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9 janvier 2022 7 09 /01 /janvier /2022 10:01

 

APRÈS L’ARMISTICE DU 11 NOVEMBRE 1918
LES TIRAILLEURS « SÉNÉGALAIS »

 

 

Que deviennent-ils ?
Comment ont-ils été recrutés ? Volontaires ou contraints ?

 

 

¤ Que deviennent-ils après l’armistice du 11 novembre ?

Un certain nombre ont regagné leur foyer en Afrique, d’autres ne bénéficient pas encore du repos que suppose la signature de l’armistice.

Ceux qui sont retournés chez eux, vont-ils rejeter la France parce que cette dernière n’a pas honoré les promesses faites pendant la guerre. Il n’en fut rien. Ils restèrent au contraire dévoués à la France comme en 1914, en Algérie comme au sud du Sahara.

Les Algériens embrigadés par le gouvernement dans le civil pour travailler soit dans les usines de guerre soit dans des entreprises privées représentent un autre regard, une autre vision de la France et des Français, une autre conscience, sans doute moins idyllique des rapports Français-Algériens. G. Meynier dans son analyse aboutit à la conclusion que la guerre a été un puissant révélateur d'identité et nous fait assister tout au long du premier conflit mondial, à la naissance de la conscience identitaire chez les Algériens. Ainsi, au tout début de la guerre, les soldats algériens recrutés et fraîchement déversés sur le front se désignaient eux-mêmes comme «indigènes». En 1916-1917, ils sont «Arabes», se reconnaissent et s'identifient comme tels. A l'extrême fin du conflit, en 1918, ils deviennent « Algériens ». Mais selon G. Meynier, ce terme d'Algérien ne s'impose vraiment que dans l'entre-deux guerres.

Malgré tout, un fait d'importance reste à considérer : c'est que ces soldats algériens lorsqu'ils rentrent chez eux se mettent à réclamer pour leurs enfants le droit d'accéder à l'école française. Détail hautement significatif. Les intellectuels de la « Jeune Algérie » proclament haut leur idéal d'assimilation. Cependant, sur le terrain même en Algérie, l'après-guerre est lourd de désenchantement, de désillusion, et ce sera aussi l'un des moments privilégiés de l'analyse des relations entre les Français d'Algérie, et les Algériens de souche. G. Meynier en présente quelques épisodes marquants. Fraîchement rentrés du front, les « tirailleurs » sont bien à ranger parmi « ceux qui ont des droits sur nous » pensent et affirment les Français d'Algérie. Mais très vite, le naturel reprenant le dessus, les expressions évoluent (sans doute les sentiments aussi)... selon les cas ; c'est dès le printemps de 1919 note Meynier, que les références à « nos frères indigènes » ou à « nos compatriotes musulmans » disparaissent. Les éloges progressivement ne s'adressent plus qu'aux « tirailleurs » puis à nos « turcos ». Vers la fin de l'année 1919, un nouvel esprit « révisionniste » fait son apparition. On commence à minimiser la « contribution algérienne à la défense de la France » et tout bascule dans la franche hostilité entre les deux communautés française et musulmane à partir du début des années vingt selon Meynier qui affirme : « A ce moment, on assiste à une campagne de presse et à une mobilisation de la bourgeoisie coloniale d'une violence qui ne sera égalée qu'en 1936 au moment du projet Violette ». On constate qu’en fait rien n’a changé.

 

 (Note : en réalité le projet Blum-Violette. Maurice Violette, ancien gouverneur général de l'Algérie, membre du gouvernement du Front Populaire en 1936 a donné son nom à ce projet qui prévoyait d'accorder le droit de vote à 22 000 algériens, mais ce projet échoua.).

 

 

Au sud du Sahara on retrouve un peu la même situation.

À leur retour les combattants africains ont été bien accueillis par leurs proches et par l’administration coloniale. Mais les promesses faites ne sont pas, là non plus, respectées. Ces anciens combattants n’ont jamais eu de pension de guerre comme les soldats français. Ils n’ont reçu qu’une prime de démobilisation peu importante. Malgré tout, cela a fait de certains, les plus riches du village et donc enviés.

À côté de cela, beaucoup sont fiers et admirés d’avoir été en France et de « baragouiner » le français.
Mais en définitive ils restèrent « indigènes ».

