Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Recherche

28 octobre 2017 6 28 /10 /octobre /2017 09:07

ANDRÉ MAUROIS : RÉFLEXION SUR LA « VRAIE VIE ».

LETTRE AUX JEUNES

Guide pour une vie simple et heureuse

André Maurois

Émile Salomon Wilhelm Herzog dit André Maurois, romancier, biographe, essayiste français (1885-1967)

Son œuvre monumentale, d’une extrême variété, lui ouvrit les portes de l’Académie française en 1938.

Riche de son expérience et d’une connaissance encyclopédique, André Maurois s’adresse ici à des jeunes à qui il veut faire profiter de sa connaissance des humains et des choses, bref de la vie en général.

La vraie vie

Vous m'aviez demandé des conseils sur la conduite de la vie. Je vous ai dit, de mon mieux, ce que m'a enseigné l'expérience ; je dois encore vous demander de distinguer cette sagesse élémentaire de ce qui est au-delà d'elle. Les travaux, bien sûr, il faut les faire ; les distinctions sociales, peut-être faut-il les acquérir pour en être délivré ; les croyances religieuses, je vous ai rappelé comment elles pourraient vous aider ; les décisions politiques, il faut les prendre, car les sociétés doivent être gouvernées ou tomber dans une douloureuse anarchie. Mais l'essence de la vie est ailleurs.

 

Comment vivre heureux dans un monde d’images aveuglantes, de sons et de bruit assourdissants ?

Seul avec vous-même, sous les étoiles, par un soir d'été, reprenez-vous en main. Mettez les choses à leur place véritable. Pensez à ceux qui se croient grands, aux dignitaires brodés et surbrodés, chargés de reliques et de médailles. Rappelez-vous que, sous cette friperie rutilante et brinquebalante, sous ces plastrons empesés, il n'y a que des corps semblables au vôtre. Que dis-je ? Semblables ? Non, car vous êtes jeune, mince et musclé. Ils sont vieux ; leurs ventres bedonnent ; leurs muscles flasques les soutiennent à grand-peine : leur peau détendue forme des tabliers, des bourrelets, des plis.

Soyez vous-même en toute circonstance

Cela n'empêche pas que certains d'entre eux ne soient de grands esprits. Respectez leur âge et leur mérite, mais ne les tenez pas pour des êtres d'espèce différente et surhumaine. La plupart sont malheureux, mécontents et regrettent leur jeunesse évanouie. Si intelligents qu'ils puissent être, presque tous, enivrés du vin de leur pompeuse éloquence, grisés de systèmes et d’abstractions, ont oublié la vraie vie, et c'est très grave. S'ils ne vivaient pas dans le monde irréel que crée leur vertige, s'ils étaient baignés dans la vie quotidienne des pauvres gens, si difficile, ils s'uniraient pour réformer. Mais ils ont des ambitions et des rancunes ; ils suscitent de vains conflits. Alors que de misère ! S'ils imaginaient avec force les jeunes hommes qui agonisent dans une rizière humide, étouffés par une eau croupie, ils feraient tout pour éviter des guerres inutiles. Mais leurs yeux affaiblis ne voient pas ; leurs oreilles sclérosées n'entendent pas. Alors que de sang !

Le plus simple est toujours le meilleur.

    La grandeur et la beauté sont dans la simplicité

La vraie vie, regardez, elle est près de vous. Elle est dans les fleurs de votre pelouse, dans le petit lézard qui se chauffe au soleil sur votre balcon, dans les enfants qui regardent leur mère avec tendresse, dans les amants qui se serrent l'un contre l'autre, dans toutes ces petites maisons où des familles tentent de se nourrir, d'aimer, de jouer. Rien n'est important que ces humbles destins. Leur somme fait l'humanité. Seulement les hommes sont si faciles à tromper. Pour quelques mots non définis, ils vont s'entretuer, se croire persécutés, se haïr. Dans toute la mesure où vous en aurez le pouvoir, rappelez-les à la vraie vie, aux plaisirs et aux affections simples.

Et choisissez vous-même de vivre, et non de jouer un rôle auquel vous ne croyez pas, dans une comédie tragique. « La vie est trop courte pour être petite. »

André Maurois, Lettre ouverte à un jeune homme, (Ed. Albin Michel)

 

Partager cet article
Repost0
21 octobre 2017 6 21 /10 /octobre /2017 08:29

HYMNE À LA NUIT

VOIX D’ICI, VOIX D’AILLEURS

La nuit, la lune, les étoiles : éternelles muses des poètes

Charles Péguy. Écrivain français (1873-1914)

Hymne à la nuit (dieu parle)

O nuit, ô ma fille la Nuit, toi qui sais te taire, ô ma fille au beau manteau.

Toi qui verses le repos et l'oubli. Toi qui verses le baume, et le silence, et l'ombre.

O ma Nuit étoilée je t'ai créée la première.

Toi qui endors, toi qui ensevelis déjà dans une Ombre éternelle

Toutes mes créatures

Les plus inquiètes, le cheval fougueux, la fourmi laborieuse,

Et l'homme ce monstre d'inquiétude.

Nuit qui réussis à endormir l'homme

Ce puits d'inquiétude.

A lui seul plus inquiet que toute la création ensemble.

L'homme, ce puits d'inquiétude.

Comme tu endors l'eau du puits.

O ma nuit à la grande robe

Qui prends les enfants et la jeune Espérance

Dans le pli de ta robe

Mais les hommes ne se laissent pas faire.

O ma belle nuit je t'ai créée la première.

Et presque avant la première

Silencieuse aux longs voiles

Toi par qui descend sur terre un avant-goût

Toi qui répands de tes mains, toi qui verses sur terre,

Une première paix Avant-coureur de la paix éternelle.

Un premier repos Avant-coureur du repos éternel.

Un premier baume, si frais, une première béatitude Avant-coureur de la béatitude éternelle...

Nuit tu es sainte, Nuit tu es grande, Nuit tu es belle.

Nuit au grand manteau.

Nuit, je t'aime et je te salue et je te glorifie et tu es ma grande fille et ma créature.

O belle nuit, nuit au grand manteau, ma fille au manteau étoilé

Tu me rappelles, à moi-même tu me rappelles ce grand silence qu'il y avait

Avant que j'eusse ouvert les écluses d'ingratitude.

Et tu m'annonces, à moi-même tu m'annonces ce grand silence qu'il y aura

Quand je les aurai fermées.

O douce, ô grande, ô sainte, ô belle nuit, peut-être la plus sainte de mes filles, nuit à la grande robe, à la robe étoilée

Tu me rappelles ce grand silence qu'il y avait dans le monde

Avant le commencement du règne de l'homme.

Tu m'annonces ce grand silence qu'il y aura

Après la fin du règne de l'homme, quand j'aurai repris mon sceptre.

Et j'y pense quelquefois d'avance, car cet homme fait vraiment beaucoup de bruit.

Charles Péguy, Le porche du mystère de la deuxième vertu.

Olympe Bhêly-Quenum.

Intellectuel, fonctionnaire international et auteur du Bénin (ancien Dahomey)

 

Le soleil s'est déjà couché

Le soleil s'est déjà couché,

Et la nuit enveloppe la terre dans ses bras.

Bakari s'amuse encore un peu, puis il ira se coucher.

Fatou se mettra à pleurer qu'il n'a pas sommeil,

Sikidi s'endormira en berçant sa poupée de bois,

Et Moumouni restera longtemps sur les genoux de sa maman,

Puis il s'endormira aussi en suçant son pouce.

La nuit noire descend sur la terre.

Elle l'embrasse en lui donnant un baiser mystérieux.

Doux baiser des parents au cœur pur qui endort les enfants.

Les enfants dorment tandis que les parents veillent :

Les cœurs malheureux dans leur innocence ne dorment pas...

Olympe Bhèly-Quenum, Un piège sans fin, (Ed. Stock).

 

Partager cet article
Repost0
15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 07:08

LA MUSIQUE, UNE LANGUE UNIVERSELLE : L’HYMNE À LA JOIE. BEETHOVEN COMMENTÉ

La musique, instrument de rencontre des cœurs et créatrice de fraternité universelle.

Ludwig van Beethoven. Compositeur allemand (1770-1827)

Beethoven, considéré comme un génie de la musique classique, d’une précocité étonnante, a donné son premier concert à l’âge de 8 ans.

Il est également considéré comme l’héritier de Mozart et précurseur du romantisme allemand. Sa surdité dès l’âge de 26 ans ne l’empêcha pas d’être le génie qu’il fut.

L’œuvre de Beethoven présentée et commentée par un autre grand de la musique classique, Richard Wagner

Richard Wagner. Compositeur allemand (1813-1883)

Richard Wagner présente les 4 premiers mouvements de la neuvième symphonie

Premier mouvement

Un combat — au sens le plus magnifique du mot — de l'âme luttant pour la conquête de la joie contre l'oppression de cette force hostile qui s'insinue entre nous et le bonheur terrestre : tel semble bien être le motif fondamental de ce premier mouvement. Le thème principal, qui dès le début, émerge, puissant et nu, comme d'un voile qui le dérobait à nos esprits inquiets, trouverait, je crois, son interprétation, sans que soit trahi le sens général du poème musical, dans ce vers de Goethe :

Renonce, tu le dois, il faut que tu renonces.

Nous croyons voir deux vigoureux lutteurs qui, l'un et l'autre invincibles, semblent se soustraire au combat. Des éclaircies nous permettent, par instants, d'entrevoir le sourire mélancolique et doux du bonheur qui paraît nous chercher ; nous luttons pour sa possession, mais, au moment de l'atteindre, l'ennemi perfide et puissant s'interpose et son aile ténébreuse nous recouvre de son ombre. Ainsi, tout regard, même lointain, jeté sur ces prémices de bonheur est aussitôt voilé et nous retombons dans un sombre accablement, mais qui bientôt va se transformer en un nouvel élan audacieux, en une lutte renaissante contre le démon hostile à notre joie. Ainsi, attaque impétueuse, résistance, effort, désir ardent, espoir, approche du succès, nouvelle défaillance, nouvelle tentative, nouveau combat, telles sont les perpétuelles alternances de cet admirable morceau...

