue d’assurer l’exercice de ce droit progressivement et sur la base de l’égalité des chances :

  • Ils rendent l’enseignement primaire obligatoire et gratuit pour tous,
  • Ils encouragent l’organisation de différentes formes d’enseignement secondaire.  (Convention des droits de l’enfant, art. 28 (1989))

 

 

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28 juin 2020 7 28 /06 /juin /2020 09:23

POUR VOTRE INFORMATION

 

 

À TOUTES LES LECTRICES ET TOUS LES LECTEURS DU BLOG, BONNES VACANCES D’ÉTÉ, REPOSANTES ET AGRÉABLES.

DÈS LA RENTRÉE DE SEPTEMBRE, DE NOUVEAUX ARTICLES, À LIRE ET À COMMENTER À VOLONTÉ VOUS SERONT PRÉSENTÉS.

À BIENTÔT

TD

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