Ceux qui sont rentrés à partir de 1919 reviennent effectivement avec des habitudes nouvelles et un état d'esprit nouveau. Pouvait-il en être autrement ? Ces hommes sont doublement marqués, par la guerre d’abord mais aussi par le contact et l'expérience de la Métropole qu'ils ont découverte pour la première fois de leur existence. Le grand souhait de l'Administration coloniale, c'est que ces hommes, rentrés au logis originel soient rapidement « réabsorbés » par leur milieu.

Mais une analyse fine de leurs réactions à leur retour doit prendre en compte un certain nombre de facteurs parmi lesquels, en tout premier lieu, le mode et les conditions de leur recrutement dans l'armée française. Comment ils ont été « livrés » aux Blancs et sacrifiés ; car, être recruté, être déclaré apte, bon pour le service des armes signifiait dans la mentalité collective africaine, l'octroi d'un biller simple, sans retour. De ce fait, ceux qui sont partis étaient pour la plupart des marginaux, des captifs ou des gêneurs dont la société a pu ainsi se débarrasser à bon compte. Or ces hommes reviennent au village non seulement auréolés du prestige du combattant, mais aussi avec une série d'avantages matériels et de privilèges civiques. Le plus significatif est aussi qu'ils soient rentrés bardés de quelques certitudes, sommaires certes, mais révélatrices d'un choc mental, expression d'un passé, du vécu immédiat et du présent.

 

 

La prime de démobilisation offerte par la France, plus ou moins conséquente selon, les années de service mais aussi le nombre et l'importance des campagnes constitue la première marque distinctive qui sépare « l'Ancien Combattant » du reste de la population. Cette prime, même réduite à sa plus simple expression fait de l'ancien soldat un homme à part, un « possédant ». Ils font donc incontestablement figure de « privilégiés » au sein de leur communauté. Les mieux nantis à cet égard sont sans aucun doute les militaires de carrière qui rentrent après quinze années de service, bénéficiant ainsi d'une pension régulière. Le deuxième facteur à prendre en compte dans l'attitude des démobilisés vis-à-vis de leur milieu originel et de l'Administration coloniale réside dans ces avantages acquis. Leur réinsertion devait être facilitée par la création d'emplois réservés, notamment dans le chemin de fer qui se développait dans les colonies françaises au lendemain de la Première Guerre mondiale, également des postes administratifs sous-qualifiants. Mais seule une minorité d'anciens combattants purent en bénéficier effectivement car il fallait savoir lire et écrire le français. Les moins qualifiés trouvent tout de même parfois des emplois à leur mesure comme celui de « garde-cercle » vers lequel beaucoup vont se tourner, de « planton » ou gardien des édifices officiels pour lesquels il n'était guère indispensable d'être expert en français.

Dans l'ensemble, cette minorité constituera une couche sociale nouvelle, celle de petits fonctionnaires africains subalternes qui seront des agents de l’acculturation, capables de se muer à l'occasion en agents de contestation — le fait que plus de 80% de ces mobilisés soient analphabètes a singulièrement limité la portée de cette acculturation. Leur caractéristique essentielle fut d'être soustraits au régime de « l'indigénat »(1) c'est-à-dire qu'en cas de délit, ils passent devant un tribunal de statut français avec droit à la défense, contrairement au simple « tribunal » du commandant de cercle (2)

 

Organigramme de l’administration coloniale

***

Quel privilège pour l’ancien combattant que de pouvoir passer devant le tribunal français qui offrait la garantie de la défense en permettant le recours aux services d’un avocat, évitant ainsi les griffes de l’interprète et l’humiliation infligée par le commandant, car il était courant que ces jugements soient ponctués de gifles, de coups de pieds ou de bâton qui précédaient l’emprisonnement ou l’amande. Tel était le principe de l’indigénat.

 

 

Les anciens combattants furent — et c'est sans doute le plus important — dispensés de ce qu'on appelait pudiquement à l'époque les « prestations », c'est-à-dire le travail forcé auquel étaient assujettis tous les indigènes. Ils obtinrent par la suite l'extension de ce « privilège » à leur famille.

