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15 décembre 2019 7 15 /12 /décembre /2019 08:47

ARTS, CULTURES ET CIVILISATIONS
L’ART, UNE LANGUE UNIVERSELLE, ICI ET AILLEURS

L’oralité dans nos cultures

Vincent Monteil

 

« Tout petit, j'écoutais le conte Khassonké de "Samba le lâche", que le courage de sa jeune femme oblige à surmonter sa peur. Je n'ai donc jamais pensé à mettre en doute l'existence et la valeur de la littérature orale africaine.

Et j'en doute moins que jamais, maintenant que je vis en Afrique noire, que je vais de Dakar à Lagos, ou d'Abidjan à Niamey. Partout, la pulsation sourde des tam-tams me transmet le rythme de la parole et du chant. Partout, la bouche d'ombre crée le verbe, aussi sûrement que la main sculpte le bois. Pourquoi si justement admirer l'art nègre, et négliger en même temps la voix qui sourd d'un masque d'ébène ? Pourquoi ce préjugé tenace, qui nous fait tenir pour bâtarde l'oralité ? N'y aurait-il de lettres qu'écrites ? Littéralement, bien sûr : mais pourquoi monter la garde au pied de la lettre ? Comme si tout le monde n'avait pas commencé par dire, par raconter, avant d'écrire ! Comme si notre constante — et trop souvent exclusive — référence classique, les anciens Grecs eux-mêmes, n'était pas passée par là ! Avant le IVe siècle de notre ère, les œuvres immortelles, l'"Iliade" et l'"Odyssée", ont circulé d'abord de bouche à oreille, et Homère n'était-il pas, à sa manière, comme une espèce de griot ?...

La littérature orale africaine, est vivante, parce qu'elle est orale et parce qu'elle est populaire. Elle est l'instrument et l'expression d'une culture, c'est-à-dire d'un humanisme, d'une mesure de l'homme. Elle nous apporte, à nous, hommes d'Europe, une source de vie, de fraîcheur et de rythme, d'intuition, d'accord de la terre et des hommes, une sagesse immémoriale et authentique. On parle toujours de ce que "la civilisation chrétienne occidentale" a pu donner, à l'Afrique, de techniques, de savoir et de pouvoir. Mais on oublie trop souvent que le courant n'est pas à sens unique : il y a échange perpétuel, entre le donner et le recevoir.

Il est temps, il est grand temps, de récolter, d'enregistrer, de fixer par l'écriture, de publier et de traduire les trésors de la littérature orale africaine. Il est temps que l'enseignement s'en empare,... »

Vincent Monteil, Soldat de fortune, Ed. Grasset.

Charles Vildrac

 

...sa beauté tendue au monde

La victoire vraie d'une race

Est dans sa beauté tendue au monde ;

Est dans le vouloir, la façon qu'elle a

D'aimer et d'élever sa vie ;

Dans le génie des artisans,

La patience des paysans,

L'enseignement des sages ;

Et dans l'art qui contient le sol et le ciel.

Charles Vildrac, Chants du Désespéré, Ed. Gallimard..

Dia Tidiane

 

Africain, écoute ta musique

Africain, mon frère, écoute ta musique.

Elle est la voix de tes dieux, celle de tes ancêtres, quand le soir au cours de nos veillées nos griots, après un moment de profond recueillement, jouent sur leur guitare l'air d'un Tara. Toute la brousse, en ce moment-là, frémit et se tait ; les arbres séculaires se souviennent du temps où encore des divinités innombrables veillaient sur la jeune et pure Afrique.

Africain, mon frère, écoute ta musique.

Dia Tidiane (Revue Europe)

 

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8 décembre 2019 7 08 /12 /décembre /2019 14:48

 

AFRIQUE, LA RUÉE DE NOUVEAUX ACTEURS
POUR LE MEILLEUR OU POUR LE PIRE ? (3)

Aide internationale au développement
ou

Aide à la pérennisation du sous-développement en Afrique ?

Si, pour les pays étrangers riches et développés, l’attrait des ressources naturelles semble constituer le mobile unique de la ruée vers l’Afrique en ce début de 21e siècle, que doivent logiquement attendre les populations pauvres de ce continent ?
« Le monde se presse aux portes du continent. »
(
Le Bilan du Monde, édition 2019).

Cet afflux vers l’Afrique doit-il signifier pour ses habitants, un surcroît de pauvreté ou de misère ?
Il appartient, en toute logique, aux dirigeants des pays africains d’en fixer le cap en faveur des populations et des États. Ce sont eux qui doivent fixer les règles dont le respect scrupuleux fera que cette ruée permette à chacune des parties d’en tirer la juste répartition.

De quoi l’Afrique a-t-elle besoin aujourd’hui ?
    Quelles sont les priorités en matière de bien-être des populations et de développement ?

Ces besoins devraient apparaître en toute clarté et être méthodiquement exposés lors des rencontres : des « Sommets » ou de visites de dirigeants étrangers par les responsables des États africains.
L’Afrique a-t-elle aujourd’hui besoin d’être nucléarisée, comme il fut indiqué lors du récent Sommet Russie-Afrique de Sotchi ?
Il est étonnant, à cet égard, que l’on n’ait aucune réponse claire venant des dirigeants du continent.
Ces  face à face devraient être l’occasion d’égrainer les besoins vitaux du continent africain qui sont quasiment les mêmes depuis les indépendances : santé, école, éducation, formation, infrastructures…
Qui peut, qui doit le faire en dehors des responsables africains ?
Lequel de ces pays développés, qui cherche à renforcer son développement et son niveau de richesse, a pu se hisser à ce niveau, en négligeant ces vecteurs essentiels du développement ?

L’illettrisme est une infirmité

Quel pays, en Europe, en Amérique, en Asie… a pu émerger et sortir du sous-développement en piétinant l’école, en foulant au pied l’éducation, et en ignorant la formation des jeunes et des adultes ?
C’est précisément à ce niveau que se situe aujourd’hui, la différence entre les pays développés et les pays africains en voie de développement.
Il est curieux d’entendre des responsables africains discourir à longueur d’année sur le développement, tout en ignorant les conditions indispensables qui mènent à l’émergence.
Cependant, on ne peut nier le fait que les États africains ont bénéficié, depuis leurs indépendance, d’une aide accordée par de nombreux États européens, américains et asiatique, au titre du développement.Malheureusement, cette aide internationale, bilatérale ou provenant d’organismes divers, à depuis toujours, souffert de quelques vices qui limitent singulièrement sa portée ou son efficacité réelle.Pire, l’exploitation effrénée des ressources naturelles de l’Afrique par ces mêmes puissances étrangères, amène à un autre paradoxe : ce sont les pays pauvres qui financent les pays riches !
(Voir blog,  
http://ti.diak.over-blog.com/article-afrique-aide-au-developpement-ou-au-sous-developpement-116470837.html ).

Jeunes migrants en perdition
Que de Mozart et d’Einstein qu’on assassine !

 

Pourquoi partent-ils ?

—Parce que leur pays est trop riche en ressources naturelles ?
—Parce que leur pays connaît un taux de croissance à 2 chiffres plusieurs années de suite ?

Où vont-ils ? Qui les attend ?
Sont-ils instruits, formés ? Par qui ? Comment ?

Les responsables de leur pays les voient-ils partir ?
Que font-ils pour les retenir ?
Les pays étrangers, riches et développés, qui sillonnent l’Afrique à la recherche de richesse et qui « aident l’Afrique à se développer », sont-ils informés de cette situation ? Que font-ils ? Que proposent-ils ?

Parmi ces déshérités qui fuient leur pays, des « bacheliers analphabètes » qui — si la chance leur sourit après la traversée de la mer, des dangers — pourront pour vivre un temps, ou longtemps, obtenir un emploi  d’ auxiliaire éboueur, dans une ville de France ou de Belgique.

Au-delà de l’aide matérielle que les pays développés accordent aux États africains, il est une autre forme d’aide, tout aussi précieuse pour le continent : c’est l’initiation à la « démocratie », dans la gestion des affaires du pays (la gestion saine), de même que la responsabilité individuelle et collective : l’apprentissage de la démocratie par le bas (la démocratie ne se limitant pas au seul vote).
À cette fin, les relations entre dirigeants étrangers et responsables africains, à l’extérieur comme à l’intérieur du continent, ne doivent plus apparaître comme un perpétuel « huis-clos » entre ces deux parties.
Toutes les décisions prises lors des « forums » réunissant dirigeants des pays développés et dirigeant africains, toutes les sommes octroyées pour l’aide, de même que tous les projets ou programmes de développement, doivent faire l’objet — par les soins du gouvernement — d’une large diffusion auprès de la population.
Le but étant que les citoyens  soient  informés, et sachent dans le détail, les démarches, les actions mises en œuvre pour que les objectifs soient atteints.

Si ces projets et programmes atteignent leurs objectifs, que ce soit précisé. Si, au contraire, c’est un échec, qu’ils en soient également informés et que chacun sache la raison et les conséquences éventuelles de cet échec : quelle leçon en tirer ? Quelle démarche de remédiation proposer ?

Cette façon de faire stimulera l’intérêt de la population pour la bonne gestion de la chose publique, condition de la bonne gouvernance.

Si par ailleurs l’illettrisme est une infirmité, l’Afrique est incontestablement le continent qui abrite le plus grand nombre d’infirmes au monde. En conséquence, le taux d’analphabètes est le plus élevé et celui de la scolarisation des enfants est le plus faible au monde.
Dans certains États (en Afrique de l’Ouest et Afrique sahélienne notamment), ces taux voisinent les 70% voire d’avantage.
Le taux de scolarisation fluctue entre 13 et 30% selon les États et les régions.

L’École !