A la fin du mouvement, ce sombre désespoir que la joie ne peut effleurer atteint au paroxysme et semble envelopper l'univers. On dirait que dans sa majesté terrible et grandiose, il va s'emparer de ce monde que Dieu créa... pour la Joie.

Deuxième mouvement

Une volupté sauvage nous saisit dès les premiers rythmes de ce second mouvement : nous entrons dans un monde nouveau, où nous nous sentons emportés jusqu'au vertige, jusqu'à l'étourdissement. C'est comme si, poussés par le désespoir, nous fuyions devant lui, à la poursuite d'un bonheur nouveau, inconnu, au prix d'efforts éperdus, alors que l'ancien bonheur, qui naguère nous illuminait de son sourire lointain, nous paraît hors de portée et complètement aboli. ...

Un nouveau thème s'impose soudain ; et devant nous se déroule une de ces scènes de joie terrestre et de bien-être délectable : dans le thème très simple et qui revient à tout instant, semble s'exprimer en une gaîté un peu fruste, une naïveté, une allégresse facile, et nous sommes tentés de nous reporter, ici encore, à un passage de Goethe où il évoque un contentement pareillement dénué d'envolée

Pour le peuple, ici, chaque jour est une fête ;

Avec un peu de bonne humeur et beaucoup d'agrément

Chacun tourne en une ronde étroite...

Troisième mouvement

... C'est comme un souvenir, se réveillant en nous — le souvenir du premier, du plus pur des bonheurs. ...

Avec ce souvenir revient également cette douce nostalgie qui se manifeste dans sa plénitude au deuxième thème de ce mouvement et que nous ne pourrions mieux interpréter que par ces paroles de Goethe

Un désir ineffable et doux

Me poussait à travers forêts et prairies,

Et avec mille larmes brûlantes,

Je sentais naître pour moi un monde.

Ce thème apparaît comme le désir de l'amour, auquel répond de nouveau, mais cette fois en un rythme expressif plus vif et plus orné, le premier thème, prometteur d'espérance, et d'une apaisante douceur. ...

Ainsi, le cœur encore frémissant paraît vouloir, avec une douce opiniâtreté, écarter ces consolations ; mais leur suave puissance est plus forte que notre orgueil, qui fléchit enfin ; nous nous jetons vaincus dans les bras de ces doux messagers du bonheur le plus pur :

Retentissez encore, douces harmonies du ciel ;

Une larme jaillit, la Terre m'a reconquis.

Oui, le cœur blessé semble guérir, reprendre des forces et se soulever avec une résolution virile que nous croyons reconnaître vers la fin du morceau dans la marche presque triomphale. Toutefois, cette exaltation n'est pas exempte de quelques échos des orages passés ; mais à chaque retour de l'ancienne souffrance s'oppose aussitôt cette douce puissance magique, avec ses consolations nouvelles, toujours apaisantes, et devant elle enfin, cependant que s'évanouit la lueur des derniers éclairs, l'orage se dissipe et s'éloigne.

[…]

 

Quatrième mouvement

Dès le début (et c'est la transition du troisième au quatrième mouvement), jaillit comme un cri strident ...

Avec ce début du dernier mouvement, la musique de Beethoven prend un caractère infiniment plus expressif : elle abandonne le caractère de musique instrumentale pure, qu'elle a conservé durant les trois premiers mouvements et qui se manifeste par une expression indécise et qui n'aboutit pas. La suite du poème musical exige impérieusement une conclusion — et une conclusion qui ne peut s'exprimer que par la parole humaine.

Admirons comment le maître prépare l'intervention de la parole et de la voix humaine (que l'on attendait impérieusement) par cet émouvant récitatif de basses instrumentales. Ce récitatif dépasse presque déjà les bornes de la musique absolue et emporte par une adjuration véhémente et pathétique l'adhésion des autres instruments à la rencontre desquels il s'avance ; il finit par devenir lui-même un thème de chant qui, évoluant dans la simplicité de sa ligne, et comme animé d'une joie triomphale, entraîne avec lui les autres instruments et s'élève à une hauteur sublime. C'est là, semble-t-il, la suprême tentative pour exprimer par la musique instrumentale seule un bonheur parfait et sûr, bien défini et que rien ne peut troubler. Mais l'élément indomptable ne paraît pas s'accommoder des limites qui lui sont assignées. ... C'est alors qu'une voix humaine, avec la claire et sûre expression de la parole, s'insinue au milieu des instruments déchaînés, et nous ne savons pas ce que nous devons le plus admirer de l'inspiration hardie ou de la grande naïveté du Maître, lorsqu'il fait crier par cette voix aux instruments :

Amis, non, pas ces accents. Entonnons maintenant

Des chants plus plaisants et plus joyeux.

A ces mots, la lumière se fait dans le chaos ; une expression définie, certaine, se manifeste, dans laquelle, portés par l'élément maîtrisé de la musique instrumentale, nous pouvons entendre clairement et distinctement ce qui doit apparaître, après la recherche douloureuse de la joie, comme un bonheur sublime et décisif...

Des accents belliqueux, exaltants, se rapprochent. Nous croyons voir passer une troupe de jeunes hommes dont l'héroïsme joyeux s'exprime par ces vers :

Joyeux comme les soleils qui volent

Par la voûte splendide des deux,

Suivez, frères, votre route,

Rayonnants comme le héros qui marche, à la victoire.

Cela amène une sorte de lutte joyeuse, exprimée par les instruments seuls : nous voyons les jeunes gens qui se précipitent vaillamment à ce combat, dont le trophée sera la joie, et nous nous sentons portés une fois de plus à invoquer Goethe :

Celui-là seul mérite la liberté comme la vie

Qui doit chaque jour la conquérir.

La victoire, dont nous ne doutions pas, est acquise : le sourire de la joie est la récompense de tant d'efforts vigoureux. Elle éclate en cris d'allégresse dans la conscience du bonheur nouvellement conquis :

Joie, belle étincelle divine,

Fille de l’Elysée,

Nous pénétrons, enivrés de tes feux,

 O Céleste, dans ton sanctuaire, etc. ...

Maintenant, dans la plénitude de la joie, le cri de l'amour humain universel jaillit des cœurs exaltés ; dans un enthousiasme sublime, après avoir embrassé le genre humain tout entier, nous nous tournons vers le grand Créateur de la Nature, en qui, avec une claire conscience, nous proclamons notre foi fervente ; et, dans un élan de ravissement sublime, nous avons le sentiment que nos regards parviennent jusqu'à lui à travers l'éther azuré qui se déchire :

Millions d'êtres, embrassez-vous !

Au monde entier ce baiser !

Frères, au-dessus de la tente étoilée

Doit habiter un Père tout de bonté.

Vous prosternerez-vous, millions d'êtres ?

Pressens-tu le Créateur, ô monde ?

Cherche-le au-dessus de la tente étoilée.

C'est par delà les étoiles qu'il doit habiter.

C'est comme si nous étions poussés par la révélation à cette croyance exaltante que tout homme est né pour la joie :

Millions d'êtres, embrassez-vous !                                                          

Au monde entier ce baiser ! ...

Richard Wagner , Beethoven, Ed. Gallimard.

Partager cet article
Repost0
7 octobre 2017 6 07 /10 /octobre /2017 09:28

LA SAGESSE ORIENTALE EN 3 VOIX

Un trésor enfoui sous l’épaisseur des siècles

La chinoise

 

 

La Chine antique possède une richesse culturelle et philosophique incomparable.

                Lao-Tseu -604 av JC – 531 av JC)

Lao-Tseu : philosophe prolixe et profond

 

Connais-toi, connais les autres

Qui connaît autrui est intelligent

Qui se connaît est éclairé

Qui vainc autrui est fort

Qui se vainc soi-même a la force de l'âme.

 

Qui se contente est riche.

Qui s'efforce d'agir a de la volonté.

 

Qui reste à sa place vit longtemps.

Qui est mort sans être disparu atteint l'immortalité.

                         *

Si le monde est en bonne voie,

les coursiers dessellés travaillent dans les champs.

Si le monde n'est pas en bonne voie,

les chevaux de combat pullulent au faubourg.

 

Pas de plus grande erreur que d'approuver ses désirs.

Pas de plus grand malheur que d'être insatiable.

Pas de pire fléau que l'esprit de convoitise.

 

Qui sait se borner aura toujours assez

Lao-Tseu, tao tô king Traduction : Liou Kia-Hway © Ed. Gallimard

La persane (Iran)

 

 

Autre trésor culturel

                                    Robaï d’Omar Khayyam (1048-1131)

Un poète philosophe

 

La pensée du poète

 

Les portes que l'on voit à la prison du Sort

sans fin l'une vomit et sans fin l'autre aspire

mais nul n'a jamais vu celui qui pourrait dire

d'où viennent les vivants ni où s'en vont les morts

                                 *

Qu'on ait vécu mille ans ou que la mort fût prompte

comme il faut rendre enfin nos vêtements de chair

à l'instant d'établir la balance du compte

le mendiant et le roi ne valent pas plus cher.

                                *

Qu'est-ce que la goutte d'eau qui tombe dans la mer

et le grain de poussière englouti par le sable ?

Ni ton passage à toi n'est pas moins effaçable

que le vol de la mouche où s'agite un peu d'air.

Robaï d'Omar Khayyam Traduits par Maurice Chapelan (Ed. Grasset)

 

L’hindoue

 

 

 

Art et philosophie : source incomparable de réflexion.

 

                 Le Mahatma Mohandas Karamchand Gandhi

Gandhi : homme politique indien, philosophe, apôtre de la non violence.

 

Préceptes

« Le message de Gandhi ne s'adresse pas seulement aux hindous, mais à toute l'humanité » écrit un de ses compatriotes. « A un monde que rendent fou les passions effrénées engendrées par la jalousie, la rapacité et la force brutale, Gandhi offre la paix et la bonne volonté ». C'est la raison pour laquelle on aura profit à méditer quelques-uns des grands préceptes de Gandhi, recueillis en divers endroits de son œuvre par Jean Herbert.

