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9 novembre 2019 6 09 /11 /novembre /2019 10:17

HUMANISME ET MODERNITÉ

Le regard acéré d’un philosophe contemporain :
Émile Bréhier

Émile Bréhier (1876-1952)

Philosophe, historien français, professeur d’histoire de la philosophie, Émile Bréhier exerce sa profession dans plusieurs universités : Rennes, Bordeaux puis à la Sorbonne.
Il exerce également à l’étranger comme professeur détaché : au Caire en Égypte, puis à Rio de Janeiro au Brésil.
Il est auteur de plusieurs ouvrages de philosophie dans lesquels transparaît sa préoccupation : concilier l’humanisme et la modernité ; cette dernière présentant quelques écueils à surmonter individuellement ou collectivement.

L’Homme assailli par la modernité
En position de force ou de faiblesse ?

 Le monde moderne et l'Humanisme

 L'Homme moderne un homme qui attend : sa vie sans doute est pleine de mouvement, mais elle est plus agitée qu'active. Aussi précis sont ses gestes et ses conduites, aussi indécises sont les pensées qui les mènent. Tout se passe comme si la seule chose essentielle était l'action, une action au service d'une cause dont la valeur ne lui est assurée que par son rattachement à ces grandes entités où il se perd, la Nature, Dieu, le Peuple. D'elles, il attend ses impulsions. Il n'y a pas de milieu pour lui entre un subjectivisme, où les règles de conduite ne sont que l'écho de ses sentiments et de ses besoins, et un don de soi-même à des réalités en lesquelles il s'absorbe ; en aucun cas, il n'est en possession de lui-même... L'homme se fait de lui une image dissolvante : sans cesse enlevé à lui-même, soit par les bruits du dehors, en s'assimilant à une cause, soit par les bruits du dedans, en se sacrifiant à des désirs déréglés, il fait de ce dualisme un caractère essentiel de l'humanité ; il se perd de volonté dans les choses ; et la négation de son unité est sans doute le symptôme le plus frappant de la crise de l'humanisme. »

 

 

L’Humanisme en butte aux bruits et clameurs du monde moderne ?

« Insistons sur ce dernier point : il est remarquable de voir quelle petite place la question de la nature humaine tient aujourd'hui dans la morale philosophique : un impératif catégorique venu on ne sait d'où, dont l'universalité est la caricature de l'universalité de la raison, ou bien une recherche du bonheur réduite à une satisfaction des besoins élémentaires, ou encore un appel au devoir social, appel souvent appuyé sur un calcul égoïste, voilà qui cerne en quelque sorte l'homme de tout côté, qui l'assiège en essayant de le faire sortir de lui-même. En revanche a disparu presque entièrement ce qui faisait le fond de la morale humaniste, de tradition antique, à savoir la théorie de la vertu ou de l'excellence de l'homme en tant qu'homme. On croirait que l'homme se décompose en morceaux et qu'un génie supérieur tâche d'utiliser chacun de ces morceaux pour des fins qui sont étrangères à l'homme lui-même ; et c'est ainsi que presque toutes les activités humaines ont quelque chose de mercenaire... »

Les vertus cardinales de l’humanisme : respect de l’autre et des Droits

L’Humanisme,c'est l'Homme au centre

L'Homme au centre de la pensée,de l'action,

« L'humanisme peut-il être restauré, ou la vie de l'humanité est-elle uniquement commandée par une nécessité biologique, par la nécessité d'une adaptation au réel, qui amène des luttes ? Mais que serait la civilisation, que serait l'homme, s'il n'y avait un mouvement inverse, celui qui adapte le réel à ses idées ? C'est là que se place l'humanisme. Plus qu'une doctrine que l'on peut enseigner, il est un esprit et, comme on dit aujourd'hui, un style de vie. Il n'est pas démontrable, en ce sens qu'il ne peut être déduit de la nature humaine, puisqu'il veut tirer de cette nature ce qu'elle a d'excellent. Il n'est nullement une utopie; il accepte les hommes et les relations entre les hommes telles qu'elles sont : diversité des caractères et des intelligences, commerce, guerre ou paix ; mais il introduit jusque dans la guerre le respect de la parole donnée et le respect de la personne humaine. Sans doute, les rapports entre les hommes sont réglés par la structure même de la société, par leurs fonctions publiques ou privées de fonctionnaire, d'ouvrier, de patron, de commerçant, comme ils le sont entre les nations par les besoins qu'elles ont les unes des autres et qui les rendent, même involontairement, solidaires. Mais il y a, à l'occasion de ces rapports, un contact d'homme à homme qui n'est défini par aucun règlement spécial mais qui obéit à des règles universelles : c'est aussi bien, dans les relations entre individus, la politesse et la courtoisie, que, dans les relations nationales ou internationales, le respect des droits. Et ces vertus réagissent à leur tour sur la structure sociale pour empêcher les rapports entre humains de dégénérer soit en un pur automatisme, soit en une lutte bestiale. Dans notre pays, qui fait précéder sa constitution d'une Déclaration des Droits de l'Homme, on semble avoir gardé l'idée que même les lois les plus générales, les lois constitutionnelles, doivent tenir compte de certaines règles qui leur sont bien antérieures, bien supérieures, dont le respect fait que les lois sont justes ; ces droits n'ont pour auteur ni l'arbitraire des puissances, ni la volonté du peuple, mais la volonté profonde de l'homme, arrivée à la pleine conscience, ou du moins c'est à cette idée que devrait répondre une telle Déclaration : on ne devrait la considérer ni comme une anticipation, ni comme un résumé, ni comme une justification par avance de la constitution, mais comme sa condition préalable, dont elle ne peut être déduite, mais qu'elle doit respecter, comme le mathématicien fait des conditions d'un problème. Et telle devrait être aussi une Déclaration des Droits des Peuples. »

L’Humanisme est éducation et sagesse
L’Homme, seul ressort

« L'humanisme, étant un style de vie, est affaire d'éducation : rien en lui qui puisse se transmettre par l'hérédité, comme une marque raciale ; il ne faut ici compter en rien sur l'hérédité de l'acquis, et l'effort d'éducation doit se renouveler à chaque génération ; c'est dans la famille, dans le milieu social qu'il se transmet sans pourtant s'y imposer par contrainte ; car l'éducation humaniste est un appel à la liberté, à la réflexion, à la spontanéité. Elle veut obtenir que l'homme soit maître de lui-même et trouve en lui-même sa propre discipline ; la discipline sociale ne doit être que le reflet de cette discipline intérieure ; elle n'est rien qui s'impose du dehors. L'humaniste a sur ce point une opinion qui semblera bien paradoxale : il croit que les dissentiments sociaux ne font que refléter le désaccord intérieur en chacune des âmes individuelles. Platon dit profondément que l'accord dans la cité ne pourrait être atteint que si chaque homme était ami de lui-même ; et c'est cet accord avec soi, si difficile à obtenir, si différent de la vanité et du contentement de soi, qui est, chez les Stoïciens, l'essence de la sagesse. C'est pourtant cette culture intérieure du moi que nos sociétés modernes, pressées avant tout d'obtenir un conformisme utile à leur fin, négligent trop ; toute la sociologie (on pourrait même dire le sociolâtrie) du XIXe siècle, a eu à cet égard un rôle néfaste, en enlevant à l'homme confiance en lui-même, sans s'apercevoir que par là elle affaiblit la société qu'elle veut fonder. En fait, c'est ce qui reste heureusement d'humanisme dans notre éducation privée ou publique qui fait la force morale de notre pays.

Dans cette éducation humaniste l'enseignement des "humanités", dans un pays tel que le nôtre, devrait continuer à jouer un rôle important. On le défend souvent contre les attaques en insistant sur les qualités intellectuelles qu'il développe ; ce n'est pas, à mon avis, le seul point de vue ni le plus important ; il faut aussi considérer la vie morale intense qui se dégage de ces textes antiques : vie morale qui nous paraît peut-être trop simple, parce qu'elle n'est pas le cri d'angoisse d'une humanité qui cherche un Dieu pour la sauver ; ils nous montrent plutôt en action la discipline intérieure qui règle les forces déchaînées en nous, comme le drame eschylien impose son rythme quasi cérémoniel aux violences des Atrides, comme le dialogue de Platon vient à bout de l'ambition d'Alcibiade en lui faisant prendre conscience claire de la nature de cette ambition, comme les Entretiens d'Épictète savent, par la réflexion, transposer le mal du dehors en mal qui vient de nous et nous donner ainsi le pouvoir de l'éviter. Toutes ces œuvres nous enseignent cette unité parfaite entre l'intellect, l'affection et le vouloir, unité qui est cette amitié de soi dont Platon nous parlait. Il est simplement ridicule d'objecter à cette étude qu'elle ne convient pas à la démocratie parce que tous ne peuvent y atteindre, argument qui pourrait aussi bien porter contre les mathématiques supérieures : la vraie démocratie n'est pas niveleuse ; elle sait proportionner les études aux capacités. »

« La plus grande victoire , c'est la victoire sur soi. » (Platon)

« L'enseignement des humanités n'est assurément qu'un auxiliaire dans ce renouveau d'humanisme auquel tous, consciemment ou non, aspirent. Le but est de faire que tous les égoïsmes, celui d'un parti ou d'une nation aussi bien que celui d'un individu, s'inclinent devant l'exigence d'universalité qui est un autre nom de l'humanisme. La Société des Nations, en 1919, comme la Charte de l'Atlantique en 1945, en admet la nécessité. Et pourtant l'égoïsme national ne paraît céder que devant la peur et les menaces ; ou plutôt, ce n'est pas l'égoïsme qui cède alors, ce sont ses manifestations qui disparaissent pour un temps ; il attend seulement des circonstances moins défavorables. Comment croire pourtant que la paix s'obtiendra autrement que par une victoire sur soi-même ? Comment ne pas croire que la même énergie, la même tension morale qui a assuré la défaite de l'ennemi doit, en devenant domination sur soi-même, assurer la paix et la justice ? Les uns diront que ce sont là des vérités triviales, les autres qu'elles restent lettre morte. En tout cas, il faut tout faire (et c'est là la mission de ce pays d'humanistes qu'est la France) pour donner à l'homme conscience de la nature universelle qu'il porte en lui et qui fait, seule, sa dignité et sa grandeur. »

                                                                                                                    EMILE BRÉHIER Science et Humanisme (Éd. Albin Michel, 1947)

 

 

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3 novembre 2019 7 03 /11 /novembre /2019 08:53

BUFFON : LA FOI EN L’HOMME,
EN SA PERFECTIBILITÉ,

AUX RESSOURCES ET AUX CAPACITÉS INFINIES DE SON INTELLIGENCE

Comment nous rendre plus humains ?
Comment faire que l’Homme soit non un loup pour l’Homme, mais le frère de l’Homme,

dans le cœur et l’âme, dans le regard et l’écoute de l’autre ?

Buffon
Georges-Louis Leclerc comte de Buffon (1707-1788).

Mathématicien, biologiste,  botaniste, cosmologiste, écrivain français, Buffon fut un fervent partisan de l’esprit des Lumières du 18e siècle. Ami des philosophes, il prit part, partiellement, à la rédaction de l’Encyclopédie. La seule différence avec ses pairs des Lumières fut sans doute son attachement à la monarchie comme système de gouvernement.

Né à Montbard (Côte d’Or), sa forte personnalité imprégna fortement sa Bourgogne natale, avant de marquer profondément ses contemporains et les générations suivantes par sa pensée, mais surtout par ses travaux et découvertes scientifiques.
Il fut en ce sens un véritable pionnier, en particulier dans la diffusion des théories scientifiques, et leur vulgarisation.