Si quelques petits Africains ont, aujourd’hui, la chance de fouler la cour d’une école, c’est souvent grâce à la bienveillante sollicitude d’ONG, ou d’associations étrangères diverses. Mais ces âmes généreuses savent-elles ce qui y est enseigné et comment, ou s’en soucient-elles seulement ? Car une école, ce ne sont pas que des murs et des fenêtres, si luxueux et modernes soient-ils. L’école n’est pas non plus un lieu de dressage de petits d’humains, l’enseignement n’est pas non plus un dresseur de fauves, armé d’une chicotte ou de bâton, face à des enfants terrorisés.
L’école est au contraire le lieu de l’épanouissement individuel et collectif, celui de la formation rigoureuse et bienveillante, de la pensée libre, de l’indispensable esprit critique (sans lequel on demeure à jamais esclave de la pensée construite par d’autres, ainsi que du fatalisme).
école est enfin le lieu de la socialisation par excellence, de l’ouverture aux autres, au monde et à soi, bref, la formation d’êtres libres et pensants.
(Voir blog, article de mon blog : Afrique : principales entraves à l’émergence (7articles)).

Le développement naît du cerveau et de la volonté

En tout état de cause, l’Afrique ne sortira du sous-développement, il n’y aura émergence que par la seule volonté des Africains.

« Quand l'aide internationale mène au naufrage d'un continent.

L'épanouissement d'une société se mesure aussi à l'aune de sa santé et de son niveau d'éducation.

L'état de santé et le niveau culturel font ainsi partie des tous premiers éléments d'appréciation de l'épanouissement d'une population. Ce sont de loin les facteurs et les conditions du développement et apparaissent en tant que tels comme les axes prioritaires de l'action de tout État qui aspire à un développement véritable et à l'épanouissement de ses populations.

Depuis les années 1960, beaucoup de discours ont été entendus, beaucoup de colloques organisés sur les thèmes de la santé et de l'école en Afrique. Quel en est le bilan aujourd'hui ? Quelle incidence de l'aide internationale observe-t-on sur ces secteurs vitaux, tel qu'il est possible de l'évaluer ?

L'Afrique de l'an 2000 se porte-t-elle mieux que l'Afrique des années 1960 ? ». (Tidiane Diakité, L’Afrique et l’Aide ou comment s’en sortir ?, L’Harmattan, 2002).

Pour les bonnes volontés et les âmes charitables de l’extérieur (il y en a), qui se penchent généreusement au chevet du Grand malade africain, il est indispensable d’acquérir un minimum de « science », ou de connaissance des besoins et des réalités intimes de ceux qu’on veut aider dans leur marche vers l’émergence, ceux qu’on veut aider à parvenir au stade de l’autonomie dans les domaines vitaux de l’existence, afin qu’ils parviennent à la maîtrise de leur destin.

« Comment aider ?

Ceux qui ont l'épiderme sensible dès qu'on évoque les carences de l'Afrique et qui rendent l'Occident responsable de tous les malheurs de ce continent lui rendraient un insigne service en réagissant face à la saignée financière qu'il subit, à son pillage systématique et continu, ainsi qu'à la spoliation des peuples par les Africains eux-mêmes comme par les étrangers. L'Afrique n'est pas pauvre, on l'appauvrit.
Il n'est nullement question d'absoudre les pays étrangers qui organisent le pillage de l'Afrique ou y participent. Mais crier unilatéralement et continuellement haro sur ces derniers masque les responsabilités internes et retarde d'autant la recherche des moyens de juguler l'hémorragie. L'enjeu essentiel, c'est investir en Afrique l'argent produit en Afrique, valoriser les richesses qui y sont également produites, afin d'assurer les conditions du développement.
Il est une pratique peu abordée, s'agissant de l'aide au développement, et dont l'examen permettrait cependant de constater que les ressources financières de l'Afrique aident plutôt paradoxalement à la prospérité économique des pays développés. Il s'agit des sommes colossales, massivement investies en Europe et aux États-Unis par des Africains, chefs d’État, responsables politiques de tous rangs ou personnalités privées — sommes acquises honnêtement ou non. »
(Tidiane Diakité, 50 ans après l’Afrique, Arléa, 2011).

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1 décembre 2019 7 01 /12 /décembre /2019 08:51

 

AFRIQUE, LA RUÉE DE NOUVEAUX ACTEURS
POUR LE MEILLEUR OU POUR LE PIRE ? (2)

Afrique, la nouvelle donne
La nouvelle ruée vers le continent
Pourquoi l’Afrique ?

Qui vient ? Pourquoi ?

Revue de troupe

Situation irréaliste, impensable il y a seulement deux ou trois décennies : des nations qui semblaient ignorer le chemin du continent africain, tant cette région était fermée aux vues étrangères, barricadée derrière des murs dressés depuis le milieu du 19e siècle, tenue de main de maître par ses occupants, conquérants colonisateurs et dominateurs qui y régnaient comme sur une chasse gardée, fermée à toutes les autres nations du monde.

L’Afrique aux quatre vents

La Chine est pionnière sur le continent depuis les années 1980, non comme touriste en quête d’exotisme facile, mais en quête de relations fructueuses pour sa nation, et surtout pour se muer en partenaire qui voit loin, au-delà du continent africain, lequel apparaît alors comme un tremplin pour la conquête des plus hauts sommets du monde.

Les Chinois sur le terrain
    Savoir et savoir-faire
    Une maestria insoupçonnée

D’emblée, dès le début des années 2000, la Chine apparaît comme une voix autorisée en Afrique. À force de finesse diplomatique et psychologique, elle s’est glissée dans les lieux de pouvoir, amenant les responsables africains à lui dérouler, partout, le tapis rouge.
Elle ne mit pas longtemps à « consoler » ces derniers du départ (de l’abandon ?) de leurs partenaires français et britanniques.
De fait, rapidement, les Chinois sont arrivés et ont rempli le vide laissé par les premiers occupants européens, avançant méthodiquement, mais résolument, essaimant sur le continent dans ses moindres interstices, de l’est à l’ouest, du nord au sud, sans coup férir.

(Photo de Paolo Woods dans Serge Michel et Michel Beuret, La Chinafrique)

La Chine sur le toit de l’Afrique

La Chine est sans aucun doute la première puissance étrangère à pourvoir une diplomatie qui amène les responsables africains à lui manifester autant de sympathie en lui accordant autant de facilité d’action, au point d’amener des observateurs hier, mais aussi aujourd’hui, à affirmer que « la Chine a enterré la Françafrique ».

 

(Photo de Paolo Woods dans Serge Michel et Michel Beuret, La Chinafrique)

Tout un symbole !
Heureux comme un Chinois en Afrique

 

Le président du Nigéria, Olusegun Obasanjo s’adressant au président chinois Hu Jintao, à Lagos en avril 2006 : « Nous souhaiterions que la Chine dirige le monde ! Et quand ce sera le cas, nous voulons être juste derrière vous. Quand vous allez sur la Lune, nous ne voulons pas être laissés derrière, nous voulons être avec vous. »

Faut-il perpétuellement un Tuteur à l’Afrique ?
    À quand l’indépendance ?

Si des nations d’Asie, mais aussi d’autres régions, suivent la voie tracée par la Chine, chacune d’elles a ses motivations, plus ou moins avouées, mais toujours intéressées.
Le Japon a ainsi des visées sur le continent africain en rapport avec le présent et le futur.

Un nouveau sur le continent mais avec des ambitions avouées

Le nouveau directeur des Affaires africaines au Ministère japonais des Affaires étrangères, Katsu Mi Hirono, annonce d’emblée :
« À l’heure où le marché japonais se rétrécit, l’implantation sur le continent est une question de vie ou de mort pour les firmes japonaises. Il reste encore à définir jusqu’à quel point l’État peut les accompagner. Il faudrait aussi que les entreprises changent en partie leur modèle et deviennent globales au sens propre du terme. Pour cela, il est nécessaire qu’elles emploient des étrangers pour s’appuyer sur leurs expertises. Dans les entreprises japonaises, un changement de culture s’impose, sans quoi elles ne pourront pas survivre. »
Pour lui « Une collaboration avec la Chine n’est pas exclue, mais certaines conditions doivent d’abord être réunies. »
(J.A. n° n°3056)

 

La Turquie, elle non plus n’est guère insensible au continent africain. C’est donc chargée d’ambitions et de raison qu’elle prend place parmi les nations de la ruée.
La presse a fait un large écho de la tournée africaine du président Erdogan :
« une tournée africaine particulièrement chargée, en visitant pas moins de quatre pays : l’Algérie, le Sénégal, la Mauritanie et le Mali. De quoi placer un peu plus les pions turcs en Afrique, continent sur lequel le pays est déjà bien présent. » (JA)

 

La Suisse n’est pas en reste. Petit pays par la superficie, mais grandes ambitions économiques et géopolitiques, elle joue crânement sa partition en Afrique, comme les autres.

« En Suisse, comme dans de nombreux autres pays développés, le secteur privé suit de très près la situation économique de l'Afrique. "Il y a de très bonnes occasions à saisir sur le continent", commente un banquier genevois. En particulier pour des entreprises helvétiques, qui, en dehors des négociants en matières premières et des banquiers d'affaires, continuent dans leur très grande majorité de découvrir le continent et son immense potentiel. Signe de cet intérêt grandissant ces quinze dernières années, la valeur des investissements directs étrangers (IDE) helvétiques a triplé sur le continent depuis 2000, même s'ils ne représentent toujours que 1,2 % des IDE suisses à travers le monde.
[…]
Non seulement le secteur privé suisse multiplie les partenaires, mais aussi diversifie ses opérations. Longtemps concentré sur le primaire et le secondaire, il s'intéresse de plus en plus au tertiaire, les services en tout genre représentant plus d'un tiers des revenus générés par les exportations suisses en Afrique l'année dernière. Le tourisme et les différentes activités de transport et logistique connaissent les courbes de croissance les plus significatives, même si le domaine financier dans son ensemble pèse encore plus de 30 %. »
. 
(Jeune Afrique, n°3065)

 

Le grand et lointain Canada affiche sa présence et ses ambitions en Afrique

« C’est dans son sous-sol que les plus importantes découvertes de nouveaux gisements aurifères ont été réalisées ces dix dernières années. Plus de 79 millions d'onces ont en effet été mises au jour en Afrique de l'Ouest, et 5 milliards de dollars investis sur la même période, soit 10 % du total mondial des investissements dans l'exploration. Et pourtant, l'exploitation minière dans la région ne fait que commencer.

