Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Recherche

19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 08:20

raisin2

SÉNÈQUE, SAGESSE ET FOLIE DES UNS ET DES AUTRES : DE LA RELATIVITÉ DES MAUX

110.gif 

fleurs autre020Victimes de nous-mêmes ?

 

« L'antique sagesse, dit-on, ne prescrivait rien d'autre que ce qu'il faut faire ou éviter, et les hommes de cette époque nous étaient de beaucoup supérieurs : depuis que les érudits ont pris la première place, les hommes de bien se font rares. Cette vertu simple et accessible s'est transformée en une science hermétique réservée aux intellectuels, qui nous enseigne à faire des dissertations et non à vivre ! » Vous avez raison, cela ne fait aucun doute : la vieille sagesse, à sa naissance, était fruste, tout comme les autres arts, qui, en évoluant se sont raffinés. Mais on n'avait pas encore besoin alors de traitements exigeant des soins attentifs. L'immoralité n'avait pas encore atteint ces sommets et ne s'était pas encore aussi largement répandue : les vices simples pouvaient être guéris par des remèdes simples. À présent, il faut se munir de défenses d'autant plus solides que les assauts dont nous sommes menacés sont plus violents.

 

caducee-medecins1.jpg

 

fleurs autre020D’une médecine à l’autre

 

Autrefois, la médecine consistait à connaître un petit nombre de plantes qui permettaient d'étancher le sang et de cicatriser les plaies ; ensuite elle a progressivement atteint cette extraordinaire complexité. Quoi d'étonnant ? Elle avait moins à faire quand les corps étaient fermes et résistants, et la nourriture facile à digérer, vierge des artifices inventés par la volupté. Depuis qu'on mange non plus pour apaiser la faim, mais pour l'exciter, et qu'on a trouvé mille condiments pour stimuler l'appétit, les aliments ne viennent plus combler un manque, mais imposer une surcharge. Que de conséquences funestes ! Ainsi le teint livide, les muscles qui tremblent sous l'effet du vin, la maigreur due aux indigestions, plus pitoyable que celle qu'engendre la faim. Ainsi la démarche incertaine et trébuchante de l'ivrogne qui titube du matin au soir. Ainsi l'humeur qui s'infiltre sous la peau et le gonflement du ventre qui a pris l'habitude d'absorber plus qu'il ne peut contenir. Ainsi l'épanchement d'une bile jaunâtre, qui ternit le teint ; putréfaction des organes ; doigts recroquevillés qu'on ne peut plus bouger ; inertie du système nerveux qui ne sent plus rien, ou tremblement incessant de tout le corps. Que dire des vertiges ? Ou bien des troubles de la vue et de l'ouïe, des violentes migraines qui font de la tête un volcan, et des abcès qui affectent les intestins ou la vessie ? Que dire encore des fièvres aux formes innombrables, qui tantôt envahissent brutalement le malade, tantôt s'insinuent en lui pour distiller leur poison, tantôt s'accompagnent de frissons et de spasmes ? A quoi bon énumérer les autres maladies par lesquelles on paie chèrement les voluptés ?


Ils n'étaient pas touchés par ces maux, les hommes qui ne s'étaient pas encore liquéfiés dans les raffinements des plaisirs, et qui étaient à la fois leurs propres maîtres et leurs propres serviteurs. Ils endurcissaient leur corps par le travail et le véritable effort, que demandait la course, la chasse ou le labour. La nourriture qui les attendait ne pouvait convenir qu'à des estomacs affamés ! On n'avait donc nul besoin de tout l'attirail de nos médecins, de tous les instruments de nos chirurgiens et de toutes nos boîtes de pilules. La maladie était simple car simple était sa cause : la multiplicité des maux provient de la multiplicité des plats. Vois quel mélange d'aliments doit passer dans un seul gosier : c'est le luxe qui le veut, ce fléau des terres et des mers. Inévitablement, des ingrédients si divers ne peuvent s'accorder entre eux et, une fois avalés, ils provoquent une indigestion du fait de leur incompatibilité. Rien d'étonnant à ce qu'une nourriture mal équilibrée engendre des maladies imprévisibles et variées, et que des produits naturellement opposés, si on les engloutit tout d'un coup, soient rejetés ! Ainsi donc, nos malaises sont aussi variés que nos nourritures.