Son œuvre scientifique, d’une prodigieuse diversité et richesse, lui consacra une renommée non usurpée, notamment celle de premier vulgarisateur scientifique français, digne de ce nom.
La principale caractéristique de son œuvre, outre sa diversité, réside dans ses thèmes de prédilection : l’Homme, l’Animal, la Plante, bref, la Nature dans toutes ses composantes et sa diversité.
L’Homme et la Nature ont ainsi  pour lui, des destins  complémentaires et inextricablement liés.
Cette philosophie caractéristique et cette vision, transparaissent dans l’essentiel de son œuvre, tout particulièrement dans son ouvrage, véritablement encyclopédique: «
Histoire naturelle », en 36 volumes, qu’il mit un demi-siècle à rédiger.

L’originalité de sa pensée, liée à la rigueur du raisonnement scientifique, mais aussi le souci constant de la qualité du style, contribuèrent sans nul doute à sa renommée, à son aura.

Ainsi, pour lui « L’Homme a  une âme douée de raison, qui le place au sommet de la Création ».
Il avance également « 
qu’il existe autant de variétés d’hommes noirs que d’hommes blancs, et qu’il n’existe qu’une seule espèce humaine. » Il affirme par  ailleurs que « les variétés humaines sont issues d’une souche initiale qui s’est adaptée selon   les  milieux et  les lieux qu’elles habitent ».
Buffon est par ailleurs persuadé de la «
 supériorité de la race  blanche, tout en ayant l’intuition que les races sont soumisses à l’évolution »
Quant à la qualité du style ou de l’expression scientifique, il lui accorde la même importance qu’au fond, lorsqu’il écrit dans son fameux discours de réception à l’Académie française : « Le style est l’homme ».

Son ouverture d’esprit, sa rigueur de pensée et l’étendue de ses connaissances lui ouvrirent des portes et lui valurent des titres d’honneur. (À l’exception de la politique dont il s’est toujours méfié).
Nommé Intendant du Jardin du Roi, puis Intendant Royal du Jardin des Plantes, il ne tarda pas à transformer celui-ci en Centre de Recherches et en Musée.
En 1733, à l’âge de 26 ans, il fut admit à l’Académie des Sciences dont il devint le trésorier perpétuel en 1744, puis il entra à l’Académie française en 1753.
Sa pensée, ses méthodes et travaux inspirèrent deux sommités des sciences, dont le botaniste français,
Jean-Baptiste Lamarck et le Britannique Charles Darwin.

La foi en l’Homme

« L'homme n'a connu que tard l'étendue de sa puissance, et même, il ne la connaît pas encore assez; elle dépend en entier de l'exercice de son intelligence : ainsi, plus il observera, plus il cultivera la nature, plus il aura de moyens pour se la soumettre, et de facilités pour tirer de son sein des richesses nouvelles, sans diminuer les trésors de son inépuisable fécondité. »

Comment élever l’Homme à la hauteur de lui-même ?
     Ou  sur la voie de la plénitude humaine ?

« Et que ne pourrait-il pas sur lui-même, je veux dire sur sa propre espèce, si la volonté était toujours dirigée par l'intelligence ? Qui sait jusqu'à quel point l'homme pourrait perfectionner sa nature, soit au moral, soit au physique ? Y a-t-il une seule nation qui puisse se vanter d'être arrivée au meilleur gouvernement possible, qui serait de rendre tous les hommes non pas également heureux, mais moins inégalement malheureux, en veillant à leur conservation, à l'épargne de leurs sueurs et de leur sang par la paix, par l'abondance des subsistances, par les aisances de la vie et les facilités pour leur propagation ? Voilà le but moral de toute société qui chercherait à s'améliorer. »

Former et se former à être plus humain.
     Former et se former au respect de la nature, condition du bien-être, de la survie de l’espèce humaine aujourd’hui et demain.

« Et pour la physique, la médecine et les autres arts dont l'objet est de nous conserver sont-ils aussi avancés, aussi connus que les arts destructeurs enfantés par la guerre ? Il semble que de tout temps l'homme ait fait moins de réflexions sur le bien que de recherches pour le mal. Toute société est mêlée de l'un et de l'autre; et comme, de tous les sentiments qui affectent la multitude, la crainte est le plus puissant, les grands talents dans l'art de faire du mal ont été les premiers qui aient frappé l'esprit de l'homme ; ensuite ceux qui l'ont amusé, ont occupé son cœur : et ce n'est qu'après un trop long usage de ces deux moyens de faux honneur et plaisir stérile, qu'enfin il a reconnu que sa vraie gloire est la science, et la paix, son vrai bonheur. »
                                                                                                                                                             Buffon, Histoire naturelle, (1749-1778)

« L’Homme est un animal céleste. » (Platon)

Les fils spirituels du célèbre naturaliste français

Deux de ses fils spirituels, parmi d’autres, furent dignes de leur illustre devancier autant par l’énormité de l’œuvre produite, par le contenu et les thèmes abordés, que par la profondeur et la rigueur de l’argument scientifique, de même que par le souci de la vulgarisation.
Leur notoriété fut aussi grande, ils eurent un impact tout aussi considérable, aussi bien sur leurs contemporains que sur la postérité.

 

Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829)
Grand naturaliste de renommée nationale et mondiale

 

 

 

 

 

 

Charles Darwin (1809-1892)
Scientifique, naturaliste britannique
connu pour ses théories sur l’évolution des espèces :
le darwinisme

 

 

 

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27 octobre 2019 7 27 /10 /octobre /2019 08:18

1789 : FRANCE, LE GRAND BASCULEMENT :
DE LA MONARCHIE ABSOLUE DE DROIT DIVIN
À LA RÉPUBLIQUE

Des Temps ancien aux Temps nouveaux
La métamorphose de la France, en deux temps et deux mouvements

En mots et en images

 

L’Ancien Temps

Le Roi-soleil

 

 

 

 

La hiérarchie sociale : les Trois Ordres : Noblesse – Clergé – Tiers-état
Hiérarchie héréditaire : on naît Noble ou Roturier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le paysan paie la redevance due à son seigneur

 

 

 

 

 

Les rois représentants de Dieu sur terre

 

Premier Temps – Premier Mouvement
Les Lumières : les Idées nouvelles
       La force des Idées, le pouvoir de la Pensée
    
Les premiers Acteurs du Premier Mouvement, de la première secousse : les philosophes français du XVIIIe siècle

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)
« La volonté générale peut seule diriger les forces de l’État. Le peuple soumis aux lois en doit être l’auteur. La puissance législative appartient au peuple, et ne peut appartenir qu’à lui. » (Le Contrat social, 1762)
« Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité et même à ses devoirs…Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme. »  (Le Contrat social, 1762)

 

Voltaire (1694-1778)
En France, un noble méprise souverainement un négociant. Je ne sais pourtant lequel est le plus utile à un État : le seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, et qui se donne des airs de grandeur, ou un négociant qui enrichit son pays, donne des ordres au Caire, et contribue au bonheur du monde.» (Lettres philosophiques, 1734)

« L'Angleterre est le pays des sectes. Un Anglais, comme homme libre, va au Ciel par le Chemin qui lui plaît. S'il n'y avait en Angleterre qu'une religion, le despotisme serait à craindre ; s'il y en avait deux, elles se couperaient la gorge ; mais il y en a trente et elles vivent en paix, heureuses. » (Lettres philosophiques, 1734)

« La nature dit à tous les hommes : "Puisque vous êtes faibles, secourez-vous ; puisque vous êtes ignorants, éclairez-vous et supportez-vous. Quand il n'y aurait qu'un seul homme d'un avis contraire, vous devriez lui pardonner; car c'est moi qui le fais penser comme il pense."» (Traité de la tolérance, 1763)

 

Montesquieu (1689-1755)
 « Il y a dans chaque État, trois sortes de pouvoirs : la puissance législative, la puissance exécutrice et la puissance de juger. Lorsque le pouvoir législatif est réuni au pouvoir exécutif, dans la ou les mêmes personnes, il n'y a pas de liberté : on peut craindre que le même monarque ou la même assemblée ne fasse des lois tyranniques pour les appliquer tyranniquement. Chez les Turcs, où les trois pouvoirs sont réunis sur la tête du sultan, il règne un affreux despotisme. » (De l’Esprit des lois, 1748)

« Une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi, mais elle doit être loi parce qu’elle est juste » (De l’Esprit des lois, 1748)

 

Diderot (1747-1765)
« Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. Le prince tient de ses sujets mêmes l'autorité qu'il a sur eux, et cette autorité est bornée par les lois de la nature et de l'État. Le prince ne peut donc pas disposer de son pouvoir et de ses sujets sans le consentement de la nation. » (article, Autorité politique de l’Encyclopédie)

 

Jaucourt(Louis, Chevalier de )(1704-1779)
« Le premier état que l'homme acquiert par la nature, et qu'on estime le plus précieux de tous les biens qu'il puisse posséder, est l'état de liberté ; il ne peut ni s'échanger contre un autre ni se vendre, ni se perdre; car naturellement tous les hommes naissent libres, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas soumis à la puissance d'un maître, et que personne n'a sur eux un droit de propriété. En vertu de cet état, tous les hommes tiennent de la nature même de pouvoir faire ce que bon leur semble, et de disposer à leur gré de leurs actions et de leurs biens, pourvu qu'ils n'agissent pas contre les lois du gouvernement auquel ils sont soumis. »

 

Le Deuxième Temps : 1789 : L’Ouragan
La puissance des Armes

À la Bastille !

 

 

Les principaux acteurs du Deuxième Mouvement

 

Robespierre (1758-1794)

Danton (1759-1794)

 

Brissot (1754-1793)

 

Sans-culotte

 

femme-sans-culotte

 À Versailles !

Marche des femmes sur Versailles, 5-6/10/1789

 

 

Aux Tuileries !

 

 

 

 

 

 


(musée de la Révolution française)

 

"Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune."

 

La République

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20 octobre 2019 7 20 /10 /octobre /2019 08:36

L’AVENIR DE LA SCIENCE SELON ERNEST RENAN

Un philosophe dissèque la science d’aujourd’hui et de demain

Ernest Renan (1823-1892)

Ernest Renan (Tréguier 1823 – Paris 1892), philosophe, historien et écrivain français, toute sa vie, fit preuve d’une grande curiosité et d’une rigueur toute scientifique.
Il s’efforce de montrer — dans une bonne partie de son œuvre d’une grande diversité — comment la science libérale seule est capable de résoudre les problèmes humains.
Cette grande œuvre, reconnue pour sa rigueur et sa précision scientifique, de même que la qualité du style, assure à son auteur une réelle célébrité.
Au total, une œuvre dense, riche, instructive.
Ernest Renan entre à l’Académie française en 1878.

Qu’apporte la science à l’Homme
En bien ou en mal ?

« Ce n'est pas sans quelque dessein que j'appelle du nom de science ce que d'ordinaire on appelle philosophie. Philosopher est le mot sous lequel j'aimerais le mieux à résumer ma vie ; pourtant, ce mot n'exprimant dans l'usage vulgaire qu'une forme encore partielle de la vie intérieure et n'impliquant d'ailleurs que le fait subjectif du penseur solitaire, il faut, quand on se transporte au point de vue de l'humanité, employer le mot plus objectif de savoir. Oui, il viendra un jour où l'humanité ne croira plus, mais où elle saura ; un jour où elle saura le monde métaphysique et moral, comme elle sait déjà le monde physique ; un jour où le gouvernement de l'humanité ne sera plus livré au hasard et à l'intrigue, mais à la discussion rationnelle du meilleur et des moyens les plus efficaces de l'atteindre. Si tel est le but de la science, si elle a pour objet d'enseigner à l'homme sa fin et sa loi, de lui faire saisir le vrai sens de la vie, de composer, avec l'art, la poésie et la vertu, le divin idéal qui seul donne du prix à l'existence humaine, peut-elle avoir de sérieux détracteurs ?... »

 

Science et Religion : Lumières et rêves ?
Plus de lumières ou plus de rêves?