 

Je crois à la puissance de la pensée plus qu'à celle de la parole, qu'elle soit orale ou écrite.

 

La définition, si claire soit-elle, du but que nous voulons atteindre, et notre désir d'y arriver, ne suffisent pas à nous y conduire, tant que nous ne connaîtrons pas ou que nous n'utiliserons pas les moyens nécessaires. C'est pourquoi je me suis attaché surtout à préserver ces moyens et à en développer l'usage. Je sais que si nous pouvons le faire, nous sommes sûrs d'arriver au but. Je crois aussi que nous avancerons vers le but dans la mesure exacte de la pureté des moyens.

 

C'est dans l'effort, et non dans la réussite, qu'on puise la satisfaction. Le plein effort, c'est la pleine victoire.

 

Un effort continuel vers la perfection est le devoir de tout homme et porte en lui sa récompense.

 

Une agitation bien ordonnée, persistante est l'âme même d'un progrès sain.

 

Je me sens parfois impuissant, mais je ne perds jamais espoir.

 

Il y a bien des choses qui sont impossibles et qui pourtant sont les seules justes.

 

Celui qui n'est pas prêt pour de petites réformes ne sera jamais prêt pour de grandes réformes... C'est pourquoi je prends le plus vif intérêt aux vitamines, aux légumes verts et au riz complet. C'est pourquoi je me passionne maintenant pour la meilleure façon de nettoyer nos latrines... Je ne vois pas très bien pourquoi penser à ces problèmes de première nécessité et leur chercher des solutions n'aurait pas de signification politique.

 

L'utile et l'inutile, comme, en règle générale, le bien et le mal, vont nécessairement de pair, et c'est à l'homme de faire son choix.

 

C'est à l'évolution de l'âme qu'il faut consacrer toute notre intelligence et toutes nos autres facultés.

 

Une des premières conditions du bonheur est une existence qui ne rompt pas le lien de l'homme avec la nature.

Un homme qui s'enrichit spirituellement enrichit le monde entier.

Une vie de spiritualité véritablement vécue est bien plus infectieuse que ne peuvent l'être tous les microbes que l'on peut trouver sur terre.

Gandhi d'après Jean Herbert « Ce que Gandhi a vraiment dit » (Ed. Stock)

 

Partager cet article
Repost0
1 octobre 2017 7 01 /10 /octobre /2017 08:36

LE CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France)

LE COMBAT POUR UNE MEILLEURE VISIBILITÉ DES NOIRS EN FRANCE

L’idéal, les moyens et les méthodes

Dans le journal de 20h de France2, le 19 septembre 2017, a été rapportée la proposition du CRAN, de déboulonner la statue de Colbert des édifices et monuments publics, des établissements scolaires…

Cette proposition m’offre l’occasion de rappeler ma position de toujours sur ce mouvement né il y a un peu plus d’une dizaine d’années.

 

Si les objectifs du CRAN, que je comprends parfaitement, méritent respect et attention, ce sont les moyens et les méthodes, propos ou propositions qui peuvent susciter interrogations ou débat.

 

 

CRAN ou Écran ?

Courrier des lecteurs

CRAN, en réalité écran

M. Tidiane Diakité, professeur, revient sur la création du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN). Il est l'auteur d'un livre intitulé « France, que fais-tu de ta République ? » (L'Harmattan) :

 

« La création d'un tel mouvement dans ce pays est une erreur, une voie sans issue qui ne pourra qu'approfondir davantage le malaise, voire le mal-vivre à l'origine de cette initiative. Son effet premier sera d'élargir le fossé entre les « Noirs » et les « Blancs ». La couleur de peau ne peut en aucune manière tenir lieu d'identité. Il conviendrait, par conséquent, de le dissoudre rapidement afin de pouvoir s'immerger dans la nation par des voies plus appropriées.

Mais comment ne pas comprendre ses promoteurs ? Pour ces frères de « couleur », la coupe du mépris et des humiliations quotidiennes est sans doute pleine. Beaucoup de Noirs en France sont des concentrés de souffrances ambulants, des blessés permanents du cœur et de la mémoire. Comment ne pas comprendre la violence extrême de cette jeunesse à la mémoire confisquée et à l'avenir hypothéqué ? Ces adultes désarmés et dépouillés de l'essentiel : leur dignité ? Dès lors, ce cri surgi des profondeurs, longtemps étouffé, devient « CRAN », en réalité « écran », qui isole et appauvrit. Car, au sortir de leur assemblée, les membres de cette « confédération noire » auront-ils à leur service exclusif, une administration noire, des commerces et des transports noirs, des hôtels et des écoles noirs ... ? Ont-ils d'autres choix que le partage du quotidien, voulu ou contraint, avec tous les autres enfants de la République ?

Cette même République a-t-elle rempli le contrat qui la lie à tous ses enfants ? Comment concilier la naissance d'une confédération de Noirs au sein de la République avec les valeurs fondatrices de celle-ci ? Bien des Français vivent encore dans la mentalité coloniale. Le regard qu'ils portent ainsi sur le Noir ou l'Arabe est celui du colonialiste au colonisé. Ce regard crée la distance, en rongeant le tissu social et l'esprit de nation, celui de partage et de justice.

C'est moins par racisme invétéré que par conservatisme mental que ceux désignés aujourd'hui par le vocable de « minorités visibles », tout particulièrement les colonisés et descendants d'anciens colonisés, sont mis en marge de la société. La mentalité française reste encore fortement imprégnée des réflexes de la société d'Ancien Régime, société d'ordres (noblesse, clergé, tiers état), hiérarchisée et inégalitaire. Les anciens colonisés y constituent une sous-catégorie spéciale : les sous-ordres, qui ne peuvent accéder aux ordres supérieurs quels que soient leurs talents et leurs mérites.

La France se soucie-t-elle réellement de l'insertion effective de ses minorités dites visibles ? La banalisation en France de l'insidieuse expression « black, blanc, beur » n'est-elle pas en soi un indice révélateur de la dissolution de l'esprit de nation et de la notion même de « peuple français » ? Elle dissocie et stigmatise de la façon la moins valorisante les éléments constitutifs de la nation en « blanc, beur, black ». Ce dernier, de consonance anglo-saxonne est impropre à la culture française. Il imprègne le mental des jeunes Noirs, les éloignant ainsi de la culture originelle du milieu dans lequel ils évoluent.

Cette segmentation de la nation selon la couleur de peau s'inscrit insidieusement dans les consciences et les réflexes. Les seules couleurs reconnues et honorées comme telles doivent demeurer celles de l'emblème national : bleu, blanc, rouge. »

Ouest France, 05/01/2006

Faut-il déboulonner Colbert, rayer son nom des programmes et des enseignements scolaires ?

À quoi cela servirait-il de gommer le nom de Colbert des programmes de lycée ?

 

Colbert n’est pas qu’un individu, Colbert c’est aussi un des pivots les plus importants du règne de Louis XIV, l’essentiel de sa politique intérieure, économique, et aussi de sa diplomatie. Déboulonner Colbert, c’est faire vaciller le Roi Soleil sur son piédestal, c’est rayer d’un trait de plume un pan entier de l’histoire de France, qui serait alors à réécrire.

 

Si l’on déboulonne Colbert, dans l’intention de le faire disparaître de l’histoire de France et de l’esprit des Français, que diront les Protestants de ce pays ? car ceux-ci avaient l’estime et le soutien de Colbert, parce qu’ils contribuaient à la richesse du pays, par le commerce et la création d’industries. C’est pour cette raison précisément que Louis XIV, qui les aimait moins, n’a pu révoquer l’Édit de Nantes qu’en 1685, après la mort de Colbert en 1683.

 

Par ailleurs, à qui cela servirait-il de supprimer le nom de Colbert des programmes de lycée, si en amont, les élèves ne sont pas informés du rapport entre l’œuvre de Colbert et la traite des Noirs,  s’ils n’ont pas appris cet épisode de l’histoire en classe ?

Pour les élèves comme pour l’ensemble des Français, il faudrait plutôt une ouverture et un minimum d’initiation à ces questions, qui sont aussi partie intégrante de l’histoire de France, par des lieux de mémoire, musées dédiés à ces questions, centres de recherche spécifiques, conférences…

Si Colbert fut effectivement le principal organisateur de la traite des Noirs sous le règne de Louis XIV, en la qualifiant de « commerce le plus avantageux au monde », avant lui, c’est Louis XIII qui, le premier, après s’être longtemps opposé à ce trafic dans son royaume, finit par l’autoriser en 1642 (en accordant des faveurs aux Français qui s’y adonnèrent). Et c’est Louis XIV qui décréta « service d’État » le commerce d’esclaves à destination des colonies françaises d’Amérique en 1670, accordant dispenses de taxes ou d’impôts pour les Français (vivement encouragés par Colbert, il est vrai) qui se lançaient dans ce commerce. Louis XIV (sous l’instigation de Colbert) créa, pour la traite, des Compagnies royales spécifiques à monopole, dotées de privilèges importants, comme la Compagnie du Sénégal et la Compagnie du Golfe de Guinée.

 

Qui déboulonner ?

S’il fallait déboulonner tous ceux qui furent directement ou indirectement acteurs de l’esclavage et de la traite des Noirs, mais aussi tous ceux qui, du 17e au 21e siècle, ont fait du tort aux Noirs par leurs propos ou prise de position désobligeante à leur égard, il y aurait du monde sur la liste, à commencer par Jules Ferry, un des principaux théoriciens de la colonisation française au 19e siècle. En plus de l’objectif économique, il assignait à cette colonisation la mission de « civiliser les races inférieures ». Mais, dans le même temps, Jules Ferry fut le « père » de l’enseignement public, gratuit, obligatoire et laïc. Faut-il le déboulonner lui aussi ?

