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29 décembre 2010 3 29 /12 /décembre /2010 15:29

001-CUne charte contre l'esclavage et pour les droits humains

Un document aussi essentiel que curieux, qui nous vient du fond de l'histoire africaine, et qui affirme que :

- "Toute vie humaine est une vie"

- "Une vie ne vaut pas mieux qu'une autre".

C'était en 1222. Bien avant la Révolution française de 1789 ou le Parlement britannique ! ( 1222, Année où "la grande comète dite comète de Halley illumine le Mali" ).

Cette charte émane de la Confrérie des Chasseurs du Mandé (en Afrique de l'Ouest, le chasseur n'est pas seulement celui qui va chasser le gibier. C'est, au sens traditionnel du terme, celui qui détient des savoirs, des dons, des valeurs, qui impliquent, de sa part, quelques obligations envers la nature et la société).

Cette confrérie qui a probablement vu le jour au 3e siècle après JC, est une société initiatique d'hommes, qui se disent symboliquement "enfants de Sanéné et Kontron". Elle est surtout connue à partir des 11e et 12e siècles, tout particulièrement sous le règne de Soundiata kéita, considéré comme le véritable fondateur de l'Empire du Mali. (Le Mandé est le berceau de l'Empire du Mali).

Avant Soundiata Kéita, en Afrique de l'Ouest, les razzias, la capture et la déportation d'esclaves, liées à l'expansion musulmane, avaient atteint la dimension d'un véritable fléau imposé aux populations. Soundiata, dès son avènement, résolut d'y mettre un terme grâce au concours de la Confrérie des Chasseurs du Mandé, qui, depuis plusieurs années déjà, s'était investie dans la lutte contre les trafiquants d'esclaves.

La Charte, en fait le serment fait par les chasseurs de mettre un terme définitif à la traite, fut proclamée en 1222, c'est-à-dire au Moyen Age de l'histoire européenne. Elle reflète la situation qui prévalait à l'époque en Afrique de l'Ouest. 

  Au-delà du contexte historique, ce document recèle une véritable philosophie de l'existence, celle des rapports entre membres de la "Communauté humaine", sans distinction d'origines, géographique, ethnique, ou d'appartenance religieuse. C'est une adresse au "genre humain" : pour tous les temps et tous les lieux. Elle a incontestablement valeur d'universalitéTrois choses essentielles notamment en émanent. Dans son préambule on note : 

- "Le Mandé fut fondé sur l'entente et la concorde", ce qui exclut toute forme de discrimination et implique la liberté et la fraternité.

- "Toute vie humaine est une vie", et mérite respect et dignité.

- "Une lutte sans merci doit être menée contre ces fléaux sociaux que sont la famine et l'esclavage", qui portent atteinte à la dignité de l'Homme et dégradent son image.

La Charte énonce par ailleurs ces préceptes fondamentaux qui sont les véritables assises du concept de droits humains :

Tout humain est libre de "voir ce qu'il a envie de voir, dire ce qu'il a envie de dire et faire ce qu'il a envie de faire, dans le respect de son prochain".

La "Charte africaine des Droits de l'Homme et des Peuples", proclamée en 1981 s'inspire précisément de la Charte du Mandé de 1222.

Copie de la Charte du Mandé

BWBW1077

La Charte du Mandé

Les enfants de Sanéné et Kontron déclarent :

Toute vie humaine est une vie.

Il est vrai qu'une vie apparaît à l'existence avant une autre vie,

Mais une vie n'est pas plus « ancienne »,

Plus respectable qu'une autre vie,

De même qu'une vie ne vaut pas mieux

Qu'une autre vie.

 

Les enfants de Sanéné et Kontron déclarent :

Toute vie étant une vie,

Tout tort causé à une vie exige réparation.

Par conséquent,

Que nul ne s'en prenne gratuitement à son voisin,

Que nul ne cause du tort à son prochain,

Que nul ne martyrise son semblable.

 

Les enfants de Sanéné et Kontron déclarent :

Que chacun veille sur son prochain,

Que chacun vénère ses géniteurs,

Que chacun vénère ses enfants,

Que chacun pourvoie aux besoins

Des membres de sa famille.

 

Les enfants de Sanéné et Kontron déclarent :

Que chacun veille sur la terre de ses pères.

Par patrie, pays, ou terre des pères,

Il faut entendre aussi et surtout les hommes :

Car tout pays, toute terre qui verrait les Hommes disparaître de sa surface

Connaîtrait le déclin et la désolation.

