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9 janvier 2016 6 09 /01 /janvier /2016 08:59

TRADITIONS, CULTURES ET RELIGION : REMISE EN CAUSE OU NOUVELLE VISION ? QUEL PRÉSAGE POUR DEMAIN ?

Pays-Bas et Gambie, à l’endroit ou à l’envers ?

Pays-Bas : une tradition populaire et séculaire

La Saint-Nicolas est la tradition la plus fêtée aux Pays-Bas, où elle est sans doute la plus populaire, entraînant enfants, jeunes et moins jeunes dans une kermesse joyeuse et bon enfant, de novembre à décembre.

C’est que Saint-Nicolas, distributeur de cadeaux attendus, n’arrive jamais seul. Il est accompagné d’un ou plusieurs serviteurs noirs, répondant au nom de « Pierre le Noir », l’équivalent du « Père Fouettard » en France.

La présence de Pierre le Noir aux côtés de Saint-Nicolas date du XIXe siècle. Les images restent les mêmes : Saint-Nicolas apparaît entouré de ses acolytes noirs, affublés d’un costume médiéval et coiffés d’une perruque afro sous un chapeau.

Mais, depuis le début de ce XXIe siècle, cette tradition ne fait plus l’unanimité dans le pays. Mieux, elle crée une polémique virulente et des débats passionnés dans tout le pays entre partisans et opposants à cette coutume festive.

Pour les opposants, ces images rappellent le temps où les Néerlandais exploitaient des esclaves dans leurs colonies. De nombreuses manifestations dans les grandes villes comme dans les petites communes du pays sont le signe que l’affrontement entre partisans et opposants n’est pas prêt de faiblir. Les rangs des opposants les plus irréductibles sont composés essentiellement de citoyens néerlandais ou d’étrangers originaires du Surinam, de Curaçao, aux Antilles, pour qui l’image de Pierre le Noir est « raciste et dégradante ».

Pierre le Noir contesté

Tous les ans désormais, entre fin novembre et fin décembre, les cortèges de manifestants et les débats reparaissent, pour ou contre cette tradition ; et les arguments restent les mêmes, mêlant histoire et fêtes, opposant désir du maintien de la tradition et volonté de changement.

En 2013, les opposants firent circuler une pétition qui recueillit plus de 2 millions de signatures en moins de 48 heures. Et, depuis cette date, les débats restent également animés au Parlement.

Ce dernier dépêcha une délégation auprès de l’ONU pour expliquer le caractère populaire et historique de cette tradition multiséculaire, apparemment sans grand succès.

La fracture nationale

Faute de consensus national, villes et communes agissent chacune selon leur inspiration.

De nombreuses petites communes font de la résistance, ne voyant rien de raciste dans cette manifestation populaire. Au contraire, la plupart des grandes villes, comme La Haye ou Utrecht, ont remplacé Pierre le Noir par une version « neutre », avec des visages peints en d’autres couleurs, ou en interdisant la présence de Pierre le Noir traditionnel dans les établissements scolaires comme c’était le cas auparavant. De même les représentations diplomatiques néerlandaises à l’étranger adaptent désormais cette coutume au pays de leur implantation.

La querelle interne a pris une dimension internationale. Des plaintes furent déposées auprès du Haut commissariat aux Droits de l’Homme des Nations unies, lequel diligenta une enquête dans le pays. Pour ces enquêteurs, la tradition néerlandaise est une « fête raciste » qui perpétue « une vision stéréotypée du peuple africain et des personnes d’origine africaine ». Pour résoudre le problème, elle préconisa une consultation nationale.

 

 

La Gambie, à rebours

La Gambie, ancienne colonie britannique, enclavée au sud du Sénégal et peuplée d’environ 2 millions d’habitants, est dirigée depuis 1994, par Yahya Jameh, arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’État militaire. Le pays est depuis, soumis à un régime autocratique qui détruit, peu à peu, le peu d’acquis démocratique chichement octroyé aux populations depuis l’indépendance en 1965. Après avoir déclaré la guerre à ceux qu’il qualifie de « droitdelhommistes » [= défenseurs de droits de l’homme] à qui il intima l’ordre de quitter le pays, il annonça brutalement, en 2013, le retrait de son pays du Commonwealth qu’il qualifia d’organisation de « colonisation », sans doute lassé des rappels à l’ordre répétés de cette instance au sujet de la brutalité de sa politique à l’égard de ses nationaux et la violation systématique des Droits de l’homme.

Un nouveau palier est franchi dans la gouvernance autocratique depuis le mardi 5 janvier 2016, jour où le président gambien décréta l’obligation du port du voile pour toutes les femmes fonctionnaires, ce, à tous les échelons de l’administration. Ces femmes ont désormais l’obligation de « couvrir leurs cheveux avec un foulard sur leurs lieux de travail ».

Aucune raison ni explication ne fut donnée pour justifier un tel changement, sauf cette déclaration du président :

« Le destin de la Gambie est dans les mains d’Allah. À partir d’aujourd’hui, la Gambie est un État islamique. Nous sommes un État islamique qui respectera les Droits des citoyens. »

 

(Aucun référendum ne fut envisagé).

 

"Tel prince, telle religion"

 

Et la terre continue de tourner !

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3 janvier 2016 7 03 /01 /janvier /2016 08:36

TRADITIONS, CULTURES ET RELIGION : REMISE EN CAUSE OU NOUVELLE VISION ? QUEL PRÉSAGE POUR DEMAIN ?

Paris, Amsterdam, Mogadiscio (Somalie) : avancées ou reculs ?

