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28 mars 2021 7 28 /03 /mars /2021 07:43

 

 

Un peu de douceur en ce début de printemps

 

 

ÉTUDE DE CHAT

De Maurice Rollinat

 

 

Longue oreille, des crocs intacts, de vrais ivoires,
Le corps svelte quoique râblu,
Son beau pelage court et gris à barres noires
Lui faisant un maillot velu ;

 

 

Des yeux émeraudés, vieil or, mouillant leur flamme
Qui, doux énigmatiquement,
Donnent à son minois le mièvre et le charmant,
D'un joli visage de femme.

 

 

Avec cela rôdeur de gouttières, très brave,
Fort et subtil, tel est ce chat,
Pratiquant à loisir le bond et l'entrechat,
Au grenier comme dans la cave.

 

 

Aujourd'hui depuis l'aube, ayant bien ripaillé
Au vieux château qui le vit naître,
Il est, sur son fauteuil poudreux et dépaillé,
Accroupi devant la fenêtre.

 

 

Il pleuvasse un peu, mais pour ce craintif de l'eau
L'ondée a trop de violence ;
Il reste au gîte, y fait son ronronnant solo
Dans la musique du silence.

 

 

Confit en sa mollesse, il peine à s'étirer,
Piète, sort sa griffe, la rentre ;
Pour le moment, sans puce, et gavé son plein ventre
Il n'a plus rien à désirer.

 

 

Une poussière ayant picoté son nez rose,
Il éternue, et comme un loir,
Il s'étend paresseux, chargé de nonchaloir,
Et genoux pliés se repose.

 

 

L'œil mi-clos, rêvassant plutôt qu'il ne sommeille,
Gardant l'ouïe et l'odorat,
Il guigne le grillon du mur, flaire le rat,
Écoute ronfler une abeille.

 

 

Le temps passe, à la fin, de sieste en somnolence,
Il s'endort, puis, se réveillant,
Se rendort de nouveau, se réveille en bâillant,
Tant qu'il sort de son indolence.

 

 

Il toussote, se mouche et se désassoupit,
Bombe son échine et la creuse
En redressant sa queue alerte, toute heureuse
D'avoir terminé son répit.

 

 

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21 mars 2021 7 21 /03 /mars /2021 08:29

 

AFRIQUE : L’HOMME ET LA SÉCHERESSE

 

 

Désenchantement de la situation postcoloniale : la dégradation des institutions, la corruption, le népotisme, les mœurs qui se dégradent, cette situation est aggravée par les fléaux naturels comme la sécheresse qui sévit souvent au Sahel.
Cette situation est décrite par Charles Cheikh Sow dans le passage ci-dessous.
Charles Cheikh Sow, né en 1946, est un écrivain nouvelliste et scénariste sénégalais. Il trouve l’essentiel de son inspiration et son œuvre « Cycle de sécheresse » dans la mise en scène des animaux entre eux, ou entre humains et animaux.

Dans cet extrait, l’auteur relate l’errance, dans le Sahel, des troupeaux et bergers à la recherche d’eau et de nourriture. Mais à cause de l’homme, ils ne peuvent accéder à l’eau, si précieuse, vitale.

« Les bœufs pleurent bien

Les pleurs et l'agitation des bœufs étaient à leur comble, augmentant la perplexité de Yoro, lui découvrant la perversité de la situation : les bêtes avaient bien trouvé de l'eau qui était là, — on l'entendait vivre, on la sentait —, mais qui passait, inaccessible, prisonnière.
    La gigantesque caverne de ciment remplie d'eau ne comportait aucune ouverture ; pas la moindre petite fissure ; la nuit tombait et Yoro, désespéré par la torturante situation, ne savait que faire. [...]

Yoro décida enfin de faire quelque chose devant cette nouvelle cruauté du destin et, redevenant berger, donna un coup de bâton au montal, le poussant en avant, le long du gros tuyau. Il y avait bien quelque part une ouverture, un robinet, un endroit où cette eau, ce fleuve prisonnier, sortirait pour les abreuver. Et d'ailleurs que faire d'autre ?

Il faisait sombre maintenant et ils marchaient toujours ; les bœufs s'étaient un peu calmés, obéissant à leur maître, comme assurés qu'ils boiraient bien de cette eau invisible mais proche.
Le fleuve enfermé fit un détour et, tournant aussi, le groupe sentit une présence. Yoro fit ralentir l'allure, distinguant dans la nuit des formes mouvantes. Ils s'en approchèrent prudemment et Yoro finit par reconnaître d'autres troupeaux et leurs bergers.

 

Il connaissait certains de ces hommes et fut heureux de les retrouver par ce singulier hasard. Ils se concertèrent au milieu de leurs bêtes ; tous avaient connu le même drame : descendant vers le Sud, leurs bœufs les avaient conduits, certains depuis plusieurs jours, vers cette eau prisonnière. Ceux qui avaient posé cette canalisation avaient-ils conscience du piège cruel qu'ils dressaient en même temps aux êtres assoiffés, condamnés à sentir l'eau inaccessible filer devant eux ? L'homme est-il décidément l'impur dont chaque acte apporte sa part de malheur ?

Un jeune berger que Yoro ne connaissait pas monta soudain sur le tuyau. Comme un dieu inconnu et nocturne, il dominait tout, hommes, bêtes, paysage désolé, et il parla :

 

"Cette eau-là, qui coule sous mes pieds, est eau de notre terre. L'eau n'a jamais appartenu à personne d'autre qu'au Bélier Céleste. Cette eau va en ville où il suffit d'ouvrir un robinet pour en boire, se baigner et même la gaspiller à arroser des fleurs inutiles ou à laver des voitures où nous ne monterons jamais. Nous ne pouvons, nous, laisser mourir de soif, laisser crever nos pauvres bêtes alors que cette eau provocante nous passe sous le nez. Je sais le risque que nous courons devant les autorités, mais devons-nous nous laisser périr ? Je propose que nous prenions notre part légitime de toute cette eau !"

 

 

Des approbations saluèrent ces mots et une masse de fer apparut, qui fut passée à l'homme sur la canalisation. Il commença à frapper sur le dur ciment et Yoro crut d'abord que l'entreprise serait vaine, la masse rebondissant comme sur du fer. Pourtant, rapidement, il y eut un craquement ; un coup de tonnerre, et une gerbe d'eau pure s'élança vers le ciel. La masse puissante s'était enfoncée dans le tuyau comme dans une outre gonflée. Une véritable pluie, mais surgie du sol, aspergeait le monde alentour. Des clameurs de joie saluèrent la délivrance de l'eau et celle des êtres.

L'eau, d'elle-même, agrandissait maintenant le trou fait par l'homme, comme avide de se répandre sur le sol aride. Une espèce de lac se forma rapidement, s'étendant à une vitesse prodigieuse, où hommes et bœufs se jetèrent en une mêlée joyeuse. » (Charles Cheikh SOW, Cycle de sécheresse, Hatier, Coll. Monde Noir Poche.)

 

 

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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 14:11

ENTRE LA FRANCE ET L’AFRIQUE
ENTRE MER ET TERRE
LE REGARD DU POÈTE ET ÉCRIVAIN GUYANAIS
RENÉ MARAN

De la Négritude à l’Humanisme
Par delà les peuples et les cultures

René Maran (1887-1960) (1)

 

Un administrateur colonial atypique
       Un choix difficile entre la France et l’Afrique
       « Le miroir à deux faces »

René Maran, né à Fort-de-France, en 1887, dans le navire transportant ses parents vers la Martinique, décède à Paris en 1960.
Son père guyanais était en partance pour l’Afrique (A.E.F.) pour prendre son poste d’administrateur colonial de la France dans cette région d'Afrique.
René Maran (comme une prédestination ?) suivra le même chemin, après ses études de Droit à l’université de Bordeaux.