Et, de façon plus large, déboulonner tous ceux qui ont eu des propos dévalorisants à l’égard des Noirs ? Ils sont nombreux, du 17e  siècle à nos jours, politiques, écrivains : Bossuet, Condorcet, Napoléon Ier, Victor Hugo, Victor Schoelcher, Jules Ferry, Jean Jaurès, Paul Morand, Léon Blum, Marius Moutet.

Afin d’éviter tout anachronisme il convient de préciser que chacun de ces personnages s’est exprimé avec et dans le contexte de son temps. Certains parmi eux sont des républicains incontestables et d’authentiques humanistes : Condorcet, Jean Jaurès, Léon Blum... Ils ont tenu des propos (qui seraient sévèrement jugés et condamnés aujourd’hui) dans le cadre du long débat qui a agité les Français du milieu du 19e au premier tiers du 20e siècle : pour ou contre la colonisation française.

Ces républicains et humanistes jugeaient en toute bonne foi, que la colonisation était une excellente chose car elle permettait d’aider des peuples « attardés » à progresser. Et parmi ces peuples, ceux d’Afrique étaient le plus souvent cités. Ces hommes se considéraient donc comme les bienfaiteurs de ces peuples.

 

Que peut le CRAN face à cette réalité d’hier et d’aujourd’hui ? Sans doute lui faut-il d’autres cheminements que le déboulonnage de personnages qui se sont illustrés par  des propos considérés aujourd'hui comme vexatoires ou offensants pour les Noirs.

 

Cela implique que le CRAN élargisse un peu plus son champ de bataille.

Comment rendre les Noirs plus visibles et mieux respectés ?

Ouest France, 26-09-2017

Le souci de l’image

De telles images, de pauvres hères enguenillés, affamés, hébétés et prostrés, devenues quasi quotidiennes, qui inondent les pages des médias occidentaux, finissent par marquer les esprits et nuire à l’image de l’Afrique, comme à celle de tous les Africains. L’amalgame est vite fait entre ces déshérités, abandonnés par les responsables de leur pays, et tous les autres  Noirs de France et du monde.

 

En conséquence, la bataille pour le respect de l’Africain, en France ou ailleurs, se mène, d’abord et prioritairement en Afrique, devenue aujourd’hui terre de prédilection de la négation des droits humains, réduisant de surcroît une partie du peuple, de jeunes notamment, à la misère matérielle et culturelle, par l’incurie des dirigeants du pays.

Pourquoi déboulonner la statue de Colbert en ce 21e siècle, si les Africains subissent en Afrique des sévices pires que ceux infligés aux esclaves du 18e siècle : razziés comme des bêtes, séquestrés, battus, humiliés, violés, spoliés. Des sévices jadis vécus par des esclaves en Amérique, aujourd’hui, infligés à des Africains par des Africains, en Afrique !

 

Jeunes migrants africains.

[…]

Dans sept cas sur dix, leur départ est lié à des violences, conflits ou exploitations, dont les plus fréquents survenus... « à la maison ». Les enfants gambiens invoquent ainsi les « violences domestiques »  comme premier facteur d'exil (47%) quand les Guinéens mentionnent des « persécutions politiques ou religieuses » (31%). La crainte d'un mariage forcé est le motif avancé par deux filles sur cinq, souligne l'Unicef. […]

[…]

Alors que 98% d'entre eux y [en Libye] ont passé plus d'un mois, tous « ont uniformément parlé de leur séjour en Libye comme de l'étape la plus traumatisante de leur voyage », marquée notamment par des privations de nourriture. 69% des jeunes affirment être restés dans ce pays contre leur volonté, 46% y avoir été kidnappés ou emprisonnés contre rançon, et 23% arrêtés. Leur parcours migratoire a duré en moyenne un an et deux mois.

Le Journal du Centre, 31 juillet 2017

L’enfer de Libye

C’est incontestablement en Afrique, que l’image de l’Africain est aujourd’hui la plus dégradée, une conséquence inattendue de l’indépendance des anciennes colonies européennes, qui, au lieu de mener à la rédemption du continent et de ses peuples après l’épisode coloniale, les condamne à la damnation.

 

Quel responsable africain a-t-on jamais vu s’émouvoir du sort de ces jeunes, en prenant une initiative ou proposant une esquisse de solution pour éviter ces drames devenus quasi quotidiens, ces jeunes dont certains, croyant fuir l’ombre pour la lumière, se retrouvent pris au piège, face aux rivages de l’Europe, lesquels sont en passe de devenir le plus grand cimetière de jeunes Africains du 21e siècle.

Tant que les responsables africains seront en-dessous de leurs fonctions, et inconscients de leurs responsabilités premières, il en sera ainsi, et l’image des Noirs en France et en Europe, continuera de se dégrader en conséquence.

 

Le CRAN est-il en capacité de mener une action double :

auprès des responsables africains en Afrique ?

auprès de quelques jeunes qui contribuent par leur comportement en Europe, à nuire à tous, en les incitant, avant tout, au respect scrupuleux des règles et usages du pays d’accueil ou de résidence, puis, à fréquenter des lieux de culture et de formation : bibliothèques, musées, expositions, conférences… de manière à élever leur niveau de culture et de perception du monde, en les amenant ainsi à s’instruire pour s’élever et vaincre, en favorisant de ce fait, l’éclosion du génie et de la créativité qui sommeillent en eux, bref, de permettre chez ces jeunes, l’expression de talents créatifs multiples..

 

L’intérêt porté par le CRAN à ces questions, aussi bien en Afrique qu’en France, permettrait sans doute de renforcer encore un peu plus sa visibilité et son action, laquelle doit aller au-delà de la revendication politique, car, en définitive, c’est par l’instruction, le savoir, la culture, la formation des jeunes, que l’Afrique émergera, pour le plus grand bien de l’image des Noirs, de tous les Noirs, partout dans le monde.

 

Partager cet article
Repost0
24 septembre 2017 7 24 /09 /septembre /2017 09:08

GALERIE DE PORTRAITS DE COLONISÉS FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE (2)

L’image du Jaune, du Noir et de l’Arabe dans la littérature coloniale exotique des 19e et 20e siècles

La "réhabilitation" de l’image des colonisés : de l’ombre à la lumière

Du 19e au 20e siècle, la métamorphose du regard

À la charnière du 19e et 20e siècle, de nouveaux auteurs français : géographes, scientifiques, observateurs divers, présentent une autre image des colonisés français d’Asie, de l’Algérie et de l’Afrique. En réalité, ce changement de regard commence dès le milieu du 19e siècle, de façon timide cependant.

Plus qu’un simple changement de regard, c’est une véritable remise en question de la littérature coloniale et de ses auteurs.

Ainsi, cette littérature coloniale et exotique qui a connu sa période de gloire durant tout le 19e siècle, sert à la fois de source d’inspiration et d’arme de combat pour ses contradicteurs du début du 20e siècle, sans qu’il y ait cependant une extinction subite de la « race » des auteurs de littérature exotique. Néanmoins, la tendance est désormais à des publications ou affirmations étayées par la science ou l’observation critique des hommes et des faits.

On s’aperçoit, subitement, que ces « indigènes », Jaunes, Arabes, Noirs, ne sont pas totalement démunis d’histoire ou de vestiges historiques, dignes de respect.

Temple d'Angkor au Cambodge

Les merveilles culturelles d’Asie

     Le temple d’Angkor, joyau de l’histoire

En Indochine française (Vietnam, Cambodge, Laos) « dès le début de la conquête, des Français firent part de leur émerveillement devant les beautés culturelles de ces  pays conquis ».

Cet émerveillement devant des trésors culturels insoupçonnés aboutit à la certitude « d’avoir affaire à des civilisations respectables ». Un homme compte beaucoup dans cette ouverture à la culture antique asiatique : le docteur Charles Hocquard, qui finit par résider parmi les « indigènes », en se convertissant à leur mode de vie. De retour en France, il témoigne :

« Une civilisation comme celle d’Extrême-Orient, ayant derrière elle des milliers d’années, sa législation, son esthétique, ses livres, ses héros ou braves gens, ayant pièce à pièce construit l’un des organismes politiques et administratifs les plus délicats qui soient au monde, a le droit qu’on ne l’aborde pas sans prudence ni respect. » (1890). (Dans Ruscio).

Le docteur Hocquard fait preuve d’une curiosité sans borne pour la vie culturelle, les mœurs, l’organisation sociale des Vietnamiens, et tient à informer les Français de son expérience et des réalités des peuples asiatiques :

« En France, les Annamites sont encore considérés comme des sauvages par bien des gens ; ils possèdent cependant une civilisation plus ancienne que la nôtre et qui, pour être toute différente n’est ni moins complète, ni moins raffinée. » (1892).

 

Ces témoignages et bien d’autres finiront par provoquer un véritable engouement pour l’Extrême-Orient, en général. La plupart des voyageurs français en Asie, dans la foulée de ces pionniers, s’efforceront à leur tour, de retour au pays, de faire partager leurs découvertes et surtout leur émerveillement.

(La passion d’André Malraux pour les cultures asiatiques « l’épisode du Temple d’Angkor » doit certainement quelque chose à l’œuvre ou à la vulgarisation de ces découvertes des réalités asiatiques.)

Cordoue (Espagne) culture arabo-musulmane

Les splendeurs de la civilisation arabo-musulmane

Vers la fin du 19e siècle, beaucoup de Français découvrent l’Algérie et s’émerveillent devant une richesse culturelle jusqu’alors ignorée. Tout au long de la fin de ce siècle, et du début du 20e, les voyages se multiplient : écrivains, administrateurs, voyageurs indépendants…, et tous rentrent émerveillés de leurs découvertes. Théophile Gauthier écrivait déjà en 1845, peu après la conquête de l’Algérie : « Cette civilisation orientale que nous appelons barbarie avec le charmant aplomb qui nous caractérise… »

Le poète Alphonse de Lamartine, qui entreprend un long voyage en Orient et qui lui fait découvrir le Liban, s’extasie littéralement : « Il faut rendre justice au culte de Mahomet qui n’a imposé que deux grands devoirs à l’homme : la prière et la charité. Ces deux grandes idées sont en effet les deux plus hautes vérités de toute religion. »

Suit l’éloge du poète à la religion de Mahomet, l’islam, qu’il juge « moral, patient, résigné, charitable et tolérant de sa nature… »

D’autres écrivains français dans le même style, font état de leur émerveillement (faut-il citer Charles de Foucauld ?) Victor Hugo lui-même dans « La Légende des siècles » dédie trois poèmes à l’islam.