Laïcité en débat, hier et demain…

L’Association des maires de France (AMF) a sans doute ouvert la boîte de Pandore, en considérant la présence de crèches de Noël dans les mairies comme « non compatible avec la laïcité », et réclamé le vote d’une loi permettant une clarification à ce sujet.

Au-delà des crèches, cette association a élaboré un « guide de bonne conduite » concernant également les cantines à l’école, les sorties scolaires, les signes religieux dans l’espace public, l’égalité filles garçons, destiné aux élus locaux, afin de les aider à résoudre les questions posées dans ces différents domaines, en rapport avec la laïcité.

 

Cette prise de position des maires de France est diversement appréciée et soulève un nouveau débat dans le pays autour de la laïcité, ce qui laisse à penser que la question de la laïcité reste un sujet éminemment à débat, et qui n’est sans doute pas prêt de cesser de l’être.

 

Sur le fond, cette initiative des maires fait-elle avancer ou reculer la cause de la laïcité en France ?

Amsterdam

   Sémantique et histoire, la révolution des mots ?

 

Initiative inédite

Le Rijksmuseum d’Amsterdam, le plus grand musée des Pays-Bas, a pris l’initiative de changer toutes les notes explicatives et les titres des 22 000 œuvres d’art qu’il renferme depuis des siècles, afin de supprimer tous les termes à connotation péjorative ou dévalorisante. Autrement dit, bannir définitivement des mots hérités de la période coloniale « fabriqués » par les colonisateurs pour désigner certains peuples.

Les mots les plus concernés par cette « révolution muséographique » et sémantique sont : Indiens, mahométans, nègre, nain, hottentot… Ce ne sont pas des noms authentiques, mais « des surnoms » selon la directive du département d’histoire du musée, Martine Gosselink, à l’origine de cette décision spectaculaire et inattendue. Elle précise la philosophie de son acte :

« Il s’agit de ne pas utiliser les surnoms donnés par les Blancs aux autres. Nous, les Néerlandais sommes parfois appelés « têtes de fromage ». Nous n’aimerions pas aller dans un musée et nous voir décrits comme têtes de fromage ! C’est exactement ce que nous ne voulons pas faire ici. »

Cela nécessite la « répudiation » de mots ainsi catalogués et la reformulation de la présentation des œuvres.

Ainsi le tableau de Simon Maris titré « Jeune négresse » est rebaptisé « Jeune fille à l’éventail ».

Évolution ou révolution, quel impact ?

Comme en France, la proposition de l’Association des maires de France concernant les crèches en mairies, aux Pays-Bas aussi, les avis sont partagés au sujet de l’initiative du Rijksmuseum d’Amsterdam. Les opposants au changement de nom de tableaux et l’interdiction de mots mis à l’index évoquent la nécessité de maintenir les appellations d’origine car elles « correspondent à la réalité d’une époque ».

 

Pourquoi ne pas prendre comme arbitres de cette controverse sémantique à consonance historique, les intéressés eux-mêmes : les peuples d’Asie, d’Afrique, d’Orient… ? Recueillir leurs avis, leurs visions de cette question. En France, il existe bien l’expression « tête de nègre » pour désigner une pâtisserie ! qu’en pensent les Noirs d’Afrique ou d’ailleurs ?

Un référendum sur cette question pouvant amener les peuples concernés à se prononcer par rapport à l’initiative du musée d’Amsterdam ne serait sans doute pas dénué de sens, ni sans intérêt.

tête de nègre
tête de nègre

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Révolution des mots ou révolution dans les esprits ?

Si cette révolution des mots pouvait aller de pair avec une révolution dans les esprits, en Afrique, en Europe et ailleurs dans le monde, et aboutir à une vision commune du passé et du présent, on aura fait un pas décisif vers la rencontre des hommes ainsi que vers la paix des mémoires ; bref, une réconciliation à l’échelle planétaire.

Avant il faut éveiller la conscience des peuples concernés par l’initiative du musée d’Amsterdam, et les inciter à porter un regard à la fois critique et constructif sur un épisode marquant de leur histoire, ce qui donnerait plus de sens à l’initiative audacieuse et novatrice de la directrice du Département d’histoire du musée néerlandais dont la visée humaniste serait ainsi confortée.

Somalie

    À rebours. En Somalie, de l’ouverture à la fermeture

 

Noël et le Nouvel An bannis

Le gouvernement somalien décrète :

« À partir du 23 décembre 2015, la célébration de Noël et celle du nouvel An sont interdites sur toute l’étendue du territoire somalien.

Toutes les festivités et tous les événements liés à ces fêtes sont contraires à la culture islamique et pourraient nuire à la communauté musulmane. »

Il serait là aussi souhaitable de consulter le peuple somalien dans son ensemble, au moyen d’un référendum démocratiquement organisé, afin de s’assurer que cette décision gouvernementale émane de l’ensemble du peuple somalien. La Somalie n’est pas le seul pays à prendre une telle mesure. En effet, le gouvernement du Tadjikistan et celui de Brunei ont également banni la célébration de Noël et du nouvel An sur leur territoire.

Un monde divers, qui ne semble pas marcher vers le même horizon : certains avançant, d’autres reculant.

 

Ainsi va notre monde, entre avancées et reculs, ouverture et fermeture, détente et crispation.

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3 janvier 2016 7 03 /01 /janvier /2016 08:26

 

VISITEURS DU BLOG

À TOUTES

ET

À TOUS

 

BONNE ET HEUREUSE ANNÉE

2016

 

NB : Un nouvel article toutes les fins de semaine pour

Communiquer

Échanger

Vos réflexions et/ou commentaires  sont les bienvenus

Il y a tant à apprendre les uns des autres !