 

 

Son père, affecté au Gabon, en A.E.F., au service de la France, l’inscrit dans un pensionnat de Bordeaux à l’âge de 7 ans, en vue de lui assurer une éducation et une formation de qualité.
René Maran fréquente le lycée de Talence, puis le lycée Montaigne de Bordeaux avant de mener à bien des études de Droit.
Au lycée de Bordeaux René Maran se découvre une passion, l’écriture. Sa « vocation » d’écrivain y commence d’abord par de petits poèmes, appréciés, semble-t-il, par ses camarades puis par des Français qui l’aident à se faire connaître.

Sous les ailes d’un grand serviteur de la République et de la Nation française

C’est dans ce lycée qu’il rencontre un autre Guyanais, futur grand serviteur de la France, Félix Éboué, qui sera nommé Gouverneur de l’A.E.F. (C’est lui qui ouvrira les portes du continent africain au général de Gaulle, en obtenant le ralliement à la Résistance présidée par le général, d’abord de l’A.E.F, puis l’A.O.F. Enfin tout le  continent se rallie à la France Libre.)

 

Félix Éboué (1884-1944)

 

 

Plus tard, René Maran, publie son premier roman Batouala qui scelle son avenir d’écrivain.
Batouala sonne dans sa vie comme un vrai coup de tonnerre en remportant le Prix Goncourt en 1921. Ce Prix est pour la première fois décerné à un Noir français. Le retentissement est immense. Mais le premier surpris c’est l’auteur, René Maran, qui, de son poste d’administrateur colonial à Fort-Archambault, (actuel Sarh au Tchad) ignorait même que sont livre était retenu pour le Prix Goncourt, d’où les difficultés des organisateurs à le joindre et à l’en informer.

Mais le retentissement de l’événement est sans doute dû en tout premier lieu à sa couleur de peau : il est noir. Il venait d’avoir 34 ans !
C’est à ce jeune Noir qu’est allé l’honneur du plus prestigieux prix littéraire français  de l'époque!
En effet, cet illustre inconnu concourait (sans le savoir) avec des célébrités littéraires connues et reconnues, habituées aux trophées du genre, parmi lesquels Léon Daudet.

Mais que ce lauréat noir ait régulièrement récolté 20/20 en dissertation pendant sa scolarité au lycée Montaigne de Bordeaux, n’impressionne personne. Seule sa couleur de peau importe !
Depuis, l’administrateur subalterne en poste au Tchad, n’a jamais été en odeur de sainteté auprès de ces collègues français en Afrique.
Le succès littéraire de ce dernier délie les langues, surtout les plumes. Qu’on en juge par le regard porté sur lui par ces derniers.

« Treize ans que l'adjoint principal de troisième classe des services civils crapahute dans l'Afrique équatoriale française, mutation après mutation. Chaque fois, il est traité d'indésirable, se fait tel, d'ailleurs, comme pour mieux coller à cette exécrable réputation. Susceptible, procédurier, colérique, fainéant, hautain : la liste des griefs est infinie. "Il me semble que la seule solution est qu'il soit invité à aller chercher ailleurs, hors de l'administration coloniale, d'autres chefs auxquels il lui répugnera moins d'obéir", a conclu un supérieur avant de le virer. Cet " irrégulier de la vie qui ne souffre pas d'être commandé", selon une autre amabilité, a finalement atterri à Fort-Archambault, où il ne passe pas mieux qu'ailleurs.

[…]. Il vient d'écoper d'un blâme du gouverneur pour "négligence dans son service et actes d'incorrection et d'indiscipline vis-à-vis de ses supérieurs". Une admonestation qui s'ajoute aux autres dans un dossier personnel qui vire au casier judiciaire. Sa carrière coloniale est compromise. Il est condamné à végéter dans les zones reculées de l'Empire, il le sait, à pourrir dans la brousse jusqu'à la retraite, la démission ou l'ulcère.

Il n'atteindra jamais même le grade modeste de son père, feu Léon Herménégilde Maran, un des premiers administrateurs coloniaux noirs, envoyé au Congo à la fin du siècle dernier. Il s'était fait accepter des Blancs, lui, à force de travail acharné. Il y avait laissé prématurément sa peau, aussi. » (Benoit Hopquin, Ces Noirs qui ont fait la France, Calmann-Lévy)

 

Ses collègues lui reprochent de façon récurrente sa mauvaise humeur, son entêtement, son snobisme, de se croire supérieur aux autres, « Ils ne comprennent pas qu’il préfère, le soir, s’enfermer seul dans sa maison pour lire ou écrire, plutôt que de participer à leurs libations nocturnes. »

 

Quant à l’hostilité agressive de ses collègues et compatriotes français d’Afrique, et d’une partie de la presse à son égard, il sait répondre sans trop se forcer.
À son tour, René Maran ne manque pas d’asséner une liste impressionnante d’écarts de conduite, d’attitudes, de comportements qui dénaturent, selon lui, les idéaux de la France dans ses colonies d’Afrique.

Il se montre parfois extrêmement attristé par l’incompétence, l’abus d’autorité et de suffisance de ses collègues, ce qui rend la plupart d’entre eux, toujours selon lui, indignes de représenter, par leur seule présence, la République et la Nation française en Afrique.
Ces diatribes finissent le plus souvent par la dénonciation d’attitudes qui travestissent et trahissent les valeurs de la République et fausses les rapports entre la Métropole et les peuples indigènes.

Ainsi, depuis l’obtention du Prix Goncourt par René Maran, s’est allumé, dans les rapports entre ses collègues et lui, le feu de la discorde qui ne s’éteindra jamais.
En fin de compte, René Maran quitte l’Afrique pour la France : licenciement ou démission ?

 

 

Désormais installé à Paris, il s’adonne à ses activités favorites : la lecture, l’écriture : romans, nouvelles, articles de journaux… il se découvre aussi une nouvelle vocation : la défense des animaux contre la cruauté des hommes à leur égard, aussi bien en Afrique qu’en France.

Il fréquente les salons littéraires où il fait des rencontres, notamment Léopold Sedar Senghor, Aimé Césaire… les pères fondateurs de la théorie de la Négritude. Tout en continuant d'entretenir de bonnes relations avec ces derniers, il prend néanmoins ses distances par rapport à la Négritude, qu’il considère comme une forme de racisme à rebours. Il aurait  préféré, quant à lui," Humanisme", avec  tout ce que ce terme implique.

René Maran aimait profondément la France. C’est peu dire ! Il croyait incarner la culture et les valeurs de la France. Il croyait incarner la culture et les valeurs de la France. Il se croyait investi de la mission sacrée de les défendre partout, en toute circonstance.

« Parce que la ville où j’ai grandi est une ville de France, parce que la France est mon pays, enfin parce que je l’aime de si exclusif amour, que s’il venait à disparaître, vivre me serait à charge.
Que la fortune sourit au destin de la France ! »

En réalité, René Maran a toujours été critique à l’égard de ces Français d’Afrique qui, pour lui, ne méritent pas de servir la France dans les colonies.
En revanche, son respect, son admiration vont aux pionniers de l’Empire français pour lesquels il ne tarit pas éloges.
Après un ouvrage consacré à l’Empire, il publie des ouvrages en honneur à certains d’entre eux, comme Savorgnan de Brazza, Lyautey, Gallieni…

Sans se départir cependant, d’une certaine vision qu’il a toujours eue de la France : « La France est un pays où l’on n’est trop souvent généreux qu’en parole. Dès qu’on essaie de l’incliner aux faits, elle se révèle tout autre… Il y a beau temps que je sais à quoi m’en tenir là-dessus et que le racisme français est profond plus profond qu’on ne croit… »

Son œuvre

Toutes ses idées et sentiments sont développés dans son œuvre immense et diverse. Mais c’est Batouala qui constitue l’œuvre maîtresse.
Cet ouvrage, assez complexe, fait penser dans sa préface à une critique acerbe de la colonisation française, en réalité il y décoche des flèches contre quelques traditions africaines qui, pour lui, sont aliénantes et rendent difficile le progrès humain. Une œuvre effectivement ambivalente à plus d’un titre. 

