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21 juin 2020 7 21 /06 /juin /2020 06:21

LE SCIENTIFIQUE ET LE SORCIER, LA SCIENCE ET L’OPINION PUBLIQUE

Comment le profane appréhende-t-il la science et les découvertes scientifiques ?

Chercheur spécialiste et professeur de physique appliquée aux sciences naturelles, Yves Le Grand fut un grand spécialiste français des pathologies de l’œil.
Après Polytechnique il présente, en 1936, un doctorat consacré à l’optique physiologique et à la colorimétrie, en gros, la diffusion de la lumière dans l’œil. Il invente également l’appareil qui permet la diffusion de la lumière dans l’œil.
Mondialement connu pour ses travaux et inventions, de même que ses nombreux articles dans des revues scientifiques spécialisées, il exerce de nombreuses responsabilités à l’intérieur et à l’extérieur de la France.

Distinctions :

              - Secrétaire d’honneur de la Commission Internationale de l’Éclairage (1955).
              - Président du Centre d’information de la couleur (1956-1969).
              - Président de l’Association Internationale de la Couleur.
              - Commandeur de la Légion d’honneur (1959).
              - Vice-président de la Commission internationale de l’Éclairage (1967-1971).
              - Titulaire de la Médaille Tillyer de l’Optical Society of America (1974).

« L’expérience scientifique est une raison confirmée. » (Gaston Bachelard)

« Sorcier bienfaisant auquel la foule adresse des prières pour le bonheur du monde, le savant guérit toutes les maladies, supprime la souffrance, répartit la richesse entre tous et, grâce à l'usage d'une certaine méthode scientifique, infaillible à coup sûr, bâtit un univers harmonieux où le problème des loisirs sera le seul tracas. Ce superman n'égale-t-il pas Dieu lui-même en certains de ses attributs ; création d'éléments nouveaux, vitesse presque infinie de transmission de la pensée, ubiquité de sa présence (aujourd'hui la terre, demain la lune, après-demain le système solaire, la semaine suivante l'univers en son entier, cet univers qu'il a jaugé comme une vulgaire citrouille) ?

Cette image, aussi ridicule que la précédente1 quoique plus flatteuse pour notre vanité, a du moins l'avantage qu'elle incite l'opinion à exiger que le spécialiste — le seul qui inspire confiance à notre monde désabusé — soit écouté et jouisse des moyens de travail nécessaires. A notre époque où la recherche coûte cher (du moins en investissements, car elle paie largement) et où les laboratoires dépendent des subsides de l'État, l'intérêt que le public porte à la science est un des meilleurs garants du souci que manifesteront les gouvernements à financer la recherche scientifique. Encore faut-il que cet intérêt ne se fonde ni sur des images enfantines, ni sur des espoirs chimériques. »

1 : Qui représentait l’homme de science sous les trais caricaturaux du « (Savant Cosinus ».

« La science se soucie ni de plaire, ni de déplaire, elle est inhumaine. » (Anatole France)

« Il faut d'abord que le public se rende compte des conditions de la découverte scientifique. Il est nécessaire que de nombreuses équipes travaillent dans des laboratoires bien outillés, mais il faut penser aussi que chaque avance de la science résulte d'une idée neuve, d'une création originale qui n'est pas obligatoirement le fait d'un homme de génie, mais simplement de chercheurs qui ont su poser à la nature une question précise, et d'une façon telle que la nature puisse répondre.
Dans sa Biologie de l'Invention, Charles Nicolle a finement analysé les stades successifs de cette marche à la découverte : la longue préparation où chacun tâtonne, se documente, se guide sur des analogies, ce qui suppose d'une part des moyens d'information étendus (bibliothèques, périodiques, colloques et congrès), d'autre part une forte culture générale qui déborde les limites de la spécialité : puis une incubation où le problème mûrit dans l'inconscient des chercheurs, qui parfois ont paru l'abandonner pour d'autres questions moins ardues ; et soudain l'illumination spontanée, imprévisible, parfois simultanée chez plusieurs savants travaillant indépendamment à la même énigme.
Nicolle fait observer justement que, s'il est difficile de favoriser et d'encourager l'esprit d'invention, trop primesautier pour être mis en culture, il n'est que trop facile de le brider et de le décourager ; le temps perdu en de fastidieuses parlotes administratives, les restrictions aux communications directes avec les confrères
étrangers (rien ne remplace le contact humain), l'atmosphère déprimante de secret ou de brimade politique, autant d'irritations qui stérilisent les cerveaux les plus féconds ; l'histoire de la science fourmille de découvertes qui ont avorté faute d'une ambiance favorable, et Pavlov a insisté avec raison sur le climat émotif de confiance, de liberté et de joie qui est nécessaire à la création scientifique. »