                                                                                   T.D.

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19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 08:15
ALAIN, LA COLÈRE : ORIGINES ET MANIFESTATIONS. DISSECTION

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ALAIN, LA COLÈRE : ORIGINES ET MANIFESTATIONS.

DISSECTION

Alain (Émile Chartier dit), philosophe français, 1868-1951)

La colère, origines et manifestations

La colère naît souvent de la peur. La première occasion d'agir ou seulement de parler oriente alors toute l'agitation musculaire ; mais il reste dans l'action quelque chose du tremblement de la peur ; tous les muscles y concourent, et l'agitation est encore augmentée par ses propres effets, comme on voit si bien dans l'enfant qui crie de toutes ses forces, et crie encore plus par le mal qu'il se donne et par le bruit qu'il entend. Est-ce ici peur ou colère ? On ne sait ; les deux sont mêlés. Chez l'homme fait il y a toujours, dans toute colère, une certaine peur de soi-même, et en même temps un espoir de soulagement comme si la colère nous déliait ; et elle nous délie, si elle tourne à l'action. Mais souvent elle se dépense en gestes et en paroles, non sans éloquence quelquefois. On n'en peut alors juger par le dehors ; car une action vive et difficile offre souvent tous les signes de la colère ; mais les effets supposent de la clairvoyance et une certaine maîtrise de soi, ce qui faisait dire à Platon que la colère peut être au service du courage, comme le chien est au chasseur.

La colère, mauvaise cavalière ?

Mais la colère n'est pourtant point à mes ordres, comme sont mes jambes, mes bras, ma langue ; et chacun sent bien que la colère l'entraîne toujours plus loin qu'il ne voudrait. Peut-être y a-t-il aussi dans la colère, dès qu'elle n'est plus seulement convulsion ou crise de nerfs, bien plus de comédie qu'on ne l'avoue. On apprend à se mettre en colère et à conduire sa colère comme on apprend à faire n'importe quoi.

Peut-être y a-t-il colère dès que l'on agit en pensant à soi, j'entends sans savoir exactement ce que l'on peut faire en laissant aller toute sa force. Il y a des mouvements que l'escrimeur sait faire ; mais, pour forcer un peu la vitesse et en quelque sorte pour se dépasser lui-même, il faut qu'il délivre l'animal, à tous risques. C'est comme une colère d'un court moment, d'abord préparée par l'attitude et les mouvements, et puis lâchée comme un coup de fusil. Mais il est d'expérience aussi que les mouvements laissés à la colère se dérèglent bientôt. Aussi voit-on que la colère éloquente va par courts accès, interrompus par la réflexion et la reprise de soi. Au reste il est clair que, dès que l'on fait une action nouvelle, on ne sait pas si on la fera, ni comment. Aussi la peur précède la vraie improvisation, et la colère l'accompagne toujours.

Colère et mensonge

Il y aurait donc un peu de colère toutes les fois que, sans prévoir assez, nous osons. Agir malgré la peur, c'est peut-être la colère même. Cela peut être observé dans les conversations de société ; le moindre frémissement de colère, ou, si l'on veut, d'éloquence dans la voix fait dresser l'oreille aux détourneurs, qui y remédient par quelque occasion innocente de faire rire. C'est que la colère est le signe qu'on improvise, que l'on dit quelque chose de nouveau dont on ne voit pas les suites. Vouloir dire ce qu'on n'ose pas dire, et se mettre en colère, c'est tout un. La rougeur du visage, commune au timide et au menteur, est peut-être une colère rentrée. La colère est souvent la suite d'un long mensonge de politesse ; après la peur qui se tait, c'est la peur qui parle. Mais observez bien que j'entends non pas la peur d'un mal bien défini, mais la peur de l'imprévu, aussi bien dans ce que l'on fera. C'est pourquoi on voit tant de colères dans l'amour vrai, où la crainte de blesser ou de déplaire fait qu'on ne s'y risque qu'avec fureur. Aussi, quelque effet que l'on me fasse voir, je crois difficilement à la haine ; l'amour et la crainte expliquent assez nos crimes.

ALAIN, LA COLÈRE : ORIGINES ET MANIFESTATIONS. DISSECTION

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ALAIN, LA COLÈRE : ORIGINES ET MANIFESTATIONS. DISSECTION

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La haine, effet ou cause de la colère ?

La colère serait donc toujours peur de soi, exactement peur de ce que l'on va faire, et que l'on sent qui se prépare. Aussi a-t-on souvent de la colère contre ceux qui vous donnent occasion de dissimuler ; le frémissement se connaît alors dans les paroles les plus ordinaires. L'indiscrétion par elle-même offense. Et peut-être l'offense n'est-elle jamais que dans l'imprévu. La colère est donc liée de mille manières à la politesse. Même laissant cette colère qui va avec l'action, et qui est presque sans pensée, je dirais bien que la vraie colère naît de cette contrainte que chacun s'impose en société, par crainte des gestes et des paroles. L'on comprend ainsi comment la colère peut être sans mesure pour de petites causes ; car ce qui met en colère, c'est que l'on se craint soi-même longtemps. Aussi je prends la haine comme étant plutôt l'effet que la cause de la colère. Haïr, c'est prévoir qu'on s'irritera. C'est pourquoi souvent l'on n'arrive pas à avoir de la haine, quoiqu'on trouve des raisons d'en avoir, comme aussi on trouve difficilement des raisons de la haine qui ne soient point faibles à côté. Comprendre cela, ce n'est pas de petite importance pour la paix du cœur. Il est difficile de se garder de la colère, mais de la colère à la haine, c'est un saut que le sage ne fait point.

