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1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 09:06

OBSERVATION ET RÉFLEXION

Hier, aujourd’hui, demain

 

Extrait de

Tidiane Diakité, Dialogues impromptus à une voix,
                           Archéologie d’une conscience, 2001.

« Ce siècle a incontestablement du bon. Qui le nierait ? Même si ses nouvelles valeurs, au rang desquelles l'intempérance, sous toutes ses formes : la vitesse, la consommation, les technologies de l'information... sont sujets de préoccupation. On veut aller vite, trop vite, on veut consommer vite, trop vite, on veut vivre vite, trop vite... Ainsi, les fruits sont-ils « mûris » et consommés avant terme ; de même les veaux, moutons, volailles... Toutes valeurs qui ont écrasé les vieilles valeurs non marchandes. On va d'autant plus vite que l'on vit dans un monde sans repères. De ce point de vue, à la devise olympique universellement admise "plus vite, plus fort, plus haut", je substituerais "plus fort, plus haut, mais moins vite". En voulant aller plus vite, trop vite, deux notions qui sont deux données fondamentales de notre existence, la patience et la durée se perdent ; perte aux conséquences incalculables. On perd le sens de la patience. Or sans patience, il n'est guère de durée, ni de persévérance ou de constance, ni résistance. On ne sait plus attendre, on ne sait plus désirer, ni se désirer. On veut tout, tout de suite. On veut brûler le temps. En brûlant le temps, on se brûle.

On a tendance à oublier qu'il faut d'abord apprendre à marcher avant de courir ou sauter, et que la meilleure façon de marcher, c'est de mettre un pied devant l'autre et de recommencer. Se voulant le siècle de la vitesse, notre siècle est aussi devenu celui de l'instantané. Ainsi nous ne vivons plus que sur des ressorts émotionnels et instantanés. Un événement chasse l'autre en l'espace de quelques heures au mieux ; une mode chasse l'autre, une réforme chasse l'autre, une invention chasse l'autre... Bref, nous assistons à un ping-pong vertigineux de l'esprit, de la réflexion, qui ne permet plus la pensée dense, mûrie et clairement élaborée. On confond vitesse et action, on confond technique et vitesse alors que technique, du grec tekhnikos, formé sur tekhnê, signifie art, art manuel. Or, l'art est lenteur et profondeur, lenteur d'exécution et profondeur de sens. Quelle mentalité individuelle, collective ou sociale cela engendre-t-il ? Quel sort cela fait-il subir à la hiérarchie des valeurs, à la valeur des choses, au sens de la durée, de la fidélité, en un mot de la vie ? L'échelle des valeurs en est brouillée en bien des cerveaux.

A l'inverse, ceux qui ne peuvent suivre cette course endiablée constitue une catégorie à part qui, ayant perdu le sens de l'instant, soit se réfugient dans la contemplation nostalgique passive et recueillie du passé, soit sont tétanisés par la peur du futur, l'angoisse du lendemain, pain béni pour les charlatans en passe de constituer une classe sociale nouvelle, aux effectifs sans cesse en hausse et à la science chaque jour mieux élaborée.

           Ce monde, avec la connivence de la science et des techniques sous toutes leurs formes balance entre deux pôles : le pôle de l'excessivement complexe et celui de la simplification extrême, le pôle de la "perfection des moyens et celui de la confusion des sens". Il devient ainsi d'une part difficile de faire simple dans un monde de tumulte et de fracas où l'écume des vagues empêche de percevoir le mécanisme profond des marées, où le superficiel recouvre les tendances lourdes, l'image et le virtuel, la réalité profonde. De l'autre, la simplification excessive de certains actes quotidiens de la vie suscite des interrogations : de son fauteuil, appuyer sur un bouton pour avoir son petit déjeuner, appuyer sur un autre pour faire ses courses toujours sans bouger de sa chaise, ou demain, voter à toutes les élections sans sortir de chez soi... En tuant tout effort, en éliminant tout goût et toute raison d'agir du corps et de l'esprit, ne tue-t-on pas un peu la vie ? Il est un autre risque à mon sens : la coupure inégale du monde entre la très petite minorité de ceux qui conçoivent ces machines sophistiquées, ces "machines de vie" et l'immense majorité de consommateurs passifs, de corps et d'esprit.