De ce roman, l'auteur écrit:

" Dix-sept ans ont passé depuis que Jai écrit la préface de ce roman Elle m'a valu bien des injures. Je ne le regrette pas. Je lui dois d'avoir appris  qu'il faut avoir un singulier courage pour dire ce qui est ce qui est. Paris ne pouvait ignorer."

 

Autres titres significatifs des prises de position de l’auteur :

-Brazza et la Fondation de l'A.E.F, Paris, Gallimard
- Les Pionniers de l'Empire (tome 1et 2), Paris, Éd. Albin Michel

- Félix Eboué, grand commis et loyal serviteur, 1885-1944, Paris, Éditions Parisiennes.

Mais aussi :

- Le Livre de la brousse, roman, Paris, Éd. Albin Michel,
- Bêtes de la brousse, Paris, Éd. Albin Michel,

 

Le racisme disparaît lorsqu’il y a fusion des deux races. Il persiste et s’affiche dans le cas contraire. (René Maran)

 

 

(1) Voir également l'article :Félix Eboué, premier gouverneur noir, un grand homme, un grand destin, du 16 août 2011.

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7 mars 2021 7 07 /03 /mars /2021 08:16

 

ÉPICURE PHILOSOPHE

DU BONHEUR PAR LE PLAISIR

 

 

Qu’est-ce que le bonheur ?
Comment y parvenir ?

 

Le dernier degré du bonheur est l’absence de tout mal. (Épicure)

Épicure (341-270 av. JC)

Que de contresens entendus et lus concernant les théories du grand philosophe grec

Né en 341 av. J.C. à Athènes (ou Samos), mort en 270 av J.C., Épicure fut un grand philosophe, connu comme le philosophe du bonheur par le plaisir.
Selon sa philosophie, il n’y a pas de bonheur sans plaisir physique, moral et intellectuel.
Cependant, si pour lui, le plaisir est la condition du bonheur, il ne s’agit pas de n’importe quel plaisir et à n’importe quel prix.
Au contraire, ce plaisir, pour mener au bonheur, doit respecter une discipline stricte du corps et de l’esprit.

 

Le bonheur est accessible à n’importe qui. À une seule condition : ramener les désirs dans les limites des besoins corporels. (Épicure)

 

 

Pour Épicure, par conséquent, « le bonheur se mérite ».
Auteur d’une œuvre prolifique, il crée ainsi une philosophie appelée « épicurienne » ; d’où l’expression « épicurien, épicurienne) qui désigne une personne adepte de la philosophie du plaisir.
Aussi pour Épicure, le plaisir qui mène au bonheur, sollicite-à la fois le corps et l’esprit. Ainsi, pour lui, le bonheur est aussi l’accès au savoir, c’est-à-dire l’intellectualisation du plaisir et surtout la « maîtrise de ses passions et pulsions ».

 

Aucun plaisir n’est en soi un mal, mais, il est des plaisirs dont les facteurs apportent bien plus de tourments que de plaisirs. (Épicure)

 

 

Ainsi, pour le grand philosophe du bonheur, la maîtrise des plaisirs conditionne l’accès au bonheur.

 

De tout ce que la sagesse procure en vue du bonheur de la vie tout entière, le plus important, de beaucoup, c’est la possession de l’amitié. (Épicure)

 

Épicure a écrit une quantité impressionnante de lettres : une riche correspondance presque entièrement disparue de nos jours, qui sont comme le véhicule de sa pensée et de sa philosophie.

« Il faut en outre établir par analogie que, parmi les désirs, les uns sont naturels, les autres sans fondement et que, parmi ceux qui sont naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi ceux qui sont nécessaires, les uns sont nécessaires au bonheur, d'autres à l'absence de dysfonctionnements dans le corps, et d'autres à la vie elle-même. En effet, une étude rigoureuse des désirs permet de rapporter tout choix et tout refus à la santé du corps et à l'absence de trouble dans l'âme, puisque c'est cela la fin de la vie bienheureuse. C'est en effet en vue de cela que nous faisons tout, afin de ne pas souffrir et de ne pas éprouver de craintes. Mais une fois que cet état s'est réalisé en nous, toute la tempête de l'âme se dissipe, le vivant n'ayant pas besoin de se mettre en marche vers quelque chose qui lui manquerait, ni à rechercher quelque autre chose, grâce à laquelle le bien de l'âme et du corps trouverait conjointement sa plénitude. C'est en effet quand nous souffrons de l'absence du plaisir que nous avons besoin du plaisir ; mais, quand nous ne souffrons pas, nous n'avons plus besoin du plaisir. Voilà pourquoi nous disons que le plaisir est principe et fin de la vie bienheureuse. Nous savons en effet qu'il est un bien premier et apparenté, et c'est en partant de lui que nous commençons, en toute circonstance, à choisir et à refuser, et c'est à lui que nous aboutissons, parce que nous discernons tout bien en nous servant de l'affection [ce que l’on éprouve] comme d'une règle.

En outre, puisqu'il est notre bien premier et connaturel [attaché à notre constitution naturelle], pour cette raison nous ne choisissons pas non plus tout plaisir. En réalité, il nous arrive de laisser de côté de nombreux plaisirs, quand il s'ensuit, pour nous, plus de désagrément. Et nous considérons que beaucoup de souffrances l'emportent sur des plaisirs, chaque fois que, pour nous, un plaisir plus grand vient à la suite des souffrances que l'on a longtemps endurées. Ainsi, tout plaisir, parce qu'il a une nature qui nous est appropriée, est un bien, et pourtant tout plaisir n'est pas à choisir. De même encore, toute souffrance est un mal, mais toute souffrance n'est pas toujours par nature à refuser. C'est toutefois par la mesure comparative et l'examen de ce qui est utile et de ce qui est dommageable qu'il convient de discerner tous ces états, car, selon les moments, nous usons du bien comme d'un mal ou, à l'inverse, du mal comme d'un bien. »  (Épicure, Lettre à Ménécée, GF Flammarion.)

 

 

Épicure nous enseigne « qu’il n’est de plaisir que nécessaire au bonheur ».

 

Être heureux, c’est savoir se contenter de peu. (Épicure)

 

 

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28 février 2021 7 28 /02 /février /2021 08:53

L’INDISPENSABLE ÉCRITURE

Pour qu'un homme puisse faire connaître sa pensée à un autre homme, son associé, il a besoin d'en

inventer le moyen : il le trouve dans le signe, la parole, l'écriture. Le signe exige un témoin ; la parole ne peut se passer de la présence et de l'audition d'un interlocuteur ; l'écriture ne dépend d'aucune de ces conditions ; elle est le signe suprême, un art propre à l'espèce humaine. La parole est plus noble que le signe, mais l'écriture est supérieure à la parole ; car le signe ne s'applique qu'à l'objet présent, c'est un moyen de diriger l'attention vers un côté déterminé.