Une attractivité qui séduit particulièrement les compagnies minières canadiennes, comme Endeavour, Teranga Gold, B2Gold ou encore Iamgold. Tablant sur un coût de production de l'once tournant autour de 800 dollars, Endeavour souhaite porter la durée de vie de ses mines à environ dix ans. Mais celle-ci devrait même se prolonger au-delà : le groupe, qui a déjà découvert 5 millions d'onces ces cinq dernières années, vise en effet 10 à 15 millions d'onces dans les cinq prochaines.

 

Pour doper ses réserves, la compagnie minière entend investir quelque 45 millions de dollars dans l'exploration. "Nous allons poursuivre nos efforts dans ce domaine. Nous croyons dans le potentiel de la zone géologique du plateau birimien ouest-africain, souligne son PDG, Sébastien de Montessus. L'Afrique de l'Ouest se situe au troisième rang des régions les plus riches en ressources aurifères, derrière l'Australie et le Canada. Pourtant, des pays importants sont encore sous-explorés. Le Burkina Faso ou la Côte d'Ivoire concentrent seulement 35 % des découvertes dans la région, alors qu'ils représentent 60 % de la zone "birimienne".

En mars, Endeavour va franchir une nouvelle étape dans le déploiement de sa stratégie et consolider davantage son assise africaine avec l'entrée en production de la mine d'Ity, en Côte d'Ivoire. Il a investi 412 millions de dollars dans ce gisement, dont les réserves sont estimées à 2,9 millions d'onces.
Le groupe canadien réalise également de nouvelles acquisitions afin de devenir le premier producteur d'or du continent. »
(JA n°3030)

La liste de ces nations intéressées par l’Afrique d’aujourd’hui est longue, : de la Chine à la Russie, de la Turquie à Israël, du Canada à l’Inde…

En conclusion quelques observations sommaires

Toutes ces nations qui affluent vers le continent africain sont attirées par les richesses naturelles qu’elles exploitent ou mettent en valeur (du moins partiellement).

Pourquoi les pays africains eux-mêmes ne se chargeraient-ils pas de l’exploitation de leurs ressources et de leur mise en valeur, ce qui leur permettrait de se suffire à eux-mêmes en évitant de recourir à l’étranger pour leur développement ?
Cela étant, il ne saurait être question d’interdire aux pays étrangers de « 
venir faire des affaires en Afrique » ; les Africains en seraient les premières victimes en cette ère de mondialisation, qu’on souhaiterait cependant promotrice de paix et de concorde universelles.

Ces nations en arrivant sur le continent, affichent clairement leur intention : exploiter les ressources naturelles.
Pourquoi les dirigeants africains ne disent-ils pas clairement ce qu’ils attendent de leur présence et de leurs activités ? Quelles retombées pour les populations, le développement du pays ? Bref, faire que ce partenariat soit effectivement « gagnants-gagnant » et non « gagnants-perdant ».
Pourquoi aucun dirigeant de pays africain ne décide-t-il  de sommets Afrique… ?

 

 

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24 novembre 2019 7 24 /11 /novembre /2019 09:22

AFRIQUE, LA RUÉE DE NOUVEAUX ACTEURS
POUR LE MEILLEUR OU POUR LE PIRE ? (1)

Qui vient ? Et pourquoi ?

Russafrique
(Jeune Afrique, n°3057 du 11 au 24 août 2019)

Le sommet Russie-Afrique, un symbole chargé de sens

Image ci-dessus insolite :
Les Russes viennent chasser sur les terres naguère chasse gardée des Occidentaux, principalement Britanniques et Français, qui semblent avoir déserté, de gré ou de force, ce qui fut hier, leurs plates-bandes consacrées, aujourd’hui piétinées par de nouveaux arrivants qui masquent à peine leur intérêt pour ce continent.
Mais, avant le Sommet Russie-Afrique organisé à Sotchi, en Russie, il y en eut d’autres. Ainsi le Sommet Japon-Afrique, qui a suivi le Sommet Turquie-Afrique, lequel fut précédé par les sommets Israël-Afrique, Inde-Afrique, de même que le Sommet Brésil-Afrique du temps du Président Lula.

Que viennent chercher les Russes en Afrique en ce début de 20e siècle ?

« La Russie a une image positive en Afrique. Elle est en concurrence avec les Occidentaux pour la crédibilité de ses informations.

[…]

Il semble que les informations estampillées "Russie" rencontrent un vif succès. Commentaire du chercheur français : "La Russie jouit sur le continent d'une image positive [qui la] place en concurrence avec les pays occidentaux, en particulier l'ancienne puissance coloniale française, pour la crédibilité et la popularité des informations qu'elle produit." »  Jeune Afrique, n°3057 du 11 au 24 août 2019)

Par ailleurs, et surtout

« En Russie les ressources du sous-sol ne sont pas inépuisables. Or l’Afrique regorge d’hydrocarbures et métaux… » (Idem)

Chine-Afrique
(
Jeune Afrique, n°3055 du 28 juillet au 3 août 2019)

La Chine en Afrique
     Gagnant-gagnant ?

La Chine est pionnière dans l’ouverture à l’Afrique et l’intérêt pour ce continent où elle a fait une entrée fracassante à la fin des années 1980 et où elle semble solidement installée désormais.
Après avoir pris la place des premiers occupants : Français et Britanniques, elle se heurte désormais aux nouveaux arrivants parmi lesquels les États-Unis, comme rapporté par « 
Le Bilan du Monde, Le Monde, hors série, édition 2019 » sous le titre :

« Le Monde se presse aux portes du continent

Certains dirigeants africains commencent à savoir tirer profit de la multiplication des acteurs qui se disputent le contrôle des routes commerciales et des ressources naturelles d'une région carrefour.

Le sourire éclatant du nouveau premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed : voilà le visage symbolique du changement intervenu en Afrique en 2018. A peine élu à la tête du deuxième pays le plus peuplé du continent (qui devrait compter près de 200 millions d'habitants en 2050), l'ex-militaire a opéré une "révolution", selon Kjetil Tronvoll, spécialiste de la région à l'université Bjorknes d'Oslo. Une révolution destinée à faire la paix avec ses voisins, restaurer l'Ethiopie dans son rôle de puissance régionale, mais aussi articuler le décollage de l'économie nationale avec un décollage de toute la partie orientale du continent. »

[…]

« La planète se presse aux portes de l'Afrique, de ses chefs d'Etat, de ses mines et de ses ports. A l'échelle du continent, cette "ruée" s'est faite plus rude. 2018 a aussi été l'année où la Russie a entamé une montée en puissance de son influence sur le continent, ancrée au Soudan, puis en Centrafrique, et avec des visées sur d'autres pays, notamment l'Angola. Cette intensification de la compétition s'étend à l'ensemble du continent, même dans sa partie la plus en retrait de ces transformations, en Afrique centrale. »

Une compétition qui en rappelle d’autres où les nations, engagées dans une compétition sans merci en Afrique ou ailleurs, faisaient courir de grands risques à la paix du monde.

Ainsi, selon la même publication :

« L'Afrique est aussi un terrain de compétition militaire. Les Etats-Unis, comme l'a révélé une enquête du magazine d'investigation américain en ligne Intercept, disposent désormais de 34 sites d'implantation sur le continent, parfois de simples locaux hébergés dans des bases locales. »

(Jeune Afrique, n°3055 du 28 juillet au 3 août 2019)

Si toutes ces puissances affichent leur volonté de profiter des ressources du continent africain, tout en promettant une coopération où chaque partie sera gagnante, peu ou prou, on ne peut s’empêcher de penser à ceux qui sont conviés à ces Sommets : les dirigeants africains, mais surtout de savoir ce que ces rencontres internationales apportent à un continent qui offre ce paradoxe connu de tout temps : « le paradoxe africain ».

Sur le sous-sol le plus outrageusement doté par la nature, vivent des hommes et des femmes parmi les plus pauvres de la planète.

Les nations initiatrices et organisatrices de ces Sommets le savent-elles ? Que proposent-elles pour tirer ces pays d’Afrique du sous-développement en accompagnant leur marche vers le bien-être par l’exploitation et l’utilisation de ces ressources aux fins d’un développement endogène ?

Ce « paradoxe africain » caractéristique de nombre d’États de ce continent est illustré comme suit dans L’Afrique en 2019, Jeune Afrique n°3024H du 23 décembre au 12 janvier 2019 :

« Alors que son sous-sol, le plus riche d’Afrique, était pillé, l’oligarchie congolaise s’enrichissait scandaleusement. Et laissait la population –près de 100 millions de personnes – dans la misère, et le pays sans infrastructures.
Résultat : les citoyens de la riche RDC ont un revenu par habitant parmi les plus faibles du monde. »

Si tant de pays étrangers accourent en ce début de 21e siècle, poussés par leurs intérêts et par les ressources naturelles du contient africain, voient-ils, constatent-ils ce paradoxe africain ? Quel remède proposent-ils ?

(Annick Le Douget, Juges, Esclaves et Négriers en Basse-Bretagne, 1750-1850. L’émergence de la conscience abolitionniste.)

Quel gain, quel dividende pour l’Afrique et ses populations ?

Afin de sortir du trou dans lequel l’histoire les a précipités depuis le 16e siècle, il incombe aux Africains d’aujourd’hui de rechercher les moyen de valoriser les fabuleuses richesses matérielles dont la nature a doté ce continent.

Pour ce faire, il faut sans doute réfléchir pour agir et réagir ; sans doute danser un peu moins et penser un peu plus.

L’Afrique est coutumière de ces ruées vers ses richesses. En effet, elle connut en particulier deux ruées qui ont changé à jamais le cours de son histoire : la première, du 16e au 17e siècle, où des puissances étrangères venaient arracher à leur sol natal des hommes et des femmes, dans la force de l’âge, pour la mise en valeur des plantations du Nouveau Monde. Cette première ruée (la mondialisation avant l’heure) aboutit au « partage » de l’Afrique, à l’initiative du chancelier allemand Bismarck, en 1885.

La seconde ruée fut l’œuvre de l’Europe en quête de terres nouvelles et de débouchés commerciaux : ce fut la colonisation, la domination et l’exploitation de l’Afrique jusqu’au milieu du 20e siècle.