Alain, Éléments de philosophie.

ALAIN, LA COLÈRE : ORIGINES ET MANIFESTATIONS. DISSECTION

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12 décembre 2015 6 12 /12 /décembre /2015 11:08
LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

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LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

 

 

Esclavage, traite, colonisation, des mémoires brouillées

 

La conférence internationale initiée par les Nations unies et tenue à Durban (Afrique du Sud), du 2 au 9 septembre 2001, avait pour objectif de réconcilier les peuples de la Terre, en conciliant les mémoires des uns avec celles des autres, afin d’apaiser les tensions entre populations dans les mêmes États et dans le monde en général. Faire qu’enfin, et pour toujours, les peuples de la Terre, quels qu’aient pu être leur passé, leur action, leur statut ou conditions, puissent s’accepter, se regarder en face, se respecter et s’aimer, non comme anciens bourreaux ou anciennes victimes, anciens maîtres ou anciens esclaves, blancs ou noirs, mais comme Humains, frères, coresponsables de la même planète, aujourd’hui et demain.

LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

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Tous frères sur terre ?

Cette initiative généreuse, cette vision positive de l’Homme, capable, sinon de pardonner, du moins de comprendre, accoucha cependant de fractures douloureuses multiples, en mettant le feu aux poudres des mémoires plurielles.

 

Le choc des mémoires

 

La mémoire des uns

Ici, en France, malgré Durban, les mémoires entrent en ébullition en 2005.

 

Entre amalgames, raccourcis, amnésie réelle ou feinte, déni d’histoire, volonté d’occulter ou méconnaissance des réalités du passé, le « devoir d’histoire » apparaît comme une urgente obligation, avant le « devoir de mémoire », afin de réduire la fracture entre mémoires et donner plus de sens aux « commémorations ».

En février 2005, à la faveur d’une loi votée par le Parlement, affirmant la reconnaissance de la Nation pour l’œuvre coloniale, ainsi qu’une contribution en faveur des rapatriés d’Afrique du Nord, et un amendement engageant les auteurs de manuels scolaires à « reconnaître le rôle positif de la présence française outre-mer », ont suffi pour rallumer le brasier de la querelle mémorielle.

LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

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La mémoire des autres

La colonisation, l’esclavage et la traite

 

La conférence de Durban offrait à tous, européens, Occidentaux, Asiatiques, Africains, une tribune idéale pour évoquer ressenti et rancœur, justifier ou se justifier. Ainsi, dans ce chaudron qu’on voulait havre de paix et de confiance retrouvée, les passions de ceux qui se considèrent comme victimes se donnent libre cours à travers le verbe libéré, notamment celui des Africains (dont les délégations furent les plus nombreuses) : ONG, ministres, chefs d’État… se firent face.

Pour le ministre tanzanien des Affaires étrangères, « l’esclavage et le colonialisme sont largement responsables de la pauvreté, du sous-développement et de la marginalisation économique de l’Afrique, de ses habitants et leurs descendants de la diaspora. Après plusieurs siècles d’esclavage et de colonisation – souligne-t-ill’héritage de ces systèmes effroyables d’exploitation est si profond que leurs conséquences continent et continueront pour de nombreuses années… ».

M. Tioune, l’un des porte-parole des ONG africaines, lui emboîte le pas, réclamant revanche et justice.

« Nous exigeons que l’esclavage et le colonialisme soient reconnus comme un double holocauste et comme crimes contre l’humanité, et nous exigeons réparation de la part de l’Occident pour le pillage de nos matières premières, le déplacement forcé des populations, les traitements inhumains et la pauvreté actuelle de l’Afrique, fruit de cette histoire de crimes et de spoliations… »

Et le réquisitoire des Africains continue, long et acerbe. Ironie suprême, quelques représentants de pays arabes, exigent des réparations pour la traite des Noirs ! Eux, qui ont pratiqué la traite des Noirs et l’esclavage pendant des siècles.

Ainsi, le ministre soudanais de la justice, sans sourciller, demande des réparations pour l’esclavage :

« Il faut tirer les leçons du passé – s’exclame-t-il – et notamment de la traite des esclaves qui constituait une négation de la dignité humaine et qui a permis au monde riche de se développer. Aujourd’hui, ce crime se poursuit dans le phénomène de la mondialisation, qui est injuste et inéquitable.

Nous considérons par ailleurs que les responsables de la traite et de la colonisation doivent assumer leurs responsabilités en payant des réparations. »

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Quelques fissures dans la mémoire africaine

La symphonie se dérègle quelque peu quand, au sein des délégations africaines, quelques voix, il est vrai isolées, s’élèvent pour lézarder la belle unanimité des réquisitoires. Parmi ces briseurs de consensus, le président Wade du Sénégal, ouvre la première brèche bien timidement cependant :

« Nous subissons encore aujourd’hui les effets de l’esclavage et les effets de la colonisation ; on ne peut pas évaluer ça en termes monétaires. Je trouve cette revendication non seulement absurde, mais aussi insultante de demander des réparations matérielles pour la mort de millions d’hommes. »

Un autre président, celui de l’Ouganda, est lui, porteur de piques, non contre les Occidentaux coupables de traite esclavagiste et de colonisation, mais contre ses frères africains :

« Ce furent aussi les divisions et les complicités africaines dans les traites négrières qui jouèrent un rôle majeur dans le développement de ce phénomène.