L'écriture est supérieure au signe et à la parole, et plus utile ; car la plume, quoiqu'elle ne parle pas, se fait entendre des habitants de l'Orient et de l'Occident. Les sciences ne s'augmentent, la philosophie ne se conserve, les récits et les paroles des anciens, les livres de Dieu ne se fixent que par l'écriture. Sans elle, il ne s'établirait parmi les hommes ni religion ni société. L'écriture est l'œil des yeux ; par elle le lecteur voit l'absent ; elle exprime des pensées intérieures autrement que la langue ne pourrait le faire. Aussi a-t-on dit : la plume est l'une des deux langues, mais elle est plus éloquente que la langue même. Par l'écriture l'homme peut dire ce que quelqu'un, s'adressant à un autre, ne pourrait pas lui communiquer par la parole ; elle parvient au but que la parole ne peut pas atteindre. […]

Il y a deux éloquences : celle de la langue et celle de l'écriture ; celle-ci a la supériorité, car ce que fixe la plume a la durée du temps, ce que dit la langue s'efface en peu d'années. (Abd El-Kader, Rappel à l’intelligent, in Anthologie Maghrébine, Hachette)

 

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26 février 2021 5 26 /02 /février /2021 11:10

ARTS ET HISTOIRE DES COLONISATIONS FRANÇAISES ET DES INDÉPENDANCES
ABÉCÉDAIRE RAISONNÉ

L’ouvrage ci-dessous, que j'ai préfacé, est un ouvrage collectif dirigé par Nicole Lucas, Vincent Marie et Gilles Ollivier.

Pour la couverture de ce volume, le choix s'est porté sur un des clichés personnels conservés par un officier radio depuis l'après-guerre. Ici, la Baie d'Ha Long et un homme jeune sur sa frêle embarcation. Un regard et la force de l'image dans ce cadre, entre montagne calcaire et criques aux eaux transparentes. Ces photographies de 1946-47 sont liées à la mission du Duguay-Trouin en Indochine, à un moment crucial des relations entre la France et le protectorat. Le navire est parti de Diego-Suarez à Madagascar, avec un photographe professionnel, selon une tradition installée depuis 1914 dans la Marine nationale et les services géographiques de l'armée. Tout l'équipage embarqué peut ensuite se procurer les photos et les conserver. Images d'une Indochine disparue sans doute mais révélatrices des mentalités d'une époque.

 

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21 février 2021 7 21 /02 /février /2021 08:08

ÉRASME, LE PREMIER GRAND HUMANISTE EUROPÉEN (2)

L’Éloge de la Folie

Pour Érasme, la condition de fou est la meilleure.
Et le fou est le plus heureux de tous.

Didier Érasme (1469 -1536)

 

Portrait : voir blog articles

« ÉRASME : CITOYEN DU MONDE AU SERVICE DE L’HUMANITÉ, DE LA CULTURE, DE LA PAIX (1,2,3) »

 

Éloge de la Folie d’Érasme, traduit du latin par Gueudeville
Illustration de Hans Holbein le Jeune

 

De toute l’œuvre d’Érasme, l’Éloge de la Folie est l’œuvre la plus dense, sans doute la plus profonde.
Comme Érasme de son vivant, l’Éloge de la Folie est la plus commentée et celle qui concentre les incompréhensions et les  condamnations les plus vives.

« "Mais, dira notre adversaire, c'est un malheur que d'être trompé !" C'en serait un plus grand que de ne pas pouvoir l'être. Rien de plus faux en effet que de placer dans les objets eux-mêmes la félicité de l'homme, elle dépend avant tout de l'opinion qu'on s'en fait. Les choses humaines sont en effet si complexes qu'il est impossible de rien savoir d'une manière certaine, comme l'ont si bien dit mes Académiciens, les moins prétentieux des philosophes. Et si l'on parvient à quelque connaissance, c'est souvent aux dépens du bonheur de l'existence. L'esprit de l'homme est ainsi fait que le mensonge a sur lui cent fois plus d'emprise que la vérité. Si vous voulez en faire l'expérience, entrez dans une église au moment du sermon. Si le sujet traité est sérieux l'auditoire dort, baille et s'ennuie ; mais si le mrieur public (pardon, je voulais dire le prédicateur) se met, comme c'est fréquent, à débiter un conte de bonne femme, tout le monde se réveille, et l'écoute bouche bée. De même, s'il existe quelques saints assez légendaires comme saint Georges, saint Christophe ou sainte Barbe, il recevra beaucoup plus d'hommages que saint Pierre ou saint Paul, voire le Christ en personne. »

Ce qui différencie le fou du sage, c’est que le premier est guidé par les passions, le second par la raison. (Érasme)

« Mais ces choses-là dépassent notre compétence. J'ajoute que ce bonheur imaginaire est à la portée de tous, tandis que les moindres connaissances positives, comme la grammaire, s'acquièrent souvent au prix de mille efforts. L'opinion, elle, ne donne pas le moindre mal, et cependant elle contribue tout autant, sinon mieux encore, à notre satisfaction. Cet homme se nourrit de poissons pourris dont nul autre ne pourrait supporter l'odeur. Puisqu'il lui trouve une saveur d'ambroisie, en quoi cette absence de fraîcheur l'empêcherait-elle de goûter son plaisir ? Par contre son voisin à qui un esturgeon fait lever le cœur, comment pourrait-il bien s'en régaler ? Cette femme est laide à faire peur: mais puisque son mari croit posséder en elle une rivale de Vénus, n'est-ce pas la même chose que si elle était parfaitement belle ? Cet homme a un méchant tableau, barbouillé de rouge et de jaune : il ne cesse de le contempler avec admiration, convaincu qu'il possède une œuvre de Zeuxis ou d'Apelle, n'est-il pas plus heureux que celui qui a payé fort cher les œuvres de ces artistes mais qui les regarde peut-être avec moins d'enthousiasme ? L'un de mes homonymes fit un jour cadeau à sa jeune épouse de pierreries fausses, et comme il était beau parleur, il arriva à lui persuader qu'il s'agissait là de pierres naturelles, voire d'un prix inestimable. Je vous demande en quoi la différence pouvait toucher la jeune femme qui n'en réjouissait pas moins agréablement ses yeux et son cœur avec cette verroterie et serrait cette pacotille aussi soigneusement qu'un trésor véritable. De son côté le mari évitait la dépense et n'en profitait pas moins de l'illusion de sa femme, aussi reconnaissante que si elle avait reçu un véritable cadeau de roi.

Trouvez-vous donc une différence entre ceux qui, prisonniers dans la caverne de Platon, n'apercevant que l'ombre et l'image des objets ne désirent rien de plus et s'estiment satisfaits — et ce sage qui, au sortir de la caverne, contemple le véritable aspect des choses ? Si le savetier de Lucien avait pu continuer indéfiniment le songe qui lui apportait la richesse, il n'aurait pas eu d'autre félicité à envier. Il n'y a donc aucune différence entre ces deux formes de bonheur, ou, s'il en existe, elle est en faveur de l'illusion. Le bonheur des fous leur coûte peu, puisqu'il leur suffit d'un grain d'autosuggestion. Ensuite il leur est toujours loisible d'en faire profiter leurs amis : car une jouissance qui n'est pas partagée perd beaucoup de son agrément. Or le nombre des sages — pour autant qu'il en existe — est extrêmement limité. La Grèce, depuis tant de siècles, n'en a jamais compté que sept, et encore si l'on y regarde de près, je crains que plusieurs ne puissent compter pour plus que la moitié ou que le tiers d'un véritable sage. »