« La science chasse l’ignorance ; mais elle ne chasse pas un esprit mal tourné. » (Proverbe oriental)

« Le public doit être prévenu que des crédits importants, si nécessaires qu'ils soient, ne suffisent pas au progrès de la science s'il manque cette atmosphère de sympathie ; il faut que la recherche s'effectue dans des conditions humaines et sociales favorables.
Il faut ensuite que le public sache bien qu'aucun élément de mystérieuse supériorité n'existe ni dans la science, ni dans l'esprit scientifique. Certes, la technique de certains raisonnements de mathématique ou de physique échappe aux non-spécialistes faute de l'entraînement voulu et de la connaissance du jargon qu'emploient les initiés. Mais le cerveau de l'homme de science ne diffère pas de celui des autres hommes, et les notions qu'il utilise sont celles du sens commun, même lorsqu'elles semblent le contredire comme en relativité ou en mécanique quantique.
Évidemment, certaines qualités sont indispensables au savant : en particulier l'honnêteté intellectuelle et une certaine fraîcheur enfantine qui permet d'admettre l'inattendu, au lieu de le nier par conformisme. Par exemple Niepce de Saint-Victor avait observé, bien avant Henri Becquerel, que les sels d'uranium noircissaient la plaque photographique, mais il avait rangé ce fait curieux parmi d'autres effets connus (phosphorescence, action chimique), laissant ainsi échapper la radioactivité que Becquerel découvrit parce qu'il accepta d'être étonné.

Mais il n'y a là, comme aussi dans les qualités d'imagination et de précision qu'on exige du savant, rien qui soit proprement scientifique. Il serait illusoire de prêter à la prétendue "méthode scientifique" des vertus miraculeuses, et d'ailleurs le public en parle sans savoir de quoi il s'agit. En dehors de son domaine propre, le savant est un homme comme les autres; Bonaparte, qui avait apprécié les savants durant la campagne d'Égypte, voulut pendant le Consulat leur confier des postes de gouvernement ; c'est une erreur : ils peuvent s'y révéler excellents, mais en tant qu'hommes et non en tant que savants. La science n'est pas une panacée qui résolve toutes les difficultés. »

« Trois moyens principaux s’imposent dans la recherche scientifique :
-L’observation de la nature.
-La réflexion.
-L’expérience.
L’observation recueille les parties.
La réflexion les combine.
L’expérience vérifie les résultats de la combinaison. »
(Denis Diderot)