« Sans doute, si l'on s'en tenait à ce qu'a fait jusqu'ici la science sans considérer l'avenir, on pourrait se demander si elle remplira jamais ce programme, et si elle arrivera un jour à donner à l'humanité un symbole comparable à celui des religions. La science n'a guère fait jusqu'ici que détruire. Appliquée à la nature, elle en a détruit le charme et le mystère, en montrant des forces mathématiques là où l'imagination populaire voyait vie, expression morale et liberté. Appliquée à l'histoire de l'esprit humain, elle a détruit ces poétiques superstitions des individus privilégiés où se complaisait si fort l'admiration de la demi-science. Appliquée aux choses morales, elle a détruit ces consolantes croyances que rien ne remplace dans le cœur qui s'y est reposé. Quel est celui qui, après s'être livré franchement à la science, n'a pas maudit le jour où il naquit à la pensée, et n'a pas eu à regretter quelque chère illusion ? Pour moi, je l'avoue, j'ai eu beaucoup à regretter ; oui, à certains jours, j'aurais souhaité dormir encore avec les simples, je me serais irrité contre la critique et le rationalisme si l'on s'irritait contre la fatalité. Le premier sentiment de celui qui passe de la croyance naïve à l'examen critique, c'est le regret et presque la malédiction contre cette inflexible puissance, qui, du moment où elle l'a saisi, le force de parcourir avec elle toutes les étapes de sa marche inéluctable, jusqu'au terme final où l'on s'arrête pour pleurer. Malheureux comme la Cassandre de Schiller, pour avoir trop vu la réalité, il serait tenté de dire avec elle : Rends-moi ma cécité. Faut-il conclure que la science ne va qu'à décolorer la vie, et à détruire de beaux rêves ? »

La poésie plutôt que l’algèbre, la géométrie ou la dissection ?

« Reconnaissons d'abord que, s'il en est ainsi, c'est là un mal incurable, nécessaire, et dont il ne faut accuser personne. S'il y a quelque chose de fatal au monde, c'est la raison et la science. De murmurer contre elle et de perdre patience, il est mal à propos, et les orthodoxes sont vraiment plaisants dans leurs colères contre les libres penseurs, comme s'il avait dépendu d'eux de se développer autrement, comme si l'on était maître de croire ce que l'on veut. Il est impossible d'empêcher la raison de s'exercer sur tous les objets de croyance ; et tous ces objets prêtant à la critique, c'est fatalement que la raison arrive à déclarer qu'ils ne constituent pas la vérité absolue. Il n'y a pas un seul anneau de cette chaîne qu'on ait été libre un instant de secouer ; le seul coupable en tout cela, c'est la nature humaine et sa légitime évolution. Or, le principe indubitable, c'est que la nature humaine est en tout irréprochable, et marche au parfait par des formes successivement et diversement imparfaites.
C'est qu'en effet la science n'aura détruit les rêves du passé que pour mettre à leur place une réalité mille fois supérieure. Si la science devait rester ce qu'elle est, il faudrait la subir en la maudissant ; car elle a détruit, et elle n'a pas rebâti, elle a tiré l'homme d'un doux sommeil, sans lui adoucir la réalité. Ce que me donne la science ne me suffit pas, j'ai faim encore. Si je croyais à une religion, ma foi aurait plus d'aliment, je l'avoue ; mais mieux vaut peu de bonne science que beaucoup de science hasardée. S'il fallait admettre à la lettre tout ce que les légendaires et les chroniqueurs nous rapportent sur les origines des peuples et des religions, nous en saurions bien plus long qu'avec le système de Niebuhr et de Strauss. L'histoire ancienne de l'Orient, dans ce qu'elle a de certain, pourrait se réduire à quelques pages ; si l'on ajoutait foi aux histoires hébraïques, arabes, persanes, grecques, etc., on aurait une bibliothèque. Les gens chez lesquels l'appétit de croire est très développé peuvent se donner le plaisir d'avaler tout cela. L'esprit critique est l'homme sobre, ou, si l'on veut, délicat ; il s'assure avant tout de la qualité. Il aime mieux s'abstenir que de tout accepter indistinctement ; il préfère la vérité à lui-même ; il y sacrifie ses plus beaux rêves. Croyez-vous donc qu'il ne nous serait pas plus doux de chanter au temple avec les femmes ou de rêver avec les enfants, que de chasser sur ces âpres montagnes une vérité qui fuit toujours ? Ne nous reprochez donc pas de savoir peu de choses ; car vous, vous ne
savez rien. Le peu de choses que nous savons est au moins parfaitement acquis et ira toujours grossissant. Nous en avons pour garant la plus invincible des inductions, tirée de l'exemple des sciences de la nature. »

Entre la Science et la poésie, faut-il choisir ?
L’une doit-elle détruire l’autre ?
Ne peuvent-elles coexister dans le même cerveau, dans la même culture, se marier, se féconder et faire de beaux enfants ?

« Si, comme Burke l'a soutenu "notre ignorance des choses de la nature était la cause principale de l'admiration qu'elles nous inspirent, si cette ignorance devenait pour nous la source du sentiment du sublime", on pourrait se demander si les sciences modernes, en déchirant le voile qui nous dérobait les forces et les agents des phénomènes physiques, en nous montrant partout une régularité assujettie à des lois mathématiques, et par conséquent sans mystère, ont avancé la contemplation de l'univers, et servi l'esthétique, en même temps qu'elles ont servi la connaissance de la vérité. Sans doute les impatientes investigations de l'observateur, les chiffres qu'accumule l'astronome, les longues énumérations du naturaliste ne sont guère propres à réveiller le sentiment du beau : le beau n'est pas dans l'analyse ; mais le beau réel, celui qui ne repose pas sur les fictions de la fantaisie humaine, est caché dans les résultats de l'analyse. Disséquer le corps humain, c'est détruire sa beauté ; et pourtant, par cette dissection, la science arrive à y reconnaître une beauté d'un ordre bien supérieur et que la vue superficielle n'aurait pas soupçonnée. Sans doute ce monde enchanté, où a vécu l'humanité avant d'arriver à la vie réfléchie, ce monde conçu comme moral, passionné, plein de vie et de sentiment, avait un charme inexprimable, et il se peut qu'en face de cette nature sévère et inflexible que nous a créée le rationalisme, quelques-uns se prennent à regretter le miracle et à reprocher à l'expérience de l'avoir banni de l'univers. Mais ce ne peut être que par l'effet d'une vue incomplète des résultats de la science. Car le monde véritable que la science nous révèle est de beaucoup supérieur au monde fantastique créé par l'imagination. On eût mis l'esprit humain au défi de concevoir les plus étonnantes merveilles, on l'eût affranchi des limites que la réalisation impose toujours à l'idéal, qu'il n'eût pas osé concevoir la millième partie des splendeurs que l'observation a démontrées. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. N'est-ce pas un fait étrange que toutes les idées que la science primitive s'était formées sur le monde nous paraissent étroites, mesquines, ridicules, auprès de ce qui s'est trouvé véritable. La terre semblable à un disque, à une colonne, à un cône, le soleil gros comme le Péloponnèse ou conçu comme un simple météore s'allumant tous les jours, les étoiles roulant à quelques lieues sur une voûte solide, des sphères concentriques, un univers fermé, étouffant, des murailles, un cintre étroit contre lequel va se briser l'instinct de l'infini, voilà les plus brillantes hypothèses auxquelles était arrivé l'esprit humain. Au delà, il est vrai, était le monde des anges avec ses éternelles splendeurs ; mais là encore, quelles étroites limites, quelles conceptions finies ! Le temple de notre Dieu n'est-il pas agrandi, depuis que la science nous a découvert l'infinité des mondes ? Et pourtant on était libre alors de créer des merveilles ; on taillait en pleine étoffe, si j'ose le dire ; l'observation ne venait pas gêner la fantaisie ; mais c'est à la méthode expérimentale, que plusieurs se plaisent à représenter comme étroite et sans idéal, qu'il était réservé de nous révéler, non pas cet infini métaphysique dont l'idée est la base même de la raison de l'homme, mais cet infini réel, que jamais il n'atteint dans les plus hardies excursions de sa fantaisie. Disons donc sans crainte que, si le merveilleux de la fiction a pu jusqu’ici sembler nécessaire à la poésie, le merveilleux de la nature, quand il sera dévoilé dans toute sa splendeur, constituera une poésie mille fois plus sublime, une poésie qui sera la réalité même, qui sera à la fois science et philosophie. »
                                                                                                                                                   Ernest Renan, L’Avenir de la Science.

 

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13 octobre 2019 7 13 /10 /octobre /2019 07:39

LANGAGE ET SCIENCE, L’UN SANS L’AUTRE.
EXPERTISE DE L’ÉMINENT SCIENTIFIQUE, LOUIS DE BROGLIE

Pour l’un comme pour l’autre, une exigence de qualité

Louis de Broglie (1892-1987)

Broglie (Louis, prince, puis duc de). Avant d’être le mathématicien, physicien de renommée, il passe une licence d’histoire mais, attiré par les sciences, il s’adonne à la mathématique et à la physique, devenues pour lui, de véritables passions.
En 1924, il soutient une thèse très remarquée. Il entreprend des recherches sur la théorie des quanta.
Il reçoit le prix Nobel de physique en 1929.
En 1932, il obtient une chaire de théories physiques à la faculté des Sciences de Paris, et est reçu à l’Académie des Sciences en 1933, dont il devient le secrétaire perpétuel en 1942.
Ses inventions, travaux et découvertes, au nombre impressionnant, font de lui un des scientifiques français les plus célèbres dans le monde scientifique.

                                                      

La qualité de la langue et du langage, conditions de la recherche, de l’élaboration des théories et de la vulgarisation scientifique

« Même dans les branches les plus précises, les plus évoluées de la Science, le maniement du langage usuel reste le plus précieux des auxiliaires. A plus forte raison en est-il de même dans les sciences telles que les sciences naturelles et biologiques où la possibilité d'employer le langage algébrique reste encore aujour­d'hui exceptionnelle. A l'heure actuelle, on se préoccupe beaucoup et à juste titre de faire pénétrer dans l'esprit du grand public les idées fondamentales et les idées essentielles de la Science contemporaine : dans cette œuvre de diffusion de la pensée scientifique, le rôle du langage ordinaire est essentiel, et il faut en bien posséder toutes les ressources si l'on veut pouvoir faire comprendre sous une forme exacte des problèmes toujours difficiles à un public cultivé, mais non spécialisé. L'importance de la langue employée par les savants pour traduire leur pensée, de ses qualités et de sa souplesse, apparaît ainsi en pleine lumière.
Or, les différentes langues actuellement parlées à la surface du globe possèdent à ce point de vue des avantages et parfois des inconvénients très divers. L'état présent de ces langues, leur structure, leur aptitude à traduire les nuances de la pensée et du sentiment sont le résultat d'une longue histoire. Des circonstances très variées, géographiques, ethniques et linguistiques ont présidé à leur naissance et à leur évolution : elles reflètent toute l'histoire matérielle et intellectuelle du peuple qui les emploie. Certaines d'entre elles, parlées par des peuples dont la civilisation est restée rudimentaire ou ne s'est développée que tardivement, sont peu aptes à exprimer les raffinements de la pensée ; d'autres, employées par des groupes humains plus enclins aux fantaisies de l'imagination ou aux allégories des symboles qu'à la précision des raisonnements logiques, se prêtent difficilement à l'exposé des idées scientifiques.
 »

Le français, langue qualifiée pour l’expression des sentiments humains et l’analyse scientifique