          Ces nouvelles valeurs ont leurs nouveaux maîtres et leurs nouveaux prêtres parmi lesquels l'argent trône à une place de choix. De son piédestal, il régente à sa guise le monde et les mœurs. Une société n'a de valeur que par rapport à la valeur qu'elle accorde à l'homme. Or, la recherche de l'argent pour l'argent, tout comme celle de la science pour la science, tend vers la négation de l'homme. Devenu une valeur en soi qui prime sur l'essentiel, il se livre et se livrera encore longtemps au massacre impuni des vieilles valeurs, celles qui ont régi le monde depuis des millénaires : celles de partage, de solidarité, de respect de la vie humaine... Il sévit jusque dans le sport où l'idéal olympique des Anciens s'est vu tordre le cou en glissant de la noblesse de la couronne de laurier ou de fleurs remise au vainqueur à la médaille monnayable en espèces clinquantes et sonores. Continuant sa marche inexorable et triomphale, il s'insinue dans toute catégorie de sport et en vicie l'esprit et les principes. C'est donc lui qui, plus que jamais donne le ton à ce monde débridé en folie où l'on consomme de plus en plus sans savoir comment produire, ni qui produit quoi. Avec la complicité de l'audimat et de la publicité, nos sociétés sont à ses pieds. Vous avez dit Audimat ? Car la télévision est bien l'un de ses nouveaux maîtres, nouvelle Pythie des temps modernes, oracle des oracles, encensée par ses desservants attitrés, les "Grands Prêtres", elle ne se contente pas de perturber la messe du dimanche (pour ce faire la science avait déjà depuis le seizième siècle fait l'essentiel du chemin et à présent le confessionnal à émigré de l'église au studio de télévision), elle décide de la vie des foyers, unissant et désunissant, mais assénant à tous son enseignement et sa bonne parole. Les formateurs d'aujourd'hui (ceux des enfants comme des adultes), impuissants face à son flot verbal intarissable tentent — mais avec des outils dérisoires — de la dompter en la soumettant aux règles et à l'art de la pédagogie. Jusqu'où ne montera-t-elle pas, couplée à l'informatique et ses réseaux ?

          Ainsi, l'une des différences entre la société d'hier et celle d'aujourd'hui, c'est qu'hier, on sortait de chez soi pour "aller aux nouvelles", tandis que de nos jours, on rentre chez soi pour "aller aux nouvelles". Hier, on sortait de chez soi pour aller à la messe du curé aujourd'hui, on rentre chez soi pour subir le prêche des médiats. Cela change tout ; par cette magie, on connaît mieux ceux qui vivent à des milliers de kilomètres alors qu'on ignore tout du voisin le plus proche. On ne sait ni son nom, ni sa profession, ni ses goûts ou ses soucis... J'ai la conviction que si les sociétés occidentales coulent, ce sera le fait de cet individualisme forcené qui mène à toutes les formes de lâcheté et à tous les degrés de l'incivisme. La télévision, sans contrôle est facteur de désocialisation. Monde du virtuel, monde du paraître, elle contribue au dysfonctionnement social en noyant les consciences sous des flots d'images sans messages.

Dans ce monde ballotté entre les extrêmes, entre la culture de l'argent et la culture de mort, les ratés sont légion. En économie tout d'abord, ce qui serait de nature à susciter interrogation et inquiétude (donc inciter à la réflexion prospective et constructive), c'est que nous entrons de plus en plus dans un système où la richesse crée la pauvreté et la misère. Plus certaines entreprises réussissent et grossissent leurs chiffres d'affaires de façon faramineuse, plus elles développent en leur sein et autour d'elles chômage, misère et désolation. Dans le même ordre d'idée, nos villes sont de plus en plus peuplées de morts-vivants sociaux qu'on nomme "exclus", c'est-à-dire la masse des laissés-pour-compte de la consommation sans compter les infirmes du désir car, la consommation de tout, la consommation pour la consommation est l'une des formes de la servitude : la servitude moderne, qui nous couvre de chaînes quand nous nous croyons libres, qui nous consume quand nous croyons consommer. L'alternative est simple : ou il s'instaurera au niveau mondial un système plus concret et plus ouvert de coopération et d'harmonisation de l'économie et des systèmes économiques, ou on va vers une nouvelle forme de barbarie engendrée par l'abondance de biens. Cette concurrence économique effrénée entre les nations du monde a comme aboutissement logique l'intensification du chômage, car le risque ultime, c'est l'économie pour l'économie, l'économie sans les hommes et contre les hommes. Plus une entreprise prospère, plus ses actions sont florissantes à la Bourse, plus elle licencie de travailleurs et fait des malheureux, brise des vies et instaure le désarroi. Tant que la compétition exacerbée implique la compétitivité à tous crins, celle-ci, avec la complicité de celle-là, mènera au productivisme qui nécessitera plus de délocalisations et plus de licenciements, ce qui ne peut qu'aviver les tensions de toutes sortes au sein des nations et entre nations, car cette compétition sans limites ni lois est aussi une forme de guerre qui ruine les bases de l'entente et de la paix. »

 

 

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