Le plus grand des médecins, le fondateur de la médecine [sans doute s’agit-il d’Aristote], a affirmé que les femmes n'étaient sujettes ni à la calvitie ni à la goutte : pourtant, elles perdent leurs cheveux et elles sont goutteuses. Ce n'est pas leur nature qui a changé, mais leur vie : en égalant les hommes dans la débauche, elles les ont aussi égalés dans les ennuis de santé ! Comme eux, elles passent des nuits blanches, comme eux elles boivent, et elles les défient à la lutte et dans les beuveries. Comme eux aussi elles rendent par la bouche ce qu'elles ont avalé quand leur organisme n'en voulait pas et vomissent la quantité exacte du vin qu'elles ont bu. Tout comme eux, elles sucent de la neige pour soulager leur estomac en feu. Au lit non plus elles ne se laissent pas dominer par le mâle : nées pour le rôle passif (que les dieux et les déesses les maudissent !) elles ont inventé cette infâme perversité : pénétrer leur partenaire. Comment donc s'étonner si le plus grand des médecins est pris en flagrant délit de mensonge quand on voit tant de femmes chauves et atteintes de la goutte ? Elles ont perdu les privilèges de leur sexe à cause de leurs vices, et pour s'être dépouillées de leur féminité, elles ont été condamnées aux maladies masculines.


Les médecins de jadis ne savaient pas prescrire des repas fréquents ni utiliser le vin pour ranimer un pouls défaillant ; ils ne savaient pas pratiquer la saignée ni soigner une maladie chronique en recourant au bain et à l'étuve ; ils ne savaient pas, en ligaturant les bras et les jambes, repousser aux extrémités du corps le foyer du mal qui gît caché dans les profondeurs. Il n'était pas nécessaire de chercher partout mille sortes de secours quand il y avait si peu de dangers. Aujourd'hui en revanche, quels progrès la maladie a accomplis ! Nous payons les intérêts des plaisirs que nous avons poursuivis sans retenue, sans respect de rien.

 

gateau2.jpg

 

fleurs autre020Table et santé

 

Nos maladies sont innombrables. Tu t'en étonnes ? Compte donc les cuisiniers. On a cessé d'étudier ; les professeurs d'arts libéraux sont en chaire devant des salles vides. Dans les écoles de rhétorique et de philosophie, c'est le désert : mais quelle foule dans les cuisines, quel rassemblement de jeunes gens autour des fourneaux des fils de famille ! Je passe sur ces troupeaux de malheureux garçons qui, arrivés au bout du festin, sont réservés à d'autres outrages, dans la chambre. Je passe sur les bataillons de prostitués qu'on répartit selon leur nationalité et selon leur couleur : tous doivent avoir le même velouté, la même longueur de duvet au menton, la même nature de cheveux — quelle horreur, si une tête à cheveux raides se trouvait au milieu de chevelures frisées ! Je passe sur la foule des pâtissiers, sur celle des serviteurs qui, au signal donné, courent de tous côtés pour apporter les plats. Dieux bons, quel remue-ménage pour la satisfaction d'un seul ventre !


Eh bien, ces champignons, poison exquis, n'accomplissent-ils pas selon toi un travail souterrain, même si aucune réaction ne se fait sentir sur l'instant ? Allons donc ! Cette neige qu'on avale en plein été, crois-tu qu'elle ne durcisse pas le foie ? Et ces huîtres, cette chair visqueuse gorgée de fange, elles ne te feraient pas absorber un peu de leur vase bien grasse ? Quant à ce garum [Il s'agit d'une saumure faite avec les intestins de certains poissons, confits dans du vinaigre et poivrés, ou dans l'eau et le sel, ou dans l'huile, en y ajoutant des fines herbes. Il servait d'assaisonnement obligé aux plats de poissons et de coquillages.], précieuse pourriture de mauvais poissons, dont un magasin a le monopole, ne brûle-t-il pas les entrailles de sa saumure putréfiée ? Ces purulences qui, à peine sorties du feu, passent directement dans la bouche, peuvent-elles sans dommages s'éteindre au sein de notre organisme ? Après cela, quels renvois écœurants et pestilentiels ! Comme on se dégoûte soi-même, quand on sent monter les relents du vin mal digéré ! Tout ce qu'on a absorbé dans ces conditions pourrit dans l'estomac, qui ne peut l'assimiler. [...]

