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5 décembre 2009 6 05 /12 /décembre /2009 15:14


 LES NAUFRAGES DU DESERT, ENTRE ICI ET LA-BAS

             L'organisation pyramidale des réseaux de l'immigration clandestine présente toute une hiérarchie : des chefs, sous-chefs, passeurs, geôliers et autres rabatteurs  (terme qui rappelle étrangement un autre épisode de l'histoire africaine : la traite des Noirs du 16e au 19e siècle qui eut elle-aussi ses rabatteurs)  dénommés "coxers" ... chacun, apparemment, y trouvant son compte.
            Les policiers et gendarmes algériens, marocains ou maliens tirent également profit de la traversée clandestine vers l'Europe. Cette chaîne aux maillons multiples met en action un monde souterrain, grouillant et avide qui s'agite autour des candidats à l'hypothétique entrée en Europe.
            Le jeune Malien de Gao, après plusieurs tentatives, est devenu lui-même coxer. Il décrit ainsi le mécanisme de l'intérieur :
            "Il y a des coxers partout dans le pays. Ils sont  dans les gares à Bamako (capitale du Mali) et dans les régions, surtout à Kayes d'où partent la plupart des Maliens qui veulent émigrer."
             Ces coxers exercent une véritable profession. Ils rôdent autour de tous les lieux de la ville où passent les candidats au voyage : centres de  vaccination, gares routières et férroviaires, magasins d'approvisionnement en bidons d'eau ... L'achat d'un bidon de 4 litres d'eau est un signe révélateur. Rusés, les rabatteurs repèrent leurs "proies" à leur habillement, leur équipement, leur langue ou leur accent quand il s'agit de ressortissants d'autres Etats africains qui passent par le Mali pour se rendre en Europe, via l'Algérie ou la Libye.
            Repéré, le migrant est pris en charge et va du coxer au passeur. Les policiers sont pour la plupart au centre du système. Le jeune coxer malien précise :
"Avant le voyage, il est conduit dans un "ghetto" (espèce de gîte où les migrants peuvent manger et se loger), où on va essayer de les (sic) pomper un maximum d'argent. Les propriétaires de ces ghettos sont le plus souvent des notables ou des policiers qui s'abritent derrière un personnage "écran" chargé de la gestion de l'établissement."
             Ces ghettos constituent un véritable déni des droits humains où les candidats au voyage sont exploités, dépouillés, violentés sans aucun recours.
Le coxer ajoute :
            "Lorsque l'émigrant commence à se rebiffer, un policier le prend en charge. Il ne faut pas que le pigeon renonce à voyager. Les intimidations arrivent toujours  à bout de sa vélléité de résistance car de toute manière, tout le monde est complice de ce "travail", des policiers aux magistrats, c'est une mafia qui s'enrichit sur le dos du clandestin et il ne peut aller se plaindre, même s'il connaît ses voleurs."
             Pour ceux qui continuent, le franchissement de la frontière ne signifie en rien la fin de l'exploitation et la pénibilité de la route. Il leur faut vivre les mêmes épreuves en Algérie, avec les mêmes passeurs, les mêmes réseaux  et les mêmes méthodes. Le racket, l'intimidation, la violation en toute impunité des droits élémentaires de l'individu composent le viatique commun.
             Ce que vivent ces clandestins mériterait d'être mieux connu, d'un point de vue strictement humain, mais aussi en vue d'un travail de fond sur l'immigration irrégulière, ses ressorts profonds ainsi que ses effets à différents niveaux. Cette forme de migration ne peut être traitée efficacement qu'à cette condition.
           Selon Serge Daniel (auteur de Les Routes clandestines. L'Afrique des immigrés et des passeurs), "c'est au niveau mental qu'on reconnaît un clandestin. C'est un homme décidé. Parce que ce qu'il incarne dépasse sa personne ... parce que la pression sociale et familiale est telle que beaucoup préfèrent la mort à la honte."
          Chaque clandestin est ainsi au coeur d'une chaîne d'espoirs inassouvis. C'est sans doute pour cette raison que le clandestin tombe facilement dans les filières mafieuses de l'immigration qui couvrent tout l'Ouest -africain, rappelant une fois encore les réseaux ramifiés de la traite négrière.
          Et lorsqu'il se retrouve au milieu du désert, abandonné de tous, anonyme, incapable d'avancer ou de revenir en arrière, exploité, brimé, il devient souvent une recrue de choix pour les islamistes de la mouvance Al -Qaida qui rôdent dans la région, et qui l'enrôlent au prix de paroles mielleuses. Ainsi embrigadé, le clandestin bascule dans une autre culture. 


  
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