Si nous condamnons la cruauté blanche et arabe, alors il nous faut aussi condamner l’avidité et la myopie des chefs africains, qui se faisaient la guerre, capturaient des personnes de la tribu ennemie et les vendaient aux Blancs ou aux Arabes… »

Quant au président nigérian, il craint, à supposer que les Occidentaux s’acquittent des compensations matérielles réclamées, que ces réparations financières «  ne détériorent les relations entre les Africains du continent et ceux de la diaspora qui ont souffert de l’esclavage », en l’occurrence les descendants d’esclaves.

Enfin, dans le même registre, l’historienne Nadja Vuckovic (membre du Centre de Recherche historique et secrétaire de l’Association pour la recherche à l’EHESS) affirme : « l’ethnie Yoruba n’a jamais pardonné aux rois de l’ethnie Fond leur complicité dans l’esclavage.

Alors, qui doit-on indemniser, d’autant que la pratique de l’esclavage subsiste encore aujourd’hui dans certains pays africains ? ». [Sur ce thème, voir : Tidiane Diakité, la traite des Noirs et ses acteurs africains, Ed. Berg International, Paris].

LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

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Accusés, levez-vous !

Les pays européens, précisément l’Europe des 15, sont présents à Durban, avec, au premier rang, les principales nations coloniales d’hier. Ils font front face aux accusations et présentent méthodiquement leur défense, réfutant point par point l’argumentaire de leurs accusateurs.

En première ligne, la Belgique, le Portugal, l’Espagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni réfutent les arguments les mettant en cause dans la pratique de la traite et de l’esclavage, mais aussi la colonisation, en développant notamment des arguments juridiques.

« La traite des Noirs et le colonialisme étaient parfaitement légaux lorsqu’ils furent pratiqués – assurent-ils. Dès lors, il n’y a aucune raison que ces politiques donnent droit à des réparations, puisque l’utilisation rétroactive de concepts juridiques n’est pas légale. »

D’où leur refus non seulement de présenter des excuses, mais aussi de payer des réparations.

La France tout en se montrant solidaire des autres nations accusées, semble tout de même se différencier quelque peu par ses efforts de prise de conscience des erreurs du passé. Sa position est ainsi exprimée par le ministre délégué à la Coopération et à la Francophonie, Charles Josselin :

« Le Parlement français a reconnu, en mai 2000, que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien, perpétrées à partir du XVe siècle contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes, sont "un crime contre l’humanité".

Il n’est pas question cependant de réduire la colonisation à ses seuls excès et à des atteintes systématiques à la dignité humaine, mais, ayons le courage d’assumer certaines évidences. Oui, le colonialisme a eu des effets durables sur les structures politiques, économiques des pays concernés. »

LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

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Antillais et Africains, de faux frères ?

     Des mémoires brouillées

 

L’esclavage, la traite des Noirs et la politique d’Israël, principalement ses rapports avec le monde arabe en général, accaparèrent l’essentiel des interventions et des débats de la conférence de Durban.

Cette tribune exceptionnelle, réunissant 200 États et des milliers d’ONG, fut l’occasion d’un déballage inédit de griefs et de rancœurs séculaires, avec des affrontements inattendus. À cet égard, les points de vue antillais et africains furent loin d’afficher l’unanimité attendue, hormis sur la condamnation des Occidentaux.

Pour les premiers « les Antilles ont souffert de l’esclavage et l’Afrique de la traite » : une litote riche de sens.

LA QUESTION MÉMORIELLE, UNE GUERRE SANS FIN ?

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10 décembre 2015 4 10 /12 /décembre /2015 18:46

   À LIRE 

Parution

             

 

NATACHA

    Cœur d’exil

de

 

Danielle Ohana, maîtresse de conférences en sociologie de l’éducation, université Rennes 2, est membre du laboratoire CREAD. Ses travaux et ses enseignements portent sur la sociologie du genre et la formation.

 

et

 

Nicole Lucas, agrégée et docteure en histoire, licenciée en histoire de l’art, est membre du laboratoire CERHIO/ CNRS UMR 6258, université Rennes 2. Ses recherches portent sur les manuels scolaires et plus globalement sur l’enseignement de l’histoire, avec une spécialisation sur la place des femmes et du genre dans l’histoire.

 

NATACHA :

Toute migration collective traduit, par nature, une somme d’aventures particulières. Hier comme aujourd’hui, celle de Natacha, l’exilée, est à la fois unique et exemplaire. Des bords de la Neva tsariste à la vie parisienne, via Constantinople la cosmopolite, elle prend finalement racine en Bretagne puis en Vendée. Malgré les drames, Nata assume dignement son intégration progressive et réussie. Cette héroïne toute simple, férue d’échanges, trouvera l’amitié inaltérable avec Betty, l’amour vrai avec Jean, la filiation de cœur avec une famille française revenue d’Algérie. Dans l’émeraude symboliquement léguée à une vie naissante, dans les traces volontairement conservées et transmises, elle se livre dans sa vérité complexe et singulièrement attachante. Comme pour tous ses compatriotes d’infortune, l’existence de cette Russe brièvement privilégiée et longtemps déracinée témoigne d’une force d’âme, d’une constance, d’une fidélité peu communes qu’il nous faut méditer dans un siècle toujours en proie aux exils.

À LIRE

...