« Même parmi les langues qu'utilisent les nations que l'on peut considérer comme étant à la tête de la civilisation contemporaine, des différences sensibles peuvent de ce point de vue être notées. Les unes possèdent une structure grammaticale compliquée, se prêtent aisément à la formation de mots composés ou d'adjectifs nouveaux et s'expriment volontiers en phrases très longues chargées d'incidences diverses : elles se montreront particulièrement adaptées à l'expression un peu imprécise, mais profonde, des grandes doctrines philosophiques, ainsi qu'à l'examen détaillé, parfois un peu lourd, mais souvent très instructif, de tel ou tel chapitre de la Science. D'autres, aux formes grammaticales écourtées, à la syntaxe particulièrement simple, instrument verbal créé par des peuples à tendance pragmatique tournés vers l'action et l'efficacité, seront remarquablement aptes à exprimer les idées scientifiques sous une forme claire et concise et à fournir des règles précises pour prévoir les phénomènes et agir sur la nature sans trop se préoccuper de pénétrer tous ses arcanes. »

La langue et le langage comme outils de prédilection du scientifique

« Parmi ces moyens d'expression, la langue française tient une place à part et en quelque sorte moyenne. Sa grammaire exigeante, sa syntaxe assez rigoureuse constituent une sorte de frein aux fantaisies et aux excès de l'imagination. Moins souple que d'autres langues, elle assigne aux mots à l'intérieur des phrases une place presque nécessaire et ne se prête que difficilement à ces inversions qui, en rapprochant certains mots ou en les isolant, permettent d'obtenir des effets inattendus et donnent à certaines langues comme le latin la faculté de réaliser ainsi des contrastes d'une saisissante beauté littéraire. De plus, le français répugne aux longues périodes chargées de propositions incidentes, ce qui le prive aussi de certaines possibilités : sans doute maints auteurs et non des moindres ont cependant su avec talent employer un style de ce genre, mais c'est là une sorte de prouesse, car ce style n'est pas très conforme au génie de la langue française. Mais, si cette langue est peut-être moins que d'autres susceptible d'exprimer par des artifices de construction d'émouvants contrastes ou de suivre tout au long de phrases à multiples ramifications les obscurs dédales d'une pensée complexe, elle reprend tout son avantage quand il s'agit d'exprimer avec précision, en suivant le fil d'un raisonnement logique, un enchaînement d'idées claires et distinctes. Et ce n'est pas par hasard que reviennent ainsi naturellement sur mes lèvres des mots qui de nouveau évoquent invinciblement la grande figure de René Descartes, car le profond philosophe qui écrivit le Discours de la méthode et qui fut aussi, ne l'oublions pas, un grand savant créateur de la géométrie analytique, appartenait à ce XVIIe siècle français dont l'un des caractères essentiels fut d'être le siècle de la raison. Or, la langue française qui, au XVIe siècle, rude et savoureuse, cherchait encore sa voie, s'est stabilisée, sous la forme qu'elle a à peu près conservée depuis lors, au cours du XVIIe et du XVIIIe siècles. Au XVIIe siècle, époque du premier grand essor de la Science moderne, les grands maîtres de la littérature classique française sont tous des "hommes de raison" qui veulent toujours déduire, démontrer et convaincre, et spontanément ils cherchent à faire de la langue qu'ils utilisent un instrument parfaitement adapté à l'expression des idées claires et distinctes. Et le français se stabilise alors en se coulant dans un moule de rationalité. Puis vient le XVIIIe siècle qui, jusqu'à la réaction romantique, sera lui aussi épris de rationalité, voire de rationalisme, et saura plus encore que le siècle précédent faire preuve d'un esprit critique assez souvent teinté de scepticisme et d'ironie. Notre langue, tout en gardant son aptitude à traduire la pensée déductive, va acquérir ainsi plus de finesse dans les analyses et plus de souplesse pour traduire les nuances. Et, au cours de ce siècle des lumières qui verra déjà un grand développement de toutes les sciences mathématiques, physiques et naturelles et de leurs applications, le langage scientifique français deviendra un magnifique instrument prêt à remplir les tâches les plus difficiles. C'est là sans aucun doute une des raisons (il y en a certainement d'autres aussi) qui ont assuré à la France un rôle particulièrement brillant dans le progrès des sciences au cours de la période de cinquante ans allant de 1780 à 1830, période qui marque un des apogées de la pensée scientifique dans notre pays. Depuis Lavoisier et Coulomb jusqu'à Augustin Fresnel, André-Marie Ampère et Sadi-Carnot en passant par Laplace, Lagrange, Haüy, Lamarck, Cauchy, Fourier et bien d'autres encore, la liste des grands savants français est alors particulièrement éclatante, et l'on y trouve des noms qui sont à l'origine de toutes les principales branches de la Science moderne. Il suffit de parcourir leurs œuvres maîtresses écrites le plus souvent dans un style d'une pureté classique pour comprendre à quel point leur pensée géniale a été aidée dans son œuvre par l'admirable instrument d'expression que lui fournissait la langue française à eux léguée par les siècles précédents... »

Le français et son évolution au cours des siècles, au service de la rigueur scientifique

« J'ai été souvent amené à réfléchir sur les conditions dans lesquelles se produisent les grandes découvertes scientifiques, et je pense qu'on doit leur donner pour origine une sorte d'illumination brusque qui se produit dans l'esprit du savant et qui a pour condition un rapprochement, une analogie, une idée synthétique, dont il prend subitement conscience. Ce phénomène, décrit par de très grands savants comme Henri Poincaré et Max Planck, est ce qu'on peut appeler le "trait de lumière" qui éclaire brusquement tout un domaine demeuré obscur : dans le cas des très grandes découvertes, ce trait de lumière, c'est l'éclair de génie.
Or, le Français a depuis longtemps la réputation d'être souvent un homme d'esprit, et peut-être cette réputation lui a-t-elle quelquefois un peu nui, car avoir de l'esprit dans la conversation, c'est quelque chose qui peut paraître un peu frivole. La langue française, dont les bases se sont consolidées à une époque où les conversations brillantes jouaient un grand rôle dans les relations sociales et en particulier dans ce XVIIIe siècle qui fut le siècle de Voltaire, de Marivaux et de Beaumarchais, a acquis une grande aptitude à prendre ce tour vif et rapide qui parvient à suivre les méandres d'une pensée fine et spirituelle. Mais, me direz-vous, quel rapport y a-t-il entre la tendance, souvent futile et parfois irritante, à "faire de l'esprit" et les chemins qui, vus de loin, paraissent si austères, de la découverte scientifique ? Ce rapport existe cependant. Qu'est-ce en effet qu'avoir de l'esprit, si ce n'est être capable d'établir soudainement des rapprochements inattendus qui instruisent ou qui amusent ? Une langue alerte qui s'adapte aisément à de tels rapprochements pourra favoriser la découverte scientifique, et cela parce que le "trait d'esprit" des ironistes et le "trait de lumière" des grands découvreurs dont je parlais plus haut relèvent au fond d'agilités intellectuelles qui ne sont pas sans parenté. De ce point de vue encore, la langue française aussi apte à traduire les intuitions rapides et les fines remarques d'un esprit pénétrant qu'à exposer les raisonnements précis ou les analyses minutieuses a été et reste un instrument précieux pour l'expression de la pensée scientifique.
 »

Louis de Broglie, Sur les chemins de la Science, Albin Michel, 1960.

Voir aussi l’article de blog, « QUE SAVONS-NOUS DE L’IMMENSITÉ DES TÉNÈBRES DE L’UNIVERS ? » du 11 mars 2018.

 

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6 octobre 2019 7 06 /10 /octobre /2019 08:15

Clio, muse de l’histoire

LE MÉTIER D’HISTORIEN : COMMENT ÉCRIT-ON L’HISTOIRE ?(2)

Les limites du témoignage humain en histoire : analyse éclairée de Georges Mongrédien

Georges Mongrédien, écrivain français, spécialiste de l’histoire sociale et littéraire de la France sous le règne de Louis XIV : théâtre, musique, ballets, opéra…
Il fut le premier à révéler la richesse insoupçonnée de la littérature, des arts et spectacles de cette période
.

Marc Bloch (1886-1944)

Un analyste soucieux du respect des principes et règles de l’histoire
      Réflexions sur le témoignage en histoire

« Les véritables grands maîtres sont exemplaires de toutes les manières. Marc Bloch avait contribué à renouveler nos conceptions traditionnelles de l'histoire en les élargissant vers le domaine social et économique. Il avait donné les preuves de la rigueur de sa méthode dans sa grande étude des "Caractères originaux de l'histoire rurale française". Partant de ce principe que l'histoire est celle de l'homme et non d'événements anonymes, il avait demandé aux régimes sociaux successifs, aux événements économiques, d'éclairer l'histoire des groupes humains. Ainsi, pour lui, l'histoire était-elle un véritable humanisme. »

Lucien Febvre (1878-1956)

L’histoire, c’est le regard sur l’homme dans la société et dans son environnement physique et humain, hier et aujourd’hui, à travers les lieux, les âges et les siècles

« Et puis, ce fut la guerre. On sait dans quelles circonstances tragiques, après de longs mois de prison sans défaillance, Marc Bloch fut fusillé par les Allemands. Son collègue et ami Lucien Febvre, avec qui il avait fondé ces Annales d'histoire économique et sociale, où se retrouvaient leurs communs disciples, publie aujourd'hui un ouvrage posthume de Marc Bloch, commencé, semble-t-il, pendant la guerre, poursuivi en 1941 et 1942 et resté inachevé. Cette Apologie pour l'histoire ou métier d'historien (A. Colin) est un véritable Discours de la méthode en histoire. Mais, en dépit de sa densité et de sa richesse, l'œuvre garde une aisance de bon ton et reste loin du genre "manuel" ; l'ironie même n'en est pas absente. C'est le véritable testament spirituel d'un historien qui parle de son "métier" avec amour, mais aussi avec clairvoyance, et cherche à en préciser les fins et les moyens. Les règles de l'observation, de la critique et de l'analyse historiques y sont exposées, sans dogmatisme, mais d'une manière vivante, éclairée d'exemples les plus divers et souvent savoureux.
Je voudrais m'arrêter un peu à ce que Marc Bloch nous dit du "témoignage" en histoire, et plus particulièrement de ce qu'il appelle le témoignage volontaire, par opposition au témoignage involontaire qui ne résulte pas d'un document destiné à nous renseigner, mais qui n'en est pas moins utile pour cela. L'archéologie et l'épigraphie, les monuments, les peintures, les objets révélés par les fouilles nous en disent plus long, et surtout plus vrai, que Tite-Live ou Suétone sur l'histoire romaine.