 

Les enfants de Sanéné et Kontron déclarent :

La faim n'est pas une bonne chose,

L'esclavage n'est pas non plus une bonne chose ;

Il n'y a pire calamité que ces choses-là,

Dans ce bas monde.

Tant que nous disposerons du carquois et de l'arc,

La famine ne tuera personne dans le Mandé,

Si d'aventure la famine survient.

 

La guerre ne détruira plus jamais de village

Pour y prélever des esclaves ;

C'est dire que nul ne placera désormais

Le mors dans la bouche de son semblable

Pour aller le vendre ;

Personne ne sera non plus battu au Mandé,

A fortiori mis à mort,

Parce qu'il est fils d'esclave.

 

Les enfants de Sanéné et Kontron déclarent :

L'essence de l'esclavage est éteinte ce jour,

« D'un mur à l'autre »,

D'une frontière à l'autre du Mandé ;

Les razzias sont bannies

A compter de ce jour au Mandé ;

Les tourments nés de ces horreurs

Disparaîtront à partir de ce jour au Mandé.

Quelle horreur que la famine !

Un affamé ignore

Toute pudeur, toute retenue.

Quelle souffrance épouvantable

Pour l'esclave et l'affamé,

Surtout lorsqu'ils ne disposent

D'aucun recours.

L'esclave est dépouillé

De sa dignité partout dans le monde.

Les gens d'autrefois nous disent :

« L'homme en tant qu'individu

Fait d'os et de chair

De moelle et de nerfs,

De peau recouverte de poils et de cheveux

Se nourrit d'aliments et de boissons ;

Mais son âme, son esprit vit de trois choses :

Voir ce qu'il a envie de voir,

Dire ce qu'il a envie de dire,

Et faire ce qu'il a envie de faire.

Si une seule de ces choses

Venait à manquer à l'âme,

Elle en souffrirait,

Et s'étiolerait sûrement. »

En conséquence, les enfants

De Sanéné et Kontron déclarent :

Chacun dispose désormais de sa personne,

Chacun est libre de ses actes,

Dans le respect des « interdits »,

Par la loi de sa patrie.

 

Tel est le Serment du Mandé

A l'adresse des oreilles du monde tout entier.

BWBW1077

  

C'est sans doute à la fois le premier texte de la déclaration des droits humains et la première abolition de la traite et de l'esclavage au monde ! 

En conclusion, un constat et une question. 

Le constat : les valeurs universelles que sont la liberté, la justice, l'égalité, ne sont pas l'apanage des seuls Occidentaux. Elles sont partagées par d'autres peuples de par le monde, depuis toujours. Il suffit de descendre sur le terrain et, avec modestie, observer, écouter.

La question : même si la Charte ne concerna pas toute l'Afrique en 1222, pourquoi aujourd'hui, sur une bonne étendue du continent, les valeurs prônées par la Charte du Mandé il y a 9 siècles, principalement celles de liberté, égalité, respect et justice pour tous, donc la démocratie, ne trouvent-elles toujours pas leur application pratique et concrète ?

L'Afrique en serait-elle encore là si les idéaux des Chasseurs du Mandé avaient imprégné l'esprit des Africains contemporains en général et celui de leurs responsables politiques en particulier?

091-C

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commentaires

PEMABOU WAH SAMUEL GUY 20/04/2015 15:51

1222, que de temps écoulé pour être en 1789! Mais jusque-là l'occident se refuse de reconnaître en l'Afrique le berceau de la civilisation et l'une des pionnières en ce qui concerne la reconnaissance de la valeur de l'être humain (être digne). Merci Tidiane DIAKITE d'avoir créé cette vitrine qui permet d'amener l'humanité tout entière à apprécier le rôle que l'Afrique noire a joué dans le développement de la civilisation. La Charte du Mandé sert bien d'illustration. En tout cas, c'est aux africains eux-mêmes que revient le devoir de s'approprier cette richesse et de s'en prévaloir. Il faut bien qu'ils mènent leurs réflexions à partir de l'Afrique et non toujours à partir de l'Occident, même quand le repère occidental ne convient pas. Encore merci Tidiane DIAKITE.

26/04/2015 09:51

Commentaire très intéressant. Oui, le salut de l'Afrique doit venir des Africains eux-mêmes. On ne peut imposer de l'extérieur le progrès, le bonheur, à un peuple ! Amitiés. TD