Lorsqu’elle ne blesse pas, la vérité a quelque chose de simple qui fait plaisir, et c’est aux seuls fous que les dieux ont acordé le don de la dire sans offense. (Érasme)

« Parmi tant de bienfaits dont nous sommes redevables à Bacchus, le premier est de dissiper nos soucis, pour bien peu de temps il est vrai, car aussitôt qu'on a cuvé son vin ils s'en reviennent, comme on dit, à bride abattue. Mes bienfaits, à moi, sont bien plus complets, bien plus efficaces. Je plonge l'âme dans une ivresse éternelle ; je la remplis de joies, de délices et de transports, sans lui demander en échange la moindre contribution. Et je n'écarte personne du partage de mes faveurs, alors que les autres divinités choisissent leurs privilégiés. Tout pays ne saurait produire "ce vin généreux et doux qui chasse les soucis et nous verse avec lui la féconde espérance ". Peu d'êtres reçoivent en partage la beauté des mains de Vénus, moins encore l'éloquence de celle de Mercure. Hercule ne dispense pas la richesse à un grand nombre, ni le Jupiter homérique le sceptre au premier venu. Mars laisse bien souvent les combats indécis et nombreux sont ceux qui s'éloignent déçus du trépied d'Apollon. Le fils de Saturne lance fréquemment sa foudre et Phébus, de ses javelots, envoie parfois la peste ; Neptune noie plus de monde qu'il n'en sauve. Je ne parle naturellement pas des Véjoves, des Plutons, des Atés, des Châtiments, des Fièvres et autres engeances qui ressemblent à des bourreaux plutôt qu'à des êtres divins. »

L’amour est un phénix qu’on ne prend pas au piège. (Érasme)

« Par contre il n'y a que Moi, la Folie, pour répandre indistinctement sur tous les hommes la manne magnifique de mes bienfaits. Je ne réclame pas de vœux. Je ne m'indigne pas et je n'exige pas d'offrande expiatoire pour quelque détail omis dans la célébration d'un rite. Je ne remue pas ciel et terre si l'on convie les autres dieux en m'oubliant à la maison, et si l'on ne m'offre pas de subodorer moi aussi l'odeur des sacrifices. Les autres dieux sont d'ailleurs si chatouilleux sur ce point qu'il est presque préférable et beaucoup plus sûr de les négliger que de les honorer. Il y a comme cela des gens si difficiles et si irritables qu'il vaut mieux les ignorer complètement que de les avoir pour amis. "Mais, direz-vous, personne n'offre de sacrifice à la Folie, personne ne lui élève de temple." Le fait est exact et je ne suis pas sans m'étonner, comme je vous l'ai dit, d'une pareille ingratitude. Mais je suis assez bonne fille pour ne point m'en offenser D'ailleurs je ne suis pas sûre de m'intéresser à tout cela. Pourquoi réclamer un grain d'encens, une galette de farine, un bouc, une truie, alors que partout où il y a des hommes, ils me rendent le culte que les Théologiens eux-mêmes tiennent pour le meilleur de tous ? Voudriez-vous par hasard me voir envier à Diane ses autels arrosés de sang humain ? Pour moi, je m'estime servie avec la plus exacte religion, lorsque je vois tous les hommes me porter dans leur cœur, m'imiter dans leur conduite, modeler leur vie sur la mienne. Ce genre de culte n'est déjà pas si fréquent chez les chrétiens. Combien d'entre eux n'honorent la Sainte Vierge qu'en lui présentant un petit cierge, dont elle n'a que faire en plein midi. Mais combien peu, en revanche, s'efforcent d'imiter sa chasteté, sa modestie, son amour des choses célestes. C'est pourtant là le culte véritable, et de beaucoup le plus apprécié des habitants d'En-haut ! »

Mauvaise herbe croît toujours. (Érasme)

« Pourquoi, au surplus, désirer un sanctuaire, alors que je dispose de tout l'univers, qui est, si je ne me trompe, le plus beau des temples. Je ne manquerai pas de dévots, partout où il y a des hommes. Je ne suis pas non plus assez sotte pour demander ces tableaux et ces statues, qui nuisent trop souvent à notre piété, lorsque des gens aussi stupides que grossiers à la place des dieux adorent leurs images. Nous ressemblons alors à ces maîtres qui sont supplantés par leur représentant. Pour moi j'ai l'impression de disposer d'autant de statues qu'il existe de mortels, car ils sont, qu'ils le veuillent ou non, ma vivante image. Je n'ai donc rien à envier aux autres dieux, puisqu'on ne les honore qu'en certains pays et à des jours déterminés, comme Phébus à Rhodes, Vénus à Chypre, Junon à Argos, Minerve à Athènes, Jupiter sur l'Olympe, Neptune à Tarente, Priape à Lampsaque. Mais moi, c'est tout l'univers qui ne cesse de m'offrir des victimes d'un bien plus grand prix.

Si je vous semble m'exprimer avec plus de présomption que d'exactitude, examinons un peu la conduite des hommes ; les dettes qu'ils ont contractées envers moi apparaîtront clairement, comme l'estime que me témoignent petits et grands. Nous ne passerons pas en revue chaque condition sociale, ce serait beaucoup trop long: mais les plus représentatives nous permettront de juger aussi du reste. A quoi bon en effet nous attarder sur le vulgaire, sur cette plèbe qui, sans contestation, m'appartient tout entière. Il y fourmille tant d'espèces de folies, et l'on en invente tous les jours tant de nouvelles que mille Démocrites ne suffiraient pas à en rire. Encore faudrait-il en ajouter un de plus pour se moquer des premiers. »

L’homme est le plus malheureux de tous les animaux parce qu’il est le seul qui ne soit pas content de son sort, et qui cherche à sortir du cercle dont la nature a circonscrit toutes ses facultés. (Érasme)

« On a d'ailleurs du mal à se représenter quels rires, quels amusements, quelle occasion de divertissement quotidien les dieux tirent de ces pauvres hommes. Les heures sobres du matin ils les passent à vider les querelles et à accueillir les vœux. Puis, quand ils sont ivres de nectar et incapable de s'occuper de choses sérieuses, ils gagnent le plus haut belvédère du Ciel d'où ils se penchent pour lorgner les actions humaines. Il n'est pas, à leurs yeux, de spectacle plus distrayant. Grand Dieu, quel théâtre ils s'offrent là avec toute cette sarabande de fous ! Il m'arrive parfois, à moi aussi, d'assister à leur comédie, assise au milieu des Dieux de la Fable. L'un se meurt d'amour pour une petite garce dont les refus ne font qu'attiser sa passion, l'autre convole avec une dot plutôt qu'avec une épouse. Celui-ci prostitue sa femme tandis que ce jaloux-là surveille la sienne comme un nouvel Argus. De combien de folies un deuil n'est-il pas le prétexte ! Cet héritier loue des pleureurs-à-gage pour jouer la comédie de sa douleur, cet autre fond en larmes sur la tombe de sa belle-mère. Celui-ci engloutit dans son ventre la totalité de son gain, au risque de mourir de faim : celui-là met tout son bonheur à dormir et à ne rien faire. Des gens ne cessent de s'agiter au service de leur voisin, mais négligent leurs propres affaires ; d'autres qui vivent à coups d'emprunts se croient riches de l'argent d'autrui, alors qu'ils marchent à la déconfiture. Le bonheur de ce père économe consiste à se priver de tout pour enrichir ses héritiers. L'espoir d'un bénéfice aussi maigre qu'incertain lance celui-ci sur les océans, livrant à la merci des vents et des flots sa vie, le seul bien qui n'ait pas de prix. Celui-là s'en va chercher fortune à la guerre plutôt que de mener à ses foyers une existence tranquille. Certains s'emploient à cultiver des vieillards sans postérité, pour profiter de leurs libéralités ; d'autres poursuivent le même but en mignotant de petites vieilles bien argentées. Mais les dieux qui observent tout ce manège ne se tiennent plus de joie le jour où le dupeur est enfin dupé ! »  (Érasme,  La philosophie chrétienne, Éloge de la Folie ... traduit par Pierre Mesnard, Librairie philosophique J Vrin, 1970)

Regard sur Érasme

Selon Stefan Zweig, Érasme est un homme aux idées justes et claires, propagateur de la Lumière des idées.