Le témoignage volontaire, récit, mémoires, correspondance, reste, avec les documents d'archives, le principal outil des historiens de l'époque moderne. Que la critique en soit souvent difficile, nous le savons, et Marc Bloch nous donne des règles d'or pour évaluer la valeur du témoignage. »

Le témoignage humain au crible des principes intangibles de l’histoire

« Il y a d'abord le témoignage apocryphe, le faux intégral : on sait combien de faux mémoires parurent sous la Restauration. Une fois décelé, il n'y a plus qu'à l'écarter. Il y a ce que j'appellerai le demi-faux, qui peut contenir une part de vérité, par exemple les Mémoires de d'Artagnan dus à Sandraz de Courtils. On pourra utiliser les témoignages de ce genre, mais avec la plus grande circonspection. Supposons éliminées ces premières sources d'erreur. Il reste que, authentique et même sincère, le témoignage, étant humain, est d'abord sujet aux passions humaines, première cause évidente d'altération de la vérité, objet final de l'historien.
Je sais que le cardinal de Retz a été un acteur des événements de la Fronde ; j'ai donc tout lieu de penser que ses
Mémoires seront d'abord une apologie de cette action ou qu'au moins ils s'en ressentiront. Avant de m'en servir pour écrire une histoire de la Fronde, je les confronterai donc avec d'autres récits des mêmes événements, pour les contrôler.
L'historien futur, qui écrira l'histoire de la dernière guerre, sur laquelle les mémoires commencent à affluer, voudra les confronter et en faire une critique serrée, qui sera souvent bien nécessaire.
Or, à partir du moment où plusieurs témoignages s'offrent sur un même fait, des divergences apparaissent, légères ou fondamentales, parfois irréductibles. Même si la bonne foi et l'objectivité des divers témoins peuvent être admises ou même démontrées, chacun d'eux aura observé les événements avec sa personnalité, son caractère, et parfois ses préjugés, porté son attention sur tel point précis qui l'intéressait particulièrement ou relevait davantage de sa compétence ; il aura peut-être ainsi omis de noter un fait plus important que celui qui a retenu son attention. En histoire, il y a souvent des documents concordants, qui se recouvrent exactement, il n'y a jamais de témoignages concordants, car tous tiennent, par quelque côté, de l'humaine nature, qui est diversité.
Il me souvient qu'en septembre 1939 mon bataillon participa à l'opération de la forêt de la Warndt. Ce fut, pour nous, une opération assez simple : elle dura deux jours et deux nuits, sans autre incident qu'un coup de feu dans la nuit, je ne parle pas des accidents, hélas! mortels, dus aux mines. Tous les officiers du bataillon y avaient pris part. Tous avaient été des témoins de bonne foi. Or, chaque fois qu'on évoquait cette affaire à la popote, renaissaient d'interminables discussions sur les détails de l'opération : l'homme n'est ni un appareil enregistreur de sons, ni un appareil photographique. Cette expérience, et quelques autres, m'ont notamment appris qu'il est extrêmement difficile, la nuit, même pour un observateur de sang-froid, de distinguer ce qu'on voit de ce que l'on croit voir.
On arrive ainsi à cette conclusion absurde, mais fatale : en histoire, un fait est d'autant mieux connu qu'il nous en reste moins de témoignages ; la certitude absolue n'est acquise que par un témoin unique qu'on ne peut contrôler. 
»

La fragilité du témoignage humain : une des difficultés majeures de l’écriture de l’histoire
     Ego et histoire : incompatibilité

« Et cependant l'adage nous dit, avec raison, "Testis unus, testis nullusl1". Alors, comment sortir de cette impasse ? Par la critique des témoignages, évidemment. On confrontera les témoins, on les rapprochera des sources d'information involontaires. Si neuf témoins sur dix sont d'accord sur un point, il y a bien des chances pour que le dixième se soit trompé. Si un témoin est en accord avec un document authentique, il aura évidemment la préférence sur celui qui contredit ce document. Bref, la critique interne du témoignage, seule, nous permettra de faire le choix nécessaire et d'établir des conclusions valables.

Ainsi apparaît que le profane se trompe quand il place la recherche du document ou du témoignage à la base du travail de l'historien. Pour découvrir le témoignage (il y a peu de trouvailles totalement fortuites), il faut savoir où aller le chercher ; quand on l'a trouvé, il faut savoir quoi lui demander, qui ne coïncide pas forcément avec ce qu'a voulu dire le témoin ; quand on sait quoi lui demander, il faut apprécier la valeur du renseignement donné. Dans toutes ces opérations, l'essentiel n'est pas le document ou le témoignage en soi, c'est l'intelligence qui le découvre, l'interprète et le contrôle. "Au commencement est l'esprit", dit très justement Marc Bloch, qui ajoute : "Jamais, dans aucune science, l'observation passive n'a rien donné de fécond". Là est la justification de l'histoire et de l'historien.

La recherche matérielle du témoignage elle-même demande intelligence et initiative. Marc Bloch définit exactement en deux pages les conditions générales d'une recherche historique sur un village de France. Un historien averti sait où il a chance de découvrir le document qu'il cherche, le témoignage humain qui l'éclairera.

Sans doute, beaucoup de ces textes ont-ils disparu, emportés dans les mille catastrophes qui jalonnent le cours de l'histoire. Pourtant — et c'est encore une remarque judicieuse de Marc Bloch — les catastrophes elles-mêmes viennent parfois au secours de l'historien. "Seule, l'éruption du Vésuve a préservé Pompéi... Ce sont les révolutions qui forcent les portes des armoires de fer et contraignent les ministres à la fuite, avant qu'ils n'aient trouvé le temps de brûler leurs notes secrètes". La prise de la Bastille a fait disparaître une partie de ses archives sans doute, mais ce qu'il en reste est aujourd'hui à la disposition de tous, à la Bibliothèque de l'Arsenal.

Malgré toutes les causes d'erreur qui subsistent dans l'interprétation des documents et témoignages, et qui doivent nous rendre prudents et modestes, l'historien a tout de même le sentiment d'appréhender une partie du réel, de l'humain et de ne pas consacrer vainement sa vie à une "pauvre petite science conjecturale"2 »

Georges Mongrédien, Revue « L’Éducation Nationale »,avril 1950

1-Un seul témoin, aucun témoin.
2-Expression d’Ernest Renan

Hérodote, IVe S av J.C.

 

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29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 07:29

Clio, muse de l’histoire

LE MÉTIER D’HISTORIEN : COMMENT ÉCRIT-ON L’HISTOIRE ?(1)

L’analyse historique selon Marc Bloch
Un exercice exigeant

Marc Bloch (1886-1944)

Marc Bloch, historien français (1886-1944). Maître de conférences d’histoire du Moyen Âge à la faculté de Strasbourg, puis professeur d’histoire économique à la Sorbonne, il entra dans la Résistance en 1942 et fit partie du Comité directeur de « Franc-Tireur ».
Il fut, avec Lucien Febvre, le promoteur des études d’histoire économique et sociale, et le fondateur de la Revue Annales (Économies, Sociétés, Civilisations).

Parmi ses principaux ouvrages :

Les Rois thaumaturges (thèse , 1920).
Caractères originaux de l’histoire rurale française.
La société féodale.
L’apologie pour l’histoire ou le Métier d’historien.

Les « 
Souvenirs de la drôle de guerre » ont été publiés sous le titre « L’Étrange Défaite » (1946).

Une exigence de probité et d’intelligence : comprendre plus et juger moins

« Un mot domine et illumine nos études : "comprendre". Ne disons pas que le bon historien est étranger aux passions ; il a du moins celle-là. Mot lourd de difficultés mais aussi d'espoirs. Mot surtout chargé d'amitié. Jusque dans l'action nous jugeons beaucoup trop. Il est si commode de crier "au poteau" ! Nous ne comprenons jamais assez. Qui diffère de nous — étranger, adversaire politique — passe presque nécessairement pour un méchant. Même pour conduire les inévitables luttes, un peu plus d'intelligence des âmes serait nécessaire ; à plus forte raison pour les éviter quand il est temps encore. L'histoire, à condition de renoncer elle-même à ses faux airs d'archange, doit nous aider à guérir ce travers. Elle est une vaste expérience des variétés humaines, une longue rencontre des hommes. La vie, comme la science, a tout à gagner à ce que cette rencontre soit fraternelle. »

Comprendre plus et juger moins pour favoriser la rencontre et l’échange à travers les âges, les Hommes, les civilisations et les cultures

« Comprendre, cependant, n'a rien d'une attitude passive. Pour faire une science, il faudra toujours deux choses : une matière, mais aussi un homme. La réalité humaine, comme celle du monde physique, est énorme et bigarrée. Une simple photographie, à supposer même que l'idée de cette reproduction mécaniquement intégrale eût un sens, serait illisible. Dira-t-on qu'entre le passé et nous les documents interposent déjà un premier filtre ? Sans doute, ils éliminent souvent à tort et à travers. Presque jamais, par contre, ils n'organisent conformément aux besoins d'un entendement qui veut connaître. Comme tout savant, comme tout cerveau qui simplement perçoit, l'historien choisit et trie. En un mot, il analyse. Et d'abord il découvre, pour les rapprocher, les semblables.
J'ai sous les yeux une inscription funéraire romaine : texte d'un seul bloc, établi dans un seul dessein. Rien de plus varié cependant que les témoignages qui, pêle-mêle, y attendent le coup de baguette de l'érudit.
Nous attachons-nous aux faits de langage ? Les mots, la syntaxe diront l'état du latin, tel qu'en ce temps et en ce lieu on s'efforçait de l'écrire, et par transparence nous laisseront entrevoir le parler de tous les jours. Notre prédilection, au contraire, va-t-elle à l'étude des croyances ? Nous sommes en plein cœur des espoirs d'outre-tombe. Au système politique ? Un nom d'empereur, une date de magistrature nous combleront d'aise. A l'économie ? L'épitaphe peut-être révélera un métier ignoré. Et j'en passe. Au lieu d'un document isolé, considérons maintenant, connu par des documents nombreux et divers, un moment quelconque dans le déroulement d'une civilisation. Des hommes qui vivaient alors, il n'en était aucun qui ne participât simultanément à de multiples manifestations de la vitalité humaine ; qui ne parlât et ne se fît entendre de ses voisins ; qui n'eût ses dieux ; qui ne fût producteur, trafiquant ou simple consommateur ; qui, faute de tenir un rôle dans les événements politiques, n'en subît du moins les contrecoups. Toutes ces activités différentes, osera-t-on les retracer, sans choix ni regroupement, dans l'enchevêtrement même où nous les présente chaque document
ou chaque vie, individuelle ou collective ? Ce serait sacrifier la clarté non à l'ordre véritable du réel — qui est fait de naturelles affinités et de liaisons profondes —, mais à l’ordre purement apparent du synchronisme. Un carnet d'expériences ne se confond pas avec le journal de ce qui se passe, minute par minute, dans le laboratoire.
Aussi bien quand, dans le cours de l'évolution humaine, nous croyons discerner entre certains phénomènes ce que nous appelons une parenté, qu'entendons-nous par là, sinon que chaque type d'institutions, de croyances, de pratiques ou même d'événements, ainsi distingué, nous paraît exprimer une tendance particulière, et jusqu'à un certain point stable, de la société ou de l'individu ? Niera-t-on, par exemple, qu'à travers tous les contrastes il n'y ait entre les émotions religieuses quelque chose de commun ? Il en résulte nécessairement qu'on comprendra toujours mieux un fait humain, quel qu'il soit, si on possède déjà l'intelligence d'autres faits de même sorte. C'est ce qui justifie certaines spécialisations, en quelque sorte, verticales ; dans le sens (cela va de soi) où les spécialisations ne sont jamais légitimes, c'est-à-dire comme remèdes contre le manque d'étendue de notre esprit et la brièveté de nos destins. »

