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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 09:03

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CONTRE L’OFFENSE ET L’OBSTACLE

 fleurs 173

De l’obstacle, comment tirer le meilleur parti ?

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oiseau mouche 013Lorsque tu es offensé par une faute d'autrui, fais retour aussitôt sur toi-même et vois si tu n'as pas à ton actif quelque faute semblable, en regardant comme un bien, par exemple, l'argent, le plaisir, la gloriole et autres choses semblables. En t'appliquant à cela, tu auras tôt fait d'oublier ton ressentiment, dès que cette pensée te viendra : « Il y est contraint. Que peut-il faire ? » Ou bien, si tu le peux, délivre-le de la contrainte.

 

[…]

 

fleurs autre020De cette façon, en effet, tu verras sans cesse que les choses humaines ne sont que fumée et néant, surtout si tu te rappelles en même temps que ce qui s'est une fois transformé ne reparaîtra plus jamais dans l'infini du temps. Pourquoi donc t'évertuer ? Pourquoi ne te suffit-il pas de passer décemment ta courte existence ? De quelle matière et de quel sujet tu te prives ! Tout cela, en effet, qu'est-ce autre chose que des sujets d'exercice pour une raison qui apprécie exactement et conformément à la science de la nature ce qui se passe dans la vie ? Persiste donc jusqu'à ce que tu te sois approprié ces pensées, comme un robuste estomac s'approprie tout, comme un feu ardent fait flamme et lumière de tout ce que tu y jettes.

 

oiseau mouche 013Qu'il ne soit permis à personne de dire de toi avec vérité que tu n'es pas simple ou que tu n'es pas bon. Mais fais mentir quiconque aurait de toi une pareille opinion. Cela dépend absolument de toi. Qui donc t'empêche, en effet, d'être bon et simple ? Tu n'as qu'à décider de ne plus vivre, si tu ne dois pas être un tel homme, car la raison n'exige pas que plus longtemps tu vives, si tu n'es pas un tel homme. 

 

fleurs autre020Qu'est-il possible, en cette matière, de faire ou de dire qui soit conforme à la plus saine raison ? Quoi que ce soit, en effet, il est possible de le faire ou de le dire, et ne prétexte pas que tu en es empêché.

Tu ne cesseras pas de gémir avant d'avoir ressenti que, ce que le plaisir est aux voluptueux, tel doit être pour toi l'accomplissement, en toute matière de choix et de rencontre, de tout ce qui est conforme à ta constitution d'homme. Il faut, en effet, regarder comme une jouissance toute activité que tu peux déployer selon ta propre nature, et tu le peux en toute occasion. Il n'est pas donné au rouleau de se laisser aller partout au mouvement qui lui est propre, ni à l'eau, ni au feu, ni à toutes les autres choses que régissent une nature ou une vie sans raison. Nombreux sont les obstacles qui les arrêtent. Mais l'esprit et la raison peuvent passer au travers de tout ce qui leur résiste, au gré de leur nature et de leur volonté. Mets-toi devant les yeux cette facilité, qui permet à la raison de passer à travers tout obstacle, tout comme au feu de monter, à la pierre de descendre, au rouleau de glisser sur les pentes ; et ne recherche rien de plus. Tous les autres obstacles, en effet, ou bien ne sont que pour le corps, ce cadavre, ou bien — à moins que ce ne soit par le fait d'une opinion donnée et d'une concession de la raison même — sont incapables de blesser et de faire aucun mal, sinon l'homme qui les subirait s'en trouverait aussitôt plus mal. Chez tous les êtres différemment constitués, en effet, quelque mal qui leur arrive, celui qui l'éprouve s'en trouve plus mal. Ici, au contraire, s'il faut l'affirmer, l'homme devient d'autant plus fort et d'autant plus digne de louanges, qu'il sait mieux tirer des obstacles le parti le meilleur.

 

[…]

 

oiseau mouche 013A celui qui a été mordu par les vrais principes, il suffit d'un mot, même du plus court et du plus rebattu, pour lui rappeler d'être sans chagrin et sans crainte. Par exemple :

 

« II y a des feuilles que le vent répand à terre...