 

StefanZweig (1881-1942)

 

« Comprendre, comprendre toujours plus était bien le vrai bonheur de ce remarquable génie. On ne saurait dire sans doute qu'Érasme possédât une grande profondeur d'esprit, au sens strict du mot ; il n'est pas un de ces finalistes, un de ces réformateurs qui dotent le monde d'un système nouveau ; chez lui, à dire vrai, la vérité n'est que clarté. Mais si Érasme n'était pas un profond penseur, c'était du moins un esprit extraordinairement vaste, un homme aux idées justes et claires, un libre penseur selon la conception de Lessing et de Voltaire, un homme qui comprenait parfaitement et savait se faire comprendre, un guide au sens le plus élevé du mot. »  (Stefan Zweig, Érasme, Grandeur et décadence d’une idée, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1635)

Erasme : la guerre, la justice, le Droit

« Ce lutteur solitaire cite contre la guerre une foule d'arguments dans lesquels on pourrait aujourd'hui encore puiser avec profit. "Que les animaux s'attaquent entre eux, s'écrie-t-il, je le comprends, je les excuse, en raison de leur ignorance, mais les hommes devraient reconnaître que la guerre en soi est obligatoirement injuste, car ordinairement elle n'atteint pas ceux qui l'allument et la déclarent, mais elle pèse presque toujours de tout son poids sur les innocents, sur le pauvre peuple à qui ne profitent ni les victoires ni les défaites. Elle frappe la plupart du temps ceux qui n'y sont pour rien et même quand la guerre connaît le succès le plus heureux, le bonheur des uns n'est que dommage et ruine pour les autres". Il ne faut donc jamais joindre l'idée de guerre à celle de justice ; et puis, demande-t-il ensuite, comment donc pourrait-elle être juste ? Pour Érasme il n'existe ni dans le domaine théologique ni dans le domaine philosophique de vérité absolue, exclusive. La vérité selon lui est toujours nuancée, a toujours plusieurs significations, de même que le droit ; c'est pourquoi "jamais un prince ne doit être plus circonspect que lorsqu'il est sur le point de se mettre en guerre, et il ne faut pas qu'il se prévale de son bon droit, car quel est celui qui ne regarde pas sa cause comme la bonne ?" Le droit a toujours deux faces, les choses sont toujours "déguisées et dénaturées par les parties" ; et même lorsqu'un homme se croit dans son bon droit, ce n'est pas à la violence d'en décider ; jamais elle n'aboutit à une solution définitive car "une guerre en amène une autre, d'une il en naît deux" ». (id)

Et la Femme ?

Les Femmes courent après les fous ; elles fuient les sages. (Érasme)

 

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14 février 2021 7 14 /02 /février /2021 08:43

ÉRASME, LE PREMIER GRAND HUMANISTE EUROPÉEN (1)

L’Éloge de la Folie

Selon Érasme,
le fou ne se considère pas comme fou ; pour lui ce sont ceux qui le traitent de fou qui sont les fous.

 

Didier Érasme (1469 -1536)

 

Portrait : voir blog articles

« ÉRASME : CITOYEN DU MONDE AU SERVICE DE L’HUMANITÉ, DE LA CULTURE, DE LA PAIX (1,2,3) »

 

Éloge de la Folie d’Érasme, traduit du latin par Gueudeville
Illustration de Hans Holbein le Jeune

De toute l’œuvre d’Érasme, l’Éloge de la Folie est l’œuvre la plus dense, sans doute  la plus profonde.
Comme Érasme de son vivant, l’Éloge de la Folie est la plus commentée et celle qui concentre les incompréhensions et les  condamnations les plus vives.

C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous. (Érasme)

« Bien que je sois pressé d'en finir, je ne puis cependant passer sous silence ces gens qu'on aurait peine à distinguer du dernier goujat et qui pourtant s'enorgueillissent d'un vain titre de noblesse. L'un prétend remonter à Enée, celui-ci à Brutus, cet autre à Arcure. Ils exhibent partout l'effigie de leurs ancêtres, en statues ou en portraits. Ils aiment à évoquer leurs tri - ou leurs bisaïeux et à rappeler les surnoms que leur avaient valu leurs exploits, alors qu'ils sont eux-mêmes plus inertes que les statues et moins vivants que les portraits dont ils font parade. Cela ne les empêche d'ailleurs pas, grâce à cette aimable Philautie, de vivre parfaitement heureux : d'autant plus qu'il ne manque pas d'autres fous pour regarder ces brutes comme des dieux. »

On a raison de se louer soi-même quand on ne trouve personne pour le faire. (Érasme)

« Mais pourquoi me borner à ces quelques exemples, alors que cette bonne Philautie s'évertue à répandre en tous lieux le bonheur sans y regarder de trop près sur la qualité du bénéficiaire ? Grâce à elle celui-ci, plus laid qu'un singe, se croit plus beau que Nirée : celui-là, pour avoir tiré trois lignes au compas, se prend pour un Euclide, cet autre, enfin, qui est comme l'âne devant la lyre, et dont la voix sonne aussi faux que celle du coq en chaleur, pense chanter aussi bien qu'Hermogène.

Un autre genre de folie, très goûté des connaisseurs, consiste à tirer honneur du mérite de ses domestiques et à se l'attribuer. Témoin ce Ricard doublement heureux dont Sénèque nous raconte l'histoire : quand il racontait une histoire, il avait sous sa main des serviteurs pour lui souffler des mots, et bien qu'il fût rendu au dernier point de la débilité, cela ne l'empêchait pas d'accepter un défi à la lutte, assuré qu'il était d'avoir à son service un nombre suffisant de combattants vigoureux. »

Celui qui connaît l’art de vivre en paix avec soi-même, ignore l’ennui. (Érasme)

« Quant aux artistes professionnels, inutile d'en parler. L'amour de soi est tellement ancré dans leur cœur qu'on les verrait plutôt renoncer à leur patrimoine qu'à leur talent. Cela est surtout sensible chez les comédiens, les chanteurs, les orateurs et les poètes ; moins ils ont de valeur, plus ils sont satisfaits d'eux-mêmes, plus ils se pavanent et ils se rengorgent. D'ailleurs ils finissent toujours par trouver un auditoire approprié, car plus une chose est inepte, plus elle rencontre d'admirateurs ; et le pire plaît toujours, vu que la majorité des hommes obéissent à la Folie. Si donc les plus inhabiles sont à la fois les plus satisfaits d'eux-mêmes et les plus admirés, quelle folie ce serait de s'attacher à ce véritable savoir, pénible à acquérir, qui a si vite fait de vous rendre ennuyeux et timide, et qui n'est, somme toute, apprécié que par une élite aussi restreinte ?