Il y a plus. A négliger d'ordonner rationnellement une matière qui nous est livrée toute brute, on n'aboutirait, en fin de compte, qu'à nier le temps, par suite l'histoire même. Car telle structure de la propriété, telle croyance n'étaient pas assurément des commencements absolus. Dans la mesure où leur détermination s'opère du plus ancien au plus récent, les phénomènes humains se commandent avant tout par chaînes de phénomènes semblables. Les classer par genres, c'est donc mettre à nu des lignes de force d'une efficacité capitale.
Mais, s'écrieront certains, les distinctions que vous établissez ainsi, en tranchant à travers la vie même, ne sont que dans votre intelligence, elles ne sont pas dans la réalité où tout s'emmêle. Vous usez donc d'abstraction. D'accord ; pourquoi avoir peur des mots ? Aucune science ne saurait se passer d'abstraction. Pas plus d'ailleurs que d'imagination. Il est significatif, soit dit en passant, que les mêmes esprits qui prétendent bannir la première manifestent généralement envers la seconde une égale mauvaise humeur. C'est, des deux parts, le même positivisme mal compris. Les sciences de l'homme ne font pas exception. En quoi la fonction chlorophyllienne est-elle plus "réelle", au sens de l'extrême réalisme, que la fonction économique ? Seules les classifications qui reposeraient sur de fausses similitudes seraient funestes. Affaire de l'historien d'éprouver sans cesse les siennes, pour mieux prendre conscience de leurs raisons d'être et, s'il y a lieu, les réviser. Dans leur commun effort pour cerner le réel, elles peuvent d'ailleurs partir de points de vue très différents...
Dans la discipline qu'on s'est habitué à nommer "géographie humaine", l'enquête se centre sur un type de liaisons communes à un grand nombre de phénomènes sociaux. Elle étudie les sociétés dans leurs relations avec le milieu physique : échange à double sens, où l'homme sans cesse agit sur les choses en même temps que celles-ci sur lui. On n'a donc rien de plus ni rien de
moins qu'une perspective, dont la légitimité se prouve par sa fécondité, mais que d'autres perspectives devront compléter. Tel est bien en effet, en tout ordre de recherche, le rôle de l'analyse. La science ne décompose le réel qu'afin de mieux l'observer, grâce à un jeu de feux croisés dont les rayons constamment se combinent et s'interpénètrent. Le danger commence seulement quand chaque projecteur prétend à lui seul tout voir ; quand chaque canton du savoir se prend pour une patrie...
Or
homo religiosus, homo oeconomicus, homo politicus, toute cette kyrielle d'hommes en us dont on pourrait à plaisir allonger la liste, le péril serait grave de les prendre pour autre chose que ce qu'ils sont en vérité : des fantômes commodes à condition de ne pas devenir encombrants. Le seul être de chair et d'os est l'homme, sans plus, qui réunit à la fois tout cela. »

 

Écrire l’histoire : rigueur et probité
     Faire abstraction de ses goûts, de ses sentiments…
     Un seul témoignage n’est pas l’histoire
     Un seul document n’est pas l’histoire

« Certes les consciences ont leurs cloisons intérieures, que certains d'entre nous se montrent particulièrement habiles à élever. Gustave Lenôtre s'étonnait inlassablement de rencontrer parmi les Terroristes tant d'excellents pères de famille. Même si nos grands révolutionnaires avaient été d'authentiques buveurs de sang, cette stupeur ne persisterait pas moins à trahir une psychologie assez courte. Que d'hommes mènent sur trois ou quatre plans différents plusieurs vies qu'ils souhaitent distinctes et parviennent quelquefois à maintenir telles !

De là cependant à nier l'unité foncière du moi et les constantes interpénétrations de ses diverses attitudes, il y a loin. Étaient-ils l'un pour l'autre des étrangers, Pascal mathématicien et Pascal chrétien ? Ne croisaient-ils jamais leurs chemins, le docte médecin Rabelais et le maître conteur de pantagruélique mémoire ? Lors même que les rôles alternativement tenus par l'acteur unique semblent s'opposer, il se peut qu'à y bien regarder cette antithèse soit seulement le masque d'une solidarité plus profonde. On s'est gaussé de l'élégiaque Florian qui, paraît-il, battait ses maîtresses. Peut-être ne répandait-il dans ses vers tant de douceur que pour mieux se consoler de ne pas réussir à en mettre davantage dans sa conduite. Quand le marchand médiéval, après avoir, à longueur de journée, violé les commandements de l'Église sur l'usure et le juste prix, allait s'agenouiller benoîtement devant l'image de Notre-Dame, puis, au soir de sa vie, accumulait les pieuses et aumônières fondations, cherchait-il seulement, comme on le dit d'ordinaire, à contracter contre les foudres célestes une assez basse assurance, ou bien, sans trop se l'exprimer, contentait-il aussi les secrets besoins du cœur que la dure pratique quotidienne l'avait contraint à refouler ? Il est des contradictions qui ressemblent fort à des évasions.

Passe-t-on des individus à la Société ? Comme celle-ci, de quelque façon qu'on la considère, ne saurait être autre chose (ne disons pas qu'une somme, ce serait trop peu dire) qu'un produit de consciences individuelles, on ne s'étonnera pas d'y trouver le même jeu de perpétuelles interactions... Pas plus qu'au sein de n'importe quelle conscience personnelle, les rapports à l'échelle collective ne sont simples. On n'oserait plus écrire aujourd'hui, tout uniment, que la littérature est l'expression de la société. Du moins ne l'est-elle nullement au sens où un miroir exprime l'objet reflété. Elle peut traduire des réactions de défense aussi bien qu'un accord. Elle charrie presque inévitablement un grand nombre de thèmes hérités, de mécanismes formels appris, d'anciennes conventions esthétiques, qui sont autant de causes de retardement. "A la même date", écrit avec sagacité Henri Focillon, "le politique, l'économique, l'artistique n'occupent pas forcément la même position sur leurs courbes respectives". Mais c'est de ces décalages précisément que la vie sociale tient son rythme presque toujours heurté.

Michelet expliquait en 1837 à Sainte-Beuve : "Si je n'avais fait entrer dans la narration que l'histoire politique, si je n'avais point tenu compte des éléments divers de l'histoire (religion, droit, géographie, littérature, art, etc.) mon allure eût été tout autre. Mais il fallait un grand mouvement vital, parce que tous ces éléments divers gravitaient ensemble dans l'unité du récit". En 1880, Fustel de Coulanges, à son tour, disait à ses auditeurs de la Sorbonne : "Supposez cent spécialistes se partageant, par lots, le passé de la France ! Croyez-vous qu'à la fin ils aient fait l'histoire de la France ? J'en doute beaucoup. Il leur manquera au moins le lien des faits : or ce lien aussi est une vérité historique". Mouvement vital, lien, l'opposition des images est significative ; leur accord fondamental n'en rend qu'un son plus plein. Ces deux historiens étaient trop grands pour l'ignorer : pas plus qu'un individu, une civilisation n'a rien d'un jeu de patience, mécaniquement assemblé ; la connaissance des fragments étudiés successivement, chacun pour soi, ne procurera jamais celle du tout ; elle ne procurera même pas celle des fragments eux-mêmes. »

L’Histoire :
     Des individus à la Société

     Croisements et entrecroisements      

« Mais le travail de recomposition ne saurait venir qu'après l'analyse. Disons mieux : il n'est que le prolongement de l'analyse comme sa raison d'être. Dans l'image primitive, contemplée plutôt qu'observée, comment eût-on discerné des liaisons puisque rien n'était distinct ? Leur réseau délicat ne pouvait apparaître qu'une fois les faits d'abord classés par lignes spécifiques. Aussi bien, pour demeurer fidèle à la vie dans le constant entrecroisement de ses actions et réactions, il n'est nullement nécessaire de prétendre l'embrasser tout entière par un effort ordinairement trop vaste pour les possibilités d'un seul savant. Rien de plus légitime, rien souvent de plus salutaire que de centrer l'étude d'une société sur un de ses aspects particuliers, ou, mieux encore, sur un des problèmes précis que soulève tel ou tel de ses aspects : croyances, économie, structure des classes ou des groupes, crises politiques, etc. Par ce choix raisonné les problèmes ne seront pas seulement, à l'ordinaire, plus fermement posés : il n'est pas jusqu'aux faits de contact et d'échange qui ne ressortiront avec plus de clarté. A condition, simplement, de vouloir les découvrir. »

MARC BLOCH, Apologie pour l'histoire

Hérodote, IVe S av J.C.

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22 septembre 2019 7 22 /09 /septembre /2019 08:30

LES OBJETS TECHNIQUES COMME JOUETS D’ENFANT : APPRENTISSAGE ET ÉVEIL

En quoi ces jouets sont-ils source d’éducation, d’éveil et d’apprentissage
L’avis d’une spécialiste, Mme Bandet

« L'enfant ne se distingue pas des choses, à plus forte raison ne s'oppose-t-il pas à elles. Lorsqu'il s'en sert, il "est" son avion, sa voiture, ses armes. Il vit dans une sorte de symbiose avec le monde des objets, dans une sorte de fraternité avec la matière et avec les forces. Les acquisitions qu'il fait ainsi sont toutes intuitives et mènent immédiatement à l'action, elles sont très difficilement formulables par lui et ne se traduisent que par ce qu'il fait avec les objets ; il ne sait ni décrire cet usage par la parole, ni même représenter exactement par le dessin la machine qui lui est pourtant familière. Dans la première rencontre avec l'objet technique, rien n'est réfléchi, tout est empirique ; cette connaissance pragmatique et quasi mystique des objets appartient en propre à l'enfance.
Tous les produits de la fabrication humaine sont si bien incorporés à l'existence de l'enfant moderne, qu'il ne peut imaginer sans les aides de notre civilisation technicienne la vie d'un homme isolé ou historiquement lointain. L'homme seul devant la nature, tel Robinson dans son île, est difficilement concevable par lui et, racontant ses actions, il succombe sans cesse à la tentation de le doter des instruments qu'il voit quotidiennement utiliser.
 
»

 

Premier contact avec les jouets techniques : stade de l’empirisme et de l’identification à l’objet

« Ainsi donc, l'objet technique fait partie de lui-même et du monde dans lequel il vit, et il le considère comme un élément naturel de ce milieu. N'est-il pas remarquable que, dans son langage, il décrive souvent la nature en la comparant aux machines, à l'inverse de l'adulte qui, dans ses métaphores, va plus volontiers de l'objet fabriqué aux êtres naturels ? Pour nos petits élèves, les feuilles d'automne "tournent comme des hélicoptères", l'oiseau file dans le ciel "comme un avion à réaction", la fleur de tournesol, "c'est un phare d'auto". Pour l'enfant toutefois "le recours à l'hypothèse naturaliste est tout aussi fréquent pour expliquer les processus techniques que l'hypothèse artificialiste pour expliquer les processus naturels. C'est qu'entre elles deux, il n'a pas établi la distinction à laquelle nous nous attendons. Le moteur de l'auto a des réactions qui sont semblables à celles d'un être vivant et l'électricité est un phénomène animé" (Ph. Malrieu). Si la première attitude de l'enfant devant la machine est, par les perceptions qu'elle entraîne et les habitudes qu'elle crée, celle d'un utilisateur, elle est aussi, on le voit, par cette ambiguïté de la représentation, celle d'un poète. A l'école maternelle le mécanisme ne détruit pas le merveilleux. »

                                                 

 

Manipuler, c’est apprendre, former le corps et l’esprit

« Ne nous étonnons pas que le comportement de l'enfant à l'égard des choses soit si mêlé d'éléments affectifs. Dans certains cas existe ce que l'on a appelé "la timidité" devant les machines : intérêt très vif mais crainte aussi, résultant de consignes familiales, de la dureté des matières, de l'imprévu des déclenchements. Mais le sentiment le plus fréquent est une sorte de possession des objets et par les objets. Il sympathise avec eux, les manipule avec joie, désire se les approprier.
Surtout, il tire de cette appartenance une grande fierté et une valorisation certaine de lui-même.

Le premier contact avec les objets entraîne rapidement de nouvelles conquêtes, plus intellectuelles cette fois. Il faut remarquer que la structure d'une machine ou d'un instrument mène l'enfant vers un effort d'analyse, puis de reconstruction. L'objet technique lui apparaît non comme un tout, mais comme un assemblage. Les diverses pièces, solidaires dans leur fonctionnement, ont un rôle propre que leur mouvement permet de percevoir avec facilité. En dehors de l'utilisation de l'objet pour ses fins particulières, l'enfant arrive très vite à le démonter et à le rétablir. Parfois même il en imite la fabrication avec d'autres matériaux, soit en copiant ceux qu'il possède, soit en inventant d'autres dispositions. Même lorsque l'appareil ne peut fonctionner, il sait y trouver la ressemblance avec celui "qui marche". "Je veux que nous fassions nous-mêmes nos machines", disait déjà Rousseau. L'objet étant devenu un ensemble, les relations des parties et du tout se dégagent et se précisent. En même temps, l'espèce de vie propre que possède l'objet technique lui donne une existence en soi et, plus facilement qu'avec les choses compactes et immobiles, l'enfant parvient à se dégager de lui, à se poser en face de lui.