Ces démobilisés coloniaux, quoique réputés frondeurs sont restés loyaux dans l'ensemble vis-à-vis de l'Administration coloniale à laquelle ils fournissaient auxiliaires et agents bénévoles. Ainsi, les premières victimes du retour des Anciens Combattants furent non point l'Administration coloniale, mais les autorités traditionnelles et l'ordre traditionnel. Beaucoup d'anciens soldats, pour échapper à l'ancienne tutelle, tenteront de devenir chefs eux-mêmes. Quasiment tous, grâce à leur prime de démobilisation ou à leur pension et à l'aura que cela conférait, purent passer outre les conventions sociales ancestrales, s'affranchir de la pression morale des aînés, des « anciens », se marier sans tenir compte de la volonté et des intérêts du clan ou du lignage (ou tentèrent de le faire). Nombre d'entre eux, notamment les anciens captifs ne souhaitaient pas retourner dans leur village, soit qu'ils ne souhaitaient pas retrouver leur ancien statut, soit qu'ils avaient acquis de nouvelles habitudes de vie qui les poussaient à s'installer dans les villes. Ce fut surtout le cas des militaires de carrière. La morphologie et la toponymie de certaines villes d'Afrique en portent la marque. De nouveaux quartiers surgirent de terre, expression d'une nouvelle sociologie. C'est le cas de Quinzambougou dans la périphérie de la ville de Bamako au Mali (traduction du bambara : quartier des 15 ans de carrière, créé au début des années 1920-1930). Ces Anciens Combattants s'installèrent donc en ville où ils tentèrent d'occuper des emplois correspondant aux spécialités et compétences acquises dans l'armée en plus des emplois subalternes offerts par l'Administration coloniale.

Pour ceux qui ont purement intégré leur communauté d'origine, la vie fut souvent émaillée de heurts multiples et incessants avec les  anciennes  coutumes pour celui qui a connu «  le monde ».

 

 

Ceux qui restent au service de la France sont dispersés en Europe, Allemagne, Grèce… pour combattre.

  • En Allemagne, car ce pays ayant refusé de payer les  réparations  dues à la France par le traité de Versailles, la France décide d’occuper la Ruhr afin d’en exploiter ses richesses et ainsi se payer elle-même.

Les Allemands ont très mal pris ce coup de force des Français et surtout d’être occupés par une armée noire. (Voir le livre La Honte noire de Jean-Yves Le Naour).

La « Honte noire » évoquée par Hitler dans Mein Kampf, reprendra vigueur sous le régime nazi.

              En Grèce, au nom de la France, ils doivent aider les républicains à combattre la monarchie

Ces soldats noirs sont aussi utilisés en France comme force de répression des grandes grèves, ainsi à Nice en 1947.

 

 

¤ Comment ont-ils été recrutés ? Volontaires ou contraints ?

Le mode de recrutement des tirailleurs variait selon une série de critères, même si aucun soldat africain ne pouvait se rendre en Europe ou en France sans avoir suivi un rituel des plus strictes, le nombre de soldats appelé à se rendre en Europe, étant déterminé d’avance, selon la demande des autorités militaires et de l’État français. Le nombre de soldats recrutés dépendait strictement des besoins de combattants, d’où la fluctuation du nombre. Mais, ce qui demeure immuable, c’est le parcours de recrutement effectué par le futur soldat qui doit franchir un à un les différents échelons de l’administration coloniale, comme représenté sur le schéma ci-dessus, parcours inverse des ordres venus d’en haut.

La plupart des soldats africains étaient recrutés par réquisition et non par conscription, l’état civil étant alors quasiment inconnu dans les colonies françaises (et ne fit pas partie non plus du legs de la France à l’Afrique au moment de l’indépendance).

 

 

Après la Première Guerre mondiale (1914-1918), une autre guerre mondiale, la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945). Comme en 1914, la France fit appel à ses colonies et les tirailleurs fraîchement recrutés, prirent le chemin de la métropole dans la gaîté, en chantant :

« C’est nous les Africains
Nous venons des colonies
Pour sauver la Patrie.
Nous avons tout quitté,
Parents, gourbis, foyers
Et nous gardons au cœur
Une invincible ardeur
Car nous voulons porter haut et fier
Le beau drapeau de notre France entière ;
Et si quelqu’un venait à y toucher,
Nous serions là pour mourir à ses pieds.
Battez, tambours, à nos amours
Pour le pays, pour la Partie,
Mourir au loin, c’est nous les Africains. »

                                  (Hymne de la 3e division d’infanterie algérienne pendant la 2e Guerre mondiale).

 

 

 

Notes :

1-« privilège » aboli du temps de l’État Français sous Vichy.
2- Terme désignant l'administrateur français à la tête de la circonscription administrative appelée cercle. À l'échelon immédiatement inférieur, se trouvait l'administrateur chef de subdivision ou commandant de la « subdivision » également français.  Le pouvoir de l’un et de l’autre était sans bornes sur les populations.) (Voir organigramme)

 

 

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commentaires

P
toujours très enrichissant !
Répondre
Merci. Bonne lecture pour les prochains articles. Cordialement. TD