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5 décembre 2015 6 05 /12 /décembre /2015 09:36

Une petite pause poétique avec Tristan Klingsor

 

 

CHANSON DU CHAT QUI DORT

 

Chat, chat, chat,

Chat noir, chat blanc, chat gris,

Charmant chat couché,

Chat, chat, chat,

N'entends-tu pas les souris

Danser à trois les entrechats

Sur le plancher ?

.

Le bourgeois ronfle dans son lit

De son bonnet de coton coiffé

Et la lune regarde à la vitre :                                   

Dansez souris, dansez jolies,

Dansez vite,

En remuant vos fines queues de fées.

 

                     

Dansez sans musique tout à votre aise

A pas menus et drus

Au clair de la lune qui vient de se lever,

Courez : les sergents de ville dans la rue

Font les cent pas sur le pavé

Et tous les chats du vieux Paris

Dorment sur leur chaise,

Chats blancs, chats noirs, ou chats gris.

 

Tristan Klingsor

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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 09:40

LA PAROLE ET L’ÉCRITURE

Deux outils essentiels de communication au service de l’Homme

 

Abd El-Kader. Émir arabe (près de Mascara (Algérie), 1808 – (Damas), 1883)
Abd El-Kader. Émir arabe (près de Mascara (Algérie), 1808 – (Damas), 1883)

...

Le regard d’un humaniste mystique du 19e siècle.

Abd El-Kader dirige de 1832 à 1847, la résistance à la conquête de l’Algérie.

Après la prise de sa smala par le duc d’Aumale en 1843, et la défaite de ses alliés marocains en 1844, il se rend, vaincu, en 1847.

Interné en France jusqu’en 1852, il se retire ensuite à Damas.

Après la phase « guerrière » de sa vie, il se consacre quasi exclusivement à l’étude et à la méditation, à la philosophie religieuse et à l’écriture. Il devient un personnage charismatique, humaniste et mystique, respecté et vénéré en Orient comme en Occident.

Son ouvrage Rappel à l’intelligent, avis à l’indifférent, à l’usage des chrétiens, lui valut une véritable aura dans les milieux culturels orientaux et occidentaux. Il prit la figure d’un maître spirituel universellement reconnu.

Il intervient en 1860, lors des émeutes antichrétiennes de Damas, où il protégea plusieurs milliers de chrétiens maronites et européens, leur permettant d’échapper aux massacres. Ce fut seulement, expliqua-t-il, par devoir de religion et d’humanité.

Napoléon III, qui avait pour lui beaucoup d’estime et de respect, projeta la création d’un Empire « arabe-musulman » lié à la France, dont l’Algérie constituerait le cœur et dont il prendrait la tête. Il déclina l’offre.

Il ne cessa d’œuvrer au rapprochement de l’Orient et de l’Occident.

En 1871, Abd El-Kader désavoua publiquement les intrigues antifrançaises de son fils aîné, de même que ceux qui se servaient de son nom pour tenter de soulever l’Algérie.

 

Il reçut la Grand-croix de la Légion d’Honneur et fut également décoré de l’Ordre de Pie IX.

 

Ses restes furent transférés en Algérie en 1966.

 

 

LA PAROLE ET L’ÉCRITURE

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Abd El-Kader : Éloge de l’écriture

Pour qu'un homme puisse faire connaître sa pensée à un autre homme, son associé, il a besoin d'en inventer le moyen : il le trouve dans le signe, la parole, l'écriture. Le signe exige un témoin ; la parole ne peut se passer de la présence et de l'audition d'un interlocuteur ; l'écriture ne dépend d’aucune de ces conditions ; elle est le signe suprême, un art propre à l’espèce humaine. La parole est plus noble que le signe, mais l'écriture est supérieure à la parole ; car le signe ne s'applique qu'à l'objet présent, c'est un moyen de diriger l'attention vers un côté déterminé.

Le verbe et la plume :

    Antériorité, complémentarité ou hiérarchie ?

L'écriture est supérieure au signe et à la parole, et plus utile ; car la plume quoiqu'elle ne parle pas, se fait entendre des habitants de l'Orient et de l’Occident. Les sciences ne s'augmentent, la philosophie ne se conserve, les récits et les paroles des anciens, les livres de Dieu ne se fixent que par l’écriture. Sans elle, il ne s'établirait parmi les hommes ni religion ni société. L’écriture est l'œil des yeux ; par elle le lecteur voit l'absent ; elle exprime des pensées intérieures autrement que la langue ne pourrait le faire. Aussi a-t-on dit : la plume est l'une des deux langues, mais elle est plus éloquente que la langue même. Par l'écriture l'homme peut dire ce que quelqu'un, s'adressant à un autre, ne pourrait pas lui communiquer par la parole ; elle parvient au but que la parole ne peut pas atteindre. Aussi les lois de l'Islam ont-elles défendu d'enseigner l'écriture aux femmes pour qu'elles ne puissent pas, en écrivant à ceux qu'elles aiment, se ménager une rencontre avec eux : la connaissance de l'écriture eût été dans ce cas une cause de discorde.

LA PAROLE ET L’ÉCRITURE

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LA PAROLE ET L’ÉCRITURE

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Le sabre et la plume : les deux mamelles

Il y a deux éloquences [art de bien dire] : celle de la langue et celle de l'écriture ; celle-ci a la supériorité, car ce que fixe la plume a la durée du temps, ce que dit la langue s'efface en peu d'années. Deux choses constituent la religion et le monde : le sabre et la plume ; mais le sabre est au-dessous de la plume, Oh ! que le poète a bien dit :

« Dieu l'a ainsi décidé : le kalam [ou calame : roseau taillé servant à écrire], depuis qu'il a été taillé, a pour esclave le sabre, depuis qu'il a été affilé... ».