Ainsi se forme l'habitude de considérer d'une façon syncrétique et non plus globale, objective et non plus subjective, le milieu qui l'entoure. On devine combien est importante cette démarche de l'esprit pour les apprentissages de base que sont la lecture et le calcul.

L'acquisition de notions nouvelles, en particulier celles du temps et de l'espace, est aidée par la manipulation des objets techniques. En se servant d'un appareil mécanique, l'enfant apprend comment des actions, régulièrement, se succèdent, quelles sont les causes et quels sont les effets. La préparation d'un mouvement, l'attente, la réalisation précisent des étapes : avenir, présent, passé. L'enfant utilise en agissant un langage qui, par les temps des verbes en particulier, fixe les relations temporelles. Les notions essentielles de succession, de simultanéité, de durée se constituent, semble-t-il, plus rapidement chez l'enfant d'aujourd'hui, sans doute par la complexité de sa vie sociale, mais aussi parce que ses expériences techniques l'amènent à se situer d'une façon toujours nouvelle dans le temps. »

Connaître, apprendre, se former en manipulant, en jouant : un acte pédagogique de premier plan

« On sait d'ailleurs que, parmi les effets que les machines produisent, celui qui agit le plus fortement sur l'enfant, c'est la vitesse. Les petits garçons invitent leur père à presser sur l'accélérateur, admirent les exploits des cosmonautes et connaissent la rapidité des fusées. Cette passion pour la vitesse et la foi dans l'homme qui la crée ont d'importantes conséquences pour la structure mentale de l'enfant. "Tandis que les vitesses s'accroissent, l'Univers se rapproche"; la représentation des pays lointains, du monde tout entier, se transforme. Les voies sur lesquelles il se déplace, avec leurs directions et leurs sens, les changements de plans de la télévision facilitent la prise de conscience d'un espace, qui pas plus que le temps n'est une donnée, mais une création liée au mode de vie ; les tentatives pour atteindre la Lune, Mars ou Neptune viennent redonner aux astres, en milieu urbain, dans la représentation imaginaire de l'Univers, l'importance que les trop fréquents et rapides déplacements en plan, sur la Terre, risqueraient de réduire.
La connaissance de la structure de l'objet, les gestes à effectuer pour sa mise en marche permettent donc la formation de cadres pour la pensée de l'enfant. Il y a plus : le besoin d'explication des mécanismes apparaît très tôt et, après avoir agi, il veut comprendre. Certes, il se satisfait de peu et cette explication est bien souvent verbale. Moteur, courant, essence, hélice, sont des mots-forces et il suffit que l'enfant ait désigné ces puissances pour qu'il croie avoir compris leur action. N'y aurait-il pas aussi, chez les plus jeunes, une explication anthropomorphique sous-jacente au langage ? La voix sortant du disque ou du magnétophone fait imaginer aux petits qu'un être vivant y est enfermé, et bien souvent il croit savoir comment fonctionne une machine parce qu'il l'a humanisée. Imagination, magie, rêve sont des moyens de comprendre à l'âge d'enfance.
Cependant, on trouve aussi à cette période de la vie une vision plus nette de la nature des objets techniques ; et cette conquête est fixée moins aux véritables appareils que leur taille et leurs dangers séparent de l'enfant, qu'aux jouets qui sont faits pour lui. On a vu, par une exposition récente, quel puissant intérêt prenait l'enfant à observer et à faire mouvoir les "jouets scientifiques". Un très grand nombre de jeux utilisent à l'heure actuelle des accessoires qui méritent ce nom : poupées animées, véhicules de toutes sortes, appareils ménagers. La plupart des jouets ne sont plus maintenant destinés à "faire semblant". Ils imitent, dans leur aspect, mais plus encore dans leur fonctionnement, les véritables objets. Moteurs, commandes et transmissions des machines d'adultes se retrouvent dans des jouets d'enfants. Ceux-ci sont devenus, fait extrêmement important, des modèles réduits de ceux-là, mais semblables dans leur mécanisme ; aussi l'enfant, en s'amusant, fait les gestes des grandes personnes, constate les mêmes effets, et sans doute pressent-il ainsi la véritable connaissance.
 
»

                                   

 

Avec le concours bienveillant et éclairé de l’adulte

« On pourrait se demander, partant de là, si la nouvelle forme de jouets ne modifie pas la nature même du jeu. Certes, on y trouve toujours ce qui est essentiel dans cette activité : imitation des adultes, déploiement de l'imagination dans et par les mouvements exécutés, participation profonde aux objets-supports du jeu, plaisir de vivre dans la liberté du corps et de la pensée. Mais des caractères nouveaux apparaissent ou s'y affirment. L'objet technique réel, précis, organisé, est plus favorable à l'action qu'au rêve. On ne peut pas, à volonté, le métamorphoser et en changer la valeur symbolique ; il reste ce qu'il est, et son usage est orienté par sa constitution ; en quelque manière, il fixe le jeu dans ses actions extérieures. Mais cette limitation du rêve ne le supprime pas. L'enfant charge sa personne de la force et des pouvoirs de son jouet et se valorise en transférant à lui-même cette puissance. Possesseur et maître d'un instrument dont il sait l'efficacité, il se sent capable d'actions étonnantes et c'est alors qu'il peut de nouveau rêver, non plus vers de vagues et diffuses aventures, mais dans le monde exaltant des exploits. Il est semblable ici à l'adulte conducteur d'automobile qui s'attribue la puissance de sa voiture, se croit au volant invulnérable et invincible et, quel que soit son caractère, devient toujours un peu "superman". Ainsi c'est moins le jouet que l'imagination de l'enfant transforme au cours du jeu, que lui-même ; ce faisant, il prend conscience de sa personne et de sa valeur et, à l'âge de l'ignorance et de la faiblesse, il se rassure sur lui-même. Il se rapproche aussi des adultes dont il joue le rôle, se haussant vers ceux qu'il admire ou qu'il aime, dépassant par ces jeux sa condition d'enfant, s'identifiant aux héros de la vie moderne que les récits, les images de la télévision, les livres illustrés ne cessent d'imposer à son attention. Dans ce va-et-vient entre l'usage réel des objets et la transfiguration de sa propre personne, dans cette place donnée inconsciemment à l'adulte dans des actions et des rêveries techniciennes, il y a matière, on le devine, à une action éducative qui préservera ou exploitera ces plaisirs d'enfant... »

                                 

L’adulte comme guide et partenaire pour l’éveil aux techniques et aux métiers…

« L'assimilation, dans le jeu technique, de l'action des enfants à celle des adultes rapproche insensiblement le jeu du travail, de ce travail qui, à l'aide de machines, garde un caractère ludique non négligeable. Le petit élève joue-t-il ou travaille-t-il quand il se livre à ces exercices qu'il aime (fabrications diverses, travaux ménagers, mise en marche d'un appareil) où, muni d'outils, il peut, avec une très faible dépense d'énergie, produire des résultats appréciables ? En agissant, il est obligé de regarder l'instrument dont il se sert, d'être attentif à son fonctionnement, de placer la pile comme il convient, de tourner la vis dans le bon sens. Nous sommes ici au bord de l'apprentissage de la véritable connaissance. C'est le moment de diriger l'observation et la réflexion de l'enfant sur la véritable structure et le fonctionnement précis de l'objet technique. Des rapprochements entre outils à usage commun, le rappel des diverses formes qu'ils ont prises avant leur agencement actuel font deviner aux jeunes enfants leur mécanisme. C'est ici que l'adulte intervient, pour répondre aux questions, pour enseigner les gestes à faire, pour mieux préciser les relations de causalité, pour exploiter les tâtonnements et les expériences enfantines, pour apprendre en un mot.

Nous avons donc vu l'enfant passer, à propos des objets techniques — instruments ou jouets —, de l'usage pratique à la représentation imaginaire, puis, grâce aux connaissances et à l'aide apportées par l'adulte, à une compréhension sans doute simpliste mais qui amorce une plus lointaine explication scientifique ; il y a dans ce cheminement l'esquisse d'une méthode pour la voie à suivre dans les exercices scolaires qui feront connaître aux enfants nombre d'objets usuels. »

                                                                                                                                                       Mme J. Bandet, Revue L’Éducation nationale, 18 mars 1965.

 

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15 septembre 2019 7 15 /09 /septembre /2019 07:29

ÉDUCATION, SOCIÉTÉ, DÉMOCRATIE (1)
JULES FERRY UN ACTEUR AVISÉ

Égalité devant l’éducation
Égalité sociale

Démocratie

Jules Ferry (1832-1893)

Jules Ferry, avocat et homme politique français fut un farouche opposant à l’empire et au régime mis en place par Napoléon III. Après la chute de ce dernier, il entreprend une carrière politique des plus riches et des plus fécondes.
Député républicain de Paris, un temps ambassadeur à Athènes (1872-1873), il fut presque continuellement au pouvoir de 1879 à 1885,

-soit plusieurs fois comme ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts (1879-1881),
-soit comme président du Conseil (1880-1883),
-soit comme ministre des Affaires étrangères (1883-1885).
Il imprima sa marque dans trois domaines essentiels de la vie politique et sociale du pays :

-l’affermissement du régime républicain.
-une législation scolaire d’ampleur : l’enseignement gratuit, obligatoire et laïc dans le primaire : « les lois scolaires ».
-l’expansion et la colonisation françaises dont il fut un ardent partisant et un théoricien inspiré.
Jules Ferry fut également à l’origine du vote des lois relatives à la liberté de réunion (supprimées sous l’Empire), ainsi que de la liberté de la presse et des syndicats.
Sa politique coloniale, tout particulièrement la conquête de Tonkin provoqua sa chute en 1885.

Monument à Jules Ferry dans le jardin des Tuileries, Paris

Les fondations essentielles de l’égalité républicaine : l’égalité de l’éducation

Discours sur l’égalité d’éducation (1870)

« J'ai moi-même choisi ce sujet ; je l'ai défini : De l'égalité d'éducation, et je suis sûr que, parmi les personnes qui me font l'honneur de m'entendre, il en est un grand nombre qui, à l'aspect de ce titre un peu général, un peu mystérieux, se sont' dit : quelle est cette utopie ? Or, ma prétention est de vous montrer que l'égalité d'éducation n'est pas une utopie ; que c'est un principe ; qu'en droit, elle est incontestable et qu'en pratique, dans les limites que je dirai, et en vertu d'une expérience décisive que j'ai principalement pour but de vous faire connaître, cette utopie apparente est dans l'ordre des choses possibles.
Qu'est-ce que d'abord que l'égalité ? est-ce un mot retentissant ? une formule vide de sens ? n'est-ce qu'un mauvais sentiment ? n'est-ce qu'une chimère ?
L'égalité, messieurs, c'est la loi même du progrès humain ! c'est plus qu'une théorie : c'est un fait social, c'est l'essence même et la légitimité de la société à laquelle nous appartenons. En effet, la société moderne, aussi bien que la société ancienne, est la démonstration vivante et quotidienne de cette vérité, qui devient de nos jours de plus en plus visible : à savoir que la société humaine n'a qu'un but, qu'une loi de développement, qu'une fin dernière : atténuer de plus en plus, à travers les âges, les inégalités primitives données par la nature. »

 