« Bien plus, l'idolâtrie de la science est dangereuse et risque de créer de nouveaux mythes néfastes : l'abus que les Nazis avaient fait de ces notions à allure scientifique doit nous mettre en garde ; on ne brûle plus les sorciers comme jadis, mais l'intolérance raciale et politique engendre des excès aussi cruels, que les savants doivent — en tant que citoyens — aider à combattre avec d'autant plus d'énergie que l'intégrité de la science risque d'être compromise par ces erreurs.
Enfin le public doit apprendre la valeur et la grandeur réelles de la science. Certes, les "merveilles" techniques sont, en elles-mêmes, un sujet d'admiration, comme un record sportif ou un tour de prestidigitation. Il n'y a que cela qui frappe la foule, parce que la presse exploite son goût du sensationnel. De valeur bien plus grande pourtant serait le tableau véridique des possibilités économiques et sociales de la science pour améliorer la condition humaine, en commençant par ces régions de détresse et de sous-alimentation qui sont la honte de notre planète.
Outre cette évidente valeur utilitaire, le travail scientifique possède un attrait intellectuel qui est de nature à enthousiasmer les jeunes. Le temps est révolu où l'on reprochait à la science de dessécher le cœur et dépoétiser la nature, sous prétexte que la foudre et l'arc-en-ciel avaient perdu leur grâce mythologique. Les savants ont révélé beaucoup plus de mystères nouveaux qu'ils n'ont résolu de vieux problèmes, et dans tous les domaines ils ont immensément enrichi notre vision du monde, depuis le grouillement atomique et nucléaire jusqu'à ces espaces infinis dont le silence, qui terrifiait Pascal, vibre maintenant du bourdonnement des rayons cosmiques et des ondes de la radio-astronomie. »

« La science est un outil puissant. L’usage qu’on en fait dépend de l’homme, pas de l’outil. » (Albert Einstein)

 

« Selon Bacon, la valeur essentielle de la science serait de mieux comprendre l'œuvre du Créateur et par là-même de vivre en meilleure harmonie avec ses desseins. Moins ambitieux, nous dirons seulement que l'élégance d'une expérience, la beauté d'une théorie sont, pour qui sait les goûter, une source de joie esthétique égale à celle que procurent les grandes œuvres d'art.
Ce plaisir que la science prodigue à ses adeptes n'est pas réservé aux professionnels, et la grande cohorte des amateurs s'y associe. On connaît le rôle considérable qu'ont joué et que continuent à tenir les amateurs d'astronomie, de photo, de cinéma, de radio, d'insectes, de champignons, de plongée sous-marine, etc. Ils encadrent les spécialistes d'une troupe fidèle et désintéressée. Leur recrutement est très important, car ce sont les amateurs qui établissent entre le chercheur de métier et la foule ce lien direct qui prouve que la science appartient à tous et n'est pas un terrain réservé aux discussions incompréhensibles de quelques ratiocineurs. » 
  (Yves Le Grand, Revue « la Nef », juin 1954)

« On peut se demander si l’humanité a avantage à connaître les secrets de la nature ; si elle est mûre pour en profiter, ou si cette connaissance ne lui est pas nuisible. » (Pierre Curie)

 

 

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commentaires

J
Bonjour, Article très intéressant qui prête à réflexion. Notamment <br /> -la lourdeur de l'administration en France qui est un frein au développement, à la sérénité de tous les jours.<br /> Un autre aspect soulevé par Yves Le Grand et qu'on retrouve de nos jours :<br /> -beaucoup de soi-disant spécialistes (on le voit surtout en médecine mais aussi dans d'autres domaines) sont incapables de sortir de l'ornière de leurs études. <br /> ex. :- avec le coronavirus et l'hydroxychloroquine préconisée par le Dr Raoult.<br /> -la maladie de Lyme non reconnue en France par beaucoup de médecins (parce qu'ils ne l'ont pas appris pendant leurs études) alors que cette maladie est traitée dans les pays limitrophes ou aux Etats-Unis.<br /> -le rejet des traitements par homéopathie ou autres médecines douces.<br /> Cela rappelle l'histoire du médecin hongrois exerçant en Autriche, , Ignace Philippe Semmelweis, et sa théorie des infections microbiennes, au 19e siècle, et que les pontes de la médecine de l'époque ont ridiculisé et rejeté.<br /> Beaucoup rejettent toujours ce qui est nouveau au lieu d'essayer de comprendre, de s'informer, d'élargir leurs connaissances. Cordialement.
Répondre
Vous avez raison. Les problèmes que vous soulevez sont un handicap pour la France. Cordialement. TD