Napoléon III, à son tour, fait preuve d’une grande mansuétude à l’égard de l’Algérie. Pour lui, l’Algérie ne devait pas être une colonie comme les autres ; il la voyait plutôt comme un « royaume arabe » et non comme une colonie ordinaire.

« Cette nation guerrière – déclare-t-il – intelligente, mérite notre sollicitude : l’humanité, l’intérêt de notre nation, commandent de nous la rendre favorable. Il conviendrait de considérer les Arabes comme Français, tout en demeurant régis par leurs statuts civils, conformément à la loi musulmane… Cependant, ceux qui voudraient être admis au bénéfice de la loi française, seront sans condition d’âge, investis des droits des citoyens français… ».

L’Afrique noire, une "réhabilitation" plus difficile

À la différence du Jaune et de l’Arabe, le Noir n’eut pas cette chance d’attirer le regard des visiteurs sur des joyaux culturels incontestables.

De plus, des trois, dès le début du 19e siècle, il avait été convenu que l’appartenance du Noir à la famille humaine n’allait pas de soi (voir article 1). Parfois il était établi qu’il n’avait ni passé, ni histoire. D’où les deux défis à relever :

prouver que le Noir fait bien partie de la grande famille humaine qui ne se résume pas à la "race" blanche.

prouver que l’Afrique noire avait elle aussi produit des constructions dignes de respect, et surtout dignes d’être inscrits au patrimoine historique du monde.

 

Là, plus qu’ailleurs, il fut très difficile de déconstruire ce qu’avait construit la littérature coloniale, laquelle jouissait toujours de son attrait auprès des Français.

La tâche était d’autant plus ardue que des "spécialistes" connus et appréciés en Europe, s’opposaient à toute réhabilitation des Noirs d’Afrique, et campaient sur leur credo : « l’Afrique noire n’a ni histoire, ni passé, ni civilisation ». Ils continuaient ainsi de s’enfermer dans cette logique, malgré des preuves éclatantes. Un historien nigérian, Ko. Dike, s’en indigne.

« La justification idéologique de la supériorité culturelle a été l'un des principaux arguments pour le maintien de la domination coloniale. Le système d'éducation était utilisé pour inculquer cette idéologie à la nouvelle élite. Ainsi, les inégalités politiques, économiques et sociales du système colonial étaient-elles renforcées par la doctrine de l'inégalité culturelle. La manière d'enseigner l'histoire était capitale dans ce processus. L'histoire écrite pendant la période coloniale est celle de la période coloniale elle-même. L'histoire enseignée dans les universités européennes et aussi dans les écoles élémentaires d'Afrique occidentale était l'histoire de l'arrivée des Européens en Afrique occidentale, du choc des impérialismes rivaux et de l'établissement des administrations indigènes. La raison en était très simple. On admettait qu'il n'y avait pas d'autre histoire. Un éminent spécialiste anglais pouvait encore écrire en 1951 :

"Jusqu'à la très récente pénétration par l'Europe, la plus grande part du continent (africain) ignorait la roue, la charrue et le transport animal : pratiquement sans maison de pierre et sans vêtement, excepté les peaux, sans écriture et par conséquent sans histoire. "

Pendant le xxe siècle, cependant, les archéologues et les collectionneurs d'art n'ont cessé de faire des découvertes qu'il a bien fallu prendre en considération ; c'est ainsi qu'une certaine attention a été accordée occasionnellement à l'histoire précoloniale. Mais le plus souvent les vestiges découverts étaient attribués à des peuples non négroïdes. On a dit que les anciens empires du Soudan étaient gouvernés par des Juifs ou des Berbères. Des tentatives ont été faites pour prouver que les bronzes du Bénin étaient l'œuvre des Portugais et les têtes Ifé, celle des Egyptiens.

Dans le cas des fameuses ruines de Zimbabwe, découvertes en Afrique centrale, il existe une longue histoire des efforts entrepris pour attribuer cette haute civilisation à la civilisation arabe ou européenne, comme le note l'historien nigérian Ko. Dike :

"De nombreux jugements sur l'Afrique reposent, non sur l'évidence de l'histoire ou de faits vérifiés, mais sur des notions préconçues que les auteurs intéressés rejetteraient, dans tout autre contexte, faute du minimum de détachement objectif."

[…]

Le rôle rempli par de telles versions de l'histoire est évident. Elles-justifiaient la domination coloniale non seulement par la supériorité militaire, mais aussi par sa mission civilisatrice propre. Elles permettaient aux politiques coloniales — et en particulier au système d'éducation — d'être orientés vers la production "d'hommes blancs de seconde zone". »

Il a fallu attendre l’ère des surréalistes, dans le premier tiers de 20e siècle, en France, pour que l’art traditionnel africain soit reconnu comme art à part entière, baptisé « art nègre », alors que des objets d’art africains circulaient en France du temps de Charles Le Téméraire qui, dit-on, en était très friand.

Paul Morand [voir article (1)] à l’issue de son périple africain en 1928, écrit dans son ouvrage ce que ce périple lui a inspiré :

« Il est curieux de voir combien peu de coloniaux sont sensibles aux vertus profondes du Noir. Les uns les nient, les autres se contentent de dire : ce sont de braves gens. Mais le parfait naturel, la bonne humeur, la douceur des nègres, qualités négatives, n'apparaissent plus à ceux qui résident depuis trop longtemps en Afrique. Quant à leur beauté, on n'en parle jamais. »

 

Ces colons, les voient-ils ?

Paul Morand  ajoute :

 

« …la perfection des jambes, la petitesse de la tête. De la mortalité infantile, peut-être, mais presque jamais d'infirmes, de bossus, de mal conformés, comme chez nous. Quelle souplesse de bête, quelle noblesse du repos, des stations, quelle grandeur dans la marche, quelle perfection féline dans la course ! Quand je pense à l'Algérie, aux Arabes, à tous ces peuples emmitouflés dans des serviettes-éponges, dans de vieilles couvertures de lit, comme des serpents, je me dit qu'entre le Noir nu de l'Afrique Centrale et l'athlète nordique des clubs finlandais ou des universités américaines (sauf quelques beaux Chinois), le monde n'est que médiocrité physique.

Auprès du Jaune qui se récuse devant la vie et qui nous déteste, comme le Noir paraît ouvert à tout, avide de connaître, sociable, adorant les voyages, passionné de la vie sous toutes ses formes, mouvements, sons, couleurs. »

 

Si des colons ne voient pas les Noirs parmi lesquels ils vivent, d’autres se chargeront de les voir, de les connaître pour les comprendre, et pour les faire connaître non seulement à leurs contemporains en France, mais au monde et à la postérité par le nombre et la qualité de leurs travaux et de leurs publications.

Parmi eux, des géographes, des scientifiques de diverses disciplines.

Parmi la liste de ces pionniers, trois noms qui font incontestablement figure de pionniers en la matière et dans leurs domaines respectifs.

 

Parmi ces pionniers vulgarisateurs de l’Afrique et ses peuples, des géographes qui ont mis leur science au service de la découverte d’un vieux continent, beaucoup plus proche de l’Europe que l’Amérique et l’Asie.

L’œuvre d’Onésime Reclus (1837-1916) occupe sans doute une place de choix dans cette pénétration raisonnée du continent noir. « Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique », plaide-t-il. (Voir blog article L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS, HIER. L’ASIE OU L’AFRIQUE ? ① du 4 septembre 2016)

 

Mais aussi, Ernest Granger (1844-1914) qui, dans sa Nouvelle Géographie universelle, est sans doute un des tout premiers à procéder à une présentation aussi méthodique que minutieuse des différents peuples habitant ce continent, avec leurs traits physiques et moraux distinctifs…(Ernest Granger, Nouvelle Géographie universelle, Paris, Hachette, 1922.)

André Demaison (1883-1956)

André Demaison, poussé vers l’Afrique par goût de l’aventure, séjourne longtemps sur la côte africaine. Il est également poussé par le désir de savoir, il étudie langues et cultures africaines, publie des ouvrages sur les langues et cultures africaines, dont le plus original : La Nouvelle Arche de Noé (Grasset, 1938) ? :

 

« Ces Noirs, j'ai vécu parmi eux pendant douze ans, j'ai parcouru en tous sens leur continent pendant deux ans, ils se sont battus sous mes yeux pendant la guerre. En maintes occasions, j'ai pu me rendre compte qu'ils avaient le véritable sens de l'honneur. Cette fréquentation à longueur de jours, de mois et d'années, m'a permis de les aimer, de rectifier à leur sujet une foule d'erreurs, de jeter la lumière à travers l'obscurité de l'enseignement d'autrefois, de dissiper des niaiseries aussi persistantes que lamentables. Je serai pleinement heureux si j'ai donné dans ce livre un sentiment de ce qu'ils sont et une idée de leur vie, si j'ai provoqué aussi la sympathie pour ces peuples d'Afrique à la fois si anciens et si jeunes. » (La vie des Noirs d’Afrique, éditions Bourrelier & Cie, dans la collection La joie de connaître, 1936)

Maurice Delafosse (1870-1926)

Mais Delafosse est surtout le plus complet, le plus prolixe et le plus profond, dont l’œuvre est empreinte d’une érudition, d’un souci du détail étonnants. Aucun aspect de la vie des peuples africains ne lui échappe : histoire, culture, mœurs, le tout traité avec une rigueur toute scientifique. Delafosse reste inégalé dans son œuvre et son érudition. (Voir article du 2 juillet 2011 : Peut-on écrire l'histoire de l'Afrique ?)