Ainsi des races des hommes. »

 

Feuilles aussi tes propres enfants. Feuilles aussi ces hommes qui t'acclament avec sincérité et te bénissent, ou qui, au contraire, te maudissent, secrètement te blâment et se moquent de toi. Feuilles pareillement ceux qui recueilleront ta renommée posthume. Toutes ces feuilles, en effet,

 

« naissent en la saison printanière ».

 

Puis le vent les abat, et la forêt en fait pousser d'autres à leur place. Ce que toutes choses ont de commun est de ne durer que peu de temps. Mais toi, tu fuis et tu recherches tout, comme si tout devait être éternel. Encore un peu et tu auras fermé les yeux ; et celui qui t'aura porté en terre, un autre déjà le pleurera.

 

fleurs autre020Il faut qu'un œil soit en état de voir tout ce qui est visible, et ne dise pas : « Je veux du vert », car c'est le fait d'un homme aux yeux malades. De même, une ouïe, un odorat sain doivent être prêts à tout ce qui peut être entendu ou olfacté. Un estomac sain doit aussi se comporter de même à l'égard de tout ce qui est nourriture, comme la meule vis-à-vis de toutes les moutures qui lui sont destinées. Une intelligence saine doit aussi être prête à tout ce qui peut arriver. Mais celle qui dit : « Puissent mes enfants avoir la vie sauve ! » ou bien : « Puissé-je, quoi que je fasse, par tous être loué ! » est un œil qui réclame du vert, ou des dents qui réclament du tendre.

 

oiseau mouche 013Nul n'a reçu un sort suffisamment heureux pour n'être point, à sa mort, entouré de gens qui saluent avec joie le mal qui lui arrive. Etait-il consciencieux et sage ? Au dernier moment, il se trouvera quelqu'un pour dire à part soi : « Nous allons enfin respirer sans ce maître d'école ! Il ne fut pas sans doute bien gênant pour aucun de nous ; mais je sentais qu'en secret il nous désapprouvait. » Voilà ce qu'on dira du consciencieux. Mais, pour nous autres, combien d'autres motifs font désirer à plusieurs de se voir débarrassés de nous ! Tu devras y réfléchir en mourant, et tu t'en iras d'autant plus aisément que tu penseras : « Je quitte cette vie au cours de laquelle mes associés eux-mêmes, pour qui j'ai tant lutté, tant formulé de vœux, tant conçu de soucis, sont les premiers à désirer me soustraire, dans l'espérance qu'ils en retireront quelque éventuel avantage ! » Pourquoi donc tiendrait-on à prolonger son séjour ici-bas ?

Ne t'en va pas cependant en ayant pour cela des sentiments de moindre bienveillance pour eux. Mais, conservant ton caractère ordinaire, sois amical, bienveillant, amène, sans d'ailleurs laisser croire qu'on t'arrache. Mais, de la même façon que l'âme, dans une belle mort, s'échappe facilement du corps, il faut ainsi te retirer d'eux. C'est à eux, en effet, que la nature te lia et t'assembla. — Mais aujourd'hui elle t'en sépare. — Je m'en sépare donc comme on se quitte entre intimes, sans résister mais aussi sans contrainte, car c'est aussi là un de ces actes conformes à la nature.

 

fleurs autre020Prends pour habitude, à toute action, si possible, que tu vois faire à quelqu'un, de te demander à toi-même : « A quel but cet homme rapporte-t-il cette action ? » Mais commence par toi-même, et examine-toi le premier.

 

oiseau mouche 013Souviens-toi que le fil qui te meut comme une marionnette est cette force cachée au-dedans de toi, cette force qui fait qu'on s'exprime, qu'on vit et qui, s'il faut le dire, fait qu'on est homme. Ne te la représente jamais comme confondue avec le réceptacle qui l'enveloppe, ni avec ces organes qui sont collés autour. Ils sont comme des outils, avec cette seule différence qu'ils naissent naturellement avec nous, vu que ces parties de notre être ne lui servent pas plus, sans la cause qui les met en mouvement et les ramène au repos, que la navette à la tisseuse, le roseau à l'écrivain, et le fouet au cocher.

 

Marc-Aurèle (121-180 ap. JC), Pensées pour moi-même.

chouette2

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