 

 

symbole-philo3.jpg

 

fleurs autre020Les nouveaux habits du philosophe

 

Je t'en dis autant de la philosophie. Elle était plus simple quand les vices étaient moins importants et ne réclamaient que des remèdes légers : contre un si grand bouleversement des mœurs, il faut employer tous les moyens. Puissions-nous enfin, de cette manière, enrayer l'épidémie ! Notre folie ne s'arrête pas à notre vie privée : elle déborde sur la communauté. Nous réprimons les meurtres individuels ; mais les guerres et le glorieux assassinat de nations entières ? La cupidité, la cruauté ne connaissent plus de limites. Tant qu'ils sont pratiqués en secret par des particuliers, ces vices sont pourtant moins nuisibles et moins monstrueux ; mais c'est par des sénatus-consultes (lois votées) et des plébiscites que l'on commet des atrocités et qu'on ordonne officiellement aux citoyens ce qu'on interdit aux individus. Des actes que l'on paierait de sa tête si on les commettait en cachette reçoivent nos éloges si l'on met une tenue de soldat pour les perpétrer. Les hommes n'ont pas honte, ces êtres si doux, de s'entretuer avec joie, de faire la guerre et de la transmettre en héritage à leurs enfants, alors que les bêtes brutes vivent en paix.


Face à une folie qui a si largement étendu son empire, la philosophie est devenue plus active, s'armant de forces proportionnées à celles de l'adversaire qu'elle allait combattre. Auparavant, il était facile de sermonner ceux qui avaient un penchant pour la bouteille ou qui versaient dans la gourmandise ; on n'avait pas un grand effort à fournir pour ramener à la sobriété une âme qui s'en était un peu écartée :


« Maintenant, il faut des mains agiles, maintenant on a besoin de maîtres artisans. »


Partout c'est la course aux plaisirs. Il n'est pas de vice qui reste à l'intérieur de ses limites : ainsi le luxe nous précipite-t-il dans la cupidité. Qu'est-ce que le bien ? On l'a oublié : aucune honte à avoir, si le profit est à la clé ! L'homme, objet sacré pour l'homme, on le tue aujourd'hui par jeu, pour passer le temps. Il était sacrilège de lui apprendre à porter ou à recevoir des coups : à présent on le produit en public nu et sans armes, et tout le spectacle qu'on attend de lui, c'est sa mort.


Quand les mœurs ont atteint ce degré de perversion, on a besoin d'un remède plus violent que d'habitude pour prendre à la racine un mal bien implanté : il faut se munir de dogmes pour arracher définitivement les idées reçues qui font prendre le faux pour le vrai. Joints à ces principes généraux, les préceptes particuliers, les consolations, les encouragements pourront être efficaces : en soi, ils n'ont aucun effet. [...] 

Sénèque (4 av. JC – 65 ap. JC), Lettres à Lucilius.

Agora, Les Classiques

symbole-sagesse-boudhiste3.jpg

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

R
<br /> Je ne suis pas philosophe et ne connais Sénèque que par quelques lignes du Récit d'Euribate traitant du retour de la flotte grecque de Troie vers Ithaque et de son<br /> naufrage vers le cap Capharée.<br /> <br /> <br /> Par contre je viens de relire quelques textes d'Aldous Huxley (Le meilleur des mondes et Retour sur...) qui, bien avant la mise en commun des<br /> possibilités informatiques parlent des dérives possibles du contrôle des citoyens par ces possibilités techniques.<br /> <br /> <br />  <br />
Répondre
<br /> <br /> Merci pour cet apport. La réflexion de Sénèque (article) a aussi une étonnante résonance avec ce que nous à notre époque. Amitiés. TD<br /> <br /> <br /> <br />