 

Delafosse et Demaison ont présenté, l’un et l’autre, un portrait du Noir africain, qui n’est ni idyllique, ni surfait : le portrait d’un individu de la grande famille humaine, avec ses défauts mais aussi ses qualités.

André Demaison est aussi du nombre de ces vulgarisateurs curieux et scrupuleux.

 

Du 19e au 21e siècle, les temps ont changé. En France, la littérature exotique ne domine plus les publications littéraires.

Mais le regard sur le colonisé, l’"Indigène", a-t-il changé ? Les préjugés ont la vie dure.

Les stéréotypes et les préjugés meurent-ils ?

 

Partager cet article
Repost0
17 septembre 2017 7 17 /09 /septembre /2017 07:16

GALERIE DE PORTRAITS DE COLONISÉS FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE (1)

L’image du Jaune, du Noir et de l’Arabe dans la littérature coloniale exotique des 19e et 20e siècles

Le 19e siècle est la période faste de la littérature coloniale, enrichie par l’apport de la chanson coloniale dont des chansonniers célèbres ont fait leurs choux gras du 19e au 20e siècle.

Cette littérature, riche et colorée, qui couvre essentiellement l’Asie et l’Afrique, s’est nourrie de l’image fabriquée du Jaune, du Noir et de l’Arabe, faite de préjugés et stéréotypes, mais aussi de fantasmes, image transmise de génération à génération, du 19e siècle à nos jours.

 

De tous les colonisés français, ceux qui ont reçu la charge la plus lourde sont sans conteste les Noirs et les Arabes, même si les Jaunes aussi en ont reçu leur part non négligeable. En résumé, une riche anthologie qui campe pour la durée, Jaune, Noir et Arabe.

La charge !

Le Jaune : Annamite, Cambodgien, Laotien dans la littérature coloniale.

Morceaux choisis :

Le trait le plus saillant qui ressort du portrait de l’Asiatique, c’est la fourberie : « Le Jaune est fourbe. C’est un fait acquis. »

Il est intelligent, mais « une intelligence au service du mal ».

Le Jaune est surtout – affirment nombre d’auteurs – fourbe, mais « très rusé et très fin ». Il est aussi « dissimulé, fourbe, hypocrite, sans probité, trompeur, voleur », selon le révérend père Charles Émile (1874), cité dans Alain Ruscio.

La charge est loin d’être complète. Pour Marcel Pionnier (1906), l’Asiatique, le Jaune est surtout « obséquieux », « hypocrite ».

Quant à Raoul Postel (1882), il reconnaît dans l’Annamite une véritable supériorité dans le domaine de « la science de la bassesse, de l’intrigue, de la ruse. »

La liste est longue, la charge lourde. En résumé, l’Asiatique apparaît dans le regard du colonisateur comme intelligent, doué de ses mains, mais fermé, dissimulateur, peu fiable. À ce titre, « le Jaune inquiète ».

La charge maximale

Incontestablement, ce sont les Noirs et les Arabes qui reçoivent la charge la plus lourde. Leur image, de ce fait tranche nettement avec celle des Jaunes qui apparaît bien légère quoique stigmatisante à souhait.

Dans cette littérature coloniale foisonnante du 19e siècle, le Noir semble celui qui a le plus inspiré les auteurs, écrivains et chansonniers. Il apparaît ainsi comme une source inépuisable à laquelle se pourvoient aisément et sans frais, écrivains et chansonniers, mais aussi humoristes et cinéastes.

Ses principaux traits supposés forment à eux seuls une anthologie d’une grande richesse, en images et en sons. Bref, l’image du Noir, est le thème de prédilection à succès, y compris pour le plus médiocre des humoristes, car, c’est là qu’on peut puiser sans effort et avec la garantie du succès devant un public blanc.

Les traits les plus saillants relevés chez tous ces auteurs et chansonniers sont, après la paresse, l’excès de sexe, la danse, le tam-tam, mais aussi l’anthropophagie.

La paresse fait l’unanimité, thème abondamment traité au 19e comme au 20e siècle, non seulement par des colons installés en Afrique et des auteurs, mais aussi par des voyageurs ou des missionnaires1.

 

L’excès de sexe, une « tare » souvent évoquée qui a nourri toute une littérature est considéré par quelques auteurs, non des moindres, comme une explication du retard de l’Afrique sur les autres régions du monde.

 

1. Ne s’agirait-il pas plutôt d’un conflit de culture?, de philosophie de l’existence ?  Voir ouvrage en préparation sur ce thème, cette vision opposée du travail ou du  mode de vie.

Raoul Allier (1862-1939)

 

Sexe et arriération ?

Raoul Allier (1862-1939), professeur de philosophie à la faculté de théologie protestante de Paris et écrivain français (par ailleurs ardent dreyfusard) pose la question en apportant la réponse :

« Qu’est-ce qui a mobilisé tant de races africaines et les a fait rétrograder, si ce n’est le déséquilibre produit dans leur vie intérieure par l’abdication devant la luxure ? »2

 

Quant à l’auteur français Paul Morand, il assène ce verdict sans appel :

« Le secret de l’infériorité de la race noire, hébétée par les excès sexuels, se trouve là. »2

Sujet intarissable.

 

Et que dire de la femme des colonies, objet de fantasme à souhait, « aux seins nus, aux fesses à peine couvertes… » ?

Pour un certain nombre d’auteurs ou d’observateurs du 19e siècle, le rire du Noir n’est pas une qualité, la danse encore moins, car, le Noir rit toujours et danse. Il danse toujours et rit…

D’aucuns vont jusqu’à lui dénier sa qualité d’humain.

 

2. Cité dans Alain Ruscio, Le credo de l’homme blanc.

Morceaux choisis

« Les Nègres d’Afrique n’ont reçu de la nature aucun sentiment qui s’élève au-dessus de la niaiserie. » (E. Kant (1724-1804) philosophe allemand).

Quant à Hegel (1770-1851), il balaie d’un regard panoramique le continent africain, son histoire et ses peuples :

« Le continent africain n’est pas intéressant du point de vue de son peuple, de son histoire, mais le fait que nous voyons l’homme dans l’état de sauvagerie et de barbarie, et aujourd’hui encore, il est resté tel. »

 

Le florilège est long et plutôt empreint d’une certaine monotonie, celle du regard porté sur le Noir.

 

Quant à l’anthropophagie, quoique moins évoquée que la paresse ou le sexe, elle reste cependant associée aux mœurs africaines, sans discernement.

 

L’Arabe ne s’en sort pas beaucoup mieux. Son image est sans doute encore plus dégradée dans le regard du colonisateur, notamment des colons vivant en Afrique du Nord.

À la différence du Noir d’Afrique subsaharienne, seule plaide pour l’Arabe la splendeur du passé (du 7e au 13e siècle).

« L’Arabe est incontestablement la bête noire de la pensée coloniale. Si des portraits positifs des Jaunes ou des Noirs émergent parfois, il faut bien reconnaître qu’il en est rarement, très rarement de même pour les Arabes… »

À propos des Arabes d’Algérie, le capitaine Charles Richard écrit en 1846 « au lendemain de la pacification de l’Algérie » :

« Le peuple arabe, on ne saurait trop le dire, est un peuple dans un état de dégradation morale qui dépasse toutes nos idées de civilisé. Le vol et le meurtre dans l’ordre moral, la syphilis et la teigne dans l’ordre matériel, sont les larges plaies qui le rongent jusqu’à le rendre méconnaissable… »

L’Arabe est généralement décrit comme mesquin, traître, querelleur. La qualification de voleur  «lui est généralement et quasi unanimement attribuée».

L’Arabe sous le poids des mots et du regard

Aux métropolitains qui désirent s’établir en Algérie, ce conseil et cette mise en garde :

« L’Arabe est très chapardeur ; il faut, en conséquence, se méfier de lui, ne pas l’admettre chez soi et, par précaution, tout fermer à clé. » (Agence territoriale Algérienne, 1881. In Ruscio)

Guy de Maupassant apporte sa touche en 1883 :

« Qui dit Arabe, dit voleur, sans exception ».

 Pour lui, « l’Arabe ment en permanence. Il ne ment pas, il est le mensonge. »

L’auteur revient sur ces thèmes en 1889 et alourdit la charge :

« C'est là un des signes les plus surprenants et les plus incompréhensibles du caractère indigène : le mensonge. Ces hommes en qui l'islamisme s'est incarné jusqu'à faire partie d'eux, jusqu'à modeler leurs instincts, jusqu'à modifier la race entière et à la différencier des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le nègre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne peut se fier à leurs dires. Est-ce à leur religion qu’ils doivent cela ? Je l'ignore. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien le mensonge fait partie de leur être, de leur cœur, de leur âme, est devenu chez eux une seconde nature, une nécessité de la vie »

 

La littérature coloniale semble avoir, parmi ses objectifs, la satisfaction de l’attente de ses lecteurs : leur donner ce qu’ils veulent entendre, en vue de nourrir et conforter stéréotypes et fantasmes. C’est si commode ! Si reposant pour l’esprit auquel on ne demande pas d’effort de réflexion ou de recherche, encore moins d’autonomie de pensée. C’est surtout si rassurant de savoir que les indigènes d’hier, sont toujours des indigènes. Cette littérature se caractérise par la généralisation hâtive et abusive. On voit l’autre, le colonisé (ou son descendant), non tel qu’il est, mais tel qu’on voudrait qu’il soit, pour l’éternité. Ainsi, le regard porté sur l’universitaire noir, bardé de diplômes, est le même que celui porté sur le Noir analphabète profond, car Noir c’est Noir, comme Arabe c’est Arabe.

 

En définitive, le regard du colonisateur sur les Jaunes, les Noirs, comme les Arabes, anciens colonisés, reste chargé de tares innombrables.

Méditation et débat

Comment de tels schémas ont-ils pu se mettre en place et imprégner aussi longtemps et aussi profondément l’esprit et l’imaginaire collectif des Européens ?