NB : détail non dénué de sens : alors que le fameux partage de l’Afrique de 1885 était décidé et organisé par les seules puissances européennes de l’époque, parmi les nations organisatrices des sommets autour de l’Afrique, en ce début de 21e siècle, figurent des nations asiatiques.

(L’Histoire, numéro spécial 302S)

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17 novembre 2019 7 17 /11 /novembre /2019 09:19

SCOOP ET CULTURE

Une voix autorisée : Jacques de Bourbon-Busset

Jacques de Bourbon-Busset (1912-2001)

Jacques de Bourbon-Busset (né Jacques de Bourbon, comte de Busset, de la dynastie royale des capétiens), écrivain, Haut fonctionnaire d’État, diplomate français, il fut un écrivain fécond et prolixe : auteur d’une œuvre littéraire de grande diversité et richesse. (Académie française en 1981).

Curiosité et activité de l’esprit

« Nous sommes tous dupes d'un snobisme de la nouveauté. Nous sommes les Athéniens qui s'abordaient à l'Agora avec ces mots : "Quoi de nouveau ?"

 L'informé veut être informé pour devenir lui-même informateur, chacun désir avoir la priorité d'une information. La priorité importe plus que le contenu, qui le plus souvent ne concerne que de très loin ceux qui échangent des informations. Nous raisonnons comme si la nouveauté était l'équivalent de l'avenir. Je me demande s'il n'y a pas là une confusion entre la notion d'élément et celle d'organisation, c'est-à-dire entre la nouveauté d'un phénomène pris isolément et la nécessité d'arranger, d'organiser d'une manière originale, donc nouvelle, des éléments pré-existants pour la plupart.

Quoi qu'il en soit, la superstition du neuf est une des caractéristiques de 1'époque et c'est un trait de notre civilisation que le primat donné à la jeunesse du corps, ou à la fraîcheur d'un objet. Tout se passe comme si ce qui venait d'être créé (individu, objet, idée, œuvre) bénéficiait par là même d'un privilège au départ. Aucune notion ne paraît plus éloignée du climat actuel que celle de maturation. Dites à vos amis que vous plantez des hêtres qui n'auront un début d'apparence que dans quatre-vingts ans, et ils vous riront au nez. La lenteur de la croissance végétale apparaît comme un défi à l'accélération de tous les autres processus.

De même, les jeunes gens admettent très difficilement la valeur de l'expérience. Ici aussi il faut dissiper une équivoque. Car ce n'est pas, comme ils affectent de le croire, de l'expérience des autres, des aînés, qu'on veut les faire bénéficier. La mutation brusque que nous vivons, l'avènement de la société scientifique, disqualifie sérieusement, il faut le dire, l'expérience des générations précédentes. C'est leur propre expérience, celle qu'ils acquerront eux-mêmes par leurs propres tâtonnements qui leur est absolument nécessaire et que rien ne peut remplacer. L'acquisition de cette expérience demande du temps ; or si nous gâchons beaucoup de choses, nous n'aimons pas gâcher notre temps. A tort, car savoir perdre son temps en apparence est peut-être le vrai secret d'une sagesse ancienne qui n’a rien de mystérieux et qui ne consiste pas en recettes comme nous aurions tendance à le croire, sinon précisément en celle-là. »

« La connaissance s’acquiert par l’expérience. Le reste n’est que de l’information ». (Albert Einstein)

« En tout cas, qu'il s'agisse de science ou de culture, nous montrons une même tendance à confondre la curiosité avec l'activité de l'esprit. Le lecteur de magazines, le téléspectateur montrent une grande curiosité, un grand désir de s'informer. Cela est bien, à la condition qu'ils ne s'imaginent pas qu'en assouvissant leur curiosité ils déploient une activité intellectuelle.

La curiosité est un assouvissement, une passivité. Elle n'a rien à voir avec le jeu de l'esprit. La curiosité n'est en effet reliée à rien, sinon à une sorte de boulimie qui s'attache bien plus à la quantité ingérée qu'à la qualité. Il y a dans la curiosité un désir de rendement, pour ainsi dire. Il s'agit dans le minimum de temps et d'espace d'accumuler le maximum d'informations, de sensations, d'idées. Conception digestive. La culture devient non plus un refuge comme autrefois, mais un poids. »

« Savoir, c’est se souvenir ». (Aristote)

« La culture devient aussi un appoint, comme un élément surajouté qui vient remplir un vide, tous ces temps morts appelés loisirs.  Dans une certaine conception technocratique, la culture, loin d'apparaître comme un luxe inutile, est au contraire indispensable pour occuper l'homme au foyer, pour meubler ses loisirs. On assiste ainsi à une résurrection de la conception culture-ornement, mais cette fois il s'agit d'orner l'esprit non de belles dames qui s'ennuient mais d'ouvriers qu'il vaut mieux soustraire à une inquiétude qui peut prendre des formes dangereuses pour la paix sociale. La chose sera d'autant plus facile que les techniques modernes de diffusion suivent naturellement la ligne de plus grande pente et que déjà elles s'emploient, sous le prétexte de la distraction, de l'information et de l'instruction, à anesthésier le sens critique des auditeurs et des spectateurs. Les jeux radiophoniques ne s'adressent qu'à la mémoire.

Ceci ne veut pas dire qu'il n'y ait pas un incontestable progrès de la culture. Si le degré de culture était mesurable, il est probable que les appareils de mesure nous indiqueraient que jamais l'humanité n'a été aussi cultivée. Jamais, certes, Mozart n'a eu autant d'auditeurs, ni Shakespeare de lecteurs. Il en résulte une très sensible augmentation du niveau d'absorption du matériel culturel.

Mais, de même que la science ne se confond pas avec la somme des théories ou des découvertes, la culture ne se confond pas avec l'accumulation des tableaux, des partitions et des livres. Pour l'art comme pour la science, l'essentiel est l’exercice d’une activité qui, pour celui qui s'y adonne, importe plus encore que son produit. Le produit, découverte scientifique ou œuvre artistique, n'est que le résidu provisoire et tout à fait relatif de cette activité, et c'est pourquoi culture et technique ne s’excluent nullement. Un ouvrier qui comprend et aime ce qu'il fait est plus cultivé qu'un philosophe qui récite une philosophie à laquelle il ne croit pas. Toute la question, alors, est de savoir comment associer le plus grand nombre à l'exercice de cette activité. D'une manière générale, il semble qu'il y aurait intérêt à développer, dans l'enseignement, la part faite aux disciplines qui permettent de saisir, dans la mesure où cela est saisissable, le travail de l’esprit. Je pense, par exemple, à l'histoire des sciences et à l'histoire de l'art. Si on lit les cahiers de Paul Valéry, on est frappé par cette obsession de l’opératoire qui habitait ce grand esprit. Sans vouloir conduire les élèves jusqu'à ce cas extrême, on peut, je pense, leur inoculer le virus de la recherche, dont les lois et les démarches sont sensiblement les mêmes, qu'il s'agisse de construction mathématique, d'expérimentation physique ou de fabrication artistique. La vie des grands hommes de Plutarque, la vie des saints seraient complétées par la vie des savants, des grands artistes. »

« L’homme jeune marche plus vite que l’ancien, mais l’ancien connaît la route ». (proverbe africain)

 

Curiosité et culture
     Complémentarité ou antinomie ?

« L'intérêt d'une action systématique de ce genre ne serait pas seulement pédagogique. Il ne s'agirait pas tant d'espérer augmenter ainsi le nombre des savants ou des artistes : de telles vocations s'encouragent mais ne se confectionnent pas. Il s'agirait plutôt de mettre à la portée du plus grand nombre d'esprits possible la joie de la découverte et de la création, de les arracher ainsi aux périls de la passivité, et par là même de substituer à l'idéologie du mieux être celle du plus être, plus enrichissante, plus exaltante et plus utile au corps social tout entier. »

Jacques de Bourbon-Busset, La place de la culture dans le monde de demain, Cahier du travailleur intellectuel, janvier-février 1962.

 

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9 novembre 2019 6 09 /11 /novembre /2019 10:17

HUMANISME ET MODERNITÉ

Le regard acéré d’un philosophe contemporain :
Émile Bréhier

Émile Bréhier (1876-1952)

Philosophe, historien français, professeur d’histoire de la philosophie, Émile Bréhier exerce sa profession dans plusieurs universités : Rennes, Bordeaux puis à la Sorbonne.
Il exerce également à l’étranger comme professeur détaché : au Caire en Égypte, puis à Rio de Janeiro au Brésil.
Il est auteur de plusieurs ouvrages de philosophie dans lesquels transparaît sa préoccupation : concilier l’humanisme et la modernité ; cette dernière présentant quelques écueils à surmonter individuellement ou collectivement.

L’Homme assailli par la modernité
En position de force ou de faiblesse ?

 Le monde moderne et l'Humanisme

 L'Homme moderne un homme qui attend : sa vie sans doute est pleine de mouvement, mais elle est plus agitée qu'active. Aussi précis sont ses gestes et ses conduites, aussi indécises sont les pensées qui les mènent. Tout se passe comme si la seule chose essentielle était l'action, une action au service d'une cause dont la valeur ne lui est assurée que par son rattachement à ces grandes entités où il se perd, la Nature, Dieu, le Peuple. D'elles, il attend ses impulsions. Il n'y a pas de milieu pour lui entre un subjectivisme, où les règles de conduite ne sont que l'écho de ses sentiments et de ses besoins, et un don de soi-même à des réalités en lesquelles il s'absorbe ; en aucun cas, il n'est en possession de lui-même... L'homme se fait de lui une image dissolvante : sans cesse enlevé à lui-même, soit par les bruits du dehors, en s'assimilant à une cause, soit par les bruits du dedans, en se sacrifiant à des désirs déréglés, il fait de ce dualisme un caractère essentiel de l'humanité ; il se perd de volonté dans les choses ; et la négation de son unité est sans doute le symptôme le plus frappant de la crise de l'humanisme. »

 

 

L’Humanisme en butte aux bruits et clameurs du monde moderne ?

