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14 juin 2020 7 14 /06 /juin /2020 07:16

CHARLES-NOËL MARTIN : REGARD SUR LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE

Comment évolue la recherche scientifique en France selon les générations ?
L’avis du spécialiste

François Rabelais (1494-1553)

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » (Rabelais)

Charles-Noël Martin (1923-2005)

Né à Saint-Ouen en 1923 et mort à Saint-Nazaire en 2005, Charles-Noël Martin a passé son enfance et son adolescence en Tunisie avec sa famille.
Rentré en métropole pour des études supérieures scientifiques, il fréquente la Sorbonne.
Au terme de ses études, il collabore avec
Irène Joliot-Curie (1897-1956), fille de Pierre et Marie Curie. Irène manifeste, tôt ses prédisposions et son goût pour les sciènes et la recherche scientifique. Chimiste, physicienne, Prix Nobel de Chimie en 1935, pour la découverte de la radioactivité induite et la radioactivité artificielle, elle fut aussi femme politique, nommée sous-secrétaire d’État à la Recherche scientifique  dans le gouvernement du Front Populaire en 1936.

Charles-Noël Martin collabora également avec le CNRS dont il devint membre.

Écrivain prolixe, il est l’auteur d’une œuvre dense et variée. Surtout, fin connaisseur et admirateur de Jules Verne, il commence par la publication d’articles scientifiques et de fiction dans des quotidiens et des revues spécialisées, notamment Science et Avenir.
Un certain nombre d’éléments de son œuvre laisse percer un goût prononcé pour la philosophie et la littérature, notamment un essai philosophique au titre révélateur :
L’Homme galactique, introduction à la philosophie du troisième millénaire.

Ou

—L’heure H a-t-elle sonné pour le monde ?
—L’Atome, maître du monde.
—Le Cosmos et la vie.
—Jules Verne, sa vie et son œuvre.

Les problèmes humains de la recherche

« Le véritable et seul valable effort de création scientifique ne peut être accompli que dans une liberté totale. Or il faut entendre ici "liberté" dans son sens absolu, c'est-à-dire non seulement liberté de l'individu vis-à-vis de l'état social qui règne dans son pays, mais aussi et surtout liberté dans le cadre de ses propres travaux. Le savant à qui l'on demande de mener tel travail ou d'orienter ses recherches vers telle direction n'est pas libre. L'investigation scientifique est un miracle de hasard qui rend les instants de génie fort rares, l'esprit libre seul peut aller à sa guise selon les obscurs méandres des faits théoriques ou expérimentaux qui le mèneront à la découverte ou au résultat nul. Toute contrainte, toute pression quelle qu'elle soit, contrariera en cet esprit le cheminement fructueux et risquera d'annihiler la découverte. »

La liberté individuelle, condition de la Recherche scientifique

« L'individualisme, condition confondue quelquefois avec celle de la liberté mais fort différente, est presque toujours une grande qualité, quelquefois un obstacle. C'est que la tendance moderne va vers la constitution d'équipes qui doivent travailler sur une question ou bien sur un appareil. Par exemple, en physique nucléaire expérimentale, le travail de recherche est beaucoup plus celui de technicien que de véritable scientifique, de telle sorte que le scientifique pur se trouve englobé immanquablement dans un groupe où la tâche qui lui est dévolue se réduit à un canton déterminé. »

« Et cela nous mène à la spécialisation, caractéristique principale, avec la perte de l'individualisme, de la recherche moderne. Dans certains pays, aux U.S.A. par exemple, cette spécialisation atteint des proportions ahurissantes. Mais il y a fort heureusement dans nos pays européens des traditions qui combattent efficacement cette tendance nuisible. La science est tout à l'opposé de la spécialisation, un esprit véritablement outillé pour la découverte doit posséder le maximum de connaissances dans de nombreux domaines, même éloignés de ses objets de préoccupation. Il est certain que les véritables "découvreurs" sont ceux dont l'esprit est capable de saisir les analogies ou d'analyser, parmi de nombreuses idées, celles qui résoudront le mystère sur lequel on se penche, et pour cela une masse de connaissances préalables aussi grande que possible est indispensable. Pasteur n'aurait jamais pu accomplir son œuvre s'il avait été un spécialiste au sens actuel, comme le sont, par exemple, les chercheurs qui travaillent maintenant dans les laboratoires de biologie. Henri Poincaré n'aurait pu se pencher sur tant de problèmes physico-mathématiques, s'il n'avait eu sa culture étendue. Kepler n'aurait pu découvrir les lois essentielles de la gravitation s'il n'avait pu travailler près de trente ans en toute liberté sur un vaste front de recherches et de pensées : nous pouvons nous le représenter dans un observatoire moderne penché cinq ou dix ans sur la simple question des étoiles variables ou bien des vitesses radiales, ou de l'étude des spectres lumineux ! Il y a des quantités de découvertes à faire dans ces petits cantons, bien entendu, mais de moins en moins de possibilités d'en faire de fondamentales et de vaste étendue. La science qui permettait, avant, de faire du travail de défrichage en d'immenses pays vierges est maintenant devenue du travail de jardinage. Les hardis pionniers qui acceptent de se lancer dans l'inconnu des autres régions inexplorées se font de plus en plus rares.