Si la Nature fait naître chaque individu avec cet amour-propre dont nous venons de parler, elle a muni également chaque nation et presque chaque ville de sa philautie spécifique. C'est ainsi que les Anglais revendiquent par dessus tout la palme de la beauté, de la musique et de la bonne chère ; les Ecossais sont fiers de leur noblesse, de leur origine royale et de leur subtilité dialectique, les Français revendiquent le sens de l'urbanité, les Parisiens s'arrogent le quasi-monopole de la science théologique, les Italiens se réservent l'humanisme et l'éloquence et se flattent d'être, de ce fait, les seuls à être sortis de la barbarie. Dans ce genre de doux chauvinisme, les Romains occupent le premier rang, ils rêvent encore avec délices aux fastes de leur Empire. Les Vénitiens sont entichés de leur noblesse. Les Grecs se considèrent comme les créateurs de tous les arts et se glorifient de tous les exploits des héros antiques. Les Turcs, cette vile racaille, se piquent de posséder la meilleure des religions et tournent en dérision la superstition des chrétiens. Ce qui est plus amusant c'est de voir les Juifs continuer, aujourd'hui encore, à attendre leur Messie et ne pas vouloir démordre de leur Moïse. Les Espagnols réclament le privilège de la gloire militaire; les Allemands sont fiers de leur stature et de leurs connaissances dans les sciences occultes. »

Plus l’amour est parfait, plus la folie est grande et le bonheur sensible. (Érasme)

« Nous n'avons donc pas besoin d'aller plus loin pour voir combien de bonheur, individuel ou collectif, Philautie ne cesse de distribuer à tous les hommes. La Flatterie, sa sœur, lui ressemble fort : toute la différence tient à ce que Philautie se caresse elle-même tandis que Flatterie s'occupe à caresser autrui. Cependant aujourd'hui la flatterie n'a pas bonne presse, du moins chez les gens qui s'attachent plus aux mots qu'aux choses. Ils estiment que la sincérité est incompatible avec la flatterie, alors que l'exemple des animaux aurait déjà suffi à leur prouver le contraire. Qu'y a-t-il de plus flatteur que le chien, et en même temps de plus fidèle ? De plus caressant que l'écureuil et cependant de plus ami de l'homme ? A moins d'admettre que le lion cruel, le tigre féroce et le léopard furieux sont plus favorables à la vie des hommes ? J'avoue qu'il existe une flatterie extrêmement pernicieuse, que la méchanceté et la moquerie utilisent parfois pour perdre les malheureux. Mais celle que j'inspire procède d'un cœur candide et bienveillant; elle est beaucoup plus proche de la vertu que la rudesse son contraire et que cette humeur morose et chagrine dont parle Horace. Elle relève les âmes abattues, adoucit leur tristesse, stimule les nonchalants, réveille les assoupis, soulage les malades, apaise les furieux et rapproche les amoureux. Elle encourage l'enfant à aimer l'étude, elle déride la vieillesse, elle permet de donner aux princes, sans les blesser, des conseils et des leçons enveloppés dans la louange. Bref, elle rend chacun plus agréable et plus cher à soi-même, ce qui est le principal secret du bonheur. Est-il rien de plus complaisant que deux mulets qui s'entre-grattent ? Enfin la flatterie tient une place importante dans cette Eloquence si vantée, une plus considérable encore dans la Médecine, et une de tout premier ordre dans la poésie : elle est le miel et le condiment de toutes les relations sociales. » (Érasme,  La philosophie chrétienne, Éloge de la Folie ... traduit par Pierre Mesnard, Librairie philosophique J Vrin, 1970)

L’esprit de l’homme est ainsi fait que le mensonge a cent fois plus de prise sur lui que la vérité. (Érasme)

 

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7 février 2021 7 07 /02 /février /2021 08:40

 

SAGESSE AFRICAINE OU SAGESSE UNIVERSELLE

En Afrique noire il y a beaucoup de proverbes très variés. Vincent Monteil en rapporte quelques-uns dans le court extrait ci-dessous.
Vincent Monteil (1913-2005) fut un grand orientaliste français. Né d’un père Receveur général des Finances, il reçut de lui « la passion de l’Afrique ».
Il mena une vie mouvementée entre l’Afrique, l’Asie,  l’l’Europe.
Il entre en 1966 à l’IFAN (Institut Français d’Afrique Noire), fondé par la France, et implanté à Dakar  (Sénégal), ce centre est consacré à la recherche sur l’Afrique.  Il  en deviendra le directeur général, et Il trouva là l’occasion d’assouvir sa passion de l’Afrique, et de conforter ses connaissances des peuples et des cultures de ce continent.

 

 

« De quoi ces proverbes traitent-ils ? Comme le reste, rien ne leur échappe, de la condition humaine. Ils suivent l'enfant qui vient au monde tout étonné, aime et souffre, se révolte ou se résigne, vieillit et meurt sans avoir compris. Et d'abord, ils épousent le rythme du tam-tam. Roland Colin cite l'aphorisme bambara sur « la raison du plus fort » : « Le Puissant, sa part (de parole), c'est la vérité, c'est toujours la vérité » (quatre coups forts, puis trois notes plus douces). La malice Bambara décortique nos appétits et nos échecs : « Le chat adore le poisson. Quel dommage qu'il ne sache pas nager ! » Sa sagesse remet les choses à leur place : « Pourquoi mesurer la tombe du géant, puisqu'il va se noyer dans le fleuve ? » Tous les Mandé connaissent la réflexion lucide : « La peur ne fait pas mourir la mort ». Qui irait démentir les Haoussa, lorsqu'ils conseillent « au véridique d'acheter un cheval, pour fuir lorsqu'il a dit la vérité » ? Ou lorsqu'ils avouent que « le mensonge donne des fleurs, mais pas de fruits » ? Les Peuls comparent le monde à « un cheval échappé, qui galope tout harnaché. S'il vient à passer près de toi, mets le pied à l'étrier — avant qu'il ne te jette par terre ! » Les Wolofs saluent les trois meilleures choses ici-bas : « Avoir, pouvoir, savoir ». Ils savent que « celui qui a trop de désir a peu d'honneur ». Et ils aiment rappeler qu'on ne peut pas arrêter la mer avec ses bras : littéralement : « Embrasser la mer ne l'empêche pas de déborder ». Mais peut-être la palme revient-elle aux Bantous, pour qui « l'homme, c'est les autres », ou au peuple du Burundi, qui croit que : « Demander, c'est honorer ; donner, c'est aimer ». Il y a là comme un creusement, »

Vincent Monteil, Soldat de fortune, Ed. Grasset

 

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31 janvier 2021 7 31 /01 /janvier /2021 08:56

JEAN DARD, UN INSTITUTEUR FRANÇAIS ANTIESCLAVAGISTE

Une idée originale, voire révolutionnaire pour l’instruction des jeunes Africains

                                              

Un pionner original et téméraire ?

Jean Dard, né en 1789 en Côte-d’Or, d’un père manouvrier, et mort à Saint-Louis du Sénégal en 1833, fut le premier instituteur français envoyé en Afrique noire.

C’est en 1817 que Jean Dard ouvre la première école d’Afrique noire francophone, à Saint-Louis, au Sénégal. D’emblée, il conçoit une méthode d’enseignement qu’il croyait adaptée à l’instruction des jeunes Africains. Son but est de scolariser ces jeunes dans leur langue maternelle, avant de passer au français, puis, de promouvoir ce qu’on appelle à cette époque « l’enseignement mutuel ». Il s’agit d’une méthode pédagogique qui permet à un seul enseignant de former de très nombreux élèves à la fois. Au Sénégal où il l’expérimente, le succès est immédiat : il crée un attrait des jeunes Sénégalais pour l’Ecole, qui fera rapidement des émules dans les autres colonies. Les enseignements de Jean Dard s’appuient beaucoup sur les langues locales. Pendant un siècle, l’enseignement de la langue française en Afrique, surtout orchestrée par les missionnaires, s’inspirera principalement de ce modèle.