Abd El-Kader, Rappel à l’intelligence in Anthologie Maghrébine. Texte de 1858.

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 09:48

SÉNÈQUE, COMMENT PLEURER LA MORT D’UN AMI

Entre amertume et mesure

Tu ne te remets pas de la mort de ton ami Flaccus : je ne voudrais pourtant pas que tu t'affliges plus que de raison. Je n'oserais te demander de ne pas t'affliger du tout... ce serait le mieux, je le sais. Peut-on posséder une telle fermeté quand on n'est pas déjà bien au-dessus des coups de la Fortune ? Même dans ce cas on sera blessé d'un si grand malheur, mais blessé seulement. À nous, on peut pardonner nos larmes si elles ne coulent pas avec trop d'abondance, si nous-mêmes les réprimons. Nos yeux ne doivent pas rester secs, à la perte d'un ami, mais ils ne doivent pas non plus se transformer en torrents : il faut pleurer, et non se répandre en lamentations. Tu trouves que la loi que je t'impose est dure ? Mais le plus grand des poètes grecs a limité à un jour le droit de pleurer, et il a dit que « même Niobé eut envie de manger1 ».

Tu me demandes d'où viennent ces lamentations, ces pleurs sans mesure ? Par nos larmes, nous voulons prouver nos regrets ; nous ne cédons pas à notre douleur ; nous en faisons plutôt étalage. On n'est jamais triste pour soi-même. Ô funeste folie ! On veut parader jusque dans la douleur ! « Eh quoi ! me diras-tu : je devrais oublier mon ami ? » Tu lui assures un bref séjour dans ton souvenir s'il ne doit y rester que le temps que durera ta douleur. Bientôt un hasard fera renaître le rire sur ton visage ; pas besoin même de s'en remettre au temps, qui adoucit tous les regrets et calme les deuils les plus cruels. Dès que tu auras cessé de t'observer, l'image de la tristesse s'évanouira : à présent tu surveilles toi-même ta douleur, mais elle échappera aussi à ta vigilance, et cessera d'autant plus vite qu'elle est plus vive. Faisons tout pour nous souvenir avec plaisir de nos amis disparus ; personne n'aime à revenir sur des pensées qui s'accompagnent de tortures. Si pourtant il est nécessaire d'éprouver une souffrance quand le nom de ceux que nous avons aimés ressurgit, cette souffrance est indissociable d'une forme de plaisir.

SÉNÈQUE, COMMENT PLEURER LA MORT D’UN AMI

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Plaisir et amertume du souvenir

Comme le disait souvent notre cher Attale [philosophe stoïcien], « le souvenir de nos amis défunts est suave et âpre à la fois, comme un vin trop vieux dont l'amertume nous plaît ; mais après quelque temps toute l'âpreté disparaît et ne reste en nous qu'un plaisir sans mélange ».

Si nous l'en croyons, « penser que nos amis sont toujours vivants, c'est nous régaler de miel et de gâteau ; le souvenir de ceux qui ne sont plus est un plaisir mêlé d'amertume. Or qui niera que les mets amers et un peu âcres sont un excitant pour l'estomac ? ». Je ne suis pas de cet avis ; pour moi, le souvenir de mes amis défunts est doux : quand je les avais près de moi, je me disais que je devais les perdre ; maintenant que je les ai perdus, je me dis que je les ai toujours près de moi !

Fais donc, mon cher Lucilius, ce qui convient à ta pondération naturelle ; cesse de mal interpréter les bienfaits de la Fortune. Elle les a repris, mais elle les avait donnés. Profitons pleinement de nos amis, puisqu'on ne sait combien de temps durera ce bonheur. Songeons que bien des fois nous les avons abandonnés pour un long voyage à l'étranger ; que bien des fois, tout en habitant le même lieu qu'eux, nous avons négligé de leur rendre visite : nous comprendrons alors qu'il y a eu plus de temps perdu que mis à profit, et cela de leur vivant.

Peut-on admettre que ceux qui ont gravement négligé leurs amis les pleurent ensuite abondamment, et ne montrent leur amour qu'après le décès ? Si l'on s'afflige si violemment, c'est que l'on craint de ne pas avoir montré un attachement très vif ; on cherche avec bien du retard à donner des preuves de son affection. Si nous avons d'autres amis, nous les traitons et les jugeons bien mal, puisqu'ils ne suffisent pas à nous consoler de la perte d'un seul2. Si nous n'en avons pas, le tort que nous nous faisons à nous-mêmes est plus grave que celui qui nous est infligé par le sort. Il ne nous en a enlevé qu'un : nous n'avons pas pu nous en faire un seul autre ! Et puis, on n'en a même pas vraiment aimé un, quand on n'a pas pu en aimer plus d'un. Si un homme dépouillé de la seule tunique qu'il possédait préférait rester à se lamen­ter plutôt que de chercher un moyen d'échapper au froid et un vêtement dont se recouvrir les épaules, tu le prendrais pour un pauvre fou, n'est-ce pas? Tu as enseveli celui que tu aimais : cherche celui que tu vas aimer. Mieux vaut remplacer un ami que le pleurer.