L’éducation, premier devoir républicain

« Le siècle dernier et le commencement de celui-ci ont anéanti les privilèges de la propriété, les privilèges et la distinction des classes ; l'œuvre de notre temps n'est pas assurément plus difficile. A coup sûr, elle nécessitera de moindres orages, elle exigera de moins douloureux sacrifices; c'est une œuvre pacifique, c'est une œuvre généreuse, et je la définis ainsi; faire disparaître la dernière, la plus redoutable des inégalités qui viennent de la naissance, l'inégalité d'éducation. C'est le problème du siècle et nous devons nous y rattacher. Et quant à moi, lorsqu'il m'échut ce suprême honneur de représenter une portion de la population parisienne dans la Chambre des députés, je me suis fait un serment : entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous les problèmes, j'en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j'ai d'intelligence, tout ce que j'ai d'âme, de cœur, de puissance physique et morale, c'est le problème de l'éducation du peuple.
L'inégalité d'éducation est, en effet, un des résultats des plus criants et les plus fâcheux, au point de vue social, du hasard de la naissance. Avec l'inégalité d'éducation, je vous défie d'avoir jamais l'égalité des droits, non l'égalité théorique, mais l'égalité réelle, et l'égalité des droits est pourtant le fond même et l'essence de la démocratie.
Faisons une hypothèse et prenons la situation dans un de ses termes extrêmes ;
supposons que celui qui naît pauvre naisse nécessairement et fatalement ignorant ; je sais bien que c'est là une hypothèse, et que l'instinct humanitaire et les institutions sociales, même celles du passé, ont toujours empêché cette extrémité de se produire ; il y a toujours eu dans tous les temps, — il faut le dire à l'honneur de l'humanité, — il y a toujours eu quelques moyens d'enseignement plus ou moins organisés, pour celui qui était né pauvre, sans ressources, sans capital. Mais, puisque nous sommes dans la philosophie de la question, nous pouvons supposer un état de choses où la fatalité de l'ignorance s'ajouterait nécessairement à la fatalité de la pauvreté, et telle serait, en effet, la conséquence logique, inévitable d'une situation dans laquelle la science serait le privilège exclusif de la fortune. Or, savez-vous, messieurs, comment s'appelle, dans l'histoire de l'humanité, cette situation extrême ? c'est le régime des castes. Le régime des castes faisait de la science l'apanage exclusif de certaines classes. Et si la société moderne n'avisait pas à séparer l'éducation, la science, de la fortune, c'est-à-dire du hasard de la naissance, elle retournerait tout simplement au régime des castes. »

L’éducation, condition première de la démocratie

« A un autre point de vue, l'inégalité d'éducation est le plus grand obstacle que puisse rencontrer la création de mœurs vraiment démocratiques. Cette création s'opère sous nos yeux ; c'est déjà l'œuvre d'aujourd'hui, ce sera surtout l'œuvre de demain ; elle consiste essentiellement à remplacer les relations d'inférieur à supérieur sur lesquelles le monde a vécu pendant tant de siècles, par des rapports d'égalité.

Les sociétés anciennes admettaient que l'humanité fût divisée en deux classes : ceux qui commandent et ceux qui obéissent ; tandis que la notion de commandement et de l'obéissance qui convient à une société démocratique comme la nôtre, est celle-ci : il y a toujours, sans doute, des hommes qui commandent, d'autres hommes qui obéissent, mais le commandement et l'obéissance sont alternatifs, et c'est à chacun à son tour de commander et d'obéir.

Voilà la grande distinction entre les sociétés démocratiques et celles qui ne le sont pas. Ce que j'appelle le commandement démocratique ne consiste donc plus dans la distinction de l'inférieur et du supérieur; il n'y a ni inférieur ni supérieur ; il y a deux hommes égaux qui contractent ensemble, et alors dans le maître et dans le serviteur, vous n'apercevrez plus que deux contractants ayant chacun leurs droits précis, limités et prévus ; chacun leurs devoirs, et, par conséquent, chacun leur dignité.

Voilà ce que doit être un jour la société moderne ; mais — et c'est ainsi que je reviens à mon sujet, — pour que ces mœurs égales dont nous apercevons l'aurore, s'établissent, pour que la réforme démocratique se propage dans le monde, quelle est la première condition ? C'est qu'une certaine éducation soit donnée à celui qu'on appelait autrefois un inférieur, à celui qu'on appelle encore un ouvrier, de façon à lui inspirer ou à lui rendre le sentiment de sa dignité ; et, puisque c'est un contrat qui règle les positions respectives, il faut au moins qu'il puisse être compris des deux parties.

Enfin, dans une société qui s'est donné pour tâche de fonder la liberté, il y a une grande nécessité de supprimer les distinctions de classes. Je vous le demande, de bonne foi, à vous tous qui êtes ici et qui avez reçu des degrés d'éducation divers, je vous demande si, en réalité, dans la société actuelle il n'y a plus de distinction de classes ? Je dis qu'il en existe encore ; il y en a une qui est fondamentale, et d'autant plus difficile à déraciner que c'est la distinction entre ceux qui ont reçu l'éducation et ceux qui ne l'ont point reçue. Or, messieurs, je vous défie de faire jamais de ces deux classes une nation égalitaire, une nation animée de cet esprit d'ensemble et de cette confraternité d’idées qui font la force des vraies démocraties, si, entre ces deux classes, il n’y a pas eu le premier rapprochement, la première fusion qui résulte du mélange des riches et des pauvres sur les bancs de quelque école.

D'une nouvelle direction de la pensée humaine, un nouveau système d'éducation devait sortir. Ce système se développa, se précisa avec le temps, et un jour il trouva son prophète, son apôtre, son maître dans la personne d'un des plus grands philosophes dont le dix-huitième siècle et l'humanité puissent s'honorer, dans un homme qui a ajouté à une conviction philosophique, à une valeur intellectuelle incomparable, une conviction républicaine poussée jusqu'au martyre ; je veux parler de Condorcet. C'est Condorcet qui, le premier, a formulé, avec une grande précision de théorie et de détails, le système d'éducation qui convient à la société moderne.»

                                                                                   Jules Ferry, Discours sur l’égalité d’éducation,1870.

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8 septembre 2019 7 08 /09 /septembre /2019 07:51

Édith SCHUSS, Perles spirituelles

L’ART ET LA NATURE SELON BAUDELAIRE (3)

La rencontre de l’art et des couleurs de la nature crée la vie

Charles Baudelaire : critique d’art avisé

Charles Baudelaire (1821-1867)

La couleur au cœur de l’œuvre d’art

« DE L’IDÉAL ET DU MODÈLE

La couleur étant la chose la plus naturelle et la plus visible, le parti des coloristes est le plus nombreux et le plus important. L'analyse, qui facilite les moyens d'exécution, a dédoublé la nature en couleur et ligne, et avant de procéder à l'examen des hommes qui composent le second parti, je crois utile d'expliquer ici quelques-uns des principes qui les dirigent, parfois même à leur insu.
Le titre de ce chapitre est une contradiction, ou plutôt un accord de contraires; car le dessin du grand dessinateur doit résumer l'idéal et le modèle.
La couleur est composée de masses colorées qui sont faites d'une infinité de tons, dont l'harmonie fait l'unité : ainsi la ligne, qui a ses masses et ses généralités, se subdivise en une foule de lignes particulières, dont chacune est un caractère du modèle.

La circonférence, idéal de la ligne courbe, est comparable à une figure analogue composée d'une infinité de lignes droites, qui doit se confondre avec elle, les angles intérieurs s'obtusant de plus en plus. 
»

 

Couleurs, lignes, harmonie, symphonie font la qualité de l’œuvre d’art

« Mais comme il n'y a pas de circonférence parfaite, l'idéal absolu est une bêtise. Le goût exclusif du simple conduit l'artiste nigaud à l'imitation du même type. Les poètes, les artistes et toute la race humaine seraient bien malheureux, si l'idéal, cette absurdité, cette impossibilité, était trouvé. Qu'est-ce que chacun ferait désormais de son pauvre moi, — de sa ligne brisée ?

J'ai déjà remarqué que le souvenir était le grand critérium de l'art; l'art est une mnémotechnie du beau : or, l'imitation exacte gâte le souvenir. Il y a de ces misérables peintres, pour qui la moindre verrue est une bonne fortune; non-seulement ils n'ont garde de l'oublier, mais il est nécessaire qu'ils la fassent quatre fois plus grosse : aussi font-ils le désespoir des amants, et un peuple qui fait faire le portrait de son roi est un amant.

Trop particulariser ou trop généraliser empêchent également le souvenir ; à l'Apollon du Belvédère et au Gladiateur je préfère l'Antinoüs, car l'Antinoüs est l'idéal du charmant Antinoüs.

Quoique le principe universel soit un, la nature ne donne rien d'absolu, ni même de complet(1) ; je ne vois que des individus. Tout animal, dans une espèce semblable, diffère en quelque chose de son voisin, et parmi les milliers de fruits que peut donner un même arbre, il est impossible d'en trouver deux identiques, car ils seraient le même ; et la dualité, qui est la contradiction de l'unité, en est aussi la conséquence(2). C'est surtout dans la race humaine que l'infini de la variété se manifeste d'une manière effrayante. Sans compter les grands types que la nature a distribués sous les différents climats, je vois chaque jour passer sous ma fenêtre un certain nombre de Kalmouks, d'Osages, d'Indiens, de Chinois et de Grecs antiques, tous plus ou moins parisianisés. Chaque individu est une harmonie; car il vous est maintes fois arrivé de vous retourner à un son de voix connu, et d'être frappé d'étonnement devant une créature inconnue, souvenir vivant d'une autre créature douée de gestes et d'une voix analogues. Cela est si vrai que Lavater a dressé une nomenclature des nez et des bouches qui jurent de figurer ensemble, et constaté plusieurs erreurs de ce genre dans les anciens artistes, qui ont revêtu quelquefois des personnages religieux ou historiques de formes contraires à leur caractère. Que Lavater se soit trompé dans le détail, c'est possible ; mais il avait l'idée du principe. Telle main veut tel pied; chaque épiderme engendre son poil. Chaque individu a donc son idéal.

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(1)Rien d’absolu : —ainsi, l’idéal du compas est la pire des sottises ; — ni complet :— ainsi il faut tout compléter, et retrouver chaque idéal.
(2)Je dis la contradiction, et non pas le contraire ; car la contradiction est une invention humaine. 
»

Auguste Rodin, Le penseur

La beauté est variété, en art comme en d’autres domaines

«Je n'affirme pas qu'il y ait autant d'idéals primitifs que d'individus, car un moule donne plusieurs épreuves ; mais il y a dans l'âme du peintre autant d'idéals que d'individus, parce qu'un portrait est un modèle compliqué d'un artiste.

Ainsi l'idéal n'est pas cette chose vague, ce rêve ennuyeux et impalpable qui nage au plafond des académies ; un idéal, c'est l'individu redressé par l'individu, reconstruit et rendu par le pinceau ou le ciseau à l'éclatante vérité de son harmonie native.

La première qualité d'un dessinateur est donc l'étude lente et sincère de son modèle. Il faut non-seulement que l'artiste ait une intuition profonde du caractère du modèle, mais encore qu'il le généralise quelque peu, qu'il exagère volontairement quelques détails, pour augmenter la physionomie et rendre son expression plus claire.

Il est curieux de remarquer que, guidé par ce principe, — que le sublime doit fuir les détails, — l'art pour se perfectionner revient vers son enfance. — Les premiers artistes aussi n'exprimaient pas les détails. Toute la différence, c'est qu'en faisant tout d'une venue les bras et les jambes de leurs figures, ce n'étaient pas eux qui fuyaient les détails, mais les détails qui les fuyaient; car pour choisir il faut posséder.

Le dessin est une lutte contre la nature de l'artiste, où l'artiste triomphera d'autant plus facilement qu'il comprendra mieux les intentions de la nature. Il ne s'agit pas pour lui de copier, mais d'interpréter dans une langue plus simple et plus lumineuse.

L'introduction du portrait, c'est-à-dire du modèle idéalisé, dans les sujets d'histoire, de religion ou de fantaisie, nécessite d'abord un choix exquis du modèle, et peut certainement rajeunir et revivifier la peinture moderne, trop encline, comme tous nos arts, à se contenter de l'imitation des anciens. »

Baudelaire, Écrits sur l’Art 1.

Louis XIV

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