Jean Dard a créé le premier dictionnaire de français-wolof/wolof-français ainsi qu’une grammaire de wolof. Il inventa aussi un dictionnaire français-bambara, utilisé dans toute l’A.O.F.

Le Français-Africain modèle ?

Comme tout bon colonial en service en Afrique, à l’instar du général Faidherbe, 1er gouverneur du Sénégal, il épouse une sénégalaise, Marie Laisné à la « mode du pays » avec laquelle il a eu un fils. Ceci ne l’empêcha pas d’épouser en 1820, Charlotte Adélaïde Picard, avec laquelle il aura trois fils.

Mais c’est surtout sa pédagogie, l’instruction des jeunes Africains dans leur langue maternelle, qui semble avoir soulevé des interrogations en métropole, à une époque où un certain nombre de Français étaient opposés au principe même de l’instruction des indigènes, du moins jusqu’à la Première Guerre mondiale.
Cependant d’autres Français étaient tout à fait favorables à l’instruction des jeunes Africains.
Les opposants, pour la plupart, justifiaient leur opposition, par les dépenses que cela entraînerait : transport des enseignants, frais d’entretien, salaires…

La deuxième action par laquelle Jean Dard fut connut, c’est sa farouche opposition à ce qu’il appelait « la disparition programmée des peuples d’Afrique noire » par l’introduction de l’esclavage en Afrique subsaharienne, même si ce phénomène n’était pas ignoré des Africains eux-mêmes.

Jean Dard, à cause de ses innovations pédagogiques jugées trop audacieuses. L’ensemble de son action éducative en Afrique fut déclarée en contradiction avec les objectifs, les lois et le règlement régissant l’enseignement en France et en Afrique. Jean Dard fut désavoué par la métropole, rappelé en France et radié de l’nseignement, avant d’être rappelé, gracié, et renvoyé au Sénégal, à sa demande, comme enseignant. Il y mourut un an plus tard, en 1833.

Par quel chemin cette introduction s’est-elle effectuée, selon Jean Dard ?

L’Afrique subsaharienne est restée à l’écart du prodigieux mouvement venu du nord, qui de l’Égypte s’est étendu vers la Grèce, et Rome avant d’embraser l’Europe méditerranéenne, puis le reste de l’Europe. Les peuples de ces contrées servis par l’usage de l’écriture, les sciences et techniques, les grands voyages et le commerce, ont développé de nouvelles formes de civilisations.

« L'Egypte, dont les habitants, au rapport d'Hérodote, avaient l'épiderme noir et les cheveux crépus, l'Egypte a été le berceau et la première patrie des connaissances humaines. C'est de cette contrée que l'art de l'écriture et les éléments des sciences furent importés dans la Grèce, qui était alors beaucoup plus barbare que n'est aujourd'hui la nation des nègres, s'il est vrai que ses habitants se nourrissaient de glands et ignoraient l'usage du feu. Quoi qu'il en soit, il est certain que les Grecs ont dû leurs lumières moins à leurs progrès intérieurs et à leurs facultés intellectuelles qu'à leurs communications avec les peuples de l'ancienne Egypte. Favorisée par des circonstances heureuses, la Grèce, civilisée par l'Egypte, porta bientôt l'intelligence humaine aux sciences les plus sublimes, Rome devint à son tour disciple de la Grèce ; et cette maîtresse du monde sema, sur toutes les provinces conquises par ses armes, les germes de la civilisation, en répandant les connaissances qu'elle avait reçues dans les lettres, les arts et les sciences. C'est des Romains que les diverses contrées de l'Europe ont tiré les éléments des connaissances dont elles s'honorent aujourd'hui.

 

Je ne perds jamais ; soit je gagne, soit j’apprends. (Nelson Mandela)

 

Et l’Afrique, quels gains?

En nous appuyant de l'autorité de l'histoire, nous voyons que les conquérants ont souvent été un bienfait pour les pays conquis. Le commerce, en introduisant dans des contrées encore barbares les marchands et les citoyens d'une nation policée, a eu aussi des résultats heureux, surtout quand la justice et la bonne foi ont servi de base aux communications.

Cependant, quels avantages l'Afrique a-t-elle tirés de tous ces grands mouvements de la civilisation universelle ? Quels conquérants, quels marchands ont importé chez le nègre le bienfait des lumières et les premiers germes de la civilisation ?

Ah ! faut-il s'étonner de voir si peu d'industrie parmi les enfants de la malheureuse Afrique ? Faut-il s'étonner de les voir si peu avancés dans la civilisation, quand on sait que l'infâme commerce de la traite est l'art de commettre et de faire commettre tous les crimes, tous les forfaits, toutes les abominations ?

Une grande partie du continent africain n'est depuis longtemps qu'un vaste champ de carnage et de désolation ; une forêt qui sert de repaire aux loups et aux vautours à figure humaine de l'Europe ; en un mot, un théâtre de pillage, de fraude, d'oppression et de sang. Voilà néanmoins le tableau de la civilisation que les marchands négriers européens ont importée chez les peuples de l'Afrique.

 

Cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse. (Nelson Mandela)

 

L’Afrique perd la maîtrise de son destin à cause de l’esclavage

Quelles douloureuses réflexions fait naître cet affligeant tableau ! mais combien cette douleur s'accroît, lorsqu'on réfléchit que, tous les ans, 60 à 80 000 noirs sont arrachés à leur patrie, à leurs familles, à leurs amis, pour être transportés dans des contrées lointaines, où eux et leur postérité sont condamnés à se courber éternellement sous les travaux les plus pénibles, pour enrichir des tyrans qui les oppriment. Se peut-il donc que nous voyions tant de maux se succéder depuis trois siècles pour anéantir une nation innocente et inoffensive, sans prendre intérêt à ses souffrances, sans plaider sa cause, qui est celle de l'infortune et de l'humanité ?

Mais si la destinée de l'Afrique a été telle que jusqu'ici ses rapports avec les marchands négriers de l'Europe et de l'Amérique n'ont servi qu'à l'avilir et à la démoraliser, il ne faut pas en conclure que ses habitants sont indifférents pour la civilisation. Ils n'ont que des malédictions à adresser aux marchands de chair humaine ; mais ils montrent pour ceux qui cherchent à les instruire beaucoup d'affection et de reconnaissance. L'amour de la vérité est l'une des premières leçons qu'un nègre donne à son fils, dès qu'il peut bégayer, amana benne yalla dale (il n'y a qu'un seul Dieu). Ils sont en général d'une fidélité remarquable dans tout ce qui leur est confié. Le sol africain semble être le lieu où le respect filial a le plus d'empire sur le cœur de l'homme : Itta ma (frappe-moi), dit le jeune Africain, wandey boul saga sama baye (mais n'insulte pas mon père). Quant à leur sensibilité, à leur affection mutuelle, à leur capacité intellectuelle, à leur humanité, elles sont pour le moins aussi grandes, aussi vraies que chez les blancs ; et quiconque a vécu parmi les Africains en observateur peut affirmer que, si la nature a mis quelque différence entre les hommes dans la couleur de la peau, elle n'en a mis aucune dans l'expression de ces sentiments naturels qu'elle a placés dans le cœur de tous les êtres appartenant à la grande famille du genre humain... »  (Jean Dard, in Jean Gaucher, Les débuts de l’enseignement en Afrique francophones, Ed. Le livre africain)

                                        

En enseignant, les hommes apprennent. (Sénèque)

 

Ainsi affaiblis, les peuples d’Afrique ne pouvaient résister à la colonisation européenne.

 

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