Je sais que les remarques que je vais ajouter sont banales ; tout le monde les fait : est-ce une raison pour que je les omette ? Si on ne peut mettre fin à sa douleur par la volonté, c'est le temps qui s'en chargera. Mais c'est une honte pour un sage que de guérir sa douleur simplement parce qu'il est las de souffrir. Abandonne ta peine avant d'être abandonné par elle, je t'en prie! Mets tout de suite un terme à ce que tu ne saurais continuer longtemps de faire, malgré ton désir. Nos ancêtres instituèrent une année de deuil pour les veuves, non pour le faire durer tout ce temps, mais pour qu'il ne se prolonge pas au-delà. Pour les hommes, il n'y a point de temps légal, parce qu'il n'y en a point de raisonnable.

Un temps pour les larmes, avant la consolation et le souvenir

Et pourtant, parmi ces pauvres femmes, qu'on eut tant de peine à détourner du bûcher et à arracher au cadavre de leur époux, m'en citeras-tu une seule qui continua de pleurer pendant un mois entier ? Rien ne devient plus vite détestable que la douleur : quand elle est de fraîche date, elle trouve un consolateur, et attire à elle quelques amis ; mais quand elle dure depuis longtemps, elle prête à rire. Et cela non sans raison, car il s'agit ou de simulation ou de folie !

Et moi qui t'écris ces lignes, j'ai pleuré Annaeus Sérénus [préfet des vigiles sous Néron], un ami que j'aimais tendrement, avec tant d'excès que, à mon grand regret, je me place parmi ceux que la douleur a terrassés. Aujourd'hui cependant, je condamne mon attitude et je comprends que la cause essentielle d'une telle souffrance était que je n'avais pensé qu'il pût mourir avant moi. Je ne voyais qu'une chose : il était plus jeune, et même beaucoup plus jeune que moi. Comme si la mort respectait un ordre de passage ! Il faut toujours penser que, comme nous, nos amis sont mortels. J'aurais dû dire alors : « Mon cher Sérénus est plus jeune : qu'importe ? Il doit mourir après moi, mais il peut mourir avant moi. » Je ne l'ai pas fait, et le destin m'a surpris en le frappant tout d'un coup. À présent, je pense que tout est mortel et donc soumis à la loi du hasard. Aujourd'hui précisément peut arriver tout ce qui peut aussi arriver n'importe quel jour. Songeons donc, Lucilius, très cher ami, que nous toucherons bien vite au terme où, à notre grand regret, a touché ton ami. Et peut-être, si du moins les sages ont raison de proclamer qu'il existe un lieu où nous nous retrouverons tous, celui que nous croyons avoir perdu n'a-t-il fait que nous précéder. Adieu.

Sénèque, Lettres à Lucilius.

SÉNÈQUE, COMMENT PLEURER LA MORT D’UN AMI

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1. Les enfants de Niobé furent tués par Apollon.

2. Octavie, sœur d’Auguste, pleurant toute sa vie son fils Marcellus.

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15 novembre 2015 7 15 /11 /novembre /2015 08:31
RENÉ DEPESTRE, Minerai noir

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RENÉ DEPESTRE

RENÉ DEPESTRE
RENÉ DEPESTRE

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René Depestre (1926), poète et écrivain haïtien engagé. Études dans son île natale, puis à la Sorbonne à Paris, en Sciences humaines, Lettres et Sciences politiques. Retour dans son pays, puis exil à Cuba, où il devient un cadre influent. En désaccord avec la ligne politique de Fidel Castro, il rompt avec le régime et se rend en France.

Nombreux Prix littéraires dont le Prix Renaudot en 1988 et le Prix du roman de l’Académie Royale de littérature française de Belgique…

RENÉ DEPESTRE, Minerai noir

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Minerai noir

Quand la sueur de l'Indien se trouva brusquement tarie par le soleil

Quand la frénésie de l'or draina au marché la dernière goutte de sang indien

De sorte qu'il ne resta plus un seul Indien aux alentours des mines d'or

On se tourna vers le fleuve musculaire de l'Afrique

Pour assurer la relève du désespoir

Alors commença la ruée vers l'inépuisable

Trésorerie de la chair noire

Alors commença la bousculade échevelée

Vers le rayonnant midi du corps noir

Et toute la terre retentit du vacarme des pioches

Dans l'épaisseur du minerai noir

Et tout juste si des chimistes ne pensèrent

Aux moyens d'obtenir quelque alliage précieux

Avec le métal noir tout juste si des dames ne

Rêvèrent d'une batterie de cuisine

En nègre du Sénégal d'un service à thé 

En massif négrillon des Antilles

Tout juste si quelque curé

Ne promit à sa paroisse

Une cloche coulée dans la sonorité du sang noir

Ou encore si un brave Père Noël ne songea

Pour sa visite annuelle

A des petits soldats de plomb noir 

Ou si quelque vaillant capitaine

Ne tailla son épée dans l'ébène minéral

Toute la terre retentit de la secousse des foreuses

Dans les entrailles de ma race

Dans le gisement musculaire de l'homme noir

Voilà de nombreux siècles que dure l'extraction

Des merveilles de cette race

O couches métalliques de mon peuple

Minerai inépuisable de rosée humaine

Combien de pirates ont exploré de leurs armes

Les profondeurs obscures de ta chair

Combien de flibustiers se sont frayé leur chemin

A travers la riche végétation de clartés de ton corps

Jonchant tes années de tiges mortes

Et de flaques de larmes

Peuple dévalisé peuple de fond en comble retourné

Comme une terre en labours

Peuple défriché pour l'enrichissement

Des grandes foires du monde

Mûris ton grisou dans le secret de ta nuit corporelle

Nul n'osera plus couler des canons et des pièces d'or

Dans le noir métal de ta colère en crues

René Depestre , Minerai noir, Ed. Présence Africaine 1956.

RENÉ DEPESTRE, Minerai noir

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