 

 

Partager cet article
Repost0
10 septembre 2017 7 10 /09 /septembre /2017 08:27

LAMARTINE, LA VIGNE ET LA MAISON, poésie (2)

Le passé contre le présent

 

La Vigne et la Maison  (suite)

 

             L’ÂME

 

Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride ?

Que me ferait le ciel, si le ciel était vide ?

Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas !

Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace ?

Des bonheurs disparus se rappeler la place,

C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas !

Le mur est gris, la tuile est rousse,

L'hiver a rongé le ciment ;

Des pierres disjointes la mousse

Verdit l'humide fondement ;

Les gouttières, que rien n'essuie,

Laissent en rigoles de suie

 S'égoutter le ciel pluvieux,

Traçant sur la vide demeure

Ces noirs sillons par où l'on pleure,

Que les veuves ont sous les yeux.

La porte où file l'araignée,

Qui n'entend plus le doux accueil,

Reste immobile et dédaignée

Et ne tourne plus sur son seuil ;

Les volets que le moineau souille,

Détachés de leurs gonds de rouille,

Battent nuit et jour le granit ;

Les vitraux brisés par les grêles

Livrent aux vieilles hirondelles

Un libre passage à leur nid.

Leur gazouillement sur les dalles

 Couvertes de duvets flottants

Est la seule voix de ces salles,

Pleines des silences du temps.

De la solitaire demeure

Une ombre lourde d'heure en heure

Se détache sur le gazon :

Et cette ombre, couchée et morte,

Est la seule chose qui sorte

Tout le jour de cette maison !

 

Efface ce séjour, ô Dieu ! de ma paupière,

Ou rends-le moi semblable à celui d'autrefois,

Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre

De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits !

 

A l'heure où la rosée au soleil s'évapore,

Tous ces volets fermés s'ouvraient à sa chaleur,

Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,

Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.

 

On eût dit que ces murs respiraient comme un être

Des pampres réjouis la jeune exhalaison ;

La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,

Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.

 

Leurs blonds cheveux, épars au vent de la montagne,

Les filles, se passant leurs deux mains sur les yeux,

Jetaient des cris de joie à l'écho des montagnes,

Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.

 

La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,

Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,

Comme la poule heureuse assemble sa couvée,

Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.

 

Moins de balbutiements sortent du nid sonore,

Quand, au rayon d'été qui vient la réveiller,

L'hirondelle, au plafond qui les abrite encore,

A ses petits sans plume apprend à gazouiller.

 

Et les bruits du foyer que l'aube fait renaître,

Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,

Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,

Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix,

Montaient avec le jour ; et, dans les intervalles,

Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon,

Les claviers résonnaient ainsi que des cigales

Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson !

 

Puis ces bruits d'année en année

Baissèrent d'une vie, hélas ! et d'une voix ;

Une fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée,

Se ferma sous le bord des toits.

 

Printemps après printemps, de belles fiancées

Suivirent de chers ravisseurs,

Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,

Partirent en baisant leurs sœurs.

 

Puis sortit un matin, pour le champ où l'on pleure,

Le cercueil tardif de l'aïeul.

Puis un autre, et puis deux, et puis dans la demeure

Un vieillard morne resta seul !

 

Puis la maison glissa sur la pente rapide

Où le temps entasse les jours ;

Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,

Et l'ortie envahit les cours !...

O douce Providence ! ô mère de famille

Dont l'immense foyer de tant d'enfants fourmille,

Et qui les vois pleurer, souriante au milieu,

Souviens-toi, cœur du ciel, que la terre est ta fille

Et que l'homme est parent de Dieu !

 

             moi

Pendant que l'âme oubliait l'heure,

Si courte dans cette saison,

L'ombre de la chère demeure

S'allongeait sur le froid gazon ;

Mais de cette ombre sur la mousse

L'impression funèbre et douce

Me consolait d'y pleurer seul :

Il me semblait qu'une main d'ange

De mon berceau prenait un lange

Pour m'en faire un sacré linceul !

 

Partager cet article
Repost0
3 septembre 2017 7 03 /09 /septembre /2017 07:03

LAMARTINE, LA VIGNE ET LA MAISON, poésie (1)

 

 

Le passé contre le présent

Alphonse (Marie-Louis de Prat de) Lamartine (1790-1869)

 

Alphonse de Lamartine : poète et homme politique français. Il compte parmi les plus grands poètes français du 19e siècle. Il joua un rôle important pendant et après la révolution de 1848, notamment comme chef du gouvernement provisoire. Candidat à l’élection présidentielle, il fut sévèrement battu par Louis Napoléon, le futur Napoléon III. Il renonça alors à la politique pour se consacrer pleinement à la littérature.

Le poème, La Vigne et la Maison (1857), est l’un des poèmes les plus remarquables de sa féconde et romantique inspiration.

la maison de Lamartine à Milly

 

Le poète évoque la maison familiale, hier grouillant de vie, de cris, de rires et de pleurs d’enfants, aujourd’hui, vide et silencieuse, désertée par la vie. Le temps qui passe, l’absence, la mort, imposent leur loi implacable : le vide et le silence, mais non l’oubli. Il ne reste que les souvenirs, distillés parcimonieusement par la mémoire du vieillard solitaire.

Maison sans vie, mais non sans âme, que le poète tente de restituer malgré le présent, noyé dans la mélancolie du souvenir, sous la forme d’un dialogue poignant entre son âme et lui.

« Dialogue entre deux aspects du poète : Moi, encore sensible au charme décadent de l’automne, et l’Âme, accablée par les deuils et le sentiment de la solitude. »

Poème mélancolique,  voire triste, mais d’une grande puissance d’évocation et de pensée.

La Vigne et la Maison

 

             moi

 

Quel fardeau te pèse, ô mon âme !

Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné,

Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme,

Impatient de naître et pleurant d'être né ?

La nuit tombe, ô mon âme ! un peu de veille encore !

Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore.

Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison !

Vois comme aux premiers vents de la précoce automne,

Sur les bords de l'étang où le roseau frissonne,

S'envole brin à brin le duvet du chardon !

Vois comme de mon front la couronne est fragile !

Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile

Nous suit pour emporter à son frileux asile

Nos cheveux blancs, pareils à la toison que file

La vieille femme assise au seuil de sa maison !

Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule,

Ma sève refroidie avec lenteur circule,

L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit :

Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule,

Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule

Entre les bruits du soir et la paix de la nuit !

Moi qui par des concerts saluai ta naissance,

Moi qui te réveillai neuve à cette existence

Avec des chants de fête et des chants d'espérance,

Moi qui fis de ton cœur chanter chaque soupir,

Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille,

Comme un David assis près d'un Saül qui veille,

Je chante encor pour t'assoupir ?

 

             l'Âme

 

Non ! Depuis qu'en ces lieux le temps m'oublia seule,

La terre m'apparaît vieille comme une aïeule

Qui pleure ses enfants sous ses robes de deuil.

Je n'aime des longs jours que l'heure des ténèbres,

Je n'écoute des chants que ces strophes funèbres

Que sanglote le prêtre en menant un cercueil.

 

             moi

 

Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines

Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines.

Le linceul même est tiède au cœur enseveli :

On a vidé ses yeux de ses dernières larmes,

L'âme à son désespoir trouve de tristes charmes,

Et des bonheurs perdus se sauve dans l'oubli.

 

Cette heure a pour nos sens des impressions douces

Comme des pas muets qui marchent sur des mousses :

C'est l'amère douceur du baiser des adieux.

De l'air plus transparent le cristal est limpide,

Des monts vaporisés l'azur vague et liquide

S'y fond avec l'azur des cieux.

 

Je ne sais quel lointain y baigne toute chose.

Ainsi que le regard l'oreille s'y repose,

On entend dans l'éther glisser le moindre vol ;

C'est le pied de l'oiseau sur le rameau qui penche,

Ou la chute d'un fruit détaché de la branche

Qui tombe du poids sur le sol.

 

Aux premières lueurs de l'aurore frileuse,

On voit flotter ces fils, dont la vierge fileuse

D'arbre en arbre au verger a tissé le réseau :

Blanche toison de l'air que la brume encor mouille,

Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille,

Un fil traîne après le fuseau.

 

Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne,

Dans l'oblique rayon le moucheron foisonne,

Prêt à mourir d'un souffle à son premier frisson ;

Et sur le seuil désert de la ruche engourdie,

Quelque abeille en retard, qui sort et qui mendie,

Rentre lourde de miel dans sa chaude prison.

Viens, reconnais la place où ta vie était neuve !

N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve,

A remuer ici la cendre des jours morts ?

A revoir ton arbuste et ta demeure vide,

Comme l'insecte ailé revoit sa chrysalide,

Balayure qui fut son corps ?

 

Moi, le triste instinct m'y ramène :

Rien n'a changé là que le temps ;

Des lieux où notre œil se promène,

Rien n'a fui que les habitants.

 

Suis-moi du cœur pour voir encore,

Sur la pente douce au midi,

La vigne qui nous fit éclore

Ramper sur le roc attiédi.

 

Contemple la maison de pierre,

Dont nos pas usèrent le seuil :

Vois-la se vêtir de son lierre

Comme d'un vêtement de deuil...

 

Regarde au pied du toit qui croule :

Voilà, près du figuier séché,

Le cep vivace qui s'enroule

A l'angle du mur ébréché.

 

L'hiver noircit sa rude écorce ;

Autour du banc rongé du ver

Il contourne sa branche torse

Comme un serpent frappé du fer.

 

Autrefois ses pampres sans nombre

S'entrelaçaient autour du puits ;

Père et mère goûtaient son ombre,

Enfants, oiseaux rongeaient ses fruits.

 

Il grimpait jusqu'à la fenêtre,

Il s'arrondissait en arceau ;

Il semble encor nous reconnaître

Comme un chien gardien d'un berceau.

 

Sur ce cep de vigne qui t'aime,

O mon âme ! ne crois-tu pas

Te retrouver enfin toi-même

Malgré l'absence et le trépas ?