Une autre conséquence de l'organisation des cadres de chercheurs, c'est la stricte hiérarchisation qui frôle même maintenant la fonctionnarisation. On était chercheur par vocation, on le devient maintenant bien moins par vocation qu'en entrant dans un moule. Les rouages d'une machinerie privée ou étatisée sont de plus en plus précis, de plus en plus nombreux. Ce que le chercheur doué gagne ainsi en sécurité, il le perd en originalité et surtout en possibilité de franchir les échelons inférieurs que son talent devrait lui voir éviter ou gravir très vite. Mais il reste vrai que les véritables natures d'élite se soucient peu des obstacles et finissent nécessairement par s'imposer d'elles-mêmes plus ou moins vite... »

« La science, c’est ce que le père enseigne à son fils.
La technologie, c’est ce que le fils enseigne à son père. »
(Michel Serres)

« Un point fréquemment remarqué de notre temps, c'est la jeunesse des techniciens et savants qui font parler d'eux ou que l'on rencontre dans les réunions, congrès et symposiums. Cela est dû à l'apport énorme de chercheurs à partir de 1945, recrutés dans les universités en fin d'études, attirés surtout par les sciences nouvelles, telles que l'atomistique, l'astronautique, la biologie, l'électronique. Ce fait introduit une mentalité nouvelle, surtout en ce qui concerne l'antagonisme éternel entre nouvelles et anciennes générations et l'animosité également éternelle, à base de jalousie, qui régente les rapports entre les jeunes eux-mêmes. Cela mis à part, sans le minimiser nullement car c'est un obstacle énorme, le fait d'avoir un apport très riche en jeunes cerveaux est une garantie de progression scientifique, la science ayant besoin sans cesse de vues nouvelles et révolutionnaires pour progresser.

Pas d'apport positif dans la recherche s'il n'y a pas d'idéal chez celui qui tente de découvrir. Arracher ses secrets à la nature exige un enthousiasme et une ardeur qui n'existent vraiment que chez ceux où une étincelle luit depuis l'enfance et qui dévoueront ensuite leur vie à cette étincelle intérieure. La satisfaction profonde, ils la trouveront en eux et pas du tout dans le monde banal et hostile où ils vivent ; la récompense de leur génie, ils la trouveront dans la contemplation du cosmos merveilleux qui les a engendrés et dont ils sont aptes à saisir quelques bribes de compréhension. »

« La science est une chose merveilleuse… à condition de ne pas en vivre. » (Albert Einstein)

« Un des principaux maux dont souffre la recherche fondamentale, c'est certainement de se mettre en marge du domaine public. Plus précisément, les hommes de science adorent rester hors de la portée de la compréhension normale, ce qui fausse complètement le mouvement naturel des idées. On assiste à un divorce assez dangereux pour l'avenir entre les hautes sphères mentales et ce qu'on peut appeler les "utilisateurs futurs". La soif de connaissance que manifeste l'ensemble des gens de notre siècle est admirable, mais elle ne trouve que bien peu d'aliments dans une presse faussée où les valeurs sont renversées à peu près totalement.

Il manque énormément de contacts "science fondamentale-grand public", ce qui est grave à une époque où les implications de toute découverte atteignent très vite des possibilités dramatiques. Il faudrait qu'une partie du temps d'un scientifique soit consacrée à l'exposition claire et accessible de sa propre science, de ses travaux personnels aussi. Un savant n'a pas que des droits. Il a aussi beaucoup de devoirs vis-à-vis de ses semblables. Ne mérite vraiment cette dénomination de "savant" que celui qui sent en lui l'irrésistible nécessité d'écrire et de présenter aux non-spécialistes les merveilles qu'il côtoie à chaque instant. Susciter les vocations, élever l'esprit d'autrui vers la lumière, est la plus noble tâche qu'il soit donné à un homme d'accomplir : l'homme de science véritable doit être doublé d'un écrivain. »

« Un  chercheur scientifique se doit d’être à la fois savant et écrivain. »

« Enfin il ne peut y avoir de science sans conscience, nous a-t-on dit depuis déjà longtemps. C'est là un point essentiel en effet. Notre époque est féconde en cas de conscience que l'on prête un peu trop aisément à certains scientifiques notoires. En réalité il y a beaucoup de savants qui ont pris le parti de s'écarter ou d'œuvrer efficacement pour que la science reste ce qu'elle devrait être : pure et dénuée de toute possibilité néfaste, mais ceux-là restent anonymes presque toujours et leurs efforts sont de moins en moins efficaces. Un homme de science réel est nécessairement un humaniste, Einstein en est le plus bel exemple ; ses préoccupations morales et humaines ont éclairé toute sa vie, pourtant consacrée à la recherche pure. Son désespoir, dans les dernières années de sa vie, a été de juger le cycle infernal enclenché, mais surtout de se voir isolé et si peu suivi par ses pairs. Son exemple est cependant le seul valable, l'homme de science doit combattre lui-même pour faire connaître à ses semblables le contenu et les conséquences possibles de ses victoires sur la nature. »  (Charles-Noël Martin, La Recherche scientifique, Arthème Fayard, 1959)

« La  science a fait de nous des Dieux, avant de faire de nous des humains »  (Jean Rostand)

Jean Rostand (1894-1977)

 

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