« Insistons sur ce dernier point : il est remarquable de voir quelle petite place la question de la nature humaine tient aujourd'hui dans la morale philosophique : un impératif catégorique venu on ne sait d'où, dont l'universalité est la caricature de l'universalité de la raison, ou bien une recherche du bonheur réduite à une satisfaction des besoins élémentaires, ou encore un appel au devoir social, appel souvent appuyé sur un calcul égoïste, voilà qui cerne en quelque sorte l'homme de tout côté, qui l'assiège en essayant de le faire sortir de lui-même. En revanche a disparu presque entièrement ce qui faisait le fond de la morale humaniste, de tradition antique, à savoir la théorie de la vertu ou de l'excellence de l'homme en tant qu'homme. On croirait que l'homme se décompose en morceaux et qu'un génie supérieur tâche d'utiliser chacun de ces morceaux pour des fins qui sont étrangères à l'homme lui-même ; et c'est ainsi que presque toutes les activités humaines ont quelque chose de mercenaire... »

Les vertus cardinales de l’humanisme : respect de l’autre et des Droits

L’Humanisme,c'est l'Homme au centre

L'Homme au centre de la pensée,de l'action,

« L'humanisme peut-il être restauré, ou la vie de l'humanité est-elle uniquement commandée par une nécessité biologique, par la nécessité d'une adaptation au réel, qui amène des luttes ? Mais que serait la civilisation, que serait l'homme, s'il n'y avait un mouvement inverse, celui qui adapte le réel à ses idées ? C'est là que se place l'humanisme. Plus qu'une doctrine que l'on peut enseigner, il est un esprit et, comme on dit aujourd'hui, un style de vie. Il n'est pas démontrable, en ce sens qu'il ne peut être déduit de la nature humaine, puisqu'il veut tirer de cette nature ce qu'elle a d'excellent. Il n'est nullement une utopie; il accepte les hommes et les relations entre les hommes telles qu'elles sont : diversité des caractères et des intelligences, commerce, guerre ou paix ; mais il introduit jusque dans la guerre le respect de la parole donnée et le respect de la personne humaine. Sans doute, les rapports entre les hommes sont réglés par la structure même de la société, par leurs fonctions publiques ou privées de fonctionnaire, d'ouvrier, de patron, de commerçant, comme ils le sont entre les nations par les besoins qu'elles ont les unes des autres et qui les rendent, même involontairement, solidaires. Mais il y a, à l'occasion de ces rapports, un contact d'homme à homme qui n'est défini par aucun règlement spécial mais qui obéit à des règles universelles : c'est aussi bien, dans les relations entre individus, la politesse et la courtoisie, que, dans les relations nationales ou internationales, le respect des droits. Et ces vertus réagissent à leur tour sur la structure sociale pour empêcher les rapports entre humains de dégénérer soit en un pur automatisme, soit en une lutte bestiale. Dans notre pays, qui fait précéder sa constitution d'une Déclaration des Droits de l'Homme, on semble avoir gardé l'idée que même les lois les plus générales, les lois constitutionnelles, doivent tenir compte de certaines règles qui leur sont bien antérieures, bien supérieures, dont le respect fait que les lois sont justes ; ces droits n'ont pour auteur ni l'arbitraire des puissances, ni la volonté du peuple, mais la volonté profonde de l'homme, arrivée à la pleine conscience, ou du moins c'est à cette idée que devrait répondre une telle Déclaration : on ne devrait la considérer ni comme une anticipation, ni comme un résumé, ni comme une justification par avance de la constitution, mais comme sa condition préalable, dont elle ne peut être déduite, mais qu'elle doit respecter, comme le mathématicien fait des conditions d'un problème. Et telle devrait être aussi une Déclaration des Droits des Peuples. »

L’Humanisme est éducation et sagesse
L’Homme, seul ressort

« L'humanisme, étant un style de vie, est affaire d'éducation : rien en lui qui puisse se transmettre par l'hérédité, comme une marque raciale ; il ne faut ici compter en rien sur l'hérédité de l'acquis, et l'effort d'éducation doit se renouveler à chaque génération ; c'est dans la famille, dans le milieu social qu'il se transmet sans pourtant s'y imposer par contrainte ; car l'éducation humaniste est un appel à la liberté, à la réflexion, à la spontanéité. Elle veut obtenir que l'homme soit maître de lui-même et trouve en lui-même sa propre discipline ; la discipline sociale ne doit être que le reflet de cette discipline intérieure ; elle n'est rien qui s'impose du dehors. L'humaniste a sur ce point une opinion qui semblera bien paradoxale : il croit que les dissentiments sociaux ne font que refléter le désaccord intérieur en chacune des âmes individuelles. Platon dit profondément que l'accord dans la cité ne pourrait être atteint que si chaque homme était ami de lui-même ; et c'est cet accord avec soi, si difficile à obtenir, si différent de la vanité et du contentement de soi, qui est, chez les Stoïciens, l'essence de la sagesse. C'est pourtant cette culture intérieure du moi que nos sociétés modernes, pressées avant tout d'obtenir un conformisme utile à leur fin, négligent trop ; toute la sociologie (on pourrait même dire le sociolâtrie) du XIXe siècle, a eu à cet égard un rôle néfaste, en enlevant à l'homme confiance en lui-même, sans s'apercevoir que par là elle affaiblit la société qu'elle veut fonder. En fait, c'est ce qui reste heureusement d'humanisme dans notre éducation privée ou publique qui fait la force morale de notre pays.

Dans cette éducation humaniste l'enseignement des "humanités", dans un pays tel que le nôtre, devrait continuer à jouer un rôle important. On le défend souvent contre les attaques en insistant sur les qualités intellectuelles qu'il développe ; ce n'est pas, à mon avis, le seul point de vue ni le plus important ; il faut aussi considérer la vie morale intense qui se dégage de ces textes antiques : vie morale qui nous paraît peut-être trop simple, parce qu'elle n'est pas le cri d'angoisse d'une humanité qui cherche un Dieu pour la sauver ; ils nous montrent plutôt en action la discipline intérieure qui règle les forces déchaînées en nous, comme le drame eschylien impose son rythme quasi cérémoniel aux violences des Atrides, comme le dialogue de Platon vient à bout de l'ambition d'Alcibiade en lui faisant prendre conscience claire de la nature de cette ambition, comme les Entretiens d'Épictète savent, par la réflexion, transposer le mal du dehors en mal qui vient de nous et nous donner ainsi le pouvoir de l'éviter. Toutes ces œuvres nous enseignent cette unité parfaite entre l'intellect, l'affection et le vouloir, unité qui est cette amitié de soi dont Platon nous parlait. Il est simplement ridicule d'objecter à cette étude qu'elle ne convient pas à la démocratie parce que tous ne peuvent y atteindre, argument qui pourrait aussi bien porter contre les mathématiques supérieures : la vraie démocratie n'est pas niveleuse ; elle sait proportionner les études aux capacités. »

« La plus grande victoire , c'est la victoire sur soi. » (Platon)

« L'enseignement des humanités n'est assurément qu'un auxiliaire dans ce renouveau d'humanisme auquel tous, consciemment ou non, aspirent. Le but est de faire que tous les égoïsmes, celui d'un parti ou d'une nation aussi bien que celui d'un individu, s'inclinent devant l'exigence d'universalité qui est un autre nom de l'humanisme. La Société des Nations, en 1919, comme la Charte de l'Atlantique en 1945, en admet la nécessité. Et pourtant l'égoïsme national ne paraît céder que devant la peur et les menaces ; ou plutôt, ce n'est pas l'égoïsme qui cède alors, ce sont ses manifestations qui disparaissent pour un temps ; il attend seulement des circonstances moins défavorables. Comment croire pourtant que la paix s'obtiendra autrement que par une victoire sur soi-même ? Comment ne pas croire que la même énergie, la même tension morale qui a assuré la défaite de l'ennemi doit, en devenant domination sur soi-même, assurer la paix et la justice ? Les uns diront que ce sont là des vérités triviales, les autres qu'elles restent lettre morte. En tout cas, il faut tout faire (et c'est là la mission de ce pays d'humanistes qu'est la France) pour donner à l'homme conscience de la nature universelle qu'il porte en lui et qui fait, seule, sa dignité et sa grandeur. »

                                                                                                                    EMILE BRÉHIER Science et Humanisme (Éd. Albin Michel, 1947)

 

 

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3 novembre 2019 7 03 /11 /novembre /2019 08:53

BUFFON : LA FOI EN L’HOMME,
EN SA PERFECTIBILITÉ,

AUX RESSOURCES ET AUX CAPACITÉS INFINIES DE SON INTELLIGENCE

Comment nous rendre plus humains ?
Comment faire que l’Homme soit non un loup pour l’Homme, mais le frère de l’Homme,

dans le cœur et l’âme, dans le regard et l’écoute de l’autre ?

Buffon
Georges-Louis Leclerc comte de Buffon (1707-1788).

Mathématicien, biologiste,  botaniste, cosmologiste, écrivain français, Buffon fut un fervent partisan de l’esprit des Lumières du 18e siècle. Ami des philosophes, il prit part, partiellement, à la rédaction de l’Encyclopédie. La seule différence avec ses pairs des Lumières fut sans doute son attachement à la monarchie comme système de gouvernement.

Né à Montbard (Côte d’Or), sa forte personnalité imprégna fortement sa Bourgogne natale, avant de marquer profondément ses contemporains et les générations suivantes par sa pensée, mais surtout par ses travaux et découvertes scientifiques.
Il fut en ce sens un véritable pionnier, en particulier dans la diffusion des théories scientifiques, et leur vulgarisation.

Son œuvre scientifique, d’une prodigieuse diversité et richesse, lui consacra une renommée non usurpée, notamment celle de premier vulgarisateur scientifique français, digne de ce nom.
La principale caractéristique de son œuvre, outre sa diversité, réside dans ses thèmes de prédilection : l’Homme, l’Animal, la Plante, bref, la Nature dans toutes ses composantes et sa diversité.
L’Homme et la Nature ont ainsi  pour lui, des destins  complémentaires et inextricablement liés.
Cette philosophie caractéristique et cette vision, transparaissent dans l’essentiel de son œuvre, tout particulièrement dans son ouvrage, véritablement encyclopédique: «
Histoire naturelle », en 36 volumes, qu’il mit un demi-siècle à rédiger.