 

Partager cet article
Repost0
27 août 2017 7 27 /08 /août /2017 07:39

LE PROGRÈS ? LE MEILLEUR OU LE PIRE ?

L’avenir de la Civilisation et de l’Homme.

La machine prendra-t-elle le pouvoir ?

Débat multiséculaire.

Issy-les-Moulineaux, XIXe siècle
L’industrie quitte l’atelier pour l’usine

Le XIXe siècle en France (comme en Europe) plus précisément la 2e moitié de ce siècle, marque le démarrage de l’industrialisation au sens moderne. La grande industrie marque le paysage urbain, puis la campagne, de son empreinte, puissante et soudaine. C’est la « révolution industrielle » en Europe de l’Ouest, inaugurée par l’Angleterre dès la fin du XVIIIe siècle.

En France, l’industrialisation découle alors de la volonté de l’empereur Napoléon III qui a l’ambition de transformer le pays en le modernisant, selon le modèle anglais. C’est le début des chemins de fer, des premiers trains, de la machine à vapeur

Mais, cette industrialisation, c’est surtout le règne de la métallurgie, du fer, de l’acier, des hauts fourneaux

L’empereur veut aller vite, dans la transformation et la modernisation du pays, et il entend le faire par la manière forte. À Paris, ce sont les grands boulevards, les immeubles haussmanniens, mais aussi les premières gares. Cette rénovation urbaine à marche forcée, sur le modèle de Paris, fut également imposée à toutes les grandes villes du pays.

Partout, le fer s’impose et marque l’architecture : gares, musées, théâtres, monuments…

Un train de voyageurs à la fin du 19e siècle

La peur de la modernité ?

    La révolte contre la nouveauté et la machine.

Mais, ces transformations des paysages urbains et le bouleversement dans la société qu’elles entrainent, inquiètent, et des mouvements de contestation naissent : La résistance à la modernité et au progrès technique ?

Des intellectuels, notamment des gens de lettres prennent la tête de cette résistance d’un genre inédit.

On a peur du train, on a peur des navires à vapeur, tout cela va si vite !

Parlant du train, le célèbre poète stoïcien, Alfred de Vigny, le compare à un taureau fou et dangereux. Il écrit : « Sur ce taureau de fer qui fume, souffle et beugle, l’homme est monté trop tôt. »

 

Dans les usines, des ouvriers qui se voient peu à peu remplacés par des machines, s’en prennent à ces outils de travail, les cassent, les qualifiant de « concurrents sans âme ».

Les médecins ne sont pas en reste et entrent aussi en résistance contre le train, cette invention diabolique et malsaine, propagatrice de maladies nouvelles.

La peur des 1ers chemins de fer

Enfin, des écrivains protestent, non contre la modernité, mais contre la manière dont elle est imposée, surtout au détriment des plus pauvres, chassés des centres-villes, leurs habitations rasées sans ménagement ni contrepartie. Rien n’y fait.

Pour marquer cet essor de la grande industrie, et signifier à l’Europe et au monde que la France est devenue une puissance industrielle, Napoléon III prend l’initiative de la première exposition universelle organisée en France, qui fut ouverte sur les Champs Élysées, du 15 mai au 15 novembre 1855.

Paris, Exposition universelle de 1855

Ce fut un événement considérable, un réel succès, avec près de 5 100 000 visiteurs, et la participation de 27 États et leurs colonies.

Malgré tout, ce succès n’entama en rien l’inquiétude et la réflexion des intellectuels à l’égard de la grande industrie et de la machine.

Le poète Baudelaire, connu également comme critique d’art, consacra, à ce titre, trois articles de fond à l’exposition de 1855.

Charles Baudelaire (1821-1867)
Poète français (chantre de la modernité cependant).Son recueil de poèmes : Les Fleurs du Mallui confère la notoriété et une place considérable parmi les poètes français.

 

« Le progrès

Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l'enfer. Je veux parler de l'idée du progrès. Ce fanal obscur, invention du philosophisme actuel, breveté sans garantie de la nature ou de la Divinité, cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance ; la liberté s'évanouit, le châtiment disparaît. Qui veut y voir clair dans l'histoire doit avant tout éteindre ce fanal perfide. Cette Idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne, a déchargé chacun de son devoir, délivré toute âme de sa responsabilité, dégagé la volonté de tous les liens que lui imposait l'amour du beau : et les races amoindries, si cette navrante folie dure longtemps, s'endormiront sur l'oreiller de la fatalité dans le sommeil radoteur de la décrépitude. Cette infatuation est le diagnostic d'une décadence déjà trop visible.

Demandez à tout bon Français qui lit tous les jours son journal dans son estaminet, ce qu'il entend par progrès. Il répondra que c'est la vapeur, l'électricité et l'éclairage au gaz, miracles inconnus aux Romains, et que ces découvertes témoignent pleinement de notre supériorité sur les anciens ; tant il s'est fait de ténèbres dans ce malheureux cerveau et tant les choses de l'ordre matériel et de l'ordre spirituel s'y sont si bizarrement confondues ! Le pauvre homme est tellement américanisé par ses philosophes zoocrates et industriels, qu'il a perdu la notion des différences qui caractérisent les phénomènes du monde physique et du monde moral, du matériel et du surnaturel.

Si une nation entend aujourd'hui la question morale dans un sens plus délicat qu'on ne l'entendait dans le siècle précédent, il y a progrès ; cela est clair. Si un artiste produit cette année une œuvre qui témoigne de plus savoir ou de force imaginative qu'il n'en a montré l'année dernière, il est certain qu'il a progressé. Si les denrées sont aujourd'hui de meilleure qualité et à meilleur marché qu'elles n'étaient hier, c'est dans l'ordre matériel un progrès incontestable. Mais où est, je vous prie, la garantie du progrès pour le lendemain ? Car les disciples des philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques l'entendent ainsi : le progrès ne leur apparaît que sous la forme d'une série indéfinie, Où est cette garantie ? Elle n'existe, dis-je, que dans votre crédulité et votre fatuité. »

BAUDELAIRE. Exposition universelle. 1855. Beaux Arts I.

 

Paul Valéry, quoique né quatre ans après la mort de Baudelaire, fait du progrès technique un des axes majeurs de sa réflexion et de sa production littéraire.

Paul Valéry -1871-1945)

Écrivain, poète et philosophe (même s’il a toujours récusé ce titre) français.

Paul Valéry, écrivain engagé (en politique et au sein d’associations de bienfaisance) fut résistant pendant l’Occupation lors de la 2e Guerre mondiale. Il fut marqué par l’occupation du pays et de la capitale, qui porta préjudice à sa carrière.

Ses essais traduisent ses inquiétudes sur la pérennité de la civilisation et sur le progrès « machiniste » et matériel en général, mais surtout sur l’avenir de l’Homme. La machine, de sophistication en sophistication, ne finira-t-elle pas par s’imposer à l’homme et bouleverser sa vie, en en faisant son esclave ?

« Quant à nous, nous ne savons que penser des changements prodigieux qui se déclarent autour de nous, et même en nous. Pouvoirs nouveaux, gênes nouvelles, le monde n'a jamais moins su où il allait. (...)

Louis XIV, au faîte de la puissance, n'a pas possédé la centième partie du pouvoir sur la nature et des moyens de se divertir, de cultiver son esprit, ou de lui offrir des sensations, dont disposent aujourd'hui tant d'hommes de condition assez médiocre. Je ne compte pas, il est vrai, la volupté de commander, de faire plier, d'intimider, d'éblouir, de frapper ou d'absoudre, qui est une volupté divine et théâtrale. Mais le temps, la distance, la vitesse, la liberté, les images de toute la terre...

Un homme aujourd'hui, jeune, sain, assez fortuné, vole où il veut, traverse vivement le monde, couchant tous les soirs dans un palais. Il peut prendre cent formes de vie ; goûter un peu d'amour, un peu de certitude, un peu partout. S'il n'est pas sans esprit (mais cet esprit pas plus profond qu'il ne faut), il cueille le meilleur de ce qui est, il se transforme à chaque instant en homme heureux. Le plus grand monarque est moins enviable. Le corps du grand roi était bien moins heureux que le sien peut l'être ; qu'il s'agisse du chaud ou du froid, de la peau ou des muscles. Que si le roi souffrait, on le secourait bien faiblement. Il fallat qu'il se tordît et gémît sur la plume, sous les panaches, sans l'espoir de la paix subite ou de cette absence insensible que la chimie accorde au moindre des modernes affligés.

Ainsi, pour le plaisir, contre le mal, contre l'ennui, et pour l'aliment des curiosités de toute espèce, quantité d'hommes sont mieux pourvus que ne l'était, il y a deux cent cinquante ans, l'homme le plus puissant d'Europe. (...)

Je me suis essayé autrefois à me faire une idée positive de ce que l'on nomme progrès. Eliminant donc toute considération d'ordre moral, politique, ou esthétique, le progrès me parut se réduire à l'accroissement très rapide et très sensible de la puissance (mécanique) utilisable par les hommes, et à celui de la précision qu'ils peuvent atteindre dans leurs prévisions. Un nombre de chevaux-vapeur, un nombre de décimales vérifiables, voilà des indices dont on ne peut douter qu'ils n'aient grandement augmenté depuis un siècle. Songez à ce qui se consume chaque jour dans cette quantité de moteurs de toute espèce, à la destruction de réserves qui s'opère dans le monde. Une rue de Paris travaille et tremble comme une usine. Le soir, une fête de feu, des trésors de lumière expriment aux regards à demi éblouis un pouvoir de dissipation extraordinaire, une largesse presque coupable. Le gaspillage ne serait-il pas devenu une nécessité publique et permanente ? Qui sait ce que découvrirait une analyse
assez prolongée de ces excès qui se font familiers ? Peut-être quelque observateur assez lointain, considérant notre état de civilisation, songerait-il que la Grande Guerre ne fut qu'une conséquence très funeste, mais directe et inévitable du développement de nos moyens ? »     

VALERY. Regards sur le monde actuel.

 

Partager cet article
Repost0