L’originalité de sa pensée, liée à la rigueur du raisonnement scientifique, mais aussi le souci constant de la qualité du style, contribuèrent sans nul doute à sa renommée, à son aura.

Ainsi, pour lui « L’Homme a  une âme douée de raison, qui le place au sommet de la Création ».
Il avance également « 
qu’il existe autant de variétés d’hommes noirs que d’hommes blancs, et qu’il n’existe qu’une seule espèce humaine. » Il affirme par  ailleurs que « les variétés humaines sont issues d’une souche initiale qui s’est adaptée selon   les  milieux et  les lieux qu’elles habitent ».
Buffon est par ailleurs persuadé de la «
 supériorité de la race  blanche, tout en ayant l’intuition que les races sont soumisses à l’évolution »
Quant à la qualité du style ou de l’expression scientifique, il lui accorde la même importance qu’au fond, lorsqu’il écrit dans son fameux discours de réception à l’Académie française : « Le style est l’homme ».

Son ouverture d’esprit, sa rigueur de pensée et l’étendue de ses connaissances lui ouvrirent des portes et lui valurent des titres d’honneur. (À l’exception de la politique dont il s’est toujours méfié).
Nommé Intendant du Jardin du Roi, puis Intendant Royal du Jardin des Plantes, il ne tarda pas à transformer celui-ci en Centre de Recherches et en Musée.
En 1733, à l’âge de 26 ans, il fut admit à l’Académie des Sciences dont il devint le trésorier perpétuel en 1744, puis il entra à l’Académie française en 1753.
Sa pensée, ses méthodes et travaux inspirèrent deux sommités des sciences, dont le botaniste français,
Jean-Baptiste Lamarck et le Britannique Charles Darwin.

La foi en l’Homme

« L'homme n'a connu que tard l'étendue de sa puissance, et même, il ne la connaît pas encore assez; elle dépend en entier de l'exercice de son intelligence : ainsi, plus il observera, plus il cultivera la nature, plus il aura de moyens pour se la soumettre, et de facilités pour tirer de son sein des richesses nouvelles, sans diminuer les trésors de son inépuisable fécondité. »

Comment élever l’Homme à la hauteur de lui-même ?
     Ou  sur la voie de la plénitude humaine ?

« Et que ne pourrait-il pas sur lui-même, je veux dire sur sa propre espèce, si la volonté était toujours dirigée par l'intelligence ? Qui sait jusqu'à quel point l'homme pourrait perfectionner sa nature, soit au moral, soit au physique ? Y a-t-il une seule nation qui puisse se vanter d'être arrivée au meilleur gouvernement possible, qui serait de rendre tous les hommes non pas également heureux, mais moins inégalement malheureux, en veillant à leur conservation, à l'épargne de leurs sueurs et de leur sang par la paix, par l'abondance des subsistances, par les aisances de la vie et les facilités pour leur propagation ? Voilà le but moral de toute société qui chercherait à s'améliorer. »

Former et se former à être plus humain.
     Former et se former au respect de la nature, condition du bien-être, de la survie de l’espèce humaine aujourd’hui et demain.

« Et pour la physique, la médecine et les autres arts dont l'objet est de nous conserver sont-ils aussi avancés, aussi connus que les arts destructeurs enfantés par la guerre ? Il semble que de tout temps l'homme ait fait moins de réflexions sur le bien que de recherches pour le mal. Toute société est mêlée de l'un et de l'autre; et comme, de tous les sentiments qui affectent la multitude, la crainte est le plus puissant, les grands talents dans l'art de faire du mal ont été les premiers qui aient frappé l'esprit de l'homme ; ensuite ceux qui l'ont amusé, ont occupé son cœur : et ce n'est qu'après un trop long usage de ces deux moyens de faux honneur et plaisir stérile, qu'enfin il a reconnu que sa vraie gloire est la science, et la paix, son vrai bonheur. »
                                                                                                                                                             Buffon, Histoire naturelle, (1749-1778)

« L’Homme est un animal céleste. » (Platon)

Les fils spirituels du célèbre naturaliste français

Deux de ses fils spirituels, parmi d’autres, furent dignes de leur illustre devancier autant par l’énormité de l’œuvre produite, par le contenu et les thèmes abordés, que par la profondeur et la rigueur de l’argument scientifique, de même que par le souci de la vulgarisation.
Leur notoriété fut aussi grande, ils eurent un impact tout aussi considérable, aussi bien sur leurs contemporains que sur la postérité.

 

Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829)
Grand naturaliste de renommée nationale et mondiale

 

 

 

 

 

 

Charles Darwin (1809-1892)
Scientifique, naturaliste britannique
connu pour ses théories sur l’évolution des espèces :
le darwinisme

 

 

 

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27 octobre 2019 7 27 /10 /octobre /2019 08:18

1789 : FRANCE, LE GRAND BASCULEMENT :
DE LA MONARCHIE ABSOLUE DE DROIT DIVIN
À LA RÉPUBLIQUE

Des Temps ancien aux Temps nouveaux
La métamorphose de la France, en deux temps et deux mouvements

En mots et en images

 

L’Ancien Temps

Le Roi-soleil

 

 

 

 

La hiérarchie sociale : les Trois Ordres : Noblesse – Clergé – Tiers-état
Hiérarchie héréditaire : on naît Noble ou Roturier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le paysan paie la redevance due à son seigneur

 

 

 

 

 

Les rois représentants de Dieu sur terre

 

Premier Temps – Premier Mouvement
Les Lumières : les Idées nouvelles
       La force des Idées, le pouvoir de la Pensée
    
Les premiers Acteurs du Premier Mouvement, de la première secousse : les philosophes français du XVIIIe siècle

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)
« La volonté générale peut seule diriger les forces de l’État. Le peuple soumis aux lois en doit être l’auteur. La puissance législative appartient au peuple, et ne peut appartenir qu’à lui. » (Le Contrat social, 1762)
« Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité et même à ses devoirs…Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme. »  (Le Contrat social, 1762)

 

Voltaire (1694-1778)
En France, un noble méprise souverainement un négociant. Je ne sais pourtant lequel est le plus utile à un État : le seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, et qui se donne des airs de grandeur, ou un négociant qui enrichit son pays, donne des ordres au Caire, et contribue au bonheur du monde.» (Lettres philosophiques, 1734)

« L'Angleterre est le pays des sectes. Un Anglais, comme homme libre, va au Ciel par le Chemin qui lui plaît. S'il n'y avait en Angleterre qu'une religion, le despotisme serait à craindre ; s'il y en avait deux, elles se couperaient la gorge ; mais il y en a trente et elles vivent en paix, heureuses. » (Lettres philosophiques, 1734)

« La nature dit à tous les hommes : "Puisque vous êtes faibles, secourez-vous ; puisque vous êtes ignorants, éclairez-vous et supportez-vous. Quand il n'y aurait qu'un seul homme d'un avis contraire, vous devriez lui pardonner; car c'est moi qui le fais penser comme il pense."» (Traité de la tolérance, 1763)

 

Montesquieu (1689-1755)
 « Il y a dans chaque État, trois sortes de pouvoirs : la puissance législative, la puissance exécutrice et la puissance de juger. Lorsque le pouvoir législatif est réuni au pouvoir exécutif, dans la ou les mêmes personnes, il n'y a pas de liberté : on peut craindre que le même monarque ou la même assemblée ne fasse des lois tyranniques pour les appliquer tyranniquement. Chez les Turcs, où les trois pouvoirs sont réunis sur la tête du sultan, il règne un affreux despotisme. » (De l’Esprit des lois, 1748)

« Une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi, mais elle doit être loi parce qu’elle est juste » (De l’Esprit des lois, 1748)

 

Diderot (1747-1765)
« Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. Le prince tient de ses sujets mêmes l'autorité qu'il a sur eux, et cette autorité est bornée par les lois de la nature et de l'État. Le prince ne peut donc pas disposer de son pouvoir et de ses sujets sans le consentement de la nation. » (article, Autorité politique de l’Encyclopédie)

 

Jaucourt(Louis, Chevalier de )(1704-1779)
« Le premier état que l'homme acquiert par la nature, et qu'on estime le plus précieux de tous les biens qu'il puisse posséder, est l'état de liberté ; il ne peut ni s'échanger contre un autre ni se vendre, ni se perdre; car naturellement tous les hommes naissent libres, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas soumis à la puissance d'un maître, et que personne n'a sur eux un droit de propriété. En vertu de cet état, tous les hommes tiennent de la nature même de pouvoir faire ce que bon leur semble, et de disposer à leur gré de leurs actions et de leurs biens, pourvu qu'ils n'agissent pas contre les lois du gouvernement auquel ils sont soumis. »

 

Le Deuxième Temps : 1789 : L’Ouragan
La puissance des Armes

À la Bastille !

 

 

Les principaux acteurs du Deuxième Mouvement

 

Robespierre (1758-1794)

Danton (1759-1794)

 

Brissot (1754-1793)

 

Sans-culotte

 

femme-sans-culotte

 À Versailles !

Marche des femmes sur Versailles, 5-6/10/1789

 

 

Aux Tuileries !

 

 

 

 

 

 


(musée de la Révolution française)

 

"Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune."

 

La République

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20 octobre 2019 7 20 /10 /octobre /2019 08:36

L’AVENIR DE LA SCIENCE SELON ERNEST RENAN

Un philosophe dissèque la science d’aujourd’hui et de demain

Ernest Renan (1823-1892)

Ernest Renan (Tréguier 1823 – Paris 1892), philosophe, historien et écrivain français, toute sa vie, fit preuve d’une grande curiosité et d’une rigueur toute scientifique.
Il s’efforce de montrer — dans une bonne partie de son œuvre d’une grande diversité — comment la science libérale seule est capable de résoudre les problèmes humains.
Cette grande œuvre, reconnue pour sa rigueur et sa précision scientifique, de même que la qualité du style, assure à son auteur une réelle célébrité.
Au total, une œuvre dense, riche, instructive.
Ernest Renan entre à l’Académie française en 1878.

Qu’apporte la science à l’Homme
En bien ou en mal ?

« Ce n'est pas sans quelque dessein que j'appelle du nom de science ce que d'ordinaire on appelle philosophie. Philosopher est le mot sous lequel j'aimerais le mieux à résumer ma vie ; pourtant, ce mot n'exprimant dans l'usage vulgaire qu'une forme encore partielle de la vie intérieure et n'impliquant d'ailleurs que le fait subjectif du penseur solitaire, il faut, quand on se transporte au point de vue de l'humanité, employer le mot plus objectif de savoir. Oui, il viendra un jour où l'humanité ne croira plus, mais où elle saura ; un jour où elle saura le monde métaphysique et moral, comme elle sait déjà le monde physique ; un jour où le gouvernement de l'humanité ne sera plus livré au hasard et à l'intrigue, mais à la discussion rationnelle du meilleur et des moyens les plus efficaces de l'atteindre. Si tel est le but de la science, si elle a pour objet d'enseigner à l'homme sa fin et sa loi, de lui faire saisir le vrai sens de la vie, de composer, avec l'art, la poésie et la vertu, le divin idéal qui seul donne du prix à l'existence humaine, peut-elle avoir de sérieux détracteurs ?... »

 

Science et Religion : Lumières et rêves ?
Plus de lumières ou plus de rêves?

« Sans doute, si l'on s'en tenait à ce qu'a fait jusqu'ici la science sans considérer l'avenir, on pourrait se demander si elle remplira jamais ce programme, et si elle arrivera un jour à donner à l'humanité un symbole comparable à celui des religions. La science n'a guère fait jusqu'ici que détruire. Appliquée à la nature, elle en a détruit le charme et le mystère, en montrant des forces mathématiques là où l'imagination populaire voyait vie, expression morale et liberté. Appliquée à l'histoire de l'esprit humain, elle a détruit ces poétiques superstitions des individus privilégiés où se complaisait si fort l'admiration de la demi-science. Appliquée aux choses morales, elle a détruit ces consolantes croyances que rien ne remplace dans le cœur qui s'y est reposé. Quel est celui qui, après s'être livré franchement à la science, n'a pas maudit le jour où il naquit à la pensée, et n'a pas eu à regretter quelque chère illusion ? Pour moi, je l'avoue, j'ai eu beaucoup à regretter ; oui, à certains jours, j'aurais souhaité dormir encore avec les simples, je me serais irrité contre la critique et le rationalisme si l'on s'irritait contre la fatalité. Le premier sentiment de celui qui passe de la croyance naïve à l'examen critique, c'est le regret et presque la malédiction contre cette inflexible puissance, qui, du moment où elle l'a saisi, le force de parcourir avec elle toutes les étapes de sa marche inéluctable, jusqu'au terme final où l'on s'arrête pour pleurer. Malheureux comme la Cassandre de Schiller, pour avoir trop vu la réalité, il serait tenté de dire avec elle : Rends-moi ma cécité. Faut-il conclure que la science ne va qu'à décolorer la vie, et à détruire de beaux rêves ? »

La poésie plutôt que l’algèbre, la géométrie ou la dissection ?

« Reconnaissons d'abord que, s'il en est ainsi, c'est là un mal incurable, nécessaire, et dont il ne faut accuser personne. S'il y a quelque chose de fatal au monde, c'est la raison et la science. De murmurer contre elle et de perdre patience, il est mal à propos, et les orthodoxes sont vraiment plaisants dans leurs colères contre les libres penseurs, comme s'il avait dépendu d'eux de se développer autrement, comme si l'on était maître de croire ce que l'on veut. Il est impossible d'empêcher la raison de s'exercer sur tous les objets de croyance ; et tous ces objets prêtant à la critique, c'est fatalement que la raison arrive à déclarer qu'ils ne constituent pas la vérité absolue. Il n'y a pas un seul anneau de cette chaîne qu'on ait été libre un instant de secouer ; le seul coupable en tout cela, c'est la nature humaine et sa légitime évolution. Or, le principe indubitable, c'est que la nature humaine est en tout irréprochable, et marche au parfait par des formes successivement et diversement imparfaites.
C'est qu'en effet la science n'aura détruit les rêves du passé que pour mettre à leur place une réalité mille fois supérieure. Si la science devait rester ce qu'elle est, il faudrait la subir en la maudissant ; car elle a détruit, et elle n'a pas rebâti, elle a tiré l'homme d'un doux sommeil, sans lui adoucir la réalité. Ce que me donne la science ne me suffit pas, j'ai faim encore. Si je croyais à une religion, ma foi aurait plus d'aliment, je l'avoue ; mais mieux vaut peu de bonne science que beaucoup de science hasardée. S'il fallait admettre à la lettre tout ce que les légendaires et les chroniqueurs nous rapportent sur les origines des peuples et des religions, nous en saurions bien plus long qu'avec le système de Niebuhr et de Strauss. L'histoire ancienne de l'Orient, dans ce qu'elle a de certain, pourrait se réduire à quelques pages ; si l'on ajoutait foi aux histoires hébraïques, arabes, persanes, grecques, etc., on aurait une bibliothèque. Les gens chez lesquels l'appétit de croire est très développé peuvent se donner le plaisir d'avaler tout cela. L'esprit critique est l'homme sobre, ou, si l'on veut, délicat ; il s'assure avant tout de la qualité. Il aime mieux s'abstenir que de tout accepter indistinctement ; il préfère la vérité à lui-même ; il y sacrifie ses plus beaux rêves. Croyez-vous donc qu'il ne nous serait pas plus doux de chanter au temple avec les femmes ou de rêver avec les enfants, que de chasser sur ces âpres montagnes une vérité qui fuit toujours ? Ne nous reprochez donc pas de savoir peu de choses ; car vous, vous ne
savez rien. Le peu de choses que nous savons est au moins parfaitement acquis et ira toujours grossissant. Nous en avons pour garant la plus invincible des inductions, tirée de l'exemple des sciences de la nature. »

Entre la Science et la poésie, faut-il choisir ?
L’une doit-elle détruire l’autre ?
Ne peuvent-elles coexister dans le même cerveau, dans la même culture, se marier, se féconder et faire de beaux enfants ?

« Si, comme Burke l'a soutenu "notre ignorance des choses de la nature était la cause principale de l'admiration qu'elles nous inspirent, si cette ignorance devenait pour nous la source du sentiment du sublime", on pourrait se demander si les sciences modernes, en déchirant le voile qui nous dérobait les forces et les agents des phénomènes physiques, en nous montrant partout une régularité assujettie à des lois mathématiques, et par conséquent sans mystère, ont avancé la contemplation de l'univers, et servi l'esthétique, en même temps qu'elles ont servi la connaissance de la vérité. Sans doute les impatientes investigations de l'observateur, les chiffres qu'accumule l'astronome, les longues énumérations du naturaliste ne sont guère propres à réveiller le sentiment du beau : le beau n'est pas dans l'analyse ; mais le beau réel, celui qui ne repose pas sur les fictions de la fantaisie humaine, est caché dans les résultats de l'analyse. Disséquer le corps humain, c'est détruire sa beauté ; et pourtant, par cette dissection, la science arrive à y reconnaître une beauté d'un ordre bien supérieur et que la vue superficielle n'aurait pas soupçonnée. Sans doute ce monde enchanté, où a vécu l'humanité avant d'arriver à la vie réfléchie, ce monde conçu comme moral, passionné, plein de vie et de sentiment, avait un charme inexprimable, et il se peut qu'en face de cette nature sévère et inflexible que nous a créée le rationalisme, quelques-uns se prennent à regretter le miracle et à reprocher à l'expérience de l'avoir banni de l'univers. Mais ce ne peut être que par l'effet d'une vue incomplète des résultats de la science. Car le monde véritable que la science nous révèle est de beaucoup supérieur au monde fantastique créé par l'imagination. On eût mis l'esprit humain au défi de concevoir les plus étonnantes merveilles, on l'eût affranchi des limites que la réalisation impose toujours à l'idéal, qu'il n'eût pas osé concevoir la millième partie des splendeurs que l'observation a démontrées. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. N'est-ce pas un fait étrange que toutes les idées que la science primitive s'était formées sur le monde nous paraissent étroites, mesquines, ridicules, auprès de ce qui s'est trouvé véritable. La terre semblable à un disque, à une colonne, à un cône, le soleil gros comme le Péloponnèse ou conçu comme un simple météore s'allumant tous les jours, les étoiles roulant à quelques lieues sur une voûte solide, des sphères concentriques, un univers fermé, étouffant, des murailles, un cintre étroit contre lequel va se briser l'instinct de l'infini, voilà les plus brillantes hypothèses auxquelles était arrivé l'esprit humain. Au delà, il est vrai, était le monde des anges avec ses éternelles splendeurs ; mais là encore, quelles étroites limites, quelles conceptions finies ! Le temple de notre Dieu n'est-il pas agrandi, depuis que la science nous a découvert l'infinité des mondes ? Et pourtant on était libre alors de créer des merveilles ; on taillait en pleine étoffe, si j'ose le dire ; l'observation ne venait pas gêner la fantaisie ; mais c'est à la méthode expérimentale, que plusieurs se plaisent à représenter comme étroite et sans idéal, qu'il était réservé de nous révéler, non pas cet infini métaphysique dont l'idée est la base même de la raison de l'homme, mais cet infini réel, que jamais il n'atteint dans les plus hardies excursions de sa fantaisie. Disons donc sans crainte que, si le merveilleux de la fiction a pu jusqu’ici sembler nécessaire à la poésie, le merveilleux de la nature, quand il sera dévoilé dans toute sa splendeur, constituera une poésie mille fois plus sublime, une poésie qui sera la réalité même, qui sera à la fois science et philosophie. »
                                                                                                                                                   Ernest Renan, L’Avenir de la Science.

 

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13 octobre 2019 7 13 /10 /octobre /2019 07:39

LANGAGE ET SCIENCE, L’UN SANS L’AUTRE.
EXPERTISE DE L’ÉMINENT SCIENTIFIQUE, LOUIS DE BROGLIE

Pour l’un comme pour l’autre, une exigence de qualité

Louis de Broglie (1892-1987)

Broglie (Louis, prince, puis duc de). Avant d’être le mathématicien, physicien de renommée, il passe une licence d’histoire mais, attiré par les sciences, il s’adonne à la mathématique et à la physique, devenues pour lui, de véritables passions.
En 1924, il soutient une thèse très remarquée. Il entreprend des recherches sur la théorie des quanta.
Il reçoit le prix Nobel de physique en 1929.
En 1932, il obtient une chaire de théories physiques à la faculté des Sciences de Paris, et est reçu à l’Académie des Sciences en 1933, dont il devient le secrétaire perpétuel en 1942.
Ses inventions, travaux et découvertes, au nombre impressionnant, font de lui un des scientifiques français les plus célèbres dans le monde scientifique.

                                                      

La qualité de la langue et du langage, conditions de la recherche, de l’élaboration des théories et de la vulgarisation scientifique

« Même dans les branches les plus précises, les plus évoluées de la Science, le maniement du langage usuel reste le plus précieux des auxiliaires. A plus forte raison en est-il de même dans les sciences telles que les sciences naturelles et biologiques où la possibilité d'employer le langage algébrique reste encore aujour­d'hui exceptionnelle. A l'heure actuelle, on se préoccupe beaucoup et à juste titre de faire pénétrer dans l'esprit du grand public les idées fondamentales et les idées essentielles de la Science contemporaine : dans cette œuvre de diffusion de la pensée scientifique, le rôle du langage ordinaire est essentiel, et il faut en bien posséder toutes les ressources si l'on veut pouvoir faire comprendre sous une forme exacte des problèmes toujours difficiles à un public cultivé, mais non spécialisé. L'importance de la langue employée par les savants pour traduire leur pensée, de ses qualités et de sa souplesse, apparaît ainsi en pleine lumière.
Or, les différentes langues actuellement parlées à la surface du globe possèdent à ce point de vue des avantages et parfois des inconvénients très divers. L'état présent de ces langues, leur structure, leur aptitude à traduire les nuances de la pensée et du sentiment sont le résultat d'une longue histoire. Des circonstances très variées, géographiques, ethniques et linguistiques ont présidé à leur naissance et à leur évolution : elles reflètent toute l'histoire matérielle et intellectuelle du peuple qui les emploie. Certaines d'entre elles, parlées par des peuples dont la civilisation est restée rudimentaire ou ne s'est développée que tardivement, sont peu aptes à exprimer les raffinements de la pensée ; d'autres, employées par des groupes humains plus enclins aux fantaisies de l'imagination ou aux allégories des symboles qu'à la précision des raisonnements logiques, se prêtent difficilement à l'exposé des idées scientifiques.
 »

Le français, langue qualifiée pour l’expression des sentiments humains et l’analyse scientifique

« Même parmi les langues qu'utilisent les nations que l'on peut considérer comme étant à la tête de la civilisation contemporaine, des différences sensibles peuvent de ce point de vue être notées. Les unes possèdent une structure grammaticale compliquée, se prêtent aisément à la formation de mots composés ou d'adjectifs nouveaux et s'expriment volontiers en phrases très longues chargées d'incidences diverses : elles se montreront particulièrement adaptées à l'expression un peu imprécise, mais profonde, des grandes doctrines philosophiques, ainsi qu'à l'examen détaillé, parfois un peu lourd, mais souvent très instructif, de tel ou tel chapitre de la Science. D'autres, aux formes grammaticales écourtées, à la syntaxe particulièrement simple, instrument verbal créé par des peuples à tendance pragmatique tournés vers l'action et l'efficacité, seront remarquablement aptes à exprimer les idées scientifiques sous une forme claire et concise et à fournir des règles précises pour prévoir les phénomènes et agir sur la nature sans trop se préoccuper de pénétrer tous ses arcanes. »

La langue et le langage comme outils de prédilection du scientifique

« Parmi ces moyens d'expression, la langue française tient une place à part et en quelque sorte moyenne. Sa grammaire exigeante, sa syntaxe assez rigoureuse constituent une sorte de frein aux fantaisies et aux excès de l'imagination. Moins souple que d'autres langues, elle assigne aux mots à l'intérieur des phrases une place presque nécessaire et ne se prête que difficilement à ces inversions qui, en rapprochant certains mots ou en les isolant, permettent d'obtenir des effets inattendus et donnent à certaines langues comme le latin la faculté de réaliser ainsi des contrastes d'une saisissante beauté littéraire. De plus, le français répugne aux longues périodes chargées de propositions incidentes, ce qui le prive aussi de certaines possibilités : sans doute maints auteurs et non des moindres ont cependant su avec talent employer un style de ce genre, mais c'est là une sorte de prouesse, car ce style n'est pas très conforme au génie de la langue française. Mais, si cette langue est peut-être moins que d'autres susceptible d'exprimer par des artifices de construction d'émouvants contrastes ou de suivre tout au long de phrases à multiples ramifications les obscurs dédales d'une pensée complexe, elle reprend tout son avantage quand il s'agit d'exprimer avec précision, en suivant le fil d'un raisonnement logique, un enchaînement d'idées claires et distinctes. Et ce n'est pas par hasard que reviennent ainsi naturellement sur mes lèvres des mots qui de nouveau évoquent invinciblement la grande figure de René Descartes, car le profond philosophe qui écrivit le Discours de la méthode et qui fut aussi, ne l'oublions pas, un grand savant créateur de la géométrie analytique, appartenait à ce XVIIe siècle français dont l'un des caractères essentiels fut d'être le siècle de la raison. Or, la langue française qui, au XVIe siècle, rude et savoureuse, cherchait encore sa voie, s'est stabilisée, sous la forme qu'elle a à peu près conservée depuis lors, au cours du XVIIe et du XVIIIe siècles. Au XVIIe siècle, époque du premier grand essor de la Science moderne, les grands maîtres de la littérature classique française sont tous des "hommes de raison" qui veulent toujours déduire, démontrer et convaincre, et spontanément ils cherchent à faire de la langue qu'ils utilisent un instrument parfaitement adapté à l'expression des idées claires et distinctes. Et le français se stabilise alors en se coulant dans un moule de rationalité. Puis vient le XVIIIe siècle qui, jusqu'à la réaction romantique, sera lui aussi épris de rationalité, voire de rationalisme, et saura plus encore que le siècle précédent faire preuve d'un esprit critique assez souvent teinté de scepticisme et d'ironie. Notre langue, tout en gardant son aptitude à traduire la pensée déductive, va acquérir ainsi plus de finesse dans les analyses et plus de souplesse pour traduire les nuances. Et, au cours de ce siècle des lumières qui verra déjà un grand développement de toutes les sciences mathématiques, physiques et naturelles et de leurs applications, le langage scientifique français deviendra un magnifique instrument prêt à remplir les tâches les plus difficiles. C'est là sans aucun doute une des raisons (il y en a certainement d'autres aussi) qui ont assuré à la France un rôle particulièrement brillant dans le progrès des sciences au cours de la période de cinquante ans allant de 1780 à 1830, période qui marque un des apogées de la pensée scientifique dans notre pays. Depuis Lavoisier et Coulomb jusqu'à Augustin Fresnel, André-Marie Ampère et Sadi-Carnot en passant par Laplace, Lagrange, Haüy, Lamarck, Cauchy, Fourier et bien d'autres encore, la liste des grands savants français est alors particulièrement éclatante, et l'on y trouve des noms qui sont à l'origine de toutes les principales branches de la Science moderne. Il suffit de parcourir leurs œuvres maîtresses écrites le plus souvent dans un style d'une pureté classique pour comprendre à quel point leur pensée géniale a été aidée dans son œuvre par l'admirable instrument d'expression que lui fournissait la langue française à eux léguée par les siècles précédents... »

Le français et son évolution au cours des siècles, au service de la rigueur scientifique

« J'ai été souvent amené à réfléchir sur les conditions dans lesquelles se produisent les grandes découvertes scientifiques, et je pense qu'on doit leur donner pour origine une sorte d'illumination brusque qui se produit dans l'esprit du savant et qui a pour condition un rapprochement, une analogie, une idée synthétique, dont il prend subitement conscience. Ce phénomène, décrit par de très grands savants comme Henri Poincaré et Max Planck, est ce qu'on peut appeler le "trait de lumière" qui éclaire brusquement tout un domaine demeuré obscur : dans le cas des très grandes découvertes, ce trait de lumière, c'est l'éclair de génie.
Or, le Français a depuis longtemps la réputation d'être souvent un homme d'esprit, et peut-être cette réputation lui a-t-elle quelquefois un peu nui, car avoir de l'esprit dans la conversation, c'est quelque chose qui peut paraître un peu frivole. La langue française, dont les bases se sont consolidées à une époque où les conversations brillantes jouaient un grand rôle dans les relations sociales et en particulier dans ce XVIIIe siècle qui fut le siècle de Voltaire, de Marivaux et de Beaumarchais, a acquis une grande aptitude à prendre ce tour vif et rapide qui parvient à suivre les méandres d'une pensée fine et spirituelle. Mais, me direz-vous, quel rapport y a-t-il entre la tendance, souvent futile et parfois irritante, à "faire de l'esprit" et les chemins qui, vus de loin, paraissent si austères, de la découverte scientifique ? Ce rapport existe cependant. Qu'est-ce en effet qu'avoir de l'esprit, si ce n'est être capable d'établir soudainement des rapprochements inattendus qui instruisent ou qui amusent ? Une langue alerte qui s'adapte aisément à de tels rapprochements pourra favoriser la découverte scientifique, et cela parce que le "trait d'esprit" des ironistes et le "trait de lumière" des grands découvreurs dont je parlais plus haut relèvent au fond d'agilités intellectuelles qui ne sont pas sans parenté. De ce point de vue encore, la langue française aussi apte à traduire les intuitions rapides et les fines remarques d'un esprit pénétrant qu'à exposer les raisonnements précis ou les analyses minutieuses a été et reste un instrument précieux pour l'expression de la pensée scientifique.
 »

Louis de Broglie, Sur les chemins de la Science, Albin Michel, 1960.

Voir aussi l’article de blog, « QUE SAVONS-NOUS DE L’IMMENSITÉ DES TÉNÈBRES DE L’UNIVERS ? » du 11 mars 2018.

 

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